Nécessité de l’élite pour l’avenir de la foi,
Conférence

Voici la conférence que j’ai donnée en présence de leurs Excellences NN. SS. Williamson et Faure, lors du colloque « Quel avenir pour la Tradition ? » Il n’y a pas de restauration possible sans élite. Or, l’élite ne naît pas toute seule elle est le fruit d’une formation à la vertu morale. Former une élite chrétienne vertueuse et rayonnante est certainement notre premier devoir.

Télécharger

Voici le plan
et la transcription revue et corrigée

Introduction

I   Nécessité naturelle de l’élite

a) L’élite est constitutive de la société
b) L’efficacité de l’élite
c) L’élite doit assumer ses responsabilités
d) L’élite en temps d’épreuve

II   Ce qu’est l’élite

a) Elite intellectuelle, contemplative
b) Les vertus morales
c) La formation de l’élite

III   L’action de l’élite

a) Devoir d’efficacité
b) « Kis »
c) Aller aux carrefours des chemins
d) Bénéfice de l’apostolat pour l’apôtre

L’élite
Son importance pour l’avenir de la Société et de l’Église

Texte corrigé et remis en forme le 22 juin 2026

Certainement, c’est par défaut d’élite que les choses vont mal dans la société, parce que la démocratie est anti-élitiste. C’est une machine à broyer l’élite. Et je pourrais toujours faire des discours politiques, il faut faire ci, il faut faire cela, mais cela c’est de la théorie, ce n’est pas de la pratique.

Tandis que constituer une élite, c’est nécessairement reconquérir, je ne dis pas le terrain, parce que je n’aime pas ce terme militaire, mais reprendre la situation en main.

La notion d’élite nous et donnée par le dictionnaire Littré : ce qu’il y a d’élu, de choisi, de distingué. Littré fait la remarque suivante, comparaison entre élite et fleur, ces deux mots expriment ce qu’il y a de meilleur entre plusieurs individus ou plusieurs objets de même espèce. L’élite de l’armée ou la fleur de l’armée. Mais ils retiennent quelque chose de leur origine, fleur emporte toujours l’idée de brillant, de l’éclat, de la beauté. Élite emporte toujours l’idée d’élection.

Donc, si vous voulez, je vous parle de l’importance de cette élite, cette fleur de la société, mais je ne parle pas de fleur, parce qu’il ne s’agit pas d’éclat. De nos jours, ce n’est pas cela qui compte. L’élite, c’est ce qu’il y a de meilleur, et je ne sais pas si je dois parler de l’élite ou des élites, parce qu’il n’y a pas un niveau d’élite, un niveau au-dessus duquel vous êtes dans l’élite et en dessous vous n’y êtes pas. L’élite, c’est ce qu’il y a de meilleur dans ce que le bon Dieu attend de chacun de nous. Vous pouvez et même vous devez avoir une élite dans les classes très humbles de la société.

Il y a un problème du fait que, normalement, cela devrait être des élites qui nous guideraient, et on parle aujourd’hui d’élite pour parler de personnes qui nous guident mais qui, en réalité, font profession de médiocrité, ce qui fait que le terme n’est plus compris. Nous ne pouvons pas suivre nos élites, parce que ce ne sont pas des élites, ce sont des gens qui ont usurpé la place de l’élite, et qui n’y ont pas droit, parce qu’elle est réservée à une véritable élite.

Il faut bien nous dire qu’aujourd’hui, les âmes ordinaires ne tiendront pas parce que, pour qu’une âme ordinaire tienne, il faut le soutien de toute la société, et que ce soutien n’est plus. Autrefois, tout le monde allait dans le même sens.

Il faut des guides, des chefs. Seulement, on ne sait plus ce qu’est un chef. On ne sait plus ce qu’est l’autorité.

Et du coup, on se perd, parce que comme on n’a pas une véritable notion de l’autorité, quand on croit restaurer l’autorité, on ne restaure pas vraiment l’autorité. Parce qu’on s’est mis dans la tête que le chef, c’est celui qui a le droit d’imposer sa volonté. Mais saint Thomas d’Aquin ne définit pas le chef par la volonté, il le définit par la sagesse qui est d l’intelligence.

Et de plus, je pense qu’on se perd à vouloir ne parler que du chef, parce qu’en parlant des chefs, on oublie toute l’élite qui a une importance considérable pour guider une société, même lorsque l’élite n’est pas le chef. Parce que s’il n’y avait que les chefs pour faire du bien à la société, il faudrait éliminer toutes les femmes qui ne sont pas des chefs, mais qui sont une élite. Et il faut donc réfléchir.

