Sermon sur Job 14. Devant Dieu notre justice est bien tordue

En résumé

Nous avons facilement confiance en la valeur des œuvres que nous avons accomplies pour Dieu, mais, devant Dieu, il nous saute aux yeux qu’elles sont bien tordues et de peu de valeur. Cela nous décourage. Cependant, le désir de Dieu est le plus fort et nous incite à reprendre courageusement notre ouvrage.

Ce sermon est le n° 14 de la série : Sermons sur le livre de Job — saint Grégoire le Grand

Transcription du sermon

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.

Mes bien chers Frères,

L’ami de Job, toujours frappé devant la peine qui tombe sur son ami, et ne pouvant la comprendre, affirme quelque chose de très juste, et dit : « la frayeur m’a saisi, la crainte m’a saisi, et tous mes os ont été ébranlés. » Cela, évidemment, devant la majesté de Dieu.

L’explication sur les raisons pour lesquelles Dieu a permis que Job soit éprouvé ne seront pas données d’un seul coup, elles viendront plus tard, vers la fin du livre de Job, mais pour qu’elles soient bien reçues, il faut établir parfaitement les fondements de la vie chrétienne, il faut établir parfaitement ce qu’est l’homme face à Dieu, et c’est l’objet du présent commentaire de saint Grégoire le Grand. Il commence par montrer qu’il est juste et normal de trembler devant Dieu et, dans une deuxième partie, il montre que cette crainte et ce tremblement n’empêchent pas l’amour de Dieu, au contraire. Il est donc très important d’établir cela parce que c’est justement une des choses qui nous différencient des protestants autant que des modernistes, à savoir que, comme ils n’ont pas la possibilité d’unir la crainte de Dieu avec l’amour, ils éliminent l’un pour conserver l’autre. Rares ceux qui éliminent l’amour pour conserver la crainte — ce sont les jansénistes — beaucoup plus fréquents sont ceux qui éliminent la crainte pour conserver l’amour, et cela, ce sont tous les modernes et particulièrement les modernistes et les protestants.

1. Saint Grégoire ne vise personne, mais il nous atteint tous

Les commentaires de saint Grégoire le Grand sont donc d’une terrible actualité. À ce propos, je tiens à faire une remarque : quelques personnes m’ont dit, fort mécontentes, que je les visais particulièrement à travers mes sermons et que je leur faisais des reproches personnels à travers internet. Mais non, mes bien chers Frères, je ne vise personne et, si j’avais à régler des comptes avec quelqu’un, je ne le ferais évidemment pas par internet et, d’ailleurs, je n’ai aucun compte à régler avec qui que ce soit. Je dis la vérité, c’est tout. Si certaines personnes ne sont pas d’accord avec la vérité, cela me fait beaucoup de peine, mais je m’abstiens de les juger, parce que le monde moderne blesse tout le monde, et que je n’ai aucune raison ni de juger, ni encore moins de condamner mais, comme notre Seigneur Jésus-Christ, je ne cherche qu’à relever. Maintenant, chers amis, si vous estimez que je m’adresse particulièrement à vous et que je vise particulièrement des défauts chez vous, sachez que ce n’est pas moi, c’est saint Grégoire. C’est justement pour cela que je l’ai choisi comme maître pour cette série de sermons, parce que saint Grégoire connaît Dieu, connaît la nature humaine, et il porte le remède là où il le faut. Chers amis qui vous sentez visés, et peut-être même blessés — à tort — au lieu de récriminer, profitez de l’enseignement de saint Grégoire. Nous en sommes tous là : la lecture de saint Grégoire le Grand met notre âme à nu, elle nous montre dans toute leur clarté nos défauts et ce que nous devons corriger. Loin de nous en offusquer, nous devons, au contraire, nous mettre courageusement au travail de notre purification. C’est ce que saint Grégoire a enseigné dans les derniers commentaires. Nous devons nous mettre à notre purification et au travail de Dieu dans l’amour de Dieu.

2. La frayeur et la crainte nous saisissent devant Dieu

En vous disant cela, j’ai fait le résumé de ce sermon : pourquoi la frayeur et la crainte saisissent-elles les hommes, pas seulement l’ami de Job, mais tous les hommes ?

Le jugement strict de Dieu

Première raison : parce que notre âme, mise devant le jugement de Dieu, le jugement strict de Dieu, découvre toutes ses difformités, comme une planche qu’on croyait droite et sur laquelle on applique la règle, et dont on découvre que sa droiture était bien tordue.

