Le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, a réfléchi sur le sens de la commémoration des 500 ans de la « Réforme » protestante sur les pages de L’Osservatore Romano en italien du 21 février 2017 en précisant que cette commémoration sera imprégnée d’un « un esprit œcuménique » et que sainte Thérèse de l’Enfant Jésus a été parmi les précurseurs de l’œcuménisme. Continuer la lecture de « Rome de plus en plus protestante »
Quelles sont les raisons de nos échecs ?
Quelles sont les raisons de nos échecs, en politique, en religion, en éducation ?
Autrefois, les camps étaient nettement définis, et on luttait sans relâche pour le triomphe de ses convictions. Nul ne songeait à s’arrêter en chemin. Face à cela, le génie de notre ennemi est Continuer la lecture de « Quelles sont les raisons de nos échecs ? »
Mgr Lefebvre
recommande le jeûne
Lettre de Mgr Lefebvre sur le carême 1982
Lettre de Mgr Lefebvre sur le carême 1987
Consignes de Mgr Lefebvre
Commandements de l’Église
Lettre de Mgr Lefebvre sur le carême
aux fidèles de la Tradition
+ le 14 février 1982
Bien chers fidèles,
Selon une ancienne et salutaire tradition dans 1’Église, à l’occasion du Carême, je vous adresse ces quelques paroles pour vous encourager à entrer de toute votre âme dans ce temps de pénitence, avec les dispositions voulues par l’Église et dans le but pour lequel elle l’a prescrit.
Si je recherche dans les livres du début du siècle les fins pour lesquelles l’Église a prescrit ce temps de pénitence, ils en indiquent trois :
— d’abord réprimer la concupiscence de la chair
— puis faciliter l’élévation de nos âmes vers les réalités divines
— enfin satisfaire pour nos péchés.
N’est-ce pas ce dont Notre Seigneur nous montre l’exemple au cours de son existence ici-bas : prier et faire pénitence. Mais n’ayant ni concupiscence, ni péché, il a fait pénitence et satisfait pour nos péchés, nous montrant par là que notre pénitence peut être bénéfique non seulement pour nous, mais pour notre prochain.
Prier et faire pénitence. Faire pénitence pour mieux prier, pour nous approcher davantage de Dieu, voilà ce que tous les Saints ont fait, ce que la Vierge Marie rappelle dans tous ses messages.
Oserons-nous dire que cette nécessité est moins grande à notre époque qu’aux époques précédentes ? Nous pouvons et devons au contraire affirmer que jamais plus qu’aujourd’hui la prière et la pénitence sont nécessaires, parce qu’on a tout fait pour diminuer et mépriser ces deux éléments fondamentaux de la vie chrétienne.
A-t-on jamais comme aujourd’hui cherché à satisfaire sans aucune limite tous les instincts désordonnés de la chair, jusqu’à l’assassinat de millions d’innocents. On croirait de même que la société n’a de raison d’être que de donner le maximum de “standing” de vie à tous les hommes, pour leur éviter toute privation des biens matériels.
Ainsi le but de la Société serait opposé à ce que prescrit 1’Église. Et l’on comprend qu’en ces temps où les hommes d’Église s’alignent sur l’esprit du monde, on assiste à la disparition de la prière et de la pénitence, et particulièrement dans leur aspect de réparation pour les péchés, d’obtention du pardon des fautes. Qui aime aujourd’hui redire le psaume si émouvant du “Miserere” et répéter avec le psalmiste « Peccatum meum contra me est semper : mon péché est toujours devant moi » ? Et comment une âme chrétienne peut-elle éloigner la pensée du péché si l’image du crucifix est toujours devant ses yeux ?
*
Les Évêques ont demandé au Concile une diminution telle du jeûne et de l’abstinence que ces prescriptions ont pratiquement disparu. Nous devons reconnaître que cette disparition est une conséquence de l’esprit œcuménique et protestant qui nie la nécessité de notre participation pour l’application des mérites de Notre Seigneur à chacun de nous, pour la rémission de nos péchés et la restauration de notre filiation divine.
Tandis qu’autrefois les commandements de l’Église prévoyaient :
— le jeûne obligatoire pour tous les jours du Carême excepté les Dimanches, pour les jours des Quatre-temps et plusieurs vigiles
– l’abstinence pour tous les Vendredis de l’année, les Dimanches de Carême, et dans de nombreux diocèses tous les Samedis de l’année.[1]
Que reste-t-il aujourd’hui de ces prescriptions ?
– le jeûne le Mercredi des cendres et le Vendredi Saint
– l’abstinence le Mercredi des cendres et les Vendredis de Carême.
On peut se demander, pourquoi une telle diminution.
Quels sont ceux qui sont astreints au jeûne ?
— les adultes de 21 ans jusqu’à l’âge de 60 ans
Qui doit observer l’abstinence ?
— Sont astreints à l’abstinence tous les fidèles à partir de l’âge de 7 ans.
Qu’est-ce que le jeûne ? C’est ne faire qu’un repas par jour, auquel il est permis d’ajouter deux collations, une le matin et une le soir, ne dépassant pas deux onces, soit 60 g d’aliment solide.
Qu’est-ce que l’abstinence ? C’est s’abstenir de viande.
Les fidèles qui ont vraiment l’esprit de foi et qui comprennent profondément les motifs de l’Église, qui ont été indiqués ci-dessus, auront à cœur non seulement d’accomplir ces légères prescriptions d’aujourd’hui, mais entrant dans l’esprit de Notre Seigneur et de la Vierge Marie, ils porteront les péchés qu’ils ont commis et ceux de leur prochain, de leur famille, de leurs amis, de leurs concitoyens.
C’est pourquoi ils ajouteront à ces prescriptions soit le jeûne tous les Vendredis de Carême, soit l’abstinence d’alcool ou de vin, ou ils s’abstiendront de télévision. Ils s’efforceront de prier davantage, d’assister plus souvent à la Sainte Messe, de réciter le Rosaire, de ne pas manquer la prière du soir en famille. Ils se sépareront de biens superflus pour aider les Séminaires, pour fonder des écoles, pour aider leurs prêtres à l’aménagement des chapelles, pour aider le développement des maisons des religieux et des religieuses.
Les prescriptions de l’Église ne concernent pas seulement le jeûne et l’abstinence, mais encore le devoir pascal.
Voici ce que recommandait le Vicaire capitulaire de Sion aux diocésains le 20 février 1919 :
1. Pendant le Carême, Messieurs les Curés feront deux fois le chemin de la Croix chaque semaine : un jour avec les enfants des écoles, un autre jour avec les autres paroissiens. Après le chemin de la Croix, on récitera les litanies du Sacré Cœur.
2. La Semaine de la Passion, c’est-à-dire la Semaine avant le Dimanche des Rameaux, il y aura un triduum dans toutes les églises paroissiales. Instruction – Litanies du Sacré Cœur en présence du St Sacrement – Bénédiction.
Dans ces trois instructions, Messieurs les Curés rappelleront à leurs paroissiens simplement et clairement quelles sont les principales conditions pour recevoir dignement le Sacrement de pénitence.
3. Le temps pendant lequel on peut remplir le devoir pascal est fixé pour toutes les paroisses du Dimanche de la Passion au 1er Dimanche après Pâques.
Pourquoi ces directives ne seraient-elles plus valables aujourd’hui ?
Profitons de ce temps salutaire au cours duquel Notre Seigneur a coutume de dispenser d’abondantes grâces. N’imitons pas les vierges insensées qui n’ayant pas d’huile dans leur lampe trouvèrent la porte de la maison de l’époux fermée et entendirent cette terrible réponse “Nescio vos” : “Je ne vous connais pas”.
*
Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté, car le royaume des Cieux est à eux ; c’est-à-dire l’esprit de détachement des biens de ce monde.
Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés. Pensons à Jésus au jardin des oliviers qui pleura nos péchés. A nous désormais de pleurer les nôtres et ceux de nos frères.
Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la sainteté car ils seront rassasiés. La sainteté passe par la croix, la pénitence, la privation. Si vraiment nous recherchons la perfection, nous devons emprunter le chemin de la Croix.
Puissions-nous en ce Carême entendre l’appel de Jésus et Marie et nous engager à leur suite dans cette croisade de prière et de pénitence.
Que nos prières, nos supplications, nos privations obtiennent du Ciel que les responsables dans l’Église retournent à ses vraies et saintes traditions, seule solution pour que les institutions de l’Église revivent et refleurissent à nouveau.
Aimons à redire cette conclusion du “Te Deum” :
“In te Domine speravi, non confundar in aeternum” : “En vous, Seigneur, j’ai placé mon espoir, je ne serai jamais déçu.”
+ Marcel Lefebvre
Ancien Archevêque de Tulle
Fondateur de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X
Rickenbach, le 14 février 1982 Dimanche de la Sexagésime
Lettre à nos chers fidèles
à l’occasion du carême
C’était autrefois une excellente coutume que l’évêque du diocèse adressât une lettre à ses fidèles diocésains à l’approche du carême.
En effet, comme le dit l’Épître du 1er dimanche du carême : “Frères, nous vous exhortons à ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu… C’est maintenant le temps favorable, c’est maintenant le jour du salut” (2e Cor. 6,1 à 10).
Bien chers fidèles, lisez et relisez les notes qui, dans vos anciens missels, vous présentent le temps du carême. Elles vous rappelleront l’origine et la signification de ces quarante jours de prière et de jeûne, qui nous préparent à la Semaine Sainte, au grand mystère de la Croix pour arriver à la Résurrection.
L’Église veut nous entraîner à la pratique d’une vie chrétienne plus parfaite. Elle nous montre l’exemple du Christ et par le jeûne et la pénitence nous associe à ses souffrances pour nous donner part à sa rédemption.
Tout au long de cette “sainte quarantaine” elle nous rappelle que nous sommes des pécheurs, assaillis par la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l’orgueil de cette vie, elle met sur nos lèvres des supplications émouvantes : “Seigneur ne nous traite pas selon nos péchés, ne nous châtie pas selon nos fautes… hâte-toi, préviens-nous de tes miséricordes” (Trait, Mercredi des Cendres).
Bienheureux êtes-vous, chers fidèles, qui avez gardé l’esprit de foi et qui vous disposez à cette période de prière et de pénitence avec dévotion, persuadés que vous vous sanctifierez par l’assistance plus assidue à la Sainte Messe, par la communion fréquente, par le sacrement de pénitence, par le jeûne et l’abstinence, par l’aumône, par une plus grande pratique des vertus chrétiennes l’humilité, la douceur, la patience, la bonté, la mansuétude ; et, si possible par une sainte retraite, qui vous éloignera du péché, de l’attachement à ce monde pour trouver l’intimité de l’amour de Jésus et de Marie et ainsi transformer votre vie.
Mais pour croire à cette reviviscence de la grâce dans les âmes, il faut avoir non seulement la foi, mais l’esprit de foi, c’est-à-dire une foi vive animée de l’Esprit Saint, qui entraîne nos âmes dans la voie de la perfection, dans une charité toujours plus grande envers Dieu et envers le prochain.
Or nous constatons que l’esprit de foi qui croît et vit de la grâce du baptême a disparu dans les milieux les plus élevés de la hiérarchie, les principes qui orientent et dirigent l’esprit du pape et des évêques ne sont plus les principes de la foi, mais les principes de la raison désordonnée, comme ceux qui sont à l’origine du libéralisme protestant, du modernisme, de l’américanisme et du sillonisme, autant de principes qui ont été condamnés par le concile de Trente et tous les papes jusqu’à Pie XII inclusivement.
Les derniers papes ont rejeté l’héritage de vingt siècles de l’Église pour se faire les héritiers des libéraux et des modernistes. Tout ce qu’ils disent ou ce qu’ils font n’est que l’écho de ce qui a été dit et fait par ceux qui depuis quatre siècles sont imbus de ces faux principes. Assise est le fruit le plus parfait du catholicisme libéral condamné par tous les papes qui ont précédé Vatican II.
Nous nous trouvons donc affrontés à un monde ecclésiastique en pleine incohérence, en plein illogisme, cherchant des compromis entre la Vérité et l’erreur, le Bien et le mal, la Lumière et les ténèbres, Dieu et Bélial.
Cet ébranlement de la foi semble bien préparer l’Antéchrist, selon les prédictions de saint Paul aux Thessaloniciens et selon les commentaires des Pères de l’Église.
Lorsque Notre Seigneur décrit la fin des temps, et à Sa suite les apôtres dans leurs lettres, ils s’adressent à ceux qui demeureront fidèles en leur disant Vigilate, vigilate. Veillez et soyez prêts. “Ainsi donc, frères, dit saint Paul, demeurez fermes et gardez les enseignements que vous avez reçus…”
“Cependant le jour du Seigneur viendra comme un voleur, dit saint Pierre, dans sa deuxième épître, en ces jours les cieux passeront avec fracas… la terre sera consumée… Dans cette attente, bien aimés, faites tous vos efforts, afin d’être trouvés par Lui sans tache et irréprochables dans la paix”.
Que nos prières et nos jeûnes soient donc pour nous une source de sanctification, et une supplication pour le retour des pasteurs à la Vérité du Magistère traditionnel de l’Église pour l’honneur de Notre Seigneur, pour son règne universel et pour le règne de Marie, sa Sainte Mère.
+ Marcel LEFEBVRF
Arch. Evèque émérite de Tulle
Fondateur de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X
Ecône, le 25 janvier 1987,
en la fête de la Conversion de St Paul.
Consignes de Mgr Lefebvre
Mgr Lefebvre publia le 1er mai 1980 un recueil de règles et de facultés pour tous les prêtres de la Fraternité Saint Pie X. On y lisait les règles suivantes que son successeur immédiat fit disparaître :
Du jeûne et de l’abstinence
– Le jeûne est à observer : le Mercredi des Cendres, le Vendredi Saint, aux Vigiles de l’immaculée Conception et de Noël, aux Quatre-temps et aux vendredis de carême.
– L’abstinence les mêmes jours, plus les vendredis de Carême.
Nous conseillons vivement d’encourager les fidèles à observer l’abstinence tous les vendredis et de jeûner les vendredis de Carême, et s’ils le peuvent d’étendre le jeûne et l’abstinence à tout le Carême et aux Quatre-Temps.
Fin des consignes de Mgr Lefebvre édictées dans les « Ordonnances ».
Commandements de l’Église
Code de droit canonique traditionnel
Canon[2] 1251 § 1 La loi du jeûne prescrit qu’il ne soit fait qu’un repas par jour ; mais elle ne défend pas de prendre un peu de nourriture matin et soir, en observant toutefois la coutume approuvée des lieux, relativement à la quantité et à la qualité des aliments.
§ 2 Il n’est pas défendu de consommer viandes et poissons au même repas ; ni de remplacer la réfection du soir par celle de midi.
Canon 1252 § 1 L’abstinence seule est prescrite les vendredis de chaque semaine.
§ 2 A la fois le jeûne et l’abstinence sont prescrits le mercredi des Cendres, les vendredis et samedis de carême, les jours des Quatre-Temps ; les vigiles de la Pentecôte, de l’Assomption, de la Toussaint et de Noël. (Pie XII transféra le jeune et l’abstinence la vigile de l’Assomption à celle de l’Immaculée Conception.)
§ 3 Le jeûne seul est prescrit tous les autres jours du Carême.
§ 4 La loi de l’abstinence, ou de l’abstinence et du jeûne, ou du jeûne seul, cesse les dimanches et les fêtes de précepte, exceptées les fêtes qui tombent en Carême ; on n’anticipe pas les vigiles ; cette loi cesse aussi le Samedi Saint à partir de midi.
Canon 1254 § 1 Sont obligés par la loi de l’abstinence tous ceux qui ont atteint sept ans révolus.
§ 2 Par la loi du jeûne, ceux qui ont accompli leur vingt et unième année et ce jusqu’au commencement de leur soixantième.
___________________________________________
[1] Sa mémoire a trompé Mgr Lefebvre comme le montrent les commandements de l’Église énoncés dans le code de droit canonique et rapportés ci-dessus.
[2] « Canon » est un terme ecclésiastique qu’il faut traduire par « règle ».
Dom Guéranger
Les dons du Saint Esprit
Dom Guéranger
Les dons du Saint Esprit
Dans son Année Liturgique, Dom Guéranger profite de chacun des jours de l’Octave de la Pentecôte pour donner un cours traité sur les dons du Saint-Esprit. Il y donne des avis très en rapport avec les temps modernes que nous connaissons.
Seuls ceux qui seront attentifs à ne pas contrister le Saint-Esprit pourront tenir dans le chaos des hommes.
Voici son étude.
Sommaire
| LES DONS DU SAINT-ESPRIT |
| LE DON DE CRAINTE |
| LE DON DE PIÉTÉ |
| LE DON DE SCIENCE |
| LE DON DE FORCE |
| LE DON DE CONSEIL |
| LE DON D’INTELLIGENCE |
| LE DON DE SAGESSE |
LES DONS DU SAINT-ESPRIT
Nous devons exposer durant toute cette semaine les divines opérations du Saint-Esprit dans l’Église et dans l’âme du fidèle ; mais il est nécessaire d’anticiper dès aujourd’hui sur l’enseignement que nous aurons à présenter. Sept journées nous sont données pour étudier et connaître le Don suprême que le Père et le Fils ont daigné nous envoyer, et l’Esprit qui procède des deux se manifeste en sept manières dans les âmes. Il est donc juste que chacun des jours de cette heureuse semaine soit consacré à honorer et à recueillir ce septénaire de bienfaits par lequel doivent s’opérer notre salut et notre sanctification.
Les sept Dons du Saint-Esprit sont sept énergies qu’il daigne déposer dans nos âmes, lorsqu’il y pénètre par la grâce sanctifiante. Les grâces actuelles mettent en mouvement simultanément ou séparément ces puissances divinement infuses en nous, et le bien surnaturel et méritoire de la vie éternelle est produit avec l’acquiescement de notre volonté.
Le prophète Isaïe, conduit par l’inspiration divine, nous a fait connaître ces sept Dons dans le passage où décrivant l’opération de l’Esprit-Saint sur l’âme du Fils de Dieu fait homme, qu’il nous représente comme la fleur sortie de la branche virginale issue du tronc de Jessé, il nous dit : « Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur, l’Esprit de Sagesse et d’Intelligence, l’Esprit de Conseil et de Force, l’Esprit de Science et de Piété ; et l’Esprit de Crainte du Seigneur le remplira » [1].
Rien de plus mystérieux que ces paroles ; mais on sent que ce qu’elles expriment n’est pas une simple énumération des caractères du divin Esprit, mais bien la description des effets qu’il opère dans l’âme humaine. Ainsi l’a compris la tradition chrétienne énoncée dans les écrits des anciens Pères, et formulée par la théologie.
L’humanité sainte du Fils de Dieu incarné est le type surnaturel de la nôtre, et ce que l’Esprit-Saint a opère en elle pour la sanctifier doit en proportion avoir lieu en nous. Il a déposé dans le fils de Marie les sept énergies que décrit le Prophète ; les mêmes Dons en même nombre sont préparés à l’homme régénéré. On doit remarquer la progression qui se manifeste dans leur série. Isaïe énonce d’abord l’Esprit de Sagesse, et s’arrête en descendant à l’Esprit de Crainte de Dieu. La Sagesse est en effet, ainsi que nous le verrons, la plus haute des prérogatives à laquelle puisse être élevée l’âme humaine, tandis que la Crainte de Dieu, selon la profonde expression du Psalmiste, n’est que le commencement et l’ébauche de cette divine qualité. On comprend aisément que l’âme de Jésus appelée à contracter l’union personnelle avec le Verbe divin ait été traitée avec une dignité particulière, en sorte que le Don de la Sagesse ait dû être infus en elle d’une manière primordiale, et que le Don de la Crainte de Dieu, qualité nécessaire à une nature créée, n’ait été mis en elle que comme un complément.
Pour nous au contraire, fragiles et inconstants que nous sommes, la Crainte de Dieu est la base de tout l’édifice, et c’est par elle que nous nous élevons de degré en degré jusqu’à cette Sagesse qui unit à Dieu. C’est donc dans l’ordre inverse à celui qu’a posé Isaïe pour le Fils de Dieu incarné, que l’homme monte à la perfection au moyen des Dons de l’Esprit-Saint qui lui ont été conférés dans le Baptême, et qui lui sont rendus dans le sacrement de la réconciliation, s’il a eu le malheur de perdre la grâce sanctifiante parle péché mortel.
Admirons avec un profond respect l’auguste septénaire qui se trouve empreint dans toute l’œuvre de notre salut et de notre sanctification. Sept vertus rendent l’âme agréable à Dieu ; par ses sept Dons, l’Esprit-Saint la conduit à sa fin ; sept Sacrements lui communiquent les fruits de l’incarnation et de la rédemption de Jésus-Christ ; enfin, c’est après sept semaines écoulées depuis la Pâque, que le divin Esprit est envoyé sur la terre pour y établir et y consolider le règne de Dieu. Nous ne nous étonnerons pas après cela que Satan ait cherché à parodier sacrilègement l’œuvre divine, en lui opposant l’affreux septénaire des péchés capitaux, par lesquels il s’efforce de perdre l’homme que Dieu veut sauver.
LE DON DE CRAINTE
L’obstacle au bien en nous est l’orgueil. C’est l’orgueil qui nous porte à résister à Dieu, à mettre notre fin en nous-mêmes, en un mot à nous perdre. L’humilité seule peut nous sauver d’un si grand péril. Qui nous donnera l’humilité ? l’Esprit-Saint, en répandant en nous le Don de la Crainte de Dieu.
Ce sentiment repose sur l’idée que la foi nous donne de la majesté de Dieu, en présence duquel nous ne sommes que néant, de sa sainteté infinie, devant laquelle nous ne sommes qu’indignité et souillure, du jugement souverainement équitable qu’il doit exercer sur nous au sortir de cette vie, et du danger d’une chute toujours possible, si nous manquons à la grâce qui ne nous manque jamais, mais à laquelle nous pouvons résister.
Le salut de l’homme s’opère donc « dans la crainte et le tremblement », comme l’enseigne l’Apôtre [2] ; mais cette crainte, qui est un don de l’Esprit-Saint, n’est pas un sentiment grossier qui se bornerait à nous jeter dans l’épouvante à la pensée des châtiments éternels. Elle nous maintient dans la componction du cœur, quand bien même nos péchés seraient depuis longtemps pardonnes ; elle nous empêche d’oublier que nous sommes pécheurs, que nous devons tout à la miséricorde divine, et que nous ne sommes encore sauvés qu’en espérance [3].
Cette crainte de Dieu n’est donc pas une crainte servile ; elle devient au contraire la source des sentiments les plus délicats. Elle peut s’allier avec l’amour, n’étant plus qu’un sentiment filial qui redoute le péché à cause de l’outrage qu’il fait à Dieu. Inspirée par le respect de la majesté divine, parle sentiment de la sainteté infinie, elle met la créature à sa vraie place, et saint Paul nous enseigne qu’ainsi épurée, elle contribue à « l’achèvement de la sanctification » [4]. Aussi entendons-nous ce grand Apôtre, qui avait été ravi jusqu’au troisième ciel, confesser qu’il est rigoureux envers lui-même « afin de n’être pas réprouvé » [5].
L’esprit d’indépendance et de fausse liberté qui règne aujourd’hui contribue à rendre plus rare la crainte de Dieu, et c’est là une des plaies de notre temps. La familiarité avec Dieu tient trop souvent la place de cette disposition fondamentale de la vie chrétienne, et dès lors tout progrès s’arrête, l’illusion s’introduit dans l’âme, et les divins Sacrements, qui au moment d’un retour à Dieu avaient opéré avec tant de puissance, deviennent à peu près stériles. C’est que le Don de Crainte a été étouffé sous la vaine complaisance de l’âme en elle-même. L’humilité s’est éteinte ; un orgueil secret et universel est venu paralyser les mouvements de cette âme. Elle arrive, sans s’en douter, à ne plus connaître Dieu, par cela même qu’elle ne tremble plus devant lui.
Conservez donc en nous, ô divin Esprit, le Don de la Crainte de Dieu que vous avez répandu en nous dans notre baptême. Cette crainte salutaire assurera notre persévérance dans le bien, en arrêtant les progrès de l’esprit d’orgueil. Qu’elle soit donc comme un trait qui traverse notre âme de part en part, et qu’elle y reste toujours fixée comme notre sauvegarde. Qu’elle abaisse nos hauteurs, qu’elle nous arrache à la mollesse, en nous révélant sans cesse la grandeur et la sainteté de celui qui nous a créés et qui doit nous juger.
Nous savons, ô divin Esprit, que cette heureuse crainte n’étouffe pas l’amour ; loin de là, elle enlève les obstacles qui l’arrêteraient dans son développement. Les Puissances célestes voient et aiment avec ardeur le souverain Bien, elles en sont enivrées pour l’éternité ; cependant elles tremblent devant sa majesté redoutable, tremunt Potestates. Et nous, couverts des cicatrices du péché, remplis d’imperfections, exposés à mille pièges, obliges de limer contre tant d’ennemis, nous ne sentirions pas qu’il nous faut stimuler par une crainte forte, et en même temps filiale, notre volonté qui s’endort si aisément, notre esprit que tant de ténèbres assiègent ! Veillez sur votre œuvre, ô divin Esprit ! Préservez en nous le précieux don que vous avez daigné nous faire ; apprenez-nous à concilier la paix et la joie du cœur avec la crainte de Dieu, selon cet avertissement du Psalmiste : « Servez le Seigneur « avec crainte, et tressaillez de bonheur en tremblant devant lui » [6].
LE DON DE PIÉTÉ
Le don de Crainte de Dieu est destiné à guérir en nous la plaie de l’orgueil ; le don de Piété est répandu dans nos âmes par le Saint-Esprit pour combattre l’égoïsme, qui est l’une des mauvaises passions de l’homme déchu, et le second obstacle à son union avec Dieu. Le cœur du chrétien ne doit être ni froid ni indifférent ; il faut qu’il soit tendre et dévoué ; autrement il ne pourrait s’élever dans la voie à laquelle Dieu, qui est amour, a daigné l’appeler.
L’Esprit-Saint produit donc en l’homme le Don de Piété, en lui inspirant un retour filial vers son Créateur. « Vous avez reçu l’Esprit d’adoption, nous dit l’Apôtre, et c’est par cet Esprit que nous crions à Dieu : Père ! Père [7] ! » Cette disposition rend l’âme sensible à tout ce qui touche l’honneur de Dieu. Elle fait que l’homme nourrit en lui-même la componction de ses péchés, à la vue de l’infinie bonté qui a daigné le supporter et lui pardonner, à la pensée des souffrances et de la mort du Rédempteur.
L’âme initiée par le don de Piété désire constamment la gloire de Dieu ; elle voudrait amener tous les hommes à ses pieds, et les outrages qu’il reçoit lui sont particulièrement sensibles. Sa joie est de voir le progrès des âmes dans l’amour, et les dévouements que cet amour leur inspire pour celui qui est le souverain bien. Remplie d’une soumission filiale envers ce Père universel qui est aux cieux, elle est prête à toutes ses volontés. Elle se résigne de cœur à toutes les dispositions de sa Providence.
