15 août
Assomption de la Très Sainte Vierge
 
 

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
15 août
Assomption de la Très Sainte Vierge

« Aujourd’hui la vierge Marie est montée aux cieux ; réjouis­sez‑vous, car elle règne avec le Christ à jamais[1]. » Ainsi l’Église conclura les chants de cette journée glorieuse ; suave antienne, où se résument l’objet de la fête et l’esprit dans lequel elle doit être célébrée.

Il n’est point de solennité qui respire à la fois comme celle-ci le triomphe et la paix, qui réponde mieux à l’enthousiasme des peuples et à la sérénité des âmes consommées dans l’amour. Certes le triomphe ne fut pas moindre au jour où le Seigneur, sortant du tombeau par sa propre vertu, terrassait l’enfer ; mais dans nos âmes, si subitement tirées de l’abîme des douleurs au surlendemain du Golgotha, la soudaineté de la victoire mêlait comme une sorte de stupeur[2] à l’allégresse de ce plus grand des jours. En présence des Anges prosternés, des disciples hésitants, des saintes femmes saisies de tremblement et de crainte, on eût dit que l’isolement divin du vainqueur de la mort s’imposait à ses plus intimes et les tenait comme Madeleine à distance[3].

Dans la mort de Marie, nulle impression qui ne soit toute de paix ; nulle cause de cette mort que l’amour. Simple créature, elle ne s’arrache point par elle-même aux liens de l’antique ennemie ; mais, de cette tombe où il ne reste que des fleurs, voyons-la s’élever inondée de délices, appuyée sur son bien-aimé[4]. Aux acclamations des filles de Sion qui ne cesseront plus de la dire bienheureuse[5], elle monte entourée des esprits célestes formant des chœurs, louant à l’envi le Fils de Dieu (Introït et Offertoire de la Messe, première Antienne de l’Office, Versets et Répons). Plus rien qui, comme au pays des ombres, vienne tempérer l’ineffable éclat de la plus belle des filles d’Ève ; et c’est sans conteste que par delà les inflexibles Trônes, les Chérubins éblouissants, les Séraphins tout de flammes, elle passe enivrant de parfums la cité bienheureuse. Elle ne s’arrête qu’aux confins même de la Divinité, près du siège d’honneur où le Roi des siècles, son Fils, règne dans la justice et la toute-puissance : c’est là qu’elle aussi est proclamée Reine ; c’est de là qu’elle exercera jusqu’aux siècles sans fin l’universel empire de la clémence et de la bonté.

Cependant, ici-bas, le Liban, Amana, Sanir et Hermon, toutes les montagnes du Cantique sacré (Cant. 4, 8), semblent se disputer l’honneur de l’avoir vue s’élever de leurs sommets vers les cieux ; et véritablement la terre entière n’est plus que le piédestal de sa gloire, comme la lune est son marchepied, le soleil son vêtement, comme les astres des cieux forment sa couronne brillante[6]. « Fille de Sion, vous êtes toute belle et suave (Antienne de Magnificat aux premières Vêpres) », s’écrie l’Église, et son ravissement mêle aux chants du triomphe des accents d’une exquise fraîcheur : « Je l’ai vue belle comme la colombe qui s’élève au-dessus des ruisseaux ; ses vêtements exhalaient d’inestimables senteurs, et comme le printemps l’entouraient les roses en fleurs et les lis des vallées[7]. »

Même douce limpidité dans les faits de l’histoire biblique où les interprètes des saints Livres ont vu la figure du triomphe de Marie. Tant que dure ce monde, une loi imposante garde l’entrée du palais éternel : nul n’est admis à contempler, sans déposer son manteau de chair, le Roi des cieux[8]. Il est pourtant quelqu’un de notre race humiliée, que n’atteint pas le décret terrible : la vraie Esther s’avance par delà toutes barrières en sa beauté dépassant toute croyance. Pleine de grâces, elle justifie l’amour dont l’a aimée le véritable Assuérus ; mais dans le trajet qui la conduit au redoutable trône du Roi des rois, elle n’entend point rester solitaire : soutenant ses pas, soulevant les plis de son royal vêtement, deux suivantes l’accompagnent, qui sont l’angélique et l’humaine natures, également fières de la saluer pour maîtresse et pour dame, toutes deux aussi participantes de sa gloire.

Si de l’époque de la captivité, où Esther sauva son peuple, nous remontons au temps des grandeurs d’Israël, l’entrée de Notre‑Dame en la cité de la paix sans fin nous est représentée par celle de la reine de Saba dans la terrestre Jérusalem. Tandis qu’elle contemple ravie la magnificence du très haut prince qui gouverne en Sion : la pompe de son propre cortège, les incalculables richesses du trésor qui la suit, ses pierres précieuses, ses aromates, plongent dans l’admiration la Ville sainte. Jamais, dit l’Écriture, on ne vit tant et de si excellents parfums que ceux que la reine de Saba offrit au roi Salomon[9].

La réception faite par le fils de David à Bethsabée sa mère, au troisième livre des Rois, vient achever non moins heureusement d’exprimer le mystère où la piété filiale du vrai Salomon a si grande part en ce jour. Bethsabée venant vers le roi, celui-ci se leva pour aller à sa rencontre, et il lui rendit honneur, et il s’assit sur son trône ; et un trône fut disposé pour la mère du roi, laquelle s’assit à sa droite[10]. O Notre-Dame, combien en effet vous dépassez tous les serviteurs, ministres ou amis de Dieu ! « Le jour où Gabriel vint à ma bassesse, vous fait dire saint Éphrem, de servante je fus reine ; et moi, l’esclave de ta divinité, soudain je devins mère de ton humanité, mon Seigneur et mon fils ! Ô fils du Roi, qui m’as faite moi aussi sa fille, ô tout céleste qui introduis aux cieux cette fille de la terre, de quel nom te nommer[11] ? »

Lui-même le Seigneur Christ a répondu ; le Dieu fait homme nous révèle le seul nom qui, en effet, l’exprime pleinement dans sa double nature : il s’appelle le Fils. Fils de l’homme comme il est Fils de Dieu, il n’a qu’une mère ici-bas, comme il n’a qu’un Père au ciel. Dans l’auguste Trinité il procède du Père en lui restant consubstantiel, ne se distinguant de lui que parce qu’il est Fils, produisant avec lui l’Esprit-Saint comme un seul principe ; dans la mission extérieure qu’il remplit à la gloire de la Trinité sainte, communiquant pour ainsi dire à son humanité les mœurs de sa divinité autant que le comporte la diversité des natures, il ne se sépare en rien de sa mère, et veut l’avoir participante jusque dans l’effusion de l’Esprit-Saint sur toute âme. Ineffable union, fondement des grandeurs dont le triomphe de ce jour est le couronnement pour Marie. Les jours de l’Octave nous permet­tront de revenir sur quelques-unes des conséquences d’un tel principe ; qu’il nous suffise aujourd’hui de l’avoir posé.

