La Passion et la Semaine sainte
Introduction [1]

Historique

Après avoir proposé à la méditation des fidèles, durant les quatre premières semaines du Carême, le jeûne quadragénaire de Jésus-Christ sur la montagne, la sainte Église consacre à la commémoration des douleurs du Rédempteur les deux semaines qui nous séparent encore de la fête de Pâques. Elle ne veut pas que ses enfants arrivent au jour de l’immolation du divin Agneau, sans avoir préparé leurs âmes par la compassion aux souffrances qu’il a endurées en leur place.

Les plus anciens monuments de la Liturgie, les Sacramentaires et les Antiphonaires de toutes les Églises nous avertissent par le ton des prières, le choix des lectures, le sens de toutes les formules saintes, que la Passion du Christ est, à partir d’aujourd’hui, la pensée unique de la chrétienté. Jusqu’au Dimanche des Rameaux, les fêtes des Saints pourront encore trouver place dans le cours de la semaine ; mais aucune solennité, de quelque degré qu’elle soit, ne saurait prévaloir sur le Dimanche de la Passion ; et celles qui pourront être encore admises dans les jours qui vont suivre jusqu’à samedi prochain n’obtiendront leurs honneurs qu’à la condition d’être associées à la tristesse de ce saint temps. On y fera commémoration de la Passion, et les saintes images demeureront voilées.

Nous n’avons pas de détails historiques à donner sur la première semaine de cette quinzaine ; ses observances n’ont jamais différé de celles qui sont propres aux quatre semaines précédentes[2]. Nous renvoyons donc le lecteur au chapitre suivant, où nous traitons des particularités mystiques du temps de la Passion en général. Mais, en retour, la seconde semaine fournit matière à d’abondants détails historiques ; car aucune époque de l’Année liturgique n’a autant préoccupé la chrétienté, et donné sujet à d’aussi vives manifestations de la piété.

Cette semaine était déjà en grande vénération au IIIe siècle, d’après le témoignage contemporain de saint Denys, évêque d’Alexandrie[3]. Dès le siècle suivant, nous la trouvons appelée la grande Semaine, dans une Homélie de saint Jean Chrysostome[4] : « Non pas, dit le saint Docteur, qu’elle ait plus de jours que les autres, ou que les jours y soient composés d’un plus grand nombre d’heures, mais à cause de la grandeur des mystères que l’on y célèbre. » On la trouve encore désignée sons le nom de Semaine peineuse ou pénible (pœnosa), à cause des souffrances de Jésus-Christ et des saintes fatigues qu’exige sa célébration ; de Semaine d’indulgence, parce que l’on y recevait les pécheurs à la pénitence ; enfin de Semaine sainte, à cause delà sainteté des mystères dont on v fait la commémoration. Cette désignation est la plus usitée parmi nous ; et elle est devenue tellement propre à cette semaine, qu’elle s’attache a chacun des jours qui la composent : en sorte que l’on dit le Lundi saint, le Mardi saint, etc.

La rigueur du jeûne quadragésimal s’accroît durant ces derniers jours, qui sont comme le suprême effort de la pénitence chrétienne. Même parmi nous, la dispense accordée de faire usage des œufs s’arrête vers le milieu de la semaine, et demeure suspendue en plusieurs lieux jusqu’à la tête de Pâques. Les Églises d’Orient, fidèles aux traditions de l’antiquité, continuent d’observer la rigoureuse abstinence qui, depuis notre Dimanche de Quinquagésime,donne son nom de Xérophagie a cette longue période où il n’est permis de manger que des aliments secs.

Quant au jeûne, dans l’antiquité, il s’étendait aussi loin que les forces humaines le pouvaient permettre. Nous voyons par saint Épiphane[5] qu’il y avait des chrétiens qui le prolongeaient depuis le lundi matin jusqu’au chant du coq le jour de Pâques. Sans doute, ce n’était que le petit nombre des fidèles qui pouvait atteindre à un tel effort ; les autres se contentaient de passer, sans prendre de nourriture, deux, trois ou quatre jours consécutifs ; mais l’usage commun était de demeurer sans manger depuis le Jeudi saint au soir jusqu’au matin du jour de Pâques. Les exemples de cette rigueur ne sont pas rares, même de nos jours, chez les chrétiens orientaux et en Russie : heureux si ces œuvres d’une pénitence courageuse étaient toujours accompagnées d’une ferme adhésion à la foi et à l’unité de l’Église, hors de laquelle le mérite de tant de fatigues devient nul pour le salut !

Les veilles prolongées la nuit dans l’église ont été aussi l’un des caractères de la Semaine sainte dans l’antiquité. Le Jeudi saint, après avoir célébré les divins mystères en commémoration de la dernière Cène du Seigneur, le peuple persévérait longtemps dans la prière[6]. La nuit du Vendredi au Samedi se passait presque tout entière dans les veilles, afin d’honorer la sépulture du Christ[7] : mais la plus longue de toutes ces veilles était celle du Samedi, qui durait jusqu’au matin du jour de Pâques. Le peuple entier y prenait part ; il assistait à la dernière préparation des catéchumènes ; il était ensuite témoin de l’administration du baptême ; et l’assemblée ne se séparait qu’après la célébration du saint Sacrifice, qui ne se terminait qu’au lever du soleil[8].

La suspension des œuvres serviles fut longtemps requise des fidèles durant le cours de la Semaine sainte ; et la loi civile s’unissait à la loi de l’Église pour produire cette solennelle vacation du travail et du négoce, qui exprimait d’une manière si imposante le deuil de la chrétienté. La pensée du sacrifice et de la mort du Christ était la pensée commune ; les relations ordinaires étaient suspendues ; les offices divins et la prière absorbaient la vie morale tout entière, en même temps que le jeûne et l’abstinence réclamaient toutes les forces du corps. On comprend quelle impression devait produire sur le reste de l’année cette solennelle interruption de tout ce qui préoccupait les hommes dans le reste de leur vie ; et quand on se rappelle avec quelle rigueur le Carême avait déjà sévi, durant cinq semaines entières, sur les appétits sensuels, on conçoit la joie simple et naïve avec laquelle était accueillie la fête de Pâques, qui venait apporter en même temps la régénération de l’âme et le soulagement du corps.

Nous avons rappelé, dans le volume précédent, les dispositions du Code Théodosien qui prescrivaient de surseoir à toutes procédures et à toutes poursuites quarante jours avant Pâques. La loi de Gratien et de Théodose, donnée sur ce sujet en 38o, fut développée par Théodose en 389, et rendue propre aux jours où nous sommes par un nouveau décret qui interdisait même les plaidoiries durant les sept jours qui précédaient la fête de Pâques et les sept qui la suivaient. On rencontre, dans les Homélies de saint Jean Chrysostome et dans les Sermons de saint Augustin, plusieurs allusions à cette loi encore récente, qui déclarait que chacun des jours de cette quinzaine aurait désormais, dans les tribunaux, le privilège du Dimanche.

Mais les princes chrétiens ne se bornaient pas à arrêter l’action de la justice humaine en ces jours de miséricorde ; ils voulaient aussi rendre un hommage sensible à la bonté paternelle de Dieu, qui a daigné pardonner au monde coupable par les mérites de son Fils immolé. L’Église allait ouvrir de nouveau son sein aux pécheurs repentants, après avoir rompu les liens du péché dont ils étaient captifs ; les princes chrétiens avaient à cœur d’imiter leur Mère, et ils ordonnaient que l’on brisât les chaînes des prisonniers, que l’on ouvrît les cachots, et que Ton rendit à la liberté les malheureux qui gémissaient sous le poids des sentences portées par les tribunaux de la terre. Il n’y avait d’exception que pour les criminels dont les délits atteignaient gravement la famille ou la société. Le grand nom de Théodose paraît encore ici avec honneur. Au rapport de saint Jean Chrysostome[9], cet empereur envoyait dans les villes des lettres de rémission ordonnant l’élargissement des prisonniers, et accordant la vie aux condamnés à mort, afin de sanctifier les jours qui précédaient la fête de Pâques. Les derniers empereurs établirent en loi cette disposition ; c’est le témoignage que leur rend saint Léon, dans un de ses Sermons : « Les empereurs romains, dit-il, observent déjà depuis longtemps cette sainte institution, par laquelle on les voit, en l’honneur de la Passion et de la Résurrection du Seigneur, abaisser le faîte de leur puissance, relâcher la sévérité de leurs lois, et faire grâce à un grand nombre de coupables : voulant se montrer par cette clémence les imitateurs de la bonté céleste, en ces jours où elle a daigné sauver le monde. Que le peuple chrétien, à son tour, ait à cœur d’imiter ses princes, et que l’exemple donné par le souverain porte les sujets à une mutuelle indulgence ; car les lois domestiques ne doivent pas être plus rigoureuses que les lois publiques. Il faut donc que l’on se remette les torts, que l’on rompe les liens, que l’on pardonne les offenses, que l’on étouffe les ressentiments, afin que, tant du côté de Dieu que du côté de l’homme, tout contribue à rétablir en nous l’innocence de vie qui convient à l’auguste solennité que nous attendons[10]. »

Cette amnistie chrétienne n’est pas seulement décrétée au Code Théodosien ; nous en retrouvons la trace dans les monuments du droit public de nos pères. Sous la première race de nos rois, saint Éloi, évêque de Noyon, dans un sermon prononcé le Jeudi saint, s’exprime ainsi : « En ce jour où l’Église accorde l’indulgence aux pénitents et l’absolution aux pécheurs, les magistrats se relâchent de leur sévérité et pardonnent aux coupables. Dans le monde entier, on ouvre les prisons. Les princes font grâce aux criminels ; les maîtres pardonnent à leurs esclaves[11]. » Sous la seconde race, on voit par les Capitulaires de Charlemagne que les évêques avaient le droit d’exiger des juges, pour l’amour de Jésus-Christ, est-il dit, la délivrance des prisonniers dans les jours qui précédaient la Pâque[12], et de leur interdire, à ces magistrats, l’entrée de l’église, s’ils refusaient d’obéir[13]. Enfin, sous la troisième race, nous trouvons l’exemple de Charles VI, qui, ayant eu à réprimer une rébellion à laquelle s’étaient livrés les habitants de Rouen, ordonna plus tard de rendre les prisonniers à la liberté, parce que l’on était dans la Semaine peineuse, et tout près de la fête de Pâques[14].

