Le 5e dimanche après la Pentecôte

Année liturgique ~ Cinquième dimanche après la Pentecôte

L’Église a commencé cette nuit la lecture du second livre des Rois, qui débute par le récit de la fin malheureuse de Saül et l’avènement de David au trône d’Israël. L’exaltation du fils de Jessé marque le point culminant de la vie prophétique de l’ancien peuple ; en lui Dieu trouvait son serviteur fidèle (Ps 88, 21), et il allait le montrer au monde comme la plus complète figure du Messie à venir. Un serment divin garantissait au nouveau roi l’avenir de sa race ; son trône devait être éternel (Ibid. 36-38) : car il devait devenir un jour le trône de celui qui serait appelé le Fils du Très-Haut, sans cesser d’avoir David pour père (s. Luc 1, 32).

Mais au moment où la tribu de Juda acclamait dans Hébron l’élu du Seigneur, les circonstances n’étaient pas toutes, il s’en faut, à l’allégresse et à l’espoir. L’Église, hier à Vêpres, empruntait une des plus belles antiennes de sa liturgie au chant funèbre inspiré à David par la vue de ce diadème ramassé dans la poussière ensanglantée du champ de bataille où venaient de succomber les princes d’Israël : « Montagnes de Gelboé, que la rosée ni la pluie ne descendent point sur vous ; car c’est là qu’est tombé le bouclier des forts, le bouclier de Saül, comme si l’huile sainte n’eût point marqué son front. Comment, dans le combat, sont-ils tombés les forts ? Jonathas a été tué sur les hauteurs ; Saül et Jonathas, aimables et beaux durant leur vie, n’ont point non plus été divisés dans la mort. »

Inspirée par le voisinage de la solennité des apôtres Pierre et Paul, au 29 juin, et du jour où l’Office du Temps ramène chaque année cette Antienne, l’Église en applique les derniers mots à saint Pierre et à saint Paul durant l’Octave de leur fête : « Glorieux princes de la terre, ils s’étaient aimés pendant leur vie, s’écrie-t-elle ; ils n’ont point davantage été séparés dans la mort ! » Comme le peuple hébreu à cette époque de son histoire, plus d’une fois l’armée chrétienne n’a salué l’avènement de ses chefs que sur une terre humide du sang de leurs prédécesseurs.

À la Messe

De même que dimanche dernier, l’Église semble s’être plue à rattacher aux lectures de la nuit l’entrée du sacrifice. L’introït est tiré en effet du psaume 26, composé par David à l’occasion de son couronnement dans Hébron. Il exprime l’humble et confiante supplication de celui à qui tout fait défaut ici-bas, mais dont le Seigneur est la lumière et la force. Dans les circonstances que nous avons rappelées, il ne fallait rien moins qu’une foi aveugle aux promesses divines pour soutenir le courage de l’ancien berger de Bethléhem et de la nation qui devenait son peuple. Mais comprenons en même temps que la royauté du fils de Jessé et de sa descendance, dans l’ancienne Jérusalem, représente pour l’Église une royauté plus sublime, une dynastie plus haute, qui sont la royauté du Christ et la succession des Pontifes.

Introït

Exaucez mon cri vers vous, Seigneur : soyez mon aide ; ne m’abandonnez pas, ne me dédaignez pas, ô Dieu mon Sauveur ! Ps. Le Seigneur est ma lumière et mon salut : qui craindrai-je ? Gloire au Père. Exaucez.

Les biens promis à David comme récompense de ses combats n’étaient qu’une faible image de ceux qui attendent dans la patrie les vainqueurs du démon, du monde et de la chair. Rois pour jamais, ils goûteront sur leurs trônes la plénitude de ces délices enivrantes et glorieuses, dont l’Époux laisse parfois tomber quelques gouttes ici-bas sur les âmes fidèles. Aimons donc celui qui récompense ainsi l’amour ; et comme de nous-mêmes nous ne pouvons rien, demandons par l’Époux à l’auteur de tout don excellent (s. Jac. 1, 17) la perfection de la divine charité.

Collecte

O Dieu qui avez préparé des biens invisibles pour ceux qui vous aiment, répandez votre amour en nos cœurs, afin que, vous aimant en toutes choses et plus que toutes choses, nous obtenions ces biens promis par vous qui surpassent tout désir. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Pierre, Apôtre. 1, Chap. 3.

