2e semaine après Pâques

Dom Guéranger ~ Année liturgique
Deuxième semaine après Pâques

V/. In resurrectione tua, Christe, alleluia,
R/. Cœli et terra laetentur, alleluia.
V/. À votre résurrection, ô Christ ! alleluia,
R/. Le ciel et la terre sont dans l’allégresse, alleluia.

Lundi

LA première semaine a été donnée tout entière aux joies du retour de notre Emmanuel. Il nous est apparu pour ainsi dire à chaque heure, afin de nous rendre certains de sa résurrection. « Voyez, touchez ; c’est bien moi », nous a-t-il dit (s. Luc 24, 39) ; mais nous savons qu’il ne doit pas prolonger au delà de quarante jours sa présence visible au milieu de nous. Cette heureuse période avance peu à peu dans son cours ; les heures s’écoulent, et bientôt il aura disparu à nos regards, Celui vers lequel la terre a tant soupiré. « O vous, l’attente d’Israël et son Sauveur, s’écrie le Prophète, pourquoi vous montrez-vous ici-bas comme un voyageur qui refuse de faire séjour ? pourquoi votre course est-elle semblable à celle de l’homme qui ne s’arrête jamais ? » (Jérém. 14, 8) Mais les moments sont d’autant plus chers. Pressons-nous autour de lui durant ces heures rapides ; suivons-le du regard, lorsque nous n’entendons plus sa voix ; mais recueillons surtout ses paroles, quand elles arrivent jusqu’à nous ; elles sont le testament de notre divin Chef.

Durant ces quarante jours, il ne cesse d’apparaître à ses disciples, non plus dans le but de rendre certaine à leurs yeux sa résurrection, dont ils ne peuvent plus douter ; mais, comme nous l’apprend saint Luc, pour « les entretenir du Royaume de Dieu ». (Act . 1, 3) Par son sang et par sa victoire les hommes sont désormais rachetés, le ciel et la terre sont pacifiés ; ce qui reste à consommer maintenant, c’est l’organisation de l’Église. L’Église est le royaume de Dieu ; car c’est en elle et par elle que Dieu va régner sur la terre. L’Église est l’Épouse du divin ressuscité qui l’a tirée de la poussière ; il est temps qu’il la dote, qu’il la pare pour le grand jour où l’Esprit-Saint descendant sur elle doit la proclamer, à la face de toutes les nations, Épouse du Verbe incarné et Mère des élus.

Trois choses sont nécessaires à la sainte Église pour l’exercice de sa mission : une constitution dressée de la main même du Fils de Dieu, et par laquelle elle va devenir une société visible et permanente ; le dépôt fait entre ses mains de toutes les vérités que son céleste Époux est venu révéler ou confirmer ici-bas, ce qui renferme le droit d’enseigner, et d’enseigner avec infaillibilité ; enfin les moyens efficaces par lesquels les fidèles du Christ seront mis en participation des grâces de salut et de sanctification qui sont le fruit du Sacrifice offert sur la croix. Hiérarchie, doctrine, sacrements : tels sont les graves objets sur lesquels Jésus donne à ses disciples, durant quarante jours, ses dernières et solennelles instructions.

Avant de le suivre dans ce sublime travail par lequel il dispose et perfectionne son œuvre immortelle, considérons-le encore, toute cette semaine, dans son attitude de Fils de Dieu ressuscité, habitant parmi les hommes, et présentant à leur admiration et à leur amour tant de traits qu’il nous importe de recueillir. Nous l’avons contemplé dans les langes et sur la croix ; qu’il nous soit permis maintenant de le considérer dans sa gloire.

Il est devant nous, « le plus beau des enfants des hommes ! » (Ps 44) Mais si déjà il méritait d’être appelé ainsi dès le temps où il voilait l’éclat de ses traits sous l’infirmité d’une chair mortelle, quelle n’est pas la splendeur de sa beauté aujourd’hui qu’il a vaincu la mort, et qu’il ne comprime plus comme autrefois les rayons de sa gloire ! Le voilà fixé pour l’éternité à l’âge de sa victoire, à cet âge où l’homme a pris tout son accroissement en force et en beauté, où rien n’annonce encore en lui la future décadence. C’est à ce même âge qu’Adam, formé sur le type du Médiateur à venir, sortit des mains de Dieu, comme le chef-d’œuvre de la création terrestre ; c’est aussi à cet âge que les justes reprendront leurs corps à la résurrection générale, et qu’ils entreront pour jamais dans la gloire, étant fixés, comme dit l’Apôtre, « à la mesure de l’âge complet du Christ » (Eph. 4).

Mais ce n’est pas seulement par l’ineffable harmonie de ses traits que le corps de notre divin ressuscité ravit les regards des heureux mortels auxquels il se laisse contempler ; des perfections que l’œil des trois Apôtres avait à peine entrevues un instant sur le Thabor, éclatent en lui, accrues de toute la magnificence de son triomphe. Dans la glorieuse transfiguration, l’humanité unie au Verbe divin resplendissait comme le soleil ; maintenant tout l’éclat de la victoire et de la royauté est venu s’unir à celui que projetait sur le corps non encore glorifié du Rédempteur la personne divine à laquelle l’incarnation l’a uni. Aujourd’hui, les astres du firmament ne sont plus dignes d’être mis en comparaison avec la splendeur de ce divin soleil, dont saint Jean nous dit qu’il éclaire à lui seul toute l’immensité de la Jérusalem céleste (Apoc. 21, 23).

À ce don que l’Apôtre des Gentils désigne sous le nom de clarté, se joint celui de l’impassibilité, par laquelle le corps de notre divin ressuscité a cessé d’être accessible à la souffrance et à la mort. La vie l’a pris pour siège ; l’immortalité éclate dans tous ses traits ; il est entré dans les conditions de l’éternité. Ce corps demeure matière, mais aucune diminution, aucun affaiblissement ne sauraient avoir prise sur lui ; on sent qu’il est en possession de la vie, et pour jamais. La troisième qualité du corps glorieux de notre Rédempteur est l’agilité, avec laquelle il se transporte d’un lieu dans un autre sans effort et dans un instant. La chair a perdu ce poids qui, dans notre état actuel, empêche le corps de suivre les mouvements et les volontés de l’âme. De Jérusalem à la Galilée il franchit l’espace avec la rapidité de l’éclair, et l’Épouse s’écrie avec transport : « J’entends la voix de mon bien-aimé ; il vient s’élançant des montagnes, laissant derrière lui les collines. » (Cant. 2) Enfin, par une quatrième merveille, le corps de l’Emmanuel a revêtu cette qualité que l’Apôtre appelle la spiritualité ; c’est‑à-dire que, sans changer cependant de nature, sa subtilité est devenue telle, qu’il pénètre tous les obstacles, avec plus d’énergie que la lumière n’en met à traverser le cristal. Nous l’avons vu, au moment où l’âme se réunissait à lui, franchir la pierre scellée du sépulcre ; maintenant, il entre dans le Cénacle dont les portes sont fermées, et paraît tout à coup aux regards de ses disciples éblouis.

Tel est notre libérateur, affranchi des conditions de la mortalité. Ne nous étonnons plus que l’Église, cette petite famille qui l’entoure et dont nous sommes issus, soit ravie à sa vue, qu’elle lui dise dans son admiration et son amour : « Que vous êtes beau,ô mon bien-aimé ! » (Cant. 2) Répétons‑le à notre tour : Oui, vous êtes beau par-dessus tout, ô Jésus ! Nos yeux si affligés du spectacle de vos douleurs, lorsque naguère vous nous apparaissiez couvert de plaies et semblable à un lépreux, ne peuvent se lasser aujourd’hui de contempler l’éclat dont vous brillez, de se délecter dans vos charmes divins. Gloire à vous dans votre triomphe ! mais aussi gloire à vous dans votre munificence envers vos rachetés ! car vous avez décrété qu’un jour nos corps, purifiés par l’humiliation du tombeau, partageront avec le vôtre les sublimes prérogatives que nous célébrons en lui.

Consacrons à notre Chef glorieux, nous ses membres destinés à la participation de sa gloire, ce beau cantique qu’un enthousiasme divin inspira aux Églises de l’Allemagne dans les siècles du moyen âge.

Séquence

Roi des Rois, Agneau de Dieu, Lion puissant de Juda :

Par la vertu de la croix, tu es la mort du péché, la vie de la sainteté.

Pour réparer le mal que nous fit l’arbre de la science, tu nous fais part du fruit de l’arbre de vie ; pour réparer les suites du larcin que commit notre orgueil, tu nous apportes le remède de la grâce.

Ton sang a éteint la flamme du glaive qui nous menaçait ; par toi la porte du Paradis est ouverte ; car tu viens nous enseigner l’obéissance, et panser nos blessures par ton divin secours.

Aujourd’hui est le jour auguste du Seigneur : la paix règne sur la terre ; des éclairs menaçants sillonnent les régions infernales ; la lumière brille plus éclatante au ciel ; c’est le jour marqué par le double baptême, de la Loi et de l’Évangile.

Le Christ est lui-même la Pâque de l’homme : par lui le vieil homme passe, et le nouveau se lève. C’est le jour du Seigneur ; âme qui repousses le vieux levain, qui te rassasies du pain azyme, sois dans la joie.

La ceinture aux reins, les pieds chaussés, tenant le bâton, hâte-toi, et consomme la victime tout entière.

O Christ, purifie-nous avec l’hysope en ce jour ; rends-nous dignes d’un tel mystère, dessèche le lit de la mer sous nos pas, transperce de l’hameçon meurtrier la gueule de Léviathan notre ennemi.

