📖 En résumé
Ce n’est pas notre corps qu’il faut protéger, mais notre âme et, si nous prenons plus soin de notre âme que de notre corps, nous découvrons que Dieu non seulement nous protège, mais nous rend invulnérables. Non seulement il nous console, mais il nous élève à la joie vraie et parfaite.
Quant à nos adversaires, il les fait servir, contre leur gré, à sa volonté, pour notre avantage.
Quelles sont les conditions pour cela ?
Ce sermon est le n° 17 de la série : Sermons sur le livre de Job — saint Grégoire le Grand
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Transcription du sermon
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.
Mes bien chers Frères,
Ce n’est pas nos corps que l’adversaire veut blesser, mais nos âmes. Celui qui est attentif à ne pas être blessé dans le corps, celui qui a peur de souffrir, le démon le verra tout de suite. Et, sans que l’intéressé s’en aperçoive, il lui offrira une certaine satisfaction ici-bas. L’intéressé ne sera plus sur ses gardes, et le démon pourra le blesser dans l’âme totalement librement. Tandis que celui qui est attentif à ne pas être blessé dans son âme, celui-ci, au contraire, est rendu invulnérable par Dieu.
Évidemment, mes bien chers frères, c’est cela qui compte. Je ne vous dis pas qu’il est secouru par Dieu, je vous dis qu’il est rendu invulnérable. Nous allons donc diviser ce sermon en deux parties.
La première, l’aide apportée par Dieu aux bons, ou à ceux qui veulent être bons, et qui les rend invulnérables. Deuxièmement, comment le bon Dieu traite les méchants.
Dieu rend les bons invulnérables
Pourquoi les bons sont-ils invulnérables ? Nous nous appuyons pour cela sur la garantie divine elle-même.
Du côté de Dieu
Éliphaz de Théman, l’ami de Job, qui vient de prendre la parole, affirme : « Dieu qui donne la pluie sur la face de la terre et qui irrigue l’univers par ses eaux ». (Job 5, 10–11) Il est évident que s’il ne s’agissait que de faire de la poésie ou de l’agriculture, on ne trouverait pas le livre de Job dans la Sainte Écriture. Si cet ami fait cette remarque sur Dieu qui donne la pluie sur la face de la terre et qui irrigue l’univers par ses eaux, c’est à l’évidence qu’il faut y voir une signification surnaturelle, spirituelle.
Saint Grégoire le Grand nous la donne : la pluie et les eaux, c’est la grâce de Dieu. L’univers, c’est l’homme. Je pense que cela n’a pas besoin d’explication.
Comment Dieu irrigue-t-il l’univers, c’est-à-dire l’homme ? Saint Grégoire le Grand nous dit : « Il donne à l’orgueilleux l’humilité, au timide la confiance, au luxurieux la chasteté, à l’avare la retenue dans ses désirs, au mou et apathique il donne le zèle, au colérique il donne un frein ». Chacun trouve en Dieu ce qu’il lui faut pour la vertu et pour être invulnérable. Et c’est cela que désigne l’univers : tous les hommes. Qu’on soit orgueilleux ou timide, luxurieux ou avare, mou, apathique ou colérique, de toute façon on reçoit avec abondance l’eau de Dieu, cette eau dont notre Seigneur déclare à la Samaritaine : « Celui qui boit l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif » (Jn 4, 13–14). Saint Grégoire cite également ces paroles de l’Écriture Sainte : « Dieu nous donne un pain préparé par avance dans le ciel, il nous le donne sans effort et ce pain a toute délectation et une saveur suave » (Sg 16, 20). C’est la manne. Vous vous étonnerez qu’il parle du pain alors qu’on parlait de l’eau. C’est parce que dans les choses mystiques on peut prendre plusieurs comparaisons pour la même signification.
De notre côté à nous
Donc Dieu nous rend invulnérables par sa grâce, cela c’est son action de son côté à lui, encore faut-il que nous y correspondions de notre côté. C’est l’humilité qui nous permet de recevoir cette aide qui nous rend invulnérables. En effet le livre de Job continue : « Lui qui établit les humbles dans les hauteurs et aux affligés offre la consolation ». L’humilité c’est en quelque sorte la confiance en Dieu, une confiance qui est d’autant plus forte que nous savons que tout vient de lui et que c’est dans la mesure où nous recevrons pleinement sa grâce que nous serons forts et non pas en nous appuyant sur nous-mêmes. L’humilité donne beaucoup de choses puisqu’elle permet de recevoir tous les dons de Dieu. En l’occurrence elle donne un jugement juste sur le monde : on voit à l’évidence que ce monde est méprisable, on voit à l’évidence qu’il n’a pas d’intérêt et, quand quelqu’un voit ainsi de haut son adversaire, évidemment il le domine. Saint Grégoire dit que l’humble le foule aux pieds. Non pas pour l’écraser, mais les humbles marchent dessus pour suivre leur route sans s’occuper du monde.
