L’octave de la Fête-Dieu

L’Année liturgique
Octave du Saint Sacrement

Le vendredi dans l’octave du Saint-Sacrement

Dieu a donné satisfaction aux désirs enflammés du cœur de l’homme. La maison du festin des noces, élevée par la divine Sagesse au sommet des monts, a vu les nations affluer vers elle (Isaï. 2, 2). Hier, par tout le monde catholique ému d’un même amour, les peuples assemblés s’excitaient mutuellement aux saints transports d’une même reconnaissance : « Venez ; montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob, du Dieu fort d’Israël. » Hier le germe du Seigneur a été vu dans la magnificence et la gloire (Ibid. 4, 2) ; porté en triomphe, l’épi divin, fruit de la terre, excitait l’enthousiasme des foules qui, croissant à chaque pas, tressaillaient devant lui comme on tressaille au jour de la moisson (Ibid. 9, 3).

Moisson céleste, attente des siècles ! Épi précieux dédaigné d’Israël, et cueilli par Ruth l’étrangère au champ du vrai Booz en Bethléhem ! C’est pour ce jour du triomphe de la gentilité, de la grande assemblée des nations prédite par Isaïe, que le Seigneur tenait en réserve sur la montagne le banquet de délivrance à la victime incomparable, le festin de vendange au vin délicieux et très pur (Isaï. 25, 6). Les pauvres en ont mangé, et ils ont éclaté dans la louange ; les riches en ont mangé, et ils se sont abîmés dans l’adoration ; et toutes les familles des nations, prosternées en sa présence, ont reconnu le Christ-Roi à son divin banquet (Psalm. 21, 27-3º). C’est lui, disaient-elles ; c’est notre Dieu attendu si longtemps (Isaï. 25, 9), le désiré de notre âme au sein des nuits, pour qui dès le matin veillaient nos pensées ; c’est le Seigneur, dont les délais n’ont pu effacer en nous le souvenir. O Dieu, votre mémorial était l’aspiration de nos cœurs dans les longs sentiers de l’attente (Ibid. 26, 8, 9). Seigneur, je vous louerai, parce que vous avez accompli d’admirables prodiges. Tels étaient donc bien vos divins projets, vos pensées éternelles (Ibid. 25, 1) ! »

L’amour qui s’exprimait ainsi n’est en effet que l’écho de l’amour infini, écho affaibli, réponse de l’homme mortel aux divines avances. Le divin Esprit, qui a noué l’union merveilleuse des fils d’Adam et de la Sagesse éternelle, nous montre partout dans les saints Livres l’adorable Sagesse impatiente des délais, combattant les obstacles, et préludant en toutes manières à la rencontre fortunée du banquet nuptial.

Nous n’aurons point trop des deux premiers jours de l’Octave qui commence aujourd’hui, pour esquisser brièvement cette histoire de la préparation eucharistique. La vive lumière qu’elle jettera sur le dogme lui-même en fera sentir assez l’importance. Qu’on ne s’étonne pas d’y voir l’éternelle Sagesse remplissant ces deux jours de ses divines recherches envers notre nature. Prenant les Écritures pour guide en cette exposition, comme dans tout le reste de cet ouvrage, nous avons dû prendre aussi leur langage. Or, c’est ainsi qu’elles s’expriment avant l’Incarnation : la seconde personne de l’auguste Trinité y parait ouvertement sous ce nom de Sagesse, et à titre d’Épouse, jusqu’à ce que son union avec l’homme étant accomplie au degré le plus élevé qu’elle dût atteindre dans le Christ Jésus, elle s’efface, pour ainsi dire, devant l’Époux, et semble perdre jusqu’à son nom. On savait toutefois ne pas l’oublier, ce nom béni, dans les âges de foi vive, dans les grands siècles nourris des Écritures (Melit. Clav. ad verb. Mulier). C’est à cette noble souveraine de ses pensées que le premier empereur chrétien dédiait le trophée de sa victoire sur le paganisme et du triomphe des martyrs : totus Sapientia Dei exœstuans, nous dit Eusèbe (De vita Constant. Lib. 3, cap. 48), Constantin consacrait sous son nom à lui-même l’antique Byzance au Dieu des Martyrs (Ibid.), et dédiait à la Sagesse éternelle le monument principal de la nouvelle Rome, Sainte-Sophie, resté longtemps le plus beau temple du monde. Sachons donc, à la suite de nos pères, honorer la divine Sagesse, et reconnaître l’amour qui la presse ineffablement de s’unir à l’homme dès l’éternité.

Tel est, en effet, le secret de l’exultation mystérieuse qui la transporte aux premiers jours, alors que, le péché n’étant point encore venu rompre l’harmonie de l’œuvre du Très-Haut, le monde s’épanouit sous l’œil de Dieu dans sa fraîcheur native. Chaque manifestation de la puissance créatrice augmente son allégresse, en ajoutant une beauté nouvelle au théâtre prédestiné des divines merveilles qu’a projetées son amour. Sans relâche elle tressaille devant le Créateur, elle se joue dans l’orbe de la terre ; car elle voit s’avancer l’homme, dont le palais qui s’achève annonce la prochaine arrivée, et ses délices sont d’être avec les enfants des hommes (Prov. 8, 3°, 31).