Tes ennemis sont submergés, tu as marqué ta porte ; mange maintenant, avec les laitues amères, la victime pascale passée par le feu, la nuit, dans la maison unique.

Enivre-nous de ton calice, assoupis-nous, puis réveille-nous, toi qui sur la route as bu l’eau du torrent de nos misères. O Pontife, ô victime ! c’est toi-même, grappe divine, qui foules le pressoir.

O fleur odorante de la branche virginale, ton calice est rempli de la rosée des sept dons, vermeil comme la rose, blanc comme le lis. Qui a pu t’inspirer cette immense bonté avec laquelle tu t’abaissas pour secourir notre humble race, pour partager nos misères et devenir notre rédempteur, toi qui n’avais pas la tache du péché, et qui en portais l’apparence ?

O Seigneur, devenu un même sang avec ton esclave, espoir de la résurrection première et seconde, par le serment que tu juras à Abraham, étends jusqu’à nous tes bienfaits. Chef immortel qui rends la vie à ton corps, ressuscite-nous en même temps, nous dont tu as partagé la mort. Unis les membres débiles que nous avons reçus d’Adam, l’antique père, à tes membres pleins d’une vigueur divine ; ouvre-nous les pâturages de la vie éternelle, toi qui es la Pâque. Amen.

Mardi

Quelles sont ces plaies, ô Messie, que nous apercevons au milieu de vos mains ? (Zach. 13, 6) s’écriait le prophète Zacharie cinq siècles avant la naissance de notre Emmanuel. Le même cri respectueux s’échappe de nos cœurs, lorsque, contemplant la gloire inénarrable de Jésus ressuscité, nos regards rencontrent les plaies dont son corps tout radieux est marqué. Ses mains, ses pieds portent la trace des clous, son côté celle du coup de lance ; et ces plaies sont profondes comme elles l’étaient lorsqu’il fut descendu de la croix. « Enfonce ici ton doigt, » dit-il à Thomas, en lui présentant ses mains : « mets ta main dans l’ouverture de mon côté. »

Nous sortons de voir cette scène imposante où la vérité de la résurrection fut rendue plus sensible encore par l’incrédulité du disciple ; mais ce fait nous apprend en même temps que Jésus sortant du tombeau, huit jours auparavant, avait conservé sur sa chair glorifiée les stigmates de sa passion. Dès lors il devait les garder éternellement ; car aucun changement ne peut plus avoir lieu dans sa personne : il demeure ce qu’il est pour l’éternité. N’allons pas croire cependant que ces stigmates qui rappellent le Calvaire atténuent sa gloire en quoi que ce soit. S’il les conserve, c’est qu’il le veut ainsi ; et il le veut ainsi, parce que ces cicatrices, loin d’attester sa défaite et son infirmité, proclament au contraire sa force invincible et son triomphe. Il a vaincu la mort, et les plaies qu’il a reçues dans la lutte sont le souvenir de sa victoire. Il faut donc que le ciel le voie entrer au jour de son Ascension, éblouissant les regards des Anges par les rayons qui émanent de ses membres transpercés. À son exemple, ses martyrs, vainqueurs aussi de la mort, resplendiront d’un éclat tout spécial aux parties de leurs corps que les tortures ont sillonnées : telle est la doctrine des saints Pères[1].

Et ne doit-il pas, notre divin ressuscité, exercer du haut de son trône la sublime médiation pour laquelle il a revêtu notre chair, désarmant sans cesse la trop juste colère de son Père, intercédant pour nous, et faisant descendre sur la terre les grâces qui sauvent les hommes ? L’éternelle justice réclame ses droits, tout est à craindre pour les pécheurs ; mais l’Homme-Dieu interposant ses membres marqués du sceau de sa passion, arrête la foudre prête à éclater, et la miséricorde prévaut encore une fois sur la rigueur. O plaies sacrées, ouvrage de nos péchés, et devenues ensuite notre bouclier, après vous avoir vénérées sanglantes dans toute la componction de nos cœurs, nous vous adorons au ciel comme la noble parure de notre Emmanuel ; partout vous êtes notre espérance et notre sauvegarde.

Cependant un jour viendra où ces augustes stigmates, sans rien perdre de leur splendeur aux yeux des Anges, se révéleront aux hommes, et seront pour plusieurs un objet de confusion et d’épouvante. « Ils verront en ce jour Celui qu’ils ont percé », nous dit le Prophète (Zach. 12, 10). Les ineffables douleurs de la passion, les joies non pareilles de la résurrection, dédaignées, méconnues, foulées aux pieds, auront préparé la plus terrible vengeance, la vengeance d’un Dieu qui ne peut avoir été en vain crucifié, et qui ne peut être ressuscité en vain. On comprend alors ce cri d’effroi : « Montagnes, tombez sur nous ! rochers, couvrez-nous ! dérobez-nous la vue de ces plaies vengeresses qui n’envoient plus sur nous les rayons de la miséricorde, mais nous lancent aujourd’hui les éclairs d’un implacable courroux. »

O plaies sacrées de notre divin ressuscité, en ce jour terrible soyez propices à tous ceux auxquels la Pâque a rendu la vie. Heureux ceux qui durant ces quarante jours eurent la faveur de vous contempler ! heureux serons-nous nous-mêmes, si nous vivons en vous aimant, en vous vénérant. Empruntons les sentiments de saint Bernard, et disons avec lui : « Quel plus sûr asile que les plaies du Sauveur pour celui qui est faible ? Pour moi, je m’y trouve d’autant plus en sécurité, qu’il est plus puissant pour sauver. Le monde frémit de rage, la chair fait sentir son poids, le démon tend ses embûches, je ne succombe pas, fondé que je suis sur la pierre ferme. Mon péché est grand ; ma conscience en est troublée, mais mon trouble n’ira pas jusqu’au désespoir ; car je me souviens des plaies du Seigneur. N’est-ce pas pour nos iniquités qu’il a été blessé ? Ce qui me manque, je vais le prendre dans le Cœur même du Seigneur, source de miséricorde. Il est des ouvertures par lesquelles cette miséricorde jaillit jusque sur moi. En perçant ses mains et ses pieds, en ouvrant son côté, ils m’ont fourni le moyen de goûter combien le Seigneur est doux. Le Seigneur voulait faire la paix avec moi, et je ne le savais pas ; car quel est celui qui connaît les pensées du Seigneur ? Mais le fer en pénétrant les membres divins m’a donné à voir l’intention du Seigneur. Et que vois-je et qu’entends-je ? c’est le clou lui-même, c’est la blessure elle-même qui me crient que Dieu est dans le Christ afin de se réconcilier avec le monde. Si le fer de la lance est allé jusqu’à son Cœur, c’était afin que ce Cœur sût compatir à mes misères. Par les ouvertures du corps de l’Homme-Dieu apparaissent les secrets de son Cœur, le grand mystère de bonté, les entrailles de la miséricorde de notre Dieu. Qui pouvait nous montrer mieux que ne l’ont fait vos blessures, Seigneur, à quel point vous êtes doux et miséricordieux ? »[2]

Nous fêterons aujourd’hui la glorieuse Résurrection, en employant cette admirable Séquence du XIème siècle, puisée dans un Missel de l’abbaye de Murbach.

Séquence

Que l’Église du Christ chante un cantique à son bien-aimé ; pour elle il a quitté son père et sa mère. Étant Dieu il s’est revêtu de notre nature, et né Juif, il a rejeté la synagogue.

De ton côté sacré, ô Christ, ont découlé les sacrements de ton Église ; sur le bois de ta croix, elle traverse sans sombrer la mer du siècle.

Par amour pour cette épouse, tu te laisses enfermer à Gaza ; mais tu sauras briser les portes de cette ville. Pour affranchir du joug ennemi cette épouse, tu luttes avec le tyran Goliath : tu l’étends par terre, en lui lançant un seul caillou.

Voici maintenant, ô Christ, ton Église tout entière rassemblée dans le jardin, se livrant en paix à l’allégresse sous l’ombre chérie de la vigne. C’est toi, ô Christ, qui, en ressuscitant, as ouvert aux tiens ce jardin fleuri du paradis si longtemps fermé ; c’est toi, ô Seigneur, Roi des rois !

Mercredi

Si la sainte humanité de Jésus ressuscité resplendit de mille et mille rayons, n’allons pas croire qu’entouré d’une si vive splendeur il soit devenu inaccessible aux mortels. Sa bonté, sa condescendance sont restées les mêmes, et l’on dirait plutôt que sa divine familiarité avec les enfants des hommes est devenue plus empressée et plus touchante. Que de traits ineffables n’avons-nous pas vus se succéder dans la radieuse Octave de la Pâque ! Rappelons-nous son aimable prévenance à l’égard des saintes femmes, quand il les rencontre et les salue, sur la route du tombeau ; l’épreuve aimable qu’il fait subir à Madeleine en lui apparaissant sous les dehors d’un jardinier ; l’intérêt avec lequel il accoste les deux disciples sur le chemin d’Emmaüs, se mêle à leur conversation, et les dispose doucement à le reconnaître ; son apparition aux dix, le soir du dimanche, où il leur donne le salut de paix, leur livre à palper ses membres divins, et condescend jusqu’à manger sous leurs yeux ; l’aisance avec laquelle, huit jours après, il oblige Thomas à vérifier les stigmates de la Passion ; la rencontre au bord du lac de Génézareth, où il daigne encore favoriser la pèche de ses disciples, et leur offre un repas sur le rivage : tous ces traits ineffables nous révèlent assez combien les rapports de Jésus ressuscité furent intimes et pleins de charme durant ces quarante jours.