Il faut savoir que l’élite est le critère de jugement de la qualité de ses prêtres par saint Pie X. Et Mgr de Boismenu, évêque des papous — c’est intéressant parce que les papous ne sont pas encore une société organisée —Mgr de Boismenu dit « Je jugerai mes prêtres sur la qualité des catéchistes papous. » Parce que sinon vous ne pouvez rien faire. Sans une élite de catéchistes, vous n’avez pas une Église papoue, vous avez des papous dirigés par des évêques et des prêtres blancs, ce qui est bien différent. Cela ne fait pas une Église papou cela. Si je prends les papous, c’est parce que nous sommes pires que des papous aujourd’hui. Parce que, entre autres, les papous ne divorçaient pas.

I. nécessité naturelle de l’élite

a. L’élite est constitutive de la société

Il y a l’élite individuelle et l’élite sociale.

L’élite individuelle, c’est celui qui cherche sa propre perfection. L’élite sociale, c’est celle qui cherche la perfection de la société. Elles sont inséparables, et il n’y a pas d’élite individuelle sans élite sociale, ni d’élite sociale sans élite individuelle.

Quelqu’un qui ne s’occuperait que de soi sans s’occuper de son prochain ne pourrait pas être une élite, il serait un homme vulgaire. Surtout pour nous chrétiens, qui avons comme deuxième commandement d’aimer notre prochain. Et il faut bien que nous nous rendions compte qu’une élite qui ne se préoccuperait pas de faire monter d’autres personnes avec soi-même ne serait pas une vraie élite. Je dis qui se préoccuperaient parce que je ne dis pas qu’on y arrive toujours. En réalité, quand on s’en préoccupe, même là où on échoue en apparence, on réussit malgré tout.

Ceux qui admettent l’existence d’individus d’élite reconnaissent rarement aujourd’hui la nécessité ou la possibilité d’une élite sociale. Pourtant, l’élite est constitutive de la société. C’est un principe rappelé par saint Thomas que ce qui est moins élevé dépend de ce qui est plus élevé.

Or, il existe des degrés divers dans la société. Cela veut dire que les degrés inférieurs dépendent des degrés supérieurs qui eux-mêmes dépendent d’au-dessus jusqu’à dépendre de Dieu. Et cela, c’est l’organisation normale de la société, naturelle, et c’est un des drames de la démocratie que de faire oublier cela.

Les hommes d’élite sont des lumières. Ils sont des guides. Ils sont des entraîneurs.

Prenez un groupe de jeunes, quatre jeunes qui vont faire du ski.

Ils ne feront pas de ski si vous n’avez pas un enthousiaste du ski. Ils ne feront pas de ski si vous n’avez pas un homme qui a du cœur pour mettre de l’union entre quatre bonshommes qui sans cela en viendraient facilement à se disputer. Ils ne feront pas du ski si vous n’avez pas au moins l’un d’entre eux qui a l’esprit de sacrifice pour se dévouer à la cause commune. Donc, pour faire à quatre du ski, il vous faut trois élites : quelqu’un qui se dévoue, qqu pour mettre l’enthousiasme, quelqu’un sachent bien skier. Sinon, que ferez-vous ? Vous fréquenterez les bars, et vous jouerez avec le téléphone portable sur les pistes.

Toute la société du Moyen-Âge est une société d’élites. Trois élites, dans l’ordre : le clergé, la noblesse, le Tiers-État.

Et chaque élite a sa fonction. La fonction du clergé n’est pas d’être la noblesse. C’est elle qui donne l’enthousiasme dans cette vie d’ici-bas en tournant les cœurs et les esprits vers le Ciel et vers Dieu. C’est elle qui donne les lumières les plus élevées. Le clergé n’est pas chef, au sens propre du terme, mais il est au moins une lumière. Et même plus.

Et ne croyez pas, qu’il n’y ait que la noblesse et le clergé qui constituent l’élite. Dans le Tiers-État vous avez nécessairement une élite, parce que vous avez des corporations, parce que vous avez des maîtres, parce que vous avez des professeurs, parce que vous ne pourriez pas avoir une commode Louis XVI sans qu’il y ait une élite qui ait pensé et qui ait enseigné à l’ouvrier l’art de l’ébénisterie. Sans l’élite, vous ne faite plus du meuble Louis XVI, vous faites du Louis-Philippe.

La seule différence entre le Louis XVI et Louis Philippe, c’est que le premier a une élite et le deuxième n’en a pas.

Il y a donc des degrés dans l’élite, et c’est pour cela qu’on peut parler de l’élites, au pluriel, mais on ne peut pas parler d’une élite.

L’élite, c’est l’ensemble de ceux qui donnent le meilleur de soi-mêmes.

b. l’efficacité de l’élite.

Vous avez un discours d’Abel Bonnard à une grande école, avant-guerre. Tout le monde était conscient, avant-guerre, que ce soit à droite ou à gauche, que la société n’allait plus. Tout le monde. Et tout le monde attendait le sauveur.