Sa foi est simple et vive. Elle se tient amoureusement soumise à l’Église, toujours prête à renoncer à ses idées les plus chères, si elles s’écartent en quelque chose de son enseignement ou de sa pratique, ayant une horreur instinctive de la nouveauté et de l’indépendance.
Ce dévouement à Dieu qu’inspire le don de Piété en unissant l’âme à son Créateur par l’affection filiale, l’unit d’une affection fraternelle à toutes les créatures, puisqu’elles sont l’œuvre de la puissance de Dieu et qu’elles sont à lui.
Au premier rang dans les affections du chrétien animé du don de Piété se placent les créatures glorifiées dont Dieu jouit éternellement, et qui jouissent de lui pour jamais. Il aime tendrement Marie, et il est jaloux de son honneur ; il vénère avec amour les saints ; il admire avec effusion le courage des martyrs, et les actes héroïques de vertu accomplis par les amis de Dieu ; il se délecte de leurs miracles, il honore religieusement leurs reliques sacrées.
Mais son affection n’est pas seulement pour les créatures couronnées au ciel ; celles qui sont encore ici-bas tiennent une large place dans son cœur. Le don de Piété lui fait trouver en elles Jésus lui-même. Sa bienveillance pour ses frères est universelle. Son cœur est disposé au pardon des injures, au support des imperfections d’autrui, à l’excuse pour les torts du prochain. Il est compatissant pour le pauvre, empressé auprès de l’infirme. Une douceur affectueuse révèle le fond de son cœur ; et dans ses rapports avec ses frères de la terre, on le voit toujours disposé à pleurer avec ceux qui pleurent, à se réjouir avec ceux qui sont dans la joie.
Telle est, ô divin Esprit, la disposition de ceux qui cultivent le don de Piété que vous avez versé dans leurs âmes. Par cet ineffable bienfait, vous neutralisez le triste égoïsme qui flétrirait leur cœur, vous les délivrez de cette sécheresse odieuse qui rend l’homme indifférent à ses frères, et vous fermez son âme à l’envie et à la haine. Pour cela il ne lui a fallu que cette piété filiale envers son Créateur ; elle a attendri son cœur, et ce cœur s’est fondu dans une vive affection pour tout ce qui est sorti des mains de Dieu. Faites fructifier en nous un si précieux don, ô divin Esprit ! Ne permettez pas qu’il soit étouffé par l’amour de nous-mêmes. Jésus nous a encouragés en nous disant que son Père céleste « fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants » [8] ; ne soutirez pas, divin Paraclet, qu’une si paternelle indulgence soit un exemple perdu pour nous, et daignez développer dans nos âmes ce germe de dévouement, de bienveillance et de compassion que vous y avez daigné placer au moment où vous en preniez possession par le saint Baptême.
LE DON DE SCIENCE
L’âme ayant été détachée du mal par la Crainte de Dieu et ouverte aux nobles affections par le don de Piété, éprouve le besoin de savoir par quel moyen elle évitera ce qui fait l’objet de sa crainte et pourra trouver ce qu’elle doit aimer. L’Esprit-Saint vient à son secours, et lui apporte ce qu’elle désire, en répandant en elle le Don de Science. Par ce don précieux la vérité lui apparaît, elle connaît ce que Dieu demande et ce qu’il reprouve, ce qu’elle doit rechercher et ce qu’elle doit fuir. Sans la science divine notre vue court risque de s’égarer, à cause des ténèbres qui trop souvent obscurcissent en tout ou en partie l’intelligence de l’homme. Ces ténèbres proviennent d’abord de notre propre fonds qui porte des traces trop réelles de la déchéance. Elles ont encore pour cause les préjugés et les maximes du monde qui faussent tous les jours les esprits que l’on croirait les plus droits. Enfin l’action de Satan, qui est le Prince des ténèbres, s’exerce en grande partie dans le but d’environner notre âme d’obscurités, ou de l’égarer à l’aide de fausses lueurs.
La foi qui nous a été infuse dans le baptême est la lumière de notre âme. Par le don de Science, l’Esprit-Saint fait produire à cette vertu des rayons assez vifs pour dissiper toutes nos ténèbres. Les doutes alors s’éclaircissent, l’erreur s’évanouit, et la vérité apparaît dans tout son éclat. On voit chaque chose dans son véritable jour, qui est le jour de la foi. On découvre les déplorables erreurs qui ont cours dans le monde, qui séduisent un si grand nombre d’âmes, et dont peut-être on a été soi-même longtemps la victime.
Le don de Science nous révèle la fin que Dieu s’est proposée dans la création, cette fin hors laquelle les êtres ne sauraient trouver ni le bien ni le repos. Il nous apprend l’usage que nous devons faire des créatures, qui nous ont été données non pour nous être un écueil, mais pour nous aider dans notre marche vers Dieu. Le secret de la vie nous étant ainsi manifesté, notre route devient sûre, nous n’hésitons plus, et nous nous sentons disposés à nous retirer de toute voie qui ne nous conduirait pas au but.
C’est cette Science, don de l’Esprit-Saint, que l’Apôtre a en vue lorsque, parlant aux chrétiens, il leur dit : « Autrefois vous étiez ténèbres ; maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur : marchez désormais comme les fils de la lumière » [9]. De là vient cette fermeté, cette assurance de la conduite chrétienne. L’expérience peut manquer quelquefois, et le monde s’émeut à la pensée des faux pas qui sont à redouter ; mais le monde a compté sans le don de Science. « Le Seigneur conduit le juste par les voies droites, et pour assurer ses pas il lui a donné la Science des saints » [10]. Chaque jour cette leçon est donnée. Le chrétien, au moyen de la lumière surnaturelle, échappe à tous les dangers, et s’il n’a pas l’expérience propre, il a l’expérience de Dieu.
Soyez béni, divin Esprit, pour cette lumière que vous répandez en nous, que vous y maintenez avec une si aimable persévérance. Ne permettez pas que nous en cherchions jamais une autre. Elle seule nous suffit ; hors d’elle il n’y a que ténèbres. Gardez-nous des tristes inconséquences auxquelles plusieurs se laissent aller imprudemment, acceptant un jour votre conduite, et le lendemain se livrant aux préjugés du monde ; menant une double vie qui ne satisfait ni le monde ni vous. Il nous faut donc l’amour de cette Science que vous nous avez donnée pour que nous fussions sauvés ; l’ennemi de nos âmes la jalouse en nous, cette science salutaire ; il voudrait y substituer ses ombres. Ne permettez pas, divin Esprit, qu’il réussisse dans son perfide dessein, et aidez-nous toujours à discerner ce qui est vrai de ce qui est faux, ce qui est juste de ce qui est injuste. Que, selon la parole de Jésus, notre œil soit simple, afin que tout notre corps, c’est-à-dire l’ensemble de nos actes, de nos désirs et de nos pensées, soit dans la lumière [11] ; et sauvez-nous, divin Esprit, de cet œil que Jésus appelle mauvais, et qui rend ténébreux le corps tout entier.
LE DON DE FORCE
Le don de Science nous a appris ce que nous devons faire et ce que nous devons éviter pour être conformes au dessein de Jésus-Christ notre divin chef. Il faut maintenant que l’Esprit-Saint établisse en nous un principe duquel nous puissions emprunter l’énergie qui devra nous soutenir dans la voie qu’il vient de nous montrer. Nous devons en effet compter sur des obstacles, et le grand nombre de ceux qui succombent suffit à nous convaincre du besoin que nous avons d’être aidés. Le secours que le divin Esprit nous communique est le Don de Force, par lequel, si nous sommes fidèles à l’employer, il nous sera possible et même aisé de triompher de tout ce qui pourrait arrêter notre marche.
Dans les difficultés et les épreuves de la vie, l’homme est tantôt porté à la faiblesse et à l’abattement, tantôt poussé par une ardeur naturelle qui a sa source dans le tempérament ou dans la vanité. Cette double disposition avancerait peu la victoire dans les combats que l’âme doit livrer pour son salut. L’Esprit-Saint apporte donc un élément nouveau, cette force surnaturelle qui lui est tellement propre que le Sauveur, instituant ses Sacrements, en a établi un qui a pour objet spécial de nous donner ce divin Esprit comme principe d’énergie. Il est hors de doute qu’ayant à lutter pendant cette vie contre le démon, le monde et nous-mêmes, il nous faut autre chose pour résister que la pusillanimité ou l’audace. Nous avons besoin d’un don qui modère en nous la peur, en même temps qu’il tempère la confiance que nous serions portés à mettre en nous-mêmes. L’homme ainsi modifié par le Saint-Esprit vaincra sûrement ; car la grâce suppléera en lui à la faiblesse de la nature, en même temps qu’elle en corrigera la fougue.
Deux nécessités se rencontrent dans la vie du chrétien : il lui faut savoir résister et savoir supporter. Que pourrait-il opposer aux tentations de Satan, si la Force du divin Esprit ne venait le couvrir d’une armure céleste et aguerrir son bras ? Le monde n’est-il pas aussi un adversaire terrible, si l’on considère le nombre des victimes qu’il fait chaque jour par la tyrannie de ses maximes et de ses prétentions ? Quelle ne doit pas être l’assistance du divin Esprit, lorsqu’il s’agit de rendre le chrétien invulnérable aux traits meurtriers qui font tant de ravages autour de lui ?
Les passions du cœur de l’homme ne sont pas un moindre obstacle à son salut et à sa sanctification : obstacle d’autant plus redoutable qu’il est plus intime. Il faut que l’Esprit-Saint transforme le cœur, qu’il l’entraîne même à se renoncer, lorsque la lumière céleste indique une autre voie que celle vers laquelle nous pousse l’amour et la recherche de nous-mêmes. Quelle Force divine ne faut-il pas pour « haïr jusqu’à sa propre vie », quand Jésus-Christ l’exige [12], quand il s’agit de faire le choix entre deux maîtres dont le service est incompatible [13] ? L’Esprit-Saint fait tous les jours de ces prodiges au moyen du don qu’il a répandu en nous, si nous ne méprisons pas ce don, si nous ne l’étouffons pas dans notre lâcheté ou dans notre imprudence. Il apprend au chrétien à dominer ses passions, à ne pas se laisser conduire par ces guides aveugles, à ne céder à ses instincts que lorsqu’ils sont conformes à l’ordre que Dieu a établi.
Quelquefois ce divin Esprit ne demande pas seulement que le chrétien résiste intérieurement aux ennemis de son âme ; il exige qu’il proteste ouvertement contre l’erreur et le mal, si le devoir d’état ou la position le réclament. C’est alors qu’il faut braver cette sorte d’impopularité qui s’attache parfois au chrétien, et qui ne doit pas le surprendre quand il se rappelle les paroles de l’Apôtre : « Si j’étais agréable aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ » [14]. Mais l’Esprit-Saint ne fait jamais défaut, et lorsqu’il rencontre une âme résolue à user de la Force divine dont il est la source, non seulement il lui assure le triomphe, mais il l’établit pour l’ordinaire dans cette paix pleine de douceur et de courage qu’apporte la victoire sur les passions.
Telle est la manière dont l’Esprit-Saint applique le don de Force au chrétien, lorsque celui-ci doit s’exercer à la résistance. Nous avons dit que ce précieux don apportait en même temps l’énergie nécessaire pour supporter les épreuves au prix desquelles est le salut. Il est des frayeurs qui glacent le courage et peuvent entraîner l’homme à sa perte. Le don de Force les dissipe ; il les remplace par un calme et une assurance qui déconcertent la nature. Voyez les martyrs, et non pas seulement un saint Maurice, chef de la légion Thébaine, accoutumé aux luttes du champ de bataille, mais ces Félicité, mère de sept enfants, ces Perpétue, noble dame de Carthage pour laquelle le monde n’avait que des faveurs ; ces Agnès, enfant de treize ans, et tant de milliers d’autres, et dites si le don de Force est stérile en sacrifices. Qu’est devenue la peur de la mort, de cette mort dont la seule pensée nous accable parfois ? Et ces généreuses offrandes de toute une vie immolée dans le renoncement et les privations, afin de trouver Jésus sans partage et de suivre ses traces de plus près ! Et tant d’existences voilées aux regards distraits et superficiels des hommes, existences dont l’élément est le sacrifice, où la sérénité n’est jamais vaincue par l’épreuve, où la croix toujours renaissante est toujours acceptée !
Quels trophées pour l’Esprit de Force ! Que de dévouements au devoir il sait produire ! Et si l’homme à lui seul est peu de chose, combien il grandit sous l’action de l’Esprit-Saint !
C’est lui encore qui aide le chrétien à braver la triste tentation du respect humain, l’élevant au-dessus des considérations mondaines qui dicteraient une autre conduite. C’est lui qui pousse l’homme à préférer au vain honneur du monde la joie de n’avoir pas violé le commandement de son Dieu. C’est cet Esprit de Force qui fait accepter les disgrâces de la fortune comme autant de desseins miséricordieux du ciel, qui soutient le courage du chrétien dans la perte si douloureuse d’êtres chéris, dans les souffrances physiques qui lui rendraient la vie à charge, s’il ne savait qu’elles sont des visites du Seigneur. C’est lui enfin, comme nous le lisons dans la Vie des saints, qui se sert des répugnances mêmes de la nature, pour provoquer ces actes héroïques où la créature humaine semble avoir franchi les limites de son être pour s’élever au rang des esprits impassibles et glorifiés.
Esprit de Force, soyez toujours plus en nous, et sauvez-nous de la mollesse de ce siècle. A aucune époque l’énergie des âmes n’a été plus affaiblie, l’esprit mondain plus triomphant, le sensualisme plus insolent, l’orgueil et l’indépendance plus prononcés. Savoir être fort contre soi-même, est une rareté qui excite l’étonnement dans ceux qui en sont témoins : tant les maximes de l’Évangile ont perdu de terrain ! Retenez-nous sur cette pente qui nous entraînerait comme tant d’autres, ô divin Esprit ! Souffrez que nous vous adressions en forme de demande les vœux que formait Paul pour les chrétiens d’Éphèse, et que nous osions réclamer de votre largesse « cette armure divine qui nous mettra en état de résister au jour mauvais et de demeurer parfaits en toutes choses. Ceignez nos reins de la vérité, couvrez-nous de la cuirasse de la justice, donnez à nos pieds l’Évangile de paix pour chaussure indestructible ; munissez-nous du bouclier de la foi, contre lequel viennent s’éteindre les traits enflammés de notre cruel ennemi. Placez sur notre tête le casque qui est l’espérance du salut, et dans notre main le glaive spirituel qui est la parole même de Dieu » [15], et à l’aide duquel, comme le Seigneur dans le désert, nous pouvons venir à bout de tous nos adversaires. Esprit de Force, faites qu’il en soit ainsi.
LE DON DE CONSEIL
Le don de Force dont nous avons reconnu la nécessité dans l’œuvre de la sanctification du chrétien, ne suffirait pas pour assurer ce grand résultat, si le divin Esprit n’avait pris soin de l’unir à un autre don qui vient à la suite et prévient tout danger. Ce nouveau bienfait consiste dans le Don de Conseil. La Force ne saurait être laissée à elle seule : il lui faut un élément qui la dirige. Le don de Science ne pourrait être cet élément, parce que s’il éclaire l’âme sur sa fin, et sur les règles générales de la conduite qu’elle doit tenir, il n’apporte pas une lumière suffisante sur les applications spéciales de la loi de Dieu et sur le gouvernement de la vie.
Dans les diverses situations où nous pouvons être placés, dans les résolutions que nous pouvons avoir à prendre, il est nécessaire que nous entendions la voix de l’Esprit-Saint, et c’est par le don de Conseil que cette voix divine arrive jusqu’à nous. C’est elle qui nous dit, si nous voulons l’écouter, ce que nous devons faire et ce que nous devons éviter, ce que nous devons dire et ce que nous devons taire, ce que nous pouvons conserver et ce à quoi nous devons renoncer. Par le don de Conseil, l’Esprit-Saint agit sur notre intelligence, de même qu’il agit sur notre volonté par le don de Force.
Ce don précieux s’applique à la vie entière ; car il nous faut sans cesse nous déterminer pour un parti ou pour l’autre, et ce nous est un grand sujet de reconnaissance envers l’Esprit divin, de penser qu’il ne nous laisse jamais à nous-mêmes, tant que nous sommes disposés à suivre la direction qu’il nous imprime. Que de pièges il peut nous faire éviter ! Que d’illusions il peut détruire en nous ! Que de réalités il nous découvre ! Mais pour ne pas perdre ses inspirations, il nous faut nous garder de l’entraînement naturel qui nous détermine trop souvent peut-être, de la témérité qui nous emporte au gré de la passion, de la précipitation qui nous sollicite de juger et d’agir, lors même que nous n’avons vu encore qu’un côté des choses, de l’insouciance enfin qui fait que nous nous décidons au hasard, dans la crainte de nous fatiguer par la recherche de ce qui serait le meilleur.
Le Saint-Esprit, par le don de Conseil, arrache l’homme à tous ces inconvénients. Il réforme la nature si souvent excessive, quand elle n’est pas apathique. Il tient l’âme attentive à ce qui est vrai, à ce qui est bon, à ce qui lui est vraiment avantageux. Il lui insinue cette vertu qui est le complément et comme l’assaisonnement de toutes les autres, nous voulons dire la discrétion dont il a le secret, et par laquelle les vertus se conservent, s’harmonisent et ne dégénèrent pas en défauts. Sous la direction du don de Conseil, le chrétien n’a rien à craindre ; l’Esprit-Saint prend sur lui la responsabilité de tout. Qu’importe donc que le monde blâme ou critique, qu’il s’étonne ou se scandalise ! Le monde se croit sage ; mais il n’a pas le don de Conseil. De là vient que souvent les résolutions prises sous son inspiration aboutissent à un but tout autre que celui qu’il s’était proposé. Et il en devait être ainsi ; car c’est à lui que le Seigneur a dit : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes voies ne sont pas vos voies » [16].
Appelons donc de toute l’ardeur de nos désirs le don divin qui nous préservera du danger de nous gouverner nous-mêmes ; mais comprenons que ce don n’habite que dans ceux qui l’estiment assez pour se renoncer en sa présence. Si l’Esprit-Saint nous trouve détachés des idées humaines, convaincus de notre fragilité, il daignera être notre Conseil ; de même que si nous étions sages à nos propres yeux, il retirerait sa lumière et nous laisserait à nous-mêmes.
Nous ne voulons pas qu’il en arrive ainsi pour nous, ô divin Esprit ! Nous savons trop par notre expérience qu’il ne nous est pas avantageux de courir les hasards de la prudence humaine, et nous abdiquons sincèrement devant vous les prétentions de notre esprit si prompt à s’éblouir et à se faire illusion. Conservez en nous et daignez y développer en toute liberté ce don ineffable que vous nous avez octroyé dans le Baptême : soyez pour toujours notre Conseil. « Faites-nous connaître vos voies, et enseignez-nous vos sentiers. Dirigez-nous dans la vérité et instruisez-nous ; car c’est de vous que nous viendra le salut, et c’est pour cela que nous nous attachons à votre conduite » [17]. Nous savons que nous serons jugés sur toutes nos œuvres et sur tous nos desseins ; mais nous savons aussi que nous n’avons rien à craindre tant que nous sommes fidèles à votre conduite. Nous serons donc attentifs « à écouter ce que dit en nous le Seigneur notre Dieu » [18], l’Esprit de Conseil, soit qu’il nous parle directement, soit qu’il nous renvoie à l’organe qu’il a voulu choisir pour nous. Soit donc béni Jésus qui nous a envoyé son Esprit pour être notre conducteur, et soit béni ce divin Esprit qui daigne nous assister toujours, et que nos résistances passées n’ont pas éloigné de nous !
LE DON D’INTELLIGENCE
Ce sixième Don de l’Esprit-Saint fait entrer l’âme dans une voie supérieure à celle où elle s’est exercée jusqu’ici. Les cinq premiers Dons tendent tous à l’action. La Crainte de Dieu remet l’homme à sa place en l’humiliant, la Piété ouvre son cœur aux affections divines, la Science lui fait discerner la voie du salut de la voie de perdition, la Force l’arme pour le combat, le Conseil le dirige dans ses pensées et dans ses œuvres ; il peut donc agir maintenant, et poursuivre sa route avec l’espoir d’arriver au terme. Mais la bonté du divin Esprit lui réserve encore d’autres faveurs. Il a résolu de le faire jouir dès ce monde d’un avant-goût de la félicité qu’il lui réserve dans l’autre vie. Ce sera le moyen d’affermir sa marche, d’animer son courage et de récompenser ses efforts. La voie de la contemplation lui sera donc désormais ouverte, et le divin Esprit l’y introduira au moyen de l’Intelligence.
A ce mot de contemplation, plusieurs personnes s’inquiéteront peut-être, persuadées à tort que l’élément qu’il signifie ne saurait se rencontrer que dans les conditions rares d’une vie passée dans la retraite et loin du commerce des hommes. C’est une grave et dangereuse erreur, et qui arrête trop souvent l’essor des âmes. La contemplation est l’état auquel est appelée, dans une certaine mesure, toute âme qui cherche Dieu. Elle ne consiste pas dans les phénomènes qu’il plaît à l’Esprit-Saint de manifester en certaines personnes privilégiées, et qu’il destine à prouver la réalité de la vie surnaturelle. Elle est simplement cette relation plus intime qui s’établit entre Dieu et l’âme qui lui est fidèle dans l’action ; à cette âme, si elle n’y met obstacle, sont réservées deux faveurs, dont la première est le don d’Intelligence qui consiste dans l’illumination de l’esprit éclairé désormais d’une lumière supérieure.
Cette lumière n’enlève pas la foi, mais elle éclaircit l’œil de l’âme en la fortifiant, et lui donne une vue plus étendue sur les choses divines. Beaucoup de nuages s’effacent, qui provenaient de la faiblesse et de la grossièreté de l’âme non initiée encore. La beauté pleine de charme des mystères que 1’on ne sentait que vaguement se révèle, d’ineffables harmonies que l’on ne soupçonnait pas apparaissent. Ce n’est pas la vue face à face réservée pour le jour éternel ; mais ce n’est déjà plus cette faible lueur qui dirigeait les pas. Un ensemble d’analogies, de convenances, qui se montrent successivement à l’œil de l’esprit, apportent une certitude pleine de douceur. L’âme se dilate à ces clartés qui enrichissent la foi, accroissent l’espérance et développent l’amour. Tout lui semble nouveau ; et quand elle regarde derrière elle, elle compare et voit clairement que la vérité, toujours la même, est maintenant saisie par elle d’une manière incomparablement plus complète.
Le récit des Évangiles l’impressionne davantage ; elle trouve une saveur inconnue pour elle jusqu’alors dans les paroles du Sauveur. Elle comprend mieux le but qu’il s’est proposé dans l’institution de ses Sacrements. La sainte Liturgie l’émeut par ses formules si augustes et ses rites si profonds. La lecture de la Vie des Saints l’attire, rien ne l’étonne dans leurs sentiments et leurs actes ; elle goûte leurs écrits plus que tous les autres, et elle ressent un accroissement de bien-être spirituel en traitant avec ces amis de Dieu. Entourée de devoirs de toute nature, le flambeau divin la guide pour satisfaire à chacun. Les vertus si diverses qu’elle doit pratiquer se concilient dans sa conduite ; l’une n’est jamais sacrifiée à l’autre, parce qu’elle voit l’harmonie qui doit régner entre elles. Elle est loin du scrupule comme du relâchement, et toujours attentive a réparer aussitôt les pertes qu’elle a pu faire.
Quelquefois même le divin Esprit l’instruit par une parole intérieure que son âme entend, et qui éclaire sa situation d’un nouveau jour.
Désormais le monde et ses vaines erreurs sont appréciés par elle pour ce qu’ils sont, et l’âme se purifie du reste d’attache et de complaisance qu’elle pouvait encore conserver pour eux. Ce qui n’a de grandeur et de beautés que selon la nature, paraît chétif et misérable à cet œil que l’Esprit-Saint a ouvert aux grandeurs et aux beautés divines et éternelles. Un seul côté rachète à ses yeux ce monde extérieur qui fait illusion à l’homme charnel : c’est que la créature visible, qui porte la trace de la beauté de Dieu, est susceptible de servir à la gloire de son auteur. L’âme apprend à user d’elle avec action de grâces, la rendant surnaturelle, glorifiant avec le Roi-Prophète celui qui a empreint les traits de sa beauté dans cette multitude d’êtres qui servent si souvent à la perte de l’homme, tandis qu’ils sont appelés à devenir les degrés qui le conduiraient à Dieu.
Le don d’Intelligence répand aussi dans l’âme la connaissance de sa propre voie. Il lui fait comprendre combien ont été sages et miséricordieux les desseins d’en haut qui l’ont parfois brisée et transportée là où elle ne comptait pas aller. Elle voit que si elle eût été maîtresse de disposer elle-même son existence, elle eût manqué son but, et que Dieu l’a fait arriver, en lui cachant d’abord les desseins de sa paternelle Sagesse. Maintenant elle est heureuse, car elle jouit de la paix, et son cœur n’a pas assez d’actions de grâces pour remercier Dieu qui l’a conduite au terme sans la consulter. S’il arrive qu’elle soit appelée à donner des conseils, à exercer une direction par devoir ou par le motif de la charité, on peut se confier en elle ; le don d’Intelligence l’éclairé pour les autres comme pour elle-même. Elle ne s’ingère pas cependant à poursuivre de ses leçons ceux qui ne les lui demandent pas ; mais si elle est interrogée, elle répond, et ses réponses sont lumineuses comme le flambeau qui l’éclairé.
Tel est le don d’Intelligence, véritable illumination de l’âme chrétienne, et qui se fait sentir à elle en proportion de sa fidélité à user des autres dons. Celui-ci se conserve par l’humilité, la modération des désirs et le recueillement intérieur. Une conduite dissipée en arrêterait le développement et pourrait même l’étouffer. Dans une vie occupée et remplie par des devoirs, au sein même de distractions obligées auxquelles l’âme se prête sans s’y livrer, cette âme fidèle peut se conserver recueillie. Qu’elle soit donc simple, qu’elle soit petite à ses propres yeux, et ce que Dieu cache aux superbes et révèle aux petits [19] lui sera manifesté et demeurera en elle.
Nul doute qu’un tel don ne soit d’un secours immense pour le salut et la sanctification de l’âme. Nous devons donc l’implorer du divin Esprit avec toute l’ardeur de nos désirs, en demeurant convaincus que nous l’atteindrons plus sûrement par l’élan de notre cœur que par l’effort de notre esprit. C’est dans l’intelligence, il est vrai, que se répand la lumière divine qui est l’objet de ce don ; mais son effusion provient surtout de la volonté échauffée du feu de la charité, selon la parole d’Isaïe : « Croyez, et vous aurez l’intelligence » [20]. Adressons-nous à l’Esprit-Saint, et nous servant des paroles de David, disons-lui : « Ouvrez nos yeux, et nous contemplerons les merveilles de vos préceptes ; donnez-nous l’intelligence, et nous aurons la vie » [21]. Instruits par l’Apôtre, nous exposerons notre demande d’une manière plus pressante encore, en nous appropriant la prière qu’il adresse au Père céleste en faveur des fidèles d’Éphèse, lorsqu’il implore pour eux « l’Esprit de Sagesse et de révélation par lequel on connaît Dieu, les yeux illuminés du cœur qui découvrent l’objet de notre espérance et les richesses du glorieux héritage que Dieu s’est préparé dans ses saints » [22].