Nous reviendrons sur les relations qu’il entretint avec sa sainte Mère ; aujourd’hui considérons-le au milieu de ses disciples, auxquels il se montre assez fréquemment pour que saint Luc ait pu nous dire « qu’il leur apparut pendant quarante jours » (Act. 1, 3). Le collège apostolique est réduit à onze membres ; car la place du traître Judas ne doit être remplie qu’après le départ du Seigneur, à la veille du jour où l’Esprit divin descendra. Qu’ils sont beaux à contempler dans leur simplicité, ces futurs messagers de la paix au milieu des nations (Is. 52, 7) ! Naguère faibles dans la foi, hésitants, oublieux de tout ce qu’ils avaient vu et entendu, ils s’étaient éloignés de leur Maître au moment du péril ; ainsi qu’il le leur avait prédit, ses humiliations et sa mort les avaient scandalisés ; la nouvelle de sa résurrection les avait trouvés indifférents et même incrédules ; mais il s’est montré si indulgent, ses reproches étaient si doux, que bientôt ils ont retrouvé la confiance et l’abandon qu’ils avaient avec lui durant sa vie mortelle. Pierre, qui s’est montré le plus infidèle, après avoir été le plus vain, a repris ses relations familières avec son Maître ; une épreuve particulière l’attend d’ici peu de jours ; mais toute l’attention des Apôtres est concentrée en leur Maître. Leurs yeux sont ravis de son éclat ; sa parole a pour eux un charme tout nouveau ; mais aujourd’hui ils comprennent mieux son langage. Éclairée par les divins mystères de la Passion et de la Résurrection, leur vue est plus ferme et s’élève plus haut. Au moment de les quitter, le Sauveur multiplie ses enseignements ; ils écoutent avec avidité ce complément des instructions qu’il leur donna autrefois. Ils savent que le moment approche où ils ne l’entendront plus ; maintenant il s’agit de recueillir ses dernières volontés, et de se rendre aptes à remplir pour sa gloire la mission qui va s’ouvrir pour eux. Ils ne pénètrent pas encore tous les mystères qu’ils seront chargés d’annoncer aux nations ; leur mémoire aurait de la peine à retenir de si hauts et si vastes enseignements ; mais Jésus leur annonce l’arrivée prochaine de l’Esprit divin qui doit non seulement fortifier leur courage, mais développer encore leur intelligence, et les faire ressouvenir de tout ce que leur Maître leur aura enseigné (s. Jean 14, 26).

Un autre groupe attire aussi nos regards : c’est celui des saintes femmes. Ces fidèles compagnes du Rédempteur qui l’ont suivi au Calvaire, et qui en retour ont les premières goûté les allégresses de la résurrection, avec quelle bonté leur Maître les félicite et les encourage ! avec quelle touchante recherche il aime à reconnaître leur dévouement ancien et nouveau ! Autrefois, comme nous l’apprend le saint Évangile, elles pourvoyaient à sa subsistance ; maintenant qu’il n’a plus besoin des aliments terrestres, c’est lui qui les nourrit de sa chère présence ; elles le voient, elles l’entendent, et la pensée qu’il doit bientôt leur être enlevé redouble encore le charme de ces dernières heures. Glorieuses mères du peuple chrétien, ancêtres illustres de notre foi, nous les retrouverons au Cénacle, le jour où l’Esprit‑Saint s’arrêtera sur elles en langues de feu comme sur les Apôtres. Leur sexe devait être représenté en ce moment où la sainte Église sera déclarée à la face de toutes les nations, et les femmes du Calvaire et du Sépulcre avaient droit par-dessus tous de prendre part aux divines splendeurs de la Pentecôte.

À l’honneur de Jésus, rendu pour quarante jours à l’affection des Apôtres et des saintes femmes de l’Évangile, consacrons cette belle Séquence d’Adam de Saint-Victor.

Séquence

Voici le jour glorieux : la lumière succède aux ténèbres, la résurrection à la mort. Que la joie fasse place à la tristesse ; car la gloire est plus grande que ne fut l’ignominie. L’ombre fuit devant la vérité, l’antique loi devant la nouvelle ; la consolation a remplacé le deuil.

Venez fêter la Pâque nouvelle ; que les membres espèrent pour eux‑mêmes la gloire qui déjà brille en leur chef. Notre nouvelle Pâque, c’est le Christ, lui qui souffrit pour nous, Agneau sans tache.

L’ennemi qui rôde autour de nous avait saisi sa proie ; le Christ la lui arrache. C’est la victoire que figurait Samson, lorsqu’il déchira le lion furieux ; et David, jeune et robuste, lorsqu’il sauva le troupeau de son père des griffes du lion et de la dent de l’ours.

Samson immolant par sa mort ses nombreux ennemis, présageait encore le Christ, dont la mort a été la victoire ; Samson, dont le nom exprime le Soleil, rappelle le Christ, lumière des élus que sa grâce illumine.

Sous le pressoir sacré de la croix, la grappe s’épanche dans le sein de l’Église bien-aimée ; exprimé par la violence, le vin coule, et sa liqueur plonge dans une joyeuse ivresse les prémices de la gentilité.

Le sac lacéré par tant de blessures devient un ornement royal : cette chair qui a vaincu la souffrance est transformée en une parure de gloire.

Pour avoir immolé le roi, le juif a perdu le royaume ; nouveau Caïn, il est exposé en exemple, et le signe dont il est marqué ne s’effacera pas.

La pierre qu’il a rejetée et réprouvée est maintenant la pierre élue ; posée à la tête de l’angle, elle y brille comme un trophée. Par elle le péché est ôté, mais non la nature ; elle donne à l’homme un nouvel être, et réunis par elle, les deux peuples n’en forment plus qu’un seul.

Donc soit gloire au Chef, et concorde entre les membres !

Amen.

Jeudi

Les Apôtres et les saintes femmes ne sont pas les seuls à jouir de la présence de notre divin ressuscité ; un peuple innombrable de justes, dont il est le roi bien-aimé, réclame aussi la faveur de le voir et de l’entretenir dans sa sainte humanité. Distraits par les magnificences de la Résurrection, nous avons quelque peu perdu de vue ces vénérables captifs que l’âme bienheureuse du Rédempteur alla visiter, durant les heures de la mort, dans les prisons souterraines où tant d’amis de Dieu groupés autour d’Abraham attendaient le lever de la lumière éternelle. Depuis l’heure de None du grand Vendredi jusqu’au point du jour du Dimanche, l’âme divine de l’Emmanuel demeura avec ces heureux prisonniers qu’il mit par sa vue en possession de la béatitude suprême. Mais l’heure étant arrivée où le vainqueur de la mort allait entrer dans son triomphe, il ne pouvait laisser captives derrière lui ces âmes désormais affranchies par sa mort et sa résurrection. Au moment marqué, l’âme de Jésus s’élance des profondeurs de la terre jusqu’au sein du sépulcre, où elle revient animer pour jamais son corps glorieux ; et la foule des âmes saintes, remontant des limbes à sa suite, lui sert de cortège, en tressaillant de bonheur.

Ces âmes, au jour de l’Ascension, formeront sa cour, et s’élèveront avec lui ; mais la porte du ciel est encore fermée ; elles doivent attendre l’expiration des quarante jours que le Rédempteur va consacrer à l’édification de son Église. Invisibles aux regards des mortels, elles planent au-dessus de cette humble demeure qui fut la leur, et où elles ont conquis la récompense éternelle. Notre premier père revoit cette terre qu’il cultiva à la sueur de son front ; Abel admire la puissance du sang divin qui a crié pour la miséricorde, tandis que le sien n’implorait encore que la justice (Hébr. 12, 24) ; Noé parcourt du regard cette multitude d’hommes qui couvre le globe, issue tout entière de ses trois fils ; Abraham, le Père des croyants, Isaac et Jacob saluent l’heureux moment où va s’accomplir sur le monde la promesse qui leur fut faite, que toutes les générations seraient bénies en Celui qui devait sortir de leur race ; Moïse retrouve son peuple, au sein duquel le divin envoyé « plus grand que lui », qu’il avait annoncé, a trouvé si peu de disciples et tant d’ennemis ; Job, qui représente les élus de la gentilité, est tout entier à la joie de voir « ce Rédempteur vivant » (Job 19, 25), en lequel il espérait dans son infortune ; David, saisi d’un saint enthousiasme, prépare pour l’éternité des cantiques plus beaux encore à la louange de l’Époux divin de la nature humaine ; Isaïe et les autres Prophètes voient de leurs yeux l’accomplissement littéral de tout ce qu’ils ont prédit ; enfin l’armée entière des justes, dont les rangs sont formés des élus de tout siècle et de toute nation, contemple avec regret les traces honteuses du polythéisme et de l’idolâtrie qui ont envahi une si grande partie de la terre, et appelle de toute l’ardeur de ses désirs le moment où la trompette évangélique va retentir pour réveiller de leur fatal sommeil tant de peuples assis sous les ombres de la mort.

Mais de même qu’au jour où les élus sortiront de leurs tombeaux, ils s’élanceront dans les airs au-devant du Christ, semblables, nous dit le Sauveur, « à des aigles qu’une même proie a rassemblés »  (s. Matth. 24, 28); ainsi les âmes bienheureuses aiment à se grouper autour de leur libérateur. Il est leur aimant ; sa vue les nourrit, et les communications avec lui leur causent d’ineffables délices. Jésus condescend aux désirs de « ces bénis de son Père » qui sont à la veille de « posséder le royaume qui leur est préparé depuis la création du monde »  (Ibid. 25, 34); il se laisse suivre et accompagner par eux, et les heures qui retardent le solennel triomphe de l’Ascension leur paraissent couler avec moins de lenteur.

