Sermon sur Job 23. La balance du Bon Dieu

📖 Présentation

Combien pèse une souffrance ? Nous croyons le savoir, et nous nous trompons si souvent, car l’homme a pris l’exil pour sa patrie ! Pour rétablir la vérité, Job demande que sa calamité et ses péchés soient pesés dans une balance. Saint Grégoire le Grand nous révèle que cette balance existe : c’est le Christ lui-même. Dans un plateau, notre misère ; dans l’autre, nos péchés. Sa miséricorde fait pencher la balance en notre faveur. Saint Grégoire nous invite à regarder nos peines à la lumière de cette balance, et peut-être à y découvrir qu’elles sont bien plus légères que nous ne le pensions.

Ce sermon est le n° 23 de la série : Sermons sur le livre de Job — saint Grégoire le Grand

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Transcription du sermon

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.

Mes bien chers Frères,

Job a écouté silencieusement, calmement, patiemment, toutes les remarques de ses amis, qui étaient pourtant autant de blessures. Des amis qui ne s’intéressent pas vraiment à lui et qui plaquent sur lui des remarques générales, justes en elles-mêmes, mais qui ne correspondent absolument pas à la situation de Job.

Les blessures des paroles

Saint Grégoire nous fait remarquer que, à côté des peines corporelles, les peines des paroles des amis peuvent être beaucoup plus difficiles à supporter, beaucoup plus blessantes. Et cela, mes bien chers Frères, c’est une première remarque importante dont il faut que nous tenions compte, parce que, hélas – et cela va être tout l’objet du commentaire de saint Grégoire le Grand sur les paroles de Job que je vous rapporte dans le présent sermon – nous vivons trop facilement dans le corps et, par conséquent, nous ignorons quelles sont les peines de l’âme. Or, si les paroles des amis peuvent être blessantes, plus blessantes que la persécution corporelle, il s’ensuit qu’elles sont alors une tentation et que, si nous n’y prenons pas garde, cette tentation sera pour nous un réel danger, et qu’il arrive que l’on trahisse Dieu pour ne pas avoir à subir les paroles blessantes des amis, alors qu’on n’aurait pas trahi face à la persécution corporelle.

Et je suis persuadé, mes bien chers Frères, que cela correspond vraiment à notre situation, à votre situation. On supporte difficilement de vivre sans amis, on supporte encore plus difficilement de vivre avec des amis qui vous blessent. S’il y a eu tant de trahisons de bons chrétiens qui ont glissé vers des erreurs que pourtant ils condamnaient auparavant, tant de bons chrétiens qui se sont faits modernistes pour ne pas quitter leurs amis modernistes, libéraux pour ne pas quitter leurs amis libéraux, c’est certainement parce qu’il est difficile de supporter les blessures des paroles des amis, non seulement de ceux qui vous insultent, mais surtout de ceux qui paraissent sages, ceux qui recommandent la modération face à notre rectitude doctrinale, ceux qui mettent en avant l’importance et la nécessité de rester unis à l’Église mais qui ne savent pas ce qu’est l’Église, qui confondent l’Église de toujours avec la situation du moment, qui confondent l’Église de toujours avec le pape actuel, qui confondent l’Église de toujours avec la paroisse qu’ils fréquentent…

La balance de Dieu

Face à cela, Job en appelle au jugement de Dieu. Et c’est la deuxième remarque sur laquelle je voudrais attirer votre attention. Nos peines ne doivent pas se juger à notre mesure, surtout quand notre mesure est, hélas, plus corporelle que morale.

Nos peines doivent se juger dans la balance de Dieu, c’est ce que dit Job : « Puissent mes péchés, par lesquels j’ai mérité la colère et la calamité que je subis, être pesés dans une balance » Jb 6, 2. Quelle est la balance qui nous permet de peser ainsi nos péchés, la colère qu’ils ont méritée et la calamité ? C’est le Christ, mes bien chers Frères.