Un dernier vestige de cette miséricordieuse législation se conserva jusqu’à la fin, dans les usages du Parlement de Paris. Le Palais, depuis des siècles, ne connaissait plus ces longues et chrétiennes vacations qui, dans d’autres temps, s’étaient étendues au Carême tout entier. C’était seulement le Mercredi saint que les cours commençaient à vaquer, pour ne se rouvrir qu’après le Dimanche de Quasimodo. Le Mardi saint, dernier jour d’audience, le Parlement se transportait aux prisons du Palais, et l’un des Grands-Présidents, ordinairement le dernier reçu, tenait la séance avec la chambre. On interrogeait les prisonniers, et, sans aucun jugement, on délivrait ceux dont la cause semblait favorable, ou qui n’étaient pas criminels au premier chef.

Les révolutions qui se sont succédé sans interruption depuis cent ans ont eu le résultat vanté de séculariser la France, c’est-à-dire d’effacer de nos mœurs publiques et de notre législation tout ce qu’elles avaient emprunté d’inspirations au sentiment surnaturel du christianisme. Depuis, on s’est mis à répéter aux hommes sur tous les tons qu’ils sont égaux entre eux. Il eût été superflu de chercher à convaincre de cette vérité les peuples chrétiens dans les siècles de foi, lorsqu’ils voyaient les princes, à l’approche des grands anniversaires qui rappellent si vivement la justice et la miséricorde divines, abdiquer, pour ainsi dire, le sceptre, s’en remettre à Dieu lui-même du châtiment des coupables, et s’asseoir au banquet pascal de la fraternité chrétienne, à côté de ces hommes qu’ils retenaient dans les fers, au nom de la société, quelques jours auparavant. La pensée d’un Dieu aux yeux duquel tous les hommes sont pécheurs, d’un Dieu de qui seul procèdent la justice et le pardon, planait, en ces jours, sur les nations ; et l’on pouvait, en toute vérité, dater les fériés de la grande Semaine à la manière de certains diplômes de ces âges de foi : « Sous le règne de notre Seigneur Jésus-Christ » : Regnante Domino nostro Jesu Christo.

Au sortir de ces jours de sainte et chrétienne égalité, les sujets répugnaient-ils à reprendre le joug de la soumission envers les princes ? Songeaient-ils à profiter de l’occasion pour rédiger la charte des droits de l’homme ? Nullement : la même pensée qui avait humilié devant la croix du Sauveur les faisceaux de la justice légale révélait au peuple le devoir d’obéir aux puissances établies de Dieu. Dieu était la raison du pouvoir et en même temps celle de la soumission ; et les dynasties pouvaient se succéder, sans que le respect de l’autorité s’amoindrît dans les cœurs. Aujourd’hui la sainte Liturgie n’a plus cette action sur la société ; la religion est réfugiée, comme un secret, au fond des âmes fidèles ; les institutions politiques ne sont plus que l’expression de l’orgueil humain qui veut commander, ou qui refuse d’obéir.

Et cependant cette société du IV° siècle qui produisait comme spontanément, par le seul esprit chrétien, ces lois miséricordieuses que nous venons de rappeler, était encore demi-païenne ! La nôtre a été fondée par le christianisme ; lui seul a civilisé nos pères les barbares : et nous nommons progrès cette marche en sens inverse à toutes les garanties d’ordre, de paix et de moralité qu’il avait inspirées aux législateurs ! Quand donc renaîtra cette foi de nos pères qui seule pourrait rétablir les nations sur leurs bases ? Quand les sages de ce monde en auront-ils fini avec les utopies humaines qui n’ont d’autre but que de flatter ces passions funestes, que les mystères de Jésus-Christ, accomplis en ces jours, réprouvent si hautement ?

Ajoutons encore un trait à ce que nous avons rapporté sur les ordonnances des empereurs chrétiens pour la Semaine sainte. Si l’esprit de charité et le désir d’imiter la miséricorde divine obtenaient d’eux la délivrance des prisonniers, ils ne pouvaient manquer de s’intéresser au sort des esclaves, en ces jours où Jésus-Christ a daigné affranchir le genre humain par son sang. L’esclavage, fils du péché, et institution fondamentale de l’ancien monde, avait été frappé à mort par la prédication de l’Évangile ; mais il était réservé aux particuliers de l’éteindre successivement par l’application du principe de la fraternité chrétienne. De même que Jésus-Christ et les Apôtres n’en avaient pas exigé l’abolition subite, ainsi les princes chrétiens s’étaient bornés à encourager cette abolition par leurs lois. Nous en trouvons une preuve solennelle au Code de Justinien, où, après avoir interdit les procédures durant la grande Semaine et celle qui la suit, le prince ajoute cette disposition touchante : « Il sera néanmoins permis de donner la liberté aux esclaves ; et aucun des actes nécessaires pour leur affranchissement ne sera réputé contrevenir à cette loi[15]. » Au reste, par cette mesure charitable, Justinien ne faisait qu’appliquer à la quinzaine de Pâques la loi miséricordieuse qu’avait portée Constantin, dès le lendemain du triomphe de l’Église, en défendant toutes procédures le dimanche, sauf celles qui auraient pour objet la liberté des esclaves.

Longtemps avant la paix de Constantin, l’Église avait songé aux esclaves, en ces jours où se sont accomplis les mystères de la rédemption universelle. Leurs maîtres chrétiens devaient les laisser jouir d’un repos complet durant la quinzaine sacrée. Telle est la loi canonique portée dans les Constitutions Apostoliques, recueil dont la compilation est antérieure au IV° siècle. « Durant la grande Semaine qui précède le jour de Pâques, y est-il dit, et durant celle qui le suit, les esclaves se reposent, parce que l’une est la semaine de la Passion du Seigneur, et l’autre, celle de sa Résurrection, et qu’ils ont besoin d’être instruits sur ces mystères[16]. »

Enfin, le dernier caractère des jours où nous allons entrer est l’aumône plus abondante, et les œuvres de miséricorde plus fréquentes. Saint Jean Chrysostome nous l’atteste pour son temps, et remarque avec éloge que beaucoup de fidèles doublaient alors leurs largesses envers les pauvres, afin de se mettre en plus parfait rapport avec la divine munificence qui va répandre sans mesure ses bienfaits sur l’homme pécheur.

Mystique

La sainte Liturgie abonde en mystères, en ces jours où l’Église célèbre les anniversaires de tant de merveilleux événements ; mais la plus grande partie de cette mystique se rapportant à des rites et à des cérémonies propres à des jours spéciaux, nous en traiterons à mesure que l’occasion s’en présentera. Notre but, ici, est seulement de dire quelques mots sur les coutumes mystérieuses de l’Église dans les deux semaines auxquelles ce volume est consacré.

Nous n’avons rien à ajouter à ce que nous avons exposé, dans notre Carême, sur le mystère du Quadragénaire ; la sainte carrière de l’expiation poursuit son cours, jusqu’à ce que le jeûne des hommes pécheurs ait atteint la durée de celui que l’Homme-Dieu a accompli sur la montagne. La troupe des fidèles du Christ continue à combattre, sous l’armure spirituelle, les ennemis invisibles du salut ; assistée des Anges de lumière, elle lutte corps à corps avec les esprits de ténèbres, par la componction du cœur et par la mortification de la chair.

Trois objets, comme nous l’avons dit, préoccupent spécialement l’Église pendant le Carême : la Passion du Rédempteur dont nous avons, de semaine en semaine, pressenti les approches ; la préparation des catéchumènes au baptême qui doit leur être conféré dans la nuit de Pâques ; la réconciliation des pénitents publics, auxquels l’Église ouvrira de nouveau son sein, le Jeudi de la Cène du Seigneur. Chaque jour qui s’écoule rend plus vives ces trois grandes préoccupations de la sainte Église.