Ceux qui sont humbles se savent dignes de régner avec le Christ et ils se réfugient en lui comme en une tour, une place forte et là ils sont à l’abri du monde qui coule à leurs pieds sans les atteindre.
Saint Grégoire dit que les coups des ennemis les frappent sans les toucher. Cela c’est bien le style de Saint Grégoire ! Si quelque chose nous frappe cela nous touche, il n’est pas possible de frapper sans toucher et pourtant Saint Grégoire dit bien que les coups des ennemis les frappent sans les toucher. Alors il faut se poser la question, comment cela est-il possible ? Les coups des ennemis frappent les corps sans toucher les âmes.
Vous me direz que ce n’est quand même pas très agréable d’être frappé dans le corps même si nous sommes heureux de voir que l’âme, elle, est indemne. Eh bien justement, nous sommes heureux et cette joie occulte la peine. C’est ce que dit le livre de Job dans les versets que nous commentons avec Saint Grégoire : « Dieu relève ceux qui sont dans la peine en leur donnant le salut — ou la consolation. » Il vient en sauveur, c’est le terme latin. Ceux qui vivent pour Dieu seul supportent tout, même dans les peines, ils pleurent leurs péchés et ils reçoivent le salut à mesure qu’ils ont fui le monde.
Saint Grégoire précise avec l’Écriture Sainte que leur joie à eux est vraie tandis que la joie du monde est fausse. On pourrait être tenté de se dire : « Je suis dans l’affliction pendant que le monde se réjouit, je le fais pour Dieu, mais c’est quand même bien pénible. » Saint Grégoire nous répond que parler ainsi, c’est mal juger les choses. On est dans la joie quand on possède ce qu’on désire et on n’est pas vraiment dans la peine quand on a perdu ce qu’on ne désire pas vraiment. Or les bons ont ce qu’ils désirent tandis que ce qu’ils ont perdu ils ne le désiraient pas vraiment, donc leur joie est vraie et leur joie foule aux pieds leur tristesse, leur peine. C’est pourquoi le texte sacré dit que Dieu relève – ou élève – ceux qui sont dans la peine.
Les mauvais, c’est l’inverse, leur joie n’est qu’apparente parce qu’ils ne possèdent pas vraiment ce qu’ils cherchaient : ils cherchent les biens de ce monde, mais ils ne les possèdent pas vraiment ou pas longtemps ; et ils ont perdu ce qui fait la raison de vivre de tout homme, c’est-à-dire Dieu. Même les mauvais se rendent compte que d’avoir perdu Dieu, c’est quand même quelque chose de pénible, de mauvais. Si leur aveuglement est tel qu’ils ne s’en rendent plus compte, en tout cas ce qui est certain, c’est qu’ils souffrent de voir les bons devant eux, ils essayent de les lacérer par la calomnie. Cela les rassurerait de voir le mal chez les bons. Ils essayent de débusquer dans les bons des fautes qu’ils pourraient révéler et attaquer mais, puisque les bons sont bons et puisqu’ils sont invulnérables grâce au Seigneur, les mauvais n’y arrivent pas, ils sont toujours déçus. D’où l’importance, mes bien chers frères, quand vraiment on s’attache à Dieu de s’y attacher totalement. Malheur à celui qui est bon mais qui a des péchés secrets parce que, à cause de ses péchés, même s’ils sont secrets, il est malheureux et puis aussi parce que l’adversaire finira toujours par débusquer ses péchés secrets et les mettre au grand jour. Si vous voulez être invulnérables, mes bien chers frères, il faut que vous vous efforciez d’être le plus parfaits possible. Oh, certes, vous me direz que c’est bien difficile, que c’est même quasiment impossible. Non. À Dieu rien n’est impossible. Mais, c’est vrai, il est fréquent que nous tombions dans le péché, quelquefois hélas dans des gros péchés, souvent dans les péchés véniels. Dans ce cas, ce qui compte, c’est de tendre vers Dieu. Saint Grégoire dans ses commentaires parle constamment de ceux qui tendent vers Dieu, qui se réfugient en Dieu, qui désirent Dieu, il ne parle pas tellement de ceux qui sont avec Dieu, mais de ceux qui tendent vers Dieu et celui qui tend vers Dieu est comme l’oiseau qui s’envole : même s’il a commis des fautes, du fait de s’envoler vers Dieu, il est hors d’atteinte de ses ennemis.