Insondable amour, qui précède le péché, mais le prévoit néanmoins sans en être affaibli ! délices mystérieuses, attrait divin dont ne peut triompher l’amertume des noires ingratitudes de l’avenir ! La chute de l’homme aura comme conséquence de modifier profondément et cruellement, pour la divine Sagesse, les conditions de sa terrestre existence. Mais pour le bien saisir, et pénétrer mieux aussi l’incompréhensible amour qui ne s’est point rebuté de tels bouleversements, continuons de suivre aujourd’hui par la pensée les divines intentions dans l’état d’innocence. Quoique les saintes Lettres, écrites pour l’homme pécheur, aient trait surtout à l’état de chute et au grand mystère de la réhabilitation, la pensée première du Seigneur s’y fait jour, en plus d’un endroit, assez clairement pour nous permettre de rétablir sans trop de difficulté les grandes lignes du plan divin primitif.

« Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies (Prov. 8, 22) », dit la Sagesse. N’est-elle pas elle-même en effet la première des créatures (Éccli. 1, 4), non sans doute dans cette forme divine dont parle l’Apôtre, et qui la rend égale à Dieu (Philip. 2, 6), mais dans cet être humain qu’entre toutes les natures possibles elle a élu de préférence (Héb. 2, 16) pour s’unir en lui à l’être fini ? Libre choix d’un amour sans bornes et tout gratuit, plaçant l’homme dès avant tous les âges au sommet de l’œuvre divine, et constituant à notre avantage le type et la loi de la création entière. Car, nous disent les saints Livres, « le très haut et tout-puissant Créateur a créé tout d’abord dans le Saint‑Esprit l’adorable Sagesse ; et la prenant pour exemplaire, pour mesure et pour nombre, il l’a répandue sur toutes ses œuvres et sur toute chair (Éccli. 1, 8, 10). » À la plénitude des temps elle-même doit venir, comme lien commun, manifester aux mondes rassemblés dans son unité la raison de leur existence : joignant à l’hommage de sa divine personnalité l’hommage de toute créature, elle consommera dans une adoration universelle et infinie la gloire extérieure de Dieu son Père. Alors apparaîtra l’incomparable dignité de cette nature humaine élue par la divine Sagesse dès le commencement comme sa forme créée, pour être l’organe de cet hommage envers le Père dont la nature divine qu’elle tient de lui n’était point susceptible. L’éternelle Sagesse ne sera plus qu’un avec le Fils de la Vierge très pure ; l’épithalame sera chanté par toutes les voix de la terre et du ciel ; et par ce fils de l’homme devenu l’Époux, elle continuera jusqu’au dernier jour, dans l’intime de chaque âme, l’ineffable mystère de ses noces divines avec l’humanité tout entière.

Mais quel sera le moyen de l’union déifiante ? De tous les sacrements que le Christ aurait pu établir dans l’état d’innocence, il n’en est point, dit Suarez, qui présente plus de probabilités en sa faveur que l’Eucharistie. Il n’en est point en effet qui, plus désirable en soi-même, soit aussi plus indépendant du péché ; car le souvenir d’expiation, qui s’y rattache aujourd’hui comme mémorial de la Passion du Sauveur, peut en être exclu sans atteindre l’essence même du Sacrement, qui est la réelle présence du Seigneur et l’intime rapprochement par lequel il nous unit à lui (De sacram. Disp. 3 Sect. 3). Le Sacrifice, comme nous le verrons, ne suppose pas davantage l’idée du péché dans sa notion première ; or, le Sacrifice doit demander au Christ chef du monde une offrande digne de Dieu et de lui-même, quand il viendra ici‑bas pour accomplir, au nom de nous tous et du monde entier, cet acte solennel. Époux et Pontife à jamais dans la vertu de l’onction souveraine, c’est par l’Eucharistie qu’il sera tel en effet, s’assimilant l’humanité dans l’étroit embrassement des Mystères, pour l’offrir à Dieu divinisée dans l’unité de son propre corps.

Mais à l’Époux qui doit venir il faut un cortège nombreux, pour l’entourer et chanter ses louanges, au moment où se fera son entrée dans le lieu du festin nuptial ; et d’ici que la terre, suffisamment peuplée, puisse présenter au Roi-Pontife une cour digne de lui, un long temps doit s’écouler encore. Que fera cependant la divine Sagesse ? Aux jours de la création, nous avons vu les transports de son active allégresse. Mais voici que, son œuvre achevée, le Créateur s’est retiré dans le repos du septième jour. Assise à la droite du Père dans les splendeurs des Saints, attendra-t-elle maintenant inactive le moment où Celui qui l’a engendrée avant l’aurore (Psalm. 109, 3) et fiancée à l’humanité, l’enverra sur terre consommer cette alliance objet des éternels désirs de son amour ?

Le portrait que nous en tracent les saints Livres ne le donne point à supposer. Impétueuse en sa douceur, plus agile que le mouvement, plus pénétrante que tout, est la Sagesse. En elle réside l’esprit d’intelligence, ami de l’homme, que rien n’arrête, subtil, fécond en ressources, alerte, stable et calme à la fois, sûr de ses œuvres et de leur issue, parce qu’il est tout-puissant, prévoit toutes choses, et renferme en soi tous les esprits dans la force et la suavité de la lumière incréée, dont cette divine Sagesse est la splendeur très pure (Sap. 7, 22-26). Facilement elle se laisse voir à ceux qui l’aiment, et trouver par ceux qui la cherchent ; elle prévient ceux qui la désirent et se découvre à eux la première. Celui qui veille pour elle dès le matin sera vite en repos ; car elle‑même s’en va cherchant ceux qui sont dignes d’elle, se montre à eux dans le chemin pleine de grâce, et vient en toute sollicitude à leur rencontre (Ibid. 6, 13-17). Sans quitter donc le trône de gloire dont elle fait la beauté dans le sanctuaire des cieux (Ibid. 9, 4, 10), préparant de loin le jour des noces, elle influera sur l’homme en toutes manières, l’accompagnant dans ses sentiers, l’entretenant de son amour, et lui manifestant, sous des symboles précurseurs adaptés par elle à la jeunesse du monde, les merveilleux projets que garde l’avenir.