Saint Grégoire a des paroles admirables pour nous faire comprendre cela : « Venu peser notre vie en apportant sa miséricorde et sa justice, mais faisant pencher le plateau de la miséricorde, il a allégé nos fautes en pardonnant. Il a suspendu d’un côté en lui notre calamité et de l’autre nos péchés. « Notre calamité, par sa mort, il montre qu’elle est d’un grand poids ; et nos péchés, en pardonnant, il montre qu’ils sont légers en comparaison de sa miséricorde. »

Mes bien chers Frères, nous avons une balance qui est tout à notre avantage pour peser nos vies, et nous ne savons pas la reconnaître.

« Ému par notre calamité, le Christ l’a prise en lui. » Saint Grégoire dit qu’il l’a suspendue d’un côté en lui. Et comme cette calamité avait pour cause le péché, dans l’autre plateau de la balance il supporte en lui le péché. Et, parce que nous sommes facilement repliés sur nous-mêmes, nous ne savons pas voir à quel point cette balance nous est avantageuse.

La grâce de connaître notre peine

La première grâce que Dieu nous donne ainsi dans le Christ, nous dit saint Grégoire le Grand, c’est d’avoir rendu connaissable notre peine. « L’homme, créé pour contempler son Auteur, (c’est-à-dire son Créateur,) subissait le supplice de sa faute sans le connaître, au point de croire que l’exil était sa patrie, et de se réjouir ainsi comme dans la liberté du salut. »

C’est la troisième vérité sur laquelle je veux attirer votre attention : « L’homme subissait le supplice de sa faute sans le connaître, au point de croire que l’exil était sa patrie, et de se réjouir ainsi comme dans la liberté du salut. Mais celui que l’homme avait quitté du dedans, ayant pris chair, est apparu au-dehors comme Dieu, et tandis qu’il s’offrait à l’extérieur, il a rappelé à l’intérieur l’homme chassé dehors, afin qu’il voie ses pertes, qu’il gémisse enfin sur la peine de son aveuglement. »

C’est magnifiquement dit, et plus facile à lire sur le papier qu’à entendre oralement, mais je ne pouvais omettre de vous lire cette phrase, qui est une des plus belles qu’un homme ait jamais écrite sur la condition humaine. « Celui que l’homme avait quitté du dedans » : nous avons quitté Dieu du dedans, mes bien chers Frères, parce que, attirés par les choses extérieures, nous ne savons plus, nous ne voulons plus savoir ce qu’est la vraie vie. Alors Dieu a envoyé le Christ, « qui s’est fait chair et qui est apparu à l’extérieur, dans cette vie que nous croyons la vraie vie, et à l’extérieur il s’est offert à Dieu le Père. »

Il ne s’est pas contenté de paraître, comme un exemple à suivre. Il a pesé dans sa balance, la balance de sa passion, il a pesé, et il a payé notre dette. Et certes, il nous a donné la grande grâce de nous avoir ainsi rachetés, au sens propre, c’est-à-dire payé le prix de notre faute.

Mais cette grâce ne nous aurait été d’aucune utilité si nous n’avions pas d’abord reçu la première grâce, qui est celle de voir, de reconnaître, d’admettre. Et cela, c’est tout le drame de l’Église moderne : vouloir profiter de la grâce du rachat sans profiter, sans recevoir la première grâce qui est d’admettre, de reconnaître notre situation. Une admiration presque sans bornes pour le monde moderne : « croire que l’exil est notre patrie, et se réjouir ainsi comme dans la liberté du salut ». C’est profond, cela, mes bien chers Frères. L’homme se réjouit dans l’exil parce qu’il se croit libre et il se croit sauvé.

Et si l’Église moderne a de tels sentiments, c’est parce que le monde moderne a les mêmes sentiments, et réciproquement. Et lorsque nous sommes, comme Job, accablés par les amis qui n’ont rien compris alors qu’ils disent pourtant des vérités, accablés par l’Église moderne qui dit tant de faussetés et que nous, simples chrétiens, nous sommes capables de discerner la vérité, lorsque nous sommes accablés de voir nos amis, ceux qui devraient être nos amis, que nous devrions suivre volontiers, n’ont rien compris, alors, mes bien chers Frères, c’est le moment de demander comme Job que nos péchés et nos calamités soient pesés dans la balance : que le Christ juge entre eux et moi, que le Christ leur donne de voir qu’ils subissent le supplice de la faute sans le connaître, au point de croire que l’exil est leur patrie et de se réjouir ainsi comme dans la liberté du salut. C’est pour cela que saint Grégoire le Grand nous met face à notre Rédempteur.