Et saint Grégoire en rajoute : non seulement face à Dieu nous sommes face à un jugement strict, mais nous sommes obligés de réviser, de corriger profondément notre propre jugement, parce que, naturellement, l’homme considère comme droites les œuvres qu’il a faites, naturellement l’homme est fier de ce qu’il a fait, et particulièrement les hommes qui aiment Dieu. Que l’ivrogne ne soit pas fier de son ivrognerie, cela se comprend, mais que l’apôtre soit fier de son apostolat, que des parents soient fiers de l’éducation qu’ils ont donnée, que nous soyons fiers de nos œuvres de bienfaisance, tout cela c’est habituel. Or, précisément, quelle découverte ! Ces œuvres que nous croyions si droites, si parfaites, lorsque nous leur appliquons la règle du jugement de Dieu, nous nous apercevons que leur rigueur est en réalité bien tordue. Et c’est bien décevant.

La majesté de Dieu

Deuxième raison. Par la vie intérieure nous sommes mis en face de la majesté de Dieu, et nous voyons combien devant lui nous sommes peu de chose. Nous découvrons combien nos œuvres sont de peu de valeur devant la majesté de Dieu. Non pas qu’elles n’aient aucune valeur aux yeux de Dieu, non, surtout si nous sommes dans l’amour de Dieu, dans la charité, dans l’état de grâce. Ces œuvres ont été faites avec l’amour de Dieu, nourries de l’amour de Dieu, de l’amour que Dieu nous a communiqué et qui nous permet de lui rendre amour pour amour par la qualité de nos œuvres. Donc ces œuvres ne sont pas rien, non, mais nous, nous qui les voyons, devant la grandeur de Dieu, nous voyons combien elles sont peu de chose.

Une bougie au soleil

Troisième raison donnée par Saint Grégoire : devant la lumière de Dieu, nous sommes comme une bougie au soleil. Tant que notre âme était dans les ténèbres, notre petite bougie nous paraissait une grande lumière. Mais plus nous avançons dans la connaissance de Dieu, plus nous avançons dans la vie intérieure, plus la majesté de Dieu et la lumière de Dieu nous est révélée, et alors plus notre petite bougie devient, sans perdre sa lumière, bien sûr, devient comme une petite bougie en plein soleil. Et nous sommes d’autant plus déçus de nous-mêmes que nous nous croyions assurés par la qualité de nos œuvres, et lorsque nous découvrons combien ces œuvres sont petites, combien elles sont tordues, combien elles sont faibles, notre assurance s’ébranle.

Cela ne sert à rien de se le cacher. Cela ne sert à rien, pour ne pas faire peur aux gens, de cacher la majesté divine, de cacher la rigueur du jugement de Dieu, d’occulter la grandeur de sa lumière. Pourquoi cela ne sert à rien ? Parce que, et c’est la deuxième partie du sermon, saint Grégoire le Grand nous dit qu’en découvrant cette lumière, bien que nous ne puissions pas la supporter, nous sommes attirés par elle parce que c’est la grandeur de l’amour de Dieu. Certes, nous le voyons de loin, certes, elle nous paraît fragile, non pas que cet amour soit fragile, mais nous, nous sommes fragiles, comme des vases d’argile, dit saint Paul.

3. La grandeur de Dieu que nous ne pouvons supporter
augmente cependant notre désir de lui

Cela augmente notre trouble et, en même temps, cela augmente notre désir d’aimer Dieu, de nous approcher de lui, de recevoir tout ce qu’il a à nous communiquer. Instinctivement, nous nous rendons compte que c’est lui qui va pouvoir rectifier nos œuvres, et non pas nous. C’est lui qui va pouvoir les rendre lumineuses, et non pas nous. C’est lui qui va pouvoir les rendre aussi grandes qu’elles doivent être, et non pas nous. C’est lui qui leur donne leur valeur, par la charité qu’il nous communique. Je n’ai pas dit “par notre charité” comme si elle venait de nous, j’ai dit “par la charité que Dieu nous communique”. « Comme mon Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés, demeurez dans mon amour. » Demeurez dans mon amour.

4. Manué et sa femme ont vu un ange de Dieu

Pour bien nous le faire comprendre, il y a dans le livre des juges l’histoire de Manué et de sa femme.