Mes bien-aimés, soyez tous d’une seule âme dans la prière, remplis d’une charité compatissante, aimant vos frères, miséricordieux, modestes et humbles, ne rendant point le mal pour le mal, ni la malédiction pour la malédiction, mais bénissant au contraire ; car la bénédiction est notre vocation et la part de notre héritage. Que celui en effet qui veut jouir de la vie et voir des jours heureux interdise le mal à sa langue et la tromperie à ses lèvres, qu’il se détourne du mal et fasse le bien ; qu’il recherche la paix et la poursuive. Car les yeux du Seigneur s’abaissent sur les justes, et ses oreilles écoutent leurs prières ; mais sa colère s’appesantit sur les méchants. Et qui pourrait vous nuire, si vous poursuivez le bien en toutes choses ? Si d’ailleurs il vous arrive de souffrir quelque chose pour la justice, heureux serez-vous ! ne craignez point leurs menaces, n’en soyez point troublés ; mais sanctifiez le Seigneur Christ en vos cœurs.

L’évangile nous faisait assister, il y a huit jours, au travail apostolique amenant du sein des eaux les pierres vivantes dont le Christ Jésus bâtit son Église. Aujourd’hui c’est le chef de la pêche mystérieuse, Simon fils de Jean, qui, prenant la parole dans notre épître, s’adresse aux éléments divers qui doivent former la cité sainte, matériaux sacrés rassemblés du fond des abîmes pour resplendir désormais comme autant de perles brillantes à l’admirable lumière du Sauveur des saints (1 s. Pierre 2, 9). Le Fils de Dieu, en effet, n’est point venu des cieux dans un autre but que de fonder sur terre une ville merveilleuse où Dieu lui-même pût habiter dignement (Apoc. 21, 2-3), que d’élever à son Père un temple incomparable où la louange et l’amour, s’exhalant sans fin des pierres mêmes qui composeraient ses murs, désigneraient noblement l’enceinte du grand Sacrifice (1 s. Pierre 2, 4-5). Lui-même s’est fait le fondement de l’édifice trois fois saint où doit brûler l’holocauste éternel ; et cette qualité de fondement du nouveau temple, il l’a communiquée à Simon son vicaire (s. Matth. 16, 18), voulant que ce titre de Pierre, devenu le nom unique de son représentant ici-bas, rappelle jusqu’au dernier jour à tous les siens l’unique but de ses divins travaux. Écoutons avec respect, de la bouche même du vicaire de l’Homme-Dieu, les avis pratiques qui découlent pour nous de cette grande vérité ; et suivons la sainte Église qui, en cette saison dominée par l’astre radieux du prince des Apôtres, ramène sans cesse ses fils vers le pasteur et l’évêque de leurs âmes (1 s. Pierre 2, 25).

L’union d’une vraie charité, la concorde et la paix à maintenir à tout prix comme condition de leur félicité présente et future : tel est l’objet des recommandations adressées par Simon devenu Pierre à ces autres pierres choisies qui s’appuient sur lui, et forment les assises du temple élevé par le Fils de l’homme à la gloire du Très-Haut. La solidité et la durée des palais de la terre eux-mêmes ne dépendent-elles pas, en effet, de l’union plus ou moins persistante et intime des matériaux qui les composent ? C’est l’union encore qui fait la force et la splendeur des mondes ; vienne à cesser l’attraction mutuelle qui harmonise leurs mouvements dans un vaste concert, vienne à se briser pour chacun d’eux la cohésion qui lie leurs atomes, et l’univers ne sera plus qu’une poussière ténébreuse, impalpable et sans nom. Le Créateur a fait régner dans les célestes sphères une concorde admirable (Job. 25, 2), et lui-même il s’écrie : « Qui donc endormira le concert des deux ? » Et cependant, de même que la terre périra dans sa forme présente, les cieux aussi passeront comme un vêtement usé (Ps 101, 26-28). Quel sera donc l’élément de stabilité, le ciment sans pareil du palais préparé pour demeure au Dieu dont les mondes se déclareront impuissants à porter la durée ? Car l’Église alors même restera stable, embaumant sans fin des parfums de l’Époux le trône de la Trinité souveraine établi dans ses murs.