Les ténèbres préférées à la lumière

« La calamité de l’homme a paru lourde dans la balance, parce que le mal qu’il a subi, il ne l’a reconnu qu’en présence de son Rédempteur. Ignorant la lumière, il supportait avec volupté les ténèbres de sa damnation. » Saint Grégoire a, un peu plus loin, tout un développement pour montrer que l’homme qui n’accepte pas les souffrances relatives à sa vie chrétienne accepte des souffrances bien plus grandes pour vivre dans la volupté des ténèbres de sa damnation.

On nous dit souvent que la vie chrétienne est exigeante et que c’est la raison pour laquelle tant d’hommes préfèrent la liberté qui leur est offerte par le monde, parce qu’elle est beaucoup plus légère. Mais même cela est faux. On veut croire que la loi de Dieu sur le mariage est une loi exigeante et que la liberté du concubinage est beaucoup plus douce et légère.

Mais, mes bien chers Frères, ouvrons les yeux. Ces concubinages qui s’achèvent presque toujours par un divorce, et même ces mariages qui ont été conclus en négligeant la loi de Dieu et qui s’achèvent eux aussi si souvent par un divorce, ne croyez-vous pas qu’ils mettent les hommes, les femmes et les enfants dans une peine bien plus grande, dans une véritable calamité, que ne connaissent pas ceux qui ont accepté volontiers le poids léger de la loi de Dieu ? Et l’on peut en dire autant de toutes choses sur la terre : que de souffrances subissent à l’avance ceux qui veulent échapper à la souffrance, qui la craignent et qui en portent le poids à l’avance avant même qu’elle soit présente, alors que ceux qui s’en remettent à la sagesse de Dieu vivent chaque instant dans son amour et savent que, s’ils doivent subir un peu les calamités de cette vie, elles ne sont rien en comparaison du poids de l’amour de Dieu. Elles sont même aimées comme on aime ce qui gratte la rouille pour rendre sa splendeur à un objet.

La guerre civile dans l’Église

Je rencontre, mes bien chers Frères, beaucoup trop de chrétiens dans mes courses apostoliques qui s’inquiètent, qui me disent que la guerre civile est à nos portes et qu’il n’y a pas de situation plus pénible, plus douloureuse, plus injuste, des persécutions plus graves que la guerre civile. Et pourtant, ils ne voient pas que nous sommes dans la guerre civile de l’Église depuis le concile Vatican II ; mais, parce qu’on ignore la lumière, on supporte avec volupté les ténèbres de notre damnation.

Il faut que je sois juste, mes bien chers Frères, envers ces personnes qui me font ces remarques. Beaucoup, en réalité, ont la foi, et beaucoup écoutent volontiers ce que saint Grégoire est en train de nous enseigner, et se rendent compte qu’effectivement, si elles ont accepté de subir les conséquences de la guerre civile dans l’Église, ce n’est pas pour s’inquiéter maintenant de l’autre guerre civile qui pourrait venir, celle de la société civile. Et cependant, mes bien chers Frères, il faut le reconnaître : combien nombreux sont ceux qui refusent de le reconnaître, parce qu’ils refusent la balance de la Croix, parce que cette balance nous révèle ce que nous devons aimer et nous fait, par conséquent, comprendre ce dont nous devons souffrir.

Quand on parle de souffrance, mes bien chers Frères, très rapidement vient à l’esprit l’objection : « Pourquoi voudriez-vous que Dieu, qui est bon, veuille nous faire souffrir ? » La première réponse, c’est tout d’abord de regarder la Passion du Christ, qui est une balance, et vous comprendrez quel est le poids, et vous comprendrez combien ce poids, cependant, a été allégé par le poids de la miséricorde que Dieu a ajouté dans l’un des plateaux pour le faire pencher en notre faveur.

Et puis il y a une deuxième réponse : toutes les souffrances qui nous arrivent ne sont pas infligées par Dieu, loin de là. Lorsque nos amis nous affligent, ce n’est pas Dieu qui nous afflige.