Nous aussi nous avons attendu le sauveur, c’est ce qui fait que nous avons cru à Le Pen et que nous avons été déçus. Parce que nous sommes de notre époque et même nous ne croyons pas en l’importance de l’élite. Même nous.

Dans l’Église nous avons eu Mgr Lefebvre et nous l’avons vu comme un sauveur, nous n’avons pas compris qu’il voulait former une élite capable de tenir après lui, capable de prolonger son œuvre, une élite sacerdotale, mais aussi une élite laïque. Là est la cause de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui : le sauveur a disparut et il n’y a pas d’élite.

Vous attendez tous le sauveur disait donc Abbe Bonnard aux jeunes qui l’écoutaient, mais, premièrement, il ne viendra pas, deuxièmement, s’il venait, il ne pourrait rien faire.

Premièrement, il ne viendra pas, parce que le sauveur est le fruit d’une élite qui est elle-même le fruit d’une élite, qui est elle-même le fruit d’une élite. Un chef, un sauveur ne sort pas de la médiocrité, il lui a fallu une famille, des maîtres, des amis… qui ne pouvaient être médiocres, et qui étaient donc une élite à leur niveau. Mgr Lefebvre ne vient pas de nulle part : il faut lire la biographie de ses parents pour le constater. Il fut formé par d’excellents maîtres à Rome, etc.

Deuxièmement, si le sauveur venait, il ne pourrait rien faire, parce qu’un homme peut s’occuper de dix hommes, de vingt quand il est un génie, mais pas de dix mille. Si vous voulez qu’un homme ait une efficacité sur la société, il faut qu’il soit compris par des hommes qui vont spontanément relayer son influence.

Voyez le maréchal Pétain lorsqu’il donne la charte du travail. Vous avez en France encore à l’époque — parce qu’il n’y a pas eu l’épuration — une élite de qualité suffisante et de quantité suffisante pour comprendre ce que veut le Maréchal et pour créer les corporations. Si vous lisez le livre 1940 – 1944, la révolution corporative spontanée par Paillard…  — J’ouvre un parenthèse : vous apprendrez dans ce livre le rôle néfaste de l’Église à partir de 1942, je ferme la parenthèse. —

Nous croyons que nous pouvons agir sur un nombre important de personnes. Cela n’est pas possible. Un de mes confrères, membre éminent de la Fraternité Saint Pie X, rentre de Pologne après avoir découvert l’œuvre de Maximilien Kolbe, et il me dit « M. l’abbé, on fait un journal comme Maximilien Kolbe et on va convertir les foules ! ». Je lui répondis : « Monsieur l’abbé, vous faites un article que des millions de Français voudront lire comme des millions de Polonais voulaient lire saint Maximilien Kolbe, et je vous garantis que je n’aurai pas de difficulté à vous l’imprimer. Mais commencez par écrire l’article.

La conclusion de ce b. S’impose : l’urgence n’est pas de constituer un des chefs, mais de former une élite et, pour cela que chacun forme à son niveau des élites. Je ne puis me rappeler sans émotion Yvonne la bonne de mes grands-parents et Mimi sa mère : elles étaient une élite morale et nous leur devons beaucoup sans qu’il y paraisse.

c. l’élite doit assumer ses responsabilités

Je vais illustrer la réponse par la parabole des talents.

Celui qui reçoit cinq talents en rapporte cinq. « C’est bon, bien, fidèle, serviteur. » Celui qui en reçoit deux en rapporte deux, on ne lui demande pas d’en rapporter cinq, il en rapporte deux. Et celui qui a reçu un talent et l’a mis en terre et ne rapporte rien de plus, est condamné à la géhenne parce qu’il n’a rien rapporté, alors qu’il n’a rien perdu. Et il faut croire que la chose est importante parce que Notre Seigneur Jésus-Christ reprend la parabole sous une autre forme avec les dix mines d’argent.

Et voyez encore la parabole du figuier. Pourquoi est-il ici, ce figuier sur lequel je ne trouve pas de fruits ? dit Notre Seigneur, qu’on l’arrache ! La conclusion s’impose d’elle-même. Dieu veut que l’élite prenne ses responsabilités et porte du fruit.

d. L’élite en temps d’épreuve

Je suis en train de vous faire un cours de philosophie politique. C’est important parce que la philosophie est la base de la foi. Si vous n’avez pas le socle, la statue ne tiendra pas. Si vous n’avez pas les données naturelles — Mgr Williamson en a souvent parlé — si vous n’avez pas les données naturelles, la foi ne tiendra pas.

Donc, d. l’élite entend d’épreuve, non pas en temps de crise, mais entend d’épreuve, parce que les épreuves sont faites pour faire ses preuves. Passer le bac, ce n’est pas une crise, sauf pour ceux qui échouent. C’est une épreuve pour faire ses preuves.

