Saints Marius, Marthe, Audiface et Abacus, martyrs
19 janvier
par saint Jean Bosco

Saints Marius, Marthe, Audiface et Abacus, martyrs
19 janvier
par saint Jean Bosco

Les parents des saints Audiface et Abacus
Éducation donnée à leurs enfants
Leur venue à Rome

Les chefs de cette famille de martyrs appartenaient à la maison de l’empereur de Perse qui est un vaste royaume situé dans les parties orientales de l’Asie. Le père s’appelait Marius et était le fils de l’empereur Maromenus. La mère s’appelait Marthe et était la fille du vice-roi Cusinite. En plus de leur dignité, les bons parents avaient de grandes richesses dont ils faisaient usage comme Dieu le commande dans l’Évangile, c’est-à-dire qu’ils utilisaient au profit des pauvres ce qui dépassait leurs propres besoins. Dieu bénit ce mariage et leur accorda deux fils. Ils nommèrent le premier Audiface, le second Abacus.

Marius et Marthe étaient intimement persuadés que la première richesse de la descendance est la sainte crainte de Dieu, et que sans elle toutes les grandeurs de la terre ne sont rien. C’est pourquoi, tout en faisant un saint usage des biens que la divine providence leur avait accordés, ils prirent le plus grand soin d’enseigner les vérités de la religion à leurs enfants, afin qu’ils grandissent en vertu en même temps qu’ils grandissent en âge. Les deux jeunes gens correspondirent aux soins de leurs parents : la science des lettres, l’accomplissement de leurs devoirs envers leurs parents, l’obéissance, la piété furent les vertus qui rendirent les deux jeunes gens chers à Dieu et aux hommes. Pour exciter dans leur cœur des pensées de piété, leurs parents les conduisaient de temps en temps dans les lieux les plus célèbres à cette époque par la dévotion et les miracles.

Dès les premiers temps de l’Église, il y eut toujours un grand concours de fidèles pour vénérer les lieux célèbres par la magnificence du culte ou par les signes de la puissance divine qui s’y manifestaient. Sous l’ancienne loi, le temple de Salomon construit à Jérusalem était tenu en grande vénération. Après la venue du Sauveur, ce fut le tombeau des saints apôtres. De pays lointains, on entreprenait de pénibles voyages pour se rendre à Rome, communément appelée la ville éternelle, parce qu’elle avait été choisie par Dieu pour être le centre du catholicisme et le siège du Vicaire de Jésus-Christ, dont la religion doit être adorée pour toujours. Parmi les tombeaux vénérés à Rome, le plus célèbre était celui de saint Pierre, au pied de la colline du Vatican. Tout le monde était convaincu que la visite de ce merveilleux sépulcre apportait l’indulgence plénière, c’est-à-dire la rémission de toutes les peines que l’on devait faire pour les péchés commis dans sa vie passée.

De tels sanctuaires et pèlerinages sont recommandés par saint Paul lorsqu’il dit que l’homme s’élève des choses sensibles de la terre pour connaître et goûter les choses spirituelles et invisibles du Ciel. Marius et Marthe, avec leurs fils Audiface et Abacus, résolurent de faire un de ces pèlerinages de la Perse à Rome. Ayant tout préparé, pourvus de l’argent nécessaire tant pour leurs dépenses familiales que pour prodiguer des œuvres de charité selon leur condition, ils entreprirent ce long voyage. Ils arrivèrent à Rome alors que saint Denis gouvernait le Saint-Siège et que l’empereur Claude II, persécuteur des chrétiens, était au pouvoir.

Marius avec sa famille va vénérer les corps des saints, secourir les prisonniers, enterrer les corps des martyrs

L’objet principal du voyage de nos saints était d’aller prier sur le tombeau de saint Pierre. Ce prince des Apôtres avait été crucifié sur le mont Janicule, mais après son martyre son corps fut emmené pour être enterré au pied du mont Vatican, près des murs des jardins de Néron. Saint Anaclet fit construire une petite église sur ce tombeau, qui devint avec le temps la célèbre basilique Saint-Pierre du Vatican, le sanctuaire le plus majestueux du monde.

Ayant satisfait leur dévotion, Marius et sa famille se mirent à la recherche de ceux qui souffraient dans les prisons ou qui enterraient les corps de ceux qui étaient morts pour la foi. Alors qu’ils effectuaient ces recherches avec diligence, ils passèrent au-delà du Tibre, dans une prison connue sous le nom de Castel Vecchio. Là, ils apprirent que parmi les détenus se trouvait un vénérable vieillard nommé Cyrinus, qui avait été dépouillé de tous ses biens, jeté en prison et soumis à de nombreux coups à cause de sa constance dans la foi. Dès qu’ils purent l’atteindre, ils se prosternèrent à ses pieds et, avec les plus grandes marques de vénération, le supplièrent de prier Dieu pour eux. Cette sainte famille éprouva une telle consolation à vivre avec ce confesseur de la foi, qu’avec la permission du geôlier, ils restèrent huit jours dans la même prison. Pendant ce temps, ils pourvoyaient au nécessaire pour Cyrinus et ceux qui étaient emprisonnés avec lui, leur rendant tous les services les plus humbles. Pendant ce temps, la persécution faisait de plus en plus rage contre les chrétiens : {10[66]} quiconque était reconnu comme tel était rapidement puni de mort. Afin de semer la terreur dans le cœur des disciples de Jésus-Christ, les sentences étaient exécutées tantôt dans les rues, tantôt dans les prisons ou ailleurs, sans même entendre les raisons de l’accusé. Une fois l’édit publié, 260 chrétiens sont immédiatement saisis et conduits hors de Rome par la Via Salaria. Là, ils furent condamnés à creuser la terre, à porter du sable pour former des pots. Quand ils se virent endurer joyeusement tous les labeurs, mais toujours constants dans la foi, ils furent d’abord soumis à de nombreux châtiments, puis transportés à l’Amphithéâtre romain et tous furent tués avec violence.

Lorsque Marius, Marthe et leurs enfants apprirent l’horrible massacre de ces serviteurs de Dieu, ils furent grandement attristés.

Leur tristesse, cependant, se transforma rapidement en consolation à la pensée qu’ils avaient laissé leurs corps en lambeaux sur la terre, mais que leurs âmes s’étaient envolées glorieuses vers le ciel. Avec un saint prêtre nommé Jean, ils arrivèrent à l’endroit où ils avaient été martyrisés. Ils y trouvèrent les corps des martyrs placés sur un tas de bois auquel on avait déjà mis le feu. Ils retirèrent du feu les restes des corps de ces serviteurs de Dieu, les enveloppèrent dans des draps et, avec un grand respect, les emmenèrent pour les enterrer dans la crypte ou église souterraine, sur la Via Salaria, sur la pente d’une colline appelée Cucumero. Avec ces saints martyrs fut également enterré un tribun du nom de Blasto, mort lui aussi pour la Foi. Lorsque les corps furent enterrés, on fit beaucoup de prières, de jeûnes, d’aumônes et d’autres exercices pieux, certainement pour soulager les âmes de ceux qui étaient enterrés là, si c’était encore nécessaire.

Mais les ennemis de Dieu étaient partout prêts à empêcher les bonnes œuvres ; ils rapportèrent bientôt à l’empereur que Marius et Marthe faisaient chaque jour des œuvres de charité pour les pauvres chrétiens. Le tyran ordonna que cette famille fût immédiatement amenée en sa présence. Mais personne ne put les découvrir, car sachant qu’ils étaient poursuivis à mort, ils s’étudiaient à exercer secrètement leur charité.

Marius avec sa famille donne une sépulture à saint Cyrinus, après quoi il est reçu dans une assemblée de chrétiens

Un jour, Marius, Marthe et leurs enfants traversèrent à nouveau le Tibre pour rendre visite à saint Cyrinus qu’ils croyaient toujours emprisonné, mais ils ne le trouvèrent plus. Il n’y avait qu’un prêtre, nommé Pastor, qui leur raconta ce qui lui était arrivé. La nuit, leur dit-il, les bourreaux sont venus ici, l’ont pris, lui ont coupé la tête et l’ont jeté dans le Tibre, mais, par bonheur, son corps est resté dans l’île de Lycaonie, connue maintenant sous le nom d’île du Tibre ou île Saint-Barthélemy. En entendant ces paroles, ils se rendirent la nuit avec saint Pastor en ce lieu, recueillirent le corps de saint Cyrinus et l’enterrèrent dans le cimetière de saint Calixte, dans la crypte ou salle de saint Pontien, ainsi appelée du nom de ce Pontife qui y fut enterré.

Après cela, Marius et sa famille, poursuivant leurs visites de dévotion au-delà du Tibre, arrivèrent à un endroit où ils entendirent une multitude de chrétiens chantant les louanges du Seigneur. Ils s’approchèrent avec joie de cette maison et, la trouvant fermée, se mirent à frapper à sa porte. Ceux qui étaient à l’intérieur, les prenant pour des persécuteurs, furent effrayés et personne n’osa ouvrir. Mais un évêque du nom de Calixte, qui avait lui aussi fui à Rome pour éviter la persécution, réconforta les fidèles en disant : « N’ayez pas peur, c’est Jésus-Christ qui frappe à la porte. Chantons et consolons-nous mutuellement en louant le Seigneur, car c’est lui qui nous appelle. » Ayant dit cela, il courut ouvrir la porte. Marius, Marte, Audiface et Abacus, voyant le vénérable prélat, se jetèrent à ses pieds. Par cet acte de dévotion, les fidèles assemblés surent que leurs nouveaux hôtes étaient des chrétiens, aussi se donnèrent-ils le baiser de paix.

À ce moment-là, saint Caliste, transporté de joie, leva les yeux et les mains au ciel et prononça la prière suivante : « Ô Dieu, Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui rassemble ce qui est dispersé et garde ce qui est rassemblé, augmentez la foi et la confiance dans le cœur de vos serviteurs par Jésus-Christ notre Seigneur, qui vit avec Dieu le Père tout-puissant et le Saint-Esprit pour les siècles des siècles. Tous les fidèles réunis répondent : Amen, ainsi soit-il. Cet endroit étant un peu à l’écart du centre de la ville semblait inconnu des persécuteurs, aussi Marius et sa famille y restèrent-ils cachés pendant deux mois.

Saint Valentin confesse la foi de Jésus Christ et rend la vue à une jeune aveugle

L’empereur Claude, ne trouvant pas Marius avec sa famille, fit rechercher d’autres chrétiens et parvint à mettre la main sur un saint prêtre nommé Valentin. Il le fit lier avec des chaînes et conduire devant lui au palais près de l’amphithéâtre. Dès qu’il fut devant lui, l’empereur l’interrogea : « Pourquoi ne te soucies-tu pas de notre amitié et refuses-tu de vivre comme les autres sujets de notre empire ? On m’a dit que les chrétiens possèdent une grande sagesse, et si tu es sage, pourquoi te laisses-tu égarer par une vaine superstition comme les autres ? ».

Valentin répondit : « Ô prince, si vous saviez combien sont précieux les dons du Seigneur, vous et tous vos sujets éprouveriez la même consolation, vous rejetteriez le culte des démons, et les idoles faites de la main des hommes, vous confesseriez un seul Dieu le Père tout-puissant, et Jésus-Christ son Fils, qui a créé le ciel et la terre, la mer et toutes les choses qui s’y trouvent. À ces mots, l’empereur parut étonné, et pendant qu’il réfléchissait à ce qu’il avait entendu, un juriste ou avocat prit la parole à la place de l’empereur et dit à haute voix à saint Valentin : « Que dites-vous du dieu Jupiter et du dieu Mercure ? ».

Valentin répondit : « Je n’en dis pas autre chose que je les regarde comme des hommes misérables qui, dans leur vie mortelle, ont vécu dans la souillure ; que si vous connaissiez la série de leurs actes, vous verriez combien leur manière de vivre était abominable. »

L’accusateur s’écria à haute voix : « Cet homme a blasphémé contre nos dieux et contre les protecteurs de l’empire ! »

L’empereur, cependant, écouta calmement les paroles de saint Valentin, et se tournant vers lui, il dit : « Si votre Jésus-Christ est Dieu, pourquoi ne me révélez-vous pas rapidement la vérité ? » Valentin répondit : « Je t’exposerai volontiers la vérité, pourvu que tu m’écoute. Si tu veux, ô prince, suivre la vérité que je te propose, tu augmenteras ton empire, tes ennemis seront anéantis, tu seras vainqueur en toutes choses, et tu jouiras d’un règne glorieux dans la vie présente et dans l’avenir. Mais pour y parvenir, tu dois te repentir du sang versé par les serviteurs du Seigneur, croire en Jésus-Christ, puis en recevant le baptême, tu sauveras ton âme pour toujours. »

Claudius s’adressa aux spectateurs et dit : « Écoutez, ô citoyens romains et magistrats de la République, écoutez et admirez combien la doctrine de cet homme est saine ! ».

Le préfet, dont le nom était Calpurnius, homme de mauvaise réputation, pour empêcher le fruit des paroles de Valentin, éleva aussi la voix et dit : « Attention, ô prince, tu te laisses tromper par cet homme ; penses-tu qu’il soit juste d’abandonner ces dieux que nous avons honorés et adorés depuis notre enfance ? ».

L’empereur alors, par respect humain, eut honte de se laisser vaincre par l’évidence, et se borna à livrer Valentin au préfet Calpurnius, en lui disant : « Écoute-le patiemment, et s’il propose une doctrine peu solide, tu lui appliqueras les lois établies contre les sacrilèges : que si sa doctrine est bonne, tu le laisseras libre. »

Calpurnius prit donc Valentin et le remit à un prince nommé Astérion avec ces paroles : « Je te recommande cet homme. Si, par de bonnes paroles, tu parviens à lui faire changer sa façon de penser, je ferai un rapport à l’empereur dans le sens le plus favorable ; tu deviendras ainsi son ami et tu multiplieras tes richesses ». Astérion conduisit Valentin dans sa maison, prêt à exécuter les ordres donnés.

La grâce offerte à l’empereur et à ses conseillers avait été refusée, et, par un jugement redoutable et toujours adorable, Dieu la retira aux méchants pour la donner à d’autres mieux disposés à la recevoir. Dès que Valentin fut entré dans la maison, il se mit à genoux et pria : « Dieu, Maître de toutes les choses visibles et invisibles. Créateur du genre humain, qui avez envoyé votre fils Jésus-Christ notre Seigneur pour nous délivrer des ténèbres du monde et nous conduire à la lumière de la vérité, ce Jésus-Christ qui a dit : « Vous tous qui êtes opprimés par le travail et la fatigue, venez à moi et je vous fortifierai », convertissez, Seigneur, cette maison et donnez-lui la lumière de la vérité, afin qu’elle connaisse comme vrai Dieu Jésus-Christ notre Seigneur qui vit et règne dans l’unité du Saint-Esprit. Ainsi soit-il ».

Le prince Astérion entendant cette prière dit à Valentin : « J’admire votre sagesse et je suis heureux d’entendre que votre Jésus-Christ est la vraie lumière ».

Valentin répondit d’une voix claire : « Il en est vraiment ainsi : notre Seigneur Jésus-Christ, qui est né de la Vierge Marie par le Saint-Esprit, est la vraie lumière qui éclaire tout homme qui vient en ce monde.

Astérion interrompit son discours en disant : « Si Jésus-Christ est le Dieu qui éclaire tout homme, je vais en faire l’épreuve et, si je suis satisfait, je croirai ce que vous me direz ; sinon, je rejetterai votre sophisme. Sachez donc que j’ai une fille à laquelle je porte toute mon affection. Cette malheureuse fille est aveugle depuis deux ans. Je vais vous l’amener ici et, si vous la guérissez, je croirai et ferai tout ce que vous me direz. »

Valentin s’empressa de répondre : « Allez, et au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, amenez votre fille ici. » Astérion courut et, avec une grande anxiété, conduisit la jeune fille à saint Valentin.

Le fidèle martyr de Jésus-Christ leva les mains vers le ciel, les yeux pleins de larmes, et dit cette prière : « Dieu tout-puissant, Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, Père des miséricordes, qui avez envoyé sur terre Votre Fils, Notre Seigneur Jésus-Christ, pour nous faire passer des ténèbres du péché à la vraie lumière de la grâce, moi, pécheur indigne, j’invoque Votre puissance. Vous voulez que toute âme soit sauvée et qu’aucune ne périsse, c’est pourquoi j’implore et je supplie votre miséricorde afin que tous sachent que vous êtes Dieu le Père et le Créateur de tous. Et puisque vous avez ouvert les yeux de l’aveugle-né, et ramené à la vie nouvelle Lazare, qui sentait déjà mauvais dans le tombeau, je vous invoque, vous qui êtes la vraie lumière et le Seigneur de tous les princes et de toutes les puissances. Que ma volonté ne soit pas faite, mais faites ce que vous voulez concernant votre servante. Ainsi, si c’est pour votre plus grande gloire, daignez l’éclairer de la lumière de votre intelligence. » Ayant achevé sa prière saint Valentin mit la main sur les yeux de la jeune fille en disant : « Seigneur Jésus-Christ, éclairez votre servante, car vous êtes la vraie lumière «. Ces mots n’avaient pas encore été prononcés que ses yeux s’ouvrirent et qu’elle recouvra parfaitement la vue.

