En résumé
Nous avons vu la dernière fois qu’il faut écouter le murmure de Dieu et se reposer en lui. Mai il y a un bon et un mauvais repos en Dieu. Le bon nourrit l’exercice de la vertu, le mauvais est de la négligence coupable.
Ce sermon est le n° 13 de la série : Sermons sur le livre de Job — saint Grégoire le Grand
Transcription
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.
Mes bien chers frères,
Avec saint Grégoire le Grand, lors du dernier sermon, nous avons vu qu’il fallait entrer dans les veines du murmure divin, et nous avons vu que cela s’accompagnait nécessairement du mépris des choses temporelles, des choses qui passent. Cette fois-ci, nous allons voir que saint Grégoire le Grand complète sa réflexion et notre méditation.
Le vrai et le faux repos en Dieu
Tout d’abord, il nous montre qu’il y a deux manières d’être en repos par rapport aux choses du monde et par rapport à Dieu. Le vrai repos et le faux repos. Ensuite, il va nous montrer que le vrai repos en Dieu est un repos en réalité très actif, mais dont l’activité ne trouble pas notre union à Dieu.
Saint Grégoire part d’une affirmation d’Eliphaz, l’ami de Job, qui affirme qu’il a eu une vision dans le sommeil (Job 4, 13). Or, vous savez, mes bien chers frères, que les discours d’Eliphaz sont très ambigus. Saint Grégoire veut donc nous sortir de cette ambiguïté, qui n’est pas seulement théorique ou abstraite, et qui a des conséquences très pratiques. Il ne s’agit pas seulement de nous faire un exposé livresque, mais bien de nous montrer ce que doit être le comportement chrétien, pour que nous fuyons le mauvais comportement et que nous adoptions le bon comportement.
Lorsque l’Écriture Sainte parle du sommeil, nos dit saint Grégoire, elle désigne certaines fois le sommeil de la mort corporelle. Par exemple, lorsque Notre Seigneur, à propos de Lazare, dit à ses apôtres que Lazare dort, alors qu’il et mort. Cela n’est pas difficile à comprendre et nous n’insisterons pas.
L’Écriture Sainte appelle sommeil également la négligence.
Et, troisièmement, elle appelle sommeil le repos en Dieu, et donc le repos par rapport aux troubles du monde. Saint Grégoire nous rappelle ce qu’il a déjà dit la dernière fois, à savoir que l’âme sainte qui réprime les tumultes de la concupiscence connaît les réalités intérieures et par réalités intérieures, il parle de la contemplation du mystère de Dieu, les veines du murmure. Et il ajoute que cette âme est d’autant plus éveillée à Dieu qu’elle ferme les yeux au monde. Et selon une manière de dire que les auteurs spirituels aiment bien pour nous provoquer à réfléchir sur la réalité du mystère au-delà des apparences, saint Grégoire le Grand énonce : « En veillant, elle dort. » En veillant à Dieu, elle dort aux choses du monde.
Le repos en Dieu est impossible sans l’exercice des vertus
Mais ce n’est pas tout, et l’intérêt de présent commentaire de saint Grégoire le Grand est de nous montrer que le repos en Dieu est impossible sans l’exercice des vertus, et particulièrement des vertus dans le monde. Il pourrait y avoir une fausse conception du repos en Dieu : on s’écarte du monde, on médite plus ou moins sur les choses de Dieu, mais sans aller jusqu’à ce qu’elles soient l’âme de notre vie. Or nous savons par saint Thomas d’Aquin que la charité est l’âme de toutes les vertus, c’est elle qui leur donne la vie. Bref, si on est en repos sans pratiquer les vertus, on est dans le repos des négligents.
L’échelle de Jacob
Pour illustrer son propos, saint Grégoire prend l’exemple de l’échelle de Jacob. Nous avons déjà expliqué l’échelle de Jacob lors de nos sermons sur la Genèse.
Vous savez que Jacob, fuyant son frère Esaü, s’arrête un soir pour dormir. Il pose la tête sur une pierre qui lui sert d’oreiller et, durant son sommeil, il voit une grande échelle, appuyée par terre, mais dont le sommet est appuyé sur les cieux, sur Dieu et, sur les barreaux de l’échelle, des anges montent et descendent. Ces anges nous signifient tout ce qui monte vers Dieu et tout ce qui redescend de Dieu vers les hommes. Cela peut être les anges eux-mêmes, cela peut être les prédicateurs, les apôtres, les évêques. Mais cela désigne également nos pensées et nos actions. Ne vous étonnez pas, mes bien chers frères, qu’un même fait historique, puisse avoir plusieurs significations : c’est le propre de Dieu d’avoir une parole et une expression très riches, y compris dans les faits.