Les épreuves actuelles, qui ne sont pas une crise, les épreuves actuelles de la société et de l’Église, ont été permises par Dieu pour un bien, parce que Dieu ne permet le mal toujours que pour un plus grand bien. Arrêtons de nous lamenter, cela ne sert à rien, au contraire ! Nous devons aimer notre croix. Nous devons chercher à voir ce que Dieu demande de nous dans ces temps d’épreuves.

L’épreuve a pour but tout d’abord de faire la preuve de la fidélité de l’élite. C’est important la fidélité. Cela semble ne servir à rien, mais sans elle il n’y a plus de fruits. C’est capital. Parce que cela montre la supériorité de Dieu, ou la supériorité du roi, ou la supériorité du pays, en tout cas la supériorité des principes de qui tout dépend. Il vaut la peine de perdre sa vie par fidélité. Le monde moderne nous dit que cela ne vaut pas la peine de perdre sa vie puisqu’on perd en efficacité. À ce moment-là, il n’y aurait jamais eu de martyrs. Parce que les martyrs, ce sont les meilleurs et tous auraient pu dire : « Dieu m’a mis là pour guider la société, il faut absolument que je sauve ma vie. » Seulement, on voit que le sang des martyrs est la semence des chrétiens. Que lorsque l’élite est vraiment fidèle, naturellement, pour un qui tombe, dix se lèvent.

Aller voir l’histoire de l’église. Aller lire les vies des martyrs. Vous verrez, pour un qui tombe, dix se lèvent.

Cette élite sera efficace.

Puisque l’élite est constitutive de la société, l’élite fidèle doit remplacer celle déchue. Vous avez beaucoup à faire, mais comprenez bien ce que cela signifie. Si vous voulez reconstruire la structure sociale telle qu’elle était, vous n’arriverez à rien. C’est parce que nous voulons trop faire que nous sommes découragés.

Mais si nous analysons la société telle que la saine philosophique l’analyse — il suffit d’avoir lu Aristote et Saint Thomas, ou tout simplement l’Évangile — nous voyons qu’il est tout à fait à notre portée d’être une élite qui remplace l’élite déchue. Et c’est même la seule efficacité possible. Il n’y en a pas d’autre. Parce que l’élite forme une élite. Parce que vous préservez l’avenir.

Parce que l’élite se démultiplie. Parce que pour un maître enthousiasmant, vous avez sur dix élèves, cinq qui sont enthousiasmés. Et que cinq élèves enthousiasmés ramènent sur cinquante copains, vingt-cinq au maître enthousiasmant. À quoi tient le succès de saint Jean Bosco, sinon à cela ? Vous me direz qu’il a fait des miracles, oui, mais ses successeurs n’en ont pas fait et ils ont eu le même succès.

Pour un chrétien plein de Dieu — je ne parle pas du prêtre, je parle des chrétiens — sur vingt amis, il en ramènera deux à Dieu. Et ces deux qui ne sont pas des chrétiens de souche qui auront découvert le trésor qu’ils ignoraient, eux, ils en ramèneront vingt. Et je parle d’expérience.

Je parle d’expérience, c’est-à-dire que j’ai vu. C’est la seule efficacité possible. Il s’agit de l’efficacité providentielle, celle que Dieu donne à l’élite de pouvoir réaliser et non pas de celle que nous souhaitons.

Le bon Dieu ne vous demande pas d’être l’élite qu’il vous plaît, il vous demande d’être l’élite que vous devez être. Et ce n’est pas toujours celle qui nous plaît, parce que l’orgueil est passé par là. Or, il y a dans l’élite un caractère fondamental qui est, je dis bien fondamental, qui est l’humilité. L’élite n’a pas pour tâche de sauver la société tout entière, vous n’avez pas pour tâche de sauver tous ceux que vous voudriez sauver. Vous avez pour tâche de travailler à sauver tous ceux que vous pouvez sauver.

Il est manifeste qu’aujourd’hui, dans les épreuves actuelles de l’Église, nombreux sont ceux qui ont reçu un talent et ne cherchent pas à le faire fructifier et cela nous prive de l’élite sur laquelle nous devrions pouvoir compter, mais raison de plus pour former une élite qui prendra la place de celle qui a défailli. C’est précisément pour cela que Dieu permet l’épreuve.  Le talent de celui qui ne l’a pas fait fructifier est donné à un autre.

Il y a des choses qui ne dépendent pas de nous, et la volonté personnelle des hommes n’est pas dans notre pouvoir, elle est dans le pouvoir de Dieu, et le bon Dieu sait toujours nous montrer à qui il nous envoie. Que la situation soit globalement perdue ne permet pas de ne rien faire.

D’où l’importance de la prudence. Nous allons y venir.