LE DON DE SAGESSE
La seconde faveur qu’a destinée le divin Esprit à l’âme qui lui est fidèle dans l’action, est le don de Sagesse, supérieur encore à celui de l’Intelligence. Il est lié cependant à ce dernier, en ce sens que l’objet montré dans l’Intelligence est goûté, et possédé dans le don de Sagesse. Le Psalmiste, invitant l’homme à s’approcher de Dieu, lui recommande la saveur du souverain bien. « Goûtez, dit-il, et expérimentez que le Seigneur est rempli de douceur » [23]. La sainte Église, au jour même de la Pentecôte, demande à Dieu pour nous la faveur de goûter le bien, recta sapere, parce que l’union de l’âme avec Dieu est plutôt l’expérimentation par le goût qu’une vue qui serait incompatible avec notre état présent. La lumière donnée par le don d’Intelligence n’est pas immédiate, elle réjouit vivement l’âme, et dirige son sens vers la vérité ; mais elle tend à se compléter par le don de Sagesse qui est comme sa fin.
L’Intelligence est donc illumination, et la Sagesse est union. Or, l’union avec le souverain bien s’accomplit par la volonté, c’est-à-dire par l’amour qui réside dans la volonté. Nous remarquons cette progression dans les hiérarchies angéliques. Le Chérubin étincelle d’intelligence, mais au-dessus de lui encore est le Séraphin embrasé. L’amour est ardent chez le Chérubin, de même que l’intelligence éclaire de sa vive lumière le Séraphin ; mais l’un est différencié de l’autre par la qualité prédominante, et le plus élevé est celui qui atteint le plus intimement la divinité par l’amour, celui qui goûte le souverain bien.
Le septième don est décoré du beau nom de Sagesse, et ce nom lui vient de l’éternelle Sagesse à laquelle il tend à s’assimiler par l’ardeur de l’affection. Cette Sagesse incréée, qui daigne se laisser goûter par l’homme dans cette vallée de larmes, est le Verbe divin, celui-là même que l’Apôtre appelle a la splendeur de la gloire du « Père et la forme de sa substance » [24]. C’est lui qui nous a envoyé l’Esprit pour nous sanctifier et nous ramener à lui, en sorte que l’opération la plus élevée de ce divin Esprit est de procurer notre union avec celui qui, étant Dieu, s’est fait chair et s’est rendu pour nous obéissant jusqu’à la mort et à la mort de la croix [25]. Par les mystères accomplis dans son humanité, Jésus nous a fait pénétrer jusqu’à sa divinité ; par la foi éclairée de l’Intelligence surnaturelle, « nous voyons sa gloire qui est celle du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité » [26] ; et de même qu’il s’est fait participant de notre humble nature humaine, il se donne dès ce monde à goûter, lui Sagesse incréée, à cette Sagesse créée que l’Esprit-Saint forme en nous comme le plus sublime de ses dons.
Heureux donc celui en qui règne cette précieuse Sagesse qui révèle à l’âme la saveur de Dieu et de ce qui est de Dieu ! « L’homme animal, nous dit l’Apôtre, est privé de ce goût qui perçoit ce qui vient de l’Esprit de Dieu » [27] pour jouir de ce don, il lui faudrait devenir spirituel, se prêter docilement au désir de l’Esprit, et il arriverait comme d’autres qui après avoir été ainsi que lui esclaves de la vie charnelle, en ont été affranchis par la docilité à l’égard de l’Esprit divin qui les a cherchés et qui les a retrouvés. L’homme moins grossier, mais livré à l’esprit du monde, est également impuissant à comprendre ce qui fait l’objet du don de Sagesse et ce que révèle le don d’Intelligence. Il juge ceux qui ont reçu ces dons, et il les blâme ; heureux s’il ne les traverse pas, s’il ne les poursuit pas ! Jésus nous le dit expressément : « Le monde ne peut recevoir « l’Esprit de Vérité, parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas » [28] Que ceux-là donc qui ont le bonheur de désirer le bien suprême, sachent qu’il leur faut être entièrement dégagés de l’esprit profane qui est l’ennemi personnel de l’Esprit de Dieu. Affranchis de sa chaîne, ils pourront s’élever jusqu’à la Sagesse.
Le propre de ce don est de procurer une grande vigueur à l’âme et de fortifier ses puissances. Toute la vie en est comme assainie, ainsi qu’il arrive à ceux qui font usage d’aliments qui leur conviennent. Il n’y a plus de contradiction entre Dieu et l’âme, et c’est pour cette raison que l’union est rendue facile. « Où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté, » dit l’Apôtre [29]. Tout devient aisé pour l’âme, sous l’action de l’Esprit de Sagesse. Les choses dures à la nature, loin d’étonner, semblent douces, et le cœur ne s’effraye plus autant de la souffrance. Non seulement on peut dire que Dieu n’est pas loin d’une âme que l’Esprit-Saint a mise dans cette disposition ; il est visible qu’elle lui est unie. Qu’elle veille cependant sur l’humilité ; car l’orgueil peut encore monter jusqu’à elle, et sa chute serait d’autant plus profonde que son élévation est plus grande.
Insistons auprès du divin Esprit, et prions-le de ne pas nous refuser cette précieuse Sagesse qui nous conduira à Jésus, la Sagesse infinie. Un sage de l’ancienne loi aspirait déjà à cette faveur, quand il écrivait ces paroles dont le chrétien seul a l’intelligence parfaite : « J’ai désiré, disait-il, et l’Intelligence m’a été donnée ; j’ai prié, et l’Esprit de Sagesse est venu en moi » [30]. Il faut donc demander ce don avec instance. Dans la nouvelle Alliance, l’Apôtre saint Jacques nous y invite par ses exhortations les plus pressantes. « Si quelqu’un de vous, dit-il, veut avoir la Sagesse, qu’il la demande à Dieu qui donne à tous avec tant de largesse et qui ne reproche pas ses dons ; qu’il demande avec foi, et qu’il n’hésite pas » [31]. Nous osons prendre pour nous cette invitation de l’Apôtre, ô divin Esprit, et nous vous disons : O vous qui procédez de la Puissance et de la Sagesse, donnez-nous la Sagesse. Celui qui est la Sagesse vous a envoyé vers nous pour nous réunir à lui. Enlevez-nous à nous-mêmes, et unissez-nous à celui qui s’est uni à notre faible nature. Moyen sacré de l’unité, soyez le lien qui nous unira pour jamais à Jésus, et celui qui est la Puissance et le Père nous adoptera « pour ses héritiers et pour les cohéritiers de son Fils » [32].
[1] Isai. XI, 2, 3.
[2] Philip, II, 12.
[3] Rom. VIII, 24.
[4] II Cor. VII, 1.
[5] I Cor. IX, 27.
[6] Psalm. II, 11.
[7] Rom. VIII, 15.
[8] Matth. V, 45.
[9] Eph. V, 8.
[10] Sap. X, 10.
[11] Matth. VI, 23.
[12] Johan. XII, 25.
[13] Matth. VI, 24.
[14] Gal. I, 10.
[15] Eph. VI, II-17.
[16] Isai. LV, 8.
[17] Psalm. CXVIII.
[18] Psalm. LXXXIV, 9.
[19] Luc. X, 21.
[20] Isai. VI, 9, cité ainsi par les Pères grecs et latins d’après les Septante.
[21] Psalm. CXVIII.
[22] Eph. I, 17-18.
[23] Psalm. XXXIII, 9.
[24] Heb. I, 3.
[25] Philip, II, 8.
[26] Johan. I, 14.
[27] I Cor. II, 14.
[28] Johan. XIV, 17.
[29] II Cor. III, 17.
[30] Sap. VII, 7.
[31] Jac. I, 5.
[32] Rom. VIII, 17.
Textes fondamentaux
Un de mes professeurs de séminaire nous proclamait : « Si vous ne lisez pas, vous finirez par trahir ! » Voici donc, pour ne pas trahir, quelques textes fondamentaux dont je vous conseille vivement la lecture. mais, comme tout le site a pour objet de vous former pour demeurer fidèles dans les épreuves de l’Église. Alors, le meilleur, c’est que vous alliez voir le contenu du site où vous trouverez des livres, des textes et documents, de l’audio, les évêques fidèles…
Catéchisme et Magistère
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- Catéchisme du concile de Trente
- Catéchisme de saint Pie X
- Les indulgences
- Lettre sur le Sillon par saint Pie X, sur la “démocratie chrétienne”
- Condamnation de Luther
- Condamnation de la « démocratie chrétienne » par saint Pie X
- Saint Vincent de Lérins donne les critères pour reconnaitre la Tradition (Commonitorium)
- et bien d’autres textes encore
Vie chrétienne
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- Intronisation du Sacré Coeur dans les familles
- Sous le regard de Dieu, par dom Belorgey.
- Traité de l’Oraison, par Dom de Monléon.
- Lettre aux Amis de la Croix, par St Louis-Marie Grignion de Montfort
- Mgr Lefebvre recommande le jeûne
- Pratique de l’amour envers Jésus-Christ, par saint Alphonse de Liguori
- La Passion de Jésus-Christ, par saint Alphonse de Liguori, fichiers audio
- Textes et méditations de Louise de France, fille de Louis XV et carmélite
- Conduite pour passer saintement le carême, par le Père Avrillon
- Conduite pour passer saintement le temps de l’Avent par le Père Avrillon
- et bien d’autres textes et documents
Le combat chrétien
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- Nécessité de l’élite pour l’avenir de la foi
Conférence de M. l’abbé Pivert en vidéo - Le chevalier au service du Christ-Roi, par Mgr Lefebvre
Principes qui engagent toute la vie et l’activité du chevalier - Dans sa prédication, le Christ aurait-il dû éviter de heurter ?
- Alerte ! Les pièges que nous nous tendons à nous-mêmes
- L’Église et les persécutions
- Polémique et charité par l’abbé Berto
- et bien d’autres textes et documents
Les évêques fidèles
De nombreuses analyses, etc.
Saint Louis-Marie
Grignion de Montfort
Lettre aux Amis de la Croix
Puisque la divine Croix me cache et m’interdit la parole, il ne m’est pas possible, et je ne désire pas même de vous parler, pour vous ouvrir les sentiments de mon cœur sur l’excellence et les pratiques divines de votre union dans la Croix adorable de Jésus-Christ. Cependant, aujourd’hui, dernier jour de ma retraite, je sors, pour ainsi dire, de l’attrait de mon intérieur, afin de former sur ce papier quelques légers traits de la Croix, pour en percer vos bons cœurs. Plût à Dieu qu’il ne fallût, pour les aiguiser, que le sang de mes veines, au lieu de l’encre de ma plume ! Mais, hélas ! quand il serait nécessaire, il est trop criminel. Que l’Esprit donc du Dieu vivant soit comme la vie, la force et la teneur de cette lettre ; que son onction soit comme l’encre de mon écritoire ; que la divine Croix soit ma plume, et que votre cœur soit mon papier !
Excellence de l’union des amis de la Croix
Vous êtes unis ensemble, Amis de la Croix, comme autant de soldats crucifiés, pour combattre le monde ; non en fuyant comme les religieux et les religieuses, de peur d’être vaincus ; mais comme de vaillants et braves guerriers sur le champ de bataille, sans lâcher le pied et sans tourner le dos. Courage ! Combattez vaillamment ! Unissez-vous fortement de l’union des esprits et des cœurs, infiniment plus forte et plus terrible au monde et à l’enfer que ne le sont aux ennemis de l’État les forces extérieures d’un royaume bien uni. Les démons s’unissent pour vous perdre, unissez-vous pour les terrasser. Les avares s’unissent pour trafiquer et gagner de l’or et de l’argent, unissez-vous pour conquérir les trésors de l’éternité, renfermés dans la Croix. Les libertins s’unissent pour se divertir ; unissez-vous pour souffrir.
Grandeur du nom d’ami de la Croix
Vous vous appelez “Amis de la Croix”. Que ce nom est grand ! Je vous avoue que j’en suis charmé et ébloui. Il est plus brillant que le soleil, plus élevé que les cieux, plus glorieux et plus pompeux que les titres les plus magnifiques des rois et des empereurs. C’est le grand nom de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme tout ensemble : c’est le nom sans équivoque d’un chrétien.
Mais, si je suis ravi de son éclat, je ne suis pas moins épouvanté de son poids. Que d’obligations indispensables et difficiles renfermées en ce nom et exprimées par ces paroles du Saint-Esprit : “Genus electum, regale sacerdotium, gens sancta, populus aquisitionis, Vous êtes la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, un peuple acquis”. Un Ami de la Croix est un homme choisi de Dieu, entre dix mille qui vivent selon les sens et la seule raison, pour être un homme tout divin, élevé au-dessus de la raison, et tout opposé aux sens par une vie et une lumière de pure foi et un amour ardent pour la Croix. Un Ami de la Croix est un roi tout-puissant, et un héros triomphant du démon, du monde et de la chair dans leurs trois concupiscences. Par l’amour des humiliations, il terrasse l’orgueil de Satan ; par l’amour de la pauvreté, il triomphe de l’avarice du monde ; par l’amour de la douleur, il amortit la sensualité de la chair. Un Ami de la Croix est un homme saint et séparé de tout le visible, dont le cœur est élevé au-dessus de tout ce qui est caduc et périssable, et dont la conversation est dans les cieux, qui passe sur la terre comme un étranger et un pèlerin et qui, sans y donner son cœur, la regarde de l’œil gauche avec indifférence, et la foule de ses pieds avec mépris. Un Ami de la Croix est une illustre conquête de Jésus- Christ crucifié sur le Calvaire, en union de sa sainte Mère ; c’est un Benoni ou Benjamin, fils de la douleur et de la droite, enfanté dans son cœur douloureux, venu au monde par son côté droit percé, et tout empourpré de son sang. Tenant de son extraction sanglante, il ne respire que croix, que sang et que mort au monde, à la chair et au péché, pour être tout caché ici-bas avec Jésus-Christ en Dieu. Enfin, un parfait Ami de la Croix est un vrai porte-Christ ou plutôt un Jésus-Christ, en sorte qu’il peut dire avec vérité : “Vivo, jam non ego, vivit vero in me Christus : Je vis ; non, je ne vis plus, mais Jésus-Christ vit en moi”.
Êtes-vous par vos actions, mes chers Amis de la Croix, tels que votre grand nom signifie ? Ou du moins avez-vous un vrai désir et une volonté véritable de le devenir avec la grâce de Dieu, à l’ombre de la Croix du Calvaire et de Notre- Dame de Pitié ? Prenez-vous les moyens nécessaires pour cet effet ? Êtes-vous entrés dans la vraie voie de la vie, qui est la voie étroite et épineuse du Calvaire ? N’êtes-vous pas, sans y penser, dans la voie large du monde, qui est la voie de la perdition ? Savez-vous bien qu’il y a une voie qui paraît droite et sûre à l’homme, et qui conduit à la mort ?
Distinguez-vous bien la voix de Dieu et de sa grâce d’avec celle du monde et de la nature ? Entendez-vous bien la voix de Dieu notre bon Père qui, après avoir donné sa triple malédiction à tous ceux qui suivent les concupiscences du monde : “væ, væ, væ habitantibus in terra”, vous crie amoureusement, en vous tendant les bras : “Separamini, popule meus” : Séparez-vous, mon peuple choisi, chers Amis de la Croix de mon Fils ; séparez-vous des mondains, maudits de ma Majesté, excommuniés de mon Fils et condamnés de mon Saint-Esprit. Prenez garde de vous asseoir dans leur chaire tout empestée, n’allez point dans leurs conseils, ne vous arrêtez pas même dans leur chemin. Fuyez du milieu de la grande et infâme Babylone ; n’écoutez que la voix et ne suivez que les traces de mon Fils bien-aimé, que je vous ai donné pour être votre voie, votre vérité, votre vie et votre modèle : “Ipsum audite”. L’écoutez-vous, cet aimable Jésus, qui vous crie, chargé de sa Croix : “Venite post me : venez après moi” ; celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres ; “confidite, ego vinci mundum : confiez-vous, j’ai vaincu le monde ?”
Les deux partis
Voilà, mes chers Confrères, voilà deux partis qui se présentent tous les jours : celui de Jésus-Christ et celui du monde. Celui de notre aimable Sauveur est à droite, en montant, dans un chemin étroit et rétréci plus que jamais par la corruption du monde. Ce bon Maître y est en tête, marchant pieds nus, la tête couronnée d’épines, le corps tout ensanglanté, et chargé d’une lourde Croix. Il n’y a qu’une poignée de gens, mais des plus vaillants, à le suivre, parce qu’on n’entend pas sa voix si délicate au milieu du tumulte du monde ; ou on n’a pas le courage de le suivre dans sa pauvreté, ses douleurs, ses humiliations et ses autres croix qu’il faut nécessairement porter à son service tous les jours de la vie.
À gauche est le parti du monde ou du démon, lequel est le plus nombreux, le plus magnifique et le plus brillant, du moins en apparence. Tout le plus beau monde y court ; on y fait presse, quoique les chemins soient larges, et plus élargis que jamais par la multitude qui y passe comme des torrents ; ils sont jonchés de fleurs, bordés de plaisirs et de jeux, couverts d’or et d’argent.
À droite, le petit troupeau qui suit Jésus-Christ ne parle que de larmes, de pénitences, d’oraisons et de mépris du monde ; on entend continuellement ces paroles entrecoupées de sanglots : « Souffrons, pleurons, jeûnons, prions, cachons-nous, humilions-nous, appauvrissons-nous, mortifions-nous ; car celui qui n’a pas l’esprit de Jésus-Christ, qui est un esprit de croix, n’est point à lui ; ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec leurs concupiscences ; il faut être conforme à l’image de Jésus-Christ ou être damné. Courage ! s’écrient-ils, courage ! Si Dieu est pour nous, en nous et devant nous, qui sera contre nous ? Celui qui est en nous est plus fort que celui qui est dans le monde. Le serviteur n’est pas plus que le maître. Un moment d’une légère tribulation produit un poids éternel de gloire. Il y a moins d’élus qu’on ne pense. Il n’y a que des courageux et violents qui ravissent le ciel de vive force ; personne n’y sera couronné que celui qui aura combattu légitimement selon l’Évangile, et non pas selon la mode. Combattons donc avec force, courons bien vite afin que nous atteignions le but, afin que nous gagnions la couronne !”Voilà une partie des paroles divines dont les Amis de la Croix s’animent mutuellement.
Les mondains, au contraire, pour s’animer à persévérer dans leur malice sans scrupule, crient tous les jours : “La vie, la vie ! la paix, la paix ! la joie, la joie ! Mangeons, buvons, chantons, dansons, jouons ! Dieu est bon, Dieu ne nous a pas faits pour nous damner ; Dieu ne défend pas de se divertir ; nous ne serons pas damnés pour cela ; point de scrupule ! non moriemini, etc.”
Souvenez-vous, mes chers Confrères, que notre bon Jésus vous regarde à présent, et vous dit à chacun en particulier : “Voilà que quasi tout le monde m’abandonne dans le chemin royal de la Croix. Les idolâtres aveugles se moquent de ma Croix comme d’une folie, les Juifs obstinés s’en scandalisent comme d’un objet d’horreur ; les hérétiques la brisent et l’abattent comme une chose digne de mépris. Mais, ce que je ne puis dire que les larmes aux yeux et le cœur percé de douleur, mes enfants que j’ai élevés dans mon sein et que j’ai instruits en mon école, mes membres que j’ai animés de mon esprit, m’ont abandonné et méprisé, en devenant les ennemis de ma Croix ! – Numquid et vos vultis abire ? Voulez-vous point aussi, vous autres, m’abandonner, en fuyant ma Croix, comme les mondains, qui sont en cela autant d’antéchrists : antichristi multi ? Voulez-vous, afin de vous conformer à ce siècle présent, mépriser la pauvreté de ma Croix, pour courir après les richesses ; éviter la douleur de ma Croix, pour rechercher les plaisirs, haïr les humiliations de ma Croix, pour ambitionner les honneurs ? J’ai beaucoup d’amis en apparence, qui protestent qu’ils m’aiment et qui, dans le fond, me haïssent, parce qu’ils n’aiment pas ma Croix ; beaucoup d’amis de ma table, et très peu de ma Croix.”
À cet appel amoureux de Jésus, élevons-nous au-dessus de nous-mêmes ; ne nous laissons pas séduire par nos sens, comme Ève ; ne regardons que l’auteur et le consommateur de notre foi, Jésus crucifié ; fuyons la corruption de la concupiscence du monde corrompu ; aimons Jésus-Christ de la belle manière, c’est-à-dire au travers de toutes sortes de croix. Méditons bien ces admirables paroles de notre aimable Maître, qui renferment tout la perfection de la vie chrétienne : “Si quis vult venire post me, abneget semetipsun, et tollat crucem suam, et sequatur me !, Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce à soi-même, qu’il porte sa croix et qu’il me suive !”
Pratiques de la perfection chrétienne
Toute la perfection chrétienne, en effet, consiste : 1 à vouloir devenir un saint : “Si quelqu’un veut venir après moi” ; 2 à s’abstenir : “qu’il renonce à soi-même” ; 3 à souffrir : “qu’il porte sa croix” ; 4 à agir : “et qu’il me suive” !
« Si quelqu’un veut venir après moi »
“Si quis”, si quelqu’un ; “quelqu’un”, et non pas “quelques-uns”, pour marquer le petit nombre des élus qui veulent se conformer à Jésus-Christ crucifié, en portant leur croix. Il est si petit, si petit, que, si nous le connaissions, nous nous en pâmerions de douleur. Il est si petit, qu’à peine parmi dix mille y en a-t-il un, comme il a été révélé à plusieurs saints, entre autres à saint Siméon Stylite, selon que le rapporte le saint abbé Nil, après saint Éphrem et quelques autres. Il est si petit, que, si Dieu voulait les assembler, il leur crierait, comme il fit autrefois par la bouche d’un prophète : “Congregamini unus et unus”, assemblez-vous un à un, un de cette province, un de ce royaume.
“Si quis vult”, si quelqu’un a une vraie volonté, une volonté entière et déterminée, non par la nature, la coutume, l’amour-propre, l’intérêt ou le respect humain, mais par une grâce toute victorieuse du Saint-Esprit, qui ne se donne pas à tout le monde : “non omnibus datum est nosse mysterium”. La connaissance du mystère de la Croix, dans la pratique, n’est donnée qu’à peu de gens. Il faut qu’un homme, pour monter sur le Calvaire et s’y laisser mettre en croix avec Jésus, au milieu de son propre pays, soit un courageux, un héros, un déterminé, un homme élevé en Dieu, qui fasse litière du monde et de l’enfer, de son corps et de sa propre volonté, un déterminé à tout quitter, à tout entreprendre et tout souffrir pour Jésus-Christ. Sachez, chers Amis de la Croix, que ceux parmi vous qui n’ont pas cette détermination ne marchent que d’un pied, ne volent que d’une aile, et ne sont pas dignes d’être parmi vous, parce qu’ils ne sont pas dignes d’être nommés Amis de la Croix, qu’il faut aimer avec Jésus-Christ “corde magno et animo volenti”. Il ne faut qu’une demi-volonté de cette manière pour gâter tout le troupeau, comme une brebis galeuse. S’il y en a déjà quelqu’une entrée, par la mauvaise porte du monde, dans votre bergerie, au nom de Jésus-Christ crucifié, qu’on la chasse comme une louve entrée parmi les brebis !
“Si quis vult post me venire”, si quelqu’un veut venir après moi, qui me suis si humilié et si anéanti, que je suis devenu plutôt un vermisseau qu’un homme, “ego sum vermis et non homo” ; après moi qui ne suis venu au monde que pour embrasser la Croix : “ecce venio : ; que pour la placer au milieu de mon cœur, “in medio cordis” ; que pour l’aimer dès ma jeunesse, “hanc amavi a juventute mea” ; que pour soupirer après elle pendant ma vie, “quomodo coarctor ?” ; que pour la porter avec joie en la préférant à toutes les joies et les délices du ciel et de la terre, “proposito sibi gaudio, sustinuit crucem”, et enfin qui n’ai été content que lorsque je suis mort dans ses divins embrassements.
« Qu’il renonce a soi-même »
Si quelqu’un donc veut venir après moi ainsi anéanti et crucifié, qu’il ne se glorifie comme moi que dans la pauvreté, les humiliations et les douleurs de ma Croix : “abneget semetipsum”, qu’il renonce à soi-même ! Loin de la compagnie des Amis de la Croix ces souffrants orgueilleux, ces sages du siècle, ces grands génies et ces esprits forts, qui sont entêtés et bouffis de leurs lumières et de leurs talents ! Loin d’ici ces grands babillards, qui font grand bruit et point d’autre fruit que celui de la vanité ! Loin d’ici ces dévots orgueilleux qui portent partout le quant-à-moi de l’orgueilleux Lucifer, “non sum sicut ceteri”, qui ne peuvent souffrir qu’on les blâme sans s’excuser, qu’on les attaque sans se défendre, et qu’on les abaisse sans se relever. Prenez bien garde d’admettre en votre compagnie de ces délicats et sensuels qui craignent la moindre piqûre, et qui s’écrient et se plaignent à la moindre douleur, qui n’ont jamais goûté de la haire, du cilice et de la discipline, et des autres instruments de pénitence et qui, parmi leurs dévotions à la mode, mêlent une délicatesse et une immortification la plus plâtrée et la plus raffinée.
« Qu’il porte sa croix »
“Tollat crucem suam”, qu’il porte sa croix ; “suam”, la sienne ! Que celui-là, que cet homme, que cette femme rare, “de ultimis finibus pretium ejus”, que toute la terre d’un bout à l’autre ne saurait payer, prenne avec joie, embrasse avec ardeur, et porte sur ses épaules avec courage sa croix, et non pas celle d’un autre :
– sa croix que par ma sagesse, je lui ai faite avec nombre, poids et mesure ;
– sa croix, à laquelle j’ai, de ma propre main, mis ses quatre dimensions, dans une grande justesse, savoir : son épaisseur, sa longueur, sa largeur et sa profondeur ;
– sa croix que je lui ai taillée d’une partie de celle que j’ai portée sur le Calvaire, par un effet de la bonté infinie que je lui porte ; – sa croix, composée en épaisseur, des pertes de biens, des douleurs, des maladies et des peines spirituelles qui doivent, par ma providence, lui arriver chaque jour jusqu’à sa mort ;
– sa croix, composée en sa longueur d’une certaine durée de mois ou de jours qu’il doit être accablé de la calomnie, être étendu sur un lit, être réduit à l’aumône, et être en proie aux tentations, aux sécheresses, abandons et autres peines d’esprit ;
– sa croix, composée en sa largeur de toutes les circonstances les plus dures et les plus amères, soit de la part de ses amis, de ses domestiques, de ses parents ;
– sa croix, enfin, composée en sa profondeur des peines les plus cachées dont je l’affligerai, sans qu’il puisse trouver de consolation dans les créatures qui même, par mon ordre, lui tourneront le dos et s’uniront avec moi pour le faire souffrir.