Dieu met les mauvais à son service
pour notre avantage
Dieu protège les bons, il les rend invulnérables. Outre la grâce qu’il donne aux bons, il oblige les mauvais à le servir et à accomplir ses desseins pour notre avantage. Il les y oblige malgré eux, justement là où ils se révoltent contre lui. On pourrait dire que le bon Dieu fait des prises de judo aux mauvais. Vous savez qu’au judo on utilise la force de l’adversaire pour le mettre par terre.
Saint Grégoire nous en donne deux exemples, voici le premier. Les pharisiens et les princes des prêtres constatent que la foule suit de plus en plus Jésus, ils font tout pour séparer cette foule de Jésus-Christ et ils constatent que plus ils s’y essayent, moins cela marche. Ils disent : nous n’arrivons à rien, il n’y a plus qu’une seule solution, c’est de le mettre à mort, ce qu’ils font. Mais Notre Seigneur ressuscite et, en ressuscitant, son âme rejoint son corps, or vous savez mes bien chers frères que le corps du Christ, c’est l’Église. Autrement dit les pharisiens et les princes des prêtres mettent Notre Seigneur à mort pour le séparer définitivement des chrétiens, des fidèles, et c’est en le mettant à mort qu’ils le rattachent d’autant plus fortement à ses fidèles, à son corps, et donc à l’Église.
Saint Grégoire donne un autre exemple que nous avons déjà étudié dans nos sermons sur la Genèse, c’est celui de Joseph (Gn 37 et 45). (Sermons sur Joseph) Là on peut dire que la prise de judo faite par Dieu aux frères de Joseph est vraiment puissante parce que c’est en faisant du mal à leur frère, en le vendant en esclave, qu’ils le mettent dans la situation qui permettra à Joseph de les sauver.
Vous voyez mes bien chers frères que Dieu nous rend invulnérables non seulement en agissant en nous par sa grâce, par les eaux qui rendent la terre féconde, mais en mettant les mauvais au service de son plan divin, or son plan c’est notre salut. Il met les mauvais au service du salut de ceux qu’ils attaquaient.
Avertissement aux bons
qui ne le sont pas toujours
Je terminerai par un avertissement que nous donne Saint Grégoire en nous citant le cas de Jonas. Jonas n’est pas un mauvais, il est un bon, c’est un prophète. Mais même aux bons il arrive de lutter contre la volonté de Dieu et alors Dieu, dans sa bonté, les oblige à revenir à cette volonté.
Ninive est une ville vraiment pécheresse. Dieu envoie Jonas prêcher à Ninive et Jonas se rend bien compte que si Dieu agit ainsi, c’est qu’il veut désormais le salut des païens. Jonas se rend bien compte – c’est un prophète – que si Dieu agit ainsi, c’est parce qu’il va abandonner la tribu de Juda et les Juifs devenus infidèles. Cela ne lui plaît pas du tout, il n’a certainement pas l’intention de favoriser le passage de l’héritage de son propre peuple vers les païens. (Jonas 4, 2)
Cela rejoint ce que je vous disais au sermon précédent, mes bien chers frères, la providence de Dieu est souvent surprenante et si nous voulons la comprendre avec nos intelligences humaines nous faisons fausse route. Il faut l’accepter telle qu’elle est, nous rappeler qu’elle est toujours bonne, qu’elle mène toujours au bien et puis, nous dit saint Grégoire, il faut être lézard, c’est-à-dire appliquer nos mains – nos actions – à suivre fidèlement les préceptes divins, ce que Jonas ne fait pas. Dieu n’est jamais vaincu et par conséquent il fait en sorte que Jonas, malgré lui, soit obligé de prêcher à Ninive.
Cela aussi nous arrive mes bien chers frères : nous avons refusé des préceptes divins et nous nous retrouvons dans le ventre de la baleine, un ventre tout noir où on ne voit rien, où on n’entend rien. On y est quand même protégé par Dieu, on y survit par la seule protection de Dieu. Ce ventre de la baleine ce sont les épreuves qui nous mettent très souvent dans le noir lorsque nous n’avons pas une confiance absolue en Dieu, une foi vive. De ce fait nous n’entendons plus rien, mais cependant Dieu nous garde. Finalement, la baleine, c’est-à-dire l’épreuve, nous rejette sur le rivage et, là, nous retrouvons la lumière, nous réentendons la voix de Dieu et nous appliquons ce que Dieu nous demande, nous mettons fidèlement et courageusement nos mains à son œuvre.
Ô Marie, médiatrice de toutes grâces, guidez-nous et faites-nous désirer seulement votre Fils et le Ciel où nous régnerons avec vous.
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