Conclusions de cette partie : 1. L’élite doit remplacer l’élite déchue, puisqu’elle est constitutive de la société. 2. Cette élite sera efficace. 3. Chacun doit assumer ses responsabilités, pas celles des autres.

II Ce qu’est l’élite
Elle se définit par la vertu

Qui dit élite dit vertu. Je n’ai pas le temps de vous le prouver, mais il suffira que je vous l’énonce pour que vous voyiez que c’est l’évidence.

a. Elle est intellectuelle et contemplative

Les premières de toutes les vertus, ce sont les vertus intellectuelles, car l’homme a une intelligence.

On ne sait plus quels sont les rapports entre l’intelligence et la vertu, parce qu’on limite la vertu à la vertu morale. Et du coup la connaissance n’a plus sa place dans la construction de la vertu. Seulement si on voyait la connaissance comme une vertu intellectuelle, dit saint Thomas, à ce moment-là, on retrouverait l’unité dans l’homme.

Vous avez donc en premier une élite intellectuelle, et l’élite intellectuelle est une élite contemplative. La première chose, le premier acte de l’intelligence est d’être saisie par la beauté d’un idéal. Et cet idéal, on s’y arrête.

Vous avez la contemplation de Dieu, vous avez la contemplation de la famille chrétienne. Un jeune qui n’a pas médité, contemplé sur la beauté de la famille chrétienne est incapable de se marier.

Émile Male montre très bien dans ses livres d’histoire de l’art que l’élite des tailleurs de pierre, l’élite des architectes, n’auraient pas été possibles sans la prédication du clergé qui a inspiré leur art. Pourquoi me donnerais-je le mal de faire une cathédrale si je ne crois pas en Dieu ? Pourquoi me donnerais-je le mal de fignoler une sculpture si le saint n’est pas saint ?

Il y a une contemplation naturelle, et une contemplation surnaturelle, les deux sont nécessaires.

Pour nous, Mgr Lefebvre a été un maître. Il nous a enseigné l’importance de la foi. Or, la foi est une contemplation de l’idéal en tout premier. C’est pourquoi, il est tellement important d’insister sur l’importance de la foi, aujourd’hui. Parce que nous sommes des américains utilitaristes, capitalistes, et nous admettons à la limite qu’on doit faire sa prière le matin, après cela, on passe à d’autres choses. Mais cela, c’est de l’américanisme.

La foi nous fait contempler la splendeur de Dieu, la splendeur de l’Incarnation, la splendeur de la Rédemption, la splendeur de la Croix. Et là, il faut s’arrêter pour contempler la splendeur de la Croix, parce que c’est un trésor qui nécessite qu’on entre dedans pour le découvrir, le connaître, et l’apprécier. Si vous n’avez pas la foi, vous n’aurez rien.

Et si vous avez la foi, une foi vivante, bien sûr, vous finirez par avoir tout. C’est pourquoi, ceux qui ont la foi, mais ignorent la messe traditionnelle finiront par trouver la vérité. Mais celui qui a la messe de Saint Pie V sans la foi, sans une foi vive, pleine de contemplation et de charité, avec les vertus, sa messe finira par devenir un poison. Je n’hésite pas à l’affirmer. Parce qu’il n’y a pas plus dangereux à l’atelier que des outils dans les mains d’un apprenti qui n’a pas d’enthousiasme pour son art. Il se met les doigts dans les machines.

Les protestants ont conservé l’Évangile sans la foi, l’Évangile est devenu pour eux un poison. Les juifs de l’Ancien Testament possédaient la révélation, mais comme ils refusèrent le Christ, la révélation devint pour eux un poison.

Les sacrements ne peuvent faire du bien que chez ceux qui sont saisis, saisis par l’idéal du Christ. Il est certain qu’existent, dans l’Église moderne, des gens qui sont saisis par l’idéal.

Mais il n’en existe pas chez les médiocres. Monseigneur Lefebvre nous a tant parlé de Jésus-Christ, tant parlé de la foi, tant parlé de la croix. N’aurions-nous retenu que cela !…

J’ai commencé à faire de l’apostolat avec le frère Marcel de la Croix, auprès de musulmans.