« Comme donc le Christ est Seigneur, dit l’ami de saint Bernard, Arnauld de Bonneval, Marie aussi est Dame et souveraine. Quiconque fléchit le genou devant le fils, se prosterne devant la mère. À son seul nom les démons tremblent, les hommes tressail­lent, les anges glorifient Dieu. Une est la chair de Marie et du Christ, un leur esprit, un leur amour. Du jour où il lui fut dit, Le Seigneur est avec vous, irrévocable en fut la grâce, inséparable l’unité ; et pour parler de la gloire du fils et de la mère, ce n’est pas tant une gloire commune que la même gloire qu’il faut dire[12]. » — « O toi la beauté et l’honneur de ta mère, reprend le grand diacre d’Édesse, ainsi l’as-tu parée en toutes manières, celle qui avec d’autres est ta sœur et ton épouse, mais qui seule t’a conçu[13]. »

« Venez donc, ô toute belle, dit Rupert à son tour, vous serez couronnée[14], au ciel reine des Saints, ici-bas reine de tout royaume. Partout où l’on dira du bien-aimé qu’il a été couronné de gloire et d’honneur, établi prince sur toutes les œuvres du Père[15], partout aussi on publiera de vous, ô bien-aimée, que vous êtes sa mère, et partant reine de tout domaine où s’étend sa puissance ; et, à cause de cela, les empereurs et les rois vous couronneront de leurs couronnes et vous consacreront leurs palais. »

Les Premières Vêpres

Entre les fêtes des Saints, c’est ici la solennité des solennités. « Que le génie de l’homme s’emploie à relever sa magnificence ; que le discours reflète sa majesté. Daigne la souveraine du monde agréer le bon vouloir de nos lèvres[16], aider notre insuffisance, illuminer de ses propres feux la sublimité de ce jour[17]. »

Ce n’est point d’aujourd’hui seulement que le triomphe de Marie ramène l’enthousiasme au cœur du chrétien. Aux temps qui précé­dèrent le nôtre, l’Église montrait, par des prescriptions conser­vées au Corps du Droit, la prééminence qu’occupait dans sa pensée le glorieux anniversaire. C’est ainsi que, sous Boniface VIII, elle lui réservait, comme aux seules fêtes de Noël, de Pâques et de Pentecôte, le privilège d’être célébrée, dans les pays mêmes soumis à l’interdit, au son des cloches et avec la splendeur accoutumée.

Dans ses instructions aux Bulgares nouvellement convertis, saint Nicolas Ier, qui occupa le Siège apostolique de 858 à 867, rapprochait de même déjà les quatre solennités sous une seule recommandation, quant aux jeûnes de Carême, de Quatre-Temps ou de Vigiles qui s’y rattachent : jeûnes, disait-il, que dès long­temps la sainte Église Romaine a reçus et observe.

Il convient de rapporter au siècle précédent la composition du célèbre discours qui fournit jusqu’à saint Pie V les Leçons des Matines de la fête, et dont l’inspiration, le texte lui-même, se retrouve encore en plus d’un endroit de l’Office actuel, spécialement dans l’Ant. de Magnificat aux 2èmes Vêpres, que nous avons citée plus haut. L’auteur, digne des grands âges par le style et la science, mais se couvrant de l’autorité et du nom de saint Jérôme, débutait ainsi : « Vous voulez, ô Paula et Eusto­chium, que laissant de côté la forme de traités qui m’est habituelle, je m’essaie, genre nouveau pour moi, à célébrer selon le mode oratoire l’Assomption de la bienheureuse Marie toujours vierge[18]. » Et il disait éloquemment la grandeur de cette fête « incomparable comme celle qui s’y éleva glorieuse et fortunée au sanctuaire du ciel : solennité, admiration des armées angéliques, bonheur des citoyens de la vraie patrie, qui ne se contentent pas de lui donner comme nous un jour, mais la célèbrent sans fin dans l’éternelle continuité de leur vénération, de leur amour et de leur triomphante allégresse. » Pourquoi faut-il qu’une répulsion légitime pour les excès de quelques apocryphes ait amené l’auteur de ce bel exposé des grandeurs de Marie à hésiter sur la croyance au privilège glorieux de son Assomption corporelle ? Prudence trop discrète, qu’allaient exagérer bientôt les martyrologes d’Usuard et d’Adon de Vienne.

Ce n’était pas pourtant sur les rives de la Seine ou celles du Rhône qu’il eût convenu de méconnaître une tradition s’affirmant toujours plus chaque jour, et dont, avant toutes autres, nos Églises des Gaules avaient eu la gloire de consacrer en Occident la formule explicite. Qui, mieux que ne le faisait l’antique liturgie gallicane, a su depuis chanter cette Assomption plénière, conséquence de la divine et virginale maternité, et comme elle apportant joie au monde[19] ? « Ni douleur dans l’enfantement, ni labeur en la mort, ni dissolution au tombeau, nulle tombe ne pouvant retenir celle que la terre n’a point souillée : » ainsi nos pères exprimaient le mystère, et ils s’excitaient à gagner la patrie où nous précède corporellement la Vierge bienheureuse.

Au grand chagrin de plus d’une âme sainte, l’autorité du faux saint Jérôme, survenant à l’heure où se consommait l’abandon de la liturgie gallicane par les premiers Carlovingiens[20], déconcerta quelque peu la piété de nos contrées. Mais on n’arrête pas le mou­ve­ment qu’il plaît au Saint-Esprit d’imprimer à la foi des peuples. Au 13ème siècle, les deux princes de la théologie, saint Thomas et saint Bonaventure, s’accordaient pour souscrire au sentiment redeve­nu général de leur temps, touchant la croyance à la résur­rec­tion anticipée de Notre-Dame. Bientôt cette croyance s’impo­sait, par le fait de son universalité, comme la doctrine même de l’Église ; dès l’année 1497, la Sorbonne déniait la liberté de se produire aux propositions qui s’élevaient à l’encontre, et les frappait de ses plus dures censures. En 1870, le concile du Vatican, trop tôt suspendu, ne put donner suite au vœu instamment exprimé alors d’une définition qui eût achevé la glorieuse couronne de lumière, œuvre des siècles, hommage de l’Église militante à la Reine des cieux. Mais la proclamation de la Conception immaculée, qui reste acquise à notre temps, encou­rage nos espérances pour l’avenir. L’Assomption corporelle de la divine Mère se présente désormais comme le corollaire dogma­ti­que, immédiat, d’un dogme révélé : Marie, n’ayant rien connu du péché d’origine, n’a contracté nulle dette avec la mort son châtiment ; c’est librement que, pour se conformer à son Fils, elle a voulu mourir ; et, de même que le saint de Dieu, la sainte de son Christ n’a pu connaître la corruption du tombeau[21].