C’est à l’Esprit sanctificateur qu’ici encore il appartient de nous expliquer le mystère de cette union qui fait la cité sainte (Ps 121, 3), et dont la persévérance défie les siècles. La charité versée dans nos cœurs au sortir des eaux est empruntée à l’amour même qui règne au sein de l’adorable Trinité ; car les opérations de l’Esprit dans les saints n’ont point d’autre but que de les faire entrer en participation des divines énergies. Devenu la vie de l’âme régénérée, le feu divin la pénètre de Dieu tout entière ; il communique à son amour créé et fini la direction et la puissance de la flamme éternelle. Le chrétien doit donc aimer comme Dieu désormais ; la charité n’est vraie en lui qu’autant qu’elle atteint, dans la simplicité de sa flamme divine, l’objet complet de l’amour infini. Or tel est l’ineffable commerce d’amitié véritable établi par l’ordre surnaturel entre Dieu et ses créatures intelligentes, qu’il daigne les aimer de l’amour dont il s’aime lui-même ; la charité doit donc embrasser elle aussi, dans l’unité de ses actes d’amour, non seulement Dieu, mais tous les êtres appelés par lui en participation de sa vie bienheureuse. Comprenons maintenant l’incomparable puissance de l’union dans laquelle l’Esprit-Saint établit l’Église : rien d’étonnant que ses liens soient plus forts que la mort, sa cohésion plus résistante que l’enfer (Cant. 8, 6) ; car le ciment qui joint les pierres vivantes de ses murailles possède la force de Dieu même et la stabilité de son amour éternel. L’Église est bien cette tour bâtie sur les eaux, qui apparut à Hermas formée de pierres resplendissantes et si intimement assemblées, que l’œil ne découvrait point leurs jointures (Hermas le Pasteur. L. 1, visio 3, 2).

Mais comprenons aussi l’importance pour tous les chrétiens de l’union mutuelle, de cet amour des frères, si fréquemment, si fortement recommandé par la voix des apôtres, ces coopérateurs de l’Esprit dans l’édification de la sainte Église. L’abstention du schisme et de l’hérésie, dont l’Évangile rappelait, il y a huit jours, les excès désastreux, la répression même des passions haineuses ou des aigreurs jalouses, ne suffiraient point à faire de nous des pierres utiles dans ce grand œuvre ; il y faut un amour effectif, dévoué, persévérant, qui joigne véritablement et harmonise comme il convient les âmes et les cœurs ; il y faut cette charité débordante et seule digne de ce nom qui, nous montrant Dieu même en nos frères, fait vraiment nôtres leur bonheur et leurs maux. Loin de nous la somnolence égoïste où se complaît l’âme paresseuse, où trop souvent des âmes faussées croient satisfaire d’autant mieux à la première des vertus qu’elles se désintéressent plus complètement de ce qui les entoure. Sur de telles âmes le ciment divin ne peut avoir prise : pierres impropres à toute construction, que rejette le céleste ouvrier, ou qu’il laisse sans emploi au pied des murailles, parce qu’elles ne s’adaptent pas à l’ensemble et ne sauraient s’appareiller. Malheur à elles cependant, si l’édifice s’achève sans qu’elles aient mérité de trouver place en ses murs ! Elles comprendraient alors, mais trop tard, que la charité est une, que celui-là n’aime pas Dieu qui n’aime pas son frère (1 s. Jean 4, 21), et que celui qui n’aime pas demeure dans la mort (Ibid. 3, 14). Plaçons donc, avec saint Jean, la perfection de notre amour pour Dieu dans l’amour de nos frères : alors seulement nous aurons Dieu en nous ; alors seulement nous pourrons jouir des ineffables mystères de l’union divine avec Celui qui ne s’unit aux siens que pour faire de tous et de lui-même un temple auguste à la gloire de son Père.

Le graduel, rentrant dans l’ordre d’idées qui inspire l’introït du jour, demande la protection divine pour le peuple rangé sous le sceptre de l’oint du Seigneur. Le Verset annonce les victoires du Christ roi, et le salut qu’il apporte à la terre.

Graduel

Protecteur, regardez-nous, ô Dieu ! et jetez les yeux sur vos serviteurs. V/. Seigneur Dieu des armées, exaucez les prières de vos serviteurs. Alléluia, alléluia. R/. Seigneur, le Roi se réjouira dans votre force, et il tressaillira grandement dans le salut que vous lui donnerez. Alléluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. 5.

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : Si votre justice n’est plus grande que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Vous ne tuerez point, et quiconque tuera méritera d’être condamné par le jugement. Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère méritera d’être condamné par le jugement ; celui qui aura dit à son frère : Raca, méritera d’être condamné par le conseil ; celui qui lui dira : Vous êtes un fou, méritera d’être condamné à la géhenne de feu. Si donc lorsque vous présentez votre offrande à l’autel, vous vous rappelez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande devant l’autel, et allez d’abord vous réconcilier avec votre frère ; et venant ensuite, vous présenterez votre offrande.