Conversion et martyre de saint Astérion et de sa famille

Dès qu’Astérion vit sa fille guérie de la cécité, il se prosterna avec sa femme devant le pieux saint Valentin, en disant : « Pour l’amour de Jésus-Christ, par qui nous connaissons la lumière, nous vous supplions de faire ce que vous savez pour sauver nos âmes ».

Saint Valentin ajouta : « Si vous voulez sauver vos âmes, croyez de tout votre cœur en notre divin Sauveur, brisez toutes les idoles, jeûnez, repentez-vous de vos péchés, et en faisant une humble confession recevez le baptême et ainsi vous serez sauvés. »

Valentin ordonna alors un jeûne de trois jours. Pendant ce temps, Astérion qui avait de nombreux chrétiens à son service, leur donna à tous la liberté. Lorsque ces trois jours furent terminés, comme c’était un dimanche, jour consacré au Seigneur, Valentin baptisa Astérion avec toute sa famille. Pour achever l’œuvre du Seigneur, saint Valentin appela saint Calixte à prendre part aux actes de miséricorde du Seigneur envers cette maison. Celui-ci vint donc et administra le sacrement de la confirmation à Astérion et à toute sa maison, au nombre de quarante-six.

Marius et sa famille s’étaient tenus cachés pendant quelque temps. Mais lorsqu’ils apprirent que saint Valentin avait rendu la vue à une aveugle et que, par ce miracle, toute la maison d’Astérion avait cru en Jésus-Christ, ils vinrent avec une grande joie à la maison d’Astérion pour remercier le Seigneur de la miséricorde dont il avait usé et restèrent dans cette maison pendant trente-deux jours.

Peu après, l’empereur Claude ayant cherché Astérion, on lui annonça comment sa fille avait miraculeusement recouvré la vue et que, par ce miracle, lui et toute sa famille avaient reçu le baptême au nom de Jésus-Christ. Furieusement indigné, il s’empressa d’envoyer chercher ces nouveaux chrétiens avec ordre de les amener tous en sa présence. Il jeta un regard sévère sur Marius, Marthe, Audiface et Abacus et, les jugeant comme des personnages illustres, les sépara des autres. Il ordonna ensuite qu’Astérion soit conduit avec sa famille à Ostie, ville située à 15 milles de Rome, pour l’y soumettre à un examen rigoureux. L’empereur avait en effet expulsé de Rome les fidèles, estimant que l’éloignement de leurs parents et amis, la privation de leurs dignités et de leurs richesses, les pousseraient à apostasier. Ils furent donc remis à un juge nommé Gélase qui les fit tous enfermer en prison. Après vingt jours d’emprisonnement et de souffrances, ce juge leur fit subir l’interrogatoire suivant :

« Savez-vous ce que sont les ordres des maîtres de l’Empire ? »

Ils répondirent d’une seule voix : « Nous ne le savons pas. « 

Gélase poursuivit : « Voici les commandements impériaux : quiconque sacrifiera aux dieux vivra heureux, aura la pleine liberté et sera comblé de richesses. Celui qui refusera de s’humilier devant la majesté de nos dieux sera mis à mort avec toute sorte de châtiments. »

Astérion répondit : « Qu’ils sacrifient aux dieux et qu’avec eux périssent ceux qui leur ressemblent, moi je dis seulement que nous nous offrons tous en sacrifice au Dieu tout-puissant et à notre Seigneur Jésus-Christ, son Fils. »

Gélase, irrité par cette réponse, ordonna qu’Astérion soit placé sur le chevalet de torture et soumis aux supplices ; tous les autres furent ensuite battus à coups de verges. Ces braves chrétiens, loin de se laisser intimider, prièrent : « Ô notre Seigneur Jésus-Christ, qui avez éteint les flammes qui entouraient les trois enfants dans la fournaise, faites que les menaces de ce tyran restent sans effet, afin qu’il ne puisse pas se vanter d’avoir vaincu vos serviteurs, et faites qu’aucun de nous ne soit séparé de notre maître Astérion. »

Alors Gélase ordonna qu’ils soient descendus des chevalets et enfermés de nouveau en prison, en disant : « Il faut préparer pour ceux-là des tourments plus affreux. » Pendant ce temps, il invita tout le peuple à se rassembler de bon matin pour assister au spectacle et, pour cela, ordonna qu’un pavillon soit préparé dans l’amphithéâtre et qu’Astérion soit amené devant son tribunal avec tous ses compagnons.

Lorsqu’ils furent tous rassemblés à l’endroit désigné, le juge adressa ce discours à Astérion : « Ô Astérion, abandonne pour une fois ta folle doctrine et promets-moi de faire un sacrifice aux dieux, de peur que tu ne finisses ta vie dans les tourments, et qu’avec toi tous ceux qui sont ici ne périssent misérablement ».

Saint Astérion répondit : « Périr dans les tourments, nous le désirons tous de tout cœur. Comme notre Sauveur Jésus-Christ a souffert pour nos péchés, il est juste que nous aussi, pour promouvoir son honneur et sa gloire, nous endurions ces tourments et, ainsi purifiés des souillures de ce monde, nous méritions d’arriver sains et saufs au royaume des cieux tant désiré. »

À cette réponse, Gélase se mit encore plus en colère et ordonna qu’on les jette aussitôt aux bêtes. Les bourreaux s’empressèrent de les saisir et de les conduire à un endroit appelé Orsario, près d’un temple d’or où se trouvait une ménagerie de bêtes féroces. Lorsque les saints confesseurs entrèrent dans la ménagerie, les bêtes furent immédiatement libérées pour qu’elles se jettent sur eux et les mettent en pièces. Mais saint Astérion trouva le moyen de vaincre la férocité de ces animaux. Après avoir fait le signe de la croix, il se mit à prier d’une voix claire et forte afin que ses compagnons l’entendent : « Seigneur Dieu tout-puissant, qui avez eu pitié du prophète Daniel, enfermé dans une ménagerie de lions, et qui l’avez consolé par votre serviteur Habacuc, visitez aussi vos serviteurs par quelques-uns de vos saints Anges. » Alors, par la volonté de Dieu, ces bêtes qui se montraient affamées déposèrent leur férocité et se mirent à vénérer saint Astérion et les autres confesseurs. Gelase, voyant ce miracle, dit furieusement au peuple : « Avez-vous vu comment ils savent utiliser l’art de la magie pour rendre dociles ces bêtes ? »

Beaucoup, cependant, disaient que le Dieu de ces chrétiens les avait délivrés. Gélase ordonna alors de les sortir de la ménagerie et de les brûler vifs. Alors saint Astérion encouragea ses compagnons en disant : « Courage, mes amis, et ne craignez rien, car ce même Ange qui était présent pour délivrer du feu les trois jeunes juifs de Babylone, ce même Ange est avec nous ». À cet instant, les flammes s’écartèrent tellement que toutes les parties de leurs corps restèrent indemnes. Gélase, voyant toutes les épreuves inutiles, ordonna qu’ils soient emmenés hors des murs de la ville d’Ostie, et qu’ils y subissent la peine de mort, les autres étant ensuite lapidés. C’est ainsi qu’Astérion et toute sa famille furent glorieusement martyrisés.

Martyre de Saint Valentin Marius avec sa famille devant l’empereur

Le saint prêtre Valentin, qui avait tant œuvré pour encourager les chrétiens à rester fermes dans la foi, ce pour quoi il avait déjà lui-même subi de graves tourments, fut finalement condamné à mort et eut la tête coupée le 14 février. Son corps fut enterré avec vénération sur le lieu même de son martyre. Autour de ses reliques, selon les actes de son martyre, de nombreux miracles se produisirent pour la plus grande gloire de Dieu et à la louange de son saint nom.

Marius, Marthe, Audiface et Abacus apprirent la mort de leurs compagnons et, tandis qu’ils cherchaient à leur apporter un secours spirituel, ils se préparaient déjà au martyre par la prière et les œuvres de charité. L’empereur avait voulu que cette famille soit séparée de tous les fidèles, à la fois pour être terrifiée par les tortures et les tourments des autres, et aussi pour les juger lui-même avec une grande solennité. Il commença à les interroger ainsi : « D’où venez-vous ? » Audiface, leur fils aîné, répondit simplement : « Nous sommes des Perses. »

L’empereur Claude répliqua : « De quelle lignée êtes-vous, et quel rapport avez-vous entre vous ? » Audiface continua son discours et désignant ses parents répondit à l’empereur : « Moi et Abacus sommes leurs fils par le corps ».

Claudius : « Pour quelle raison avez-vous entrepris un si long voyage et êtes venus à Rome ? »

Audiface : « Nous sommes venus dans la capitale de l’Empire romain poussés par le désir d’aller prier sur le tombeau des saints Apôtres. »

Claudius : « Où avez-vous trouvé l’argent nécessaire pour faire des dépenses aussi importantes que celles que l’on doit faire au cours d’un si long voyage ? Et quels sont vos lieux de naissance ? » Audiface n’étant peut-être pas en mesure de donner à l’empereur une réponse exacte, son père Marius prit la parole et dit : « Dieu tout-puissant sait que nous appartenons à une noble famille. Et pour que tu puisses connaître notre naissance, nous te dirons que moi, Marius, je suis le fils de l’empereur Maromenus, et elle, ma femme, est la fille du vice-roi Cusinite. »

À ces mots, Claude s’étonne, mais leur dit d’un air respectueux : « Si vous appartenez à une si haute noblesse, pourquoi ne professez-vous pas la religion de votre pays ? Pourquoi abandonnez-vous les dieux que vos parents ont toujours adorés, et cela pour aller chercher des morts à enterrer et, qui plus est, adorez-vous un mort que vous dites ressuscité à la vie nouvelle ? ».

Marius répondit : « Il n’est pas nécessaire que je te réponde ici pourquoi nous n’adorons pas les dieux : je te dirai seulement que nous sommes des serviteurs de Jésus-Christ et que nous sommes venus à Rome pour prier aux pieds des Apôtres, ses serviteurs, afin qu’ils intercèdent pour nous auprès du Seigneur Dieu. »

Claude n’aimait pas beaucoup les disputes religieuses ; il avait à cœur de savoir si cette sainte famille avait des richesses sur elle ou non. Il se tourna donc vers Marius et lui demanda : « Avez-vous vos trésors avec vous ? »

Marius répondit : « Nos trésors ont déjà été remis à Notre Seigneur Jésus-Christ qui nous les avait confiés pour un court laps de temps dans le seul but de promouvoir son honneur et sa gloire. » Claudius sut par ce discours qu’il était déçu dans son attente, et c’est donc d’un air méprisant qu’il les remit à Muscianus son vicaire, en disant : « Prends ces hommes, emmène-les loin d’ici ; s’ils ne veulent pas sacrifier aux dieux et abandonner leur superstition, tu leur feras subir toutes sortes de tourments. »

Marius, Marthe, Audiface et Abacus méprisant les menaces et les promesses de Muscianus, ils furent battus de verges et placés sur le chevalet de torture

Muscianus, lorsqu’il eut cette famille chrétienne entre les mains, éprouva du plaisir dans son cœur, considérant que c’était une occasion favorable de s’attirer la bienveillance de l’empereur en améliorant son salaire et sa charge. Aussi, le jour même, il se mit à exécuter fidèlement les ordres de son souverain. Il ordonna qu’un haut tribunal lui soit aménagé dans un temple dédié à la déesse Fellure. Pour que ses paroles fassent une plus grande impression sur ces confesseurs de la foi, il voulut que tous les instruments et machines servant à terrifier ou à tourmenter les chrétiens soient tenus prêts à son tribunal. Puis, ayant fait venir auprès de lui Marius et sa famille, il leur dit d’une voix lugubre : « Savez-vous ce que nos princes, les maîtres de l’empire, vous ont ordonné de faire ? »

Audiface, d’une voix calme, répondit : « Non, nous ne le savons pas. »

Muscianus : « Voulez-vous donc savoir quel est le décret impérial ? »

Marius et Marthe répondirent : « Nous désirons savoir de vous ce qui vous a été ordonné à notre sujet. »

À ce moment-là, Muscianus fit entrer les bourreaux avec les instruments dont il se servait pour tourmenter les chrétiens et, se tournant vers les martyrs i leur dit : « Maintenant, je vais vous dire quels sont les ordres de l’empereur vous concernant : regardez toutes ces sortes de tourments qui seront tous utilisés contre vous si vous n’exécutez pas les ordres impériaux ». Alors il se calma un peu et, feignant de s’y intéresser, il ajouta : « Que si tu exécutes les ordres de nos princes, tu auras de la chance, la noblesse de ta naissance sera conservée, de hautes charges et des honneurs te rendront plus illustre dans notre empire, mais pour être leurs amis il faut faire un sacrifice aux dieux. »

Audiface répondit : « Vous nous avez fait une proposition insensée, et nous ne pouvons en aucun cas l’admettre. »

Muscianus feignit de ne pas avoir entendu et, considérant cette réponse comme hors de propos, il se tourna vers Marius, Marthe et Abacus pour leur demander s’ils étaient du même avis : « Que dites-vous de ce que je vous ai proposé ? » Ils répondirent tous : « Ce qu’a dit Audiface est aussi notre pensée et c’est la même chose que si nous avions tous parlé d’une seule bouche. »

Lorsque Muscianus se rendit compte que les paroles ne servaient à rien, il pensa à agir et ordonna qu’on les dépouille de leurs vêtements, qu’on les batte avec des bâtons et, dans un excès de cruauté, il voulut que Marthe assiste à la flagellation de son mari et de ses enfants. Le tyran croyait que Marthe, émue à la vue des tourments auxquels étaient exposés son mari et ses enfants, les persuaderait peut-être de renoncer à la foi ou, du moins qu’elle montrerait elle-même des signes d’abandon de la foi. Pendant que ceux-ci étaient farouchement battus, quelques assesseurs allaient de temps en temps leur dire : « Ne méprisez pas les ordres de nos princes ».

Marthe regardait sans trembler son mari et ses enfants sous la flagellation et, loin d’être déconcertée, elle sentait son cœur plein de joie et disait : « Mes enfants, prenez courage, soyez constants dans votre foi ».

Marius, quant à lui, remercia Dieu et le glorifia par ces mots : « Gloire à vous, ô mon Seigneur Jésus-Christ. »

Muscianus, confus de l’indifférence avec laquelle ils supportaient ces tourments répétés, en vint à une autre épreuve en les faisant retirer de ces fléaux et placer sur le chevalet. Le chevalet est un moyen de tourmenter les martyrs avec une douleur est très vive. C’est une sorte de tréteau formé de deux chevrons aux extrémités desquels sont fixés deux pivots ou poulies auxquels sont attachées des cordes liées aux pieds et aux mains du martyr. Lorsqu’on tourne les pivots, les bras et le reste du corps des martyrs sont étirés à tel point que les articulations se détachent presque et que du sang coule parfois des parties les plus faibles du corps, comme les yeux, les oreilles et la bouche. À un certain moment, les deux chevrons sont détachés, et les martyrs restent suspendus par les pieds et les mains. Pendant qu’ils étaient ainsi tourmentés, Audiface s’exclama à haute voix : « Gloire à vous, Notre Seigneur Jésus-Christ, qui avez daigné nous compter parmi vos serviteurs. »

Marius, Marthe, Audiface et Abacus soumis au feu, les mains coupées ~ Paroles de sainte Marthe et de saint Abacus

Il semble que la vue de tant de tourments atroces endurés par ces saints martyrs aurait dû produire des sentiments de compassion, ou mieux encore, faire pénétrer la vérité dans le cœur de Musciaco, mais il n’en fut rien. Au lieu de reconnaître la puissance de la grâce de Dieu dans le courage des martyrs, il attribua tout à la magie. Quand il vit leurs corps meurtris par les coups et les tortures des chevalets, il les fit déshabiller et ordonna qu’on allume un feu ardent autour de leurs flancs. Puis il détendit les cordes des chevalets de sorte qu’ils restèrent suspendus par les pieds et les mains. Puis ce furent de nouveaux tourments. Les bourreaux prirent des verges et les frappèrent, ajoutant blessures aux blessures. Ensuite, avec des crochets de fer, ils déchiraient leur chair en morceaux, de sorte que leurs corps étaient couverts d’ecchymoses, lacérés, dégoulinants de sang.

Sous ces tourments répétés, ils ne se lamentaient pas, ils ne soupiraient pas, mais, réconfortés par la grâce du Seigneur et satisfaits de souffrir pour l’amour de Dieu, ils se réjouissaient en disant : « Gratias tibi agimus, Domine. Nous vous rendons grâces, Seigneur, de ce que vous nous avez rendus dignes de souffrir quelque chose pour la gloire de votre saint nom. »

Muscianus, ne comprenant pas la raison d’une telle constance, voulut attaquer de nouveau leur fermeté, alliant la cruauté à la barbarie. Il ordonna qu’ils fussent tous déliés et déposés du chevalet puis, suivant l’exemple du cruel Antiochus dans le massacre des sept Maccabées, il fit disposer Marius, Audiface et Abacus devant Marthe avec l’ordre de leur couper les mains en sa présence.