Si d’anciens calendriers donnent à la fête de ce jour le titre de Sommeil ou Repos, dormitio, pausatio, de la Bienheureuse Vierge, on ne saurait en conclure qu’au temps où ils furent rédigés, cette fête n’avait pas d’autre objet que la très sainte mort de Marie ; les Grecs, de qui cette expression nous est parvenue, ont toujours compris dans la solennité le glorieux triomphe qui suivit cette mort. Il en est de même des Syriens, des Chaldéens, des Coptes, des Arméniens.

Chez ces derniers, conformément à l’usage qu’ils ont de rattacher leurs fêtes à un jour précis de la semaine, et non au quantième du mois, l’Assomption est fixée au Dimanche qui se rencontre entre le 12 et le 18 août. Précédée d’une semaine de jeûnes, elle donne son nom à la série des autres Dimanches qui la suivent, jusqu’à l’Exaltation de la sainte Croix en septembre.

À Rome, l’Assomption ou Dormitio de la sainte Mère de Dieu apparaît au 7ème siècle, comme célébrée depuis un temps qu’on ne saurait définir ; on ne voit pas qu’elle y ait eu jamais d’autre jour propre que le quinzième du mois d’août. Au rapport de Nicéphore Calliste, c’est la même date que lui assignait pour Constantinople, à la fin du 6ème siècle, l’empereur Maurice ; or, comme entre plusieurs autres solennités dont l’historien rappelle au même lieu l’origine, celle de la Dormitio est la seule dont il dise qu’elle ait été, non pas établie, mais fixée par Maurice à tel jour, de savants auteurs en ont tiré la conclusion de la préexistence de la fête elle-même à l’édit impérial : celui-ci n’aurait eu pour but que de mettre un terme à certaine diversité d’usage quant au jour où elle était célébrée.

C’était le temps où, bien loin de Byzance, nos pères, les Francs Mérovingiens, célébraient au 18 janvier la glorification de Notre‑Dame avec cette plénitude de doctrine que nous avons rapportée. Quelle que puisse être l’explication du choix de ce jour, il est à noter qu’aujourd’hui encore les Coptes des bords du Nil annoncent dans leur synaxaire, au 21 du mois de Tobi, qui répond à notre 28 janvier, le Repos de la Vierge Marie, Mère de Dieu, et l’Assomption de son corps au ciel ; ils reprennent du reste cette annonce au 16 de Mesori, 21 août, et c’est également au premier de ce mois de Mesori qu’ils commencent leur carême de la Mère de Dieu, comprenant quinze jours comme celui des Grecs.

Il est des auteurs qui ont fait remonter la fête de l’Assomption de Notre-Dame aux Apôtres eux-mêmes. Le silence des monuments primitifs de la Liturgie favorise peu leur sentiment. L’hésitation sur la date qu’il convenait d’attribuer à cette fête, la liberté laissée longtemps à son sujet, paraissent manifester plutôt dans sa première institution l’initiative spontanée des Églises diverses, à l’occasion de quelque fait attirant l’attention sur le mystère ou l’ayant mis en plus grand jour. De cette sorte a pu être, vers l’an 451, la relation partout répandue dans laquelle Juvénal de Jérusalem exposait à l’impératrice sainte Pulchérie et à son époux Marcien l’histoire du tombeau, vide de son précieux dépôt, que les Apôtres préparèrent pour Notre-Dame au pied du mont des Oliviers. Les paroles suivantes de saint André de Crète, au 7ème siècle, font bien voir la marche un peu indécise à l’origine qui résulta de telles circonstances pour la nouvelle solennité ; né à Damas, moine à Jérusalem, puis diacre de Constantinople, avant de ceindre enfin la couronne des pontifes dans l’île célèbre d’où lui resta son nom, il n’est personne qui soit mieux en mesure que notre Saint de parler en connaissance de cause pour l’Orient :

« La solennité présente, dit-il, est pleine de mystère, ayant pour objet de célébrer le jour où s’endormit la Mère de Dieu ; elle s’élève plus haut, cette solennité, que le discours ne peut atteindre ; il n’a pas été tout d’abord, ce mystère, célébré par plusieurs, mais tous maintenant l’aiment et l’honorent. À son sujet, le silence précéda longtemps le discours, l’amour mainte­nant divulgue l’arcane. On doit manifester le don de Dieu, non l’enfouir ; on doit le présenter, non comme récemment découvert, mais comme ayant recouvré sa splendeur. Quelques‑uns de ceux qui furent avant nous ne le connurent qu’imparfaitement : ce n’est pas une raison de se taire toujours ; il ne s’est pas totalement obscurci : proclamons-le, et faisons fête. Qu’aujourd’hui s’unis­sent les habitants des cieux et ceux de la terre, qu’une soit la joie de l’ange et de l’homme, que toute langue tressaille et chante Je vous salue à la Mère de Dieu[22]. »

Nous aussi, faisons honneur au don de Dieu ; soyons recon­naissants à l’Église de ce que la glorieuse Assomption n’a pas subi chez nous le sort de tant d’autres fêtes, au commencement de ce siècle, et nous trouve toujours unis à nos frères de la terre comme à ceux du ciel pour chanter Marie.

Lorsque le temps vint pour la Bienheureuse Marie de quitter la terre, les Apôtres furent rassemblés de tous les pays ; et ayant connu que l’heure était proche, ils veillaient avec elle. Or le Seigneur Jésus arriva avec ses Anges, et il reçut son âme. Au matin, les Apôtres levèrent son corps et le placèrent dans le tombeau. Et de nouveau vint le Seigneur, et le saint corps fut élevé dans une nuée[23]. »

À ce témoignage de notre Grégoire de Tours répondent l’Occident et l’Orient, exaltant « la solennité de la nuit bienheureuse qui vit la Vierge vénérée faire au ciel son entrée triomphante. » [24] — « Quelle lumière éclatante perce ses ombres ! » dit saint Jean Damascène ; et il nous montre l’assemblée fidèle se pressant avide, durant la nuit sacrée, pour entendre les louanges de la Mère de Dieu.