Avec quel attendrissement le fidèle et chaste Joseph, à l’ombre de son fils adoptif qui est en même temps son créateur, contemple sa virginale épouse, devenue au pied de la croix la Mère des hommes ! Qui pourrait décrire le bonheur d’Anne et de Joachim, à la vue de leur auguste fille que désormais « toutes les générations appelleront Bienheureuse? »  (s. Luc 1, 48) Et Jean le Précurseur, sanctifié dès le sein de sa mère à la voix de Marie, quelle félicité est la sienne de revoir celle qui a donné au monde l’Agneau qui en efface tous les péchés ! Avec quels regards de tendresse les âmes bienheureuses considèrent les Apôtres, ces futurs conquérants de la terre, que leur Maître en ce moment arme pour les combats ! C’est par eux que la terre, rappelée bientôt à la connaissance du vrai Dieu, enverra au ciel de nombreux élus qui monteront sans interruption, jusqu’au jour où le temps cessera d’être, et où l’éternité planera seule sur l’œuvre de Dieu.

Honorons aujourd’hui les augustes et invisibles témoins des préparatifs de la divine miséricorde pour le salut du monde. Bientôt nos regards suivront leur vol vers la patrie céleste, dont ils iront prendre possession au nom de l’humanité rachetée. Des limbes à l’empirée la distance est longue ; gardons souvenir de leur station de quarante jours dans leur première patrie, théâtre de leurs épreuves et de leurs vertus. En revoyant la terre, ces glorieux ancêtres l’ont sanctifiée, et la route qu’ils vont bientôt suivre sur les pas du Rédempteur, restera ouverte pour nous.

Pour exprimer les joies mystérieuses de cette journée, empruntons cette belle Séquence au Missel de Cluny de 1523.

Séquence

Assemblée sainte, fais entendre tes chants mélodieux, et accompagne‑les du concert des instruments.

Chante aujourd’hui à l’honneur d’un Dieu qui a brisé les portes des enfers.

Vainqueur de la mort, il ressuscite, apportant au monde des joies qu’il faut célébrer.

Étonnées à la vue d’un spectacle si nouveau, les régions maudites de l’abîme

Contemplent ses hauts faits, en le voyant entrer, lui, source de la vie bienheureuse.

Frappée de terreur, la troupe formidable des démons en est dans le tremblement.

Elle gémit, elle pousse des cris de désespoir, tout en s’étonnant de l’audace de celui qui a pu rompre de telles barrières.

Le Christ revient à la lumière, amenant avec lui la troupe glorieuse des élus ; il vient rassurer les cœurs timides de ses disciples.

Pour nous, qui admirons de si hauts faits, nous l’implorons d’une voix suppliante.

Qu’il daigne nous rendre dignes de célébrer la solennelle Pâque dans les rangs de l’armée des vierges ;

Dans ce séjour que figurait la Galilée ; là où il est donné aux élus de contempler la source éblouissante et sacrée de toute lumière. Alleluia.

Vendredi

Tournons aujourd’hui nos regards vers un autre spectacle ; abaissons-les sur Jérusalem, la ville déicide qui retentissait, il y a quinze jours, de l’horrible cri : « Ôtez-le ! ôtez-le ! crucifiez-le ! » Est-elle émue des grands événements qui se sont accomplis dans son sein ? la rumeur qui s’est répandue sur le tombeau trouvé vide dure-t-elle encore ? Les ennemis du Sauveur sont-ils parvenus à endormir le public par leur ignoble stratagème ? Ils ont fait venir les gardes du sépulcre, et ils leur ont donné de l’argent pour dire à qui voudra les entendre, qu’ils ont mal gardé la consigne qu’on leur avait assignée, qu’ils se sont tous laissés aller au sommeil, et que, pendant ce temps, les disciples sont venus furtivement et ont enlevé le corps de leur Maître. Dans la crainte que ces soldats ne s’inquiètent des suites que peut avoir pour eux une telle infraction à la discipline, on leur a promis de négocier l’impunité auprès des chefs (s. Matth. 28, 12).

Voilà donc le dernier effort de la synagogue pour anéantir jusqu’à la mémoire de Jésus de Nazareth ! Elle prétend en faire un obscur imposteur qui a fini par un supplice honteux, et qu’une plus honteuse supercherie a achevé de compromettre après sa mort. Encore quelques années cependant, et le nom de ce Jésus, s’échappant de l’étroite enceinte de Jérusalem et de la Judée, aura retenti jusqu’aux extrémités de la terre. Encore un siècle, et les adorateurs de ce Jésus couvriront le monde. Encore trois siècles, et la corruption païenne s’avouera vaincue, et les idoles rouleront dans la poussière, et la majesté des Césars s’inclinera devant la croix. Dis donc encore, ô Juif aveugle et obstiné, qu’il n’est pas ressuscité, celui que tu n’as su que maudire et crucifier, lorsque maintenant il est le roi du monde, le monarque béni d’un empire sans limites. Relis donc encore une fois tes propres oracles, ces oracles que nous avons reçus de ta main. Ne disent-ils pas que le Messie sera méconnu, qu’il sera mis au rang des scélérats, et traité par toi comme l’un d’eux ? (Isaï. 53, 12) Mais ne disent-ils pas aussi que « son sépulcre sera glorieux ? » (Ibid. 11, 10) Pour tout autre homme le tombeau est l’écueil contre lequel vient se briser sa gloire ; pour Jésus, il en a été autrement : le trophée de sa victoire est un sépulcre ; et c’est parce qu’il a étouffé la mort dans ses bras victorieux que nous le proclamons le Messie, le Roi des siècles, le Fils de Dieu.

Mais Jérusalem est charnelle, et l’humble Nazaréen n’a pas flatté son orgueil. Ses prodiges étaient éclatants, la sagesse et l’autorité de ses discours sans égales dans le présent ni dans le passé, sa bonté, sa miséricorde supérieures encore aux misères de l’homme : Israël n’a rien vu, n’a rien entendu, n’a rien compris ; il ne s’est souvenu de rien. Sa destinée est, hélas ! fixée en ce moment, et c’est lui qui l’a faite. Daniel le déclara, il y a cinq siècles : « Le peuple qui l’aura renié ne sera plus son peuple. » (Dan. 9, 26) Qu’ils se hâtent donc de recourir au divin ressuscité, ceux qui ne veulent pas être ensevelis sous la plus affreuse ruine qui ait jamais épouvanté le monde.

Une lourde atmosphère pèse sur la cité déicide. Ils ont crié : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » Ce sang est sur Jérusalem comme un nuage de colère. Encore quarante ans, et les foudres qu’il recèle éclateront. Ce sera le carnage, l’incendie, la destruction, et « une désolation qui demeurera jusqu’à la fin. » (Ibid.) Dans son aveuglement, Jérusalem, qui sait que les temps sont accomplis, va devenir un foyer de séditions. Des aventuriers se donnant tour à tour pour le Messie agiteront la nation juive, jusqu’à ce qu’enfin Rome s’émeuve, et envoie ses légions pour éteindre sous des flots de sang le foyer de la révolte ; et Israël chassé de sa patrie sera errant, comme Caïn, par toute la terre.

Oh ! que ne reconnaissent-ils Celui qu’ils ont méconnu, et qui les attend encore ! pourquoi passent-ils sans remords près de ce tombeau vide qui proteste contre eux ? N’ont-ils pas demandé que le sang innocent fût versé ? Ce premier crime, fruit de leur orgueil, demande à être rétracté, et alors le pardon descendra sur eux. Que s’ils persistent à le soutenir, c’en est fait ; l’aveuglement est désormais leur châtiment. Ils s’agiteront dans les ténèbres, et rouleront jusqu’au fond de l’abîme. Les échos de Bethphagé et de la montagne des Oliviers n’ont pas eu le temps d’oublier le cri de triomphe qu’ils répétaient il y a peu de jours : « Hosannah au fils de David ! » Essaie, ô Israël, il en est temps encore, de faire entendre de nouveau cette légitime acclamation. Les heures s’écoulent ; la solennité de la Pentecôte s’ouvrira bientôt. C’est en ce jour que la loi du fils de David doit être promulguée, que l’abrogation de la loi désormais stérile de Moïse doit être publiée. En ce jour, tu sentiras deux peuples dans ton sein : l’un faible quant au nombre, mais appelé à conquérir toutes les nations au vrai Dieu, s’inclinera avec amour et repentir devant le fils de David crucifié et ressuscité ; l’autre, superbe et dédaigneux, n’aura que des blasphèmes pour son Messie, et méritera par son ingratitude de servir à jamais d’exemple à quiconque endurcit volontairement son cœur. Il nie encore aujourd’hui la résurrection de sa victime ; mais le châtiment qui pèse sur lui jusqu’à la fin des siècles, montre assez que le bras vengeur que l’on y sent est un bras divin, le bras du Dieu de vérité dont les anathèmes sont infaillibles.

Glorifions notre divin Messie ressuscité, en lui offrant cette Séquence pascale que nous trouvons dans les anciens Missels de Saint-Gall.

Séquence

Par les chants les plus beaux, célébrons avec transport

La nouvelle victoire que le grand Roi a remportée sur la croix.