“Tollat”, qu’il la porte ! Et non pas qu’il la traîne, et non pas qu’il la secoue, et mon pas qu’il la retranche, et non pas qu’il la cache ! C’est-à-dire : qu’il la porte haute à la main, sans impatience ni chagrin, sans plainte ni murmure volontaire, sans partage et sans ménagement naturel, sans honte et sans respect humain. “Tollat”, qu’il la place sur son front, en disant avec saint Paul : “Mihi absit gloriari nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi !” A Dieu ne plaise que je prenne ma gloire en autre chose que la Croix de Jésus-Christ, mon Maître ! Qu’il la porte sur ses épaules à l’exemple de Jésus- Christ, afin que cette croix devienne l’arme de ses conquêtes et le sceptre de son empire : “(imperium) principatus ejus super humerum ejus”. Enfin, qu’il la mette dans son cœur par l’amour, pour la rendre un buisson ardent qui brûle jour et nuit du pur amour de Dieu sans se consumer.
“Crucem”, la croix ; qu’il la porte, puisqu’il n’y a rien de si nécessaire, de si utile et de si doux, ni de si glorieux que de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ.
« Rien de si nécessaire »
Pour des pécheurs !
En effet, chers Amis de la Croix, vous êtes tous pécheurs ; il n’y en a pas un parmi vous qui ne mérite l’enfer, et moi plus que personne. Il faut que nos péchés soient punis en ce monde ou dans l’autre ; s’ils le sont en celui-ci, ils ne le seront pas dans l’autre. Si Dieu les punit en celui-ci de concert avec nous, la punition sera amoureuse : ce sera la miséricorde, qui règne en ce monde, qui châtiera, et non la justice rigoureuse ; le châtiment sera léger et passager, accompagné de douceurs et de mérites, suivi de récompenses dans le temps et l’éternité.
Mais si le châtiment nécessaire aux péchés que nous avons commis est réservé dans l’autre monde, ce sera la justice vengeresse de Dieu, qui met tout à feu et à sang, qui fera le châtiment ! Châtiment épouvantable, “horrendum”, ineffable, incompréhensible : “quis novit potestatem irae tuæ ?” Châtiment sans miséricorde, “judicium sine misericordia”, sans pitié, sans soulagement, sans mérites, sans bornes et sans fin. Oui, sans fin, ce péché mortel d’un moment que vous avez fait, cette pensée mauvaise et volontaire qui a échappé à votre connaissance, cette parole que le vent a emportée, cette petite action contre la loi de Dieu, qui a si peu duré, sera punie une éternité, tant que Dieu sera Dieu, avec les démons dans les enfers, sans que ce Dieu des vengeances ait pitié de vos effroyables tourments, de vos sanglots et vos larmes capables de fendre les rochers ! À jamais souffrir, sans mérite, sans miséricorde et sans fin !
Y pensons-nous, mes chers Frères et Sœurs, quand nous souffrons quelque peine en ce monde ? Que nous sommes donc heureux de faire un si heureux échange d’une peine éternelle et infructueuse en une passagère et méritoire, en portant cette croix avec patience ! Combien avons-nous de dettes non payées ! Combien avons-nous de péchés commis pour l’expiation desquels, même après une contrition amère et une confession sincère, il faudra que nous souffrions dans le purgatoire des siècles entiers, parce que nous nous sommes contentés en ce monde de quelques pénitences fort légères ! Ah ! payons dans ce monde à l’amiable en portant bien notre croix ! Tout est payé à la rigueur jusqu’au dernier denier, jusqu’à une parole oiseuse, dans l’autre. Si nous pouvions seulement ravir au démon le livre de mort, où il a marqué tous nos péchés et la peine qui leur est due, que nous serions ravis de souffrir des années entières ici-bas, plutôt que de souffrir une seule journée en l’autre !
Pour des amis de Dieu !
Ne vous flattez-vous pas, mes Amis de la Croix, d’être les amis de Dieu, ou de vouloir le devenir. Résolvez-vous donc à boire le calice, qu’il faut boire nécessairement, pour être fait ami de Dieu : “Calicem Domini biberunt et amici Dei facti sunt”. Le bien-aimé Benjamin eut le calice, et les autres frères n’eurent que le froment. Le grand favori de Jésus- Christ a eu son cœur, a monté au Calvaire et a bu au calice. “Potestis bibere calicem ?” Il est bon de désirer la gloire de Dieu ; mais la désirer et la demander sans se résoudre à tout souffrir, c’est une folle et extravagante demande : “nescitis quid petatis… Oportet per multas tribulationes” : il faut, “oportet”. C’est une nécessité, c’est une chose indispensable ; il faut que nous entrions dans le royaume des cieux par beaucoup de tribulations et de croix.
Pour des enfants de Dieu !
Vous vous glorifiez avec raison d’être les enfants de Dieu. Glorifiez-vous donc des coups de fouet que ce bon Père vous a donnés et vous donnera dans la suite, car il fouette tous ses enfants. Si vous n’êtes pas du nombre de ses fils bien-aimés, vous êtes, – oh ! quel malheur ! oh ! quel coup de fouet ! – vous êtes, comme dit saint Augustin, du nombre des réprouvés. Celui qui ne gémit pas dans ce monde, comme un pèlerin et un étranger, ne se réjouira pas dans l’autre monde comme un citoyen du ciel, dit le même saint Augustin. Si Dieu le Père ne vous envoie pas de temps en temps quelques bonnes croix, c’est qu’il ne se soucie plus de vous, c’est qu’il est en colère contre vous ; il ne vous regarde plus que comme un étranger hors de sa maison et de sa protection, ou comme un enfant bâtard qui, ne méritant pas d’avoir sa portion dans l’héritage de son père, n’en mérite pas les soins et la correction.
Pour des écoliers d’un Dieu crucifié !
Amis de la Croix, écoliers d’un Dieu crucifié, le mystère de la Croix est un mystère inconnu des Gentils, rejeté des Juifs et méprisé des hérétiques et des mauvais catholiques ; mais c’est le grand mystère que vous devez apprendre en pratique à l’école de Jésus-Christ, et que vous ne pouvez apprendre qu’à son école. Vous chercherez en vain dans toutes les académies de l’antiquité un philosophe qui l’ait enseigné ; vous consulterez en vain la lumière des sens et de la raison : il n’y a que Jésus-Christ qui puisse vous enseigner et faire goûter ce mystère par sa grâce victorieuse. Rendez-vous donc habiles en cette science suréminente, sous un si grand maître, et vous aurez toutes les autres sciences, puisqu’elle les renferme toutes éminemment. C’est notre philosophie naturelle et surnaturelle, notre théologie divine et mystérieuse, et notre pierre philosophale qui change, par la patience, les métaux les plus grossiers en précieux, les douleurs les plus aiguës en délices, les pauvretés en richesses, les humiliations les plus profondes en gloire. Celui parmi vous qui sait mieux porter sa croix, quand il ne saurait d’ailleurs ni A ni B, est le plus savant de tous. Écoutez le grand saint Paul qui, à son retour du troisième ciel, où il apprit les mystères cachés aux Anges même, s’écrie qu’il ne sait et qu’il ne veut savoir que Jésus-Christ crucifié. Réjouissez-vous, pauvre idiot, pauvre femme sans esprit et sans science : si vous savez souffrir joyeusement, vous en saurez plus qu’un docteur de Sorbonne, qui ne sait pas si bien souffrir que vous.
Pour des membres de Jésus-Christ !
Vous êtes membres de Jésus-Christ, quel honneur ! Mais quelle nécessité de souffrir en cette qualité ! Le chef est couronné d’épines, et les membres seraient couronnés de roses ? Le chef est bafoué et couvert de boue dans le chemin du Calvaire, et les membres seraient couverts de parfums sur le trône ? Le chef n’a pas un oreiller pour se reposer, et les membres seraient délicatement couchés sur la plume et le duvet ? Ce serait un monstre inouï. Non, non, mes chers Compagnons de la Croix, ne vous y trompez pas, ces chrétiens que vous voyez de tous côtés, ornés à la mode, délicats à merveille, élevés et graves à l’excès, ne sont pas les vrais disciples ni les vrais membres de Jésus crucifié ; vous feriez injure à ce chef couronné d’épines et à la vérité de l’Évangile que de croire le contraire. O mon Dieu ! que de fantômes de chrétiens qui se croient être les membres du Sauveur et qui sont ses persécuteurs les plus traîtres, parce que, tandis que de la main ils font le signe de la Croix, il en sont les ennemis dans leur cœur ! Si vous êtes conduits par le même esprit, si vous vivez de la même vie que Jésus-Christ, votre chef tout épineux, ne vous attendez qu’aux épines, qu’aux coups de fouet, qu’aux clous, en un mot qu’à la croix, parce qu’il est nécessaire que le disciple soit traité comme le maître et le membre comme le chef ; et si le ciel vous présente, comme à sainte Catherine de Sienne, une couronne d’épines et une couronne de roses, choisissez avec elle la couronne d’épines, sans balancer, et vous l’enfoncez dans la tête, pour ressembler à Jésus-Christ.
Pour les temples du Saint-Esprit !
Vous n’ignorez pas que vous êtes les temples vivants du Saint-Esprit, et que vous devez, comme autant de pierres vives, être placées par ce Dieu d’amour au bâtiment de la Jérusalem céleste. Attendez-vous donc à être taillées, coupées et ciselées par le marteau de la croix ; autrement, vous demeurerez comme des pierres brutes qu’on n’emploie à rien, qu’on méprise et qu’on rejette loin de soi. Prenez garde de faire regimber le marteau qui vous frappe, et prenez garde au ciseau qui vous taille et à la main qui vous tourne ! Peut-être que cet habile et amoureux architecte veut faire de vous une des premières pierres de son édifice éternel, et un des plus beaux portraits de son royaume céleste. Laisse-le donc faire ; il vous aime, il sait ce qu’il fait, il a de l’expérience ; tous ses coups sont adroits et amoureux, il n’en donne aucun de faux, si vous ne le rendez inutile par votre impatience.
Le Saint-Esprit compare la croix :
– tantôt à un van qui purifie le bon grain de la paille et des ordures : laissez-vous donc, sans résistance, comme le grain du van, ballotter et remuer ; vous êtes dans le van du Père de famille, et bientôt vous serez dans son grenier ;
– tantôt à un feu qui ôte la rouille du fer par la vivacité de ses flammes : notre Dieu est un feu consumant qui demeure par la croix dans une âme pour la purifier, sans la consumer, comme autrefois dans le buisson ardent ;
– tantôt à un creuset d’une forge, où le bon or se raffine, et où le faux s’évanouit en fumée : le bon en souffrant patiemment l’épreuve du feu, le faux en s’élevant en fumée contre ses flammes ; c’est dans le creuset de la tribulation et de la tentation que les vrais amis de la Croix se purifient par leur patience, tandis que ses ennemis s’en vont en fumée par leur impatience et leurs murmures.
Il faut souffrir comme les saints…
Regardez, mes chers Amis de la Croix, regardez devant vous une grande nuée de témoins, qui prouvent, sans dire un mot, ce que je dis. Voyez, comme en passant, un Abel juste et tué par son frère ; un Abraham juste et étranger sur la terre ; un Loth juste et chassé de son pays ; un Jacob juste et persécuté par son frère ; un Tobie juste et frappé d’aveuglement ; un Job juste et appauvri, humilié et frappé d’une plaie depuis les pieds jusqu’à la tête.
Regardez tant d’Apôtres et de Martyrs empourprés de leur sang ; tant de Vierges et de Confesseurs appauvris, humiliés, chassés et rebutés, qui tous s’écrient avec saint Paul : “Regardez notre bon Jésus, l’auteur et le consommateur de la foi” que nous avons en lui et en la Croix ; il a fallut qu’il ait souffert pour entrer par la Croix dans sa gloire. Voyez, à côté de Jésus-Christ, un glaive perçant qui pénètre jusqu’au fond le cœur tendre et innocent de Marie, qui n’avait jamais eu aucun péché, ni originel ni actuel. Que ne puis-je m’étendre ici sur la Passion de l’un et de l’autre, pour montrer que ce que nous souffrons n’est rien en comparaison de ce qu’ils ont souffert !
Après cela, qui de nous pourra s’exempter de porter sa croix ? Qui de nous ne volera pas avec rapidité dans les lieux où il sait que la croix l’attend ? Qui ne s’écriera avec saint Ignace martyr : “Que le feu, que la potence, que les bêtes et tous les tourments du démon viennent fondre sur moi, afin que je jouisse de Jésus-Christ !”
…sinon comme les réprouvés.
Mais enfin, si vous ne voulez pas souffrir patiemment, et porter votre croix avec résignation comme les prédestinés, vous la porterez avec murmure et impatience comme les réprouvés. Vous serez semblables à ces deux animaux qui traînaient l’Arche d’alliance en mugissant. Vous imiterez Simon de Cyrène, qui mit la main à la Croix même de Jésus- Christ malgré lui, et qui ne faisait que murmurer en la portant. Il vous arrivera enfin ce qui est arrivé au mauvais larron, qui du haut de sa croix tomba dans le fond des abîmes. Non, non, cette terre maudite où nous vivons ne fait point de bienheureux ; on ne voit pas bien clair en ce pays de ténèbres ; on n’est point dans une parfaite tranquillité sur cette mer orageuse ; on n’est point sans combats dans ce lieu de tentation et ce champ de bataille ; on n’est point sans piqûres sur cette terre couverte d’épines. Il faut que les prédestinés et les réprouvés y portent leur croix, bon gré mal gré. Retenez ces quatre vers :
Choisis une des croix que tu vois au Calvaire,
Choisis bien sagement ; car il nécessaire
De souffrir comme un saint, ou comme un pénitent,
Ou comme un réprouvé qui n’est jamais content.
C’est-à-dire, que si vous ne voulez pas souffrir avec joie comme Jésus-Christ, ou avec patience comme le bon larron, il faudra que vous souffriez malgré vous comme le mauvais larron ; il faudra que vous buviez jusqu’à la lie du calice le plus amer, sans aucune consolation de la grâce, et que vous portiez le poids tout entier de votre croix, sans aucune aide puissante de Jésus-Christ. Il faudra même que vous portiez le poids fatal que le démon ajoutera à votre croix, par l’impatience où elle vous jettera, et qu’après avoir été malheureux avec le mauvais larron sur la terre, vous alliez le trouver dans les flammes.
« Rien de si utile et de si doux »
Mais si, au contraire, vous souffrez comme il faut, la croix deviendra un joug très doux, que Jésus-Christ portera avec vous. Elle deviendra les deux ailes de l’âme qui s’élève au ciel ; elle deviendra un mât de navire qui vous fera heureusement et facilement arriver au port du salut. Portez votre croix patiemment, et par cette croix bien portée, vous serez éclairés en vos ténèbres spirituelles ; car qui ne souffre rien par la tentation, ne sait rien. Portez votre croix joyeusement, et vous serez embrasés du divin amour ; car personne ne vit sans douleur dans le pur amour du Seigneur. On ne cueille de roses que parmi les épines. La croix seule est la pâture de l’amour de Dieu, comme le bois est celle du feu. Souvenez-vous donc de cette belle sentence de l’Imitation : “Autant que vous vous ferez de violence”, en souffrant patiemment, “autant vous avancerez” dans l’amour divin. N’attendez rien de grand de ces âmes délicates et paresseuses qui refusent la croix, quand elle les aborde, et qui ne s’en procurent aucune avec discrétion : c’est une terre inculte qui ne donnera que des épines, parce qu’elle n’est point coupée, battue ni remuée par un sage laboureur ; c’est une eau croupissante qui n’est propre ni à laver ni à boire. Portez votre croix joyeusement, et vous y trouverez une force victorieuse, à laquelle aucun de vos ennemis ne pourra résister, et vous y goûterez une douceur charmante, à laquelle il n’y a rien de semblable.
Oui, mes Frères, sachez que le vrai paradis terrestre est de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ. Interrogez tous les saints : ils vous diront qu’ils n’ont jamais goûté un festin si délicieux à l’âme que lorsqu’ils ont souffert les plus grands tourments. “Que tous les tourments du démon viennent fondre sur moi !”, disait saint Ignace martyr. “Ou souffrir, ou mourir”, disait sainte Thérèse. “Non pas mourir, mais souffrir”, disait sainte Madeleine de Pazzi. “Souffrir et être méprisé pour vous”, disait le bienheureux Jean de la Croix ; et tant d’autres ont tenu le même langage, comme on lit dans leur vie. Croyez Dieu, mes chers Frères : Quand on souffre joyeusement pour Dieu, “la croix, dit le Saint-Esprit, est le sujet de toutes sortes de joie” pour toutes sortes de personnes. La joie de la croix est plus grande – que celle d’un paysan que l’on comble de toutes sortes de richesses ; – que la joie d’un paysan qu’on élève sur le trône ; – que la joie d’un marchand qui gagne des millions d’or ; – que la joie des généraux d’armée qui remportent des victoires ; – que la joie des captifs qui sont délivrés de leurs fers ; – enfin, qu’on s’imagine toutes les plus grandes joies d’ici-bas : celle d’une personne crucifiée, qui souffre bien, les renferme et les surpasse toutes.
« Rien de si glorieux »
Réjouissez-vous donc et tressaillez d’allégresse, lorsque Dieu vous fera part de quelque bonne croix ; car ce qu’il y a de plus grand dans le ciel et en Dieu même tombe en vous, sans vous en apercevoir. Le grand présent de Dieu que la croix ! Si vous le compreniez, vous feriez dire des messes, vous feriez des neuvaines aux tombeaux des saints, vous entreprendriez de longs voyages, comme les saints ont fait, pour obtenir du ciel ce divin présent.
Le monde l’appelle une folie, une infamie, une sottise, une indiscrétion, une imprudence ; laissez dire ces aveugles : leur aveuglement, qui leur fait regarder la croix en hommes, et tout de travers, fait une partie de notre gloire. Toutes les fois qu’ils nous procurent quelques croix par leur mépris et leurs persécutions, ils nous donnent des bijoux, ils nous mettent sur le trône, ils nous couronnent de lauriers.
Que dis-je ? Toutes les richesses, tous les honneurs, tous les sceptres, toutes les couronnes brillantes des potentats et des empereurs ne sont pas comparables à la gloire de la croix, dit saint Jean Chrysostome ; elle surpasse la gloire d’apôtre et d’écrivain sacré. “Je quitterais volontiers le ciel, s’il était à mon choix, – dit ce saint homme éclairé du Saint- Esprit, – pour endurer pour le Dieu du ciel. Je préférerais les cachots et les prisons aux trônes de l’empyrée : je n’ai pas tant d’envie de la gloire des Séraphins que des plus grandes croix. J’estime moins le don des miracles, par lequel on commande aux démons, on ébranle les éléments, on arrête le soleil, on donne la vie aux morts, que l’honneur des souffrances. Saint Pierre et saint Paul sont plus glorieux dans les cachots, les fers aux pieds, que de s’élever au troisième ciel, et de recevoir les clefs du paradis.”
En effet, n’est-ce pas la Croix qui a donné à Jésus-Christ “un nom au-dessus de tous les noms, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, au ciel, et sur la terre, et dans les enfers” ? La gloire d’une personne qui souffre bien est si grande, que le ciel, les anges et les hommes, et le Dieu même du ciel la contemplent avec joie, comme le plus glorieux spectacle, et que si les saints avaient un désir, ce serait de revenir sur la terre porter quelques croix.
Mais si cette gloire est si grande même sur la terre, quelle sera donc celle qu’elle acquiert dans le ciel ? Qui expliquera, et qui comprendra jamais ce “poids éternel de gloire” qu’opère en nous un seul moment d’une croix bien portée ? Qui comprendra celle qu’une année, et quelquefois une vie toute entière de croix et de douleurs, opère dans le ciel ?
Assurément, mes chers Amis de la Croix, le ciel vous prépare à quelque chose de grand, vous dit un grand saint, puisque le Saint-Esprit vous unit si étroitement dans une chose que tout le monde fuit avec tant de soin. Assurément Dieu veut faire autant de saints et de saintes que vous êtes d’Amis de la Croix, si vous êtes fidèles à votre vocation, si vous portez votre croix comme il faut, comme Jésus-Christ l’a portée.
« Et qu’il me suive ! »
Mais il ne suffit pas de souffrir : le démon et le monde ont leurs martyrs ; mais il faut souffrir et porter sa croix sur les traces de Jésus-Christ : “sequatur me”, qu’il me suive ! c’est-à-dire de la manière qu’il l’a portée ; et voici pour cela les règles que vous devez garder :
Les quatorze règles
1. Ne pas se procurer de croix exprès et par sa faute
Ne vous procurez point exprès et par votre faute des croix ; il ne faut pas faire le mal pour qu’il en arrive du bien ; il ne faut pas, sans une inspiration spéciale, faire les chose d’une mauvaise manière, pour s’attirer le mépris des hommes. Il faut plutôt imiter Jésus-Christ, dont il est dit qu’il a bien fait toutes choses, non pas par amour-propre ou par vanité, mais pour plaire à Dieu et pour gagner le prochain. Et si vous vous acquittez le mieux que vous pourrez de vos emplois, vous n’y manquerez pas de contradictions, de persécutions ni de mépris, que la divine Providence vous enverra, contre votre volonté et sans votre choix.
2. Consulter le bien du prochain
Si vous faites quelque chose d’indifférent, dont le prochain se scandalise, quoique mal à propos, abstenez-vous en par charité, pour faire cesser le scandale des petits ; et l’acte héroïque de la charité que vous faites en cette occasion vaut infiniment mieux que la chose que vous faisiez ou que vous vouliez faire. Si cependant le bien que vous faites est nécessaire ou utile au prochain, et si quelque pharisien ou mauvais esprit s’en scandalise mal à propos, consultez un sage pour savoir si la chose que vous faites est nécessaire et beaucoup utile au commun du prochain ; et s’il la juge telle, continuez-la et les laissez dire, pourvu qu’ils vous laissent faire, et répondez en cette occasion ce que répondit Notre-Seigneur à quelques-uns de ses disciples, qui vinrent lui dire que les Scribes et les Pharisiens étaient scandalisés de ses paroles et de ses actions : “Laissez-les, ce sont des aveugles”.
3. Admirer, sans prétendre l’atteindre, la sublime vertu des saints
Quoique quelques saints et grands personnages aient demandé, recherché, et même se soient procuré, par des actions ridicules, des croix, des mépris et des humiliations, adorons et admirons seulement l’opération extraordinaire du Saint-Esprit dans leurs âmes, et humilions-nous à la vue d’une si sublime vertu, sans oser voler si haut, n’étant auprès de ces aigles rapides et de ces lions rugissants, que des poules mouillées et des chiens morts.
4. Demander à Dieu la sagesse de la croix
Vous pouvez cependant, et même vous devez demander la sagesse de la croix, qui est une science savoureuse et expérimentale de la vérité, qui fait voir dans le jour de la foi les mystères les plus cachés, entre autres celui de la croix ; ce qu’on n’obtient que par de grands travaux, de profondes humiliations et des prières ferventes. Si vous avez besoin de cet esprit principal, qui fait porter les croix les plus lourdes avec courage ; de cet esprit bon et doux qui fait goûter, dans la partie supérieure de l’âme, les amertumes les plus dégoûtantes ; de cet esprit saint et droit qui ne cherche que Dieu ; de cette science de la croix qui renferme toutes choses ; en un mot, de ce trésor infini dont le bon usage rend une âme participante de l’amitié de Dieu, demandez la sagesse, demandez-la incessamment et fortement, sans hésiter, sans crainte de ne la pas obtenir, et vous l’aurez immanquablement, et puis vous verrez clairement, par expérience, comment il se peut faire qu’on désire, qu’on recherche et qu’on goûte la croix.
5. S’humilier de ses fautes, sans se troubler
Quand vous aurez, par ignorance ou même par votre faute, fait quelque bévue qui vous procure quelque croix, humiliez-vous en aussitôt en vous-mêmes, sous la main puissante de Dieu, sans vous en troubler volontairement, disant, par exemple, intérieurement : “Voilà, Seigneur, un tour de mon métier !” Et s’il y a du péché dans la faute que vous avez faite, prenez l’humiliation qui vous en revient comme son châtiment ; et s’il n’y a point de péché, comme une humiliation de votre orgueil. Souvent, et même très souvent, Dieu permet que ses plus grands serviteurs, qui sont les plus élevés en sa grâce, fassent des fautes des plus humiliantes, afin de leur ôter la vue et la pensée orgueilleuse des grâces qu’il leur donne, et du bien qu’ils font, afin “qu’aucune créature”, comme dit le Saint-Esprit, “ne se glorifie devant Dieu”.
6. Dieu nous humilie pour nous purifier
Soyez bien persuadés que tout ce qui est en vous est tout corrompu par le péché d’Adam et par les péchés actuels, et non seulement les sens du corps, mais toutes les puissances de l’âme, et que dès lors que notre esprit corrompu regarde quelque don de Dieu en nous avec réflexion et complaisance, ce don, cette action, cette grâce devient toute souillée et corrompue, et Dieu en détourne ses yeux divins. Si les regards et les pensées de l’esprit de l’homme gâtent ainsi les meilleures actions et les dons les plus divins, que dirons-nous des actes de la volonté propre, qui sont encore plus corrompus que ceux de l’esprit ? Après cela, il ne faut pas s’étonner si Dieu prend plaisir à cacher les siens dans les secrets de sa face, afin qu’ils ne soient point souillés par les regards des hommes et par leurs propres connaissances. Et pour les cacher ainsi, que ne permet et ne fait point ce Dieu jaloux ! Combien d’humiliations leur procure-t-il ? En combien de fautes les laisse-t-il tomber ! De combien de tentations permet-t-il qu’ils soient attaqués, comme saint Paul ! En quelles incertitudes, ténèbres, perplexités les laisse-t-il ! Oh ! que Dieu est admirable dans ses saints, et dans les voies qu’il tient pour les conduire à l’humilité et à la sainteté !
7. Dans ses croix éviter le piège de l’orgueil
Prenez donc bien garde de croire, comme les dévots orgueilleux et pleins d’eux-mêmes, que vos croix sont grandes, qu’elles sont des épreuves de votre fidélité, et des témoignages d’un amour singulier de Dieu en votre endroit. Ce piège d’orgueil spirituel est fort fin et délicat, mais plein de venin. Vous devez croire :
– que votre orgueil et votre délicatesse vous font prendre pour des poutres, des pailles ; pour des plaies, des piqûres ; pour un éléphant, un rat ; pour une injure atroce et un abandon cruel, une petite parole en l’air, un petit rien dans la vérité ;
– que les croix que Dieu vous envoie sont plutôt des châtiments amoureux de vos péchés, comme il est en effet, que des marques d’une bienveillance spéciale ;
– que quelque croix et quelque humiliation qu’il vous envoie, il vous en épargne infiniment, vu le nombre et l’énormité de vos crimes, que vous ne devez regarder qu’à travers la sainteté de Dieu, qui ne souffre rien d’impur, et que vous avez attaqué ; à travers un Dieu mourant et accablé de douleur, à cause de l’apparence de votre péché ; et à travers d’un enfer éternel que vous avez mérité mille et peut-être cent mille fois ;
– que dans la patience avec laquelle vous souffrez, vous y mêlez plus d’humain et de naturel que vous ne pensez : témoins ces petits ménagements, ces secrètes recherches de la consolation, ces ouvertures si naturelles à vos amis, peut-être à votre directeur, ces excuses si fines et si promptes, ces plaintes, ou plutôt ces médisances de ceux qui vous ont fait le mal, si bien tournées, si charitablement prononcées, ces retours et ces complaisances délicates en vos maux, cette croyance de Lucifer que vous êtes quelque chose de grand, etc. Je n’aurais jamais fait, s’il fallait ici décrire les tours et les détours de la nature, même dans les souffrances.