Comment Rome, si dévote à Marie, se fût-elle ici laissée vaincre ? Au témoignage de saint Pierre Damien, son peuple entier passait la nuit glorieuse dans la prière, les chants, les visites aux diverses églises ; au dire des privilégiés qu’éclairait la lumière céleste, plus grande encore était, à cette heure bénie, la multitude des âmes délivrées du lieu des tourments par la Reine du monde et visitant elles aussi les sanctuaires consacrés à son nom. Mais la plus imposante des démonstrations de la Ville et du monde était la litanie ou procession mémorable dont l’origine première remonte au pontificat de saint Sergius (687-701) ; jusque dans la seconde moitié du 16ème siècle, elle ne cessa point d’exprimer, comme Rome seule sait faire, l’auguste visite que reçut de son Fils Notre-Dame au solennel instant de son départ de ce monde.

On sait que deux sanctuaires majeurs représentent dans la Ville éternelle la résidence et comme les palais du Fils et de la Mère : la basilique du Sauveur au Latran, celle de Marie sur l’Esquilin ; comme cette dernière s’honore de posséder le portrait de la Vierge bénie peint par saint Luc, le Latran garde dans un oratoire spécial, saint entre tous, l’image non faite de main d’homme où sont tracés sur bois de cèdre les traits du Sauveur. Or, au matin de la Vigile de sainte Marie, le Pontife suprême accompagné des cardinaux venait nu-pieds découvrir, après sept génuflexions, l’image du Fils de la Vierge. Dans la soirée, tandis que la cloche de l’Ara cœli donnait du Capitole le signal des préparatifs prescrits par les magistrats de la cité, le Seigneur Pape se rendait à Sainte‑Marie-Majeure, où il célébrait les premières Vêpres entouré de sa cour. Aux premières heures de nuit, étaient de même chantées au même lieu les Matines à neuf Leçons.

Cependant, une foule plus nombreuse d’instant en instant se presse sur la place du Latran, attendant le retour du Pontife. De toutes parts débouchent les divers corps des arts et métiers, venant sous la conduite de leurs chefs occuper le poste assigné pour chacun. Autour de l’image du Sauveur, en son sanctuaire, se tiennent les douze portiers chargés de sa garde perpétuelle, et tous membres des plus illustres familles ; près d’eux prennent place les représentants du sénat et du peuple romain.

Mais le cortège papal est signalé redescendant l’Esquilin. Partout, quand il paraît, brillent les torches tenues à la main ou portées sur les brancards des corporations. Aidés des diacres, les cardinaux soulèvent sur leurs épaules l’image sainte qui s’avance sous le dais, escortée dans un ordre parfait par l’immense multitude. À travers les rues illuminées et décorées, elle gagne, au chant des psaumes, au son des instruments, l’ancienne voie Triomphale, contourne le Colisée, et, passant sous les arcs de Constantin et de Titus, s’arrête pour une première station sur la voie Sacrée, devant l’église appelée Sainte‑Marie Mineure ou la Neuve (Aujourd’hui Sainte Françoise-Romaine). Pendant qu’on chante dans cette église, en l’honneur de la Mère, de nouvelles Matines à trois Leçons, des prêtres lavent avec de l’eau parfumée dans un bassin d’argent les pieds du Seigneur son Fils, et répandent sur le peuple cette eau devenue sainte. Puis l’image vénérée se remet en marche et parcourt le Forum au milieu des acclamations, jusqu’à l’église de Saint-Adrien ; d’où revenant gravir les rampes de l’Esquilin par les rues des églises de cette région, Saint-Pierre-aux-Liens, Sainte-Lucie, Saint-Martin-aux-Monts, Sainte-Praxède, elle fait enfin son entrée sur la place de Sainte-Marie-Majeure. Alors redoublent les applaudissements, l’allégresse de cette foule, où tous, hommes, femmes, grands et petits, lisons-nous dans un document de 1462, oubliant la fatigue d’une nuit entière passée sans sommeil, ne se lassent pas jusqu’au matin de visiter, de vénérer le Seigneur et Marie. Dans la glorieuse basilique parée comme une fiancée, le solennel Office des Laudes célèbre la rencontre du Fils et de la Mère, et leur union pour l’éternité.

Le ciel montra souvent par d’insignes miracles la complaisance qu’il prenait à cette manifestation de la foi et de l’amour du peuple romain. Pierre le Vénérable et d’autres irrécusables témoins mentionnent le prodige renouvelé chaque année des torches qui, brûlant toute la nuit, se retrouvaient au lendemain du même poids que la veille. L’an 847, au moment où, présidée par saint Léon IV, la procession passait près de l’église de Sainte-Lucie, un serpent monstrueux, qui d’une caverne voisine terro­risait les habitants, fut mis en fuite sans que depuis lors on le revît jamais ; c’est en souvenir de cette délivrance, que la fête reçut le complément de l’octave dont jusque-là elle était dépourvue. Quatre siècles plus tard, sous l’héroïque pontificat de Grégoire IX, le cortège sacré venait de s’arrêter selon l’usage au vestibule de Sainte-Marie-la-Neuve, lorsque des partisans de l’excommunié Frédéric II, occupant non loin la tour des Frangipani, se mirent à crier : « Voici le Sauveur, vienne l’empereur ! » mais soudain la tour s’écroula, les broyant sous ses ruines.

Revenons à l’auguste basilique, où nous rappellent d’autres souvenirs. Une autre nuit nous vit dans son enceinte célébrer joyeux l’enfantement divin. Ineffables harmonies ! C’est donc à l’heure où pour la première fois Marie pressa sur son sein l’Enfant-Dieu dans l’étable, qu’elle s’éveille elle-même dans les bras du Bien-Aimé au plus haut des cieux. L’Église, qui lit en ce mois les Livres de la Sagesse éternelle, est bien inspirée de réserver à cette nuit le Cantique sacré.