C’est sur ce bois qu’il a triomphé de l’empire de la mort ;

Qu’il a anéanti l’antique cédule de nos péchés ;

Que l’Agneau pascal a été immolé comme une victime pour le troupeau ;

Qu’il a foulé le pressoir, celui qui est venu d’Édom et de Bosra,

Apportant avec lui le remède qui devait guérir la blessure faite par le serpent.

Par la croix le monde est réconcilié avec Dieu ; par le bois l’homme fut vendu dans Adam, et par le bois il est racheté maintenant.

Par la croix, la créature dernière est associée aux Astres du matin ; c’est elle qui remplira les vides du ciel.

O croix, arbre de vie, qui portes Celui qui est la vie et la rançon du monde, tu es l’échalas auquel est suspendue la grappe transplantée des vignes d’Engaddi.

Le Christ, notre paix, a détruit l’inimitié ; il a donné la paix à ceux qui étaient près, et à ceux qui étaient loin.

O croix puissante, tu as attiré le monde entier, en l’enserrant tout entier dans tes deux bras.

O croix, tu t’élèves dans les airs, mais tu plonges aussi jusqu’aux abîmes, et les captifs que tu viens délivrer, tu les élèves jusqu’au ciel.

Le Christ a offert en victime sur ton bois le temple de sa chair, ce temple qui fut créé dans le nombre de jours figuré par les quatre lettres grecques du nom d’Adam ; mais c’est afin de réédifier après trois jours le monde, dont les quatre points du ciel mesurent l’étendue.

Agneau du Père souverain, toi qui par la croix ôtes les péchés du monde, donne-nous l’accroissement de la foi, de l’espérance et de la charité, afin que nous puissions comprendre avec tous les Saints, les dimensions mystérieuses de cette croix sacrée.

Rends-nous pleins de compassion pour le prochain ; encourage-nous à mortifier la chair, et laisse-nous marcher sur tes traces, chargés aussi nous-mêmes du poids de notre croix.

Ainsi protégés et garantis ici-bas, nous attendrons de paraître devant ton tribunal, ô Juge, mettant notre confiance dans le sceau imprimé sur nous de ta sainte croix,

Et proclamant devant toutes les nations que Dieu a vaincu, et qu’il règne par le bois.

Amen.

Samedi

En ce jour du samedi, tournons-nous vers Marie, et contemplons-la de nouveau au milieu des joies de la résurrection de son fils. Elle avait traversé avec lui la mer des douleurs ; pas une des souffrances de Jésus qu’elle n’eût ressentie dans la mesure possible à une créature ; pas une des grandeurs de la résurrection du Rédempteur qui ne lui soit communiquée dans la même mesure. Il était juste que celle à laquelle Dieu avait accordé la grâce et le mérite de participer à l’œuvre de la Rédemption, eût aussi sa part dans les prérogatives de son fils ressuscité. Son âme s’éleva à des hauteurs nouvelles ; la grâce l’inonda de faveurs qu’elle n’avait pas reçues jusque-là, et ses œuvres ainsi que ses sentiments en devinrent plus célestes encore.

Jésus, en se montrant à elle la première, au moment qui suivit sa résurrection, lui a communiqué dans ses divins embrassements cette vie nouvelle où il est entré ; et nous ne devons pas nous en étonner, puisque nous savons que le simple chrétien qui, purifié par la compassion aux douleurs de Jésus, s’unit ensuite, avec la sainte Église, au sublime mystère de la Pâque, devient aussi participant de la vie du Sauveur ressuscité. Cette transformation qui en nous est faible, et souvent, hélas ! trop fugitive, s’opéra en Marie dans toute la plénitude qu’appelaient à la fois sa haute vocation et son incomparable fidélité ; et l’on pouvait dire d’elle, bien autrement que de nous, qu’elle était véritablement ressuscitée en son fils.

En songeant à ces quarante jours durant lesquels Marie doit encore posséder son divin fils sur la terre, notre souvenir se reporte à ces autres quarante jours où nous la vîmes penchée sur le berceau de Jésus nouveau‑né. Alors nous entourions de nos tendres hommages cette heureuse mère allaitant le plus chéri des fils ; on entendait les concerts des Anges, on voyait arriver les bergers et bientôt les Mages ; tout était douceur, charme et attendrissement. Mais l’Emmanuel que nos yeux contemplaient alors avec tant de délices nous frappait surtout par son humilité ; en lui nous reconnaissions l’Agneau venu pour effacer les péchés du monde : rien n’annonçait encore le Dieu fort. Quel changement s’est opéré depuis cette époque de touchante mémoire ! Avant d’arriver aux joies qui l’inondent en ce moment, que de douleurs ont assiégé le cœur de Marie ! Le glaive prédit par Siméon est brisé pour toujours ; mais combien sa pointe fut acérée et son tranchant cruel ! Aujourd’hui, Marie peut dire avec le Prophète : « Autant les angoisses de mon cœur furent vives et poignantes, autant le bonheur le ravit aujourd’hui. » (Ps 93, 19) L’Agneau, le tendre Agneau est devenu le Lion superbe de la tribu de Juda, et Marie, mère de l’enfant de Bethléhem, est mère aussi du puissant triomphateur.

Avec quelle complaisance ce vainqueur de la mort étale aux yeux de Marie les splendeurs de sa gloire ! Le voilà tel qu’il devait paraître après l’accomplissement de sa mission, ce divin Roi des siècles qu’elle a porté neuf mois dans son sein, qu’elle a nourri de son lait, qui éternellement, tout Dieu qu’il est, l’honorera comme sa mère. Durant les quarante jours de la résurrection, il l’entoure de toutes les recherches de sa tendresse, il aime à combler ses vœux maternels en se montrant fréquemment à elle. Qu’elles sont touchantes et intimes, ces entrevues du fils et de la mère ! Que de sentiment dans le regard de Marie contemplant son Jésus, si différent de ce qu’il paraissait naguère et cependant toujours le même ! Ses traits si familiers à Marie ont pris un éclat inconnu à la terre ; les plaies restées imprimées sur ses membres les embellissent des rayons d’une lumière ineffable, en bannissant tout souvenir de douleur. Parlerons-nous du regard de Jésus contemplant Marie, sa chaste mère, son associée dans l’œuvre du salut des hommes, la créature parfaite, digne de plus d’amour que tous les êtres ensemble ? Quels entretiens que ceux d’un tel fils avec une telle mère, à la veille de l’Ascension, de ce départ qui doit encore, pour quelque temps, les séparer l’un de l’autre ! Nul mortel n’oserait entreprendre de raconter les divins épanchements auxquels ils se livrent durant ces trop courts instants : l’éternité nous les révélera ; mais notre cœur, s’il aime le fils et la mère, doit en pressentir quelque chose. Jésus veut dédommager Marie des délais que le ministère de Mère des hommes lui impose encore ici-bas ; Marie, plus heureuse qu’autrefois la sœur de Marthe, écoute sa parole, et s’en nourrit dans l’extase de l’amour. Heures trop rapides et trop rares, qui serez suivies d’une trop longue absence, coulez plus lentement, et laissez à la Mère de Jésus le temps de se rassasier de la vue et des caresses du plus cher et du plus beau des enfants des hommes ! O Marie, par ces heures de félicité qui compensèrent les heures si longues et si amères de la Passion de votre fils, demandez pour nous qu’il daigne se faire sentir et goûter à nos cœurs dans cette vallée de larmes où « nous sommes « en voyage loin de lui, » (2 Cor. 5, 6) en attendant l’heureux moment où nous nous réunirons à lui pour n’en être plus séparés.

Offrons aujourd’hui à Marie cette belle Séquence, dans laquelle les Églises d’Allemagne célébraient autrefois ses sept Allégresses, dont celle de la Résurrection fut pour la Mère de Dieu l’une des plus joyeuses.

Séquence

O Vierge, temple de la Trinité, le Dieu de bonté et de miséricorde ayant vu votre humilité, goûté les charmes de votre douceur et le parfum de votre pureté, vous envoie un message pour vous apprendre qu’il veut naître de vous. L’Ange vous apporte le salut de la grâce ; vous demandez comment s’opérera la merveille ; l’Ange vous l’explique ; vous consentez, et aussitôt le Roi de gloire s’incarne en vous.

Par cette allégresse, nous vous en prions, rendez-nous propice ce grand Roi ; faites qu’il nous protège, et que sa protection nous introduise dans la terre des vivants.

Votre seconde joie est lorsque vous enfantez le Soleil, vous étoile ; le rayon lumineux, vous semblable à la lune. Cet enfantement ne vous a pas lésée ; il vous laisse vierge et n’opère en vous aucun changement. Comme la fleur ne perd pas son éclat en envoyant ses parfums autour d’elle ; ainsi votre virginité ne perd rien de son éclat, au moment où le Créateur daigne naître de vous.

O Marie, Mère de bonté, soyez pour nous la voie droite qui conduit à votre fils ; par cette seconde allégresse, montrez-vous favorable, et repoussez loin de nous nos péchés.

Une étoile vous annonce votre troisième joie ; cette étoile que vous voyez s’arrêter au dessus de votre fils, au moment où les mages l’adorent, et lui présentent la richesse variée des biens de la terre. En cette offrande, l’étoile rappelle l’unité, les trois rois, la trinité, l’or la pureté de l’âme, la myrrhe la chasteté des sens, l’encens les vœux de l’adoration.

O Marie, étoile du monde, purifiez-nous du péché ; rendez-nous féconds en vertus, et qu’un jour nous ayons part avec vous, vierge Marie, aux allégresses de la patrie.