Le Sauveur, en ressuscitant Lazare à Béthanie, aux portes de Jérusalem, a mis le comble à la rage de ses ennemis. Le peuple s’est ému en voyant reparaître dans les rues de la cité ce mort de quatre jours ; il se demande si le Messie opérera de plus grands prodiges, et s’il n’est pas temps enfin de chanter Hosannah au fils de David. Bientôt il ne sera plus possible d’arrêter l’élan des enfants d’Israël. Les princes des prêtres et les anciens du peuple n’ont pas un instant à perdre, s’ils veulent empêcher la proclamation de Jésus de Nazareth, roi des Juifs. Nous allons assister à leurs infâmes conseils ; le sang du Juste va être vendu et pavé à deniers comptants. La divine Victime, livrée par un de ses disciples, sera jugée, condamnée, immolée ; et les circonstances de ce drame sublime ne seront plus l’objet d’une simple lecture : la sainte Liturgie les représentera, de la façon la plus expressive, sous les yeux du peuple fidèle.

Les catéchumènes n’ont plus que peu de temps à soupirer vers la fontaine de vie. Leur instruction se complète chaque jour ; les figures de l’ancienne alliance achèvent de se dérouler à leurs regards ; et bientôt ils n’auront plus rien à apprendre sur les mystères de leur salut. Dans peu de jours on leur livrera le Symbole de la foi. Initiés aux grandeurs et aux humiliations du Rédempteur, ils attendront avec les fidèles l’instant de sa glorieuse résurrection ; et nous les accompagnerons de nos vœux et de nos chants, à l’heure solennelle où, plongés dans la piscine du salut, et ayant laissé toutes leurs souillures dans les eaux régénératrices, ils remonteront purs et radieux pour recevoir les dons de l’Esprit divin, et participer à la chair sacrée de l’Agneau qui ne doit plus mourir.

La réconciliation des pénitents avance aussi à grands pas. Sous le cilice et la cendre, ils poursuivent leur œuvre d’expiation. Les consolantes lectures que nous avons déjà entendues continueront de leur être faites, et rafraîchiront de plus en plus leurs âmes. L’approche de l’immolation de l’Agneau accroît leur espoir ; ils savent que le sang de cet Agneau est d’une vertu infinie, et qu’il efface tous les péchés. Avant la résurrection du libérateur, ils auront recouvré l’innocence perdue ; le pardon descendra sur eux assez à temps pour qu’ils puissent encore s’asseoir, heureux prodigues, à la table du Père de famille, le jour même où il dira à ses convives : « J’ai désiré d’un désir ardent manger avec vous cette Pâque. (s. Luc. 22, 15) »

Telles sont en abrégé les scènes augustes qui nous attendent ; mais, en même temps, nous allons voir la sainte Église, veuve désolée, s’abîmer de plus en plus dans les tristesses de son deuil. Naguère elle pleurait les péchés de ses enfants ; maintenant elle pleure le trépas de son céleste Époux. Dès longtemps déjà le joyeux Alléluia est banni de ses cantiques ; elle supprimera désormais jusqu’à ce cri de gloire qu’elle consacrait encore à l’adorable Trinité. À moins qu’elle ne célèbre la mémoire de quelque Saint, dont la fête se rencontrerait encore jusqu’au samedi de la Passion, elle s’interdira, en partie d’abord, et bientôt totalement, jusqu’à ces paroles qu’elle aimait tant à redire : « Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ! » Ses chants sont devenus trop lugubres, et ce cri de jubilation irait mal à la désolation qui a submergé son cœur.

Ses lectures, aux offices de la nuit, sont prises dans Jérémie, le plus lamentable des Prophètes. La couleur de ses vêtements est toujours celle qu’elle a adoptée au jour où elle imposa les cendres sur le front humilié de ses enfants ; mais quand sera arrivé le redoutable Vendredi, le violet ne suffira plus à sa tristesse : elle se couvrira de vêtements noirs, comme ceux qui pleurent le trépas d’un mortel ; car son Époux est véritablement mort en ce jour. Les péchés des hommes et les rigueurs de la justice divine ont fondu sur lui, et il a rendu son âme à son Père, dans les horreurs de l’agonie.

Dans L’attente de cette heure terrible, la sainte Église manifeste ses douloureux pressentiments, en voilant par avance l’image de son divin Époux. La croix elle-même a cessé d’être accessible aux regards des fidèles ; elle a disparu sous un voile sombre. Les images des Saints ne sont plus visibles ; il est juste que le serviteur s’efface, quand la gloire du Maître s’est éclipsée. Les interprètes de la sainte Liturgie nous enseignent que cette austère coutume de voiler la croix au temps de la Passion exprime l’humiliation du Rédempteur, réduit à se cacher pour n’être pas lapidé par les Juifs, comme nous le lirons dans l’Évangile du Dimanche de la Passion. L’Église applique dès le samedi, à Vêpres, cette solennelle rubrique, et avec une telle rigueur que, dans les années où la fête de l’Annonciation de Notre-Dame tombe dans la semaine de la Passion, l’image de Marie, Mère de Dieu, demeure voilée, en ce jour même où l’Ange la salue pleine de grâce et bénie entre toutes les femmes.

Pratique

Le ciel de la sainte Église devient de plus en plus sombre ; les teintes sévères qu’il avait revêtues, dans le cours des quatre semaines qui viennent de s’écouler, ne suffisent plus au deuil de l’Épouse. Elle sait que les hommes cherchent l’Époux, et qu’ils ont conspiré sa mort. Douze jours ne seront pas écoulés qu’elle verra ses ennemis mettre sur lui leurs mains sacrilèges. Elle aura à le suivre sur la montagne de douleur ; elle recueillera son dernier soupir ; elle verra sceller sur son corps inanimé la pierre du sépulcre. Il n’est donc pas étonnant qu’elle invite tous ses enfants, durant cette quinzaine à contempler celui qui est l’objet de toutes ses affections et de toutes ses tristesses. Mais ce ne sont pas des larmes et une compassion stériles que demande de nous notre mère : elle veut que nous profitions des enseignements que vont nous fournir les terribles scènes que nous sommes appelés avoir se succéder sous nos yeux. Elle se souvient que le Sauveur, montant au Calvaire, dit à ces femmes de Jérusalem qui osaient pleurer sur son sort en présence même de ses bourreaux : « Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous et sur vos enfants. (Luc. 23, 28) » Il ne refusait pas le tribut de leurs larmes, il était touché de leur affection ; mais l’amour même qu’il leur portait lui dictait ces paroles. Il voulait surtout les voir pénétrées de la grandeur de l’événement qui s’accomplissait, à cette heure où la justice de Dieu se révélait si inexorable envers le péché.

L’Église a commencé la conversion du pécheur dans les semaines qui ont précédé ; elle veut maintenant la consommer. Ce n’est plus le Christ jeûnant et priant sur la montagne de la Quarantaine qu’elle offre à nos regards ; c’est la Victime universelle immolée pour le salut du monde. L’heure va sonner, la puissance des ténèbres s’apprête à user des moments qui lui sont laissés ; le plus affreux des crimes va être commis. Le Fils de Dieu sera, dans quelques jours, livré au pouvoir des pécheurs, et ils le tueront. L’Église n’a plus besoin d’exhorter ses enfants à la pénitence ; il savent trop maintenant ce qu’est le péché qui a exigé une telle expiation. Elle est tout entière aux sentiments que lui inspire le fatal dénouement que devait avoir la présence d’un Dieu sur la terre ; et, en exprimant ces sentiments par la sainte liturgie, elle nous guide dans ceux que nous devons concevoir nous-mêmes.

Le caractère le plus général des prières et des rites de cette quinzaine est une douleur profonde de voir le Juste opprimé par ses ennemis jusqu’à la mort, et une indignation énergique contre le peuple déicide. David, les Prophètes, fournissent ordinairement le fond de ces formules de deuil. Tantôt c’est le Christ lui-même qui dévoile les angoisses de son âme ; tantôt ce sont d’effroyables imprécations contre ses bourreaux. Le châtiment de la nation juive est étalé dans toute son horreur, et à chacun des trois derniers jours on entendra Jérémie se lamenter sur les ruines de l’infidèle cité L’Église ne cherche pas à exciter une sensibilité stérile ; elle veut frapper d’abord au cœur de ses enfants par une terreur salutaire. S’ils sont effrayés du crime commis dans Jérusalem, s’ils sentent qu’ils en sont coupables, leurs larmes couleront toujours assez.

Préparons-nous donc à ces fortes impressions trop souvent méconnues par la piété superficielle de notre temps, Rappelons-nous l’amour et la bénignité du Fils de Dieu venant se confier aux hommes, vivant de leur vie, poursuivant sans bruit sa pacifique carrière, « passant sur cette terre en faisant le bien (Act. 10, 38) », et voyons maintenant cette vie toute de tendresse, de condescendance et d’humilité, aboutira un supplice infâme sur le gibet des esclaves. Considérons d’un côté le peuple pervers des pécheurs qui, faute de crimes, impute au Rédempteur ses bienfaits, qui consomme la plus noire ingratitude par l’effusion d’un sang aussi innocent qu’il est divin ; de l’autre, contemplons le Juste par excellence en proie à toutes les amertumes, son âme « triste jusqu’à la mort (s. Matth. 26, 38) », le poids de malédiction qui pèse sur lui, ce calice qu’il doit boire jusqu’à la lie, malgré son humble réclamation ; le Ciel inflexible à ses prières comme à ses douleurs ; enfin, entendons son cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? (s. Matth.. 27, 46) » C’est là ce qui émeut d’abord la sainte Église ; c’est là ce qu’elle propose à notre attention ; car elle sait que si cette horrible scène est comprise de nous, les liens que nous avons avec le péché se rompront d’eux-mêmes, et qu’il nous sera impossible de demeurer plus longtemps complices de tels forfaits.