L’évêque de Meaux, Bossuet, décrit ainsi cette mort : « La divine Vierge rendit son âme sans peine et sans violence entre les mains de son Fils. Il ne fut pas nécessaire que son amour s’efforçât par des mouvements extraordinaires. Comme la plus légère secousse détache de l’arbre un fruit déjà mûr, ainsi fut cueillie cette âme bénie, pour être tout d’un coup transportée au ciel ; ainsi mourut la divine Vierge par un élan de l’amour divin : son âme fut portée au ciel sur une nuée de désirs sacrés. Et c’est ce qui fait dire aux saints Anges : Qui est celle-ci, qui s’élève comme la fumée odoriférante d’une composition de myrrhe et d’encens (Cant. 3, 6) ? Belle et excellente comparaison, qui nous explique admirablement la manière de cette mort heureuse et tranquille. Cette fumée odoriférante que nous voyons s’élever d’une composition de parfums, n’en est pas arrachée par force, ni poussée dehors avec violence : une chaleur douce et tempérée la détache délicatement, et la tourne en une vapeur subtile qui s’élève comme d’elle-même. C’est ainsi que l’âme de la sainte Vierge a été séparée du corps : on n’en a pas ébranlé tous les fondements par une secousse violente ; une divine chaleur l’a détachée doucement du corps, et l’a élevée à son bien-aimé[25]. »

Il restait pour quelques heures à notre monde, ce corps sacré trésor de la terre, en attendant qu’il devînt la merveille des cieux. Qui nous dira les sentiments des augustes personnages réunis par le Fils de Marie pour rendre à sa Mère en son nom les devoirs suprêmes ? Un illustre témoin, Denys d’Athènes, rappelait à Timothée, présent comme lui alors, les discours qui, de ces cœurs remplis de l’Esprit-Saint, montèrent comme autant d’hymnes à la bonté toute-puissante par laquelle notre faiblesse fut divinisée. Là étaient Jacques, frère du Seigneur, et Pierre le coryphée, et les pontifes du collège sacré, et tous les frères venus pour contempler le corps qui avait donné la Vie et porté Dieu ; entre tous, après les Apôtres, se distinguait le bienheureux Hiérothée, ravi loin de la terre et de lui-même, en sublime communion avec l’objet de sa louange, semblant à tous un chantre divin[26].

Mais l’assemblée de ces hommes en qui régnait la divine lumière, avait compris qu’elle devait suivre jusqu’au bout les intentions de celle qui dans la mort était restée la plus humble des créatures. Porté par les Apôtres, escorté par les Anges du ciel et les saints de la terre, le corps virginal fut conduit de Sion vers la vallée de Gethsémani, où si souvent, depuis l’agonie sanglante, Notre-Dame avait ramené ses pas et son cœur. Une dernière fois, Pierre, joignant ses mains vénérables, étudie les traits divins de la Mère du Sauveur ; son regard, plein de foi, cherche à découvrir, à travers les ombres de la mort, quelques rayons de la gloire dont resplendit déjà la reine des cieux. Jean, le fils adoptif, jette un long, un dernier et douloureux regard sur le visage si calme et si doux de la Vierge. La tombe se referme ; c’en est fait pour la terre de ce spectacle dont elle n’était plus digne.

Plus heureux, les Anges, dont le marbre du monument ne saurait arrêter le regard, veillent près de cette tombe. Ils continuent leurs chants jusqu’à l’heure où, après trois jours, la très sainte âme de la divine Mère étant descendue pour reprendre son corps sacré, ils s’éloignent eux-mêmes en l’accompagnant vers les cieux. Nous aussi donc, en haut les cœurs ! Oublions aujourd’hui notre exil, pour applaudir au triomphe de Marie ; et sachons la rejoindre un jour à l’odeur de ses parfums.

Faisons nôtre cette antique formule qui se disait à Rome sur le peuple assemblé, au moment du départ de la litanie solennelle que nous avons rappelée.

Collecte

Nous devons honorer la solennité de ce jour, ô Seigneur ; la sainte Mère de Dieu, en effet, y subit la mort du temps, sans que les liens de cette mort aient pu retenir celle qui de sa chair avait fourni un corps à votre Fils, notre Seigneur. Qui vit et règne.

À la messe

(L’Année liturgique de Dom Guéranger donne le commentaire du texte de la messe avant la définition du dogme de l’Assomption par Pie XII. Nous ne le reproduisons pas ici. Note de l’éditeur.)

La procession

Aujourd’hui, dans toutes les églises de France, a lieu la procession solennelle instituée en souvenir et confirmation du vœu par lequel Louis XIII dédia le royaume très chrétien à la Bienheu­reuse Vierge.

Par lettres données à Saint-Germain-en-Laye, le 10 février 1638, le pieux roi déclarait consacrer à Marie sa personne, son état, sa couronne, ses sujets. « Nous enjoignons à l’archevêque de Paris, disait-il ensuite, que tous les ans, le jour et fête de l’Assomption, il fasse faire commémoration de notre présente déclaration à la grande Messe qui se dira en son église cathédrale, et qu’après les Vêpres dudit jour il soit fait une procession en ladite église, à laquelle assisteront toutes les compagnies souveraines et le corps de ville avec pareille cérémonie que celle qui s’observe aux processions plus solennelles. Ce que nous voulons aussi être fait en toutes les églises tant paroissiales que celles des monastères de ladite ville et faubourgs, et en toutes les villes, bourgs et villages dudit diocèse de Paris. Exhortons pareillement tous les archevêques et évêques de notre royaume, et néanmoins leur enjoignons de faire célébrer la Messe solennelle en leurs églises épiscopales, et autres églises de leurs diocèses ; entendant qu’à ladite cérémonie les cours de parlement et autres compagnies souveraines, les principaux officiers des villes y soient présents. Nous exhortons lesdits archevêques et évêques… d’admonester tous nos peuples d’avoir une dévotion particulière à la Vierge, d’implorer en ce jour sa protection, afin que sous une si puissante patronne notre royaume soit à couvert de toutes les entreprises de ses ennemis ; qu’il jouisse longuement d’une bonne paix ; que Dieu y soit servi et révéré si saintement, que nous et nos sujets puissions arriver heureusement à la dernière fin pour laquelle nous avons tous été créés ; car tel est notre plaisir. »

À nouveau donc, le royaume de France s’affirmait le royaume de Marie. Moins d’un mois après la première fête célébrée conformément aux royales prescriptions, le 5 septembre 1638, naissait d’une union stérile vingt ans celui qui fut Louis XIV. Lui‑même devait renouveler la consécration à Marie de la couronne et du sceptre de France le 25 mars 1650. L’Assomption demeura, elle est toujours, pour ceux que ne séduisent pas des dates de révolte et d’assassinat, la fête nationale du pays.

Voici les prières spéciales qui se dirent tous les ans jusqu’à la chute de la monarchie, en exécution du vœu de Louis XIII. Nous donnons l’Oraison dans son texte primitif.

Antienne

Nous avons recours à votre protection sainte Mère de Dieu : dans nos besoins ne méprisez pas nos prières ; mais délivrez-nous toujours de tous maux, Vierge glorieuse et bénie.

V/. O Dieu, donnez au roi votre science du jugement et au fils du roi celle de votre justice.

R/. Pour juger votre peuple dans l’équité et vos pauvres dans la droiture.