Pendant que se déroulait cet horrible spectacle, Marthe redoublait de courage, et, élevant ses pensées vers Dieu et se rappelant la constance de la mère des jeunes Maccabées, elle dut certainement encourager saint Abacus par ces paroles :

« Courage, mon fils, courage. C’est un moment où tu dois souffrir, mais éternel est celui dont tu dois jouir. Vois les cieux et la terre et tout ce qu’ils contiennent. Toutes les choses ont été créées par le Seigneur. Les hommes aussi ont tous été créés par lui, alors ne crains ni les tourments, ni les bourreaux, ni les tyrans. Imite la fermeté de ton père et de ton frère. Crains Dieu seul. Tu souffriras de bon cœur pour lui. Tu donneras pour lui la vie mortelle présente, mais il te récompensera par un bonheur qui n’aura pas de fin. Courage, Abacus, Dieu est avec nous, et en mourant pour lui dans quelques instants, nous serons reçus par lui dans la bienheureuse Éternité. »

Abacus l’interrompit en disant : « Ne craignez rien, ô mère, je suivrai résolument l’exemple de mon père et de mon frère ; les coups, les crochets, le fer, le feu, la mort même ne me causeront aucune crainte, je ne m’écarterai jamais de la loi du Seigneur. Non, je ne me laisserai jamais aller à obéir à la loi injuste du tyran, mais je resterai toujours ferme dans la loi du Seigneur. » Non obedio prœcepto regis, sed prœcepto legis quae data est nobis. Macch. 2, 7.

Pendant ce temps, les ordres du tyran avaient été exécutés : Marius, Audiface et le petit Abacus ayant eu les mains barbarement coupées, le sang jaillissait abondamment de leurs bras mutilés. À cette vue, Marthe fut horrifiée et faillit s’évanouir ; mais bientôt, pensant que ce sang avait été versé pour l’amour de Jésus-Christ, elle fut réconfortée par la grâce divine et, surmontant les sollicitations de la nature, elle recueillit le sang qui coulait des mains de son mari et de ses enfants et s’oignit joyeusement la tête. Elle voulait indiquer par là qu’elle était résolue non seulement à se laisser mutiler les mains pour la foi, mais encore à se faire couper la tête. C’est ce qu’on lit dans les actes de leur martyre.

Marius, Marthe, Audiface et Abacus conduits enchaînés à travers Rome – À la fin, ils furent tous couronnés par le martyre

Muscianus, voyant que ses inventions barbares ne suffisaient pas à faire céder les intrépides serviteurs de Jésus Christ, voulut au moins que ce supplice frappât de terreur le cœur des autres chrétiens et de ceux qui voulaient embrasser la foi. Il fit prendre les mains tronquées qui étaient tombées à terre et ordonna qu’elles soient attachées avec des cordes autour du cou de chacun. Puis il les fit conduire dans les rues de la ville. Pendant qu’ils marchaient, un crieur passait devant eux en criant : « Ne blasphémez pas les dieux. »

Marius confondit le crieur et encouragea ses fils par ces mots : « Non, ce ne sont pas des dieux, mais des démons, qui vous mèneront à la perdition, vous et vos propres princes. »

Muscianus se rendit compte que toute épreuve et tout retard étaient inutiles, d’une part parce que les martyrs se montraient constamment intrépides au milieu des tourments, et d’autre part parce que le peuple comprenait de plus en plus la vanité des dieux, et que beaucoup parvenaient à la foi, aussi donna-t-il l’ordre de les conduire au lieu de supplice et de leur couper la tête.

Les raisons invoquées pour cette condamnation à mort étaient doubles : la première, parce qu’ils pratiquaient la magie, car les païens appelaient les miracles accomplis quotidiennement par les chrétiens des œuvres de magie. La seconde parce qu’ils étaient ennemis des dieux de l’Empire. Cela est tout à fait vrai, car la religion chrétienne qui est la seule vraie religion, n’admettant qu’un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre et de tout ce qu’ils contiennent, ne peut que refuser de sacrifier aux dieux païens qui sont de misérables créatures, représentées pour la plupart par des statues faites de main d’homme.

Comme un cerf désire ardemment atteindre la source d’eau vive, ainsi les glorieux héros de la foi, satisfaits de souffrir pour la foi et de donner honneur et gloire au divin Maître Jésus, étaient impatients d’atteindre le lieu qui devait mettre fin à leurs souffrances et les unir éternellement à Jésus-Christ. Ils furent conduits le long de la Via Cornelia, à treize miles de la ville, jusqu’à un tronçon de route alors connu sous le nom de Ninfe de Catabasso, et que l’on pense être le lieu même connu aujourd’hui sous le nom de sainte Nymphe.

Tout au long du chemin, ils adressaient de chaleureuses prières à Dieu, afin qu’avec son aide puissante il les affermisse dans la foi. En même temps, ils s’exhortaient mutuellement à donner intrépidement leur vie pour aller tous ensemble jouir avec Jésus-Christ dans le ciel.

Lorsqu’ils arrivèrent au lieu désigné pour le supplice, Marius, Audiface et Abacus furent décapités. Marthe, après avoir aidé et encouragé son mari et ses fils au martyre, fut conduite un peu à l’écart et accomplit son martyre en étant jetée dans un puits. Muscianus voulut être cruel envers les saints martyrs même après leur mort et ordonna que leurs corps soient brûlés et restent ainsi sans sépulture. Cependant, une riche matrone romaine du nom de Félicité, qui employait sa fortune et sa vie à des œuvres de charité, trouva le moyen d’enlever aux flammes ces vénérables reliques qui étaient déjà à moitié brûlées, et les emmena pour les enterrer dans l’un de ses domaines. Félicité partit elle-même à la recherche du corps de Marthe, le sortit du puits dans lequel il avait été jeté et le porta au même endroit où se trouvaient les corps de Marius, Audiface et Abacus. Ces choses se firent le 19 janvier de l’année 270.

Près du lieu où nos saints furent martyrisés, on peut encore voir les restes d’une ancienne église sous laquelle se ramifient plusieurs souterrains en forme de catacombes.

Les actes des martyrs, dont nous avons tiré les renseignements sur cette célèbre famille, se terminent par des paroles qui montrent combien est ancien le culte des reliques des martyrs dans l’Église catholique, et comment Dieu a de tout temps accordé des faveurs particulières à ceux qui se sont rendus sur les tombeaux de ses serviteurs pour interposer leur médiation auprès de son trône divin. Les paroles sont les suivantes : « Là, où les corps de Marius, Marthe, Audiface et Abacus ont été enterrés, une grande assemblée de fidèles a commencé à se rassembler, et notre Seigneur Dieu a accordé et accorde encore de grandes faveurs, tandis que règne notre Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen. »

Exercice de dévotion pour la neuvaine et la fête de saint Abacus et de ses compagnons

Deus, in adiutorium meum intende.
Domine, ad adiuvandum me festina.
Gloria Patri etc. Sicut erat etc.

1º Ô glorieux martyrs de Jésus-Christ, et surtout vous, ô saint Abacus qui dès vos premières années avez consacré tout votre cœur au Seigneur ; daignez accepter nos supplications et obtenez-nous de Dieu la grâce de pouvoir consacrer nos cœurs au service divin, et de passer au moins le reste de notre vie dans l’observance de la sainte loi du Seigneur.

 Pater, Ave, Gloria etc.

2° Glorieux Martyrs de Jésus-Christ, vous qui avez renoncé aux honneurs, aux plaisirs et aux vanités du monde pour mériter une récompense éternelle, daignez, nous vous en supplions, écouter nos humbles supplications et nous communiquer de la part de Dieu force et courage, afin que nous puissions, nous aussi, tenir en échec toute vanité terrestre, et être prêts à donner tout le bien du monde plutôt que de faire ou de dire quelque chose de contraire à l’amour que nous devons à notre Sauveur Jésus-Christ.

 Pater, Ave, Gloria etc.

3° Glorieux protecteurs, vous qui, guidés par l’esprit de religion, avez affronté les dangers d’un long et pénible voyage pour visiter le tombeau et les reliques des saints Apôtres, daignez nous obtenir la grâce de venir nous aussi fidèlement à vos pieds pour implorer votre céleste patronage et pour suivre votre exemple par la fuite du péché et la pratique de la vertu.

 Pater, Ave, Gloria etc.

4° Glorieux modèles de sainteté, vous qui, outre la visite des malades et des prisonniers, employiez vos ressources à secourir les indigents, à soutenir ceux qui souffraient pour la foi, daigne nous obtenir les lumières nécessaires pour faire bon usage des ressources que Dieu nous a données, afin que nous employions toutes nos ressources et toutes nos forces à secourir les pauvres et à soutenir ceux qui travaillent dans le ministère sacré pour conduire les âmes au Ciel.

 Pater, Ave, Gloria etc.

5° Glorieux saints martyrs, qui au milieu de tourments impitoyables n’avez jamais cessé de confesser la sainte foi de Jésus-Christ, daignez entendre nos prières, et obtenez-nous la grâce d’être constants dans la pratique de notre sainte religion catholique jusqu’à la mort.

 Pater, Ave, Gloria etc. {89 [145]}

6° Glorieux confesseurs de la foi, qui, dans l’espoir du bienfait céleste, avez enduré des tourments prolongés, une flagellation sanglante et une crucifixion affreuse, nous vous en supplions, aidez-nous du ciel, afin que nous puissions, nous aussi, supporter avec résignation la perte de tous les biens temporels et toutes les tribulations qu’il plaira à Dieu de nous envoyer au cours de notre vie mortelle.

 Pater, Ave, Gloria etc.

7° Ô fidèles et forts confesseurs de la foi qui, terminant la vie au milieu des tourments et chantant des hymnes de joie, vous envolèrent glorieusement pour jouir de l’incompréhensible bonheur du ciel ; daignez, nous vous en supplions humblement, nous obtenir le secours divin afin que nous puissions, nous aussi, surmonter les dangers de la vie présente et expirer enfin nos âmes en prononçant les doux noms de Jésus, Joseph et Marie.

 Pater, Ave, Gloria etc.

8° Ô glorieux et heureux habitants du ciel, vous qui, par la sainteté de votre vie, par les souffrances, avez mérité pour vous-mêmes un bonheur dont vous jouissez depuis plusieurs siècles et dont vous jouirez dans l’éternité, daignez nous aider afin que nous puissions vous imiter dans vos vertus et avoir un jour part à la même gloire dans le ciel.

 Pater, Ave, Gloria, etc.

9° Glorieux saints martyrs qui nous avez été donnés par le Seigneur pour nous protéger dans nos besoins spirituels et temporels, daignez nous obtenir de Dieu la grâce de pouvoir correspondre aux bienfaits reçus, et ainsi par votre puissant patronage nous pourrons à l’avenir mener une bonne vie chrétienne, mourir saintement et atteindre un jour l’immense bonheur du ciel pour vous remercier des bienfaits que vous nous avez faits et en même temps bénir et louer Dieu avec vous pour toujours.

 Pater, Ave, Gloria etc.

Sources d’où nous tirons les souvenirs de ces saints

S’il est précieux pour moi d’exposer la vie des hommes qui ont vécu vertueusement sur la terre, il doit l’être encore plus pour tout chrétien fidèle de connaître les actions glorieuses de ces vaillants héros du christianisme qui, après avoir procuré mille bienfaits à la misérable humanité, nous protègent maintenant du Ciel et invoquent sur nous grâces et bénédictions. C’est dans cet esprit que j’ai résolu d’écrire la vie d’une sainte famille de martyrs dont les noms sont Marius, Marthe, Audiface et Abacus. Les nombreux miracles accomplis par ces saints et l’extension de leur culte, un sanctuaire qui leur est dédié à l’ouest de Turin, m’ont incité à entreprendre ce travail. Pour que vous puissiez lire avec plus de confiance ce que je vais écrire, je crois bon de mentionner les sources, ou plutôt les documents, d’où proviennent ces informations. Je suis d’autant plus obligé de le faire que quelques auteurs, très estimés à d’autres titres, ont mis en doute les actes qui contiennent les faits se rapportant à cette glorieuse famille. Je crois que ces écrivains n’ont pas fait les recherches nécessaires pour s’assurer de la vérité des faits qu’ils ont entrepris d’exposer. Nous citerons donc les principaux auteurs qui peuvent être consultés par ceux qui désirent s’instruire sur ce sujet.

Le Martyrologe et le Bréviaire romain rapportent leurs belles actions à la date du 19 janvier.

Molanus, Belinus, Maurilius, et Bède l’écrivain du huitième siècle, et d’autres parlent de ces saints, fixant leur fête au 20 janvier.

Usuard, Raban Maur, Vot-Kero, le Martyrologe d’Adonis, écrivain du Xe siècle ; le Martyrologe de saint Jérôme, jugé du Ve siècle, et de nombreux manuscrits la célèbrent le 15 du même mois.

Lorenzo Surio rapporte les actes du martyre de cette sainte famille au 14 février, tandis qu’il parle de saint Valentin.

Le cardinal Baronius rapporte aussi divers traits des actes de nos saints dans le tome 2 de l’année 270.

Les Bollandistes, au 19 janvier, traitent copieusement du culte de saint Abaque et de ses compagnons martyrs. Après avoir soigneusement examiné les actes du martyre et les documents qui en donnent la mémoire, ils concluent : Quae hic damus, fide dignissima ducimus, les choses que nous allons rapporter, nous les jugeons les plus dignes de la foi.

En outre, avant de commencer le récit, il est bon que je note quelques autres choses.

Les auteurs qui parlent de ces martyrs rapportent leur fête à des époques différentes, et cela vient de ce que les uns rendent solennelle leur fête le jour de leur mort, d’autres le jour de leur sépulture, d’autres enfin le jour où leurs reliques ont été transportées ailleurs du lieu de leur sépulture primitive.

Il convient également de noter que saint Abacus est appelé par ces auteurs sous des noms quelque peu variés. Il est appelé Abaco, Ambaco, Abacum et Abacuc ; et cela vient de ce que ce nom persan a été diversement prononcé par les auteurs qui l’ont écrit dans d’autres langues. Mais le nom adopté par l’Église catholique est celui d’Abacus ; comme il ressort de la cérémonie du 19 janvier fixée pour la commémoration de cette glorieuse famille.

Enfin, saint Abacus fut martyrisé à un très jeune âge, et ses actes sont de même nature que ceux de ses parents et de son frère, qui furent simultanément couronnés du martyre.

Que la religion chrétienne qui dans les temps les plus calamiteux a eu tant de héros qui ont consacré leur esprit, leurs biens et leur vie pour la foi, ait parmi nous des fidèles qui, s’ils n’ont pas l’occasion de donner leur vie pour la foi, soient au moins des disciples fidèles de ce même Évangile qui, dans les temps primitifs, a été soutenu par le sang de ces glorieux héros, que nous invoquons maintenant et qui nous protègent du ciel.

Actes des martyres
des saintes Perpétue et Félicité

6 mars, Actes des martyres
des saintes Perpétue et Félicité

Septime-Sévère, successeur de Commode, interdit les conversions au christianisme par un édit en 202.

Une partie de ce document est écrite de la main de Perpétue, ce qui lui confère une valeur éminente, tant sont rares les témoignages rédigés par les martyrs eux-mêmes, et plus encore des martyrs femmes.

La passion (c’est-à-dire le martyre) est vécue comme une lutte contre Satan et elle s’accompagne de visions et de faits mystiques. Elle ne donne pas seulement la mesure d’un courage humain, mais montre combien ces chrétiens ressentaient au plus intime d’eux-mêmes la présence de l’Esprit-Saint et cherchaient à s’incorporer au Christ en partageant ses souffrances.

Un pape avait demandé que le récit de la passion des martyrs fût consigné dans un document officiel, rédigé par un notaire. Voici ce document. Il commence par une préface dudit notaire. Puis il intègre le récit des martyrs eux-mêmes, enfin le notaire reprend la plume pour achever le récit.

Préface

Les exemples de foi de nos pères, qui attestent la grâce de Dieu et édifient les hommes, ont soigneusement été consignés par écrit. Leur lecture, qui évoque ces hauts faits, rend gloire à Dieu et réconforte l’homme. Pourquoi ne pas noter également les exemples nouveaux qui présentent les mêmes avantages ? À leur tour ces faits nouveaux deviendront anciens ; ils seront nécessaires à la postérité, même si aujourd’hui on leur attribue une moindre autorité, à cause de l’engouement pour l’antiquité.

Qu’ils ouvrent donc les yeux, ceux qui apprécient d’après le nombre des générations la puissance toujours identique d’un même Esprit Saint ! Bien mieux, il faudrait faire plus grand cas des prodiges récents, puisqu’ils sont les derniers en date et que la grâce doit s’épancher toujours de plus en plus dans les derniers temps du monde. « Dans les derniers jours, dit le Seigneur, je répandrai mon Esprit sur toute chair ; vos fils et filles prophétiseront. Oui, je répandrai mon Esprit sur mes serviteurs et mes servantes ; les jeunes gens auront des visions et les vieillards des songes » (Jl 2, 28-29).

Voilà pourquoi nous acceptons les prophéties et les visions nouvelles que Dieu nous a promises. Nous les honorons comme les autres manifestations de l’Esprit, qui servent l’Église. Ce même Esprit a été envoyé à l’Église pour dispenser tous les dons, dans la mesure où le Seigneur les distribue à chacun de nous.

Il est donc nécessaire de mettre par écrit toutes ces merveilles et de les faire lire pour la gloire de Dieu. De la sorte nous ne serons ni pusillanimes ni méfiants à l’égard de la grâce ; nous n’irons pas nous imaginer que seuls les anciens avaient reçu la grâce divine, soit dans les martyres, soit dans les révélations. Dieu accomplit toujours ses promesses, pour servir de témoignage aux incroyants, de soutien aux fidèles.