La quatrième joie vous est donnée, ô Vierge, au moment où le Christ ressuscite d’entre les morts, le troisième jour. Par ce mystère, la foi se fortifie, l’espérance renaît, la mort est chassée, et vous avez part à ces merveilles, ô pleine de grâces ! L’ennemi vaincu est enchaîné ; il se plaint, il gémit, il s’agite dans son désespoir d’avoir perdu sa puissance ; l’homme captif est délivré, et soulevé de cette terre, il s’élève en haut vers les cieux.

Mère du Créateur, daignez prier assidûment, afin que par cette allégresse, après le labeur de cette vie, nous puissions entrer dans les chœurs des habitants du ciel.

Votre cinquième joie fut, ô Vierge, lorsque vous vîtes votre Fils monter au ciel. La gloire dont il était environné vous révélait alors plus que jamais que celui dont vous étiez la mère était votre propre Créateur. En montant ainsi dans les cieux, il nous montre la voie par où l’homme s’élève aux palais célestes. Qu’il se lève donc et suive cette voie, celui qu’enchaînent encore les misères de ce monde.

Nous vous prions, Marie, par cette allégresse, de ne pas nous laisser sous le joug du démon ; mais faites-nous monter au ciel, où nous jouirons, avec vous et avec votre fils, de l’éternelle félicité.

En descendant des cieux sous la forme des langues, pour fortifier, protéger, remplir, purifier et enflammer les Apôtres, le divin Paraclet vient, ô Marie, apporter votre sixième joie. Le feu descend sous forme de langues, afin de guérir l’homme que la langue avait perdu, et de cautériser son âme que le péché avait souillée dès le commencement.

Par cette joyeuse allégresse, ô Vierge, priez votre fils, afin que, dans le cours de cet exil, il daigne effacer nos taches, et que le péché ne soit plus sur nous au jour du grand jugement.

Le Christ vous convia à la septième joie, lorsqu’il vous appela de ce monde au séjour céleste, lorsqu’il vous éleva, ô Marie, sur le trône où vous recevez des honneurs incomparables, c’est là qu’une gloire vous entoure, à laquelle n’atteindra jamais aucun habitant du ciel ; et nul, sur la terre, n’arrivera non plus au comble des vertus, si vous ne daignez les conserver en lui.

O Vierge, mère de bonté, faites-nous sentir les effets de votre tendresse ; gardez-nous du péché, et conduisez-nous avec les bienheureux aux éternelles allégresses.

O Marie toute pure, par ces sept joies, purifiez-nous de nos péchés. O Mère féconde, rendez nos âmes fécondes en vertus, et emmenez-nous avec vous au sein de la félicité du Paradis. Amen.

Deuxième dimanche après Pâques

Ce Dimanche est désigné sous l’appellation populaire de Dimanche du bon Pasteur, parce qu’on y lit à la Messe le passage de l’Évangile de saint Jean où notre Seigneur se donne à lui-même ce titre. Un lien mystérieux unit ce texte évangélique au temps où nous sommes ; car c’est en ces jours que le Sauveur des hommes, établissant et consolidant son Église, commença par lui donner le Pasteur qui devait la gouverner jusqu’à la consommation des siècles.

Selon le décret éternel, l’Homme-Dieu, après quelques jours encore, doit cesser d’être visible ici-bas. La terre ne le reverra plus qu’à la fin des temps, lorsqu’il viendra juger les vivants et les morts. Cependant il ne saurait abandonner cette race humaine pour laquelle il s’est offert en sacrifice sur la croix, qu’il a vengée de la mort et de l’enfer en sortant victorieux du tombeau. Il demeurera son Chef dans les deux ; mais sur la terre qu’aurons-nous pour suppléer à sa présence ? nous aurons l’Église. C’est à l’Église qu’il va laisser toute son autorité sur nous ; c’est entre les mains de l’Église qu’il va remettre le dépôt de toutes les vérités qu’il a enseignées ; c’est l’Église qu’il va établir dispensatrice de tous les moyens de salut qu’il a destinés aux hommes.

Cette Église est une vaste société dans laquelle tous les hommes sont appelés à entrer ; société composée de deux sortes de membres, les uns gouvernant et les autres gouvernés, les uns enseignant et les autres enseignés, les uns sanctifiant et les autres sanctifiés. Cette société immortelle est l’Épouse du Fils de Dieu : c’est par elle qu’il produit ses élus. Elle est leur mère unique : hors de son sein le salut ne saurait exister pour personne.

Mais comment cette société subsistera-t-elle ? Comment traversera-t-elle les siècles, et arrivera-t-elle ainsi jusqu’au dernier jour du monde ? qui lui donnera l’unité et la cohésion ? quel sera le lien visible entre ses membres, le signe palpable qui la désignera comme la véritable Épouse du Christ, dans le cas où d’autres sociétés prétendraient frauduleusement lui ravir ses légitimes honneurs ? Si Jésus eût dû rester au milieu de nous, nous ne courions aucun risque ; partout où il est, là est aussi la vérité et la vie ; mais « il s’en va », nous dit-il, et nous ne pouvons encore le suivre. Écoutez donc, et apprenez sur quelle base il a établi la légitimité de son unique Épouse.

Durant sa vie mortelle, étant un jour sur le territoire de Césarée de Philippe, ses Apôtres assemblés autour de lui, il les interrogea sur l’idée qu’ils avaient de sa personne. L’un d’eux, Simon, fils de Jean ou Jonas, et frère d’André, prit la parole, et lui dit : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant ». Jésus reçut avec bonté ce témoignage qu’aucun sentiment humain n’avait suggéré à Simon, mais qui sortait de sa conscience divinement inspirée à ce moment ; et il déclara à cet heureux Apôtre que désormais il n’était plus Simon, mais Pierre. Le Christ avait été désigné par les Prophètes sous le caractère symbolique de la pierre (Isaï. 28, 16) ; en attribuant aussi solennellement à son disciple ce titre distinctif du Messie, Jésus donnait à entendre que Simon aurait avec lui un rapport que n’auraient pas les autres Apôtres. Mais Jésus continua son discours. Il avait dit à Simon : « Tu es Pierre » ; il ajouta : « et sur cette Pierre je bâtirai mon Église ».

Pesons ces paroles du Fils de Dieu : « Je bâtirai mon Église. » Il a donc un projet : celui de bâtir une Église. Cette Église, ce n’est pas maintenant qu’il la bâtira ; cette œuvre est encore différée ; mais ce que nous savons déjà avec certitude, c’est que cette Église sera bâtie sur Pierre. Pierre en sera le fondement, et quiconque ne posera pas sur Pierre ne fera pas partie de l’Église. Écoutons encore : « Et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre mon Église. » Dans le style des Juifs les portes signifient les puissances ; ainsi l’Église de Jésus sera indestructible, malgré tous les efforts de l’enfer. Pourquoi ? parce que le fondement que Jésus lui aura donné sera inébranlable. Le Fils de Dieu continue : « Et je te donnerai les clefs du Royaume des cieux. » Dans le langage des Juifs, les clefs signifient le pouvoir de gouvernement, et dans les paraboles de l’Évangile le Royaume de Dieu signifie l’Église qui doit être bâtie par le Christ. En disant à Pierre, qui ne s’appellera plus Simon : « Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux, » Jésus s’exprimait comme s’il lui eût dit : « Je te ferai le Roi de cette Église, dont tu seras en même temps le fondement. » Rien n’est plus évident ; mais ne perdons pas de vue que toutes ces magnifiques promesses regardaient l’avenir (s. Matth. 16).

Or, cet avenir est devenu le présent. Nous voici arrivés aux dernières heures du séjour de Jésus ici-bas. Le moment est venu où il va remplir sa promesse, et fonder ce Royaume de Dieu, cette Église qu’il devait bâtir sur la terre. Fidèles aux ordres que leur avaient transmis les Anges, les Apôtres se sont rendus en Galilée. Le Seigneur se manifeste à eux sur le bord du lac de Tibériade, et après un repas mystérieux qu’il leur a préparé, pendant qu’ils sont tous attentifs à ses paroles, il interpelle tout à coup son disciple : « Simon, fils de Jean, lui dit-il, m’aimes-tu ? » Remarquons qu’il ne lui donne pas en ce moment le nom de Pierre ; il se replace au moment où il lui dit autrefois : « Simon, fils de Jonas, tu es Pierre ; » il veut que les disciples sentent le lien qui unit la promesse et l’accomplissement. Pierre, avec son empressement accoutumé, répond à l’interrogation de son Maître : « Oui, Seigneur ; vous savez que je vous aime. » Jésus reprend la parole avec autorité : « Pais mes agneaux, » dit-il au disciple. Puis réitérant la demande, il dit encore : « Simon fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre s’étonne de l’insistance avec laquelle son Maître semble le poursuivre ; toutefois il répond avec la même simplicité : « Oui, Seigneur ; vous savez que je vous aime. » Après cette réponse, Jésus répète les mêmes paroles d’investiture : « Pais mes agneaux. »

Les disciples écoutaient ce dialogue avec respect ; ils comprenaient que Pierre était encore une fois mis à part, qu’il recevait en ce moment quelque chose qu’ils ne recevraient pas eux-mêmes. Les souvenirs de Césarée de Philippe leur revenaient à l’esprit, et ils se rappelaient les égards particuliers que leur Maître avait toujours eus pour Pierre depuis ce jour. Cependant, tout n’était pas terminé encore. Une troisième fois Jésus interpelle Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » À ce coup l’Apôtre n’y tient plus. Ces trois appels que fait Jésus à son amour ont réveillé en lui le triste souvenir des trois reniements qu’il eut le malheur de prononcer devant la servante de Caïphe. Il sent une allusion à son infidélité encore si récente, et c’est en demandant grâce qu’il répond cette fois avec plus de componction encore que d’assurance : « Seigneur, dit-il, tout vous est connu ; vous savez que je vous aime. » Alors le Seigneur mettant le dernier sceau à l’autorité de Pierre, prononce ces paroles imposantes : « Pais mes brebis. » (s. Jean 21)

Voilà donc Pierre établi Pasteur par celui-là même qui nous a dit : « Je suis le bon Pasteur. » D’abord le Seigneur a donné à son disciple et par deux fois le soin des agneaux ; ce n’était pas encore l’établir Pasteur ; mais quand il le charge de paître aussi les brebis, le troupeau tout entier est placé sous son autorité. Que l’Église paraisse donc maintenant, qu’elle s’élève, qu’elle s’étende ; Simon fils de Jean en est proclamé le Chef visible. Est-elle un édifice, cette Église ? il en est la Pierre fondamentale. Est-elle un Royaume ? il en tient les Clefs, c’est-à-dire le sceptre. Est-elle une bergerie ? il en est le Pasteur.