Le Seigneur Dieu, dit l’Écriture, avait planté dès le commencement un jardin délicieux, pour y placer l’homme qu’il ne devait créer que le sixième jour. Au milieu du jardin s’élevait un arbre à la signification mystérieuse ; beau entre tous, il se nommait l’arbre de vie. Un fleuve, qui se divisait en quatre canaux, arrosait ce lieu de délices (Gen. 2, 8-10) ; appelé de même le fleuve de vie, saint Jean nous le montre, en son Apocalypse, sortant du trône de Dieu et brillant comme le cristal (Apoc. 22, 1). Arbre et fleuve dont le symbole ne suppose point le péché futur : placés par Dieu avant l’homme même en ce séjour de l’innocence, ils entrent comme éléments dans la notion du plan divin primitif, ne signifiant, n’annonçant rien qui, de soi, ne se rapporte d’abord à l’état d’innocence.

Or, nous dit un ancien auteur publié sous le nom de saint Ambroise, « l’arbre de vie au milieu du Paradis, c’est le Christ au milieu de son Église (Append. Ambros. In Apocalyps. c. 2 V/. 7). » — « Le Christ était donc l’arbre de vie », dit de son côté saint Augustin, Dieu n’ayant point voulu que l’homme vécût dans le Paradis, sans avoir présents sous les yeux, en de sensibles images, les mystères de l’ordre spirituel. L’homme trouvait dans les autres arbres un aliment, en celui-ci un mystérieux symbole ; et que signifiait-il, sinon la Sagesse, dont il est dit : Elle est l’arbre de vie pour ceux qui l’embrassent (Prov. 3, 18) ? C’est à bon droit qu’on donne au Christ les noms des choses qui l’ont signifié dans les temps antérieurs (De Genes, ad Litt. Lib. 8). » Saint Hilaire témoigne, lui aussi, de cette interprétation traditionnelle, quand il dit (Tractatus in Psalm. 1, 9, 10), citant le même texte des Proverbes : « La Sagesse, qui est le Christ, est appelée l’arbre de vie, en mémoire de ce prophétique symbole annonçant la future incarnation. On connaît l’arbre à son fruit, dit de lui-même le Seigneur dans l’Évangile (s. Matth. 12, 33). Cet arbre donc est vivant, et non seulement vivant, mais doué de raison, comme donnant son fruit quand il lui plaît : car il le donnera en son temps, d’après le Psaume (Psalm. 1, 3). Et dans quel temps ? En celui dont parle l’Apôtre, où doit nous être manifesté le mystère de la divine volonté, selon le bon plaisir de sa grâce établie dans le Christ, pour être dispensée à la plénitude des temps (Éph. 1, 9, 10). Alors donc il nous donnera son fruit. »

Mais quel sera le fruit de cet arbre, dont les feuilles, qui ne tombent jamais (Psalm. 1, 3), sont la santé des nations (Apoc. 22, 2 ; s. Matth. 24, 35), sinon la divine Sagesse elle-même en sa substance ? Aliment des Anges en sa forme divine, elle sera celui de l’homme en sa double nature, afin que, par la chair arrivant à l’âme, elle la remplisse de sa divinité : ainsi chantait la Bienheureuse Julienne en son Office.

La divine Sagesse avait donc prévenu l’homme au Paradis ; il n’était point encore, que, dans la hâte de son amour, elle s’y était fixée, pour l’attendre, en cet arbre de vie qu’elle-même avait planté de concert avec le Très-Haut, comme l’inspiratrice de ses ouvrages (Sap. 8, 4.). « Tel qu’un pommier fécond entre les arbres stériles des forêts, dit l’Épouse du Cantique, tel mon Bien-Aimé entre les fils des hommes ; sous l’ombre de celui que j’avais désiré je me suis assise, et son fruit est doux à ma bouche (Cant. 2, 3). » Fruit délicieux de l’arbre de vie, qui figurait l’Eucharistie !

Mais c’est du pain que la divine Sagesse nous conviait hier à manger en sa maison, et non son fruit dans le jardin. D’où vient en la réalité cette transformation qui ne répond plus à la figure ? Soudaine révolution, lamentable point de départ de l’histoire humaine ! L’homme a goûté dans son orgueil un fruit mauvais, fruit défendu, qui l’a perdu par la désobéissance ; il a été chassé du séjour de délices ; un chérubin à l’épée flamboyante garde le chemin de l’arbre de vie. Au lieu des fruits du Paradis, l’homme aura désormais le pain pour nourriture, le pain qui coûte le travail et la sueur, le pain qui suppose le broiement par la meule, le passage par le feu, des éléments qui le composent. Telle est la sentence portée par un Dieu justement irrité (Gen. 3, 19). Mais, hélas ! cette trop juste sentence ira plus loin que le coupable ; par delà l’homme, elle va frapper la divine Sagesse elle-même qui s’est donnée à l’homme pour nourriture et pour compagne. Car, dans l’immensité de son amour, elle ne méprisera point cette nature tombée ; elle l’embrassera, pour la sauver, jusque dans les conséquences de la chute, se faisant avec l’homme passible et mortelle. Les ombrages de l’Éden ne verront point cette alliance pour les fêtes de laquelle ils gardaient jalousement leurs gazons embaumés, leurs fruits si beaux à voir, destinés à être l’aliment savoureux (Gen. 2, 9) d’une jeunesse éternelle. Pour arriver jusqu’à l’homme, l’éternelle Sagesse devra se frayer un passage à travers les ronces et les buissons de sa nouvelle demeure. Une maison, bâtie (Prov. 9, 1) péniblement contre les intempéries de la terre d’exil, abritera le festin des noces ; et l’aliment de ce festin ne sera plus le fruit spontané de l’arbre de vie, mais le divin froment, broyé par la souffrance, et rôti sur l’autel de la croix.