Jacob repose donc la tête sur une pierre. On ne peut pas dire que ce soit un oreiller très confortable, et il est évident que Dieu, en poussant Jacob à agir ainsi, a voulu nous transmettre un enseignement. La pierre, c’est le Christ. Autrement dit, Jacob repose la tête sur le Christ. Reposer la tête sur le Christ, ce n’est pas seulement vivre en sa compagnie au ciel ou comme le fit saint Jean lors de la dernière Cène, c’est l’imiter, dit saint Grégoire le Grand.
Nous devons imiter le Christ, et du coup, la vision prend tout son sens : nous montons vers Dieu par la contemplation, en entrant dans les veines du murmure divin, et nous redescendons dans la pratique des vertus, en nous occupant comme il convient des choses temporelles. Si Jacob n’avait pas reposé la tête sur le Christ, il n’aurait pas pu voir les anges qui montent, et il n’aurait pas non plus redescendu avec eux. Celui qui dort sans reposer la tête sur le Christ est un négligent qui, certes, a fait taire le tumulte des choses extérieures, mais ne remplit pas ce silence par le désir de suivre Jésus-Christ. De ce fait, la place est libre et elle est vite occupée par ses pensées, qui sont des pensées égoïstes, bien entendu, puisque ce sont les siennes et qu’elles ne sont pas pleines de Dieu. Ce sont aussi des pensées du monde, parce qu’elles ne sont pas nourries de Dieu. Elles ne sont au début peut-être que des pensées oiseuses mais elles deviennent très vite des pensées perverses. Suivant les blessures que nous avons, ce peuvent être des pensées contre la chasteté, des pensées d’orgueil, d’égoïsme, de mépris des autres, etc. La liste est comme infinie.
Donc, la négligence, mes bien chers frères, c’est de croire qu’on est en contact avec Dieu, qu’on a la charité, mais ne pas exercer les vertus.
À ce moment-là, celui qui s’est tenu loin du monde est tout autant en danger que celui qui a laissé pénétrer en lui le tumulte du monde, parce qu’il a remplacé le tumulte du monde extérieur par le tumulte de ses pensées mauvaises. Cela, c’est la première observation, la première conclusion de saint Grégoire. La deuxième, c’est que seuls les contemplatifs sont vraiment actifs dans le monde.
Seuls les contemplatifs sont vraiment actifs dans le monde
Puisqu’un contemplatif qui ne pratique pas la vertu ne repose pas la tête sur le Christ, saint Grégoire conclut tout à fait normalement que la contemplation ne suffit pas, il y faut l’exercice de la vertu. Et qu’est-ce que la vertu ? C’est la contemplation qui rayonne, c’est le contact avec Dieu qui rayonne.
Ce contact, c’est d’abord la vertu de foi, la foi rayonne.
C’est beaucoup plus important qu’on pourrait croire, mes bien chers frères. La vertu dans le monde, ce n’est pas seulement l’exercice des œuvres de miséricorde corporelle, ce n’est pas seulement une action visible. L’exercice de la vertu, c’est d’abord le rayonnement de la foi, parce que celle-ci ramène à Dieu. Notre Seigneur dit qu’on n’allume pas une lampe pour la mettre sur le boisseau, mais au contraire pour la mettre sur le lampadaire. Par la contemplation, nous allumons notre lampe et celle-ci, une fois allumée, doit être mise sur le lampadaire.
Le rayonnement de notre contemplation, c’est également celui de l’espérance.
Le monde est sans espoir, il est même désespérant. Non seulement parce que nous y voyons la présence du démon qui cherche à troubler les âmes et à les perdre, mais même sans le démon le monde n’aurait pas de quoi combler nos aspirations. Il est trop matériel, il est trop sensible, et puis surtout, il passe. On ne peut pas mettre son espoir dans le monde, parce que nécessairement, on sera déçu lorsqu’il faudra le quitter. Notre foi active rend confiance, rend l’espérance à nos contemporains.
Enfin, le rayonnement de notre contemplation envers Dieu, est un rayonnement de la charité.
Attention, ne vous y trompez pas, la charité, c’est l’amour de Dieu, mais cet amour de Dieu, lorsqu’il rayonne vers le prochain, s’appelle aussi charité, et c’est ce qu’on appelle la charité envers le prochain. Charité qui transmet la charité de Dieu pour nous, qui transmet aux hommes la charité de Dieu pour eux, l’amitié de Dieu, puisque la charité est une amitié de Dieu avec l’homme et en retour de l’homme avec Dieu. Et cette vertu de charité va animer toute notre vie, elle va animer tous nos rapports avec le prochain, elle va animer nos rapports avec nous-mêmes dans la vertu de tempérance, elle va animer notre vertu de force, nos œuvres de miséricorde, etc.