C’est pourquoi, chers frères et fils, nous vous annonçons ce que nous avons entendu, ce que nous avons touché. Ainsi, vous qui avez assisté à ces événements, vous vous souviendrez de la gloire du Seigneur. Et vous qui les apprenez en lisant cet écrit, vous entrerez en communion avec les saints martyrs, et par eux avec le Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l’honneur dans les siècles des siècles. Amen.

Arrestation à Thuburbo

On arrêta des jeunes gens, des catéchumènes : Revocatus et Félicité, sa compagne d’esclavage, Saturninus et Secundulus. Avec eux se trouvait Vibia Perpétue qui était de noble naissance, avait reçu une éducation brillante et avait fait un beau mariage. Perpétue avait encore son père et sa mère, deux frères dont l’un était également catéchumène, et un enfant encore à la mamelle, un garçon. Elle avait environ vingt-deux ans. Elle a raconté elle-même toute l’histoire de son martyre. La voici, écrite de sa main et d’après ses impressions.

Récit de Perpétue

Nous étions encore avec nos gardes (à Thuburbo), raconte-t-elle, que déjà mon père m’entreprenait. Dans sa tendresse, il s’évertuait à ébranler ma foi.

– Père, lui dis-je, vois-tu le vase qui traîne par terre, cette cruche ou bien cette autre chose ?

– Je le vois, dit mon père.

– Peux-tu lui donner un autre nom que celui qu’il porte ? lui dis-je.

– Non, répondit-il.

– Et bien, moi de même, je ne puis me donner un autre nom que mon vrai nom : je suis chrétienne.

Mon père fut exaspéré par cette parole, il se jeta sur moi, pour m’arracher les yeux. Il se contenta de me maltraiter et s’en alla, vaincu, avec les arguments du démon.

Pendant plusieurs jours, je ne revis plus mon père ; j’en remerciai Dieu ; cette absence me fut un soulagement. C’est précisément pendant ce court laps de temps que nous fûmes baptisés. L’Esprit Saint m’inspira de ne rien demander à l’eau sainte, sinon la force de résister dans ma chair.

Quelques jours plus tard, nous fûmes transférés dans la prison (de Carthage). J’en fus épouvantée : jamais je ne m’étais trouvée dans de pareilles ténèbres. Jour douloureux ! La chaleur qui se dégageait de la foule des détenus était suffocante ; les soldats cherchaient à nous extorquer de l’argent. Enfin, j’étais dévorée d’inquiétude à cause de mon enfant. Alors Tertius et Pomponius, les diacres dévoués qui prenaient soin de nous, obtinrent à prix d’argent qu’on nous autorisât à nous reposer, pendant quelques heures, dans un endroit plus agréable de la prison. À ce moment-là, tous les détenus quittaient le cachot et faisaient ce qu’ils voulaient. Moi j’allaitais mon enfant qui mourait de faim. Comme j’étais inquiète de son sort, j’en parlais à ma mère. Puis je réconfortais mon frère, en lui recommandant mon fils. Je souffrais beaucoup de voir les miens souffrir à cause de moi. Durant de longs jours, ces inquiétudes me torturèrent. Je finis par obtenir que mon enfant demeurât avec moi en prison. Aussitôt il reprit des forces, et je fus délivrée de la peine et des soucis qu’il m’avait causés. D’un coup, la prison se changea pour moi en palais, et je m’y trouvai mieux que partout ailleurs.

Un jour mon frère me dit : « Madame ma sœur, te voilà maintenant en crédit auprès de Dieu. Tu es en mesure de lui demander de te manifester par une vision ce qui nous attend : le martyre ou la mise en liberté. » Moi, je savais bien que j’avais des entretiens avec le Seigneur dont j’avais reçu tant de bienfaits. Pleine de confiance, je le promis à mon frère, en ajoutant : « Demain, je te donnerai la réponse. » Je me suis mise en prière et voici ma vision.

Je vis une échelle d’airain d’une hauteur si étonnante qu’elle s’élevait jusqu’au ciel. Elle était si étroite que l’on pouvait y monter seulement un à un. Aux montants de l’échelle étaient fixés toute sorte d’instruments de fer : des glaives, des lances, des crocs, des coutelas. Celui qui serait monté sans précaution, sans regarder en haut, en aurait été déchiqueté, laissant des lambeaux de chair accrochés à ces pointes. Au pied de l’échelle était couché un dragon d’une taille énorme ; il tendait des pièges à ceux qui voulaient monter et leur faisait peur pour les en empêcher.

Saturus monta le premier. Il s’était livré lui-même, après notre arrestation, à cause de nous. C’est lui qui nous avait convertis. Il était absent quand nous avions été arrêtés.

Parvenu au sommet de l’échelle, il se retourna et me dit : « Perpétue, je t’attends, mais prends garde que le dragon ne te morde. »

Je répondis : « Par le nom de Jésus-Christ, il ne me fera aucun mal. »

De dessous l’échelle, le dragon dressa lentement la tête, comme s’il avait peur de moi. En prenant mon élan, comme pour gravir le premier échelon, je lui écrasai la tête, d’un coup de talon.

Puis je montai. Je vis alors un immense jardin. Au milieu se tenait un homme chenu, de haute taille, habillé en berger, qui était occupé à traire des brebis. Autour de lui se tenaient par miliers des gens vêtus de blanc. Il leva la tête, m’aperçut et me dit : « Tu es la bienvenue, mon enfant. » Il m’appela et me donna comme une bouchée du fromage qu’il préparait. Je la reçus, les mains jointes, je la mangeai, et tous les assistants disaient : Amen. Au bruit des voix, je me suis réveillée, savourant je ne sais quelle douceur.

Je rapportai aussitôt cette vision à mon frère ; et nous comprîmes que c’était le martyre qui nous attendait. Dès lors, nous n’eûmes plus aucun espoir dans les choses d’ici-bas.

Quelques jours plus tard, le bruit couru que nous allions être interrogés. Mon père arriva en hâte de Thuburbo, brisé de douleur. Il monta près de moi pour m’ébranler.

« Aie pitié, ma fille, de mes cheveux blancs, me dit-il. Aie pitié de ton père, si je suis encore digne que tu m’appelles ton père. Je t’ai élevée de mes mains jusqu’à la fleur de l’âge ; je t’ai préférée à tous tes frères ; ne me livre pas à la risée des hommes. Songe à tes frères, songe à ta mère et à ta tante ; songe à ton enfant, qui ne pourra pas vivre sans toi. Reviens sur ta décision, ne ruine pas ta famille tout entière. Personne parmi nous ne pourra plus parler en homme libre, si tu es condamnée. »

Voilà ce que disait mon père par affection. Ce faisant, il me couvrait les mains de baisers, il se jetait à mes pieds ; dans ses larmes, il ne me disait plus « ma fille » mais « Madame ». Je souffrais de voir mon père en cet état : il serait le seul de toute ma famille à ne pas se réjouir de ma passion. Je le réconfortais en lui disant : « Il n’arrivera sur cette estrade du tribunal que ce que Dieu voudra. Sache bien que notre sort ne dépend pas de nous, mais de Dieu. » Alors il se retira, désolé.

Un autre jour, en plein repas, on nous entraîne soudain au tribunal. Nous arrivons au forum. La nouvelle se répand rapidement dans les quartiers voisins ; il y eut bientôt foule. Nous montons sur l’estrade. On interroge les autres, qui confessent leur foi. Mon tour arrive, quand brusquement apparaît mon père, portant mon fils dans les bras. Il me tire de ma place et me dit : « Aie donc pitié de l’enfant. » Le procurateur Hilarianus qui remplaçait Minutius Timinianus, le proconsul défunt, et avait le droit de glaive, à son tour insista : « Prends en pitié les cheveux blancs de ton père, le tendre âge de ton enfant. Sacrifie pour le salut des empereurs. »

Moi je réponds : « Je ne sacrifierai pas. »

Hilarianus : « Es-tu chrétienne ? »

Je lui réponds : « Je suis chrétienne. »

Mon père restait à mes côtés pour me fléchir. Hilarianus donna un ordre : on chassa mon père et on le frappa d’un coup de verge. Ce coup m’atteignit comme si c’était moi qu’on eût frappée. Je souffrais de sa vieillesse et de sa souffrance.

Alors le juge prononça la sentence : nous étions tous condamnés aux bêtes. Et nous partîmes tout heureux vers la prison.

Comme mon enfant prenait encore le sein et restait habituellement avec moi en prison, j’envoyai sur-le-champ le diacre Pomponius à mon père pour réclamer l’enfant. Mais mon père refusa de le donner. Depuis ce jour mon fils ne demanda plus le sein et je ne fus plus incommodée par le lait. Ainsi cessèrent les inquiétudes au sujet de mon enfant et les douleurs de mes seins.

Peu de jours après nous étions tous en prière quand soudain un nom m’échappa, celui de Dinocrate. Je fus stupéfaite de n’avoir jamais pensé à lui jusqu’alors et je fus toute triste en songeant à ses malheurs. Je compris que je pouvais maintenant prier pour lui, que c’était mon devoir et je me suis mise en oraison, adressant au Seigneur, pour lui, en gémissant, d’instantes prières.

La nuit suivante j’eus une vision. Je vis Dinocrate sortant d’un lieu ténébreux où il y avait beaucoup de monde. Il avait très chaud et mourait de soif. Sa tenue était négligée, son teint pâle. Il portait sur son visage la plaie qu’il avait en mourant. Ce Dinocrate était mon frère selon la chair. Il avait sept ans quand il mourut misérablement d’un cancer au visage. Sa mort avait fait horreur à tous. C’était pour lui que j’avais prié. De lui à moi, maintenant qu’il était là, il y avait une grande distance : nous n’aurions pas pu nous rejoindre. À l’endroit où se tenait Dinocrate, il y avait une piscine pleine d’eau, avec une margelle plus haute que la taille de l’enfant. Dinocrate se haussait en vain pour boire ; je m’affligeais en voyant cette piscine pleine d’eau, dont la margelle était trop haute pour que l’enfant puisse boire.

Là-dessus, je me réveillai. Je comprenais que mon frère souffrait, mais j’étais convaincue que je pouvais le soulager dans ses souffrances. Je priai donc pour lui tous les jours, jusqu’au moment où nous fûmes transférés dans la prison militaire. Nous devions, en effet, combattre dans les jeux militaires, donnés pour l’anniversaire du César Géta. Je continuai à prier pour mon frère, jour et nuit, en demandant sa grâce dans les gémissements et les larmes.

Un jour que nous étions dans les fers, j’eus une nouvelle vision. Je revis l’endroit que j’avais vu la première fois. Dinocrate, cette fois, était guéri, bien habillé et joyeux. Au lieu de la plaie, une cicatrice. La margelle de la piscine était plus basse, elle arrivait à la ceinture de l’enfant et celui-ci puisait l’eau sans effort. Sur la margelle, il y avait une coupe d’or, pleine d’eau. Dinocrate s’en approcha et se mit à boire, mais la coupe restait toujours pleine. Quand il fut désaltéré, il s’approcha de la piscine pour jouer avec l’eau, comme le font les enfants. Il s’amusait beaucoup. Là-dessus, je me réveillai et je compris qu’on lui avait remis sa peine.

Peu de jours après, Pudens, un adjudant préposé à la garde de la prison, devint fort bienveillant à notre égard. Il comprenait que la force de Dieu était avec nous. Il laissait entrer beaucoup de visiteurs, ce qui nous permit de nous encourager mutuellement.

Cependant le jour des jeux approchait. Alors mon père vint me voir. Le chagrin le minait, il se mit à s’arracher la barbe, à se rouler par terre, à se prosterner sur la face. Il maudissait ses années et trouvait des mots qui eussent ébranlé n’importe qui. Moi, je pleurais sur les infortunes de la vieillesse.

Aujourd’hui, veille de la date fixée pour notre combat, je viens d’avoir la vision suivante. Le diacre Pomponius était venu à la porte de la prison et frappait avec violence. Je sortis pour lui ouvrir. Il portait une tunique blanche, sans ceinture, ainsi que des chaussures gauloises à multiples cordons. Il me dit : « Perpétue, nous t’attendons, viens. » Il me prit la main et nous voilà engagés dans un sentier escarpé et sinueux. Nous arrivâmes, non sans peine, à l’amphithéâtre ; nous étions tout essoufflés. Il me conduisit au milieu de l’arène et me dit : « N’aie pas peur, je suis avec toi, je t’aiderai. » Et il s’en alla.

Je vis alors une grande foule, qui semblait frappée de stupeur. Je savais que j’étais condamnée aux fauves, aussi étais-je fort surprise qu’on n’en lançât pas contre moi. Alors s’avança contre moi un Égyptien repoussant. Avec ses suppôts, il s’apprêtait à me combattre. Au même moment de beaux jeunes gens se rangèrent à mes côtés. C’étaient mes aides et mes partisans. On me déshabilla et je devins un homme. Mes partisans se mirent à me frictionner avec de l’huile, comme cela se fait pour la lutte. Je voyais, en face, l’Égyptien se rouler dans le sable.

Alors s’avança un homme d’une taille extraordinaire, si grand qu’il dépassait le faîte de l’amphithéâtre. Il portait une tunique flottante, couleur de pourpre sur la poitrine, entre deux bandes ; ses chaussures gauloises étaient ornées d’or et d’argent. Il tenait dans sa main une verge comme un chef de gladiateurs, et un rameau vert avec des pommes d’or. Il demanda le silence et dit : « Si l’Égyptien est vainqueur de cette femme, il la tuera par le glaive ; si elle est victorieuse, elle recevra ce rameau. » Et il se retira.

Nous nous affrontons, nous échangeons des coups de poing. L’Égyptien essaie de me saisir les pieds, je lui martèle le visage à coups de talon. Soudain je suis soulevée en l’air et je peux le frapper sans fouler le sol. Mais comme le résultat final se fait attendre, je joins les mains en entrelaçant les doigts et je saisis la tête de l’Égyptien ; il tombe par terre et, d’un coup de talon, je lui écrase la tête.

La foule m’acclame, mes partisans chantent victoire. Je m’approche du chef des combats et reçois le rameau. Il m’embrasse et me dit : « Ma fille, la paix soit avec toi. » Fière de mon triomphe, je me dirige vers la Porte des Vivants (une porte de la ville de Carthage).

À ce moment, je me réveillai. Je compris que je combattrais non pas contre les fauves, mais contre le Diable. Et j’étais sûre de la victoire. Voilà ce que j’ai relaté jusqu’à la veille des jeux. Si quelqu’un veut raconter le combat lui-même, qu’il le fasse !

Récit de Saturus

Le bienheureux Saturus eut, lui aussi, une vision. La voici telle qu’il l’a racontée lui-même par écrit.

Notre martyre était accompli et nous avions quitté notre corps. Quatre anges nous emportèrent vers l’Orient, mais leurs mains ne nous touchaient pas. Nous montions, non pas couchés sur le dos et la face tournée vers le ciel, mais comme des voyageurs qui gravissent une pente douce. Quand nous eûmes passé les premières sphères du monde, nous vîmes une lumière éclatante. Je dis alors à Perpétue qui se tenait à mes côtés : « Voici ce que nous a promis le Seigneur ; nous y sommes parvenus. »

Toujours portés par les quatre anges, nous avons atteint une immense esplanade qui ressemblait à un jardin, avec des lauriers-roses et toutes sortes de fleurs. Les arbres avaient la taille des cyprès et leurs feuilles chantaient sans cesse. Dans ce jardin se trouvaient quatre anges plus éblouissants que tous les autres. Quand ils nous aperçurent, ils nous accueillirent avec de grandes marques de déférence et dirent aux autres anges, avec admiration : « Les voici, les voici ! » Intimidés, les autres anges qui nous portaient nous déposèrent sur le sol.

Nous cheminons alors à travers un stade, par une large avenue, et nous rencontrons Jocundus, Saturninus et Artaxius qui avaient été brûlés vifs dans la même persécution. Quintus qui mourut dans la prison était également présent. Quand nous demandons des nouvelles des autres, les anges nous disent : « Venez d’abord, entrez, et allez saluer le Seigneur. »

Nous arrivons près d’un palais dont les murs semblent construits de lumière. Sur le seuil se tiennent quatre anges ; à notre entrée ils nous revêtent de robes blanches. Nous pénétrons et nous entendons un chœur qui redit sans cesse : « Saint, Saint, Saint ! » Dans la salle est assis un homme vêtu de blanc. Son visage est jeune et ses cheveux éclatants comme neige. On ne voit pas ses pieds. À ses côtés se tiennent quatre vieillards. Derrière eux, beaucoup d’autres vieillards, debout. Nous avançons émerveillés, et nous nous arrêtons devant le trône. Quatre anges nous soulèvent, et nous embrassons le Seigneur, qui nous caresse de la main. Puis les autres vieillards nous disent : « Debout ! » Nous obéissons et nous échangeons le baiser de paix. Enfin les vieillards nous disent : « Allez vous ébattre ! »

Et je dis à Perpétue : « Tu possèdes ce que tu désires ! »

Elle me répond : « Oui, Dieu merci. J’étais gaie de mon vivant, je le serai davantage ici. »

En sortant du palais, nous trouvons devant la porte, à droite, l’évêque Optat et, à gauche, le prêtre et docteur Aspasius. Ils semblent en désaccord et tristes. Ils se jettent à nos pieds, en disant : « Rétablissez la paix entre nous, vous êtes partis sur notre brouille. » Nous leur répondons : « N’es-tu pas notre père, et toi, un prêtre ? » Comment pouvez-vous vous jeter ainsi à nos pieds ?