Mais l’Église sait aussi combien le cœur de l’homme est dur, combien il a besoin de craindre, pour se déterminer enfin à s’amender : voilà pourquoi elle ne nous fait grâce d’aucune des imprécations que les Prophètes placent dans la bouche du Messie contre ses ennemis. Ces effrayants anathèmes sont autant de prophéties qui se sont accomplies à la lettre sur les Juifs endurcis. Ils sont destinés à nous apprendre ce que le chrétien lui-même pourrait avoir à craindre, s’il persistait, selon l’énergique expression de saint Paul, à « crucifier de nouveau Jésus-Christ (Hebr 6, 6) ». On se rappelle alors, et avec terreur, ces paroles du même Apôtre, dans l’Épître aux Hébreux : « Quel supplice ne méritera pas, dit-il, celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui aura tenu pour vil le sang de l’alliance par lequel il fut sanctifié, et qui aura fait outrage à l’Esprit de grâce ? Car nous savons qui a dit : A moi la vengeance, et je saurai la faire. Et ailleurs : Le Seigneur jugera son peuple. Ce sera donc une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant. (Heb. 10, 31) »

En effet, rien de plus affreux ; car, en ces jours où nous sommes, « il n’a pas épargné son propre Fils(Rom. 8, 32) », nous donnant par cette incompréhensible rigueur la mesure de ce que nous devrions attendre de lui, s’il trouvait encore en nous le péché qui l’a contraint d’en user si impitoyablement envers ce Fils bien-aimé, « objet de toutes ses complaisances (s. Matth. 3, 17) ». Ces considérations sur la justice envers la plus innocente et la plus auguste de toutes les victimes, et sur le châtiment des Juifs impénitents, achèveront de détruire en nous l’affection au péché, en développant cette crainte salutaire sur laquelle une espérance ferme et un amour sincère viendront s’appuyer comme sur une base inébranlable.

En effet, si, par nos péchés, nous sommes les auteurs de la mort du Fils de Dieu, il est vrai aussi de dire que le sang qui coule de ses plaies sacrées a la vertu de nous laver de ce crime. La justice du Père céleste ne s’apaise que par l’effusion de ce sang divin ; et la miséricorde de ce même Père céleste veut qu’il soit employé à notre rachat. Le fer des bourreaux a fait cinq ouvertures au corps du Rédempteur ; et de là cinq sources de salut coulent désormais sur l’humanité pour la purifier et rétablir en chacun de nous l’image de Dieu que le péché avait effacée. Approchons donc avec confiance, et glorifions ce sang libérateur qui ouvre au pécheur les portes du ciel, et dont la valeur infinie suffirait à racheter des millions de mondes plus coupables que le nôtre. Nous touchons à l’anniversaire du jour où il a été versé ; bien des siècles déjà se sont écoulés depuis le moment où il arrosa les membres déchirés de notre Sauveur, où, descendant en ruisseaux le long de la croix, il baignait cette terre ingrate ; mais sa puissance est toujours la même.

Venons donc « puiser aux fontaines du Sauveur (Is 12, 3) » ; nos âmes en sortiront pleines de vie, toutes pures, tout éclatantes d’une beauté céleste ; il ne restera plus en elles la moindre trace de leurs anciennes souillures ; et le Père nous aimera de l’amour même dont il aime son Fils. N’est-ce pas pour nous recouvrer, nous qui étions perdus, qu’il a livre à la mort ce Fils de sa tendresse ? Nous étions devenus la propriété de Satan par nos pochés ; les droits de l’enfer sur nous étaient certains ; et voilà que tout à coup nous lui sommes arrachés et nous rentrons dans nos droits primitifs. Dieu cependant n’a point usé de violence pour nous enlever au ravisseur : comment donc sommes-nous redevenus libres ? Écoutez l’Apôtre : « Vous avez été rachetés d’un grand prix (1 Cor 6, 20) ». Et quel est ce prix ? Le Prince des Apôtres nous l’explique : « Ce n’est pas, dit-il, au prix d’un or et d’un argent corruptibles que vous avez été affranchis, mais par le précieux sang de l’Agneau sans tache (1 s. Pierre 1, 18) ». Ce sang divin, déposé dans la balance de la justice céleste, l’a fait pencher en notre faveur : tant il dépassait le poids de nos iniquités ! La force de ce sang a brisé les portes mêmes de l’enfer, rompu nos chaînes, « rétabli la paix entre le ciel et la terre (Col 1, 20) ». Recueillons donc sur nous ce sang précieux, lavons-en toutes nos plaies, marquons-en notre front comme d’un sceau ineffaçable et protecteur, afin qu’au jour de la colère le glaive vengeur nous épargne.

Avec le sang de l’Agneau qui enlève nos péchés, la sainte Église nous recommande en ces jours de vénérer aussi la Croix, qui est comme l’autel sur lequel notre incomparable Victime est immolée. Deux fois, dans le cours de l’année, aux fêtes de son Invention et de son Exaltation, ce bois sacré nous sera montré pour recevoir nos hommages, comme trophée de la victoire du Fils de Dieu ; à ce moment, il ne nous parle que de ses douleurs, il n’offre qu’une idée de honte et d’ignominie. Le Seigneur avait dit dans l’ancienne alliance : « Maudit celui qui est suspendu au bois (Deut 21, 23) ». L’Agneau qui nous sauve a daigné affronter cette malédiction ; mais, par là même, combien nous devient cher ce bois autrefois infâme, désormais sacre ! Le voilà devenu l’instrument de notre salut, le gage sublime de l’amour du Fils de Dieu pour nous. C’est pourquoi l’Église va lui rendre chaque jour, en notre nom, les plus chers hommages ; et nous, nous joindrons nos adorations aux siennes. La reconnaissance envers le Sang qui nous a rachetés, une tendre vénération envers la sainte Croix seront donc, durant cette quinzaine, les sentiments qui occuperont particulièrement nos cœurs.

Mais que ferons-nous pour l’Agneau lui-même, pour celui qui nous donne ce sang, et qui embrasse avec tant d’amour la croix de notre délivrance ? N’est-il pas juste que nous nous attachions à ses pas ; que, plus fidèles que les Apôtres lors de sa Passion, nous le suivions jour par jour, heure par heure, dans la Voie douloureuse ? Nous lui tiendrons donc fidèle compagnie, dans ces derniers jours où il est réduit à fuir les regards de ses ennemis ; nous envierons le sort de ces quelques familles dévouées qui le recueillent dans leurs maisons, s’exposant par cette hospitalité courageuse à toute la rage des Juifs ; nous compatirons aux inquiétudes mortelles de la plus tendre des mères ; nous pénétrerons par la pensée dans cet horrible Sanhédrin où se trame l’affreux complot contre la vie du Juste. Tout à coup l’horizon, si chargé de tempêtes, semblera un moment s’éclaircir, et nous entendrons le cri d’Hosannah retentir dans les rues et les places de Jérusalem. Cet hommage inattendu au fils de David, ces palmes, ces voix naïves des enfants hébreux, feront trêve un instant à tant de noirs pressentiments. Notre amour s’unira à ces hommages rendus au Roi d’Israël qui visite avec tant de douceur la fille de Sion, pour remplir l’oracle prophétique ; mais que ces joies subites seront de peu de durée, et que nous retomberons promptement dans la tristesse ! Le traître disciple ne tardera pas à consommer son odieux marché ; la dernière Pâque arrivera enfin, et nous verrons l’agneau figuratif s’évanouir en présence du véritable Agneau, dont la chair nous sera donnée en nourriture et le sang en breuvage. Ce sera la Cène du Seigneur. Revêtus de la robe nuptiale, nous y prendrons place avec les disciples ; car ce jour est celui de la réconciliation qui réunit à une même table le pécheur repentant et le juste toujours fidèle. Mais le temps presse : il faudra partir pour le fatal jardin ; c’est là que nous pourrons apprécier le poids de nos iniquités, à la vue des défaillances du cœur de Jésus, qui en est oppressé jusqu’à demander grâce. Puis tout à coup, au milieu d’une nuit sombre, les valets et la soldatesque, conduits par l’infâme Judas, mettront leurs mains impies sur le Fils de l’Éternel ; et les légions d’Anges qui l’adorent resteront comme désarmées en présence d’un tel forfait. Alors commencera cette série d’injustices dont les tribunaux de Jérusalem seront l’odieux théâtre : le mensonge, la calomnie, la soif du sang innocent, les lâchetés du gouverneur romain, les insultes des valets et des soldats, les cris tumultueux d’une populace aussi ingrate que cruelle ; tels sont les incidents dont se rempliront les heures rapides qui doivent s’écouler depuis l’instant où le Rédempteur aura été saisi par ses ennemis, jusqu’à celui où il gravira, sous sa croix, la colline du Calvaire. Nous verrons de près toutes ces choses ; notre amour ne nous permettra pas de nous éloigner dans ces moments où, au milieu de tant d’outrages, le Rédempteur traite la grande affaire de notre salut.