L’un d’eux, assez baigné de christianisme, me demanda « M. l’abbé, mais pourquoi le frère Marcel de la Croix vous suit-il ? » Je lui dis « Vous savez ce que c’est qu’une vocation, vous êtes capable de comprendre qu’on puisse avoir un appel de Dieu. — Ah, il me dit je comprends. — Eh bien, le frère Marcel de la Croix a reçu un appel de Dieu alors, tout naturellement, il est allé voir des prêtres sages. Et il est constaté que ces prêtres sages ne lui donnaient pas l’amour de la Croix. Alors il s’est dit “Cela ne va pas !” Un jour, le bon Dieu a mis sur sa route un fou. Au sujet de qui, les traditionnalistes disent les pires vilenies. Et ce fou lui a mis à cherché à lui mettre dans le cœur l’amour de la Croix. Alors le Frère Marcel de la Croix s’est dit “Ce fou est un sage.” Et il est resté avec moi. Comprenez pourquoi je vous parle d’élite de contemplation et de foi et de Croix.

b. Les vertus morales

Il y a une élite des vertus morales. Et la première vertu morale, c’est la prudence. Comment vais-je m’y prendre ? À qui vais-je transmettre cet enthousiasme ? Vers qui Dieu m’envoie-t-il ? Pas moi le prêtre seulement ! Vous ! On ne s’arrête pas assez pour construire la maison, et on construit sur du sable.

J’ai un bon prêtre  ! J’ai la bonne messe ! Oh là, là ! cela suffit-il ? Un fidèle en Alsace, prend la parole à la fin d’une de mes conférences et déclare :  « Moi, je ne me mets pas à la suite de M. l’abbé Pivert. J’ai constaté que l’abbé Pivert m’éclairait, et je suis la lumière. » Je lui ai répondu : « Bravo monsieur, c’est un beau compliment que vous me faites. Je ne cherche pas à ce qu’on me suive, je cherche à ce qu’on suive Dieu. »

À la suite de la prudence vient la justice. Il n’y a pas d’élite sans justice et tout d’abord de la justice qui se porte sur les biens les plus élevés et qui, par conséquent, est consciente de ses responsabilités envers les autres, envers l’Église.

Vous avez une élite de la force, et elle est importante, elle nous manque cruellement aujourd’hui. Saint Thomas d’Aquin nous explique que la force consiste à accepter le martyre, parce qu’on est convaincu qu’il y a des choses qui sont supérieures à la vie et que, pour les sauver, il vaut la peine de perdre la vie. Au contraire, les utilitaristes disent que rien ne vaut plus que la vie, et que cela ne vaut pas la peine de la perdre.

Vous connaissez le départ de Cathelineau à la guerre, c’était un homme très prudent, d’une trentaine d’années, il était connu pour sa sagesse, il avait tout fait pour modérer l’enthousiasme un peu fou des jeunes qui étaient autour de lui, je dis l’enthousiasme un peu fou, je n’ai pas dit l’enthousiasme tout court. Quand il apprend que la guerre est déclenchée, il était en train de pétrir le pain — à la main bien entendu — , alors il ôte la patte de ses mains, et sa femme comprend immédiatement, « Jacques que fais-tu ? Et nos enfants ! » C’est la maman qui parle : « nos enfants ! » Jacques lui répond sans hésiter : « Dieu y pourvoira ! » Il part à la guerre et il est tué dans l’année. Sa fille de cinq ans à assisté à cela. Elle a été tellement saisie par la grandeur de cet acte de son père, qu’elle a consacré sa vie à raconter cela, à le raconter tous les jours. Cathelineau ne s’était pas trompé : un de ses fils a été assassiné par Louis-Philippe, on retrouve plus tard un Cathelineau pour défendre l’école libre, et le dernier des Cathelineau connu, Gérard, a donné sa vie pour sauver un sous-officier musulman, lors de la guerre d’Algérie.

Nous avons peur, nous avons peur de perdre nos écoles, nous avons peur de perdre nos chapelles, nous avons peur de perdre nos prêtres, nous avons peur de perdre nos amis.

Si je suis ce que je suis, je le dois en grande partie aux héros que j’ai fréquentés, qui au moment de la guerre d’Algérie, n’ont eu peur de rien. Et quand j’ai dû quitter la Fraternité Saint-Pie X, je n’ai pas eu grâce à Dieu d’hésitation, mais j’ai réfléchi et je me suis dit : « si tu avais une hésitation, tu ne serais pas digne de ces héros que tu as connus ». Et je vous garantis que Dieu, la Providence, ne laisse pas tomber ceux qui abandonnent tout pour le suivre et qui sont obligés d’abandonner soit la famille, soit l’école, soit les prêtres, soit la paroisse, soit les amis.

Lisez le livre de Rose Hue pour savoir comment on vit quand on est privé de tout. Lisez le livre de Walter Ciszek Au goulag avec Dieu. Le Père Walter Ciszek compte sur ses propres forces. Il trahit. Il fait un examen de conscience et il se rend compte que c’est parce qu’il a compté sur ses forces qu’il a trahi. Désormais, il acceptera ce que Dieu lui impose et c’est là que commence son ascension vers la sainteté.