Et tout émus, nous les embrassons. Perpétue se met à parler avec eux en grec, et nous les emmenons dans le jardin, sous un laurier-rose. Nous parlions avec eux, quand survinrent les anges : « Laissez les martyrs se reposer, dirent-ils. Si vous avez des difficultés entre vous, pardonnez-vous mutuellement. » Ce qui ne laissa pas de les troubler. Et s’adressant à Optat, ils ajoutèrent : « Corrige tes fidèles. Quand ils se réunissent autour de toi, on dirait qu’ils reviennent du cirque ; ils se disputent comme des factieux ! »

Et il nous sembla que les anges voulaient fermer la porte devant eux. Nous reconnûmes là beaucoup de frères, des martyrs comme nous. Tous, nous avions pour nourriture un parfum ineffable, qui nous rassasiait.

Alors, tout joyeux, je me réveillai.

Continuation du rédacteur anonyme

Voilà les visions les plus remarquables des bienheureux martyrs Saturus et Perpétue, telles qu’ils les ont rédigées eux-mêmes. Quant à Secundus, Dieu, par une mort prématurée, l’avait rappelé à lui pendant qu’il était en prison. La grâce divine l’avait soustrait à la dent des fauves. Mais si son âme n’a pas connu le glaive, son corps du moins en avait senti la menace.

Félicité, elle aussi, obtint du Seigneur une grande grâce. Elle était enceinte de huit mois, au moment de son arrestation. À l’approche du jour des jeux, elle se désolait, à la pensée qu’on ajournerait son martyre, à cause de son état, la loi interdisant d’exécuter des femmes enceintes. Elle craignait aussi qu’elle n’eût à verser plus tard son sang pur et sans tache dans une fournée de criminels. Ses compagnons de martyre étaient profondément tristes à la pensée de laisser seule une si bonne compagne, une amie qui avec eux marchait vers une même espérance.

Aussi, trois jours avant les jeux, tous ensemble, dans une supplication commune, adressèrent au Seigneur leur prière. À peine avaient-ils terminé leur demande, que les douleurs saisirent Félicité. En raison des difficultés inhérentes à un accouchement au huitième mois, elle souffrait beaucoup et gémissait. Alors, un des geôliers lui dit : « Si déjà tu gémis ainsi maintenant, que feras-tu une fois livrée aux fauves, que tu as bravés en refusant de sacrifier ? » Félicité lui répondit : « Maintenant c’est moi qui souffre ce que je souffre. Mais, là-bas, un autre sera en moi qui souffrira en moi, parce que c’est pour lui que je souffrirai. » Félicité mit au monde une fille, qu’une chrétienne adopta comme son enfant.

L’Esprit Saint nous a permis – et sa permission fut un ordre – de consigner par écrit le récit du combat dans les jeux. Malgré notre indignité, nous complétons l’histoire d’un martyre si glorieux. Nous pensons ainsi exécuter le désir et même la mission que la très sainte Perpétue a daigné nous confier.

Rapportons d’abord un trait de sa fermeté et de sa grandeur d’âme. Le tribun traitait assez durement les détenus. Abusé par les avertissements de personnes sans cervelle, il redoutait que les prisonniers ne pussent s’échapper par des incantations magiques. Perpétue lui lança en pleine figure : « Pourquoi refuses-tu des adoucissements à de si nobles condamnés, qui doivent combattre pour l’anniversaire de César ? N’y va-t-il pas de ta réputation d’exhiber dans l’arène des prisonniers bien gras ? »

Le tribun, décontenancé, rougit. Il donna ordre de traiter les prisonniers plus humainement. Si bien que les frères de Perpétue et tous les autres visiteurs eurent la faculté d’entrer dans la prison et d’apporter leur réconfort. D’autant que le chef de la prison venait de se convertir.

La veille des jeux, eut lieu le dernier repas des condamnés, qu’on appelle « le repas libre ». Les martyrs, autant qu’ils le pouvaient, changèrent ce repas d’orgie en saintes agapes. Ils parlaient à la foule, avec leur courage habituel, en les mettant en garde contre le jugement de Dieu. Ils proclamaient leur bonheur de donner leur vie et raillaient la curiosité des badauds. « La journée de demain ne vous suffit-elle pas, leur disait Saturus, pour contempler à votre aise ceux que vous détestez ? Aujourd’hui amis, demain ennemis ? Fixez bien nos traits, afin de nous reconnaître, au jour du jugement. » Tous les païens se retirèrent, confus ; beaucoup parmi eux se convertirent.

Le jour de la victoire se leva enfin. Les martyrs quittèrent la prison et s’acheminèrent vers l’amphithéâtre ; on eût dit qu’ils montaient au ciel. Leurs visages étaient radieux, ils étaient beaux. Ils étaient émus non de peur, mais de joie. Perpétue marchait derrière, d’un pas tranquille, comme une grande dame du Christ, comme la petite bien-aimée de Dieu. L’éclat de son regard forçait tous les spectateurs à baisser les yeux. Félicité la suivait ; elle était toute joyeuse de son heureuse délivrance qui lui permettait d’affronter les fauves ; elle était ravie d’aller du sang au sang, de l’accoucheuse au rétiaire, pour se purifier par un second baptême.

Quand ils furent arrivés à la porte de l’arène, on voulut les forcer à revêtir des costumes sacrilèges : pour les hommes celui des prêtres de Saturne, pour les femmes celui des prêtresses de Cérès. Mais Perpétue résista fermement jusqu’au bout ; elle refusa avec une invincible ténacité. « Si nous sommes venus ici volontairement, disait-elle, c’est pour défendre notre liberté. Si nous sacrifions notre vie, c’est pour n’avoir pas à faire pareille chose. Sur ce point nous avons passé un contrat avec vous. » L’injustice dut céder devant la justice. Le tribun consentit à les faire entrer avec leurs vêtements ordinaires.

Perpétue chantait ; déjà elle broyait la tête de l’Égyptien. Révocatus, Saturninus et Saturus menaçaient le peuple de la colère divine. Quand ils passèrent devant la loge d’Hilarianus, ils lui dirent par gestes et par signes : « Tu nous juges, mais Dieu te jugera ! » Le peuple, exaspéré, demanda qu’on les fît fouetter par les chasseurs rangés en file. Les martyrs s’en réjouirent ; ils pouvaient ainsi partager les souffrances du Seigneur.

Celui qui a dit : Demandez et vous recevrez accorda à chacun le genre de mort qu’il avait souhaité. Les jours précédents, quand ils en parlaient entre eux, Saturinus avait déclaré qu’il voulait être exposé à toutes les bêtes, pour remporter une couronne plus glorieuse. Or, dès l’ouverture du spectacle, Révocatus et lui furent attaqués par un léopard, puis, sur l’estrade, ils furent déchirés par un ours.

Saturus, lui, avait la plus grande horreur des ours. Il comptait bien être tué, d’un coup de crocs, par un léopard. Or, on lança d’abord sur lui un sanglier, mais le chasseur qui avait déchaîné la bête sur le martyr fut éventré par la bête et mourut peu de jours après les jeux. Saturus fut seulement traîné sur le sable. On l’attacha ensuite sur le pont de l’estrade pour être livré à un ours, mais l’ours refusa de quitter sa cage. Une seconde fois, Saturus fut ramené sans blessure.

Pour les jeunes femmes on avait réservé une vache furieuse. Le Diable avait inspiré aux bourreaux de se procurer cet animal inaccoutumé dans les jeux, comme pour mieux insulter leur sexe. On les enferma toutes nues dans des filets et on les produisit ainsi dans l’arène. Le public en frémit de honte, en voyant que l’une d’elles était toute frêle, et que l’autre relevait à peine de couches, et perdait le lait de ses seins. Les ayant fait revenir, on les revêtit de tuniques sans ceinture.

Perpétue, la première, fut lancée en l’air. Elle retomba sur les reins. Dès qu’elle put s’asseoir, elle s’aperçut que sa robe s’était déchirée sur le côté ; aussitôt elle la tira pour cacher ses jambes, plus attentive à la pudeur qu’à la douleur. Ensuite, elle chercha une épingle et rattacha ses cheveux qui s’étaient dénoués, car une martyre ne peut pas mourir les cheveux épars, pour ne pas avoir l’air d’être en deuil, le jour de sa gloire. Puis elle se releva et aperçut Félicité qui semblait brisée ; elle s’approcha d’elle, lui tendit la main et l’aida à se relever. En les voyant toutes deux debout, la cruauté inhumaine de la foule fut vaincue : on les fit sortir par la porte des Vivants.

Là, Perpétue fut accueillie par un catéchumène, appelé Rusticus, qui lui était fort attaché. Elle sembla se réveiller d’un profond sommeil, tant avait duré l’extase de l’Esprit. Elle regarda autour d’elle et tous les assistants furent stupéfaits quand elle demanda : « Quand serons-nous donc exposées à cette vache ? » Comme on lui disait que la chose avait déjà eu lieu, elle ne voulut pas le croire et ne se rendit à l’évidence qu’en voyant sur sa robe et son corps les traces du supplice. Ensuite, elle appela son frère et le catéchumène et leur dit : « Demeurez fermes dans la foi. Aimez-vous les uns les autres. Que nos souffrances ne soient pas pour vous un sujet de scandale. »

Pendant ce temps, à une autre porte, Saturus encourageait le soldat Pudens : « En fin de compte, lui disait-il, comme je l’espérais et le prédisais, je n’ai été touché jusqu’ici par aucune bête. Crois maintenant de toute ton âme. Le moment est venu où je vais m’avancer dans l’arène ; d’un seul coup de dent, un léopard va me blesser à mort. » C’était presque la fin du spectacle ; on lâcha contre Saturus un léopard qui, d’un seul coup de crocs, le baigna dans son sang. La foule lui cria, comme pour témoigner d’un second baptême : « Le voilà bien lavé, le voilà sauvé ! » Assurément, il était bien sauvé, celui qui était ainsi lavé dans son sang.

Saturus dit alors au soldat Pudens : « Adieu. Souviens-toi de ma foi. Que ceci ne t’ébranle pas, mais te fortifie ! » En même temps, il lui demanda l’anneau qu’il portait au doigt, le trempa dans le sang de sa blessure et le lui rendit comme pour lui laisser en héritage un souvenir et un gage de son martyre. Puis il s’évanouit.

On l’étendit à terre pour l’égorger avec les autres dans la salle du spoliaire. Mais le peuple demanda qu’on ramenât les blessés au milieu de l’arène, pour savourer des yeux le spectacle du glaive pénétrant dans les corps vivants et rendre ainsi les regards complices de l’homicide. Les martyrs se levèrent d’eux-mêmes et se portèrent où le désirait la foule. Ils se donnèrent d’abord le baiser de paix, pour consommer le martyre selon le rite de la foi. Tous demeurèrent immobiles et reçurent en silence le coup mortel.

Saturus, qui dans la vision montait le premier, fut le premier à rendre l’âme, car il devait soutenir Perpétue. Perpétue eut le temps de savourer la douleur : frappée entre les côtes, elle poussa un grand cri ; puis elle saisit elle-même la main tremblante du gladiateur novice et dirigea le glaive sur sa gorge. Sans doute une telle femme ne pouvait mourir autrement que par son propre gré, tant le démon la redoutait.

Ô très vaillants et bienheureux martyrs ! Vous avez été choisis et élus pour la gloire de notre Seigneur Jésus-Christ. Celui qui le magnifie, l’honore et l’adore, doit lire ces nouveaux exemples pour l’édification de l’Église parce qu’ils ne sont pas moins beaux que ceux d’autrefois. Ils rendent témoignage que l’unique et même Esprit agit toujours, ainsi que le Dieu tout-puissant et son Fils Jésus-Christ, notre Seigneur, à qui appartiennent la gloire et la puissance souveraine dans les siècles des siècles. Amen.

Dimanche de la Quinquagésime

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Dimanche de la Quinquagésime

La vocation d’Abraham est le sujet que l’Église offre aujourd’hui à nos méditations. Quand les eaux du déluge se furent retirées, et que le genre humain eut de nouveau couvert la surface de la terre, la corruption des mœurs qui avait allumé la vengeance de Dieu reparut parmi les hommes, et l’idolâtrie, cette plaie que la race antédiluvienne avait ignorée, vint mettre le comble à tant de désordres. Le Seigneur, prévoyant dans sa divine sagesse la défection des peuples, résolut de se créer une nation qui lui serait particulièrement dévouée, et au sein de laquelle se conserveraient les vérités sacrées qui devaient s’éteindre chez les Gentils. Ce nouveau peuple devait commencer par un seul homme, père et type des croyants. Abraham, plein de foi et d’obéissance envers le Seigneur, était appelé à devenir le père des enfants de Dieu, le chef de cette génération spirituelle à laquelle ont appartenu et appartiendront jusqu’à la fin des siècles tous les élus, tant de l’ancien peuple que de l’Église chrétienne.

Il nous faut donc connaître Abraham, notre chef et notre modèle. Sa vie se résume tout entière dans la fidélité à Dieu, dans la soumission à ses ordres, dans l’abandon et le sacrifice de toutes choses, pour obéir à la sainte volonté de Dieu. C’est le caractère du chrétien ; hâtons-nous donc de puiser dans la vie de ce grand homme tous les enseignements qu’elle renferme pour nous.

Le texte de la Genèse que nous donnons ci-après servira de fondement à tout ce que nous avons à dire sur Abraham. La sainte Église le lit aujourd’hui dans l’office des matines.

Du Livre de la Genèse. Chap. 12

Or le Seigneur dit à Abram : Sors de ton pays, et de ta parenté, et de la maison de ton père, et viens dans la terre que je te montrerai ; et je ferai sortir de toi un grand peuple, et je glorifierai ton nom, et tu seras béni. Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront ; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi. Abram sortit donc comme le Seigneur le lui avait commandé, et Loth alla avec lui. Or, Abram était âgé de soixante-quinze ans, lorsqu’il sortit de Haran, et il emmena avec lui Saraï son épouse et Loth fils de son frère, tout ce qu’ils possédaient, et tout ce qui leur était né dans Haran : et ils sortirent pour aller dans la terre de Chanaan. Lorsqu’ils y furent arrivés, Abram pénétra jusqu’au lieu appelé Sichem et jusqu’à la Vallée-Illustre ; le Chananéen occupait alors cette terre. Or, le Seigneur apparut à Abram, et lui dit : Je donnerai cette terre à ta postérité. Abram éleva en cet endroit un autel au Seigneur qui lui était apparu, et étant passé de là vers la montagne qui est à l’orient de Bethel, il y dressa sa tente, ayant Bethel à l’occident et Haï à l’orient. Il éleva encore en ce lieu un autel au Seigneur, et il invoqua son nom.

Quelle plus vive image pouvait nous être offerte du disciple de Jésus-Christ que celle de ce saint patriarche, si docile et si généreux à suivre la voix de Dieu qui l’appelle ? Avec quelle admiration ne devons-nous pas dire, en répétant la parole des saints pères : « Ô homme véritablement chrétien avant même que le Christ fût venu ! ô homme évangélique avant l’évangile ! ô homme apostolique avant les apôtres ! » À l’appel du Seigneur, il quitte tout, sa patrie, sa famille, la maison de son père, et il s’avance vers une région qu’il ne connaît pas. Il lui suffit que Dieu le conduise ; il se sent en sûreté, et ne regarde pas en arrière. Les apôtres eux-mêmes ont-ils fait davantage ? Mais voyez la récompense. En lui toutes les familles de la terre seront bénies ; ce Chaldéen porte dans ses veines le sang qui doit sauver le monde. Il clora néanmoins ses paupières, avant de voir se lever le jour où, après bien des siècles, un de ses petits-fils, né d’une vierge et unie personnellement au Verbe divin, rachètera toutes les générations passées, présentes et futures. Mais en attendant que le ciel s’ouvre pour le Rédempteur et pour l’armée des justes qui auront déjà conquis la couronne, les honneurs d’Abraham dans le séjour de l’attente seront dignes de sa vertu et de ses mérites. C’est dans son sein [1], autour de lui, que nos premiers parents purifiés par la pénitence, que Noé, Moïse, David, tous les justes en un mot, jusqu’à Lazare l’indigent, ont goûté les prémices de ce repos, de cette félicité qui devait les préparer à l’éternelle béatitude. Ainsi Dieu reconnaît l’amour et la fidélité de sa créature.

Quand les temps furent accomplis, le Fils de Dieu, en même temps fils d’Abraham, annonça la puissance de son Père, qui s’apprêtait à faire sortir une nouvelle race d’enfants d’Abraham des pierres même de la gentilité. Nous sommes, nous chrétiens, cette nouvelle génération ; mais sommes-nous dignes de notre Père ? voici ce que dit l’apôtre des Gentils : « Plein de foi, Abraham obéit au Seigneur ; il partit sans délai pour se rendre dans le lieu qui devait être son héritage, et il se mit en route, ne sachant pas où il allait. Plein de foi, il habita cette terre qui lui avait été promise, comme si elle lui eût été étrangère, vivant sous la tente, avec Isaac et Jacob, les cohéritiers de la promesse ; car il attendait cette cité dont les fondements ont Dieu même pour auteur et pour architecte [2]. »

Si donc nous sommes les enfants d’Abraham, nous devons, ainsi que la sainte Église nous en avertit, en ce temps de la Septuagésime, nous regarder comme des exilés sur la terre, et vivre déjà, par l’espérance et l’amour, dans cette unique patrie dont nous sommes exilés, mais dont nous nous rapprochons chaque jour, si, comme Abraham, nous sommes fidèles à occuper les diverses stations que le Seigneur nous indique. Dieu veut que nous usions de ce monde comme n’en usant pas [3] ; que nous reconnaissions à toute heure qu’il n’est point pour nous ici-bas de cité permanente [4], et que notre plus grand malheur et notre plus grand danger serait d’oublier que la mort doit nous séparer violemment de tout ce qui passe.