Enfin, après les soufflets et les crachats, après la sanglante flagellation, après le cruel opprobre du couronnement d’épines, nous nous mettrons en marche à la suite du fils de l’homme ; et c’est à la trace de son sang que nous reconnaîtrons ses pas. Il nous faudra fendre les flots d’un peuple avide du supplice de l’innocent, entendre les imprécations qu’il vomit contre le fils de David. Arrivés au lieu du sacrifice, nous verrons de nos yeux l’auguste Victime, dépouillée de ses vêtements, clouée au bois sur lequel elle doit expirer, élevée dans les airs, entre le ciel et la terre, comme pour être plus exposée encore aux insultes des pécheurs. Nous nous approcherons de l’Arbre de vie, afin de ne perdre ni une seule goutte du sang qui purifie, ni une seule des paroles que, par intervalles, le Rédempteur fera descendre jusqu’à nous. Nous compatirons à sa Mère, dont le cœur est transpercé du glaive de douleur, et nous serons près d’elle au moment où Jésus expirant nous léguera à sa tendresse. Enfin, après les trois heures de son agonie, nous le verrons pencher la tète, et nous recevrons son dernier soupir.

Et c’est là ce qui nous reste : un corps inanimé et meurtri, des membres ensanglantés et roidis par le froid de la mort ; c’est tout ce qui nous reste de ce Fils de l’homme dont nous avions salué avec tant d’allégresse la venue en ce monde ! Il ne lui a pas suffi, à lui, Fils de l’Éternel, de « s’anéantir, en prenant la forme d’esclave (Phil 2, 7) » ; cette naissance dans la chair n’était que le début de son sacrifice ; son amour devait l’entraîner jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix. Il avait vu qu’il n’obtiendrait le nôtre qu’au prix d’une si généreuse immolation, et son cœur n’a pas reculé. « Maintenant donc, nous dit saint Jean, aimons Dieu, puisque Dieu nous a aimes le premier. (s. Jean 4, 19) » Tel est le but que l’Église se propose dans ces solennels anniversaires. Après avoir abattu notre orgueil et nos résistances par le spectacle effrayant de la justice divine, elle entraîne notre cœur à aimer enfin celui qui s’est livré, en notre place, aux coups de cette inflexible justice. Malheur à nous, si cette grande semaine ne produisait pas dans nos âmes un juste retour envers celui qui avait tous les droits de nous haïr, et qui nous a aimés plus que lui-même ! Disons donc avec l’Apôtre : « La charité de Jésus-Christ nous presse, et désormais tous ceux qui vivent ne doivent plus vivre pour eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort pour eux. (2 Cor 5, 14-19) » Nous devons cette fidélité à celui qui fut notre victime, et qui jusqu’au dernier instant, au lieu de nous maudire, ne cessa de demander et d’obtenir pour nous miséricorde. Un jour, il reparaîtra sur les nuées du ciel ; « les hommes verront alors, dit le Prophète, celui qu’ils ont percé (Zach. 12, 10). » Puissions-nous être de ceux auxquels la vue des cicatrices de ses blessures n’inspirera que la confiance, parce qu’ils auront réparé par leur amour le crime dont ils s’étaient rendus coupables envers l’Agneau divin !

Espérons de la miséricorde de Dieu que les saints jours où nous entrons produiront en nous cet heureux changement qui nous permettra, lorsque l’heure du jugement de ce monde aura sonné, de soutenir, sans trembler, le regard de celui que nous allons voir foulé sous les pieds des pécheurs. Le trépas du Rédempteur bouleverse toute la nature : le soleil se voile au milieu du jour, la terre tremble jusque dans ses fondements, les rochers éclatent et se fendent ; que nos cœurs aussi soient ébranlés, qu’ils se laissent aller de l’indifférence à la crainte, de la crainte à l’espérance, de l’espérance enfin à l’amour ; et après être descendus avec notre libérateur jusqu’au fond des abîmes de la tristesse, nous mériterons de remonter avec lui à la lumière, environnés des splendeurs de sa résurrection, et portant en nous le gage d’une vie nouvelle que nous ne laisserons plus s’éteindre.

Prières du matin et du soir

Prière du matin [17]
Dans le cours de cette quinzaine, le chrétien, à son réveil, s’unira à la sainte Église qui, dans les jours consacrés au culte des douleurs de notre Rédempteur, répète, à chaque Heure de l’Office divin, ces paroles de l’Apôtre : « Jésus-Christ s’est fait obéissant pour nous jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix. »

Il adorera profondément cette Majesté redoutable qui n’a pu être apaisée que par le sang d’un Dieu, et cette bonté infinie qui a daigné se dévouer au sacrifice pour sauver l’homme pécheur. C’est sous cette double impression qu’il s’efforcera d’accomplir les premiers actes intérieurs et extérieurs de religion qui doivent ouvrir sa journée. Le moment étant venu de faire la Prière du Matin, il pourra puiser en cette manière, dans les prières de l’Église elle-même, la forme de ses sentiments.

On s’efforcera d’entrer dans des sentiments de regret et de componction au souvenir des péchés qu’on a commis, et l’on demandera au Seigneur les grâces particulières à ce saint temps, en récitant cette prière de l’Église, dans l’Office des Laudes du Carême :

HYMNE

Ô Jésus, soleil de salut, répandez vos rayons au plus intime de notre âme, à cette heure où la nuit ayant disparu, le jour renaît pour réjouir l’univers.

C’est vous qui donnez ce temps favorable ; donnez- nous de laver dans l’eau de nos larmes la victime de notre cœur, et qu’elle devienne un holocauste offert par l’amour.

D’abondantes larmes couleront de la source même d’où sortit le péché, si la verge de la pénitence vient briser la dureté du cœur.

Le jour approche, ce jour qui est à vous, dans lequel tout doit refleurir ; que votre main nous remette dans la voie ; et nous aussi nous serons dans l’allégresse.

Que le monde entier s’humilie devant vous, ô Trinité miséricordieuse ! Renouvelez-nous par votre grâce, et nous vous chanterons un cantique nouveau. Amen.

Puis on confessera humblement ses péchés, en se servant pour cela de la formule générale usitée dans l’Église.

On pourra faire la Méditation, si l’on est dans l’usage de ce saint exercice. Elle doit principalement porter, au temps de la Passion, sur la rigueur de la justice de Dieu envers son Fils charge des péchés du monde ; sur l’ingratitude des Juifs comblés de bienfaits par le Sauveur et demandant sa mort ; sur la part que nous avons eue par nos péchés à l’affreux déicide ; sur les souffrances inouïes du Rédempteur dans son corps et dans son âme ; sur sa patience et sa douceur, au milieu de tant de tourments ; enfin, sur l’amour infini qu’il nous témoigne en nous sauvant au prix de son sang et de sa vie.

La Méditation étant achevée, et même dans le cas où l’on eût été empêché de la faire, on demandera à Dieu par les prières suivantes la grâce d’éviter toute sorte de péchés durant la journée qui commence, disant toujours avec l’Église :

ORAISON

Seigneur, Dieu tout-puissant, qui nous avez fait parvenir au commencement de ce jour, sauvez-nous aujourd’hui par votre puissance, afin que, durant le cours de cette journée, nous ne nous laissions aller à aucun péché ; mais que nos paroles, nos pensées et nos envies tendent toujours à l’accomplissement de votre justice. Par notre Seigneur Jésus-Christ, votre Fils, qui, étant Dieu, vit et règne avec vous, en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

On implorera ensuite le secours divin pour bien faire toutes les actions de la journée, disant trois fois :

ORAISON

Daignez, Seigneur Dieu, Roi du ciel et de la terre, diriger, sanctifier, conduire et gouverner, en ce jour, nos cœurs et nos corps, nos sentiments, nos discours et nos actes, selon votre loi et les œuvres de vos préceptes ; afin que, ici-bas et dans l’éternité, nous méritions, par votre secours, ô Sauveur du monde, d’être sauvés et affranchis. Vous qui vivez et régnez dans tous les siècles des siècles. Amen.

Dans le cours de la journée, il sera convenable de s’occuper des lectures qui sont assignées ci-après, au Propre du Temps et au Propre des Saints. Le soir étant arrivé, on pourra faire la Prière en la manière suivante :
Prière du soir
Après le signe de la Croix, adorons la Majesté divine qui a daigné nous conserver pendant cette journée, et multiplier sur nous, à chaque heure, ses grâces et sa protection. On pourra réciter ensuite cette Hymne que l’Église chante à l’Office du soir, au temps de la Passion.

HYMNE

L’étendard du Roi s’avance ; voici briller le mystère de la Croix, sur laquelle Celui qui est la Vie a souffert la mort, et par cette mort nous a donne la vie.

C’est là que, transpercé du fer cruel d’une lance, son côté épancha l’eau et le sang, pour laver la souillure de nos crimes.

Il s’est accompli, l’oracle de David qui, dans ses vers inspirés, avait dit aux nations : « Dieu régnera par le bois. »

Tu es beau, tu es éclatant, arbre paré de la pourpre du Roi ; noble tronc appelé à l’honneur de toucher des membres si sacrés.

Heureux es-tu d’avoir porté, suspendu à tes bras, celui qui fut le prix du monde ! Tu es la balance où fut pesé ce corps, notre rançon ; tu as enlevé à l’enfer sa proie.

Salut, ô Croix, notre unique espérance ! En ces jours de la Passion du Sauveur, accrois la grâce dans le juste, efface le crime du pécheur.