1. Autres liturgies

Le Sacrifice du Christ est le point culminant de l’histoire, comme il est le centre auquel toute création vient aboutir. La raison en est que Dieu poursuit dans la création et le gouvernement du monde sa propre gloire comme fin dernière, et que le Sacrifice du Verbe incarné rend seul à Dieu la gloire infinie qui répond à sa grandeur. Les chrétiens du premier âge le comprenaient ainsi ; et c’est la pensée qui inspire la belle Préface de la Liturgie donnée sous le nom de saint Jacques au Livre 8ème des Constitutions apostoliques. Nous voudrions pouvoir citer cette Liturgie dans son entier ; nous en rapporterons du moins les principaux traits pendant cette Octave.

Constitutio Jacobi

Il est vraiment juste et digne de vous louer tout d’abord, vrai Dieu d’où découle toute paternité au ciel et sur la terre, seul sans principe, auteur de tout bien. Vous êtes le premier par nature, la loi de l’être, au-dessus du nombre.

Vous avez amené toutes choses du néant à l’existence par votre Fils unique. Vous l’avez engendré, lui, avant tous les siècles, sans intermédiaire, Dieu Verbe, Sagesse vivante, premier-né de toute créature, Ange de votre grand conseil, Pontife, roi et seigneur de toute nature intellectuelle ou sensible. Car c’est par lui, Dieu éternel, que vous avez créé toutes choses, et par lui que vous les honorez de votre providence : à lui par vous elles doivent d’être, à lui aussi, d’être bonnes.

Dieu Père de votre Fils unique, par lui avant toutes choses vous avez fait les Chérubins et les Séraphins, les Dominations, Vertus et Puissances, les Principautés et les Trônes, les Archanges et les Anges.

Et ensuite par lui vous avez fait ce monde visible et tout ce qu’il renferme. Car c’est vous qui avez étendu les cieux comme une tente, établi la terre sur le vide par votre seule volonté. Vous avez fait la nuit et le jour, placé au ciel le soleil pour commander aux jours, la lune pour commander aux nuits, le chœur brillant des étoiles pour chanter vos magnificences. Séparant de la terre ferme l’Océan immense, vous avez rempli les eaux d’habitants de toute taille, et multiplié sur la terre les animaux domestiques et sauvages ; vous l’avez couronnée de plantes, décorée de fleurs, enrichie de semences.

Vous n’avez pas seulement créé le monde par votre Christ ; mais dans ce monde vous avez placé l’homme ornement du monde. Vous avez dit à votre Sagesse : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance ; et qu’ils commandent aux poissons de la mer, et aux oiseaux du ciel. » Vous l’avez donc composé d’une âme immortelle et d’un corps pouvant se dissoudre ; vous lui avez donné dans son âme la raison et le discernement du juste et de l’injuste, dans son corps les cinq sens et le mouvement.

Dieu tout-puissant, vous aviez planté dans Éden à l’Orient, par votre Christ, un paradis orné de toutes sortes de plantes excellentes, et vous aviez conduit l’homme en ce lieu comme dans une somptueuse demeure. Cet homme, en le créant, vous aviez greffé naturellement dans son cœur la loi morale et les germes de la divine connaissance. En l’introduisant dans le jardin de délices, vous lui accordiez de goûter de toutes choses, à la réserve d’une seule, interdite comme gage de meilleures espérances : s’il était fidèle, l’immortalité serait sa récompense.

Mais lorsque, négligeant le précepte et circonvenu par la ruse du serpent et le conseil de la femme, il goûta le fruit défendu, vous le chassâtes justement du paradis ; et cependant votre bonté ne l’abandonna point sans secours dans sa chute profonde. Vous qui lui aviez soumis la création, vous lui accordâtes de se procurer sa nourriture au prix de fatigues et de sueurs bénies par vous, qui donnez à toutes choses commencement, croissance et maturité. Vous l’appelez enfin du court sommeil de la mort à une nouvelle naissance, lui promettant par serment la résurrection et la vie.

On nous saura gré de donner ici quelques-unes des Antiennes appelées dans l’Église de Milan Transitorium. Elles répondent à notre Antienne de Communion, et celles qui suivent sont empruntées au temps où nous sommes.

Transitorium

Votre Corps est rompu, ô Christ ; votre Calice est béni. Que votre Sang soit toujours pour nous la source de la vie et le salut des âmes, ô notre Dieu ! Alleluia.

Les Anges ont entouré l’Autel ; le Christ distribue le Pain des Saints et le Calice de vie pour la rémission des péchés.

Celui qui aura mangé mon Corps et bu mon Sang, celui-là demeure en moi, et moi en lui, dit le Seigneur.