8. Faire profit des petites souffrances, plus que des grandes
Faites profit, et même davantage, des petites souffrances que des grandes. Dieu ne regarde pas tant la souffrance que la manière avec laquelle on souffre. Souffrir beaucoup et souffrir mal, c’est souffrir en damné ; souffrir beaucoup et avec courage, mais pour une mauvaise cause, c’est souffrir en martyr du démon ; souffrir peu ou beaucoup et souffrir pour Dieu, c’est souffrir en saint. S’il est vrai de dire qu’on peut faire choix des croix, c’est particulièrement des petites et obscures quand elles viennent en parallèle avec les grandes et éclatantes. L’orgueil de la nature peut demander, rechercher, et même choisir et embrasser les croix grandes et éclatantes ; mais de choisir et de bien joyeusement porter les croix petites et obscures, ce ne peut être que l’effet d’une grande grâce et d’une grande fidélité à Dieu. Faites donc comme le marchand au regard de son comptoir : faites profit de tout, ne laissez pas perdre la moindre parcelle de la vraie Croix, quand ce ne serait qu’une piqûre de mouche ou d’épingle, qu’un petit travers d’un voisin, qu’une petite injure par méprise, qu’une petite perte d’un denier, qu’un petit trouble dans l’âme, qu’une petite lassitude dans le corps, qu’une petite douleur dans un de vos membres, etc. Faites profit de tout, comme l’épicier de sa boutique, et vous deviendrez bientôt riches en Dieu, comme il devient riche en argent, en mettant denier sur denier dans son comptoir. À la moindre petite traverse qui vous arrive, dites : “Dieu soit béni ! Mon Dieu, je vous remercie” ; puis cachez dans la mémoire de Dieu, qui est comme votre comptoir, la croix que vous venez de gagner ; et puis ne vous en souvenez plus que pour dire : Grand merci ou miséricorde !
9. Aimer les croix, non d’un amour sensible,
mais raisonnable, et surnaturel
Quand on vous dit d’aimer la croix, on ne parle pas d’un amour sensible, qui est impossible à la nature. Distinguez donc bien trois amours : l’amour sensible, l’amour raisonnable, l’amour fidèle et suprême ; ou autrement : l’amour de la partie inférieure qui est la chair, l’amour de la partie supérieure qui est la raison, et l’amour de la partie suprême, ou cime de l’âme, qui est l’intelligence éclairée de la foi.
Dieu ne demande pas de vous que vous aimiez la croix de la volonté de la chair. Comme elle est toute corrompue et criminelle, tout ce qui en naît est corrompu, et même elle ne peut être soumise par elle-même à la volonté de Dieu et à sa loi crucifiante. C’est pourquoi Notre-Seigneur, parlant d’elle au jardin des Olives, s’écria : “Mon Père, que votre volonté soit faite, et non la mienne !” Si la partie inférieure de l’homme en Jésus-Christ, quoiqu’elle fut sainte, n’a pu aimer la croix sans aucune interruption, à plus forte raison la nôtre, qui est toute corrompue, la repoussera-t-elle. Nous pouvons, à la vérité, éprouver quelquefois une joie même sensible de ce que nous souffrons, comme plusieurs saints ont ressenti ; mais cette joie ne vient pas de la chair, quoiqu’elle soit dans la chair ; elle ne vient que de la partie supérieure, qui est si remplie de cette divine joie du Saint- Esprit, qu’elle la fait rejaillir jusque sur la partie inférieure, en sorte qu’en ce moment la personne la plus crucifiée peut dire : “Mon cœur et ma chair ont tressailli d’allégresse dans le Dieu vivant !”
Il y a un autre amour de la croix que j’appelle raisonnable, et qui est dans la partie supérieure qui est la raison. Cet amour est tout spirituel, et, comme il naît de la connaissance du bonheur qu’on a de souffrir pour Dieu, il est perceptible et même aperçu par l’âme, il la réjouit intérieurement et la fortifie. Mais cet amour raisonnable et aperçu, quoique bon et très bon, n’est pas toujours nécessaire pour souffrir joyeusement et divinement.
C’est pourquoi il y a un autre amour de la cime et de la pointe de l’âme, disent les maîtres de la vie spirituelle, – ou de l’intelligence, disent les philosophes, – par lequel, sans ressentir aucune joie dans les sens, sans apercevoir aucun plaisir raisonnable dans l’âme, on aime cependant et on goûte, par la vue de la pure foi, la croix qu’on porte, quoique souvent tout soit en guerre et en alarmes dans la partie inférieur, qui gémit, qui se plaint, qui pleure et qui cherche à se soulager, en sorte qu’on dise avec Jésus-Christ : “Mon Père, que votre volonté soit faite et non pas la mienne !” ou avec la Sainte Vierge : “Voici l’esclave du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole !” C’est de l’un de ces deux amours de la partie supérieure que nous devons aimer et agréer la croix.
10. Souffrir toutes sortes de croix, sans exception et sans choix
Résolvez-vous, chers Amis de la Croix, à souffrir toutes sortes de croix, sans exception et sans choix : toute pauvreté, toute injustice, toute perte, toute maladie, toute humiliation, toute contradiction, toute calomnie, toute sécheresse, tout abandon, toute peine intérieure et extérieure ; disant toujours : “Mon cœur est préparé, mon Dieu, mon cœur est préparé”. Préparez-vous donc à être délaissés des hommes et des anges, et comme de Dieu même ; à être persécutés, enviés, trahis, calomniés, décrédités et abandonnés de tous ; à souffrir la faim, la soif, la mendicité la nudité, l’exil, la prison, la potence et toutes sortes de supplices, quoique vous ne l’ayez pas mérité pour les crimes qu’on vous impose. Enfin imaginez-vous qu’après avoir perdu vos biens et votre honneur, après avoir été jetés hors de votre maison, comme Job et sainte Élisabeth, reine de Hongrie, on vous jette comme cette sainte dans la boue, on vous traîne comme Job sur un fumier, tout puant et couvert d’ulcères, sans qu’on vous donne du linge pour mettre sur vos plaies, ni un morceau de pain à manger, qu’on ne refuserait pas à un cheval ou à un chien, et qu’avec tous ces maux extrêmes Dieu vous laisse comme en proie à toutes les tentations des démons, sans verser dans votre âme la moindre consolation sensible. Croyez fermement que voilà le souverain point de la gloire divine et de la félicité véritable d’un vrai et parfait Ami de la Croix.
11. Les quatre stimulants de la bonne souffrance
Pour vous aider à bien souffrir, faites-vous une sainte habitude de regarder quatre choses :
L’œil de Dieu
Premièrement, l’œil de Dieu qui, comme un grand roi, du haut d’une tour, regarde son soldat dans la mêlée, avec complaisance et avec louange de son courage. Qu’est-ce que Dieu regarde sur la terre ? Les rois et empereurs sur leurs trônes ? Il ne les regarde souvent qu’avec mépris. Les grandes victoires des armées de l’État, les pierres précieuses, les choses en un mot qui sont grandes aux yeux des hommes ? Ce qui est grand aux yeux des hommes est une abomination devant Dieu. Qu’est-ce donc qu’il regarde avec plaisir et complaisance, et dont il demande des nouvelles aux anges et aux démons mêmes ? – C’est un homme qui se bat pour Dieu avec la fortune, avec le monde, avec l’enfer et avec soi-même, un homme qui porte joyeusement sa croix. N’as-tu pas vu sur la terre une grande merveille que tout le ciel regarde avec admiration, dit le Seigneur à Satan ; “N’as-tu pas vu mon serviteur Job”, qui souffre pour moi ?
La main de Dieu
Secondement, considérez la main de ce puissant Seigneur, qui fait tout le mal de la nature qui nous arrive, depuis le plus grand jusqu’au moindre. La même main qui a mis une armée de cent mille homme sur le carreau, a fait tomber la feuille de l’arbre et le cheveu de votre tête ; la main qui avait touché Job rudement vous touche doucement par le petit mal qu’elle vous fait. De la même main il forme le jour et la nuit, le soleil et les ténèbres, le bien et le mal ; il a permis les péchés qu’on commet en vous choquant ; il n’en a pas fait la malice, mais il en a permis l’action. Ainsi, quand vous verrez un Sémeï vous dire des injures, vous jeter des pierres comme au roi David, dites en vous-mêmes : “ Ne nous vengeons point, laissons-le faire, car le Seigneur lui a ordonné d’en agir ainsi. Je sais que j’ai mérité toutes sortes d’outrages et c’est avec justice que Dieu me punit. Arrêtez-vous, mon bras ; vous, ma langue, arrêtez- vous ; ne frappez point, ne dites mot. Cet homme ou cette femme me disent ou font des injures ; ce sont les ambassadeurs de Dieu qui viennent de la part de sa miséricorde pour tirer vengeance à l’amiable. N’irritons pas sa justice en usurpant les droits de sa vengeance ; ne méprisons pas sa miséricorde en résistant à ses coups de fouet tout amoureux, de peur qu’elle ne nous renvoie, pour se venger, à la pure justice de l’éternité”. Regardez une main de Dieu toute-puissante et infiniment prudente, qui vous soutient, tandis que son autre vous frappe ; il mortifie d’une main, et vivifie de l’autre ; il abaisse et il relève, et de ses deux bras il atteint d’un bout à l’autre de votre vie doucement et fortement : doucement, en ne permettant pas que vous soyez tentés et affligés au-dessus de vos forces ; fortement, en vous secondant d’une grâce puissante qui correspond à la force et à la durée de la tentation et de l’affliction ; fortement encore, en devenant lui-même, comme il le dit par l’esprit de sa sainte Église, “votre appui sur le bord du précipice auprès duquel vous êtes, votre compagnon dans le chemin où vous vous égarez, votre ombrage dans le chaud qui vous brûle, votre vêtement dans la pluie qui vous mouille et le froid qui vous glace, votre voiture dans la lassitude qui vous accable, votre bâton dans les pas glissants et votre port au milieu des tempêtes qui vous menacent de ruine et de naufrage.”
Les plaies et les douleurs de Jésus-Christ crucifié
Troisièmement, regardez les plaies et les douleurs de Jésus-Christ crucifié. Il vous le dit lui-même : “O vous tous qui passez par la voie” épineuse et crucifiée par laquelle j’ai passé, “regardez et voyez” : regardez des yeux mêmes de votre corps, et voyez par les yeux de votre contemplation, si votre pauvreté, votre nudité, votre mépris, vos douleurs, vos abandons sont semblables aux miens ; regardez-moi, moi qui suis innocent, et plaignez-vous, vous qui êtes coupables !” Le Saint-Esprit nous ordonne, par la bouche des Apôtres, ce même regard de Jésus-Christ crucifié ; il nous commande de nous armer de cette pensée, plus perçante et plus terrible à tous nos ennemis que toutes les autres armes. Quand vous serez attaqués par la pauvreté, l’abjection, la douleur, la tentation et les autres croix, armez-vous d’un bouclier, d’une cuirasse, d’un casque, d’une épée à deux tranchants, savoir de la pensée de Jésus-Christ crucifié. Voilà la solution de toute difficulté et la victoire de tout ennemi.
En haut, le ciel ; en bas, l’enfer
Quatrièmement, regardez en haut la belle couronne qui vous attend dans le ciel, si vous portez bien votre croix. C’est cette récompense qui a soutenu les patriarches et les prophètes dans leur foi et leurs persécutions ; qui a animé les Apôtres et les Martyrs dans leurs travaux et leurs tourments. “Nous aimons mieux, disaient les patriarches avec Moïse, nous aimons mieux être affligés avec le peuple de Dieu, pour être heureux éternellement avec lui, que de jouir pour un moment d’un plaisir criminel. Nous souffrons de grandes persécutions à cause de la récompenses, disaient les prophètes avec David. Nous sommes comme des victimes destinées à la mort, comme un spectacle au monde, aux anges et aux hommes par nos souffrances, et comme la balayure et l’anathème du monde, disaient les Apôtres et les Martyrs avec saint Paul, à cause du poids immense de la gloire éternelle, que ce moment d’une légère souffrance produit en nous”. Regardons sur notre tête les anges qui nous crient : “Prenez garde de perdre la couronne marquée pour la croix qui vous est donnée, si vous la portez bien. Si vous ne la portez pas bien, un autre la portera comme il faut et ravira votre couronne. Combattez fortement en souffrant patiemment, nous disent tous les saints, et vous recevrez un royaume éternel”. Écoutons enfin Jésus-Christ qui nous dit : “Je ne donnerai ma récompense qu’à celui qui souffrira et vaincra par sa patience”. Regardons en bas la place que nous méritons, et qui nous attend dans l’enfer avec le mauvais larron et les réprouvés, si nous souffrons comme eux avec murmure, avec dépit et avec vengeance. Écrions-nous avec saint Augustin : “Brûlez, Seigneur, coupez, taillez, tranchez en ce monde-ci pour punir mes péchés, pourvu que vous les pardonniez dans l’éternité”.
12. Ne jamais se plaindre des créatures
Ne vous plaignez jamais volontairement et avec murmure des créatures dont Dieu se sert pour vous affliger. Distinguez pour cela trois sortes de plaintes dans les maux. – La première est involontaire et naturelle : c’est celle du corps qui gémit, qui soupire, qui se plaint, qui pleure, qui se lamente. Quand l’âme, comme j’ai dit, est résignée à la volonté de Dieu dans sa partie supérieure, il n’y a aucun péché. – La seconde est raisonnable : c’est quand on se plaint et découvre son mal à ceux qui peuvent y mettre ordre, comme un supérieur, un médecin. Cette plainte peut être imparfaite quand elle est trop empressée ; mais elle n’est pas péché. – La troisième est criminelle : c’est lorsqu’on se plaint du prochain pour s’exempter du mal qu’il nous fait souffrir, ou pour se venger ; ou qu’on se plaint de la douleur que l’on souffre, en consentant à cette plainte et y ajoutant l’impatience et le murmure.
13. Ne recevoir la croix qu’avec reconnaissance
Ne recevez jamais aucune croix sans la baiser humblement avec reconnaissance ; et quand Dieu tout bon vous aura favorisés de quelque croix un peu considérable, remerciez-l’en d’une manière spéciale et l’en faites remercier par d’autres, à l’exemple de cette pauvre femme qui, ayant perdu tout son bien par un procès injuste, qu’on lui suscita, fit aussitôt dire une messe, d’une pièce de dix sous qui lui restait, afin de remercier Dieu de la bonne aventure qui lui était arrivée.
14. Se charger de croix volontaires
Si vous voulez vous rendre digne de recevoir les croix qui vous viendront sans votre participation, et qui sont les meilleures, chargez-vous-en de volontaires, avec l’avis d’un bon directeur. Par exemple : avez-vous chez vous quelque meuble inutile auquel vous avez quelque affection ? Donnez-le aux pauvres, en disant : voudrais-tu avoir du superflu quand Jésus est si pauvre ? Avez-vous horreur de quelque nourriture ? De quelque acte de vertu ? De quelque mauvaise odeur ? Goûtez, pratiquez, sentez, vainquez-vous. Aimez-vous avec un peu trop de tendre et empressé quelque personne, quelques objets ? Absentez-vous, privez-vous, éloignez-vous de ce qui vous flatte. Avez-vous quelque saillie de nature pour voir ? Pour agir ? Pour paraître ? Pour aller en quelque endroit ? Arrêtez-vous, taisez-vous, cachez-vous, détournez vos yeux. Haïssez-vous naturellement un tel objet ? Une telle personne ? Allez-y fréquemment, surmontez-vous.
Si vous êtes vraiment Amis de la Croix, l’amour, qui est toujours industrieux, vous fera trouver ainsi mille petites croix, dont vous vous enrichirez insensiblement, sans crainte de la vanité, qui se mêle souvent dans la patience avec laquelle on endure les croix éclatantes ; et parce que vous aurez été ainsi fidèles en peu de chose, le Seigneur, comme il l’a promis, vous établira sur beaucoup : c’est-à-dire sur beaucoup de grâces qu’il vous donnera, sur beaucoup de croix qu’il vous enverra, sur beaucoup de gloire qu’il vous préparera…
Fin
Sermon pour le 1er dimanche de carême
La lutte dans la vie chrétienne
Mes biens chers Frères,
voici mon sermon pour le 1er dimanche du carême. C’est par l’Esprit Saint que Notre Seigneur fut conduit au désert. Pourquoi le Saint Esprit le conduit-il là ?
Baptême et tentation de Jésus
par le Père Berthe
Mes bien chers Frères,
Voici la méditation pour sanctifier le 1er dimanche de Carême. Elle est tirée du livre du Père Berthe Jésus, sa vie, sa passion, son triomphe. Continuer la lecture de « Baptême et tentation de Jésus
par le Père Berthe »
Jeudi après les Cendres
La liturgie du jour
Voici la signification de la liturgie de ce jeudi après les cendres, telle que nous la donnent Dom Guéranger et le pieux Cardinal Schuster. Continuer la lecture de « Jeudi après les Cendres
La liturgie du jour »
Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
Le carême
Introduction
Historique du carême
Mystique du carême
Pratique du carême
Prières du matin et du soir au temps du carême
La sainte messe et la communion au temps du carême
Historique du carême
On donne le nom de carême au jeûne de quarante jours par lequel l’Église se prépare à célébrer la fête de Pâques ; et l’institution de ce jeûne solennel remonte aux premiers temps du Christianisme. Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même l’a inauguré par son exemple, en jeûnant quarante jours et quarante nuits dans le désert ; et s’il n’a pas voulu, dans sa suprême sagesse, en faire un commandement divin qui dès lors n’eût plus été susceptible de dispense, il a du moins déclaré que le jeûne imposé si souvent par l’ordre de Dieu dans l’ancienne loi serait aussi pratiqué par les enfants de la loi nouvelle.
Un jour, les disciples de Jean s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi, tandis que nous et les pharisiens jeûnons fréquemment, vos disciples ne jeûnent-ils pas ? » Jésus daigna leur répondre : « Est-ce que les enfants de l’Époux peuvent être dans le deuil, tandis que l’Époux est avec eux ? Il viendra un temps où l’Époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront[1]. »
Aussi voyons-nous, par le livre des Actes des Apôtres, les disciples du Sauveur, après la fondation de l’Église, s’appliquer au jeûne et le recommander aux fidèles dans les épîtres qu’ils leur adressent. La raison de cette conduite est facile à saisir. L’homme est demeure pécheur, même après l’accomplissement des mystères divins par lesquels le Christ a opéré notre salut ; l’expiation est donc encore nécessaire.
C’est pourquoi les saints apôtres, venant au secours de notre faiblesse, statuèrent, dès le commencement du christianisme, que la solennité de la Pâque serait précédée d’un jeûne universel ; et l’on détermina tout naturellement pour cette carrière de pénitence le nombre de quarante jours, que l’exemple du Sauveur lui-même avait marqué. L’institution apostolique du carême nous est attestée par saint Jérôme [2], saint Léon le Grand [3], saint Cyrille d’Alexandrie [4], saint Isidore de Séville [5], etc., bien qu’il y ait eu à l’origine des variétés assez considérables dans la manière d’appliquer cette loi.
On a vu déjà, dans le temps de la Septuagésime, que les orientaux commencent leur carême avant les latins, parce que leur coutume étant de ne pas jeûner les samedis, ni même les jeudis en certains lieux, ils sont contraints, pour arriver a la mesure voulue, de précéder l’Occident dans la carrière de la pénitence. Ces sortes d’exceptions sont du nombre de celles qui confirment la règle. Nous avons fait voir aussi comment l’Église latine, qui, primitivement, ne jeûnait que trente-six jours sur les six semaines du carême, le jeûne du dimanche avant été de tout temps prohibé dans l’Église, a cru devoir ajouter postérieurement les quatre derniers jours de la semaine de Quinquagésime, afin de former rigoureusement le nombre de quarante jours de jeûne.
Le carême est un temps spécialement consacré à la pénitence ; et la pénitence s’y exerce principalement par la pratique du jeûne. Le jeûne est une abstinence volontaire que l’homme s’impose en expiation de ses pèches, et qui, durant le carême, s’accomplit en vertu d’une loi générale de l’Église. Dans la discipline actuelle de l’Occident, le jeûne du carême n’est pas d’une plus grande rigueur que celui qui est imposé aux Vigiles de certaines fêtes et aux Quatre-temps ; mais il s’étend à toute la série des quarante jours, et n’est suspendu que par la solennité du dimanche.
Nous n’avons pas besoin de démontrer à des chrétiens l’importance et l’utilité du jeûne ; les divines Écritures de l’Ancien et du Nouveau Testament déposent tout entières en faveur de cette sainte pratique. On peut même dire que la tradition de tous les peuples vient y joindre son témoignage ; car cette idée que l’homme peut apaiser la divinité en soumettant son corps à l’expiation a fait le tour du monde et se retrouve dans toutes les religions, même les plus éloignées delà pureté des traditions patriarcales.
Saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Jérôme et saint Grégoire le Grand ont remarqué que le précepte auquel furent soumis nos premiers parents dans le paradis terrestre était un précepte d’abstinence, et que c’est pour ne pas avoir gardé cette vertu qu’ils se sont précipités dans un abîme de maux, eux et toute leur postérité. La vie de privations à laquelle le roi déchu de la création se vit soumis désormais sur la terre, qui ne devait plus produire pour lui que des ronces et des épines, montra dans tout son jour cette loi d’expiation que le Créateur irrité a imposée aux membres révoltés de l’homme pécheur.
Jusqu’au temps du déluge, nos ancêtres soutinrent leur existence par l’unique secours des fruits de la terre, qu’ils ne lui arrachaient qu’à force de travail. Mais lorsque Dieu, comme nous l’avons vu, jugea à propos, dans sa sagesse et dans sa miséricorde, d’abréger la vie de l’homme, afin de resserrer le cercle de ses dépravations, il daigna lui permettre de se nourrir de la chair des animaux, comme pour suppléer à l’appauvrissement des forces de la nature. En même temps Noé, poussé par un instinct divin, exprimait le jus de la vigne ; et un nouveau supplément était apporté à la faiblesse de l’homme.
La nature du jeûne a donc été déterminée d’après ces divers éléments qui servent à la sustentation des forces humaines ; et d’abord il a dû consister dans l’abstinence de la chair des animaux, parce que ce secours, offert par la condescendance de Dieu, est moins rigoureusement nécessaire à la vie. La privation de la viande, avec les adoucissements que l’Église a consentis, est demeurée comme essentielle dans la notion du jeûne : ainsi on a pu, selon les pays, tolérer l’usage des œufs, des laitages, de la graisse même ; mais on l’a fait sans abandonner le principe fondamental, qui consiste dans la suspension réelle de l’usage de la chair des animaux. Durant un grand nombre de siècles, comme aujourd’hui encore dans les Églises de l’Orient, les œufs et tous les laitages demeuraient interdits, parce qu’ils proviennent des substances animales ; et ils ne sont même permis aujourd’hui dans les Églises latines qu’en vertu d’une dispense annuelle et plus ou moins générale. Telle est même la rigueur du précepte de l’abstinence de la viande, qu’il n’est pas suspendu le dimanche en carême, malgré l’interruption du jeûne, et que ceux qui ont obtenu dispense des jeûnes de la semaine demeurent sous l’obligation de cette abstinence, à moins qu’elle n’ait été levée par une dispense spéciale.
Dans les premiers siècles du christianisme, le jeûne renfermait aussi l’abstinence du vin ; c’est ce que nous apprenons de saint Cyrille de Jérusalem, de saint Basile, de saint Jean Chrysostome, de Théophile d’Alexandrie etc. Cette rigueur a disparu d’assez bonne heure chez les Occidentaux ; mais elle s’est conservée plus longtemps chez les chrétiens d’Orient.
Enfin le jeûne, pour être complet, doit s’étendre, dans une certaine mesure, jusqu’à la privation de la nourriture ordinaire : en ce sens qu’il ne comporte qu’un seul repas par jour. Telle est l’idée que l’on doit s’en former et qui résulte de toute la pratique de l’Église, malgré les nombreuses modifications qui se sont produites, de siècle en siècle, dans la discipline du carême.
L’usage des juifs, dans l’Ancien Testament, était de différer jusqu’au soleil couché l’unique repas permis dans les jours de jeûne. Cette coutume passa dans l’Église chrétienne et s’établit jusque dans nos contrées occidentales, où elle fut gardée longtemps d’une manière inviolable. Enfin, dès le 9e siècle, un adoucissement se produisit peu à peu dans l’Église latine ; et l’on trouve à cette époque un capitulaire de Théodulphe, évêque d’Orléans, dans lequel ce prélat réclame contre ceux qui déjà se croyaient en droit de prendre leur repas à l’heure de none, c’est-à-dire à trois heures de l’après-midi. Néanmoins, ce relâchement s’étendait insensiblement ; car nous rencontrons dès le siècle suivant le témoignage du célèbre Rathier, évêque de Vérone, qui, dans un sermon sur le carême, reconnaît aux fidèles la liberté de rompre le jeûne dès l’heure de none. On trouve bien encore quelques traces de réclamation au 11e siècle, dans un concile de Rouen qui défend aux fidèles de prendre leur repas avant que l’on ait commencé à l’église l’office des vêpres, à l’issue de celui de none ; mais on entrevoit déjà ici l’usage d’anticiper l’heure des vêpres, afin de donner aux fidèles une raison d’avancer leur repas.
Jusque vers cette époque, en effet, la coutume avait été de ne célébrer la messe, les jours de jeûne, qu’après avoir chanté l’office de none qui commençait vers trois heures, et de ne chanter les vêpres qu’au moment du coucher du soleil. La discipline du jeûne s’adoucissant graduellement, l’Église ne jugea pas à propos d’intervertir l’ordre de ses offices qui remontait à la plus haute antiquité ; mais successivement elle anticipa d’abord les vêpres, puis la messe, puis enfin none, de manière à permettre que les vêpres se pussent terminer avant midi, lorsque la coutume eut enfin autorisé les fidèles à prendre leur repas au milieu de la journée.
Au 12e siècle, nous voyons par un passage de Hugues de Saint-Victor que l’usage de rompre le jeûne à l’heure de none était devenu général ; cette pratique fut consacrée au 13e siècle par l’enseignement des docteurs scolastiques. Alexandre de Halès, dans sa Somme, l’enseigne formellement et saint Thomas d’Aquin n’est pas moins exprès.
Mais l’adoucissement devait s’étendre encore ; et nous voyons, dès la fin du même 13e siècle, le docteur Richard de Middleton, célèbre franciscain, enseigner que l’on ne doit pas regarder comme transgresseurs du jeûne ceux qui prendraient leur repas à l’heure de sexte, c’est-à-dire à midi, parce que, dit-il, cet usage à déjà prévalu en plusieurs endroits, et que l’heure à laquelle on mange n’est pas aussi nécessaire à l’essence du jeûne que l’unité du repas.