Un ange apparaît à la femme de Manué pour lui dire que malgré sa stérilité, Dieu lui donnerait un enfant. Elle annonce cela à son mari qui veut en savoir plus et qui va tout d’abord demander à Dieu que l’homme réapparaisse pour qu’il sache à qui il a affaire. Cet homme, qui est en réalité un ange, réapparaît et Manué va lui parler. Ce qui est très beau, c’est qu’il lui demande : « Je veux savoir ce que je dois faire pour correspondre à la bonté de Dieu, au bienfait de Dieu. Qu’attendez-vous de moi ? Que Dieu attend-il de moi ? » L’ange lui répond ce que Dieu attend de lui. Manué reprend : « Mais qui êtes-vous ? Je veux vous offrir un chevreau en votre honneur pour faire un bon repas » et l’homme-ange lui répond « Non, je ne me nourris pas de cette nourriture. Mais si tu veux, prends le chevreau et offre-le en sacrifice, en holocauste. » L’holocauste est un sacrifice complet par lequel on se consacre à Dieu. Manué offre donc le chevreau et, dans la fumée du sacrifice, l’homme-ange monte vers le ciel. À ce moment Manué sait qu’il a eu affaire à un ange et non pas à un homme et il dit à sa femme : « Nous avons vu un ange de Dieu, nous sommes perdus. » C’était fréquent dans l’Ancien Testament de penser que, nul homme n’étant apte à voir Dieu, celui à qui Dieu se montrerait mourrait nécessairement. Et sa femme répond à Manué : « Mais enfin, réfléchis, si Dieu voulait que nous mourrions, il n’aurait pas accepté avec bienveillance notre holocauste ! » Ce que saint Grégoire commente : « Lorsque Manué parle, il est l’expression de la raison, et lorsque sa femme parle, elle est l’expression de l’espérance. » Or l’espérance est une forme d’amour. C’est l’amour dans les grandes choses en comptant sur la grandeur de Dieu.

Vous me demanderez, mes bien chers Frères ce qu’il en est des grands pécheurs. Il n’y a aucun grand pécheur à qui Dieu ne se montre pas, même de loin, au moins une fois dans sa vie, et souvent même de nombreuses fois. Et aujourd’hui où l’homme est tellement attaqué par le démon, Dieu répond en se montrant souvent. Certes, il abandonne à lui-même le pécheur qui abuse, mais cela nous verrons cela plus tard avec saint Grégoire le Grand. Même le grand pécheur qui doit reconnaître que ses œuvres ne sont pas seulement tordues, qu’elles sont franchement mauvaises, lorsque Dieu se montre à lui, certes il est effrayé de son péché, mais en même temps il est attiré par l’amour de Dieu. Et cela, il faut que nous sachions le rappeler aux hommes. Leur rappeler la grandeur de Dieu, sinon nos œuvres sont fausses, mais leur rappeler la grandeur de la miséricorde, sinon notre vie est vaine. Que dis-je de la miséricorde ? De l’amour.

Conclusion : ne pas regimber et nous mettre avec ardeur à la tâche

Première conclusion de saint Grégoire le Grand : n’allons pas regimber dans les difficultés que Dieu nous inflige. Elles sont méritées puisque nos œuvres sont tordues, bien qu’elles soient à peu près droites, mais, surtout, bien qu’elles viennent d’un Dieu majestueux, grand, strict, elles viennent d’un Dieu plein de lumière et d’amour. C’est pourquoi saint Grégoire dit : « Ne regimbe pas contre la main de Dieu qui te corrige, tu te regimberais contre son amour. » C’est une belle et grande leçon cela.

Quant à la deuxième conclusion, c’est que lorsqu’on a accepté tout ce qui vient de la main de Dieu, alors non seulement nous ne nous regimbons pas, non seulement nous ne nous décourageons pas, mais au contraire, bravement, nous nous remettons à l’ouvrage pour que nos œuvres tordues soient détordues, pour que nos œuvres imparfaites deviennent meilleures, pour le service de Dieu que nous avons accompli avec tant de défauts deviennent un service parfait, le plus parfait possible.

Et, comme toujours, mes biens chers Frères, nous avons pour cela l’aide de la très Sainte Vierge Marie. Lorsque nous sommes tentés de nous décourager ou même, pire, de regimber, c’est elle qui adoucit notre cœur et qui lui rend courage : « Tu n’as pas servi Dieu comme il convenait, eh bien, je t’aiderai désormais à le servir encore mieux qu’auparavant. »

Oh oui, très Sainte Vierge, lui direz-vous, c’est cela que je veux, c’est cela que je vous demande.

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.