N’ayez pas peur de perdre les écoles. Vous ne pourrez pas de toute façon sauver vos enfants contre Dieu, contre la Providence, contre les épreuves auxquelles Dieu veut les soumettre. On ne lutte pas contre Dieu. S’il faut quitter l’école, vous quitterez l’école. S’il faut quitter la paroisse, vous quitterez la paroisse. S’il faut quitter les amis, vous quitterez les amis.

S’il faut perdre le prêtre, vous perdrez le prêtre. Toutes choses qui sont bien plus difficiles que de perdre la vie. Qu’adviendra-t-il ? Je ne peux pas vous le dire, mais vous ne serez pas perdants. À partir du moment où on a peur, c’est qu’on cesse d’être fidèle à Dieu.

Il y a enfin une élite de la tempérance.

C’est quand même surprenant. Mgr Lefebvre recommandait le jeûne dans les ordonnances qu’il avait publiées, qu’il nous avait remises le 1er mai 1980. Peu de temps après sa mort, ses successeurs ont prétendu faire une réforme des ordonnances, et les règles rappelées par Mgr Lefebvre sur le jeûne, ses encouragements, ont disparu. Alors que la Très Sainte Vierge à Fátima demande prière et pénitence pour la conversion des pécheurs.

C’est comme le jeûne d’une heure avant la communion. On va dire que les enfants ne tiennent pas. Il faut leur apprendre à tenir. C’est tout.

c. La formation de l’élite

La formation de l’élite se fait tout naturellement si vous avez compris ce que je vous ai dit.

Il faut former des hommes autonomes. Un vrai chef travaille à se rendre inutile. C’est encore plus vrai d’un éducateur, le véritable éducateur travaille à se rendre inutile. Si l’éduqué avait toujours besoin de son éducateur, c’est qu’il ne serait pas éduqué. C’est vrai pour tout éducateur, pour tout chef, pour toute élite.

Quand Monseigneur Lefebvre est parti, les choses se sont passées sans heurt parce qu’il avait travaillé à se rendre inutile. Il avait passé le flambeau. Que ses successeurs, n’aient pas été fidèles, c’est une autre affaire. Mgr Lefebvre ne se faisait pas d’illusions, mais il a suffisamment transmis pour qu’il reste un évêque fidèle, Mgr Williamson, entouré de prêtres fidèles. La réunion d’aujourd’hui en est la preuve.

III. L’action de l’élite

a. Un devoir d’efficacité

Quand je parle d’apostolat, tout le monde me répond ah oui ! l’apostolat de l’exemple, quelques-uns ajoutent l’apostolat de la prière.

Oui, il y a un apostolat d’exemple, mais il supprime pas l’apostolat de l’efficacité. Il ne faut pas se réfugier dans la paresse sous prétexte d’apostolat de l’exemple.

Et il ne faut pas se réfugier dans la paresse sous prétexte d’apostolat de la prière. Notre Seigneur passait les nuits à prier, mais les journées à prêcher. Alors oui, il y a un apostolat de la prière. Oui, pour les vieux, cet apostolat est quelquefois le seul possible. Si vous êtes sur un lit d’hôpital, vous n’aurez pas d’autre apostolat. Mais pour ceux qui ne sont pas vieux et pas sur un lit d’hôpital, l’apostolat de la prière a pour but de vous rendre efficaces, de mettre dans les mains de Dieu, or Dieu veut que nous agissions avec tout ce qu’il nous donne. Parce que sinon, c’est que nous serions au Ciel et pas sur la terre. Faisons bien attention à cela.

Vous n’avez pas besoin de mission particulière pour accomplir l’apostolat de l’action, cette mission, vous l’avez reçue avec la vie. La solidarité dans la société et dans l’Église est reçue avec le baptême.

La prière est au service de l’efficacité, pas la contemplation. La contemplation est tout en haut. La prière est au service de l’efficacité.

Car elle est au service de Dieu. Donc vous avez le devoir d’aller là où on édifiera le plus et le mieux le royaume de Dieu. Là où vous, pas où l’on. Là où vous. Vous devez aller là où vous édifierez le plus et le mieux le royaume de Dieu. Pour l’un c’est ici, pour l’autre c’est là.

Certes, il ne s’agit pas de sauver la situation, mais de faire le mieux possible dans la situation ce que nous avons à faire. Nous ne sommes pas les maîtres, mais nous devons être de bons serviteurs. Par exemple, dans une bataille, l’officier n’a pas à sauver la situation, mais il a à tenir le mieux possible sa position. Ainsi, il sert beaucoup mieux le bien commun que s’il voulait se mettre à un niveau qui n’est pas le sien. On ne lui demande pas de remplacer le général, mais de tenir sa place avec efficacité. C’est pour cela que nous ne sommes pas sédévacantistes. Le bon Dieu ne nous a pas demandé de résoudre le problème du pape.

C’est aussi simple que cela.