Les jours s’écoulent rapidement pour l’ancienne Jérusalem ; dans moins d’un mois, la ruine affreuse de la cité qui ne connut point le temps de la visite de son Seigneur (s. Luc 19, 44), aura passé sous nos yeux. C’est au neuvième dimanche après la Pentecôte, dans ces mois de juillet et d’août qui virent sous Vespasien les dernières convulsions du peuple déicide, que la sainte liturgie a placé la mémoire de ce terrible accomplissement des prophéties du Sauveur. En attendant, l’ancien temple, toujours debout, continue de fermer aux nations ses portes intérieures, et prétend retenir encore la Divinité sous les voiles du vieux Testament, dans son sanctuaire impénétrable aux fils mêmes d’Israël. Depuis cinq semaines déjà cependant, l’Église a commencé d’élever en Sion ses immortelles assises. En face du monument de l’alliance restreinte et imparfaite du Sinaï, l’Esprit-Saint l’a fondée comme le rendez-vous de l’allégresse de la terre entière (Ps 47, 3), comme la ville du grand Roi, où tous désormais connaîtront Dieu (Jérém. 31, 34) ; aussi n’a-t-elle cessé de se montrer à nous, depuis le commencement, comme le lieu des délices de la Sagesse éternelle (Prov. 8, 31 ; 9, 1) et le vrai sanctuaire de l’union divine.

La loi de crainte et de servitude (Rm 8, 15) est donc définitivement abrogée par la loi d’amour. Un reste d’égards pour l’institution autrefois agréée, qui fut la dépositaire des oracles divins (Rm 3, 2), laisse encore à la première génération des convertis de Juda la libre observation des coutumes de leurs pères ; mais cette tolérance doit elle-même disparaître avec le temple, dont la chute prochaine scellera pour jamais le tombeau de la synagogue. Dès maintenant, les prescriptions du code mosaïque ne suffisent plus à justifier devant Dieu les enfants de Jacob. Les ordonnances rituelles, qui avaient pour but d’entretenir par un ensemble de représentations figuratives l’attente du Sacrifice à venir, ont perdu leur objet depuis l’accomplissement des mystères qu’elles annonçaient. Les commandements eux-mêmes du décalogue, ces lois nécessaires qui sont de tous les temps et ne peuvent changer, parce qu’elles tiennent à l’essence des rapports existants entre les créatures et leur auteur, ont brillé d’un éclat si nouveau sous les feux du Soleil de justice, que leur portée s’en est trouvée, pour la conscience humaine, immensément agrandie.

Indépendamment du précepte positif concernant le fruit de l’arbre de la science, l’homme, dans Éden, avait reçu de Dieu, en même temps que la vie, la connaissance de ces lois éternelles. Cette connaissance depuis lors, il n’aurait pu s’en dégager ou la perdre entièrement, sans cesser d’être homme ; car elle lui avait été donnée comme son être lui-même, comme la règle naturelle de ses jugements pratiques, et elle formait ainsi, pour une part, sa raison même. Mais la raison de l’homme s’étant obscurcie grandement par le fait de la chute, l’ombre désastreuse gagna dans son âme jusqu’à la notion, d’abord si complète et si claire, des obligations morales résultant pour lui de sa propre nature. La malice de la volonté dépravée, mettant à profit d’autre part cet affaiblissement originel de la raison, accrut bientôt en d’effrayantes proportions des ténèbres qui favorisaient ses excès. On vit les peuples, victimes volontaires ou insouciantes d’aberrations étranges, régler leurs mœurs sur des maximes faussées, tellement contraires parfois aux principes de la plus élémentaire morale, que nos générations redressées par la foi se refusent à y croire. Les descendants des patriarches, préservés plus que d’autres par la bénédiction donnée à leurs pères, furent loin toutefois d’échapper entièrement à l’universelle déviation. Lorsque Moïse, envoyé par Dieu, les constitua en corps de nation sur la base même de la fidélité à cette loi écrite qui venait restaurer la loi de nature, plus d’un point que le libre essor de cette dernière eût réclamé dut rester dans l’ombre ; le Seigneur nous l’apprend, Moïse fut obligé d’accorder quelque chose à la dureté de leur cœur (s. Mt 19, 8). Il ne put faire qu’après sa mort, les docteurs privés et les sectes particulières qui s’élevèrent dans la nation n’arrivent à corrompre, sous l’effort de vaines traditions et d’interprétations erronées, l’esprit, sinon toujours la lettre même de la loi du Sinaï.