Les Anges sont debout au côté de l’Autel ; les Prêtres consacrent le Corps et le Sang du Christ au milieu des psaumes, et ils disent : Gloire à Dieu dans les hauteurs !

Nous avons reçu le Corps du Christ, et nous avons bu son Sang ; nous ne craindrons nul mal ; car le Seigneur est avec nous.

Par la grâce de Dieu prenons les dons que le Christ nous offre, non pour le jugement, mais pour le salut de nos âmes.

Nous terminerons cette journée par la série des Hymnes composées sous la direction de la Bienheureuse Julienne, pour chacune des petites Heures de l’Office qui précéda celui de saint Thomas. C’était la coutume de l’Église de Liège d’avoir ainsi, à ces Heures, des Hymnes variables selon le Temps et les Fêtes.

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Le samedi dans l’octave du Saint-Sacrement

L’homme a vu s’ouvrir devant lui les horizons désolés de la terre d’exil. L’arbre de vie n’est plus qu’un douloureux souvenir ; fixé au sol fortuné qui l’a vu naître, il n’a point suivi l’homme pécheur dans sa migration vers la vallée des larmes. Il reste au Paradis ; loin du séjour de la souffrance et du regard des hommes mortels, il demeure comme le témoin des premières intentions divines, toutes de paix, d’innocence et d’amour.

Nous le retrouverons plus tard : il doit faire l’ornement de la terre nouvelle où le Seigneur introduira ses élus, au jour de la grande Pâque et du rétablissement de toutes choses (Apoc. 22, 2). Jour heureux auquel, dit l’Apôtre, aspire toute créature maintenant gémissante et soumise, pour une faute qui n’est point la sienne, à l’inconstance de changements sans fin ! Celui qui, contre le gré de la création, l’a soumise à cette servitude de corruption, lui conserve l’espoir qu’alors délivrée, elle-même en sa mesure participera de la glorieuse liberté des enfants de Dieu (Rom 8, 19-22). Car la gloire du nouveau Paradis sera plus grande que celle du premier. Ce n’est plus en effet sous l’ombre vide des symboles, ou dans un rapprochement fugitif, que doit s’y opérer l’union déifiante ; mais la Sagesse s’y donnera substantiellement et sans voile à l’humanité dans un embrassement éternel.

C’est dans le temps toutefois, et sur la terre, que doit se contracter cette union dont la jouissance parfaite et stable est pour l’éternité. Car telle est l’économie du plan divin, qu’en toutes choses la vie future a ses racines dans la vie présente, et n’est que la révélation dans la lumière de gloire des ineffables réalités constituées ici-bas par la grâce. Quelles seront donc, après la chute, les conditions de l’alliance dont l’éternelle Sagesse ne s’est point départie ?

O profondeur des trésors de la Sagesse de Dieu (Ibid. 11, 33) ! Fort comme la mort est son amour (Cant. 8, 6) ; mais non moins sublimes apparaîtront, à la suite du péché, les délicatesses infinies de cet amour même. Loin d’elle la mésalliance ! loin d’elle tout compromis avec la souillure d’une race coupable ! La miséricorde infinie suffisait à pardonner l’offense au seul désaveu du pécheur : en sa noblesse et dignité d’Épouse, elle ne veut point, pour l’homme, de ce pardon qui eût dissimulé sous le couvert de l’oubli divin sa faute inexpiée. Au défaut de son insuffisance, elle prétend solder elle même intégralement la dette du coupable, et le réhabiliter dans la justice, avant de l’épouser dans l’amour : « Je t’épouserai dans la justice et le jugement (Osé. 2, 19) », dit Dieu à l’homme tombé, par le prophète Osée.

Et il ajoute : « Je t’épouserai dans la foi (Ibid. 20). » Car de même que l’entrée de la divine Sagesse en ce monde, qu’elle vient sauver de l’orgueil par l’humilité, sera sans gloire et sans apparence extérieure ; ainsi l’union divine s’opérera-t-elle dans le mystère des espèces sacrées du banquet nuptial, qui ne présenteront aux yeux que le pain et le vin des tables communes. Mais la foi percera le voile ; et l’ineffable dignité des fils des hommes, manifestée dans ce festin des cieux, rejaillira sur la création entière.

Sous l’impression de l’attente universelle des créatures implorant, à leur manière, cette déclaration merveilleuse des fils de Dieu (Rom. 8, 19) qu’emporte de soi l’alliance avec la Sagesse du Père, le prophète continue dans un style plein d’enthousiasme : « En ce jour-là, dit le Seigneur, j’exaucerai les cieux, et ils exauceront la terre ; et la terre exaucera le froment, le vin et l’huile ; et ceux-ci exauceront Jezrahel, la race de Dieu (Osé. 2, 21-22) », lui donnant avec le froment et le vin la matière des Mystères, et par l’huile, le sacerdoce qui doit les transformer en la dot de l’alliance dans l’acte même du Sacrifice. Car c’est par le Sacrifice, et dans le sang, que doit se consommer cette alliance de justice et d’amour.

L’Écriture rapporte que Moïse traversant un jour le désert, chargé d’une transgression légale, fut assailli par l’Ange du Seigneur qui l’eût exterminé, si Séphora, l’épouse du chef futur d’Israël, n’eût conjuré la vengeance divine par la circoncision violente et précipitée de son fils Éliézer ; et, teignant de ce sang du fruit de ses entrailles les pieds du coupable, elle s’écriait : « Vous m’êtes un époux de sang (Exod. 4, 24-26) ! » Ainsi, et bien mieux, peut s’écrier à l’humanité la divine Sagesse ; car elle ne sauvera l’homme, et n’arrivera jusqu’à lui, que dans le sang de ce fils de l’homme qui est elle-même.