Combien donc sont loin d’être de véritables enfants d’Abraham ces chrétiens qui, aujourd’hui et les deux jours suivants, se livrent à l’intempérance et à une dissipation coupable, sous le prétexte que la sainte quarantaine va bientôt s’ouvrir ! On s’explique aisément comment les mœurs naïves de nos pères ont pu concilier avec la gravité chrétienne ces adieux à une vie plus douce que le carême venait suspendre, de même que la joie de leurs festins dans la solennité pascale témoignait de la sévérité avec laquelle ils avaient gardé les prescriptions de l’Église. Mais si une telle conciliation est toujours possible, combien de fois n’arrive-t-il pas que cette chrétienne pensée des devoirs austères que l’on aura bientôt à remplir, s’efface devant les séductions d’une nature corrompue, et que l’intention première de ces réjouissances domestiques finit par n’être plus même un souvenir ? Qu’ont-ils de commun avec les joies innocentes que l’Église tolère dans ses enfants, ceux pour qui les jours du carême ne se termineront pas par la réception des sacrements divins qui purifient les cœurs et renouvellent la vie de l’âme ? Et ceux qui se montrent avides de recourir à des dispenses qui les mettent plus ou moins sûrement à couvert de l’obligation des lois de l’Église, sont-ils fondés à préluder par des fêtes à une carrière durant laquelle, peut-être, le poids de leurs péchés, loin de s’alléger, deviendra plus lourd encore ?

Puissent de telles illusions captiver moins les âmes chrétiennes ! puissent ces âmes revenir à la liberté des enfants de Dieu, liberté à l’égard des liens de la chair et du sang, et qui seule rétablit l’homme dans sa dignité première ! Qu’elles n’oublient donc jamais que nous sommes dans un temps où l’Église elle-même s’interdit ses chants d’allégresse, où elle veut que nous sentions la dureté du joug que la profane Babylone fait peser sur nous, que nous rétablissions en nous cet esprit vital, cet esprit chrétien qui tend toujours à s’affaiblir. Si des devoirs ou d’impérieuses convenances entraînent durant ces jours les disciples du Christ dans le tourbillon des plaisirs profanes, qu’ils y portent du moins un cœur droit et préoccupé des maximes de l’évangile. À l’exemple de la vierge Cécile, lorsque les accords d’une musique profane retentiront à leurs oreilles, qu’ils chantent à Dieu dans leurs cœurs, et qu’ils lui disent avec cette admirable épouse du Sauveur : « Conservez-nous purs, Seigneur, et que rien n’altère la sainteté et la dignité qui doivent toujours résider en nous ». Qu’ils évitent surtout d’autoriser, en y prenant part, ces danses libertines, où la pudeur fait naufrage, et qui seront la matière d’un si terrible jugement pour ceux et celles qui les encouragent. Enfin qu’ils repassent en eux-mêmes ces fortes considérations que leur suggère saint François de Sales : Tandis que la folle ivresse des divertissements mondains semblait avoir suspendu tout autre sentiment que celui d’un plaisir futile et trop souvent périlleux, d’innombrables âmes continuaient d’expier éternellement sur les brasiers de l’enfer les fautes commises au milieu d’occasions semblables ; des serviteurs et servantes de Dieu, à ces mêmes heures, s’arrachaient au sommeil pour venir chanter ses louanges et implorer ses miséricordes sur vous ; des milliers de vos semblables expiraient d’angoisses et de misère sur leur triste grabat ; Dieu et ses anges vous considéraient attentivement du haut du ciel ; enfin, le temps de la vie s’écoulait, et la mort avançait sur vous d’un degré qui ne reculera pas [5].

Il était juste, nous en convenons, que ces trois premiers jours de la Quinquagésime, ces trois derniers jours encore exempts des saintes rigueurs du carême, ne s’écoulassent pas sans offrir quelque aliment à ce besoin d’émotions qui tourmente tant d’âmes. Dans sa prévision maternelle, l’Église y a songé ; mais ce n’est pas en abondant dans le sens de nos vains désirs d’amusements frivoles, et des satisfactions de notre vanité. À ceux de ses enfants sur lesquels la foi n’a pas encore perdu son empire, elle a préparé une diversion puissante, en même temps qu’un moyen d’apaiser la colère de Dieu, que tant d’excès provoquent et irritent. Durant ces trois jours, l’Agneau qui efface les péchés du monde est exposé sur les autels. Du haut de son trône de miséricorde, il reçoit les hommages de ceux qui viennent l’adorer et le reconnaître pour leur roi ; il agrée le repentir de ceux qui regrettent à ses pieds d’avoir suivi trop longtemps un autre maître que lui ; il s’offre à son Père pour les pécheurs qui, non contents d’oublier ses bienfaits, semblent avoir résolu de l’outrager en ces jours plus que dans tout autre temps de l’année.

Cette sainte et heureuse pensée d’offrir une compensation à la divine majesté pour les péchés des hommes, au moment même où ils se multiplient davantage, et d’opposer aux regards du Seigneur irrité son propre Fils, médiateur entre le ciel et la terre, fut inspirée dès le 16e siècle au pieux cardinal Gabriel Paleotti, archevêque de Bologne, contemporain de saint Charles Borromée et émule de son zèle pastoral. Ce dernier s’empressa d’adopter lui-même pour son diocèse et pour sa province une coutume si salutaire. Plus tard, au 18e siècle, Prosper Lambertini, qui gouverna avec tant d’édification la même Église de Bologne, eut à cœur de suivre les traditions de Paleotti son prédécesseur, et d’encourager son peuple à la dévotion envers le très saint Sacrement, dans les trois jours du carnaval ; et étant monté sur la chaire de saint Pierre sous le nom de Benoît XIV, il ouvrit le trésor des indulgences en faveur des fidèles qui, durant ces mêmes jours, viendraient visiter notre Seigneur dans le divin mystère de son amour, et implorer le pardon des pécheurs. Cette faveur ayant d’abord été restreinte aux Églises de l’état romain, Clément XIII, en 1765, daigna l’étendre à l’univers entier, en sorte que cette dévotion, dite communément des Quarante heures, est devenue l’une des plus solennelles manifestations de la piété catholique. Empressons-nous donc d’y prendre part ; comme Abraham, dérobons-nous aux profanes influences qui nous assiègent, et cherchons le Seigneur notre Dieu ; faisons trêve pour quelques instants aux dissipations mondaines, et venons mériter, aux pieds du Sauveur, la grâce de traverser celles qui nous seraient inévitables, sans y avoir attaché notre cœur.

Considérons maintenant la suite des mystères du dimanche de la Quinquagésime. Le passage de l’évangile que l’Église nous y présente contient la prédiction que le Sauveur fit à ses apôtres sur sa passion qu’il devait bientôt souffrir à Jérusalem. Cette annonce si solennelle prélude aux douleurs que nous célébrerons bientôt. Qu’elle soit donc reçue dans nos cœurs avec attendrissement et reconnaissance ; qu’elle les aide dans ces efforts qui les arracheront à eux-mêmes pour les mettre à la disposition de Dieu, comme fut le cœur d’Abraham. Les anciens liturgistes ont remarqué aussi la guérison de l’aveugle de Jéricho, symbole de l’aveuglement des pécheurs, en ces jours où les bacchanales du paganisme semblent si souvent revivre au milieu des chrétiens. L’aveugle recouvra la vue, parce qu’il sentait son mal, et qu’il désirait voir. La sainte Église veut que nous formions le même désir, et elle nous promet qu’il sera satisfait.

Chez les Grecs, ce dimanche est appelé Tyrophagie, parce qu’il est le dernier jour auquel il soit permis de faire usage des aliments blancs, par lesquels ils désignent les laitages qui, selon leur discipline, étaient encore permis depuis le lundi précédent jusqu’aujourd’hui. À partir de demain, cette nourriture leur est interdite, et le carême commence dans toute la rigueur avec laquelle l’observent les Orientaux.

À la messe

La station est dans la basilique de Saint-Pierre, au Vatican. Cette église paraît avoir été choisie à cet effet, comme on le voit par le Traité des divins offices de l’abbé Rupert, à l’époque où on lisait encore, en ce dimanche, le récit de la loi donnée à Moïse ; ce patriarche ayant été regardé, comme on le sait, par les premiers chrétiens de Rome, comme le type de saint Pierre. L’Église ayant depuis placé en ce jour le mystère de la vocation d’Abraham et retardé la lecture de l’Exode jusqu’au Carême, la station romaine est restée dans la basilique du Prince des Apôtres, qui d’ailleurs a été aussi figuré par Abraham, dans sa qualité de Père des croyants.

L’introït nous offre les sentiments de l’homme aveugle et abandonné comme le pauvre de Jéricho, implorant la pitié du Rédempteur qui daignera être son guide et le nourrir.

Introït

Soyez-moi un Dieu protecteur et un lieu de refuge, pour me sauver ; car vous êtes mon appui, mon asile, et pour la gloire de votre nom, vous serez mon guide, et vous me nourrirez. Ps. En vous, Seigneur, j’ai espéré ; que je ne sois jamais confondu ! délivrez-moi par votre justice, et sauvez-moi. Gloire au Père. Soyez-moi un Dieu.

Collecte

Daignez, Seigneur, exaucer nos prières dans votre clémence, et après nous avoir dégagés des liens de nos péchés, gardez-nous de toute adversité. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Amen.

Épître
Lecture de la première épître du bienheureux Paul, apôtre, aux Corinthiens, Chap. 13

Mes Frères, quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges mêmes, si je n’ai la charité, je ne suis que comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Et quand j’aurais le don de prophétie et que je pénétrerais tous les mystères, et que j’aurais toute science ; quand j’aurais toute la foi possible, jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Et quand j’aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que j’aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. La charité est patiente, elle est douce ; la charité n’est point envieuse, elle n’est point téméraire et précipitée, elle ne s’enfle point d’orgueil, elle n’est point ambitieuse, elle ne cherche point ses intérêts ; elle ne pense point le mal ; elle ne se réjouit point de l’iniquité, mais elle se réjouit de la vérité ; elle supporte tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout. La charité ne finira jamais, au lieu que le don de prophétie cessera, le don des langues finira, le don de science sera aboli ; car ce don de science et ce don de prophétie sont incomplets. Mais quand sera venu ce qui est parfait, ce qui n’est qu’imparfait cessera. Quand j’étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant ; mais en devenant homme, je me suis défait de tout ce qui tenait de l’enfant. Nous voyons maintenant comme dans un miroir, et en énigme ; mais alors nous verrons face à face. Je ne connais maintenant qu’imparfaitement ; mais alors je connaîtrai comme je suis moi-même connu. Présentement la foi, l’espérance, la charité, trois vertus, demeurent ; mais la charité est la plus excellente des trois.

C’est avec raison que l’Église nous fait lire aujourd’hui le magnifique éloge que saint Paul fait de la charité. Cette vertu, qui renferme l’amour de Dieu et du prochain, est la lumière de nos âmes ; si elles en sont dépourvues, elles demeurent dans les ténèbres, et toutes leurs œuvres sont frappées de stérilité. La puissance même des prodiges ne saurait rassurer sur son salut celui qui n’a pas la charité ; sans elle les œuvres en apparence les plus héroïques ne sont qu’un piège de plus. Demandons au Seigneur cette lumière, et sachons que, si abondante qu’il daigne nous l’accorder ici-bas, il nous la réserve sans mesure pour l’éternité. Le jour le plus éclatant dont nous puissions jouir en ce monde n’est que ténèbres auprès des clartés éternelles. La foi s’évanouira en présence de la réalité contemplée à jamais ; l’espérance sera sans objet, dès que la possession commencera pour nous ; l’amour seul régnera, et c’est pour cela qu’il est plus grand que la foi et l’espérance qui doivent l’accompagner ici-bas. Telle est la destinée de l’homme racheté et éclairé par Jésus-Christ ; doit-on s’étonner qu’il quitte tout pour suivre un tel maître ? Mais ce qui surprend, ce qui prouve notre dégradation, c’est que des chrétiens baptisés dans cette foi et cette espérance, et qui ont reçu les prémices de cet amour, se précipitent en ces jours dans des désordres grossiers, si raffinés qu’ils paraissent quelquefois. On dirait qu’ils aspirent à éteindre en eux-mêmes jusqu’au dernier rayon de la lumière divine, comme s’ils avaient fait un pacte avec les ténèbres. La charité, si elle règne en nous, doit nous rendre sensibles à l’outrage qu’ils font à Dieu, et nous porter en même temps à solliciter sa miséricorde envers ces aveugles qui sont nos frères.

Dans le graduel et dans le trait, l’Église célèbre les bontés de Dieu envers ses élus. Il les a affranchis du joug du monde en les éclairant de sa lumière ; ils sont son peuple, et les heureuses brebis de ses pâturages.

Graduel

Vous êtes le Dieu qui seul opérez des merveilles : vous avez manifesté votre puissance au milieu des nations. V/. Par la force de votre bras, vous avez délivré votre peuple, les enfants d’Israël et de Joseph.

Trait

Jubilez à Dieu, habitants de la terre : servez le Seigneur dans l’allégresse. V/. Entrez en sa présence, avec des transports de joie : sachez que ce Seigneur, c’est Dieu lui-même. V/. C’est lui qui nous a faits, et non pas nous. Nous sommes son peuple et les brebis de ses pâturages.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. 18

En ce temps-là, Jésus prit à part ses douze disciples, et leur dit : Voilà que nous montons à Jérusalem, et que tout ce que les prophètes ont écrit du Fils de l’homme va s’accomplir. Car il sera livré aux Gentils, et moqué, et fouetté, et couvert de crachats, et après qu’ils l’auront fouetté, ils le tueront, et le troisième jour il ressuscitera. Et ils ne comprirent rien à cela, et cette parole leur était cachée, et ils ne comprenaient point ce qui leur était dit. Comme il approchait de Jéricho, il arriva qu’un aveugle était assis au bord du chemin, demandant l’aumône. Et entendant passer la foule, il s’enquit de ce que c’était. On lui dit que c’était Jésus de Nazareth qui passait. Et il cria, disant : Jésus, fils de David, ayez pitié de moi ! Et ceux qui allaient devant le gourmandaient pour le faire taire ; mais il criait plus fort encore : Fils de David, ayez pitié de moi ! Jésus alors s’arrêtant, commanda qu’on le lui amenât ; et lorsqu’il se fut approché, il l’interrogea, disant : Que veux-tu que je te fasse ? Il répondit : Seigneur, que je voie. Et Jésus lui dit : Vois ; c’est ta foi qui t’a sauvé. Et au même instant il vit, et il le suivait, glorifiant Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, loua Dieu.

La voix du Christ annonçant sa douloureuse Passion vient de se faire entendre, et les apôtres qui ont reçu cette confidence de leur maître n’y ont rien compris. Ils sont trop grossiers encore pour rien entendre à la mission du Sauveur ; du moins ils ne le quittent pas, et ils restent attachés à sa suite. Mais combien sont plus aveugles les faux chrétiens qui, dans ces jours, loin de se souvenir qu’un Dieu a donné pour eux son sang et sa vie, s’efforcent d’effacer dans leurs âmes jusqu’aux derniers traits de la ressemblance divine. Adorons avec amour la divine miséricorde qui nous a retirés comme Abraham du milieu d’un peuple abandonné, et, à l’exemple de l’aveugle de Jéricho, crions vers le Seigneur, afin qu’il daigne nous éclairer davantage : Seigneur, faites que je voie ; c’était sa prière. Dieu nous a donné sa lumière ; mais elle nous servirait peu, si elle n’excitait pas en nous le désir de voir toujours davantage. Il promit à Abraham de lui montrer le lieu qu’il lui destinait ; qu’il daigne aussi nous faire voir cette terre des vivants ; mais, auparavant, prions-le de se montrer à nous, selon la belle pensée de saint Augustin, afin que nous l’aimions, et de nous montrer à nous-mêmes, afin que nous cessions de nous aimer.

Durant l’offertoire, l’Église demande pour ses enfants la lumière de vie qui consiste à connaître la loi de Dieu ; elle veut que nos lèvres apprennent à prononcer sa doctrine et les divins commandements qu’il a apportés du ciel.

Offertoire

Vous êtes béni, Seigneur ; enseignez-moi votre loi : mes lèvres ont prononcé tous les commandements de votre bouche.

Secrète

Que cette hostie, Seigneur, efface, s’il vous plaît, nos péchés, et qu’elle sanctifie les corps et les âmes de vos serviteurs, pour célébrer dignement ce sacrifice. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

L’antienne de la communion rappelle le souvenir de la manne qui nourrit au désert la postérité d’Abraham ; néanmoins cette nourriture, quoique venue du ciel, ne les empêcha pas de mourir. Le pain vivant descendu du ciel établit les âmes dans la lumière éternelle, et celui qui le mange dignement ne mourra point.

Communion

Ils mangèrent, et ils furent pleinement rassasiés, et le Seigneur leur donna ce qu’ils avaient souhaité, et ils ne furent pas frustrés dans leurs désirs.