Avec ses chasseurs, Drian a sauvé la France au tout début de la bataille de Verdun, déclara le maréchal Pétain. C’est-à-dire que Drian était une élite qui, avec deux mille chasseurs, a tenu tête à dix mille allemands. Je ne sais pas s’il est resté cent chasseurs. Cela a suffi pour que les troupes de secours puissent arriver, puisqu’ils ont tenu deux jours. C’est ce qui a sauvé Verdun. Sauver Verdun, c’était sauver la route de Paris, donc sauver la France. Si je vous donne cet exemple, c’est parce que là où vous devez être, certaines fois, cette place vous est imposée, d’autres fois, c’est à vous de la déterminer. Mais il faut toujours la tenir.

b. l’efficacité des groupes de prière

Padre Pio demandait de fonder des groupes de prière. Maintenant, cela devrait être plutôt des groupes d’amis. Mgr Williamson a parlé de l’amitié, de la nécessité de l’amitié.

Vous n’aurez pas d’efficacité si vous êtes des hommes seuls agissant sur des hommes seuls. Vous aurez de l’efficacité si vous êtes des hommes soudés par l’amitié, créant des groupes d’amis. Ceux qui ont quitté la Fraternité Saint-Pie X, n’ont pas toujours la messe tous les dimanches. Ils sanctifient alors le dimanche chez eux, mais cela ne suffit ordinairement pas, il faut qu’ils se réunissent à d’autres pour sanctifier le dimanche. Parce que d’abord, tout seul, c’est difficile. Et puis, parce qu’en se réunissant à d’autres, alors là, on est efficace. Parce qu’on apprend aux autres ce qu’est un dimanche. On enseigne ce qu’est un dimanche. L’obligation de participer à la messe est une obligation imposée par l’Église, tandis que la loi de Dieu impose de consacrer le dimanche à la contemplation.

Je vous invite à être des « kis »pour reprendre le terme des papous, qui ne pouvaient pas dire catéchistes, donc ils disaient des « kis ». Je dis des « kis » pour que vous ne croyez pas qu’il ne s’agit d’être des catéchistes qui enseignent le catéchisme. C’est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant. Former des groupes qui vivent leur vie chrétienne avec un ami, deux amis, trois amis.

c. aller aux carrefours des chemins

Notre Seigneur avait invité les invités aux noces. Mais l’un est pris par son commerce, l’autre par son champ, le troisième par… Alors le Maître envoie ses serviteurs aux carrefours des chemins. Et là on va trouver des mendiants, des boiteux, des aveugles, des pauvres types. « Allez, dit Notre Seigneur, amenez-les parce que les invités aux noces n’étaient pas dignes. »

N’ayons pas peur d’aller aux carrefours des chemins. Si les enfants sont mis dehors des bonnes écoles, Deo gratias, ils iront au carrefour des chemins. Et eux qui étaient paresseux et orgueilleux quand ils se croyaient protégés, au milieu des traditionnalistes vont être obligés de découvrir ce qu’est de faire de l’apostolat au milieu de gens qui ne sont peut-être pas plus mauvais qu’eux, simplement qui ont moins de chance qu’eux, mais qui ont désormais la chance de voir des traditionnalistes capables de leur faire du bien.

Le seul examen à réussir c’est le jugement particulier au moment de la mort. Il faut que l’école forme aussi à cet examen. Il faut que la vie forme aussi à cet examen. Je n’ai pas dit qu’il fallait négliger le reste. Chaque chose à sa place. Or le combat de rayonnement de la foi dans un lycée laïque forme excellemment bien à l’examen final. Là aussi je parle d’expérience, j’ai vu.

d. Le bénéfice de l’apostolat pour l’apôtre

On pourrait se demander pourquoi je me préoccupe des musulmans. D’abord parce qu’il y en a assez de taper sur les musulmans. Ce ne sont pas eux les coupables de l’envahissement de la France. Il y a une cause. Et cette cause, vous la connaissez, je ne la nommerai pas. Il y a des gens, une secte, un club, qui fait venir les musulmans en France.

La première raison de s’occuper des musulmans, c’est de réveiller l’élite. La première raison, c’est de réveiller nos bons jeunes, de les réveiller de leur torpeur.

La deuxième raison, c’est que nous allons au carrefour des chemins, puisque les invités au noces ont refusé l’invitation. Sachons voir ouvrir les yeux. Je ne sais pas si cela réussira, mais même si cela ne réussit pas, ça ne sera pas un échec.

Parce que si ça ne réussit pas ici, cela réussira ailleurs.

Voilà, j’ai fini mon exposé. Vous avez peut-être des questions, et peut-être des questions d’ordre pratique, parce que je n’ai peut-être pas assez développé les exemples pratiques.

Abbé François Pivert

Toutes nos autres interventions se trouvent dans la Bibliothèque spirituelle et doctrinale