La loi de Dieu, revêtant pour le juif le caractère d’une charte nationale, était placée en cette qualité sous la sauvegarde du pouvoir public ; des tribunaux, plus ou moins élevés suivant l’importance des causes qui leur étaient déférées, jugeaient les infractions commises ou les crimes accomplis contre elle. Mais, en dehors du tribunal sacré de la loi de grâce où Dieu même agit et parle en la personne du prêtre, tout jugement exercé par des hommes, si imposante que soit leur autorité, ne saurait avoir pour objet que des faits extérieurs ; Moïse, dans sa législation, n’avait donc point assigné de sanction pénale pour ces fautes intimes de la conscience qui, toutes graves qu’elles puissent être, échappent néanmoins, par leur nature, à l’appréciation comme à la connaissance des sociétés et des pouvoirs humains qui les régissent. C’est ainsi qu’aujourd’hui, l’Église elle-même n’applique point ses censures aux crimes de l’âme qui ne se manifestent pas dans un acte quelconque tombant sous les sens ; comme Moïse l’avait fait, sans mettre en doute la culpabilité des pensées ou désirs criminels, elle laisse à Dieu le jugement de causes dont lui seul peut connaître.

Mais s’il n’est personne aujourd’hui, parmi les enfants de l’Église, qu’une distinction si simple et si conforme à la nature de tout droit social puisse induire en erreur, il n’en fut pas de la sorte au sein du peuple hébreu. Longtemps la voix des prophètes s’évertua sans relâche à porter au delà du monde présent la pensée alourdie de cette race si gratuitement privilégiée ; mais alors même l’esprit étroit, exclusif, de la nation ne put jamais se faire à l’idée que les principes divinement inspirés de sa constitution politique et la forme extérieure de sa législation recouvrissent une réalité immatérielle, bien autrement vivante et profonde. Aussi lorsque, peu après le retour de la captivité, les derniers représentants du ministère prophétique, disparaissant, laissèrent le champ libre à l’éclosion de systèmes en rapport avec ces tendances mesquines, les casuistes juifs eurent bientôt trouvé la formule de cette morale étrange des circoncis, dont saint Paul nous apprend qu’elle faisait le scandale des nations (Rm 2, 24). Confondant le domaine intime de la conscience avec le théâtre forcément restreint de la justice publique, ils apprécièrent les obligations du for intérieur à la mesure des règles établies pour guider cette dernière, et s’habituèrent promptement, dans cette voie, à n’estimer que ce qui était vu des hommes, à négliger tout ce qui ne tombe pas sous les yeux. L’Évangile est rempli des malédictions du Sauveur contre ces guides aveugles étouffant sous l’écorce de la lettre, dans les âmes qu’ils prétendent conduire, la loi, la justice et l’amour ; l’Homme-Dieu dénonce en toute occasion, il flagelle, il flétrit sans pitié ces Scribes et ces Pharisiens hypocrites purifiant sans fin le dehors du vase, et pleins au dedans d’impureté, d’homicide et de rapine (s. Mt 23, etc.).

Le Verbe divin descendu pour sanctifier les hommes dans la vérité, c’est-à-dire en lui-même (s. Jean 17, 17, 19), devait en effet rendre avant tout leur splendeur première, ternie par le temps, aux immuables principes de justice et de droit qui reposent en lui comme en leur centre. C’est ce qu’il fit tout d’abord et avec une solennité incomparable, après l’appel de ses disciples et l’élection des douze, dans le passage du sermon sur la montagne où l’Église a choisi l’évangile de ce jour. En cela il venait, déclarait-il, non point condamner ou détruire la loi (s. Mt 5, 17), mais rétablir contre les scribes et les pharisiens son vrai sens, et lui donner cette plénitude que les anciens du temps de Moïse eux-mêmes n’avaient pu porter. Il faut lire en entier, dans saint Matthieu, cet important passage dont les explications qui précèdent suffiront à donner l’intelligence.