Le 14e siècle consacra par sa pratique et par un enseignement formel le sentiment de Richard de Middleton. Nous citerons en témoignage le fameux docteur Durand de Saint-Pourçain, dominicain et évêque de Meaux. Il ne fait aucune difficulté d’assigner l’heure de midi pour le repas dans les jours de jeûne ; telle est, dit-il, la pratique du pape, des cardinaux et même des religieux. On ne doit donc pas être surpris de voir cet enseignement maintenu au 15e siècle par les plus graves auteurs, comme saint Antonin, Étienne Poncher, évêque de Paris, le cardinal Cajétan, etc. En vain Alexandre de Halès et saint Thomas avaient cherché à retarder la décadence du jeûne en fixant pour le repas l’heure de none ; ils furent bientôt débordés, et la discipline actuelle s’établit, pour ainsi dire, dès leur temps.
Mais, par l’avancement même de l’heure du repas, le jeûne, qui consiste essentiellement à ne faire que cet unique repas, était devenu d’une pratique difficile, à raison du long intervalle qui s’écoule d’un midi à l’autre. Il fallut donc venir au secours de la faiblesse humaine, en autorisant ce qu’on a appelé la collation. La première origine de cet usage est fort ancienne, et provient des coutumes monastiques. La règle de saint Benoît prescrivait, en dehors du carême ecclésiastique, un grand nombre de jeûnes ; mais elle en tempérait la rigueur, en permettant le repas à l’heure de none : ce qui rendait ces jeûnes moins pénibles que ceux du carême, auxquels tous les fidèles, séculiers ou religieux, étaient tenus jusqu’au coucher du soleil. Néanmoins, comme les moines se trouvaient avoir à accomplir les plus rudes travaux de la campagne durant l’été et l’automne, époque où ces jeûnes jusqu’à none étaient fréquents, et devenaient même journaliers, à partir du 14 septembre ; les abbés, usant d’un pouvoir fondé sur la règle elle-même, accordèrent aux religieux la liberté de boire sur le soir un coup de vin avant les complies, afin de restaurer leurs forces épuisées par les fatigues de la journée. Ce soulagement se prenait en commun, et au moment où l’on faisait la lecture du soir appelée conférence, en latin collatio, parce qu’elle consistait principalement à lire les célèbres conférences (collationes) de Cassien : de là vint le nom de collation donné à cet adoucissement du jeûne monastique.
Dès le 9e siècle, nous voyons l’assemblée d’Aix-la-Chapelle de 817, étendre aux jeûnes même du carême cette liberté, à raison de la grande fatigue qu’éprouvaient les moines dans les offices divins de ce saint temps. Mais on remarqua dans la suite que l’usage de cette boisson pouvait avoir des inconvénients pour la santé, si l’on n’y joignait pas quelque chose de solide ; et du 14e au 15e siècle, l’usage s’introduisit de donner aux religieux un léger morceau de pain qu’ils mangeaient en prenant le coup de vin qui leur était accordé à la collation.
Ces adoucissements du jeûne primitif s’étant introduits dans les cloîtres, il était naturel qu’ils s’étendissent bientôt aux séculiers eux-mêmes. La liberté de boire hors de l’unique repas s’établit peu à peu ; et dès le 13e siècle saint Thomas, examinant la question de savoir si la boisson rompt le jeûne, la résout négativement ; toutefois, il n’admet pas encore que l’on puisse joindre à cette boisson une nourriture solide. Mais lorsque, dès la fin du 13e siècle et dans le cours du 14e, le repas eut été, sans retour, avancé à midi, une simple boisson dans la soirée ne pouvait plus suffire pour soutenir les forces du corps ; ce fut alors que l’usage de prendre du pain, des herbes, des fruits, etc., outre la boisson, s’introduisit à la fois dans les cloîtres et dans le siècle, à la condition cependant d’user de ces aliments avec une telle modération que la collation ne fût jamais transformée en un second repas.
Telles furent les conquêtes que le relâchement de la ferveur, et aussi l’affaiblissement général des forces chez les peuples occidentaux obtinrent sur l’antique observance du jeûne. Toutefois, ces envahissements ne sont pas les seuls que nous ayons à constater. Durant de longs siècles l’abstinence de la viande entraînait l’interdiction de tout ce qui provient du règne animal, sauf le poisson, qui a toujours été privilégié à cause de sa nature froide, et pour diverses raisons mystérieuses fondées sur les saintes Écritures. Les laitages de toute espèce furent longtemps prohibés ; et aujourd’hui encore le beurre et le fromage sont défendus à Rome, tous les jours où n’a pas été donnée la dispense pour manger de la viande.
Dès le 9e siècle, l’usage s’établit dans l’Europe occidentale, particulièrement en Allemagne et dans les pays septentrionaux, d’user des laitages en carême ; le concile de Kedlimbourg, au 11e siècle, s’efforça en vain de le déraciner. Après avoir essayé de légitimer cette pratique, au moyen de dispenses temporaires qu’elles obtenaient des souverains pontifes, ces Églises finirent par jouir paisiblement de leur coutume. Jusqu’au 16e siècle, les Églises de France maintinrent l’ancienne rigueur, qui paraît n’avoir cédé tout à fait que dans le 17e. En réparation de cette brèche faite à l’ancienne discipline, et comme pour compenser par un acte pieux et solennel le relâchement qui s’était introduit sur cet article des laitages, toutes les paroisses de Paris, auxquelles se joignaient les Dominicains, les Franciscains, les Carmes et les Augustins, se rendaient en procession à l’Église de Notre-Dame, le dimanche de Quinquagésime ; et ce même jour, le chapitre métropolitain, avec le clergé des quatre paroisses qui lui étaient sujettes, allait faire une station dans la cour du palais, et chanter une antienne devant la relique de la vraie croix qui était exposée dans la Sainte-Chapelle. Ces pieux usages, qui avaient pour but de rappeler l’ancienne discipline, ont duré jusqu’à la Révolution.
Mais la concession des laitages n’entraînait pas la liberté d’user des œufs en carême. Sur ce point, l’ancienne règle est demeurée en vigueur ; et cet aliment n’est jamais permis que selon la teneur de la dispense qui peut être donnée annuellement. À Rome, les œufs demeurent toujours prohibés, les jours où la dispense pour user de la viande n’a pas été octroyée ; en d’autres lieux, les œufs permis à certains jours demeurent interdits en d’autres, et particulièrement dans la Semaine sainte. On voit que partout l’Église, préoccupée du bien spirituel de ses enfants, a cherché à maintenir, dans leur intérêt, tout ce qu’elle a pu conserver des salutaires observances qui doivent les aider à satisfaire à la justice de Dieu. C’est en vertu de ce principe que Benoît XIV, alarmé de l’extrême facilité avec laquelle dès son temps les dispenses de l’abstinence se multipliaient de toutes parts, a renouvelé par une solennelle constitution, en date du 10 juin 1745, la défense de servir sur la même table du poisson et de la viande aux jours de jeûne.
Ce même pontife, que l’on n’a jamais accusé d’exagération, adressa dès la première année de son pontificat, le 3o mai 1741, une lettre encyclique à tous les évêques du monde chrétien, dans laquelle il exprime avec force la douleur dont il est pénétré à la vue du relâchement qui déjà s’introduisait partout au moyen des dispenses indiscrètes et non motivées. « L’observance du carême, disait le pontife, est le lien de notre milice ; c’est par elle que nous nous distinguons des ennemis de la croix de Jésus-Christ ; par elle que nous détournons les fléaux de la divine colère ; par elle que, protégés du secours céleste durant le jour, nous nous fortifions contre les princes des ténèbres. Si cette observance vient à se relâcher, c’est au détriment de la gloire de Dieu, au déshonneur de la religion catholique, au péril des âmes chrétiennes ; et l’on ne doit pas douter que cette négligence ne devienne la source de malheurs pour les peuples, de désastres dans les affaires publiques et d’infortunes pour les particuliers. »
Un siècle s’est écoulé depuis ce solennel avertissement du pontife, et le relâchement qu’il eût voulu ralentir est toujours allé croissant. Combien compte-t-on dans nos cités de chrétiens strictement fidèles à l’observance du carême, en la forme pourtant si réduite que nous avons exposée ? Ne voyons-nous pas chaque année les pasteurs des églises publier des dispenses générales toujours plus étendues, et en même temps le nombre de ceux qui s’astreignent à ne pas dépasser ces dispenses diminuer de jour en jour ? Où nous conduira cette mollesse qui s’accroît sans fin, si ce n’est à l’abaissement universel des caractères et par là au renversement de la société ? Déjà les tristes prédictions de Benoît XIV ne sont que trop visiblement accomplies. Les nations chez lesquelles l’idée de l’expiation vient à s’éteindre défient la colère de Dieu ; et il ne reste bientôt plus pour elles d’autre sort que la dissolution ou la conquête. De pieux et courageux efforts ont été faits pour relever l’observation du dimanche, au sein de nos populations asservies sous l’amour du gain et de la spéculation. Des succès inespérés sont venus couronner ces efforts ; qui sait si le bras du Seigneur levé pour nous frapper ne s’arrêtera pas, en présence d’un peuple qui commence à se ressouvenir de la maison de Dieu et de son culte ? Nous devons l’espérer ; mais cet espoir sera plus ferme encore, lorsque l’on verra les chrétiens de nos sociétés amollies et dégénérées rentrer, à l’exemple des Ninivites, dans la voie trop longtemps abandonnée de l’expiation et de la pénitence.
Mais reprenons notre récit historique, et signalons encore quelques traits de l’antique fidélité des chrétiens aux saintes observances du carême. Il ne sera pas hors de propos de rappeler ici la forme des premières dispenses dont les annales de l’Église ont conservé le souvenir : on y puisera un enseignement salutaire.
Au 13e siècle, l’archevêque de Brague recourait au pontife romain, qui était alors le grand Innocent III, pour lui faire savoir que la plus grande partie de son peuple avait été obligée de se nourrir de viande durant le carême, par suite d’une disette qui avait privé la province de toutes les provisions ordinaires ; le prélat demandait au pape quelle compensation il devait imposer aux fidèles pour cette violation forcée de l’abstinence quadragésimale. Il consultait en outre le pontife sur la conduite à tenir à l’égard des malades qui demandaient dispense pour user d’aliments gras. La réponse d’Innocent III, qui est insérée au Corps du Droit, est pleine de modération et de charité, comme on devait s’y attendre ; mais nous apprenons par ce fait que tel était alors le respect pour la loi générale du carême, que l’on ne voyait que l’autorité du souverain pontife qui pût en délier les fidèles. Les âges suivants n’eurent point une autre manière d’entendre la question des dispenses.
Venceslas, roi de Bohême, se trouvant atteint d’une infirmité qui rendait nuisibles à sa santé les aliments de carême, s’adressa, en 1297, à Boniface VIII, afin d’obtenir la permission d’user de la viande. Le pontife commit deux abbés de l’ordre de Cîteaux pour informer au sujet de l’état réel de la santé du prince et, sur leur rapport favorable, il accorda la dispense demandée, y mettant toutefois les conditions suivantes : que l’on s’assurerait si le roi ne se serait pas engagé par vœu à jeûner toute sa vie pendant le carême ; que les vendredis, les samedis et la vigile de saint Mathias seraient exceptés de la dispense ; enfin que le roi mangerait en particulier, et le ferait sobrement.
Nous trouvons au 14e siècle deux brefs de dispense adressés par Clément VI, en 1351, à Jean, roi de France, et à la reine son épouse. Dans le premier, le pape, ayant égard à ce que le roi, durant les guerres auxquelles il est occupé, se trouve souvent en des lieux où le poisson est rare, accorde au confesseur de ce prince le pouvoir de permettre, à lui et à ceux qui seront à sa suite, l’usage de la viande, à la réserve cependant du carême entier, des vendredis de l’année et de certaines vigiles ; pourvu encore que ni le roi ni les siens ne se soient pas engagés par un vœu à l’abstinence pendant toute leur vie. Par le second bref, Clément VI, répondant à la demande que lui avait présentée le roi Jean pour être exempté du jeûne, commet encore le confesseur du monarque et ceux qui lui succéderont dans cet emploi, pour le dispenser, ainsi que la reine, de l’obligation du jeûne, après avoir pris l’avis des médecins.
Quelques années plus tard, en 1376, Grégoire XI rendait un nouveau bref, en faveur du roi de France Charles V et de la reine Jeanne son épouse, par lequel il déléguait à leur confesseur le pouvoir de leur accorder l’usage des œufs et des laitages, pendant le carême, de l’avis des médecins qui demeureront chargés en conscience, aussi bien que le confesseur, d’en répondre devant Dieu. La permission s’étend aux cuisiniers et aux serviteurs, mais seulement pour goûter les mets.
Le XVe siècle continue de nous fournir des exemples de ce recours au siège apostolique pour la dispense des observances quadragésimales. Nous citerons en particulier le bref que Sixte IV adressa, en 1483, à Jacques III, roi d’Écosse, et par lequel il permet à ce prince d’user de la viande aux jours d’abstinence, toujours de l’avis du confesseur. Enfin, au 16e siècle, nous voyons Jules II accorder une faculté semblable à Jean, roi de Danemark, et à la reine Christine son épouse ; et quelques années plus tard, Clément VII octroyer le même privilège à l’empereur Charles-Quint, et ensuite à Henri II de Navarre et à la reine Marguerite son épouse.
Telle était donc la gravité avec laquelle on procédait encore il y a trois siècles, quand il s’agissait de délier les princes eux-mêmes d’une obligation qui tient à ce que le christianisme a de plus universel et de plus sacré. Que l’on juge d’après cela du chemin qu’ont fait les sociétés modernes dans la voie du relâchement et de l’indifférence. Que l’on compare ces populations auxquelles la crainte des jugements de Dieu et la noble idée de l’expiation faisaient embrasser chaque année de si longues et si rigoureuses privations, avec nos races molles et attiédies chez lesquelles le sensualisme de la vie éteint de jour en jour le sentiment du mal, si facilement commis, si promptement pardonné et réparé si faiblement.
Où sont maintenant ces joies naïves et innocentes de nos pères à la fête de Pâques, lorsque, après une privation de quarante jours, ils rentraient en possession des aliments plus nourrissants et plus agréables qu’ils s’étaient interdits durant cette longue période ? Avec quel charme, et aussi quelle sérénité de conscience, ils rentraient dans les habitudes d’une vie plus facile qu’ils avaient suspendue pour affliger leurs âmes dans le recueillement, la séparation du monde et la pénitence ! Et ceci nous amène à ajouter quelques mots encore pour aider le lecteur catholique à bien saisir l’aspect de la chrétienté, dans les âges de foi, au temps du carême.
Que l’on se figure donc un temps durant lequel non seulement les divertissements et les spectacles étaient interdits par l’autorité publique, mais où les tribunaux vaquaient, afin de ne pas troubler cette paix et ce silence des passions si favorable au pécheur pour sonder les plaies de son âme, et préparer sa réconciliation avec Dieu. Dès l’an 38o, Gratien et Théodose avaient porté une loi qui ordonnait aux juges de surseoir à toutes procédures et à toutes poursuites, quarante jours avant Pâques. Le Code théodosien renferme plusieurs autres dispositions analogues ; et nous voyons les conciles de France, encore au 9e siècle, s’adresser aux rois carlovingiens pour réclamer l’application de cette mesure, qui avait été sanctionnée par les canons et recommandée par les pères de l’Église. La législation d’Occident a depuis longtemps laissé tomber ces traditions trop chrétiennes ; mais, il faut le dire avec humiliation, elles se sont conservées chez les Turcs qui, aujourd’hui encore, suspendent toute action judiciaire pendant la durée des trente jours de leur grand ramadan.
Le carême fut longtemps jugé incompatible avec l’exercice de la chasse, à cause de la dissipation et du tumulte qu’il entraîne. Au 9e siècle, le pape saint Nicolas Ier l’interdisait durant ce saint temps aux Bulgares, nouvellement convertis au christianisme ; et encore au 13e siècle, saint Raymond de Pennafort, dans sa Somme des cas pénitentiaux, enseigne que l’on ne peut sans un péché se livrer à cet exercice durant le carême, si la chasse est bruyante et se fait avec des chiens et des faucons. Cette obligation est du nombre de celles qui sont tombées en désuétude ; mais saint Charles la renouvela pour la province de Milan, dans un de ses conciles.
On ne s’étonnera pas sans doute de voir la chasse interdite pendant le carême, quand on saura que, dans les siècles chrétiens, la guerre elle-même, si nécessaire quelquefois au repos et à l’intérêt légitime des nations, devait suspendre ses hostilités durant la sainte Quarantaine. Dès le 4e siècle, Constantin avait ordonné la cessation des exercices militaires les dimanches et les vendredis, pour rendre hommage au Christ, qui a souffert et est ressuscité en ces jours, et pour ne pas enlever les chrétiens au recueillement avec lequel ces mystères demandent d’être célébrés. Au 9e siècle, la discipline de l’Église d’Occident exigeait universellement la suspension des armes, durant tout le carême, hors le cas de nécessité, comme on le voit par les actes de l’assemblée de Compiègne, en 833, et par les conciles de Meaux et d’Aix-la-Chapelle, à la même époque. Les instructions du pape saint Nicolas Ier aux Bulgares expriment la même intention ; et l’on voit, par une lettre de saint Grégoire VII à Didier, abbé du Mont-Cassin, que cette règle était encore respectée au 11e siècle. Nous la voyons même observée jusque dans le 12e, en Angleterre, au rapport de Guillaume de Malmesbury, par deux armées en présence : celle de l’impératrice Mathilde, comtesse d’Anjou, fille du roi Henri, et celle du roi Étienne, comte de Boulogne, qui, en l’année 1143, allaient en venir aux mains pour la succession à la couronne.
Tous nos lecteurs connaissent l’admirable institution de la trêve de Dieu, au moyen de laquelle l’Église, au 11e siècle, parvint à arrêter dans toute l’Europe l’effusion du sang, en suspendant le port des armes quatre jours de la semaine, depuis le mercredi soir jusqu’au lundi matin, dans tout le cours de l’année. Ce règlement, qui fut sanctionné par l’autorité des papes et des conciles, avec le concours de tous les princes chrétiens, n’était qu’une extension, à chaque semaine de l’année, de cette discipline en vertu de laquelle toute action militaire était interdite en carême. Le saint roi d’Angleterre Édouard le Confesseur développa encore une si précieuse institution, en portant une loi qui fut confirmée par son successeur Guillaume le Conquérant, et d’après laquelle la trêve de Dieu devait être inviolablement observée depuis l’ouverture de l’Avent jusqu’à l’octave de l’Épiphanie, depuis la Septuagésime jusqu’à l’octave de Pâques, et depuis l’Ascension jusqu’à l’octave de la Pentecôte, en ajoutant encore tous les jours des Quatre-Temps, les vigiles de toutes les fêtes, et enfin, chaque semaine, l’intervalle du samedi après none jusqu’au lundi matin.
Urbain II, au concile de Clermont, en 1095, après avoir réglé tout ce qui concernait l’expédition de la croisade, employa aussi son autorité apostolique pour étendre la trêve de Dieu, en prenant pour base la suspension des armes observée durant le carême ; et il statua, par un décret qui fut renouvelé dans le concile tenu à Rouen l’année suivante, que tous actes de guerre demeureraient interdits depuis le mercredi des Cendres jusqu’au lundi qui suit l’octave de la Pentecôte, et à toutes les vigiles et fêtes de la sainte Vierge et des apôtres : le tout sans préjudice de ce qui avait été réglé antérieurement pour chaque semaine, c’est-à-dire depuis le mercredi soir jusqu’au lundi matin.
Ainsi la société chrétienne témoignait de son respect pour les saintes observances du carême, et empruntait à l’année liturgique ses saisons et ses fêtes, pour asseoir sur elles les plus précieuses institutions. La vie privée ne ressentait pas moins la salutaire influence des saintes tristesses du carême ; et l’homme y puisait chaque année un renouvellement d’énergie pour combattre les instincts sensuels, et relever la dignité de son âme en mettant un frein à l’attrait du plaisir. Pendant un grand nombre de siècles, la continence fut exigée des époux dans tout le cours de la sainte Quarantaine ; et l’Église, qui a conservé dans le plus auguste de ses livres liturgiques, sinon le précepte, du moins la recommandation de cette pratique salutaire, a laissé un monument de ses intentions, en interdisant la célébration des noces pendant le carême.
Nous arrêtons ici cet exposé historique de la discipline du carême, avec le regret d’avoir à peine effleuré une matière si intéressante. Nous eussions voulu, entre autres choses, parler au long des usages des Églises d’Orient qui ont mieux que nous conservé la rigueur des premiers siècles du christianisme ; mais l’espace nous manque absolument. Nous nous bornerons donc à quelques détails abrégés.
Dans le volume précédent, le lecteur a vu que le dimanche que nous nommons dimanche de Septuagésime, est appelé chez les Grecs Prosphonésime, parce qu’il annonce le jeûne du carême qui doit bientôt s’ouvrir. Le lundi d’après est compté pour le premier jour de la semaine suivante qui est appelée Apocreos, du nom du dimanche auquel elle se termine, lequel correspond à notre dimanche de Sexagésime ; ce nom d’Apocreos est un avertissement pour l’Église grecque qu’elle devra suspendre bientôt l’usage de la viande. Le lundi qui suit ouvre la semaine appelée Tyrophagie, laquelle se termine au dimanche de ce nom, qui est notre Quinquagésime ; les laitages sont encore permis pendant toute cette semaine. Enfin, le lundi d’après est le premier jour de la première semaine de carême, et le jeûne commence dès ce lundi dans toute sa rigueur, tandis que les Latins ne l’ouvrent que le mercredi.
Durant tout le cours du carême proprement dit, les laitages, les œufs, le poisson même, sont interdits ; la seule nourriture permise avec le pain consiste dans les légumes, le miel, et pour ceux qui habitent près de la mer, les divers coquillages qu’elle leur fournit. L’usage des vins, longtemps défendu aux jours de jeûne, a fini par s’établir en Orient, ainsi que la dispense pour manger du poisson, le jour de l’Annonciation et le dimanche des Rameaux.
Outre le carême de préparation à la fête de Pâques, les Grecs en célèbrent encore trois autres dans le cours de l’année : celui qu’ils appellent des apôtres, et qui s’étend depuis l’octave de la Pentecôte jusqu’à la l’été de saint Pierre et de saint Paul ; celui qu’ils nomment de la Vierge Marie, qui commence le premier jour d’août et finit la veille de l’Assomption ; enfin le carême de préparation à Noël, qui dure quarante jours entiers. Les privations que les Grecs observent durant ces trois carêmes sont analogues à celles du grand carême, sans être tout à fait aussi rigoureuses. Les autres nations chrétiennes de l’Orient solennisent aussi plusieurs carêmes, et avec une rigueur qui surpasse encore celles qu’observent les Grecs ; mais tous ces détails nous conduiraient trop loin. Nous terminerons donc ici ce que nous avons à dire du carême sous le rapport historique, et nous exposerons maintenant les mystères de ce saint temps.
Mystique du carême
On ne doit pas s’étonner qu’un temps aussi sacré que l’est celui du carême soit un temps rempli de mystères. L’Église, qui en a fait la préparation à la plus sublime de ses fêtes, a voulu que cette période de recueillement et de pénitence fût marquée par les circonstances les plus propres à réveiller la foi des fidèles, et à soutenir leur constance dans l’œuvre de l’expiation annuelle.
Au temps de la Septuagésime, nous avons rencontre le nombre septuagénaire, qui nous rappelait les soixante-dix ans de la captivité à Babylone, après lesquels le peuple de Dieu, purifié de son idolâtrie, devait revoir Jérusalem et y célébrer la Pâque. Maintenant c’est le nombre sévère de quarante que la sainte Église propose à notre attention religieuse, ce nombre qui, comme nous dit saint Jérôme, est toujours celui de la peine et de l’affliction.
Rappelons nous cette pluie de quarante jours et de quarante nuits, sortie des trésors de la colère de Dieu, quand il se repentit d’avoir créé l’homme et qu’il submergea la race humaine sous les flots, à l’exception d’une famille. Considérons le peuple hébreu errant quarante années dans le désert, en punition de son ingratitude, avant d’avoir accès dans la terre promise. Écoutons le Seigneur, qui ordonne à son prophète Ézéchiel de demeurer couché quarante jours sur son côté droit, pour figurer la durée d’un siège qui devait être suivi de la ruine de Jérusalem.
Deux hommes, dans l’Ancien Testament, ont la mission de figurer en leur personne les deux manifestations de Dieu : Moïse, qui représente la loi, et Élie, en qui est symbolisée la prophétie. L’un et l’autre approchent de Dieu : le premier sur le Sinaï, le second sur Horeb ; mais l’un et l’autre n’obtiennent accès auprès de la divinité, qu’après s’être purifiés par l’expiation dans un jeûne de quarante jours.
En nous reportant à ces grands faits, nous arrivons à comprendre pourquoi le Fils de Dieu incarné pour le salut des hommes, ayant résolu de soumettre sa chair divine aux rigueurs du jeûne, dut choisir le nombre de quarante jours pour cet acte solennel. L’institution du carême nous apparaît alors dans toute sa majestueuse sévérité, et comme un moyen efficace d’apaiser la colère de Dieu et de purifier nos âmes. Élevons donc nos pensées au-dessus de l’étroit horizon qui nous entoure ; voyons tout l’ensemble des nations chrétiennes, dans ces jours où nous sommes, offrant au Seigneur irrité ce vaste quadragénaire de l’expiation ; et espérons que, comme au temps de Jonas, il daignera, cette année encore, faire, miséricorde à son peuple.
Après ces considérations relatives à la mesure du temps que nous avons à parcourir, il nous faut maintenant apprendre de la sainte Église sous quel symbole elle considère ses enfants durant la sainte Quarantaine. Elle voit en eux une immense armée qui combat jour et nuit contre l’ennemi de Dieu. C’est pour cela que le mercredi des Cendres elle a appelé le carême la carrière de la milice chrétienne. En effet, pour obtenir cette régénération qui nous rendra dignes de retrouver les saintes allégresses de l’alléluia, il nous faut avoir triomphé de nos trois ennemis : le démon, la chair et le monde. Unis au Rédempteur, qui lutte sur la montagne contre la triple tentation et contre Satan lui-même, il nous faut être armés et veiller sans cesse. Afin de nous soutenir par l’espérance de la victoire et pour animer notre confiance dans le secours divin, l’Église nous propose le psaume quatre-vingt-dixième, qu’elle admet parmi les prières de la messe au premier dimanche de carême, et auquel elle emprunte chaque jour plusieurs versets pour les différentes heures de l’office.