Oraison

Dieu, roi des rois et des royaumes, leur guide et leur gardien, vous qui avez donné comme fils à la bienheureuse Vierge Marie votre propre Fils unique et le lui avez soumis : accueillez favorablement les vœux de votre serviteur le très chrétien roi des Francs, de son peuple fidèle et de tout le royaume ; ils se soumettent eux-mêmes à l’empire de cette bienheureuse Vierge, ils se dévouent, s’engagent et se consacrent à son service : puissent-ils en retour obtenir, durant cette vie la tranquillité et la paix, au ciel l’éternelle liberté. Par le même Jésus-Christ, notre Seigneur.

Nous ne devons pas omettre de rappeler que la Hongrie fut de même consacrée à la Mère de Dieu par son premier roi, saint Étienne. Le présent jour y prit dès lors l’appellation du jour de la grande souveraine, dies Magnœ Dominae. Marie reconnut la piété de l’apostolique prince : ce fut le 15 août 1038, qu’il échangea pour la couronne des cieux son trône de la terre : nous le retrouverons sur le Cycle au deuxième jour de septembre. Au 16ème siècle, on vit en plusieurs lieux les Luthériens continuer après leur apostasie d’observer l’Assomption de la bienheureuse Vierge, que les populations n’eussent pas laissé supprimer. La coutume d’un grand nombre d’églises d’Allemagne était, comme en font foi leurs Bréviaires et Missels, de célébrer durant trente jours consécutifs par des réunions et des chants le triomphe de Marie.

Autres liturgies

Tressons notre couronne liturgique à Marie glorifiée. Par où mieux commencer que par ces fleurs de si parfait, de si plein arôme, que le sol gaulois fit surgir aux premiers jours ? On verra que dans la Messe du 18 janvier, d’où elles sont prises, nos pères célébraient à la fois la maternité de Notre-Dame et son triomphe.

Missel gallican, messe

Célébrons l’ineffable mystère du jour glorieux consacré à la Mère du Seigneur ; il mérite d’autant plus la louange, ce mystère, que l’Assomption de la Vierge le rend unique parmi les hommes. Il nous montre une vie où la virginité met au monde un fils, une mort qui n’a pas sa semblable. L’étonnement que suscite une telle mort, n’est pas moindre que l’allégresse causée par ce bienheureux enfantement. Admirons cette conception par la foi ; exaltons le passage dans lequel consiste cette mort. Que spéciales soient les manifestations de la joie, que se multiplient les effusions de l’amour, que la dévotion réponde à l’objet de la fête. Frères bien-aimés, que notre cœur soit tout entier à la prière : obtenons l’aide et le suffrage de la Vierge féconde, de l’heureuse mère, au mérite éclatant, au départ fortuné ; supplions notre miséricordieux Rédempteur, qu’il daigne conduire le peuple ici présent où il a glorieusement élevé la Bienheureuse Marie, sa Mère, à laquelle ses Apôtres ont rendu les devoirs suprêmes. Qu’il daigne nous accorder cette grâce, celui qui avec le Père et le Saint-Esprit vit et règne, étant Dieu, dans les siècles.

Collectio Post Nomina

Nos vœux s’adressent à l’hôte du sein virginal, à l’Epoux du sanctuaire bienheureux, au Seigneur du tabernacle, au Roi du temple ; l’innocence conférée par lui à sa Mère fut telle, que sa divine personne daignât y prendre chair et en être engendrée. N’ayant rien de commun avec le siècle, l’âme uniquement tournée vers la prière, cette mère observa dans ses mœurs la pureté qu’au salut de l’Ange elle avait reçue dans ses entrailles ; aussi, par son Assomption, ne connut‑elle point la mort pour en être souillée, celle qui porta l’Auteur de la vie. Frères très chers, implorons par des prières ferventes le Seigneur : que sa miséricorde délivre les défunts de l’abîme, et les admette là où le corps de la Bienheureuse Vierge a été transféré du sépulcre. Qu’il daigne faire ainsi, Celui qui vit dans une Trinité parfaite.

Contestatio

Il est digne et juste, Dieu tout-puissant, il est équitable que nous vous rendions de grandes actions de grâces en ce temps consacré, en ce jour vénérable entre tous. Comme le fidèle Israël sortit de l’Égypte, ainsi la Vierge Mère de Dieu passa du monde au Christ. Pas plus que la corruption de la vie, elle ne connut la dissolution du tombeau. Exempte de souillure, glorieuse en sa fécondité, délivrée par son assomption, elle règne au Paradis comme Épouse. Vierge toujours pure, elle porte un fruit d’allégresse ; la douleur est absente de son enfantement, la peine de sa mort ; sa vie fut au-dessus de la nature, son trépas ne fut pas une dette exigée par celle-ci. Chambre nuptiale brillante, d’où sort l’incomparable Époux, la lumière des nations, l’espérance des fidèles, le spoliateur des démons, la confusion des Juifs ! Vase de vie, tabernacle de gloire, temple céleste ! Mais de cette vierge nouvelle les mérites éclatent mieux, si les gestes de l’ancienne Ève en sont rapprochés.

Celle-là produit la vie pour le monde ; celle-ci donne naissance à l’empire de la mort. Celle-ci prévarique et nous perd ; celle-là engendre et nous sauve. Celle-ci par le fruit de l’arbre nous frappe à la racine ; de cette branche sort la fleur dont le parfum nous réconforte, dont le fruit nous guérit. L’une sous la malédiction engendre dans la douleur ; l’autre retrouve la bénédiction, assure le salut. La perfidie de l’une conspire avec le serpent, trompe son époux, perd sa race ; l’obéissance de l’autre apaise le Père, mérite le Fils, délivre sa descendance. L’une nous présente dans le suc d’un fruit l’amertume ; l’autre fait couler de la source de son Fils la douceur sans fin. Telle est l’aigreur de la pomme d’Ève, que les dents des enfants en demeurent agacées ; la suavité du pain de la Vierge les raffermit et les nourrit : nul avec elle ne meurt, que celui qui en présence de ce pain rassasiant reste dégoûté. Mais il est temps de laisser les vieux gémissements pour les nouvelles joies.

Nous revenons donc à vous, Vierge féconde, Mère toujours pure qui ne connûtes point d’homme, qui enfantez, mais dont le Fils vous apporte l’honneur et non la souillure. Heureuse, vous par qui sont arrivées jusqu’à nous les joies que vous avez conçues ! Nous nous sommes félicités de votre naissance, nous avons tressailli à votre enfantement, nous nous glorifions de votre passage au ciel. Il n’eût pas suffi sans doute que le Christ sanctifiât votre entrée ; d’une telle Mère, il devait illustrer aussi la sortie. Il était juste que, l’ayant reçu dans votre amour quand vous le conçûtes par la seule foi, lui‑même à son tour vous reçût dans sa félicité par cette Assomption ; celle en qui la terre n’avait point eu de prise ne pouvait être retenue sous la roche du tombeau.