Que toute âme vous glorifie, ô Trinité, principe de notre salut ; vous nous donnez la victoire par la Croix : daignez y ajouter la récompense.

Amen.

On fera l’examen de conscience, en repassant dans son esprit toutes les fautes de la journée, reconnaissant combien le péché nous rend indignes des desseins de Dieu sur nous, et prenant la ferme résolution de l’éviter à l’avenir, d’en faire pénitence et d’en fuir les occasions.

On s’adressera à la très sainte Vierge, récitant en son honneur l’Antienne que l’Église lui consacre depuis la Purification jusqu’à Pâques.

ANTIENNE A LA SAINTE VIERGE.

Salut, Reine des cieux ! Salut, Souveraine des Anges ! Salut, Tige féconde ! Salut, Porte du ciel, par laquelle la lumière s’est levée sur le monde ! Jouissez de vos honneurs, ô Vierge-glorieuse, qui l’emportez sur toutes en beauté ! Adieu, ô toute belle, et implorez le Christ en notre faveur.

V/. Daignez, ô Vierge sainte, que je célèbre vos louanges.
R/. Donnez-moi courage contre vos ennemis.

ORAISON

Daignez, ô Dieu plein de miséricorde ! venir au secours de notre fragilité, afin que nous, qui célébrons la mémoire de la sainte Mère de Dieu, nous puissions, à l’aide de son intercession, nous affranchir des liens de nos iniquités. Par le même Jésus-Christ, notre Seigneur. Amen.

Il est convenable d’ajouter ici la Prose Stabat Mater, que l’on trouvera au Vendredi de la Passion, en la Fête des Sept-Douleurs de Notre-Dame.

STABAT MATER

Debout, la Mère des douleurs,
Près de la croix était en larmes,
Quand son Fils pendait au bois.

Alors, son âme gémissante,
Toute triste et toute dolente,
Un glaive le transperça.

Qu’elle était triste, anéantie,
La femme entre toutes bénie,
La Mère du Fils de Dieu !

Dans le chagrin qui la poignait,
Cette tendre Mère pleurait
Son Fils mourant sous ses yeux.

Quel homme sans verser de pleurs
Verrait la Mère du Seigneur
Endurer si grand supplice ?

Qui pourrait dans l’indifférence
Contempler en cette souffrance
La Mère auprès de son Fils ?

Pour toutes les fautes humaines,
Elle vit Jésus dans la peine
Et sous les fouets meurtri.

Elle vit l’Enfant bien-aimé
Mourir tout seul, abandonné,
Et soudain rendre l’esprit.

Ô Mère, source de tendresse,
Fais-moi sentir grande tristesse
Pour que je pleure avec toi.

Fais que mon âme soit de feu
Dans l’amour du Seigneur mon Dieu :
Que je lui plaise avec toi.

Mère sainte, daigne imprimer
Les plaies de Jésus crucifié
En mon cœur très fortement.

Pour moi, ton Fils voulut mourir,
Aussi donne-moi de souffrir
Une part de ses tourments.

Donne-moi de pleurer en toute vérité,
Comme toi près du crucifié,
Tant que je vivrai !

Je désire auprès de la croix
Me tenir, debout avec toi,
Dans ta plainte et ta souffrance.

Vierge des vierges, toute pure,
Ne sois pas envers moi trop dure,
Fais que je pleure avec toi.

Du Christ fais-moi porter la mort,
Revivre le douloureux sort
Et les plaies, au fond de moi.

Fais que ses propres plaies me blessent,
Que la croix me donne l’ivresse
Du sang versé par ton Fils.

Je crains les flammes éternelles ;
O Vierge, assure ma tutelle
A l’heure de la justice.

Ô Christ, à l’heure de partir,
Puisse ta Mère me conduire
À la palme des vainqueurs.

À l’heure où mon corps va mourir,
À mon âme, fais obtenir
La gloire du paradis. Amen.

On invoquera ensuite les saints Anges dont la protection nous est nécessaire, surtout au milieu des ténèbres de la nuit, en disant avec l’Église :

Saints Anges, nos gardiens, défendez-nous dans le combat, afin que nous ne périssions pas au jour du jugement redoutable.

V/. Dieu a commandé à ses Anges,
R/. De vous garder dans toutes vos voies.

ORAISON

Ô Dieu ! qui, par une providence ineffable, daignez commettre vos saints Anges à notre garde, accordez à vos humbles serviteurs d’être sans cesse défendus par leur protection et de jouir éternellement de leur société. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Après quoi on s’occupera des besoins de l’Église souffrante, demandant à Dieu pour les âmes du Purgatoire un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix, et récitant à cet effet les prières accoutumées.

PSAUME 129

Du fond de l’abîme j’ai crié vers vous, Seigneur : Seigneur, écoutez ma voix.
Que vos oreilles soient attentives aux accents de ma supplication.
Si vous recherchez les iniquités, Seigneur : Seigneur, qui pourra subsister ?
Mais, parce que la miséricorde est avec vous, et à cause de votre loi, je vous ai attendu, Seigneur.
Mon âme a attendu avec confiance la parole du Seigneur ; mon âme a espéré en lui.
Du point du jour à l’arrivée de la nuit, Israël doit espérer dans le Seigneur.
Car dans le Seigneur est la miséricorde, et en lui une abondante rédemption.
Et lui-même rachètera Israël de toutes ses iniquités.
Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel :
Et que la lumière qui ne s’éteint pas luise sur eux.

V/. Des portes de l’enfer,
R/. Arrachez leurs âmes, Seigneur.

V/. Qu’ils reposent en paix.
R/. Amen.

V/. Seigneur, exaucez ma prière ;
R/. Et que mon cri parvienne jusqu’à vous.

ORAISON.

Ô Dieu ! Créateur et Rédempteur de tous les fidèles, accordez aux âmes de vos serviteurs et de vos servantes la rémission de tous leurs péchés, afin que. par la prière de votre Église. elles obtiennent le pardon qu’elles désirèrent toujours ; vous qui vivez et régnez dans les siècles de siècles. Amen.

Enfin, pour terminer la journée dans les sentiments avec lesquels on l’a commencée, on répétera, avec componction, les paroles de l’Apôtre :

Christus factus est pro nobis obediens usque ad mortem, mortem autem Crucis.
Jésus-Christ s’est fait obéissant pour nous jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix.

L’assistance à la messe

S’il est, dans le cours de l’année, un temps où le saint Sacrifice de la Messe doit exciter les sentiments de la piété dans le cœur du fidèle, c’est assurément le temps de la Passion.[18] Dans ces jours consacrés à célébrer la mort du Rédempteur, le chrétien, ému à la pensée de son Sauveur expirant sur la croix, envie le sort de ceux qui furent témoins de la scène sublime du Calvaire. Il voudrait avoir été présent sous l’arbre de la croix, avoir pu compatir aux douleurs de Jésus, entendre ses dernières paroles, recueillir chèrement ce sang précieux auquel l’homme doit son salut, et l’appliquer sur les plaies de son âme.

De si pieux désirs n’ont point été inspirés à l’âme chrétienne pour demeurer stériles. Dieu lui a donné de les satisfaire pleinement ; car le sacrifice de la Messe n’est pas autre que le sacrifice du Calvaire. Jésus-Christ ne s’est offert qu’une fois sur la croix pour nos péchés ; mais il renouvelle, sinon l’immolation sanglante, du moins l’offrande complète sur l’autel. Il s’y rend présent par les divines paroles de la consécration ; et c’est dans l’état de Victime pour le salut du monde qu’il s’y rend présent. Son corps est là sous les apparences du pain ; le calice contient son sang sous les espèces du vin ; et pourquoi cette séparation mystérieuse du corps et du sang de l’Homme-Dieu toujours vivant désormais, si ce n’est pour rappeler à la majesté divine cette mort sanglante qui s’accomplit une fois, et pour en renouveler, en faveur de l’homme, les mérites et les fruits ?

Tel est le sacrifice de la nouvelle loi, autant supérieur en sainteté et en efficacité à tous les sacrifices de l’ancienne, que Dieu est supérieur à l’homme. Jésus-Christ, dans la puissance de son amour, a trouvé le moyen d’unir sa dignité de Roi immortel des siècles à la qualité de Victime. Il ne meurt plus ; mais sa mort est véritablement représentée sur l’autel : c’est le même corps marque de ses plaies glorieuses ; c’est le même sang qui nous a rachetés ; si le Christ pouvait mourir encore, la force des mystérieuses paroles qui produisent la présence de son sang dans le calice serait le glaive qui l’immolerait.

Que le chrétien approche donc avec confiance, qu’il cherche sur l’autel son Sauveur mourant pour lui, et s’offrant lui-même, comme souverain Prêtre. Il est là, avec le même amour, intercédant pour tous, mais surtout pour ceux qui sont présents et qui s’unissent à lui. Contemplons dans l’action du saint Sacrifice l’immolation même dont nous avons lu le touchant récit dans l’Évangile, et espérons tout de cette bonté adorable qui ne se souvient de sa toute-puissance que pour faciliter, par les moyens les plus merveilleux, le salut et la sanctification de l’homme.