Elle veut donc que nous comptions sur la protection que Dieu étend sur nous comme un bouclier ; que nous espérions à l’ombre de ses ailes, que nous ayons confiance en lui, parce qu’il nous retirera des filets du chasseur infernal qui nous avait ravi la sainte liberté des enfants de Dieu ; que nous soyons assurés du secours des saints anges, nos frères, auxquels le Seigneur a donné ordre de nous garder dans toutes nos voies, et qui, témoins respectueux du combat que le Sauveur soutint contre Satan, s’approchèrent de lui, après la victoire, pour le servir et lui rendre leurs hommages. Entrons dans les sentiments que veut nous inspirer la sainte Église, et durant ces jours de combat, recourons souvent à ce beau cantique qu’elle nous signale comme l’expression la plus complète des sentiments dont doivent être animés, dans le cours de cette sainte campagne, les soldats de la milice chrétienne.
Mais l’Église ne se borne pas à nous donner ainsi un mot d’ordre contre les surprises de l’ennemi ; pour occuper nos pensées, elle offre à nos regards trois grands spectacles qui vont se dérouler jour par jour jusqu’à la fête de Pâques, et nous apporter chacun ses pieuses émotions avec l’instruction la plus solide.
D’abord, nous avons à assister au dénouement de la conspiration des Juifs contre le Rédempteur : conspiration qui commence à s’ourdir et qui éclatera le grand vendredi, lorsque nous verrons le Fils de Dieu attaché à l’arbre de la croix. Les passions qui s’agitent au sein de la Synagogue vont se manifester de semaine en semaine ; et nous pourrons les suivre dans leur affreux développement. La dignité, la sagesse, la mansuétude de l’auguste victime nous paraîtront toujours plus sublimes et plus dignes d’un Dieu. Le drame divin que nous avons vu s’ouvrir dans la grotte de Bethléhem va se continuer jusqu’au calvaire ; et pour le suivre, nous n’aurons qu’à méditer les lectures de l’évangile que l’Église nous proposera jour par jour.
En second lieu, nous rappelant que la fête de Pâques est pour les catéchumènes le jour de la nouvelle naissance, nous reporterons notre pensée à ces premiers âges du christianisme où le carême était pour les aspirants au baptême la dernière préparation. La sainte liturgie a conservé la trace de cette antique discipline ; et en entendant ces magnifiques lectures des deux Testaments, à l’aide desquelles on achevait la dernière initiation, nous remercierons Dieu, qui a daigné nous faire naître dans ces siècles où l’enfant n’a plus à attendre l’âge d’homme pour faire l’épreuve des divines miséricordes. Nous songerons aussi à ces nouveaux catéchumènes qui, de nos jours encore, dans les contrées évangélisées par nos modernes apôtres, attendent, comme aux temps anciens, la grande solennité du Sauveur vainqueur de la mort, pour descendre dans la piscine sacrée et y puiser un nouvel être.
Enfin, nous devons, pendant le carême, nous remettre en mémoire ces pénitents publics, qui, expulsés solennellement de l’assemblée des fidèles le mercredi des Cendres, étaient, dans tout le cours de la sainte Quarantaine, un objet de préoccupation maternelle pour l’Église, qui devait, s’ils le méritaient, les admettre à la réconciliation le jeudi saint. Un admirable corps de lectures, destiné à leur instruction et à intéresser les fidèles en leur faveur, passera sous nos yeux ; car la liturgie n’a rien perdu non plus de ces fortes traditions. Nous nous rappellerons alors avec quelle facilité nous ont été pardonnées des iniquités qui, dans les siècles passés, ne nous eussent peut-être été remises qu’après de dures et solennelles expiations ; et, songeant à la justice du Seigneur, qui demeure immuable, quels que soient les changements que la condescendance de l’Église introduit dans la discipline, nous sentirons d’autant plus le besoin d’offrir à Dieu le sacrifice d’un cœur véritablement contrit, et d’animer d’un sincère esprit de pénitence les légères satisfactions que nous présentons à sa divine Majesté.
Afin de conserver au saint temps du carême le caractère de tristesse et de sévérité qui lui convient, l’Église, durant un grand nombre de siècles, s’est montrée très réservée dans l’admission des fêtes à cette époque de l’année, parce qu’elles portent toujours en elles un élément de joie. Au 4e siècle, le concile de Laodicée marquait déjà cette disposition dans son cinquante-unième canon, ne permettant de faire la fête ou la commémoration des saints que les samedis ou les dimanches. L’Église grecque s’est maintenue dans cette rigueur ; et ce n’est que plusieurs siècles après le concile de Laodicée qu’elle s’en est enfin relâchée en admettant, au 25 mars, la fête de l’Annonciation.
L’Église romaine a longtemps retenu cette discipline, du moins en principe ; mais elle a admis de bonne heure la fête de l’Annonciation, et ensuite celle de l’apôtre saint Mathias, au 24 février. On l’a vue, dans les derniers siècles, ouvrir son calendrier à d’autres fêtes encore dans la partie qui correspond au carême, mais cependant avec une grande mesure, par égard pour l’esprit de l’antiquité.
La raison qui a rendu l’Église romaine plus facile dans l’admission des fêtes des saints en carême, est que les Occidentaux ne regardent pas la célébration des fêtes comme incompatible avec le jeûne, tandis que les Grecs sont persuadés du contraire. C’est pourquoi le samedi, qui est toujours pour les Orientaux un jour solennel, n’est jamais chez eux un jour de jeûne, si ce n’est pourtant le samedi saint. De même, ils ne jeûnent pas le jour de l’Annonciation, à cause de la solennité de cette fête.
Ce préjugé des Orientaux a donné origine, vers le 7e siècle, à une institution qui leur est particulière et qu’ils appellent la messe des Présanctifiés, c’est-à-dire des choses consacrées dans un sacrifice précédent. Chaque dimanche de carême, le prêtre consacre six hosties, dont une est consommée par lui dans le sacrifice ; les cinq autres sont réservées pour une simple communion qui a lieu chacun des cinq jours suivants, sans sacrifice. L’Église latine n’exerce ce rite qu’une fois l’année, le vendredi saint, et pour une raison profonde que nous expliquerons en son lieu.
Le principe de cet usage des Grecs est venu évidemment du quarante-neuvième canon du concile de Laodicée, qui prescrit de ne pas offrir le pain du sacrifice en carême, si ce n’est le samedi et le dimanche. Dans les siècles suivants, les Grecs ont conclu de ce canon que la célébration du sacrifice était incompatible avec le jeûne ; et nous voyons par leur controverse, au 11e siècle, avec le légat Humbert, que la messe des Présanctifiés, qui n’a en sa faveur qu’un canon du trop fameux concile appelé in Trullo, tenu en 692, était justifiée par les Grecs moyennant cette allégation absurde, que la communion du corps et du sang du Seigneur rompait le jeûne quadragésimal.
C’est le soir, après l’office des vêpres, que les Grecs célèbrent cette cérémonie, dans laquelle le prêtre communie seul, comme chez nous le vendredi saint. Il y a cependant exception, depuis plusieurs siècles, pour le jour de l’Annonciation ; le jeûne étant suspendu dans cette solennité, on y célèbre le sacrifice, et les fidèles peuvent communier.
Le règlement du concile de Laodicée ne paraît pas avoir été jamais reçu dans l’Église d’Occident ; et nous ne voyons, à Rome, aucune trace de la suspension du sacrifice en carême, si ce n’est le jeudi, jusqu’au 8e siècle, où nous apprenons du Liber Pontificalis que le pape saint Grégoire II, voulant compléter le sacramentaire romain, ajouta des messes propres pour ce jour dans les cinq premières semaines de carême. Il serait difficile de rendre raison aujourd’hui des motifs de cette suspension de la messe au jeudi dans l’Église romaine, non plus que de l’usage de l’Église de Milan qui n’offre pas le sacrifice le vendredi en carême. Les raisons qui en ont été données nous paraissent peu satisfaisantes ; et quant à l’Église de Milan, nous serions porté à croire que l’usage romain de ne pas célébrer la messe le vendredi saint, usage qui s’observe pareillement dans l’Église ambrosienne, aurait été par imitation étendu aux autres vendredis du carême.
Le manque d’espace nous oblige à ne toucher que légèrement tous les détails de ce chapitre ; cependant il nous reste à dire encore quelque chose des usages mystérieux de notre carême occidental. Nous en avons déjà fait connaître et expliqué plusieurs dans le temps de la septuagésime. La suspension de l’alléluia, l’emploi de la couleur violette dans les ornements sacrés, la suppression de la dalmatique du diacre et de la tunique du sous-diacre ; les deux cantiques de joie, Gloria in excelsis et Te Deum laudamus, interdits l’un et l’autre ; le trait substitué dans la messe au verset alléluiatique ; l’Ite missa est remplacé par une autre formule ; l’oraison de pénitence qui se récite sur le peuple, à la fin de la messe, aux jours de la semaine où l’on ne célèbre pas la fête d’un saint ; les vêpres anticipées avant midi, tous les jours, à l’exception des dimanches : ces divers rites sont déjà connus de nos lecteurs. En fait de cérémonies actuellement pratiquées, nous n’avons plus à signaler que les prières qui se font à genoux, à la fin de chacune des heures de l’office, dans les jours de férie, et l’usage en vertu duquel tout le chœur se tient aussi agenouillé durant le canon de la messe, à ces mêmes jours.
Mais nos Églises d’Occident pratiquaient encore en carême d’autres rites qui, depuis plusieurs siècles, sont tombés en désuétude, bien que quelques-uns se soient conservés, en certaines localités, jusqu’à nos temps. Le plus imposant de tous consistait à tendre un immense voile, ordinairement de couleur violette et appelé la courtine, entre le chœur et l’autel, en sorte que ni le clergé ni le peuple n’avaient plus la vue des saints mystères qui se célébraient derrière cette impénétrable barrière. Ce voile était un symbole du deuil de la pénitence auquel le pécheur doit se soumettre, pour mériter de contempler de nouveau la majesté de Dieu, dont il a offensé les regards par son iniquité. Il signifiait aussi les humiliations du Christ, qui furent un scandale pour l’orgueil de la Synagogue, et qui disparaîtront tout à coup, comme un voile que l’on lève en un instant, pour faire place aux splendeurs de la résurrection. Cet usage est demeuré, entre autres lieux, dans l’église métropolitaine de Paris.
La coutume était aussi, en beaucoup d’églises, de voiler la croix et les images des saints dès le commencement du carême, afin d’inspirer une plus vive componction aux fidèles, qui se voyaient privés de la consolation de reposer leurs regards sur ces objets chers à leur piété. Cette pratique, qui s’est aussi conservée en quelques lieux, est moins fondée cependant que celle de l’Église romaine, qui ne voile les croix et les images qu’au temps de la Passion, comme nous l’expliquerons en son lieu.
Nous apprenons des anciens cérémoniaux du moyen âge que l’on était dans l’usage de faire pendant le carême un grand nombre de processions d’une église à l’autre, particulièrement les mercredis et les vendredis ; dans les monastères, ces processions se faisaient sous le cloître et nu-pieds. C’était une imitation des Stations de Rome, qui sont journalières en carême, et qui, durant un grand nombre de siècles, commençaient par une procession solennelle à l’église stationnale.
Enfin, de tout temps l’Église a multiplié ses prières dans le carême. La discipline actuelle à ce sujet porte que, dans les cathédrales et collégiales qui n’en sont pas exemptées par une coutume contraire, on doit ajouter aux heures canoniales, le lundi, l’office des morts ; le mercredi, les psaumes graduels, et le vendredi, les psaumes de la pénitence. Dans nos Églises de France, au moyen âge, c’était un psautier tout entier que l’on ajoutait chaque semaine à l’office ordinaire.
Pratique du carême
Après avoir employé trois semaines entières à reconnaître les maladies de notre âme, à sonder la profondeur des blessures que le péché nous a faites, nous devons maintenant nous sentir préparés à la pénitence dont l’Église vient de nous ouvrir la carrière. Nous connaissons mieux la justice et la sainteté de Dieu et les dangers auxquels s’expose l’âme impénitente ; et pour opérer dans la nôtre un retour sincère et durable, nous avons rompu avec les vaines joies et les futilités du monde. La cendre a été répandue sur nos têtes ; et notre orgueil s’est humilié sous la sentence de mort qui doit s’accomplir en nous.
Dans le cours de cette épreuve de quarante jours, si longue pour notre faiblesse, nous ne serons pas délaissés de la présence de notre Sauveur. Il semblait s’être dérobé à nos regards durant ces semaines qui ne retentissaient que des malédictions prononcées contre l’homme pécheur ; mais cette absence nous était salutaire. Il était bon pour nous d’apprendre à trembler au bruit des vengeances divines. « La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse » ; et c’est parce que nous avons été saisis de terreur, que le sentiment de la pénitence s’est réveillé dans nos âmes.
Maintenant, ouvrons les yeux et voyons. C’est l’Emmanuel lui-même parvenu à l’âge d’homme, qui se montre à nos regards de nouveau, non plus sous l’aspect de ce doux enfant que nous avons adoré dans son berceau, mais semblable au pécheur, tremblant et s’humiliant devant la souveraine majesté que nous avons offensée, et auprès de laquelle il s’est fait notre caution. Dans l’amour fraternel qu’il nous porte, voyant que la carrière de la pénitence allait s’ouvrir pour nous, il est venu nous encourager par sa présence et par ses exemples. Nous allons nous livrer durant quarante jours au jeûne et à l’abstinence : lui, l’innocence même, va consacrer le même temps à affliger son corps. Nous nous séparons pour un temps des plaisirs bruyants et des sociétés mondaines : il se retire de la compagnie et de la vue des hommes. Nous voulons fréquenter plus assidûment la maison de Dieu et nous livrer à la prière avec plus d’ardeur : il passera quarante jours et quarante nuits à converser avec son Père, dans l’attitude d’un suppliant. Nous allons repasser nos années dans l’amertume de notre cœur et gémir sur nos iniquités : il va les expier par la souffrance et les pleurer dans le silence du désert, comme s’il les avait lui-même commises.
Il est à peine sorti des eaux du Jourdain qu’il vient de sanctifier et de rendre fécondes, et l’Esprit-Saint le pousse vers la solitude. L’heure est venue cependant pour lui de se manifester au monde : mais auparavant, il a un grand exemple à nous donner ; et se dérobant aux regards du Précurseur et de cette foule qui a vu la divine colombe descendre sur lui et entendu la voix du Père céleste, c’est vers le désert qu’il se dirige. À peu de distance du fleuve s’élève une montagne âpre et sauvage, que les âges chrétiens ont nommée depuis la montagne de la Quarantaine. De sa crête abrupte on domine les riantes plaines de Jéricho, le cours du Jourdain et le lac maudit qui rappelle la colère de Dieu. C’est là, au fond d’une grotte naturelle creusée dans la roche stérile, que le Fils de l’Éternel vient s’établir, sans autre société que les bêtes farouches qui ont choisi leur tanière en ces lieux où l’homme ne paraît jamais. Jésus y pénètre sans aucun aliment pour soutenir ses forces humaines ; l’eau même qui pourrait le désaltérer manque dans ce réduit escarpé ; la pierre nue s’offre seule pour reposer ses membres épuisés. Dans quarante jours, les anges s’approcheront et viendront lui présenter de la nourriture.
C’est ainsi que le Sauveur nous précède et nous dépasse dans la voie sainte du carême ; il l’essaie et l’accomplit devant nous, afin de faire taire par son exemple tous nos prétextes, tous nos raisonnements, toutes les répugnances de notre mollesse et de notre orgueil. Acceptons la leçon dans toute son étendue, et comprenons enfin la loi de l’expiation. Le Fils de Dieu, descendu de cette austère montagne, ouvre sa prédication par cette sentence qu’il adresse à tous les hommes : « Faites pénitence ; car le royaume des cieux approche. » Ouvrons nos cœurs à cette invitation, afin que le Rédempteur ne soit pas obligé de réveiller notre assoupissement par cette menace terrible qu’il fit entendre dans une autre circonstance : « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous. »
Or, la pénitence consiste dans la contrition du cœur et dans la mortification du corps ; ces deux parties lui sont essentielles. C’est le cœur de l’homme qui a voulu le mal, et le corps a souvent aidé à l’accomplir. L’homme étant d’ailleurs composé de l’un et de l’autre, il doit les unir dans l’hommage qu’il rend à Dieu. Le corps doit participer aux délices de l’éternité ou aux tourments de l’enfer. Il n’y a donc point de vie chrétienne complète, ni non plus d’expiation valable, si dans l’une et l’autre il ne s’associe à l’âme.
Mais le principe de la véritable pénitence est dans le cœur : nous l’apprenons de l’évangile par les exemples de l’enfant prodigue, de la pécheresse, du publicain Zachée, de saint Pierre. Il faut donc que le cœur rompe sans retour avec le péché, qu’il le regrette amèrement, qu’il l’ait en horreur et qu’il en fuie les occasions. Pour exprimer cette disposition, l’Écriture se sert d’une expression qui a passé dans le langage chrétien, et rend admirablement l’état de l’âme sincèrement revenue du péché ; elle l’appelle la conversion. Le chrétien doit donc, durant le carême, s’exercer à la pénitence du cœur et la regarder comme le fondement essentiel de tous les actes propres à ce saint temps. Néanmoins, cette pénitence serait illusoire, si l’on ne joignait l’hommage du corps aux sentiments intérieurs qu’elle inspire. Le Sauveur, sur la montagne, ne se contente pas de gémir et de pleurer sur nos péchés ; il les expie par la souffrance de son corps ; et l’Église, qui est son interprète infaillible, nous avertit que la pénitence de notre cœur ne sera pas reçue, si nous n’y joignons la pratique exacte de l’abstinence et du jeûne.
Quelle est donc l’illusion de tant de chrétiens honnêtes qui se flattent d’être irréprochables, surtout lorsqu’ils oublient leur passé ou qu’ils se comparent à d’autres, et qui, parfaitement contents d’eux-mêmes, ne songent jamais aux dangers de la vie molle qu’ils comptent bien mener jusqu’au dernier jour ! Leurs péchés d’autrefois, ils n’y songent plus : ne les ont-ils pas sincèrement confessés ? La régularité selon laquelle ils vivent désormais n’est-elle pas la preuve de leur solide vertu ? Qu’ont-ils à démêler avec la justice de Dieu ? Aussi les voyons-nous solliciter régulièrement toutes les dispenses possibles dans le carême. L’abstinence les incommoderait ; le jeûne n’est plus compatible avec la santé, les occupations, les habitudes d’aujourd’hui. On n’a pas la prétention d’être meilleur que tel ou tel qui ne jeûnent pas et ne font pas abstinence ; et comme on est incapable d’avoir même l’idée de suppléer par d’autres pratiques de pénitence à celles que l’Église prescrit, il en résulte que, sans s’en apercevoir et insensiblement, on arrive à n’être plus chrétien.
L’Église, témoin de cette effrayante décadence du sens surnaturel, et redoutant une résistance qui accélérerait encore les dernières pulsations d’une vie qui va s’éteignant, élargit de plus en plus la voie des adoucissements. Dans l’espoir de conserver une étincelle de christianisme pour un avenir meilleur, elle préfère abandonner à la justice de Dieu lui-même des enfants qui ne l’écoutent plus, lorsqu’elle leur enseigne les moyens de se rendre favorable cette justice dès ce monde ; et ces chrétiens se livrent à la sécurité la plus profonde, sans nul souci de comparer leur vie aux exemples de Jésus-Christ et des saints, aux règles séculaires de la pénitence chrétienne.
Il est sans doute des exceptions à cette mollesse dangereuse ; mais qu’elles sont rares, dans nos villes surtout ! Que de préjugés, que de vains prétextes, que d’exemples malheureux contribuent à fausser les âmes ! Que de fois n’a-t-on pas entendu cette naïve excuse sortir de la bouche de ceux même qui se font honneur de leur titre de catholiques : qu’ils ne font pas abstinence, qu’ils ne jeûnent pas, parce que l’abstinence et le jeûne les gêneraient, les fatigueraient ! Comme si l’abstinence et le jeûne avaient un autre but que d’imposer un joug pénible à ce corps de péché ! En vérité, ces personnes semblent avoir perdu le sens ; et leur étonnement sera grand lorsque le Seigneur, au jour de son jugement, les confrontera avec tant de pauvres musulmans qui, au sein d’une religion dépravée et sensuelle, trouvent chaque année en eux-mêmes le courage d’accomplir les rudes privations des trente jours de leur ramadan.
Mais serait-il même nécessaire de les confronter avec d’autres qu’avec eux-mêmes si incapables, pensent-ils, de supporter les abstinences et les jeûnes si réduits d’un carême, tandis que Dieu les voit chaque jour s’imposer tant de fatigues bien autrement pénibles dans la recherche des intérêts et des jouissances de ce monde ? Que de santés usées dans des plaisirs au moins frivoles et toujours dangereux, et qui se fussent maintenues dans toute leur vigueur, si la loi chrétienne, et non le désir de plaire au monde, eût réglé et dominé la vie ! Mais le relâchement est tel, que l’on ne conçoit aucune inquiétude, aucun remords ; on renvoie le carême au moyen âge, sans faire même attention que l’indulgence de l’Église en a proportionné les observances à notre faiblesse physique et morale. On a conservé ou reconquis, par la miséricorde divine, la foi de ses pères ; et l’on ne s’est pas ressouvenu encore que la pratique du carême est un signe essentiel de catholicisme, et que la Réforme protestante du 16e siècle a eu pour un de ses traits principaux et a écrit sur son drapeau l’abolition de l’abstinence et du jeûne.
Mais, dira-t-on, n’y a-t-il pas des dispenses légitimes ? Assurément, il en est, et, dans ce siècle d’épuisement général, beaucoup plus que dans les âges précédents. Mais que l’on prenne garde à l’illusion. Si vous avez les forces pour supporter d’autres fatigues, pourquoi n’en auriez-vous pas pour remplir le devoir de l’abstinence ? Si la crainte d’une légère incommodité vous arrête, vous avez donc oublié que le péché ne sera pas remis sans l’expiation. Le jugement des hommes de l’art, qui prédisent un affaiblissement de vos forces comme la suite du jeûne, peut être fondé en raison ; la question est de savoir si ce n’est pas précisément cette mortification de la chair que l’Église vous prescrit dans l’intérêt de votre âme. Mais admettons que la dispense soit légitime, que votre santé encourrait un risque véritable, que vos devoirs essentiels souffriraient, si vous observiez à la lettre les prescriptions de l’Église ; dans ce cas, songez-vous à substituer d’autres œuvres de pénitence à celles que vos forces ne vous permettent pas d’entreprendre ? Éprouvez-vous un vif regret, une confusion sincère de ne pouvoir porter avec les vrais fidèles le joug de la discipline quadragésimale ? Demandez-vous à Dieu la grâce de pouvoir, une autre année, participer aux mérites de vos frères, et accomplir avec eux ces saintes pratiques qui doivent être le motif de la miséricorde et du pardon ? S’il en est ainsi, la dispense ne vous aura pas été nuisible ; et quand la fête de Pâques conviera les fidèles enfants de l’Église à ses joies ineffables, vous pourrez vous joindre avec confiance à ceux qui ont jeûné ; car si la faiblesse de votre corps ne vous a pas permis de les suivre extérieurement dans la carrière, votre cœur est demeuré fidèle à l’esprit du carême.
Que de choses nous aurions à dire encore sur les illusions dont se berce la mollesse de nos jours, quand il s’agit du jeûne et de l’abstinence ! Il n’est pas rare de rencontrer des chrétiens qui remplissent le devoir pascal, qui se font honneur d’être enfants de l’Église catholique, et chez lesquels la notion même du carême a totalement péri. Ils en sont venus à n’avoir pas même une idée précise de l’abstinence et du jeûne. Ils ignorent que ces deux éléments du carême sont tellement distincts, que la dispense de l’un n’emporte en aucune façon celle de l’autre. Si, pour une raison fondée ou non, ils ont obtenu l’exemption de l’abstinence, il ne leur vient pas même en pensée que l’obligation de pratiquer le jeûne durant quarante jours est demeurée tout entière ; de même, si on leur a accordé l’exemption du jeûne, ils en concluent qu’ils peuvent faire servir sur leur table toute sorte d’aliments : tant est grande la confusion qui règne de toutes parts ; tant sont rares les exemples d’une parfaite exactitude aux ordonnances et aux traditions de l’Église.
Nous n’avons en vue, en écrivant ces pages, que les lecteurs chrétiens qui nous ont suivi jusqu’ici ; mais que serait-ce si nous venions à considérer le résultat de la suspension des saintes lois du carême sur la masse des populations, principalement dans les villes ? Comment nos publicistes catholiques, qui ont éclairé tant de questions, n’ont-ils pas insisté sur les tristes effets que produit dans la société la cessation d’une pratique qui, rappelant chaque année le besoin de l’expiation, maintenait plus que toute autre institution le sentiment du bien et du mal ? Il ne faut pas réfléchir longtemps pour comprendre la supériorité d’un peuple qui s’impose, durant quarante jours chaque année, une série de privations, dans le but de réparer les violations qu’il a commises dans l’ordre moral, sur cet autre peuple qu’aucune époque de l’année ne ramène aux idées de réparation et d’amendement. Et s’il faut en venir à examiner la question au point de vue de l’hygiène, n’est-il pas évident que cette profusion de nourriture animale, sans laquelle on prétend que les habitants des villes ne pourraient plus désormais se soutenir, loin d’avoir fortifié la race, ne fait que l’affaiblir de jour en jour ? Nous ne craignons pas de le dire, un temps viendra où les économistes sonderont cette plaie qui s’aggrave chaque jour, et déclareront que le seul moyen de relever l’affaiblissement qui se déclare toujours plus sensible à chaque nouvelle génération, est d’introduire dans l’alimentation des hommes une plus grande proportion de l’élément végétal, et de suspendre quelquefois la nourriture animale qui, devenue exclusive, altère de plus en plus le sang européen. Où trouve-t-on aujourd’hui des santés qui résistent, si ce n’est dans nos campagnes, où les végétaux forment le principal de la nourriture de l’homme, et particulièrement chez nos populations rurales de la Bretagne et de la Vendée, où l’abstinence quadragésimale, et souvent même le jeûne, sont encore fidèlement observés par le grand nombre, malgré les fatigues occasionnées par des travaux qui légitimeraient bien plutôt la dispense que les tièdes incidents de la vie molle et insignifiante de nos cités ?
Que les enfants de l’Église raniment donc leur courage ; qu’ils aspirent à cette paix de la conscience qui n’est assurée qu’à l’âme vraiment pénitente. L’innocence perdue se recouvre par l’humble aveu de la faute, quand il est accompagné de l’absolution du prêtre ; mais le fidèle doit se garder de ce dangereux préjugé, qu’il ne resterait plus rien à faire après le pardon. Rappelons-nous cet avertissement si grave de l’Esprit-Saint dans l’Écriture : « Ne sois jamais sans crainte au sujet du péché qui t’a été pardonné ». La certitude du pardon est en raison du changement du cœur ; et l’on peut d’autant mieux se laisser aller à la confiance, que l’on sent constamment le regret des péchés et l’empressement à les expier toute sa vie. « Nul ne sait s’il est digne d’amour ou de haine », dit encore l’Écriture ; mais celui-là peut espérer être digne d’amour, qui sent en lui-même que l’esprit de pénitence ne l’a pas abandonné.