Mais loin de l’ébranler, il semble que cette perspective, qui mettra son amour en plus vive lumière, ait encore augmenté son ardeur. « Je dois être baptisé d’un baptême, dira l’Homme-Dieu plus tard, et quelle est la violence de mon désir jusqu’à ce qu’il soit accompli (s. Luc 12, 5o) ! » Mais dès maintenant, et depuis que l’expiation est apparue comme la voie royale qui peut lui rendre l’humanité redevenue digne d’elle par l’effusion d’un sang divin sous le pressoir, la Sagesse n’a plus d’autre pensée. Aussi trompera-t-elle d’ici là son impatience, en préludant par mille essais figuratifs à l’immolation du Calvaire, et au banquet de la grande victime devenu le festin des noces.

Son jardin, le lieu de délices, n’est plus pour elle le Paradis, mais cette terre aride où plus que jamais l’homme a besoin de son amour. O Chérubin, sentinelle vigilante, inexorable au pécheur, protégez l’arbre de vie contre les retours de son désespoir : l’épée terrible, qui s’échappe de vos mains en jets de flamme, n’arrêtera point au Paradis l’adorable Sagesse. Elle rejoindra le genre humain dans son exil. Entendons-la, au livre de l’Ecclésiastique, chanter sa fuite miséricordieuse et célébrer ses expédients divins. Si elle était l’arbre, elle est de même le fleuve de vie. « Or, dit-elle, comme un filet d’eau, comme l’écoulement d’un grand fleuve, ruisseau sans apparence, je suis sortie du Paradis. J’ai dit : J’arroserai les plantes de mon jardin, j’enivrerai de fécondité ma prairie. Et voici que mon ruisseau a élargi ses rives, et, devenu fleuve, il ressemble à une mer. Dès le point du jour, j’illumine tout de ma doctrine, et je la ferai retentir jusque dans le lointain des siècles. Je descendrai dans tous les abîmes, je visiterai tous ceux qui dorment, j’éclairerai tous ceux qui espèrent dans le Seigneur (Eccli. 24, 41-45). »

Cette vive lumière qui, dès le point du jour, illumine tout de la divine Sagesse, est l’enseignement varié des prophéties ou figures divinement ordonnées dans la série des siècles, et projetant jusqu’au point de départ du genre humain l’ombre imposante du Messie. Par ce multiple enseignement, la Sagesse se fait jour au milieu des nations chez les âmes saintes (Sap. 7, 27), réveille l’homme endormi dans le découragement (Psalm. 118, 28), nourrit l’espérance en son cœur et tient ses regards tournés vers l’avenir.

Les sacrifices sanglants, établis au seuil de l’Éden comme expression rituelle de la religion du premier âge, poursuivront l’humanité de cette divine lumière jusque dans les abîmes où l’entraînera plus tard l’égarement du polythéisme. Grâce à eux, si le fleuve des traditions primitives, traversant le temps et l’espace, doit se charger de nombreux éléments étrangers et rouler bien des scories, on le verra néanmoins porter fidèlement jusqu’aux pieds du Christ lui-même les désirs et l’attente non interrompue des nations (Gen. 49, 10 ; Agg. 2, 8). Lors même en effet que le serpent usurpateur aura détourné vers ses autels impurs la fumée de ces sacrifices qui n’étaient dus qu’au seul vrai Dieu, il ne se peut que cette expiation figurative des fautes de l’homme par le sang d’une victime innocente et pure, substituée au coupable, ne réveille plus d’une fois, dans l’âme la plus distraite, quelque notion du Médiateur à venir. L’antique ennemi verra donc le culte des divinités de son invention prolonger lui-même en tous lieux, sur ce point important, les échos de la foi des patriarches. Représailles merveilleuses, et dignes en tout de l’éternelle Sagesse : comme au désert (Num. 21, 6-9), la vue même du serpent, devenu pour le fils de Jessé le signe des peuples (Isaï. 11, 10), aura guéri ceux qui s’étaient tournés vers lui de sa propre morsure ! Car chez les cœurs droits de la gentilité, la Sagesse achèvera dans l’amour l’œuvre de salut commencée par la puissance de ses divins rayons pénétrant ainsi jusqu’au sein de la nuit profonde. O racine de Jessé, racine de la Sagesse du Très‑Haut, qui vous connaît ? qui pénétra jamais les artifices de votre amour (Eccli. 1, 6) ? Vraiment l’emportez-vous sur la lumière ; car elle cède à la nuit, mais de vous ne triomphe point la noirceur du mal (Sap. 7, 29, 3°).

Impuissants à produire la grâce et le démontrant assez par leur multiplicité même (Héb. 10, 1-4.), les sacrifices sanglants auront donc pour but de conserver dans l’humanité la conscience de la chute et l’attente du Sauveur, maintenant ainsi, dans l’esprit de tous, la base des actes surnaturels nécessaires à la justification et au salut. Mais les sublimes retouches apportées au plan divin depuis la chute ne seront point seules représentées dans ce rite important ; l’union de Dieu et de sa créature, objet primitif et toujours principal des intentions du Créateur, l’union de l’homme et de la divine Sagesse au banquet dressé par elle-même, y trouvera son expression figurative dans le partage de la victime entre Dieu et l’homme, entre la divinité apaisée par l’effusion du sang et l’humanité réhabilitée, nourrie de cette chair innocente devenue pour elle désormais l’aliment d’une vie nouvelle et divine. Telle sera chez toutes les nations la règle générale des sacrifices, que dans le temps où montera vers le ciel par le feu la part divine, un repas commun, vrai signe de communion entre le Ciel et la Terre, devra ne faire plus qu’un des assistants eux‑mêmes dans la consommation des restes de l’hostie.