Postcommunion

Faites, Dieu tout-puissant, nous vous en supplions, que nous qui avons reçu l’aliment céleste, nous en soyons fortifiés contre toute adversité. Par Jésus Christ notre Seigneur. Amen.

À vêpres

Antienne de Magnificat

Jésus, s’étant arrêté, commanda qu’on lui amenât l’aveugle, et il lui dit : Que veux-tu que je te fasse ? — Seigneur, que je voie. Et Jésus lui dit : Vois, c’est ta foi qui t’a sauvé. Et au même instant il vit, et il le suivait glorifiant Dieu.

Autre liturgie

Nous terminerons cette journée par les strophes suivantes dans lesquelles l’Église grecque fait au peuple l’annonce du carême, qui va ramener les expiations annuelles.

Lundi de la Tyrophagie

Elle est arrivée, annonçant l’approche du printemps, cette semaine de la première purification, semaine vénérable par ses jeûnes sacrés, et qui vient apporter la lumière pour le corps et pour l’âme des fidèles.

Elle est ouverte, la porte de la pénitence ; arrivez, amis de Dieu, hâtons-nous d’entrer, de peur que le Christ ne nous la ferme comme à des indignes.

Ô frères, munissons-nous de la pureté, de l’abstinence, de la modestie, de la force, de la prudence, de la prière et des larmes ; c’est par ces vertus que s’ouvrira pour nous le sentier de la justice.

Gardons-nous, mortels, d’engraisser nos corps par des nourritures recherchées : rendons-leur, par l’abstinence, une vigueur véritable, afin que, d’accord avec l’âme, ils soient toujours vainqueurs dans leurs luttes avec l’adversaire.

Aujourd’hui commence le jeûne qui doit purifier d’avance nos âmes et nos corps, et répandre dans nos cœurs, ô amis de Dieu, le souvenir de la sainte et de la vénérable Passion du Christ, comme une lumière éblouissante

Livrons-nous au jeûne d’un cœur joyeux, ô peuples fidèles ; car voici le commencement des combats spirituels ; rejetons loin de nous la mollesse de la chair ; venons accroître les dons de l’âme ; serviteurs du Christ, souffrons avec lui, afin d’être avec lui glorifiés comme des enfants de Dieu ; et l’Esprit-Saint habitera en nous et illuminera nos âmes.

Recevons avec ardeur, ô fidèles, le messager divinement inspiré qui vient nous annoncer le jeûne, comme firent autrefois les Ninivites, comme les pécheresses et les publicains accueillirent Jean qui leur prêchait la pénitence. Préparons-nous par l’abstinence à participer au sacrifice du Seigneur en Sion. Il doit opérer en nous une purification divine ; lavons d’abord nos âmes dans les larmes. Demandons la grâce de contempler alors la consommation de la Pâque figurative, et la manifestation de la Pâque véritable. Préparons-nous à adorer la croix et la résurrection du Christ Dieu, et crions vers lui : Ne nous confondez pas dans notre attente, ô ami des hommes !

[1]     s. Luc 16, 22.
[2]     Héb. 11, 8.
[3]     1 Cor. 7, 31.
[4]     Héb. 13, 14.
[5]     Introduction à la vie dévote. 3e part. Chap. 33.

1er mystère douloureux
L’agonie de Jésus au jardin des Oliviers

par Dom Guéranger

Jésus traverse le torrent de Cédron, et gravit avec ses disciples la montagne des Oliviers. Arrivé au lieu nommé Gethsémani, il entre dans un jardin où souvent il avait conduit ses Apôtres pour s’y reposer avec eux. À ce moment, un saisissement douloureux s’empare de son âme ; sa nature humaine éprouve comme une suspension de cette béatitude que lui procurait l’union avec la divinité. Elle sera soutenue intérieurement jusqu’à l’entier accomplissement du sacrifice, mais elle portera tout le fardeau qu’elle peut porter. Continuer la lecture de « 1er mystère douloureux L’agonie de Jésus au jardin des Oliviers »

16e dimanche après la Pentecôte

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
16e dimanche après la Pentecôte

À la Messe

La résurrection du fils de la veuve de Naïm, dimanche dernier, a ravivé la confiance de l’Église ; sa prière monte d’autant plus instante vers son Époux, de cette terre où il laisse pour un temps son amour s’exercer dans la souffrance et les larmes. Entrons avec elle dans ces sentiments, qui lui ont inspiré le choix de l’Introït du jour.

Introït

Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que j’ai crié vers vous tout le jour ; car, Seigneur, vous êtes doux et bon, et plein de miséricorde pour tous ceux qui vous invoquent. Ps. Seigneur, abaissez vers moi votre oreille et exaucez-moi ; car je suis pauvre et dans l’indigence. Gloire au Père. Ayez pitié.

Telle est notre impuissance dans l’ordre du salut, que, si la grâce ne nous prévenait, nous n’aurions pas même la pensée d’agir, et que, si elle ne suivait en nous ses inspirations pour les conduire à terme, nous ne saurions jamais passer de la simple pensée jusqu’à l’acte même d’une vertu quelconque. Fidèles à la grâce au contraire, notre vie n’est plus qu’une trame ininterrompue de bonnes œuvres. Demandons pour nous et tous nos frères, dans la Collecte, la continuité persévérante d’un secours si précieux.

Collecte

Que votre grâce, Seigneur, nous prévienne et nous suive toujours, et qu’elle nous rende sans cesse adonnés aux bonnes œuvres. Par notre Seigneur.

Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Éphésiens. Chap. 3.

Mes Frères, je vous supplie de ne point perdre courage en me voyant souffrir tant de tribulations pour vous, puisque c’est là votre gloire. C’est pourquoi je fléchis les genoux devant le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, de qui relève toute famille au ciel et sur la terre, afin que, dans les richesses de sa gloire, il vous donne d’être fortifiés par son Esprit quant à l’homme intérieur, qu’il fasse habiter le Christ par la foi dans vos cœurs, et qu’étant enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de ce mystère, connaître aussi l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez comblés de toute la plénitude de Dieu. À celui qui peut tout faire, bien au delà de ce que nous demandons ou comprenons, par la vertu qui opère en nous : à lui gloire dans l’Églis eet le Christ Jésus dans toute la suite des siècles. Amen.

Mon cœur a proféré une parole excellente ; c’est au Roi que je dédie mes œuvres (Psalm. 44, 2). L’enthousiasme du Psalmiste chantant l’épithalame sacré est passé dans l’âme du Docteur des nations, et lui inspire cette lettre merveilleuse qui résume les sublimités de son enseignement comme un hymne d’amour. Devenu le prisonnier de Néron, Paul montre bien que la parole de Dieu n’est pas arrêtée sous les liens qui retiennent l’apôtre captif (2 Tim. 2, 9).

L’Épître aux Éphésiens n’est pas, de beaucoup, la plus longue de ses lettres ; il n’en est point pourtant auxquelles soient faits de plus nombreux emprunts dans toute la série des Dimanches après la Pentecôte : nous devons en conclure qu’elle présente, mieux qu’aucune autre, la pensée dominante à laquelle l’Église voudrait ramener ses fils dans cette partie de l’Année liturgique. Apprenons donc le mystère de l’Évangile (Éph. 6, 19), en écoutant le héraut qui reçut pour mission spéciale d’annoncer aux nations ce trésor resté caché en Dieu depuis les siècles éternels (Ibid. 3, 8-9). C’est comme ambassadeur qu’il vient vers nous (Ibid. 6, 20) ; les chaînes qui chargent ses bras, loin d’affaiblir l’autorité de son message, sont l’insigne glorieux qui l’accrédite auprès des disciples du Dieu du Calvaire.

Dieu seul au reste, il le déclare, peut fortifier suffisamment en nous les sens de l’homme intérieur pour nous permettre de connaître, avec les saints, les dimensions du grand mystère du Christ habitant l’homme afin de le remplir de la plénitude de Dieu. C’est pourquoi, fléchissant les genoux devant Celui de qui découle tout don parfait et qui nous a engendrés dans la vérité par son amour (s. Jac. 1, 17-18), il lui demande d’ouvrir par la foi et la charité les yeux de notre cœur, afin que nous comprenions les richesses glorieuses de l’héritage qu’il réserve à ses fils et le déploiement de puissance dont sont l’objet nos âmes ici-bas même (Éph. 1, 18- 19).

Mais si la sainteté est nécessaire pour obtenir l’épanouissement complet de la vie divine dont parle l’Apôtre, observons également que le désir de saint Paul et sa prière étant pour tous, il s’en suit que personne n’est exclu de cette vocation sublime. Et par le fait, selon la remarque de saint Jean Chrysostome (In ép. ad Éph. Hom. 1), les chrétiens auxquels il s’adresse vivent au milieu du monde, ayant femme, enfants et serviteurs, puisqu’il leur trace des règles de conduite sur tous ces points (Éph. 5, 22 ; 6, 1, 5). Les saints d’Éphèse, comme de partout, ne sont autres que les fidèles du Christ Jésus (Éph. 1,1), c’est-à-dire ceux qui suivent fidèlement l’impulsion du Seigneur dans la condition qui leur est propre. Or il ne tient qu’à nous de suivre la grâce ; nos résistances seules empêchent l’Esprit de faire de nous des saints. L’accès des régions supérieures où le mouvement progressif de la sainte Liturgie, depuis la Pentecôte, introduit l’Église est ouvert à tous. Si, peut-être, le nouvel ordre d’idées amené par ce mouvement a semblé plus d’une fois dépasser nos forces, peut-être aussi ne pourrions-nous point nous rendre le témoignage d’avoir mis à profit comme il convenait, depuis l’Avent et Noël, les enseignements, les grâces de tout genre, qui devaient développer en nous concurremment la vie chrétienne et la lumière. L’Église s’est mise à la portée de tous au commencement du Cycle ; mais elle ne pouvait rester stationnaire, et, par égard pour nos tiédeurs, négliger de conduire les hommes de bonne volonté à cette union divine qu’on leur avait annoncée comme devant « couronner à la fois le Cycle et l’âme sanctifiée par le Cycle (Le Temps de Noël. Chap. 3). » Gardons-nous cependant de perdre courage. Le Cycle de la Liturgie ne se déroule pas une fois seulement au ciel de la sainte Église. Bientôt, revenant à son point de départ, il adaptera de nouveau la puissance de ses rayons à notre faiblesse. Si alors, instruits par l’expérience, nous ne nous contentons pas d’admirer comme à distance la gracieuse poésie, la douceur et les charmes de ses débuts ; si nous voulons sérieusement grandir avec cette lumière qui n’est autre que le Christ (s. Jean 1, 5), en profitant des grâces de croissance qu’elle répandra de nouveau dans les âmes : l’œuvre de notre sanctification, déjà ébauchée, « pourra recevoir le complément que l’infirmité humaine avait suspendu (Le Temps ap. la Pentec. Chap. 3). »

Dès maintenant, si peu complètes que puissent être nos dispositions, l’Esprit de miséricorde, qui règne sur cette partie du Cycle, ne refusera pas à notre humble prière de suppléer en quelque chose à ce qui nous manque. C’est déjà beaucoup, d’ailleurs, que l’œil de notre foi ait vu s’élargir devant lui les horizons surnaturels, qu’il ait pénétré dans les régions sereines où, loin du regard hébété de l’homme animal (1 Cor. 2, 14), la Sagesse révèle aux parfaits ce secret de l’amour que ne connaissent point les puissants et les sages de ce monde, que l’œil n’avait point vu, ni l’oreille entendu, ni le cœur même soupçonné ou compris (Ibid. 6-9). Nous comprendrons mieux désormais les divines réalités qui remplissent la vie des serviteurs de Dieu ; elles nous apparaîtront comme dépassant mille fois, par leur impor­tance et leur grandeur, les vaines futilités ou les occupations au sein desquelles s’écoule l’existence prétendue positive des hommes de plaisirs ou d’affaires. Méditons sans fin le bienfait de cette élection divine qui nous a désignés, avant les siècles, pour être comblés de toutes les bénédictions spirituelles (Éph. 1, 3), dont les bénédictions temporelles de l’ancien peuple (Deut. 28, 1-14) étaient la figure. Le monde n’était point encore, et déjà Dieu nous voyait dans son Verbe (Éph 1, 4) ; il assignait à chacun de nous la place qu’il devait occuper dans le corps de son Christ (1 Cor. 12, 12-31 ; Éph. 4, 4, 12-16) ; par avance, son regard paternel nous contemplait revêtus de cette grâce (Ibid. 1, 6) qui lui fait trouver dans l’Homme-Dieu ses complaisances, et il nous prédestinait (Ibid. 4-5), comme étant les membres de ce Fils bien-aimé, à nous asseoir avec lui à sa droite au plus haut des cieux (Ibid. 20-23 ; 2, 6).

Combien grandes ne sont pas nos obligations envers le Père souverain dont la bienveillance (Ibid. 1, 9) a décrété d’accorder de tels dons à la terre ! Sa volonté est son seul conseil (Ibid. 11), l’unique règle de ses actes ; et sa volonté n’est qu’amour. C’est de la mort coupable du péché (Ibid. 7 ; 11, 1-5) qu’il nous appelle à cette vie qui n’est autre que la sienne à lui-même ; c’est de l’abîme ignominieux des vices, qu’après nous avoir lavés dans le sang de son Fils (Ibid. 1, 7), il nous élève à cette gloire dont le spectacle étonne les anges et les plonge dans un saint tremblement (Hymn. Ascens. ad Mat.).

Soyons donc saints (Éph. 1, 4) à l’honneur de sa grâce (Ibid. 6). Le Christ est, dans sa divinité, la splendeur substantielle du Père et sa louange éternelle (Héb. 1, 3) ; s’il a pris un corps, s’il s’est fait notre chef, ce n’a été que pour chanter sur un rythme nouveau le cantique des cieux : non content de présenter dans son humanité sainte aux regards de son Père le rayonnement créé des perfections infinies, il a voulu que la création entière renvoyât à l’adorable Trinité l’écho des divines harmonies. C’est pourquoi, rompant dans sa chair l’ancienne inimitié du gentil et du juif (Éph. 2, 14-18) et rassemblant les hommes ennemis, il fait d’eux tous un même esprit, un seul corps, dont les mille voix s’unissent par lui dans l’unité de l’amour aux concerts angéliques, pour entourer sans fin le trône de Dieu d’une harmonie en accord avec le Verbe infini. Ainsi serons-nous à jamais pour Dieu, comme ce Verbe divin, la louange de sa gloire, selon l’expression qu’affectionne l’Apôtre dans le début de cette Épître aux Éphésiens (Éph. 1, 6, 12, 14) ; ainsi doit être consommé le mystère qui fut, dès avant tous les temps, l’objet des desseins éternels : le mystère de l’union divine réalisée par le Christ Jésus rassemblant en lui, dans l’amour, et la terre et les cieux (Ibid. 9-10).

L’Église, qui s’élève au milieu des nations, porte avec soi la marque de son divin architecte : Dieu se montre en elle dans sa majesté ; sa crainte s’impose par elle à tous les rois. Chantons, dans le Graduel et le Verset, les merveilles du Seigneur.

Graduel

Les nations craindront votre Nom, Seigneur, et tous les rois de la terre connaîtront votre gloire. V/. Parce que le Seigneur a bâti Sion, et qu’il y paraîtra dans sa majesté. Alléluia, alléluia. V/. Chantez au Seigneur un cantique nouveau ; car le Seigneur a fait des merveilles. Alléluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. 14.

En ce temps-là, Jésus entra dans la maison d’un des principaux pharisiens pour y manger, et ceux qui étaient là l’observaient. Or un homme hydropique se trouvait devant lui. Jésus, s’adressant aux docteurs de la loi et aux pharisiens, leur dit : Est-il permis de guérir au jour du sabbat ? Mais ils se turent. Pour lui, prenant cet homme, il le guérit et le renvoya. Et s’adressant à eux, il leur dit : Qui est celui d’entre vous qui, voyant son âne ou son bœuf tomber dans un puits, ne l’en retirera pas aussitôt, même le jour du sabbat ? Et ils ne pouvaient rien répondre à cela. Il disait aussi aux invités cette parabole, en voyant comment ils choisissaient les premières places. Lorsque vous serez invité à des noces, ne prenez point la première place, de peur qu’il ne se trouve parmi les conviés quelqu’un de plus considérable, et que celui qui vous aura invités l’un et l’autre ne vienne vous dire : Donnez votre place à celui-ci ; et qu’alors vous ne soyez obligé de prendre en rougissant la dernière place. Mais quand vous aurez été invité, allez, mettez-vous à la dernière place, afin que, lorsque viendra celui qui vous a convié, il vous dise : Mon ami, montez plus haut. Alors ce sera pour vous une gloire devant ceux qui seront à table avec vous. Car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé.

La sainte Église découvre aujourd’hui le but suprême qu’elle poursuit en ses fils depuis les jours de la Pentecôte. Les noces dont il est question dans notre Évangile sont celles du ciel, qui ont ici-bas pour prélude l’union divine consommée au banquet sacré. L’appel divin s’adresse à tous ; et cette invitation ne ressemble point à celles de la terre, où l’époux et l’épouse convient leurs proches comme simples témoins d’une union qui leur reste d’ailleurs étrangère. L’Époux est ici le Christ, et l’Église est l’Épouse (Apoc. 19, 7) ; comme membres de l’Église, ces noces sont donc aussi les nôtres ; et c’est pourquoi la salle du banquet n’est autre aussi que la chambre nuptiale, où n’entrent point les invités des noces vulgaires.