Entrons donc avec résolution dans la voie sainte que l’Église ouvre devant nous, et fécondons notre jeûne par les deux autres moyens que Dieu nous propose dans les saints livres : la prière et l’aumône. De même que sous le nom de jeûne, l’Église entend toutes les œuvres de la mortification chrétienne ; sous le nom de la prière elle comprend tous les pieux exercices par lesquels l’âme s’adresse à Dieu. La fréquentation plus assidue de l’Église, l’assistance journalière au saint sacrifice, les lectures pieuses, la méditation des vérités du salut et des souffrances du Rédempteur, l’examen de la conscience, l’usage des psaumes, l’assistance aux prédications particulières à ce saint temps, et surtout la réception des sacrements de pénitence et d’eucharistie, sont les principaux moyens par lesquels les fidèles peuvent offrir au Seigneur l’hommage de la prière.
L’aumône renferme toutes les œuvres de miséricorde envers le prochain : aussi les saints docteurs de l’Église l’ont-ils unanimement recommandée comme le complément nécessaire du jeûne et de la prière pendant le carême. C’est une loi établie de Dieu, et à laquelle il a daigné lui-même se soumettre, que la charité exercée envers nos frères, dans le but de lui plaire, obtient sur son cœur paternel le même effet que si elle s’exerçait directement envers lui-même. Telle est la force et la sainteté du lien par lequel il a voulu unir les hommes entre eux ; et de même qu’il n’accepte pas l’amour d’un cœur fermé à la miséricorde, de même il reconnaît pour véritable, et comme se rapportant à lui, la charité du chrétien qui, soulageant son frère, rend hommage au lien sublime par lequel tous les hommes s’unissent dans une même famille dont Dieu est le père. C’est par ce sentiment que l’aumône n’est plus seulement un acte d’humanité, mais s’élève à la dignité d’un acte de religion qui monte directement à Dieu et apaise sa justice.
Rappelons-nous la dernière recommandation du saint archange Raphaël à la famille de Tobie, au moment de remonter au ciel : « La prière accompagnée du jeûne et de l’aumône vaut mieux que tous les trésors ; l’aumône délivre de la mort, efface les péchés, ouvre la miséricorde et la vie éternelle. » La doctrine des Livres Sapientiaux n’est pas moins expresse : « De même que l’eau éteint le feu le plus ardent, ainsi l’aumône détruit le péché. Renferme ton aumône dans le sein du pauvre, et elle priera pour que tu sois délivré du mal. » Que ces consolantes promesses soient toujours présentes à la pensée du fidèle, mais plus encore dans le cours de la sainte Quarantaine ; et que le pauvre qui jeûne toute l’année s’aperçoive qu’il est aussi un temps où le riche s’impose des privations. Une vie plus frugale produit ordinairement le superflu, relativement aux autres temps de l’année ; que ce superflu serve au soulagement de Lazare. Rien ne serait plus contraire à l’esprit du carême que de rivaliser en luxe et en dépenses de table avec les saisons où Dieu nous permet de vivre selon l’aisance qu’il nous a donnée. Il est beau que, dans ces jours de pénitence et de miséricorde, la vie du pauvre devienne plus douce, en proportion de ce que celle du riche participe davantage à la frugalité et à l’abstinence qui sont le partage de la plupart des hommes. C’est alors que pauvres et riches se présenteront avec un sentiment vraiment fraternel à ce solennel banquet de la Pâque que le Christ ressuscité nous offrira dans quarante jours.
Enfin, il est un dernier moyen d’assurer en nous les fruits du carême : c’est l’esprit de retraite et de séparation du monde. Les habitudes de ce saint temps doivent trancher en toutes choses sur celles du reste de l’année ; autrement l’impression salutaire que nous avons reçue, au moment où l’Église imposait la cendre sur nos fronts, se dissiperait en peu de jours. Le chrétien doit donc faire trêve aux vains amusements du siècle, aux fêtes mondaines, aux réunions profanes. Quant à ces spectacles pervers ou amollissants, à ces soirées de plaisirs qui sont recueil de la vertu et le triomphe de l’esprit du monde, si dans aucun temps il n’est permis au disciple de Jésus-Christ de s’y montrer autrement que par position et par nécessité, comment pourrait-on y paraître en ces jours de pénitence et de recueillement, sans abjurer en quelque sorte son titre de chrétien, sans rompre avec tous les sentiments d’une âme pénétrée de la pensée de ses fautes, et de la crainte des jugements de Dieu ? La société chrétienne n’a plus aujourd’hui, durant le carême, cet extérieur si imposant de deuil et de sévérité que nous avons admiré dans les siècles de foi ; mais de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu, rien n’est changé. C’est toujours la grande parole : « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous ». Aujourd’hui, il en est peu qui prêtent l’oreille à cette parole ; et c’est pourquoi beaucoup périssent. Mais ceux sur qui tombe cette parole doivent se souvenir des avertissements que nous donnait le Sauveur lui-même, au dimanche de la Sexagésime. Il nous disait qu’une partie de la semence est foulée sous les pieds des passants, ou dévorée par les oiseaux du ciel ; une autre desséchée par l’aridité de la pierre qui la reçoit ; une autre enfin étouffée par des épines. N’épargnons donc aucun soin, afin de devenir cette bonne terre dans laquelle la semence non seulement est reçue, mais fructifie au centuple pour la récolte du Seigneur qui approche.
En lisant ces pages dans lesquelles nous avons tâché de rendre la pensée de l’Église telle qu’elle nous est exprimée, non seulement dans la liturgie, mais dans les canons des conciles et dans les écrits des saints Docteurs, plus d’un de nos lecteurs se sera pris à regretter de plus en plus la douce et gracieuse poésie dont l’année liturgique se montrait empreinte durant les quarante jours où nous célébrâmes la naissance de l’Emmanuel. Déjà le temps de la Septuagésime est venu jeter son voile sombre sur toutes ces riantes images ; et voici que nous sommes entrés dans un désert aride, semé d’épines, et sans eaux jaillissantes. Ne nous en plaignons pas cependant ; la sainte Église connaît nos vrais besoins, et veut y satisfaire. Pour approcher du Christ enfant, elle n’a demandé de nous que la légère préparation de l’avent, parce que les mystères de l’Homme-Dieu n’étaient encore qu’à leur début.
Beaucoup sont venus à la crèche avec la simplicité et l’ignorance des bergers de Bethléhem, ne connaissant pas suffisamment encore ni la sainteté du Dieu incarné, ni l’état dangereux et coupable de leurs âmes ; mais aujourd’hui que le Fils de l’Éternel est entré dans la voie de la pénitence, quand bientôt nous allons le voir en proie à toutes les humiliations et à toutes les douleurs sur l’arbre de la croix, l’Église nous enlève à notre ignorante sécurité. Elle nous dit de frapper nos poitrines, d’affliger nos âmes, de mortifier nos corps, parce que nous sommes pécheurs. La pénitence devrait être le partage de notre vie entière ; les âmes ferventes ne l’interrompent jamais ; du moins est-il juste et salutaire pour nous d’en faire enfin l’essai, en ces jours où le Sauveur souffre au désert, en attendant qu’il expire sur le calvaire. Recueillons encore de lui cette parole qu’il dit aux femmes de Jérusalem qui pleuraient sur son passage, au jour de sa passion : « Si l’on traite ainsi le bois vert, que fera-t-on du bois sec ? » Mais, par la miséricorde du Rédempteur, le bois sec peut reprendre sève et échapper au feu.
Telle est l’espérance, tel est le désir de la sainte Église, et c’est pour cela qu’elle nous impose le joug du carême. En parcourant avec constance cette voie laborieuse, nous verrons peu à peu la lumière briller à nos regards. Si nous étions loin de Dieu par le péché, ce saint temps sera pour nous la vie purgative, comme parlent les docteurs mystiques ; et nos yeux s’épureront afin de pouvoir contempler le Dieu vainqueur de la mort. Si déjà nous marchons dans les sentiers de la vie illuminative ; après avoir sondé si utilement la profondeur de nos misères, au temps de la Septuagésime, nous retrouvons maintenant celui qui est notre Lumière ; et si nous avons su le voir sous les traits de l’Enfant de Bethléhem, nous le reconnaîtrons sans peine dans le divin Pénitent du désert, et bientôt dans la victime sanglante du calvaire.
Prières du matin et du soir au temps du carême
Au temps du carême, le chrétien, à son réveil, s’unira à la sainte Église qui, dès le point du jour, commence la psalmodie des laudes par ces paroles du Roi-Prophète : Ayez pitié de moi, ô Dieu, selon votre grande miséricorde.
Il adorera profondément cette Majesté que le pécheur devrait craindre, et qu’il a néanmoins offensée avec tant d’audace et d’ingratitude, et il accomplira sous cette impression les premiers actes intérieurs et extérieurs de religion qui doivent ouvrir sa journée. Le moment étant venu de faire la prière du matin, il pourra puiser en cette manière, dans les prières de l’Église elle-même, la forme de ses sentiments.
Puis il s’unira à l’Église qui prie ainsi dans l’office des laudes du carême :
Hymne
Ô Jésus, soleil de salut, répandez vos rayons au plus intime de notre âme, à cette heure où la nuit ayant disparu, le jour renaît pour réjouir l’univers.
C’est vous qui donnez ce temps favorable ; donnez- nous de laver dans l’eau de nos larmes la victime de notre cœur, et qu’elle devienne un holocauste offert par l’amour.
D’abondantes larmes couleront de la source même d’où sortit le péché, si la verge de la pénitence vient briser la dureté du cœur.
Le jour approche, ce jour qui est à vous, dans lequel tout doit refleurir ; que votre main nous remette dans la voie ; et nous aussi nous serons dans l’allégresse.
Que le monde entier s’humilie devant vous, ô Trinité miséricordieuse ! Renouvelez-nous par votre grâce, et nous vous chanterons un cantique nouveau. Amen.
Puis on confessera humblement ses péchés, en se servant pour cela de la formule générale usitée dans l’Église.
Oraison
Seigneur, Dieu tout-puissant, qui nous avez fait parvenir au commencement de ce jour, sauvez-nous aujourd’hui par votre puissance, afin que, durant le cours de cette journée, nous ne nous laissions aller à aucun péché ; mais que nos paroles, nos pensées et nos envies tendent toujours à l’accomplissement de votre justice. Par notre Seigneur Jésus-Christ, votre Fils, qui, étant Dieu, vit et règne avec vous, en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
Daignez, Seigneur Dieu, Roi du ciel et de la terre, diriger, sanctifier, conduire et gouverner, en ce jour, nos cœurs et nos corps, nos sentiments, nos discours et nos actes, selon votre loi et les œuvres de vos préceptes ; afin que, ici-bas et dans l’éternité, nous méritions, par votre secours, ô Sauveur du monde, d’être sauvés et affranchis. Vous qui vivez et régnez dans tous les siècles des siècles. Amen.
Prière du soir
Hymne
Créateur plein de bonté, daignez écouter les prières que nous vous offrons avec larmes, au milieu des jeûnes de cette sainte quarantaine.
Vous qui scrutez le fond des cœurs, vous connaissez notre faiblesse : nous revenons à vous ; donnez-nous la grâce du pardon.
Nous avons beaucoup péché ; pardonnez-nous à cause de notre aveu : pour la gloire de votre nom, apportez le remède à nos langueurs.
Faites que la résistance de notre corps soit abattue par l’abstinence, et que notre cœur soumis à un jeûne spirituel ne se repaisse plus du péché.
Trinité bienheureuse, Unité parfaite, rendez profitable à vos fidèles le bienfait du jeûne.
Amen.
La sainte messe et la communion
au temps du carême
Le chrétien, au temps du carême, s’il sait entrer dans l’esprit de l’Église, voit croître en lui ce sentiment de la crainte de Dieu qui, selon le psalmiste, est le commencement de la sagesse. Le souvenir de ses péchés, la pratique des saintes rigueurs de la pénitence, l’exemple si éloquent d’un Dieu qui expie par le jeûne et dans le silence du désert nos prévarications, la prière continuelle de l’Église en faveur de ses enfants coupables : tout l’arrache à la mollesse dans laquelle il a trop longtemps vécu. Il lui faut donc un refuge, un secours puissant et salutaire qui ranime en son cœur cette espérance chrétienne, sans laquelle il ne peut être enfant de Dieu. Il lui faut plus encore : il a besoin d’une victime de propitiation qui apaise en sa faveur la colère céleste, d’un sacrifice au moyen duquel il puisse désarmer ce bras redoutable qu’il sent levé contre ses iniquités.
Cette victime est prête, ce sacrifice d’un mérite infini est mis à notre disposition. Bientôt nous célébrerons le douloureux anniversaire du jour auquel il fut offert sur la croix ; en attendant, il est chaque jour présenté à la majesté divine, et c’est surtout en y prenant part que nous obtiendrons la régénération de nos âmes. Lors donc que nous voulons présenter à Dieu le sacrifice de notre cœur contrit et humilié, si nous voulons le rendre plus acceptable, approchons-nous de l’autel, et supplions la victime qui s’y offre pour nous de joindre ses mérites infinis aux faibles œuvres de notre pénitence. Quand nous sortirons de la maison de Dieu, le poids de nos péchés sera déjà grandement allégé, la confiance en la divine miséricorde aura pris un nouvel accroissement, et l’amour, renouvelé par la componction, s’élèvera vers Dieu plus fort et plus sincère.
Ces prières sont intéressantes pour la communion spirituelle. Note de l’éditeur.
De toutes les œuvres par lesquelles le chrétien peut sanctifier le carême, la plus agréable à Dieu est l’assistance au divin sacrifice, dans lequel est offerte la victime du salut. Mais le pécheur devra-t-il, parce qu’il s’en reconnaît plus indigne que jamais, s’abstenir de participer à la chair vivifiante et purifiante du cette victime universelle ? Telle n’est pas l’intention du Rédempteur qui est descendu du ciel, non pour nous juger, mais pour nous sauver [6]. Il sait combien est longue et austère la voie qui nous reste à parcourir jusqu’au jour où nous nous reposerons avec lui dans les joies de sa résurrection. Il a pitié de nous, il craint de nous voir défaillir dans la route [7] ; et, pour cela, il nous offre l’aliment divin qui donne aux âmes lumière et force, et qui les soutient dans le labeur. Nous sentons le besoin de nous purifier davantage ; allons donc, d’un cœur humble et contrit, à celui qui est venu pour rendre à nos âmes leur beauté première. Souvenons-nous, en tout temps, de cet avertissement solennel qu’il a daigné nous donner : Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, vous n’aurez point la vie en vous [8].
Si donc le péché ne règne plus en nous, si nous l’avons effacé par une vraie contrition et une confession sincère, rendues efficaces par l’absolution du prêtre, quelque grandes que nous apparaissent nos infidélités, ne nous éloignons pas du Pain de Vie [9] ; c’est pour nous que la table du Seigneur est dressée. Si nous sentons que les liens du péché nous captivent encore ; si, en nous considérant nous-mêmes au flambeau de la Vérité qui luit maintenant à nos yeux, nous découvrons dans nos âmes des taches que les préjugés mondains et une dangereuse mollesse nous avaient jusqu’ici empêché d’apercevoir, cherchons promptement la piscine du salut ; et quand nous aurons fait notre paix avec le Dieu des miséricordes, hâtons-nous de venir recevoir le gage de notre réconciliation.
Allons donc à la table sainte, en ces jours de la sainte Quarantaine, avec le sentiment profond de notre indignité. Plus d’une fois, peut-être, nous y sommes-nous présentés, dans le passé, avec une familiarité trop grande, faute de comprendre assez notre néant, notre misère et la souveraine sainteté de celui qui s’unit ainsi à l’homme pécheur. Désormais, notre cœur se rendra plus de justice ; et, réunissant dans un même sentiment l’humilité et la confiance, il répétera avec une entière sincérité ces paroles que l’Église emprunte au centenier de l’évangile, et qu’elle nous invite à redire, au moment où elle nous donne le Pain de vie : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez en moi, mais dites seulement une parole, et mon âme sera guérie !
Nous formulerons ici, selon notre usage, les actes pour la préparation à la communion dans ce saint temps, en faveur des personnes qui sentiraient le besoin d’être aidées en cette manière ; nous ajouterons, pour complément, les actes de l’action de grâces.
Avant la communion
Acte de foi
La grâce insigne que vous m’avez accordée, ô mon Dieu, de me faire connaître les plaies de mon âme, m’a révélé toute la profondeur de mes maux. J’ai compris que je n’étais que ténèbres, et quel besoin j’avais de votre divine lumière. Mais si le flambeau de la foi a éclairé pour moi les tristes ombres de ma nature, il m’a fait voir aussi tout ce que votre amour pour une créature ingrate vous a fait entreprendre, dans le but de la relever et de la sauver. C’est pour moi que vous avez pris naissance dans une chair mortelle ; c’est pour moi que vous accomplissez en ce moment, dans le désert, un jeûne si rigoureux ; c’est pour moi que bientôt vous donnerez votre sang sur l’arbre de la croix : tels sont les prodiges de votre bonté que vous m’ordonnez de croire. Je les crois, ô mon Dieu, avec autant de soumission que de reconnaissance. Mais je crois aussi d’une foi non moins vive que dans peu d’instants, par le plus ineffable des mystères, vous allez venir vous unir à moi dans votre sacrement. Votre parole est formelle ; malgré le cri de mon indignité, je m’abaisse devant votre souveraine raison. Il n’y a rien de commun entre le Dieu de toute sainteté et ma misère coupable ; cependant, vous dites que c’est vous-même qui venez à moi. Je tremble, mais je crois en vous, ô Vérité éternelle ! Je confesse que votre amour pour moi est infini, et que rien ne saurait l’arrêter, quand il a résolu de se communiquer à une humble et infidèle créature.
Acte d’humilité
Lorsque naguère je vous contemplais, ô mon Dieu ! descendant des splendeurs de votre gloire au sein d’une fille des hommes, unissant à votre divine substance notre faible et mortelle nature, naissant enfin dans la crèche abandonnée d’une pauvre étable, de tels abaissements d’un Dieu, en même temps qu’ils touchaient mon cœur, me révélaient toute la profondeur de mon néant. Je sentais mieux quelle distance infinie sépare la créature de son créateur, et je confessais avec bonheur ma bassesse, à la vue des miracles de votre amour. Aujourd’hui, ô mon Sauveur, ce n’est plus seulement la faiblesse de ma nature que je reconnais en moi ; le néant n’est pas coupable de n’être que le néant ; mais ce que je considère avec effroi, c’est le mal qui m’a si longtemps dominé, qui règne encore par ses suites, par les tendances qu’il m’a inspirées, par la faiblesse avec laquelle je le combats. Adam, après son péché, alla se cacher, comme pour fuir vos regards ; et vous m’appelez en ce moment, non pour prononcer contre moi une trop juste sentence, mais pour me donner la plus grande marque de votre amour, pour m’unir à vous. Et vous êtes, ô mon Dieu, la sainteté même ! Je me rends à votre appel, car vous êtes mon maître, et nul ne saurait vous résister ; mais je m’humilie et m’anéantis devant votre majesté offensée, la suppliant de considérer que c’est par ses ordres seulement que j’ose approcher d’elle.
Acte de contrition
Mais que me servirait de reconnaître, ô mon Sauveur, la grandeur et le nombre de mes fautes, si mon cœur n’était pas dans la résolution de s’en détacher pour jamais ? Vous voulez vous réconcilier avec votre ennemi, le presser contre votre cœur ; et il se contenterait de reconnaître l’honneur que vous lui faites, sans rompre avec la malheureuse cause qui lui fit encourir votre disgrâce et le mit en hostilité avec vous ! Il n’en peut être ainsi, ô mon Dieu ! Je ne chercherai pas, comme mon premier père, à fuir inutilement l’œil de votre justice ; comme le Prodigue, je me lève et je vais vers mon Père ; comme Madeleine, j’ose entrer dans la salle du festin ; je me rends tout tremblant à l’invitation de votre amour. Mais mon cœur a renoncé sincèrement au péché ; je hais, je déteste cet ennemi de votre gloire et de mon bonheur.
Désormais, je veux l’éviter et le poursuivre en moi sans ménagement. Je romps avec cette mollesse qui engourdissait ma volonté, avec cette indifférence calculée qui endormait ma conscience, avec ces habitudes dangereuses qui entraînaient mon âme loin de vous. Ne rejetez pas, ô mon Dieu, un cœur contrit et humilié.
Acte d’amour
Tel est, ô mon Sauveur, votre amour pour nous en ce monde, que, selon votre consolante promesse, vous n’êtes pas venu pour juger, mais pour sauver. Je ne m’acquitterais donc pas avec vous, en ce moment, si je n’avais à vous offrir que cette crainte si salutaire qui m’a ramené à vous, que cette confusion si légitime qui porte le pécheur à trembler en votre présence. C’est dans votre amour que vous venez me visiter. Le sacrement qui va m’unir à vous est le sacrement de votre amour. Vous l’avez dit, ô Pasteur plein de tendresse : C’est celui à qui on a remis davantage qui aime le plus son bienfaiteur. Il faut donc que mon cœur ose vous aimer, qu’il vous aime avec plénitude, que le souvenir de ses infidélités accroisse de plus en plus en lui le besoin et le sentiment de votre amour. Aidez-le, ô mon Dieu, rassurez-le ; chassez ses terreurs, et faites-vous sentir à lui. C’est parce qu’il vous a craint, qu’il s’est tourné vers vous ; s’il vous aime, il vous demeurera fidèle.
Ô Marie, refuge du pécheur, aidez mon cœur à aimer celui qui est votre fils et notre frère. Saints anges, qui vivez éternellement de cet amour qui ne s’est jamais éteint en vous, souvenez-vous qu’il m’a créé, comme vous-mêmes, pour l’aimer. Saints et Saintes, par l’amour dont il vous enivre au ciel, daignez vous souvenir de moi, et préparer mon cœur à s’unir à lui.
Après la communion
Acte d’adoration
Vous êtes en moi, Majesté de mon Dieu ! Vous résidez en ce moment dans le cœur d’un pécheur : c’est là votre temple, votre trône, le lieu de votre repos. Que ferai-je pour vous adorer dignement, vous qui avez daigné descendre jusque dans l’abîme de ma bassesse et de ma misère ? Les esprits bienheureux se voilent la face devant vous ; vos saints déposent à vos pieds leurs couronnes immortelles ; et moi, qui suis encore dans la condition de pécheur, puis-je m’anéantir assez devant vous, qui êtes infini en puissance, en sagesse, en bonté ? Cette âme, dans laquelle vous résidez en ce moment, osa se mesurer avec vous ; souvent elle eut l’audace de vous désobéir et d’enfreindre vos volontés ; et vous venez en elle, et vous y faites descendre toutes vos grandeurs ! Recevez, ô mon Dieu ! l’hommage qu’elle vous offre en cette heure où elle succombe sous le poids de l’insigne honneur que vous lui faites. Oui, mon Dieu, je vous adore, je vous reconnais pour le souverain Être, pour l’auteur et le conservateur de toutes choses, pour mon Maître absolu ; je confesse avec bonheur ma dépendance, et j’ose vous offrir mon humble service.
Acte de remerciement
Vous êtes grand, ô mon Dieu ! mais vous êtes aussi plein de bonté envers votre humble créature. Votre présence en moi n’est pas seulement un trait de cette puissance qui se glorifie de la manière qu’elle veut ; elle est un nouveau gage de votre amour pour moi. Vous venez vous unir à mon âme, la rassurer, la rémunérer, lui apporter tous les biens. Oh ! qui me donnera de sentir un tel bienfait, de vous en remercier dignement ? Je ne le puis faire, ô mon Dieu ! car, dans ma faiblesse, je suis incapable de mesurer toute l’étendue de votre amour, tout le besoin que j’avais de votre présence. Et si je viens à considérer les moyens qui sont à ma disposition pour reconnaître la faveur que vous me faites, je tombe accablé sous mon impuissance. Cependant vous voulez, ô mon Dieu, que ce cœur, tout faible qu’il est, vous rende grâces ; vous prenez plaisir à recevoir l’hommage de sa chétive reconnaissance. Agréez-le donc ; mon âme tout entière vous l’offre, en vous suppliant de lui révéler de plus en plus l’immensité de vos dons, et de prendre pitié de son insuffisance.
Acte d’amour
Mais je ne puis m’acquitter avec vous que par l’amour, ô mon souverain bien ! Vous m’avez aimé, vous m’aimez ; il faut que je vous aime. Vous m’avez supporté, vous m’avez pardonné, vous venez de me combler d’honneur et de richesse : l’amour vous a fait accomplir tous ces prodiges, et c’est mon amour que vous demandez en retour du vôtre. La reconnaissance ne suffit pas ; vous voulez être aimé. Si je jette un regard sur le passé, ces longs jours qui s’écoulèrent loin de vous dans la désobéissance se présentent à ma pensée, et il me semble que je devrais fuir vos bontés. Mais où irai-je, ô mon Dieu, que je ne vous y porte avec moi, maintenant que vous êtes établi au centre de mon âme ? Je resterai donc ; et, comme si jamais je ne vous eusse trahi, je réunirai toutes les forces de mon cœur, pour vous dire que je vous aime, que votre divine charité a rassuré mon âme, que cette âme est à vous, qu’elle vous préfère à tout, qu’elle met désormais toute sa joie, tout son bonheur, à vous complaire, à faire vos volontés.
Acte d’offrande
Je sais, ô mon Dieu, que ce que vous demandez de moi, ce n’est pas l’effusion passagère d’un cœur touché de vos bontés. Vous m avez aimé de toute éternité, vous m’avez gardé votre prédilection, alors même que je ne vous servais pas. Tant de lumières que vous m’avez données sur l’état de mon âme, tant de protection contre votre propre justice, tant de miséricorde à me pardonner, tant d’amour à vous incliner vers moi en ce moment ; toutes ces œuvres de votre droite n’avaient qu’un seul but : celui de m’attacher à vous, de m’amener à vivre enfin pour vous. Ce but, vous avez voulu l’atteindre, en me donnant aujourd’hui le précieux gage de votre amour. Vous avez dit, en parlant de ce don ineffable : De même que je vis par mon Père, ainsi celui qui mange ma chair vivra par moi. Vous êtes désormais, ô Pain vivant descendu du ciel, le principe de ma vie : elle est donc à vous, plus que jamais. Je vous la donne ; je vous dévoue mon âme, mon corps, mes facultés, mon existence tout entière. Dirigez-moi, réglez-moi : je m’abandonne à vous. Je suis aveugle, mais votre lumière me conduira ; je suis faible, mais votre force me soutiendra ; je suis inconstant, mais votre fermeté me maintiendra. Je me repose de tout sur votre miséricorde, qui ne manque jamais à ceux qui espèrent en vous.
Ô Marie ! gardez en moi le fruit de cette visite de votre divin fils. Anges de Dieu, montrez-vous jaloux de conserver intacte la demeure que votre Maître a daigné habiter. Saints et Saintes de Dieu, priez pour le pécheur auquel il a donné un tel gage de réconciliation.
[1] – s. Matth. 9, 14, 15.
[2] – Épist. 27 ad Marcellam.
[3] – Serm. 2, 5, 9, de Quadragesima.
[4] – Homil. Paschal.
[5] – De ecclesiast. officiis, lib. 6, cap. 19.
[6] – s. Jean 3, 17.
[7] – s. Matth. 15, 32.
[8] – s. Jean 6, 54.
[9] – s. Jean 6, 35.