Oui, elle sera une bergerie, cette Église que Jésus organise en ce moment, et qui se révélera au jour de la Pentecôte. Le Verbe de Dieu est descendu du ciel « pour réunir en un les enfants de Dieu qui auparavant étaient dispersés » (Ibid. 11, 52), et le moment approche où il n’y aura plus « qu’une seule bergerie et un seul Pasteur. » (Ibid. 10, 16) Nous vous bénissons, nous vous rendons grâces, ô notre divin Pasteur ! C’est par vous qu’elle subsiste et qu’elle traverse les siècles, recueillant et sauvant toutes les âmes qui se confient à elle, cette Église que vous fondez en ces jours. Sa légitimité, sa force, son unité, lui viennent de vous, son Pasteur tout‑puissant et tout miséricordieux. Nous vous bénissons aussi et nous vous rendons grâces, ô Jésus, pour la prévoyance avec laquelle vous avez pourvu au maintien de cette légitimité, de cette force, de cette unité, en nous donnant Pierre votre vicaire, Pierre notre Pasteur en vous et par vous, Pierre à qui brebis et agneaux doivent obéissance, Pierre en qui vous demeurez visible, ô notre divin Chef, jusqu’à la consommation des siècles.

Dans l’Église grecque, le deuxième Dimanche après Pâques que nous appelons du Bon Pasteur, est désigné sous le nom de Dimanche des saintes myrophores, ou porte-parfums. On y célèbre particulièrement la piété des saintes femmes qui apportèrent des parfums au Sépulcre pour embaumer le corps du Sauveur. Joseph d’Arimathie a aussi une part dans les cantiques dont se compose l’Office de l’Église grecque durant cette semaine.

L’Église Romaine lit les Actes des Apôtres, à l’Office des Matines, depuis lundi dernier jusqu’au troisième Dimanche après Pâques exclusivement.

À la messe

L’Introït respire le triomphe. Empruntant les accents de David, il célèbre la miséricorde du Seigneur qui s’est étendue à la terre entière, par la fondation de l’Église. Les Cieux, qui signifient les Apôtres dans le langage mystérieux de l’Écriture, ont été affermis par le Verbe de Dieu, le jour où il leur a donné Pierre pour Pasteur et pour fondement.

Introït

La terre est remplie de la miséricorde du Seigneur, alleluia ; par le Verbe du Seigneur les cieux ont été affermis, alleluia, alleluia.

Ps. Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur ; c’est aux bons qu’il appartient de chanter ses louanges. Gloire au Père. La terre.

Dans la Collecte, la sainte Église demande pour ses enfants la grâce d’une sainte joie ; car tel est le sentiment qui convient au Temps pascal. Il nous faut nous réjouir d’avoir été sauvés de la mort par le triomphe de notre Sauveur, et nous préparer par les joies pascales à celles de l’éternité.

Oraison

O Dieu qui, dans l’humiliation avez relevé le monde abattu ; accordez à vos fidèles une joie constante, et faites jouir de l’éternelle allégresse ceux que vous avez arrachés aux dangers d’une mort sans fin. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

On ajoute à la Collecte du jour deux des trois Oraisons suivantes :

De la très sainte Vierge

Seigneur Dieu, daignez accorder à nous vos serviteurs la grâce de jouir constamment de la santé de l’âme et du corps ; et par la glorieuse intercession de la bienheureuse Marie toujours Vierge, délivrez-nous de la tristesse du temps présent, et faites-nous jouir de l’éternelle félicité.

Contre les persécuteurs de l’Église

Daignez, Seigneur, vous laisser fléchir par les prières de votre Église, afin que, toutes les adversités et toutes les erreurs ayant disparu, elle puisse vous servir dans une paisible liberté. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Pour le Pape

O Dieu, qui êtes le Pasteur et le Conducteur de tous les fidèles, regardez d’un œil propice votre serviteur N., que vous avez mis à la tête de votre Église en qualité de Pasteur ; donnez-lui, nous vous en supplions, d’être utile par sa parole et son exemple à ceux qui sont sous sa conduite, afin qu’il puisse parvenir à la vie éternelle avec le troupeau qui lui a été confié. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Pierre, Apôtre. I, Chap. 2.

Mes bien-aimés, le Christ a souffert pour nous, vous laissant ainsi un exemple, afin que vous suiviez ses traces. Lui qui n’avait commis aucun péché, et dans la bouche duquel la tromperie ne se trouva jamais, il ne répondait pas d’injures quand on le maudissait ; quand on le maltraitait, il ne menaçait pas ; mais il s’est livré à celui qui le jugeait injustement. C’est lui qui a porté nos péchés en son corps sur le bois de la Croix ; afin qu’étant morts aux péchés, nous vivions à la justice ; et c’est par ses meurtrissures que vous avez été guéris ; car vous étiez comme des brebis errantes ; mais maintenant vous êtes retournés au Pasteur et à l’Évèque de vos âmes.

C’est le Prince des Apôtres, le Pasteur visible de l’Église universelle, qui vient de nous faire entendre sa parole. Voyez comment il termine ce passage en reportant nos pensées sur le Pasteur invisible dont il est le Vicaire, et comment il évite avec modestie tout retour sur lui-même. C’est bien là ce Pierre qui, dirigeant Marc son disciple dans la rédaction de son Évangile, n’a pas voulu qu’il y racontât l’investiture que le Christ lui a donnée sur tout le troupeau, mais a exigé qu’il n’omît rien dans son récit du triple reniement chez Caïphe. Avec quelle tendresse l’Apôtre nous parle ici de son Maître, des souffrances qu’il a endurées, de sa patience, de son dévouement jusqu’à la mort à ces pauvres brebis errantes dont il devait composer sa bergerie ! Ces paroles auront un jour leur application dans Pierre lui-même. L’heure viendra où il sera attaché au bois, où il se montrera patient comme son Maître au milieu des outrages et des mauvais traitements. Jésus le lui avait prédit ; car, après lui avoir confié brebis et agneaux, il ajouta que le temps viendrait où Pierre « devenu vieux étendrait ses mains » sur la croix, et que la violence des bourreaux s’exercerait sur sa faiblesse. (s. Jean 21) Et ceci arrivera non seulement à la personne de Pierre, mais à un nombre considérable de ses successeurs qui tous ne font qu’un avec lui, et que l’on verra, dans la suite des siècles, si souvent persécutés, exilés, emprisonnés, mis à mort. Suivons, nous aussi, les traces de Jésus, en souffrant de bon cœur pour la justice ; nous le devons à Celui qui, étant de toute éternité l’égal de Dieu le Père dans la gloire, a daigné descendre sur la terre pour être « le Pasteur et l’Évêque de nos âmes ».

Le premier Verset alleluiatique rappelle le repas d’Emmaüs ; dans peu d’instants nous aussi nous connaîtrons Jésus à la fraction du Pain de vie.

Le second proclame par les propres paroles du Sauveur la dignité et les qualités du Pasteur, son amour pour ses brebis, et l’empressement de celles-ci à le reconnaître pour leur chef.

Alleluia, alleluia. V/. Les disciples reconnurent le Seigneur Jésus à la fraction du pain, alleluia. V/. Je suis le bon Pasteur, et je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, alleluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. 10.

En ce temps-là, Jésus dit aux Pharisiens : Je suis le bon Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis ; mais le mercenaire, et celui qui n’est pas le pasteur, à qui les brebis n appartiennent pas, voyant venir le loup, laisse là les brebis et s’enfuit : et le loup ravit les brebis et les disperse Or le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, et n’a point souci des brebis. Moi, je suis le bon Pasteur, et je connais mes brebis, et elles me connaissent. Comme mon Père me connaît, moi aussi je connais le Père, et je donne ma vie pour mes brebis. Et j’ai d’autres brebis qui ne sont point de cette bergerie ; il faut aussi que je les amène, et elles entendront ma voix, et il n’y aura qu’une bergerie et qu’un Pasteur.