Le poids du bien aimé

J’achève, mes bien chers Frères, sur cette dernière remarque de saint Grégoire le Grand : « L’homme a senti comme lourd ce qu’il avait subi, parce qu’il lui a été révélé combien était doux ce qu’il avait perdu. » « Mon Jésus n’est pas aimé », disait sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, « Il aime et Il n’est point aimé » (Sainte Marguerite-Marie sur le Sacré-Cœur). C’est une vraie souffrance pour les saints.

Et vous avez probablement entendu, comme moi, mes bien chers Frères, des bons chrétiens arriver à la fin de leur vie et dire : « Je suis heureux de partir, pour ne pas connaître toutes les calamités, toute l’augmentation du péché, tout le progrès de la révolte que je vois venir. » Nous avons une excellente possibilité, mes bien chers Frères, de faire pencher le plateau de la balance de la miséricorde. Elle nous est offerte par la très sainte Vierge, à Fatima : prière et pénitence pour le salut des pécheurs.

Mes bien chers Frères, récitons le rosaire ; il nous met face à la balance et nous fait comprendre le vrai poids des choses, et le vrai poids de l’amour de Dieu et de sa miséricorde.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.

→ Serez-vous un apôtre du chapelet ?

Pour aller plus loin

On peut chercher dans le Catéchisme du concile de Trente ou le Catéchisme de saint Pie X les enseignements sur la Providence, le péché originel et la valeur rédemptrice de la souffrance unie à la Croix du Christ. Il est utile de distinguer ce que Dieu permet (le mal moral des hommes, comme les paroles blessantes d’un ami) de ce qu’il veut positivement (l’épreuve sanctifiante). On peut aussi approfondir la théologie de la Croix. Enfin, les écrits sur la spiritualité du martyre, également disponibles sur le site, éclairent comment l’Église a toujours compris la souffrance acceptée par amour. Si vous avez des questions : contact abbé Pivert

Test de connaissances

Réfléchissez à chaque question, puis affichez la réponse.

1. Pourquoi les paroles des amis peuvent-elles être, selon saint Grégoire, plus dangereuses pour l’âme que la persécution corporelle ?

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Parce qu’elles touchent directement le cœur et peuvent conduire à une véritable tentation de trahir Dieu pour ne pas perdre l’amitié ou l’approbation de ceux qu’on aime. Beaucoup de chrétiens résistent à la violence physique mais cèdent devant des paroles mesurées et apparemment sages qui prônent la modération doctrinale. C’est ainsi que des fidèles ont glissé vers le modernisme ou le libéralisme pour ne pas rompre avec des amis attachés à ces erreurs.

2. En quoi la « balance » du Christ décrite par saint Grégoire est-elle toujours à l’avantage de l’homme ?

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Le Christ a pris sur lui, dans un plateau, le poids de notre calamité, et dans l’autre le poids de nos péchés qu’il pardonne par sa miséricorde. En faisant pencher le plateau de la miséricorde, il allège nos fautes, de sorte que la balance penche toujours en notre faveur. L’homme replié sur lui-même ne sait souvent pas le reconnaître.

3. Quelle distinction faut-il établir entre la première grâce et la grâce du rachat opérée par le Christ ?

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La grâce du rachat consiste dans le paiement effectif de la dette du péché par la Passion du Christ. Mais cette grâce resterait inutile si l’homme ne recevait pas d’abord la première grâce, celle de voir et de reconnaître sa propre misère et son exil loin de Dieu. C’est précisément ce qui manque à l’Église moderne, qui voudrait bénéficier du rachat sans accepter de reconnaître la gravité de sa situation.

4. Comment répondre à l’objection selon laquelle un Dieu bon ne devrait pas vouloir faire souffrir les hommes ?

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Pour aller plus loin, on peut chercher dans le Catéchisme du concile de Trente ou le Catéchisme de saint Pie X les enseignements sur la Providence, le péché originel et la valeur rédemptrice de la souffrance unie à la Croix du Christ. Il est utile de distinguer ce que Dieu permet (le mal moral des hommes, comme les paroles blessantes d’un ami) de ce qu’il veut positivement (l’épreuve sanctifiante). On peut aussi approfondir la théologie de la Croix. Enfin, les écrits sur la spiritualité du martyre, également disponibles sur le site, éclairent comment l’Église a toujours compris la souffrance acceptée par amour.