Admirable harmonie ! Prophétie vivante, redite à tous les échos par les mille voix des victimes égorgées chaque jour en tous lieux ! En elles, l’Agneau divin qu’elles annoncent est immolé dès l’origine du monde (Apoc. 13, 8) : appliqué par l’espérance et la foi, son sang déjà coule à flots sur les âmes, emportant les péchés des générations successives ; et, tenue en éveil par les prescriptions inspirées de son rituel mystérieux, l’humanité se prépare dès lors au banquet des noces de l’Agneau (Ibid. 19, 7-9).

Que la divine Sagesse exalte son triomphe ! Elle a fait naître au ciel une lumière qui ne s’éteint pas, enveloppé comme une nuée la terre entière ; elle a fait seule le tour des cieux, pénétré jusqu’au fond de l’abîme, traversé les mers, parcouru le monde en souveraine ; sur tout peuple, sur toute nation elle a eu l’empire, foulant de ses pieds doucement victorieux les cœurs des puissants et des humbles (Eccli. 24, 6-11).

Cependant les temps d’exil ont avancé dans leur cours ; la longue série des siècles d’attente est plus qu’à moitié parcourue. Moins éloignée désormais, la consommation de l’alliance va devenir chez plusieurs l’objet d’aspirations plus ardentes ; et, comme se recueillant elle-même, l’adorable Sagesse ambitionne le repos d’une préparation plus intime au grand œuvre qu’elle doit accomplir. Où s’arrêteront ses pas ? Le Créateur de toutes choses lui a fait entendre sa voix toujours obéie ; le Père très-haut, qui la destine à ses élus dès le commencement, a fixé sa tente ; il lui a dit : « Habite en Jacob, et qu’Israël soit ton héritage. » Ainsi prend-elle pied en Sion, pour se reposer dans la cité sainte et régner en Jérusalem (Ibid. 2-15) : Jérusalem, ville de paix, théâtre prédestiné des merveilles de l’avenir, où déjà la douceur du fils de la promesse portant sur ses épaules le bois de l’immolation, et remplacé par le bélier mystérieux sous le glaive paternel, avait marqué la montagne du vrai Sacrifice ; cité bénie, qui, dans le même temps, avait pour chef le roi-pontife semblable au Fils de Dieu (Héb. 7, 3), Melchisédech offrant le pain et le vin de la future alliance, et révélant au Père des croyants, dont les regards inspirés plongeaient dans l’avenir, le grand jour du Christ son fils (s. Jean 8, 56) !

C’est là qu’au moment où les foules égarées n’adressent plus qu’aux faux dieux l’hommage de leurs sacrifices, la divine Sagesse se retire avec le peuple qui porte en ses veines le sang rédempteur. En lui du moins veut-elle maintenir les droits du Père, et garder toujours pure la lumière de l’espérance des nations. Par mille prodiges elle l’arrache au joug égyptien (Sap. 10, 15). Le festin de l’agneau pascal, égorgé le jour même où plus tard aura lieu la vraie Cène du Seigneur et l’immolation de l’Agneau divin, donne le signal de la délivrance et de la marche à travers les flots vers la montagne où se conclut, dans le sang des victimes, le pacte d’union qui fait de la maison de Jacob l’épouse de Dieu (Ézech. 16 ; Osé. 2, etc.), la nation sainte et sacerdotale (Exod. 19, 6). Figure en toutes choses du vrai peuple élu traversant le désert du monde, Israël s’abreuve aux eaux divinement sorties de la pierre qui est le Christ (1 Cor. 10, 4, 11) ; un pain tombé chaque jour des cieux soutient ses forces dans la fatigue de la route et des combats, et cette nourriture des Anges s’adapte à tous les besoins, se prête à tous les goûts (Sap. 16, 20‑29). Dieu même habite avec lui sous la tente ; et sur l’unique autel élevé devant ce tabernacle qui rappelle l’exemplaire montré sur la montagne (Exod. 26, 3o), une famille choisie doit seule offrir, sous la direction du pontife suprême, les différents sacrifices légaux redisant en un multiple langage les circonstances variées de l’unique Sacrifice signifié par eux tous.

De cet autel, où brûle un feu qui ne s’éteint pas, monte sans interruption vers le ciel la fumée de la chair et du sang des victimes égorgées. Elles implorent la venue de l’Hostie salutaire qui doit mettre fin à ces hécatombes ; tandis que les offrandes de farine et de vin, nécessaire accompagnement de l’holocauste et de l’hostie pacifique, annoncent l’auguste Mémorial qui doit de même prolonger et parfaire le divin sacrifice de la Croix dans une application non sanglante. Rapprochement mystérieux : il est dès lors un sacrifice qui ne s’appelle pas autrement que de ce nom de mémorial, et c’est l’oblation isolée de la farine et des gâteaux ou pains de froment sans levain (Lévit. 2, 2, 9). Les douze pains de proposition toujours présents à l’intérieur du voile, comme chose sainte entre toutes, monument perpétuel de sacrifice et d’alliance (Lévit. 24, 7-9), expriment aussi déjà non moins clairement la future présence eucharistique, maintenue dans l’Église sous les espèces sacrées, en dehors de la célébration des Mystères.