Divin Pasteur de nos âmes, qu’il est grand votre amour pour vos heureuses brebis ! Vous allez jusqu’à donner votre vie pour qu’elles soient sauvées. La fureur des loups ne vous fait pas fuir ; vous vous donnez en proie, afin de détourner d’elles la dent meurtrière qui voudrait les dévorer. Vous êtes mort en notre place, parce que vous étiez notre Pasteur. Nous ne nous étonnons plus que vous ayez exigé de Pierre plus d’amour que vous n’en attendiez de ses frères : vous vouliez l’établir leur Pasteur et le nôtre. Pierre a pu répondre avec assurance qu’il vous aimait, et vous lui avez conféré votre propre titre avec la réalité de vos fonctions, afin qu’il vous suppléât quand vous auriez disparu à nos regards. Soyez béni, divin Pasteur ; car vous avez songé aux besoins de votre bergerie qui ne pouvait se conserver Une, si elle eût eu plusieurs Pasteurs sans un Pasteur suprême. Pour nous conformer à vos ordres, nous nous inclinons avec amour et soumission devant Pierre, nous baisons avec respect ses pieds sacrés ; car c’est par lui que nous nous rattachons à vous, c’est par lui que nous sommes vos brebis. Conservez-nous, ô Jésus, dans la bergerie de Pierre qui est la vôtre. Éloignez de nous le mercenaire qui voudrait usurper la place et les droits du Pasteur. Intrus dans la bergerie par une profane violence, il affecte les airs de maître ; mais il ne connaît pas les brebis, et les brebis ne le connaissent pas. Attiré, non par le zèle, mais par la cupidité et l’ambition, il fuit à l’approche du danger. Quand on n’est mû que par des intérêts terrestres, on ne sacrifie pas sa vie pour autrui ; le pasteur schismatique s’aime lui-même ; ce n’est pas vos brebis qu’il aime ; pourquoi donnerait-il sa vie pour elles ? gardez-nous de ce mercenaire, ô Jésus ! Il nous séparerait de vous, en nous séparant de Pierre que vous avez établi votre Vicaire. Nous n’en voulons pas connaître d’autre. Anathème à quiconque voudrait nous commander en votre nom, et ne serait pas envoyé de Pierre ! Faux pasteur, il ne poserait pas sur la pierre du fondement, il n’aurait pas les clefs du Royaume des cieux ; il ne pourrait que nous perdre. Accordez‑nous, ô bon Pasteur, de demeurer toujours avec vous et avec Pierre dont vous êtes le fondement, comme il est le nôtre, et nous pourrons défier toutes les tempêtes. Vous l’avez dit, Seigneur : « L’homme sage a bâti sa maison sur le rocher ; les pluies ont fondu sur elle, les fleuves se sont déchaînés, les vents ont soufflé, toutes ces forces se sont ruées sur la maison, et elle n’est pas tombée, parce qu’elle était fondée sur la Pierre. » (s. Matth. 7, 24, 25)

L’Offertoire est une aspiration vers Dieu empruntée au Roi-Prophète.

Offertoire

Dieu, ô mon Dieu, je veille vers vous dès le point du jour ; et je lève mes mains en votre Nom, alleluia.

Dans la Secrète, l’Église demande que la divine énergie du Mystère qui va se consommer sur l’autel produise en nous les effets auxquels nos âmes aspirent : mourir au péché et ressusciter à la grâce.

Secrète

Que l’oblation sacrée attire sur nous, Seigneur, votre bénédiction salutaire ; afin que ce Sacrifice produise en nous l’effet puissant des Mystères qu’il renouvelle. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Le Prêtre ajoute à la Secrète de ce jour deux des trois Oraisons suivantes :

De la très sainte Vierge

Daignez, Seigneur, nous être propice, et par l’intercession de la bienheureuse Marie toujours Vierge, faire que cette oblation nous procure la prospérité et la paix, en ces jours et à jamais.

Contre les persécuteurs de l’Église

Protégez-nous, Seigneur, nous qui célébrons vos Mystères, afin que nous attachant aux choses divines, nous vous servions dans le corps et dans l’âme. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Pour le Pape

Laissez-vous fléchir, Seigneur, par l’offrande de ces dons, et daignez gouverner par votre continuelle protection votre serviteur N., que vous avez voulu établir Pasteur de votre Église. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Les paroles de l’Antienne de la Communion rappellent encore le bon Pasteur. C’est le mystère qui domine toute cette journée. Rendons un dernier hommage au Fils de Dieu qui daigne se montrer à nous sous des traits si touchants, et soyons toujours pour lui de fidèles brebis.

Communion

Je suis le bon Pasteur, alleluia ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, alleluia, alleluia.

Au divin banquet, Jésus bon Pasteur vient d’être donné en nourriture à ses brebis ; la sainte Église, dans la Postcommunion, demande pour nous que nous soyons toujours plus pénétrés d’amour pour cet auguste sacrement, dans lequel nous devons mettre notre gloire ; car il est pour nous l’aliment d’immortalité.

Postcommunion

Accordez-nous, s’il vous plaît, Dieu tout-puissant, qu’ayant reçu la grâce de la nouvelle vie dans la participation de votre don sacré, nous mettions toujours en lui notre gloire. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Le Prêtre ajoute à la Postcommunion du jour deux des trois oraisons suivantes :

De la très sainte Vierge

Nous venons, Seigneur, de recevoir le puissant secours du salut ; daignez faire que nous soyons en tous lieux couverts de la protection de la bienheureuse Marie toujours Vierge, en l’honneur de laquelle nous avons offert ce Sacrifice à votre Majesté.

Contre les persécuteurs de l’Église

Nous vous supplions, Seigneur notre Dieu, de ne pas laisser exposés aux périls de la part des hommes, ceux à qui vous accordez de participer aux Mystères divins. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Pour le Pape

Que la réception de ce divin Sacrement nous protège, Seigneur ; qu’elle sauve aussi et fortifie à jamais, avec le troupeau qui lui est confié, votre serviteur N., que vous avez établi Pasteur de votre Église. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

À Vêpres

Les Psaumes et l’Hymne sont à l’Ordinaire des Vêpres du Dimanche.

Antienne de Magnificat

Je suis le bon Pasteur : c’est moi qui pais mes brebis, et pour elles je donne ma vie, alleluia.

Oraison

O Dieu, qui dans l’humilité de votre Fils avez relevé le monde abattu ; accordez à vos fidèles une joie constante, et faites jouir de l’éternelle allégresse ceux que vous avez arrachés aux dangers d’une mort sans fin. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Terminons cette journée par le grand souvenir de la Résurrection, en empruntant cette belle Préface au Missel Mozarabe.

Illatio (Vendredi de Pâques)

Il est digne et juste, saint et salutaire, ô glorieux Père de notre Seigneur Jésus-Christ, que nous célébrions votre Nom par les plus triomphantes acclamations, et qu’après avoir vu s’accomplir ce qu’il avait promis, nous fassions entendre ses louanges avec tout l’enthousiasme que vous inspirerez à nos âmes, nous qui ne sommes que des enfants. Celui auquel il a été remis davantage doit aimer davantage aussi ; celui qui, ne croyant pas encore, a reçu des dons si précieux, doit d’autant plus reconnaître le lien que son bienfaiteur a formé avec lui. Le Verbe d’abord se fit chair, et il habita parmi nous ; ses œuvres furent conformes à ses enseignements ; plus tard, lui, l’homme parfait dans ses divines opérations, a daigné embrasser la souffrance nécessaire pour nous, volontaire de sa part. Il avait éclairé le monde des rayons de son enseignement, afin de l’arracher aux ténèbres de l’erreur dans lesquelles il flottait : de même il voulut descendre jusque dans les régions souterraines pour briser les chaînes de ceux qui y gémissaient captifs. Mais il n’a pas attendu la fin des siècles pour proclamer sa royauté. Cette proie que le perfide ennemi s’était acquise par la tromperie, lui, l’innocent crucifié, voulait la faire entrer avec lui dans les cieux, et délivrer, dans sa justice, ceux qu’il avait rachetés par ses humiliations et ses souffrances. Il rendit l’esprit, le remettant aux mains de son Père, ainsi qu’il est écrit ; et un tombeau vierge reçut l’hôte immense et divin que le sein de la Vierge avait conçu et enfanté. Il y demeura sans corruption, de même qu’il avait été conçu de la race d’Adam, sans en contracter la souillure. Sur la demande des Juifs, le gouverneur place des gardes au tombeau ; et le témoignage de ces gardes sert d’appui à la foi des croyants, en même temps qu’il confond l’impiété des perfides. Quel obstacle pouvait lui susciter la surveillance des hommes, à lui autour duquel, durant son repos, veillaient les Esprits célestes ? à lui, qui est ressuscité parce qu’il était le Verbe de Dieu ? Il n’avait point rompu le lien qui l’unissait indissolublement à son âme très pure : lorsqu’il vint la réunir à son corps, il épouvanta les puissances de l’air ; il les soumit, les dompta et les enchaîna dans le gouffre le plus profond. Ce fut alors que, sentant son glaive émoussé, la mort trembla, et qu’elle se vit atteinte plus avant que son aiguillon n’avait porté sur sa victime. Elle se proclamait fièrement maîtresse du genre humain ; maintenant, elle pleure d’être devenue l’esclave de la croix du Christ triomphant. La cruauté des bourreaux envers le Rédempteur a été réduite au néant : tous leurs tourments sont vains. L’orgueil des esprits de ténèbres a été abaissé par l’humilité du Christ ; et la malice du diable a succombé devant la simplicité de l’Agneau. Le cruel ennemi s’est vu tout à coup arracher des mains ce qu’il croyait posséder à jamais ! sous ses yeux, le genre humain a été rétabli par l’Homme-Dieu dans le Paradis, d’où il avait été expulsé par le crime d’Adam.

[1] S. Aug. De Civitate Dei, Lib.22, Cap. 29 ; S. Ambr. In Lucam, Lib. 10

[2] S. Bernard In Cantic. Sermon 61