Nous allons maintenant essayer de réduire à la pratique ces sentiments dans une explication des mystères de la sainte Messe, nous efforçant d’initier les fidèles à ces divins secrets, non par une stérile et téméraire traduction des formules sacrées, mais au moyen d’actes destinés à mettre les assistants en rapport suffisant avec les paroles et les sentiments de l’Église et du Prêtre.

La couleur violette, les rites sévères que nous avons exposés plus haut, continuent de donner au saint Sacrifice une teinte de tristesse qui s’harmonise avec les douleurs de ce temps. Toutefois, s’il se rencontre quelque fête en l’honneur des Saints, l’Église la célèbre encore jusqu’au Dimanche des Rameaux. En ces jours consacrés à la mémoire des amis de Dieu, elle dépose pour un moment ses habits de deuil, elle offre le Sacrifice en leur honneur ; mais la croix et les saintes images demeurent toujours sous les voiles qui les dérobent aux regards des fidèles, depuis les premières Vêpres du Dimanche delà Passion.

La communion

La sainte Messe est le véritable Sacrifice, dont ceux de l’ancienne alliance n’étaient que la figure. Ce Sacrifice a été attendu par les hommes durant quatre mille ans ; et c’est dans le temps où nous sommes qu’il a été offert, pour être renouvelé mystérieusement chaque jour sur les autels du christianisme.

Rien ne saurait rendre à Dieu une plus grande gloire que la célébration de ce Sacrifice, où un Dieu même est la Victime ; mais rien aussi ne saurait être plus avantageux à l’homme que de participer à cette Victime divine, que de devenir à son tour cette Victime elle-même, en se l’incorporant par une manducation mystérieuse, dans laquelle s’accomplit la promesse du Sauveur : « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. (s. Jean 6, 57) »

Or c’est par l’immolation du Rédempteur sur la Croix que la chair de cet Agneau de Dieu est devenue « véritablement une nourriture », et son sang « véritablement un breuvage (s. Jean 6, 55) ». Dans les mystères de son incarnation et de sa naissance, nous recevions en lui un frère ; sa divine Passion et sa mort ont fait de lui à la fois notre Sauveur et notre aliment. Ainsi s’accomplit ce sacrifice figuratif que Dieu enseigna à Moïse pour être observé par son peuple, et dans lequel la victime avant été immolée, sa chair était mangée en partie par le prêtre, et en partie par celui dans le nom duquel elle avait été offerte.

Saint Paul dit aux Corinthiens : « Chaque fois que vous mangerez de ce Pain et que vous boirez de ce Calice, d’ici que le Seigneur vienne, vous renouvellerez la mémoire de sa mort. (1 Cor 11, 26) » Il y a donc une liaison intime entre la sainte Communion et la Passion du Sauveur ; et c’est pour cela que nous allons célébrer, en ces jours, l’institution de la divine Eucharistie et l’immolation de l’Agneau rédempteur. Ces deux anniversaires se touchent ; et si Jésus a « désiré d’un si ardent désir manger avec les siens cette dernière Pâque (s. Luc 22, 15) », c’est qu’il ne s’agissait pas seulement de leur servir, comme aux Pâques précédentes, la chair de l’agneau symbolique, mais bien de leur donner le gage du pardon et de l’immortalité, en les faisant participer à la substance même de l’Agneau véritable, dont le sang efface le péché et ouvre les cieux. Jésus s’immole par avance sur la table de la dernière Cène, et cette merveilleuse anticipation de son Sacrifice, dans laquelle il montre à un si haut degré son amour et son pouvoir, est fondée sur l’immolation sanglante qui devait avoir lieu le lendemain.

C’est donc en souvenir de l’Agneau sacrifié que le fidèle s’approchera en ces jours de la table sainte ; il comprendra de plus en plus que cette chair divine qui nourrit son âme a été préparée sur le Calvaire, et que si l’Agneau est aujourd’hui vivant et immortel, c’est par sa mort douloureuse qu’il est devenu notre aliment. Le pécheur réconcilié recevra avec componction ce corps sacré dont il se reproche amèrement d’avoir épuisé tout le sang par ses péchés multipliés ; le juste y participera avec humilité, se souvenant que, lui aussi, a eu sa part trop grande aux douleurs de l’Agneau innocent, et que si, aujourd’hui, il sent en lui la vie de la grâce, il ne le doit qu’au sang de la Victime dont la chair va lui être donnée en nourriture.

Nous formulerons ici, selon notre usage, les Actes de préparation à la sainte Communion dans ce saint temps, pour les personnes qui sentiraient le besoin d’être aidées en cette manière, et nous ajouterons, pour complément, les Actes de l’Action de grâces.[19]

ACTE DE FOI

La grâce insigne que vous m’avez accordée, ô mon Dieu, de me faire connaître les plaies de mon âme, m’a révélé toute la profondeur de mes maux. J’ai compris que je n’étais que ténèbres, et quel besoin j’avais de votre divine lumière. Mais si le flambeau de la foi a éclairé pour moi les tristes ombres de ma nature, il m’a fait voir aussi tout ce que votre amour pour une créature ingrate vous a fait entreprendre, dans le but de la relever et de la sauver. C’est pour moi que vous avez pris naissance dans une chair mortelle ; c’est pour moi que vous accomplissez en ce moment, dans le désert, un jeûne si rigoureux ; c’est pour moi que bientôt vous donnerez votre sang sur l’arbre de la croix : tels sont les prodiges de votre bonté que vous m’ordonnez de croire. Je les crois, ô mon Dieu, avec autant de soumission que de reconnaissance. Mais je crois aussi d’une foi non moins vive que dans peu d’instants, par le plus ineffable des mystères, vous allez venir vous unir à moi dans votre sacrement. Votre parole est formelle ; malgré le cri de mon indignité, je m’abaisse devant votre souveraine raison. Il n’y a rien de commun entre le Dieu de toute sainteté et ma misère coupable ; cependant, vous dites que c’est vous-même qui venez à moi. Je tremble, mais je crois en vous, ô Vérité éternelle ! Je confesse que votre amour pour moi est infini, et que rien ne saurait l’arrêter, quand il a résolu de se communiquer à une humble et infidèle créature.

ACTE D’HUMILITÉ

Lorsque naguère je vous contemplais, ô mon Dieu ! descendant des splendeurs de votre gloire dans le chaste sein d’une fille des hommes, unissant à votre divine substance notre faible et mortelle nature, naissant enfin dans la crèche abandonnée d’une pauvre étable, de tels abaissements d’un Dieu, en même temps qu’ils touchaient mon cœur, me révélaient toute la profondeur de mon néant. Je sentais mieux quelle distance infinie sépare la créature de son Créateur, et je confessais avec bonheur ma bassesse, à la vue des miracles de votre amour. Aujourd’hui, ô mon Sauveur, ce n’est plus seulement la faiblesse de ma nature que je reconnais en moi ; le néant n’est pas coupable de n’être que le néant ; mais ce que je considère avec effroi, c’est le mal qui m’a si longtemps dominé, qui règne encore par ses suites, par les tendances qu’il m’a inspirées, par la faiblesse avec laquelle je le combats. Adam, après son péché, alla se cacher, comme pour fuir vos regards ; et vous m’appelez en ce moment, non pour prononcer contre moi une trop juste sentence, mais pour me donner la plus grande marque de votre amour, pour m’unira vous. Et vous êtes, ô mon Dieu, la sainteté même ! Je me rends à votre appel, car vous êtes mon maître, et nul ne saurait vous résister ; mais je m’humilie et m’anéantis devant votre majesté offensée, la suppliant de considérer que c’est par ses ordres seulement que j’ose approcher d’elle.

ACTE DE CONTRITION

Mais que me servirait de reconnaître, ô mon Sauveur, la grandeur et le nombre de mes fautes, si mon cœur n’était pas dans la résolution de s’en détacher pour jamais ? Vous voulez vous réconcilier avec votre ennemi, le presser contre votre cœur ; et il se contenterait de reconnaître l’honneur que vous lui faites, sans rompre avec la malheureuse cause qui lui fit encourir votre disgrâce et le mit en hostilité avec vous ! Il n’en peut être ainsi, ô mon Dieu 1 Je ne chercherai pas, comme mon premier père, à fuir inutilement l’œil de votre justice ; comme le Prodigue, je me lève et je vais vers mon Père ; comme Madeleine, j’ose entrer dans la salle du festin ; je me rends tout tremblant à l’invitation de votre amour. Mais mon cœur a renoncé sincèrement au péché ; je hais, je déteste cet ennemi de votre gloire et de mon bonheur. Désormais, je veux l’éviter et le poursuivre en moi sans ménagement. Je romps avec cette mollesse qui engourdissait ma volonté, avec cette indifférence calculée qui endormait ma conscience, avec ces habitudes dangereuses qui entraînaient mon âme loin de vous. Ne rejetez pas, ô mon Dieu, un cœur contrit et humilié.