Donc, ce que saint Grégoire nous fait remarquer, à la suite du sermon précédent où il nous a demandé d’entrer dans les veines du murmure de Dieu, ici, il nous met en garde contre un faux repos qui consisterait à croire qu’entrer dans les veines du murmure de Dieu consiste seulement en une méditation qui serait paresseuse, négligente. Non, il s’agit d’une méditation active qui fait vraiment entrer dans le mystère de Dieu. Et le mystère de Dieu, pour l’au-delà, c’est un mystère de pure contemplation, mais tant que nous ne sommes pas dans l’au-delà, c’est un mystère de rédemption, de sanctification.
Non seulement un vrai contemplatif est actif, mais il n’y a même que les contemplatifs qui soient vraiment actifs. Cela, je vous l’ai déjà dit, je me répète, mais il était nécessaire de le répéter, tout d’abord pour ne pas avoir une mauvaise interprétation du sermon précédent, ensuite parce que saint Grégoire, qui nous fait entrer dans la morale chrétienne, veut établir des bases solides. Nous sommes toujours au tout début du livre de Job que saint Grégoire commente abondamment, je devrais dire plutôt qu’il commente attentivement, soigneusement, pour poser des bonnes bases. Ensuite, lorsque ces bonnes bases seront bien établies, il pourra aller beaucoup plus vite dans le commentaire du reste du livre de Job.
Mes bien chers frères, que faire pour accomplir vraiment ce que saint Grégoire le Grand nous montre à la suite du Saint-Esprit dans Job ?
Tout d’abord le désirer.
Le désir, fondement de la vie chrétienne
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort nous dit que c’est la base, le fondement de la vie chrétienne : il faut désirer. Vous savez qu’il parle de désirer la sagesse éternelle, mais les grands saints se rencontrent évidemment puisqu’ils puisent à la même source. Désirer la sagesse éternelle, selon saint Louis-Marie Grignion de Montfort, c’est exactement ce que nous dit saint Grégoire le Grand lorsqu’il nous demande d’entrer dans les veines du murmure de Dieu, cette sagesse qui est éternelle, et qu’il nous demande, après avoir pénétré dans les veines du murmure de Dieu, de redescendre sur terre avec le Christ. La sagesse de Dieu s’étend non seulement à la Sainte Trinité, mais également à l’œuvre de la Sainte Trinité dans le monde.
Donc la première chose, désirer, est beaucoup plus importante qu’on pourrait le croire, mes bien chers Frères. Il est facile de croire qu’on désire sans véritablement désirer. Un vieux missionnaire me disait autrefois : « êtes-vous vraiment satisfait de l’efficacité de votre chapelet ? » Il est évident qu’on n’est jamais vraiment satisfait, ce serait de l’orgueil d’être satisfait, ce sera l’objet d’ailleurs du sermon suivant avec saint Grégoire le Grand. Donc, « êtes-vous vraiment satisfait du fruit porté par votre chapelet ? » Et je lui réponds : « Mon père, non, on ne peut pas dire que je sois satisfait ». Et il me répond : « C’est parce que vous priez sans désirer. Vous priez la Sainte Vierge pour faire votre devoir, mais vous ne désirez pas les grâces qu’elle veut vous donner. C’est encore plus vrai, hélas, quand ces grâces nous contredisent et doivent vaincre nos défauts : nous ne désirons pas vraiment être vaincus.
Si nous prions sans désirer, alors nous sommes dans le sommeil des négligents qui font taire les bruits du monde, mais qui ne sont pas pour autant en vie.
Ce désir s’accomplit particulièrement dans la prière, mais c’est un désir qui doit être constant. Toutes les circonstances dans lesquelles nous vivons sont providentielles. Puisqu’elles sont providentielles, elles viennent de Dieu. Puisqu’elles viennent de Dieu, elles ont une importance dans notre vie chrétienne, et nous devons désirer en profiter. Donc la prière ne suffit pas, il faut que ce soit une prière de désir, et il faut que ce désir s’étende à tout le déroulement de nos journées.
Y a-t-il des moyens pratiques plus efficaces que d’autres ? Oui, bien sûr, le rosaire, la méditation de l’Évangile, la méditation de la vie des saints, parce que les saints ont toujours mis en œuvre les fruits et les inspirations du Saint-Esprit. Enfin, je vous recommanderais particulièrement les retraites.
Nous allons reprendre un rythme plus soutenu de prédication de retraites cette année. Il y aura une retraite sur le week-end du 11 novembre, cela c’est prévu, c’est certain. Il y en aura d’autres, retraites de saint Ignace, retraites de consécration à la Sainte Vierge, et nous méditons d’autres retraites également, pour vous permettre d’entrer activement dans la contemplation du mystère divin.
Ô Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous !
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.