Véritablement donc, que de merveilles inaccoutumées ! Les Apôtres lui rendent le devoir suprême ; les Anges la célèbrent en leurs chants ; le Christ la reçoit dans ses bras ; une nuée est son char ; son Assomption l’élève au Paradis ; parmi les chœurs des Vierges elle exerce une principauté glorieuse. Par le Christ notre Seigneur, à qui les Anges et les Archanges.

La Liturgie ambrosienne compose sa Préface de la Messe de Vigile avec les termes mêmes de la Collecte romaine qui se disait au moment de la solennelle Litanie précédemment décrite. Nous lui emprunterons les deux Antiennes suivantes de la Messe du jour.

Confractorium

Soyez dans la joie, Vierge, Mère du Christ, vous tenant à sa droite en votre vêtement d’or, environnée de charmes.

Transitorium

Nous vous exaltons, Mère de Dieu, parce que de vous est né le Christ, sauvant tous ceux qui vous glorifient. Sainte souveraine, Mère de Dieu, faites-nous part des grâces qui vous ont sanctifiée.

Les Mozarabes seront représentés par ces pièces de leurs Vêpres de la fête.

Lauda

Vierge d’Israël, prenez le tympanon, R/. Et sortez au milieu des chœurs. V/. Vous êtes bienheureuse, Reine qui vous élevez comme la lumière. R/. Et sortez. Que le Seigneur soit toujours avec vous. R/. Et avec votre esprit.

Sono

Que le Seigneur Dieu du ciel vous bénisse : l’honneur du royaume de David est en vous. R/. Et l’on verra se prosterner devant vous les fils de nations nombreuses. Alleluia. V/. Écoutez, fille de Sion, en ce jour de votre gloire où votre visage resplendit dans le temple de Dieu ; le Soleil de justice se lève à              votre entrée. R/. Et l’on verra. Que le Seigneur. V/. Et avec.

Antiphona  

Vous êtes bénie par le Dieu très haut plus que toutes les femmes. R/. C’est pourquoi la bouche des hommes ne cessera point jusqu’à l’éternité de proclamer vos louanges. V/. Votre pied ne sera jamais ébranlé ; il ne s’endormira pas celui qui vous garde. R/. C’est pourquoi. V/. Gloire et honneur au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen. R/. C’est pourquoi. Que le Seigneur. R/. Et avec.

Lauda

Mes rameaux sont des rameaux d’honneur et de grâce. Alléluia. R/. J’ai comme la vigne fructifié dans une suavité parfumée. Alleluia, alleluia, alleluia, alleluia. V/. Je suis comme un olivier chargé de fruits dans la maison du Seigneur ; j’espérerai dans la miséricorde de mon Dieu pour l’éternité, pour les siècles des siècles. R/. J’ai comme. V/. Gloire et honneur au Père. R/. J’ai comme.

Oratio

Nous contemplons, Seigneur Dieu, la glorieuse Vierge Marie, qui s’élève aujourd’hui de la vallée des larmes et du désert du monde à d’inénarrables hauteurs, appuyée sur son bien-aimé, votre Fils unique et son Fils. Quelle gloire spéciale, quel joyau précieux est cette unité de nature entre l’immaculée Mère et le corps pris d’elle par la personne divine du Seigneur ! C’est pourquoi, nous vous en supplions, Dieu souverain, ineffable : puissent nos énergies se diriger au but ou nous précède aujourd’hui dans son fort amour, et comme notre digne avocate, cette bienheureuse Vierge ! R/. Amen. Par votre miséricorde, ô notre Dieu, qui êtes béni, et vivez, et gouvernez tout dans les siècles des siècles.

Les Grecs nous donnent cette gracieuse composition, dont les huit premières strophes s’adaptent aux huit tons musicaux, pour revenir dans la neuvième au premier, ayant ainsi chanté sur tous les modes le triomphe de Marie.

In officio vespertino

À un signal de la toute-puissance, les Apôtres qui portent Dieu furent enlevés sur les nuées par les airs.

À leur arrivée, ils saluèrent dans un langage sublime votre corps très pur, principe de la vie.

Cependant les plus élevées des puissances des cieux, venant avec leur Seigneur, forment cortège au corps sans tache qui a renfermé Dieu ; saisies de crainte, elles remontent vers les célestes demeures,

Et elles crient comme font les esprits aux chefs des angéliques phalanges : « Voici qu’arrive la reine de tous, la Mère de Dieu !

« Ouvrez les portes, et recevez dans les hauteurs la mère de la lumière éternelle.

Par elle s’est accompli l’universel salut des mortels. Nos yeux sont impuissants à fixer sa beauté.

Elle ne saurait être assez honorée ; car son mérite surpasse toute pensée. »

C’est pourquoi, immaculée, ô Mère de Dieu, vivant à jamais dans la société du prince de la vie né de vous, intercédez pour nous sans cesse ; soyez notre garde ; sauvez de tout choc de l’ennemi cette jeunesse qui est vôtre. Car nous avons droit à votre secours : « À vous, dans les splendeurs de l’éternité, nos acclamations !

Cueillions de même quelques traits dans les chants Chaldéens.

In assumptione V. Mariae

L’homme ne saurait louer comme il faut la Mère du Seigneur des anges et des hommes ; ni les hommes ne peuvent la comprendre, ni les anges la pénétrer pleinement :

Objet qu’elle est d’admiration dans sa vie mortelle, de stupeur dans sa mort vivifiante.

Durant sa vie, elle était morte au monde ; à sa mort, elle ressuscite les morts.

Vers elle les Apôtres s’empressent des régions lointaines, les anges descendent des hauteurs du ciel pour l’honorer comme il convient.

Les Vertus s’animent mutuellement, les Principautés se répandent comme des nuages enflammés, les Dominations sont dans la joie, les Puissances tressaillent.

Les Trônes multiplient la louange, tandis que les Séraphins exaltent la gloire de son bienheureux corps, et que les Chérubins célèbrent dans leurs chants celle qui s’avance au milieu d’eux.

L’air et les nuées s’inclinent à son passage ; les tonnerres applaudissent en louant son Fils dans leur concert ; la pluie et la rosée portent envie à son sein virginal :

Car elles nourrissent les plantes, mais lui a nourri le Seigneur des plantes.

Raoul de Tongres, qui écrivit au 14ème siècle son livre De l’observance des canons dans les Offices de l’Église, signale l’Hymne suivante comme usitée de son temps pour la fête de ce jour (Radulph. De canon observ. Prop. 13).