ACTE D’AMOUR

Tel est, ô mon Sauveur, votre amour pour nous en ce monde, que, selon votre consolante promesse, vous n’êtes pas venu pour juger, mais pour sauver. Je ne m’acquitterais donc pas avec vous, en ce moment, si je n’avais à vous offrir que cette crainte si salutaire qui m’a ramené à vous, que cette confusion si légitime qui porte le pécheur à trembler en votre présence. C’est dans votre amour que vous venez me visiter. Le sacrement qui va m’unir à vous est le sacrement de votre amour. Vous l’avez dit, ô Pasteur plein de tendresse : C’est celui à qui on a remis davantage qui aime le plus son bienfaiteur. Il faut donc que mon cœur ose vous aimer, qu’il vous aime avec plénitude, que le souvenir de ses infidélités accroisse de plus en plus en lui le besoin et le sentiment de votre amour. Aidez-le, ô mon Dieu, rassurez-le ; chassez ses terreurs, et faites-vous sentir à lui. C’est parce qu’il vous a craint, qu’il s’est tourné vers vous ; s’il vous aime, il vous demeurera fidèle. Ô Marie, refuge du pécheur, aidez mon cœur à aimer celui qui est votre fils et notre frère. Saints Anges, qui vivez éternellement de cet amour qui ne s’est jamais éteint en vous, souvenez-vous qu’il m’a créé, comme vous-mêmes, pour l’aimer. Saints et Saintes, par l’amour dont il vous enivre au ciel, daignez vous souvenir de moi, et préparer mon cœur à s’unir à lui.

ACTE D’ADORATION.

Vous êtes en moi, Majesté de mon Dieu ! Vous résidez en ce moment dans le cœur d’un pécheur : c’est là votre temple, votre trône, le lieu de votre repos. Que ferai-je pour vous adorer dignement, vous qui avez daigné descendre jusque dans l’abîme de ma bassesse et de ma misère ? Les Esprits bienheureux se voilent la face devant vous ; vos Saints déposent à vos pieds leurs couronnes immortelles ; et moi, qui suis encore dans la condition de pécheur, puis-je m’anéantir assez devant vous, qui êtes infini en puissance, en sagesse, en bonté ? Cette âme, dans laquelle vous résidez en ce moment, osa se mesurer avec vous ; souvent elle eut l’audace de vous désobéir et d’enfreindre vos volontés ; et vous venez en elle, et vous y faites descendre toutes vos grandeurs ! Recevez, ô mon Dieu ! l’hommage qu’elle vous offre en cette heure où elle succombe sous le poids de l’insigne honneur que vous lui faites. Oui, mon Dieu, je vous adore, je vous reconnais pour le souverain Être, pour l’auteur et Je conservateur de toutes choses, pour mon Maître absolu ; je confesse avec bonheur ma dépendance, et j’ose vous offrir mon humble service.

ACTE DE REMERCIEMENT

Vous êtes grand, ô mon Dieu ! mais vous êtes aussi plein de bonté envers votre humble créature. Votre présence en moi n’est pas seulement un trait de cette puissance qui se glorifie de la manière qu’elle veut ; elle est un nouveau gage de votre amour pour moi. Vous venez vous unir à mon âme, la rassurer, la rémunérer, lui apporter tous les biens. Oh ! qui me donnera de sentir un tel bienfait, de vous en remercier dignement ? Je ne le puis faire, ô mon Dieu ! car, dans ma faiblesse, je suis incapable de mesurer toute l’étendue de votre amour, tout le besoin que j’avais de votre présence. Et si je viens à considérer les moyens qui sont à ma disposition pour reconnaître la faveur que vous me faites, je tombe accablé sous mon impuissance. Cependant vous voulez, ô mon Dieu, que ce cœur, tout faible qu’il est, vous rende grâces ; vous prenez plaisir à recevoir l’hommage de sa chétive reconnaissance. Agréez-le donc ; mon âme tout entière vous l’offre, en vous suppliant de lui révéler de plus en plus l’immensité de .vos dons, et de prendre pitié de son insuffisance.

ACTE D’AMOUR

Mais je ne puis m’acquitter avec vous que par l’amour, ô mon souverain bien ! Vous m’avez aimé, vous m’aimez ; il faut que je vous aime. Vous m’avez supporté, vous m’avez pardonné, vous venez de me combler d’honneur et de richesse : l’amour vous a fait accomplir tous ces prodiges, et c’est mon amour que vous demandez en retour du vôtre. La reconnaissance ne suffit pas ; vous voulez être aimé. Si je jette un regard sur le passé, ces longs jours qui s’écoulèrent loin de vous dans la désobéissance se présentent à ma pensée, et il me semble que je devrais fuir vos bontés. Mais où irai-je, ô mon Dieu, que je ne vous y porte avec moi, maintenant que vous êtes établi au centre de mon âme ? Je resterai donc ; et, comme si jamais je ne vous eusse trahi, je réunirai toutes les forces de mon cœur, pour vous dire que je vous aime, que votre divine charité a rassuré mon âme, que cette âme est à vous, qu’elle vous préfère à tout, qu’elle met désormais toute sa joie, tout son bonheur, à vous complaire, à faire vos volontés.

ACTE D’OFFRANDE

Je sais, ô mon Dieu, que ce que vous demandez de moi, ce n’est pas l’effusion passagère d’un cœur touché de vos bontés. Vous m avez aimé de toute éternité, vous m’avez gardé votre prédilection, alors même que je ne vous servais p ; s. Tant de lumières que vous m’avez données sur l’état de mon âme, tant e protection contre votre propre justice, tant de miséricorde à me pardonner, tant d’amour a vous incliner vers moi en ce moment ; toutes ces œuvres de votre droite n’avaient qu’un seul but : celui de m’attacher à vous, de m’amener à vivre enfin pour vous. Ce but, vous avez voulu l’atteindre, en me donnant aujourd’hui le précieux gage de votre amour. Vous avez dit, en parlant de ce don ineffable : De même que je vis par mon Père, ainsi celui qui mange ma chair vivra par moi. Vous êtes désormais, ô Pain vivant descendu du ciel, le principe de ma vie : elle est donc à vous, plus que jamais. Je vous la donne ; je vous dévoue mon âme, mon corps, mes facultés, mon existence tout entière. Dirigez-moi, réglez-moi : je m’abandonne à vous. Je suis aveugle, mais votre lumière me conduira ; je suis faible, mais votre force me soutiendra ; je suis inconstant, mais votre fermeté me maintiendra. Je me repose de tout sur votre miséricorde, qui ne manque jamais à ceux qui espèrent en vous.

Ô Marie ! gardez en moi le fruit de cette visite de votre divin fils. Anges de Dieu, montrez-vous jaloux de conserver intacte la demeure que votre Maître a daigné habiter. Saints et Saintes de Dieu, priez pour le pécheur auquel il a donné un tel gage de réconciliation.

 

[1] Ce volume vient achever l’explication de la Liturgie quadragésimale ; mais il offre en même temps un caractère particulier, à raison du sujet qui en fait le fond. L’Église consacre les deux dernières semaines du Carême à honorer les souffrances et la mort du Christ ; la Passion de notre divin Sauveur est donc l’objet spécial de cette partie de notre Année liturgique.

Malgré l’étendue considérable de ce volume, nous sommes loin d’avoir épuisé un fonds aussi abondant. Il nous a fallu nous borner, et faire un choix parmi tant de richesses que nous offraient les Offices de l’Église si remplis de mystères, si profonds en doctrine, si dramatiques et si touchants. Nous n’avons donc pas la prétention d’avoir réuni tout ce que l’on peut dire sur la Semaine sainte, en ce court abrégé de ses merveilles ; notre désir sera rempli si, au moyen de cet humble essai, nous avons pu contribuer à mettre nos lecteurs fidèles en état de goûter le divin mystère de la Passion, et de suivre l’Église dans la célébration qu’elle en fait durant le cours de ces deux semaines. (Préface de l’auteur)

[2] Nous ne jugeons pas à propos d’entrer ici dans les discussions purement archéologiques qui se sont élevées sur le nom de Mediana, par lequel le Dimanche de la Passion est désigné sur d’anciens monuments de la Liturgie et du Droit ecclésiastique. Note de l’auteur

[3] Epist. ad Basilidem. Canon 1

[4] Hom. 30 sur la Genèse

[5] Expositio fidei, 9 Haeres. 22.

[6] S. Jean. Chrys. Hom. 30 sur la Genèse

[7] S. Cyrile de Jérusalem.. Catech. 17

[8] Const. Apost. Liv.. 18

[9] Homil. pour la Grande Semaine, Hom. 30 sur la Genèse, Homil. 6 au peuple d’Antioche.

[10] Serm. 40, de Quadragesima 2

[11] S. Eligii Sermo x

[12] Ce privilège s’étendait même, d’après les Capitulaires, aux fêtes de Noël et de la Pentecôte.

[13] Capitular. lib. VI

[14] Jean Juvénal des Ursins, à l’année 1382

[15] Cod. lib. III, XII, de feriis. Leg. 8.

[16] Constit. Apost. lib. VII, c. 33.

[17] Dom Guéranger donne ici des prières du matin et du soir. Nous en retenons les principales avec les commentaires de notre auteur. On pourra utilement dire les prières liturgiques de Prime et de Complies qui sont les prières que l’Église nous donne pour le matin et pour le soir et dont Mgr Lefebvre recommandait la récitation dans les règles du Tiers-ordre. (Note de l’éditeur.)

[18] Dom Guéranger donne ici tout un commentaire des textes de la messe sous forme de paraphrase. Nous ne conservons que quelques considérations. (Note de l’éditeur.)

[19] Les considérations de Dom Guéranger valent également pour la communion spirituelle. Nous ne retenons que l’essentiel. (Note de l’éditeur.)