Mais si l’on veut que l’union soit féconde autant qu’elle doit l’être à l’honneur de l’Époux, il faut que l’âme apporte à celui-ci, dans le sanctuaire de la conscience, une fidélité qui ne soit pas d’un moment, un amour qui dure au delà de la rencontre sacrée des Mystères. L’union divine, quand elle est vraie, domine l’existence ; elle la fixe dans la contemplation persévérante du Bien-Aimé, dans la poursuite active de ses intérêts lors même qu’il semble se dérober au regard de l’âme et à son amour. L’Épouse mystique doit-elle moins faire pour Dieu que celles de ce monde pour un époux terrestre (1 Cor. 7, 34) ? C’est à cette condition seulement que l’âme peut être considérée comme étant dans les voies de la vie unitive, et qu’elle en porte les fruits.

Mais pour en arriver à cette pleine domination du Christ sur l’âme et ses mouvements qui la rend véritablement sienne, qui la soumet à lui comme l’épouse à l’époux (Ibid. 11, 8-10), il est nécessaire que toute compétition étrangère soit définitivement écartée. Or, nous ne le savons que trop : le Fils très noble du Père (Sap. 8, 3), le Verbe divin dont la beauté ravit les cieux (Acta s. Agn.), le Roi immortel dont les hauts faits, la puissance et les richesses sans prix dépassent tout ce que peut rêver l’imagination des enfants d’Ève (Psalm. 44), trouve ici-bas des prétentions rivales qui lui disputent le cœur des créatures rachetées par lui de l’esclavage et conviées à partager l’honneur de son trône. Dans celles-là même chez qui son amour finit enfin par l’emporter pleinement, combien de temps, presque toujours, n’est-il pas déplorablement tenu en échec ? Et cependant sans perdre patience, sans s’éloigner dans le sentiment d’un trop juste froissement, il continue durant des années son pressant appel (Apoc. 3, 20), attendant miséricordieusement que les touches secrètes de sa grâce et le labeur de son Esprit-Saint aient triomphé d’inconcevables résistances.

Ne nous étonnons point que l’Église dispose tout de son côté, dans l’ordonnance de sa Liturgie, pour amener un résultat si précieux ; car chaque conquête du Christ en ce genre resserre le lien qui l’attache à l’Époux. C’est pourquoi nous l’avons vue appeler notre attention, dans les Dimanches précédents, sur les efforts de la triple concupiscence ; la volupté, la superbe et la cupidité sont en effet les conseillères perfides qui suscitent en nous, contre Dieu, ces rivalités indignes dont nous parlions tout à l’heure. Aujourd’hui, confiante dans la bonne volonté de ses fils, l’Église espère qu’ils auront réduit à l’impuissance l’ennemi ainsi démasqué ; et c’est avec moins de crainte de rester incomprise ou de les voir de nouveau rebuter le Seigneur, qu’elle leur propose, sous le voile de l’allégorie évangélique, le grand mystère dont l’Homme-Dieu disait : Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fait les noces de son fils (s. Matth. 22, 2).

Toutefois sa double sollicitude de Mère et d’Épouse ne lui permet pas de se tenir pour assurée au sujet des parfaits eux-mêmes, tant qu’ils sont en ce monde. Afin de les maintenir en garde contre un retour sans cesse possible des plus viles passions, saint Ambroise, interprète de l’Église en ce jour, signale derechef au guerrier vieilli dans les combats du salut (Ambr. in Luc. 7, homil. diei) les multiples embûches dressées contre lui par la concupiscence. Il peut encore, hélas ! s’écarter de la voie, et, bien que l’ayant suivie longtemps sans broncher, ne point parvenir au royaume de Dieu ; il peut se faire exclure pour toujours du bienheureux festin des noces, avec les hérétiques, les païens et les juifs (Ibid.). Qu’il veille donc soigneusement à ne point contracter les vices dont il s’est gardé jusqu’ici par l’aide de la grâce. Qu’il ne devienne point, à la longue, cet hydropique chez qui, nous dit l’évêque de Milan, l’exubérance morbide de la chair alourdit l’âme et finit par éteindre entièrement l’ardeur de l’esprit (Ambr. sur Luc 7, homélie du jour ). Mais que surtout, dans les infirmités qui l’atteignent, il n’oublie pas le céleste médecin toujours prêt à le guérir ; qu’il se présente sans fausse honte à son Sauveur ; sa délivrance ne sera pas remise au lendemain : bien moins que l’homme, Jésus ne connaît point de repos, quand il s’agit de retirer quelqu’un des siens de l’abîme.

L’Église ne s’arrête pas, dans l’Homélie du jour, aux seules lignes de saint Luc que nous venons d’entendre ; elle y joint la suite du chapitre, où s’affirme toujours plus la nature du mystérieux banquet. Partant de là, saint Ambroise nous rappelle en son nom que, si la chair doit être domptée pour permettre d’y prendre part, l’attache aux biens de ce monde ne serait pas moins contraire à l’élan qui doit nous élever, sur l’aile de l’esprit, vers le ciel où réside notre amour.

Mais, plus que tout le reste, la garde de l’humilité doit attirer l’attention de quiconque prétend obtenir une place éminente au banquet de Dieu. L’ambition de la gloire à venir est le propre des saints ; mais ils savent que, pour l’acquérir, ils doivent descendre d’autant plus bas dans leur néant durant la vie présente, qu’ils veulent monter plus haut dans le siècle futur. En attendant le grand jour où chacun recevra selon ses œuvres (s. Matth. 16, 27), nous ne pouvons rien perdre à nous mettre au-dessous de tous ; le rang qui nous est réservé dans le royaume des cieux ne dépend pas plus, en effet, de notre appréciation que de celle d’autrui, mais seulement de la volonté (s. Luc 1, 52) du Seigneur qui exalte les humbles et renverse les puissants de leurs trônes. Plus vous êtes grand, plus vous devez vous abaisser en toutes choses, et vous trouverez ainsi grâce devant Dieu, dit l’Ecclésiastique ; car il n’y a que Dieu qui soit grand (Eccli. 3, 21-22).

Suivons donc, ne fût-ce que par intérêt, le conseil de l’Évangile ; réputons nôtre en tout la dernière place. Dans les rapports sociaux, l’humilité n’est point réelle si l’on ne joint l’estime des autres au peu de cas fait de soi-même, prévenant chacun d’honneur (Rom 12, 10), cédant volontiers à tous en ce qui n’intéresse pas la conscience, et cela par le sentiment profond de notre misère, de notre infériorité, devant celui qui scrute les reins et les cœurs (Apoc. 2, 23). L’humilité envers Dieu lui-même n’a pas de plus sûre pierre de touche que cette charité effective envers le prochain, qui nous porte à le faire passer avant nous, sans affectation, dans les diverses circonstances de la vie de chaque jour.

Par contre, une des marques les plus infaillibles de la fausseté des voies prétendues spirituelles, où l’ennemi engage quelquefois de malheureuses âmes trop peu sur leurs gardes, est le mépris subtil qu’il leur inspire à l’endroit du prochain, et dont on voit s’imprégner en maintes rencontres leurs pensées, leurs paroles ou leurs actes. Pour une part plus ou moins grande, plus ou moins inconsciente peut-être, l’estime de soi forme la base de l’édifice de leurs vertus ; à coup sûr donc, les illuminations, les douceurs mystiques dont ces âmes se prétendent gratifiées n’ont rien de commun avec l’Esprit-Saint. Quand se lèvera l’authentique lumière du Soleil de justice dans la vallée du jugement, la contrefaçon apparaîtra au grand jour (1 Cor. 4, 5), et ces chrétiens abusés verront s’évanouir en vaine fumée les fantômes qui remplirent leur vie. Heureux encore si, bien au-dessous du rang qu’ils s’attribuaient, se trouve pour eux quelque place au banquet divin ; si la confusion de voir passer en grand honneur au-dessus d’eux tant d’hommes qui furent de leur part l’objet d’appréciations peu bienveillantes ici-bas, doit être alors tout leur châtiment !

À mesure que s’étendent les conquêtes de l’Église, à mesure aussi l’enfer redouble de rage autour d’elle pour lui enlever l’âme de ses fils. L’Antienne de l’Offertoire nous fournit l’expression des ardentes prières qu’une telle situation lui inspire.

Offertoire

Seigneur, veillez pour me secourir ; qu’ils soient confondus et remplis de crainte, ceux qui cherchent ma vie pour me l’ôter : Seigneur, veillez pour me secourir.

La Secrète nous montre comment le Sacrifice qui va se consommer tout à l’heure par les paroles de la Consécration, est lui-même la plus directe et la plus efficace des préparations immédiates à la Communion du Corps et du Sang divins qu’il produit sur l’autel.

Secrète

Nous vous en prions, Seigneur, purifiez-nous par la vertu du présent Sacrifice ; et dans votre miséricorde agissez en nous de manière que nous méritions d’y participer. Par Jésus-Christ.

L’Église, remplie substantiellement dans la Communion de la Sagesse du Père, promet à Dieu, en action de grâces, de garder ses justices et de faire fructifier en elle les divins enseignements.

Communion

Seigneur, je ne garderai que votre seule justice en mon cœur : c’est vous, ô Dieu, qui m’avez enseigné dès mon jeune âge, et jusqu’à la vieillesse et dans mes derniers ans. Ne m’abandonnez pas, ô Dieu.

Demandons avec l’Église, dans la Postcommunion, le renouvellement qu’opère la pureté du divin Sacrement, et dont l’effet se fait sentir également sur la vie présente et le siècle futur.

Postcommunion

Dans votre bonté, nous vous en supplions, Seigneur, purifiez nos âmes et renouvelez-les par ces célestes Mystères, de telle sorte que nos corps eux-mêmes en reçoivent secours pour la vie présente et la vie future. Par notre Seigneur.

Autres liturgies

En ce jour où retentit l’appel aux noces sacrées et où déjà l’éternité s’annonce, nos frères du Liban vont nous donner cette Hymne.

Sughita
(Le dimanche, à l’office du soir)

Olaph. Frères, allumez vos lampes : voici que l’Époux approche et qu’il vient.

Beth. Au jour de la récompense, il établira les justes dans le paradis des Esprits bienheureux.

Gomal. Il leur ouvrira les splendides demeures, et ils le loueront sur leurs harpes.

Dolath. Au-devant de lui, à sa venue, tressaillira quiconque l’aura attendu gardant l’espérance en son Nom.

He. Voici l’Époux ; il arrive : bienheureux qui l’attend !

Waw. Aux justes il tressera une couronne de gloire, à ceux qui espèrent dans son Nom et dans son salut.

Zain. Le Premier-né s’est avancé, il est descendu aux enfers pour réveiller les morts dans leurs tombeaux.

Heth. Les justes ont vu sa lumière dans l’abîme ; en allégresse ils sont venus à la rencontre du Fils du Très-clément.

Teth. Leurs douleurs ont passé, plus de tourments pour eux, dès qu’ils virent leur Seigneur suspendu au bois.

Iud. Il nous a donné la vie dans sa miséricorde, il associe aux Anges notre mortalité.

Caph. Aux hommes la mort avait dressé des embûches ; dans son amour il est venu lui-même pour nous en arracher.

Lomad. À vous la gloire, Seigneur des Anges, dont le lever réjouit les tristes habitants des enfers.

Mim. Alors la nuit s’envole, elle s’évanouit, et sa lumière à lui parait sur les créatures.

Nun. Descendu des cieux il nous a sauvés, et de nouveau est remonté ; voici que derechef il siège à la droite du Père.

Semcat. À sa rencontre en son retour brûlent d’aller ceux qui l’attendirent, espérant en son Nom.

Ain. Dans les sombres profondeurs sa splendeur a brillé, chassant la nuit du séjour des morts.

Pe. Le fruit qu’Adam mangea l’avait fait mourir ; le fruit tombé d’en haut nous a sauvés.

Sade. Celui qui réveille les morts a brisé les tombeaux ; le signe de son grand jour a paru sur nous.

Coph. Voici qu’arrive, voici qu’est proche ce jour de la résurrection ; heureux qui vit dans son attente !

Rish. Il est grand ce jour où il doit venir, où les choses les plus secrètes seront révélées.

Shin. Ceux qui dorment dans la poussière entendront sa voix au jour de la résurrection, et ils sortiront à sa rencontre.

Thaw. Que de merveilles pour l’homme à sa résurrection ! et il se rendra là où sont rassemblés tous les biens.

Enfin, pour entrer dans les dispositions qui nous aideront à comprendre la sublime doctrine de l’Apôtre en son Épître aux Éphésiens dont commence aujourd’hui la lecture, faisons nôtres ces antiques formules de l’Église mère et maîtresse. La Préface est tirée du Sacramentaire léonien, les Oraisons de celui de saint Gélase.

Préface

Oui, il est juste de vous louer, vous qui étant la souveraine Raison nous avez faits raisonnables : en sorte que autant nous quittons le sentier de l’équité, autant nous dévions de votre vie ; et autant nous restons fidèles aux règles de la vérité, autant nous gardons votre ressemblance.

Oraison

Seigneur, sauveur et gardien de ceux qui vous craignent, écartez de votre Église les fallacieuses délectations de la sagesse mondaine ; élevés par votre Esprit, il faut que nous portions l’empreinte des Prophètes, et les leçons des Apôtres doivent nous délecter plus que les paroles de la Philosophie : de peur que ne soient déçus par la vanité du mensonge ceux qu’éclaire l’enseignement de la vérité. Dieu tout-puissant et miséricordieux, ce n’est point la faiblesse de la chair, mais l’ardeur de l’esprit qui monte à votre béatitude éternelle ; faites que par votre inspiration nous recherchions toujours les parvis de la cité des cieux, et que nous les gagnions sûrement par votre indulgence.

Mgr Lefebvre et le code de droit canonique de 1983

On ne met pas plus d’ordre dans l’Église avec le code moderniste
qu’on ne met de sainteté avec la messe moderne.

J’ai donné un sermon sur le nouveau code, lequel ne peut être que l’instrument de la destruction de l’Église, car on ne voit pas comment un révolutionnaire pourrait faire un nouveau droit qui ne soit pas au service de la révolution et un moderniste un code qui ne soit pas au service du modernisme.

Le temps m’a manqué pour poursuivre cet exposé, malgré son importance capitale. Je le reprends ici et le poursuivrai jusqu’à ce que toute la lumière soit faite.

Sans vouloir me mettre en avant, il est quelquefois nécessaire de faire connaître ses titres dont l’objet est de garantir auprès du public l’autorité de celui qui les porte. Maître en droit civil, je fus nommé à la tête des Affaires Canoniques du District de France, ainsi que membre de la Commission Canonique Saint Charles Borromée pour toute la Fraternité Saint Pie X, et mes supérieurs me confièrent des fonctions de juge en première instance et en appel, avocat et promoteur de justice.

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Un nouvel évêque pour la Fidélité Catholique
par Mgr Williamson

 
À « Rome » on ne veut pas veiller sur les agneaux ? 
Alors gardons la Foi près de pasteurs loyaux !

LA NOUVELLE ANNÉE commence, et il est prévu d’ordonner un nouveau prêtre pour la Tradition catholique sur l’île d’Émeraude, par un évêque qui est bien connu dans ce pays comme prêtre, mais pas comme évêque. Le fait est qu’il a été consacré en privé il y a presque deux ans, en janvier 2021, alors que la fausse crise du Covid battait son plein, avec toutes les restrictions concernant les déplacements. Il était alors envisageable que l’Eire puisse être complètement coupée de l’Angleterre pour une durée indéterminée, et alors, qu’est ce qui aurait continué à protéger, au Pays des Saints et des Savants, ces catholiques qui ont compris les dangers qui existent contre leur Foi, qu’ils viennent de la Néo-église ou de la Néo-Fraternité Saint Pie X ? Ces catholiques-ci ne sont sans doute pas nombreux, mais ils ont pour l’avenir de l’Église une importance rare à cause de leur rare compréhension de l’immuable Foi catholique. Cette précieuse consécration aurait pu rester inconnue plus longtemps, mais les circonstances semblent devenir de plus en plus contraires à la Tradition catholique. 

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Le Désiré de toutes les nations
Message de S. Exc. Mgr Carlo Maria Viganò à l’occasion de la fin de l’année civile

En ces dernières heures qui marquent la conclusion de l’année civile, chacun de nous se prépare à participer aux services solennels par lesquels l’Église élève à la divine Majesté les louanges d’action de grâce du Te Deum.

Te Deum laudamus : te Dominum confitemur. Nous te louons, ô Dieu : nous te proclamons Seigneur. Dans ce pluriel, nous percevons la voix auguste de l’Épouse de l’Agneau, parée des joyaux précieux des Sacrements et des pierres les plus précieuses de sa couronne royale : le très auguste Sacrement de l’Autel, le Sacrosaint Sacrifice de la Messe et l’Ordre sacerdotal. Et c’est devant le Saint Sacrement que tous, debout comme il sied à des vainqueurs avec le Christ au jour du triomphe, nous rendons grâce à Dieu pour l’année qui s’achève.

Regardons donc ce pour quoi nous devons rendre grâce à la Très Sainte Trinité.

Remercions le Seigneur Dieu de nous avoir punis de notre tiédeur, de nos silences, de notre inclination au compromis, de nos hypocrisies, de notre soumission à l’esprit du monde et aux erreurs des idéologies dominantes.

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