Hymne

O que glorieuse est la lumière dont vous brillez, royale fille de la race de David ! Du trône où vous êtes élevée, Vierge Marie, vous dominez tous les habitants des cieux.

Mère en gardant l’honneur de la virginité, vous offrîtes comme palais votre cœur au Seigneur des Anges ; la pureté prépara votre sein sacré : Dieu fut chair, et le Christ naquit.

C’est lui qu’adore en tremblant l’univers, lui devant qui tout genou à cette heure fléchit dévotement, lui de qui nous implorons, par votre secours, la fin de nos ténèbres et les joies de la lumière.

Accordez-nous cette grâce, Père de toute lumière, par votre Fils, dans l’Esprit-Saint : avec vous il vit et règne ce Fils, dans les cieux resplendissants, gouvernant tous les siècles.

Amen.

Terminons par cette suave Séquence.

Séquence

Inondée de délices, la fille du roi David est portée dans les bras de l’Époux aux célestes trônes ; la bien-aimée, cherchant l’Époux parmi les lis, s’empresse de le rejoindre où il était allé.

Aujourd’hui s’ouvre pour Esther la chambre du Roi : elle y vient conjurer le danger provenu des perfidies d’Aman notre ennemi, qui enserre le monde dans les liens du péché pour lui donner la mort.

Traversant les palais des cieux, elle franchit les diverses barrières, pour pénétrer jusqu’aux appartements royaux ; là, aujourd’hui, sa bouche virginale baise le sceptre d’or, qui est le Christ : ainsi est accordée paix à l’Église.

En Rama, ici-bas, la voix de Rachel se fait entendre ; mais un chant suave à votre honneur remplit le lieu des embrassements, des douces paroles de l’Époux, dont vous jouissez, ô fortunée, plus qu’aucun habitant des cieux.

La terre vous envoie aujourd’hui à la céleste cour, comme la femme prudente de Thécua au roi David, comme la Sunamite au véritable Élisée : faites-nous rappeler de notre exil, faites‑nous ressusciter de la mort, pour goûter les joies éternelles où vous êtes dans la gloire.

Amen.

Vous avez goûté la mort, ô Marie ! Mais son sommeil, comme le sommeil d’Adam aux premières heures du monde, n’a été qu’une extase mettant en présence l’Époux et l’Épouse. Comme le sommeil de l’Adam nouveau au grand jour du salut, il appelait aussi le réveil de la résurrection. Déjà, par le Christ Jésus, notre nature, dans la totalité de son être, âme et corps, régnait aux cieux (Éph. 2, 6) ; mais, comme au paradis du premier jour, il n’était point bon que l’homme fût seul sous le regard de la Trinité sainte (Gen. 2, 18). À la droite de Jésus paraît aujourd’hui la nouvelle Ève (Psalm. 44, 10), en tout semblable au chef divin dans le vêtement de sa chair glorifiée ; rien ne manque plus au paradis de l’éternité.

O Marie, qui, selon l’expression de votre dévot serviteur, Jean Damascène, avez rendu la mort bienheureuse et joyeuse (Joan. Damasc in Dormit. B. M. Homil. 1), détachez-nous de cette terre où rien ne saurait plus nous retenir. Nous vous avons accompagnée de nos vœux (Bernard. Sermo 4 in Assumpt.) ; nous vous avons suivie, du regard de l’âme, aussi loin que l’ont permis les bornes de notre mortalité : et maintenant, nos yeux pourront‑ils jamais se reporter sur ce monde de ténèbres ? Vierge bénie, pour sanctifier l’exil, pour nous aider à vous rejoindre, assurez-nous le secours des vertus dont le vol sublime vous a portée à ces hauteurs. En nous aussi, il faut qu’elles règnent ; en nous aussi, il faut qu’elles brisent la tête du serpent maudit : pour qu’un jour, en nous aussi, elles triomphent. O jour des jours, où l’espérance de Job sera pour nous dépassée (Job 19, 23-21), où nous verrons non point seulement le Rédempteur, mais la Reine qui se tient si près du Soleil de justice qu’elle en est revêtue (Apoc. 12, 1), éclipsant de son éclat les splendeurs des Saints !

L’Église, il est vrai, nous reste, ô Marie, l’Église elle aussi notre Mère, et qui poursuit votre lutte contre le dragon aux sept têtes odieuses. Mais elle aussi soupire après l’heure où lui seront données les ailes d’aigle (Ibid. 14) qui lui permettront de s’élever comme vous par le désert, et d’atteindre l’Époux. Voyez-la parcourant comme la lune à vos pieds ses phases laborieuses ; entendez les supplications qu’elle vous adresse comme à sa médiatrice auprès du Soleil divin : que par vous elle reçoive la lumière ; que par vous elle mérite faveur auprès de Celui qui vous a aimée, revêtue de gloire, couronnée de beauté (Bernard. Sermo 5 in Assumpt.).


[1] Antienne de Magnificat aux secondes Vêpres

[2] s. Marc 16, 5

[3] s. Jean 20, 17

[4] Cant. 8, 5

[5] Deuxième Répons des Matines, Cant. 6, 8

[6] Apoc. 12, 1

[7] Premier Répons des Matines, ex Cant. 5, 12, et Eccli. 50, 8

[8] Esther 4, 11

[9] 3 Reg. 10, 1-13 ; 2 Parahpom. 9, 1-12

[10] 3 Reg. 2, 19

[11] Éphrem. in Natal. Dom. Sermo 4

[12] Arnold. Carnotensis, De laudibus Mariae

[13] Éphrem. in Natal. Dom. Sermo 8

[14] Cant. 4, 7-8

[15] Ps 8, 6-8

[16] Ps 118, 108

[17] Petr. Dam. ou Nicol. Claravall. Sermo in Assumpt B. M. V.

[18] Pseudo-Hieronymus, De Assumpt. B. M. V. 1

[19] Missale gothicum, Missa in Adsumpt. S. Mariae Matris D. N.

[20] Hae sunt festivitates m anno quae per omnia servari debent… De assumptione sanctae Mariae interrogandum reliquimus. Capitulare Caroli Magni, 1, 158 ; cui pro festo admittendo responsum a Ludovico Pio, Capit. 1, 33, ex can. 37 concilii Mogunt. anni 813

[21] Ps 15, 10

[22] Andr. Crét. Oratio 13, in Dormitionem Deiparae, 2

[23] Grég. Tours. De gloria Martyr. 4

[24] Inter opera Hildefonsi Tolet. De Assumptione B. M. Sermo 4

[25] Premier sermon sur l’Assomption

[26] Des noms divins c. 3 § 11