Dans les quelques lignes que l’Église en a empruntées, la pensée du Sauveur est qu’on ne doit point estimer à la mesure des tribunaux d’ici-bas le degré de justice nécessaire à l’entrée du royaume des cieux. La loi juive déférait l’homicide au tribunal criminel dit du jugement ; et lui, le Maître et l’auteur de la loi, il déclare que la colère, ce premier pas vers l’homicide, fût-elle restée dans les replis les plus secrets de la conscience, peut amener à elle seule la mort de l’âme, encourant ainsi véritablement, dans l’ordre spirituel, la peine capitale réservée dans l’ordre social de la vie présente à l’homicide accompli. Si, sans même en venir aux coups, cette colère s’échappe en paroles méprisantes, comme l’expression syriaque de raca, homme de rien, la faute devient si grave, qu’appréciée à sa valeur réelle devant Dieu, elle dépasserait la juridiction criminelle ordinaire pour ne relever que du conseil suprême de la nation. Si du mépris on passe à l’injure, il n’est plus rien dans la gradation des procédures humaines qui puisse donner une idée de l’énormité du péché commis. Mais les pouvoirs du juge souverain ne s’arrêtent point, comme ceux des hommes, à une limite donnée : la charité fraternelle, foulée aux pieds, trouvera toujours au delà du temps son vengeur. Tant est grand le précepte de la sainte dilection qui unit les âmes ! tant s’oppose directement à l’œuvre divine la faute qui, de près ou de loin, vient compromettre ou troubler l’harmonie des pierres vivantes de l’édifice qui s’élève ici-bas, dans la concorde et l’amour, à la gloire de l’indivisible et pacifique Trinité !

À mesure que les années se succèdent pour le peuple élu, il comprend toujours mieux son bonheur d’avoir choisi les vrais biens pour la part de son héritage. Avec son Roi, dans l’offertoire, il chante les célestes faveurs et la présence continue du Dieu qui s’est fait son soutien.

Offertoire

Je bénirai le Seigneur qui m’a donné l’intelligence. Je voyais Dieu continuellement en ma présence ; car il est à ma droite, empêchant que je ne sois ébranlé.

Demandons à Dieu, dans la secrète, qu’il daigne recevoir favorablement, en guise des anciennes oblations, l’offrande de nos cœurs. Mais si nous voulons que cette prière ait son effet, rappelons-nous la recommandation qui termine l’évangile du jour : les cœurs de ceux-là seuls seront agréés du Très-Haut qui sont en paix, autant du moins qu’il dépend d’eux, avec tous leurs frères.

Secrète

Soyez propice, Seigneur, à nos prières : et recevez favorablement ces offrandes de vos serviteurs et de vos servantes, afin que ce que chacun d’eux offre ainsi pour l’honneur de votre Nom, profite au salut de tous. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

La secourable présence de Dieu, que célébrait l’Antienne de l’offertoire, ne marquait point le terme des divines condescendances. Conquis par l’amour infini dans l’ineffable union des Mystères sacrés, le peuple saint ne désire plus, ne demande plus que d’être admis à se fixer pour jamais dans la maison du Seigneur.

Communion

J’ai demandé une seule chose au Seigneur, je ne veux qu’elle : c’est d’habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie.

L’effet des sacrés Mystères est multiple : ils purifient jusqu’aux retraites les plus cachées des âmes, et nous protègent au dehors contre les embûches dressées sur la voie du salut. Disons donc avec l’Église, dans la Postcommunion :

Postcommunion

Accordez, nous vous en supplions, Seigneur, à ceux que vous avez rassasiés du don céleste, d’être purifiés de leurs souillures cachées et délivrés des embûches de l’ennemi. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

Autres liturgies

Faisons suivre de deux oraisons de l’Église de Milan pour ce jour.

Oraison sur le peuple

Dieu tout-puissant et éternel, renouvelez pour la protection des peuples fidèles les antiques miracles de votre bras ; afin que nos ennemis étant comprimés par votre vertu, la foi et dévotion Catholique vous serve sans trouble. Par Jésus-Christ.

Oraison d’offertoire

O Dieu, qui à l’égard de votre créature préférez user plutôt de miséricorde que de colère ; considérez l’infirmité de notre cœur, et éclairez-nous par la grâce de votre bonté. Par Jésus-Christ.

Enfin, dans le sens des enseignements de l’épître et de l’évangile, la belle formule que nous allons emprunter au missel gothique clora dignement cette journée.

Pour le baiser de paix

Dieu pour qui le sacrifice suprême est une âme bien accordée, pour qui le plus gras holocauste est une conscience paisible et pure ; faites, nous vous en supplions, que le rapprochement des lèvres soit l’union des âmes, et que le rit du saint baiser profite à l’amour éternel. Par Jésus-Christ.