De même qu’il n’y a qu’un autel en Jacob, pour ramener dans l’unité la pensée vers Celui qui doit être à la fois la victime et l’autel : ainsi n’y a-t-il qu’un seul lieu, le tabernacle et ses abords, et plus tard le temple et la ville sainte, où il soit permis de célébrer ces banquets sacrés de communion qui, chez tous les peuples, terminent le sacrifice dont ils font partie. « Vous n’offrirez point vos victimes indifféremment en tous lieux », dit Moïse à son peuple une dernière fois rassemblé sous ses yeux dans les plaines du Jourdain ; mais toutes vos offrandes en victimes, prémices, dîmes et oblations volontaires, seront apportées au lieu que le Seigneur aura choisi pour y manifester sa gloire. C’est là que vous célébrerez le sacré banquet, en présence du Seigneur votre Dieu, vous, vos fils et vos filles, vos serviteurs et vos servantes, et les lévites qui habitent vos cités ; et vous serez dans la joie, et vous recueillerez les fruits des bénédictions du Seigneur votre Dieu (Deut. 12, 7, 11-13). »

La prospérité matérielle promise au peuple juif comme récompense de sa fidélité à garder les prescriptions figuratives de la loi du Sinaï, n’était elle-même que la figure des bénédictions divines qui devaient transformer l’âme, et la préparer à l’avènement de la divine Sagesse en la chair. Mais Israël a peine à s’élever au dessus des sens. Il s’offre comme une proie facile à tous les scandales des nations ; si, maté par la verge, il comprend enfin que l’unique salut est pour lui dans sa loi, c’est pour s’y enfermer comme en désespéré dans la lettre même des préceptes rituels, et n’y plus voir le sens principal qui est celui de l’avenir et du monde des âmes.

Que de fois cependant Dieu l’avertit par ses prophètes, et cherche à le ramener à l’esprit de l’institution première ! Il se répand, dans les Psaumes, en remontrances où la douceur du père absorbe encore ineffablement l’amertume de la plainte : « Écoute, ô mon peuple, et je te parlerai ; Israël, je t’instruirai de ma vraie pensée. Moi, ton Dieu, je ne te reprendrai point sur tes sacrifices, tes holocaustes sont toujours sous mes yeux. Mais je n’ai besoin ni des veaux de ta maison, ni des boucs de tes troupeaux : toutes les bêtes de la forêt sont miennes, miens aussi les animaux des montagnes et les bœufs des prairies. Si j’ai faim, je ne te le dirai point, car l’univers est à moi et tout ce qu’il renferme ; mais mangerai-je donc la chair des taureaux, boirai-je le sang des boucs ? Élève-toi jusqu’au sacrifice de louange : c’est dans cette voie que je te montrerai le Christ salut de Dieu (Psalm. 49, 7-14, 23). »

Mais plus tard, devant cette race à la tête dure, aux oreilles et au cœur incirconcis (Act. 7, 51), s’enfonçant toujours dans le formalisme étroit ou réside pour elle toute vertu, Dieu ne sait plus dissimuler le dégoût suprême que lui inspirent ces immolations auxquelles ne se rattache plus le sens prophétique, qui seul les relevait à ses yeux : « Qu’ai-je besoin de toutes vos victimes ! s’écrie-t-il par Isaïe. Elles me sont à nausée ; les holocaustes de vos béliers, la graisse de vos troupeaux, le sang des veaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus. Qui vous a priés jamais d’en souiller mes parvis ? Ne m’offrez plus à l’avenir ces vains sacrifices : votre encens m’est en abomination (Isaï. 1, 11-13). »

Inutiles avertissements : l’orgueil croît, dans le Juif charnel, en proportion de l’étroitesse du cœur et des pensées. Il ne rêve plus qu’un Messie conquérant ; et ce Messie dont ses victimes lui prédisent sans cesse les divins caractères, il le reniera, parce qu’il leur sera trop semblable en effet dans la souffrance et la douceur.

Se tournant donc vers les nations qui, moins privilégiées qu’Israël, ont cependant conservé l’attente du Sauveur et le reconnaîtront avec amour, le dernier des Prophètes, Malachie, proclame au nom du ciel l’abrogation définitive de ce culte incompris, et son remplacement par le divin Mémorial qui, le même en tous lieux, réunira tous les peuples dans la puissante participation du grand Sacrifice. « Ma volonté n’est plus en vous, dit le Seigneur des armées ; je ne recevrai point vos présents. Car du lever du soleil à son couchant, mon Nom est grand chez les nations, et en tout lieu s’offre à mon Nom le sacrifice d’une oblation pure (Malach. 1, 10-11). »

Les temps sont accomplis. Maintenant donc, ô nations, bénissez le Seigneur (Psalm. 65, 8.). Trop longtemps, la vie n’a été pour vous que le songe creux d’une vision nocturne. Vous aviez faim du fruit de vie ; vous aviez soif de l’eau jaillissante. Mais comme l’affamé qui rêve, en dormant, d’un festin copieux, et n’arrive point à satisfaire la faim qui le dévore ; comme l’homme altéré qui boit en songe, et retrouve au réveil sa soif brûlante et le vide de son âme : ainsi étaient vos multitudes égarées (Isaï. 31, 7, 8). Mais voici que l’étendard de Jessé paraît enfin sur la montagne, et vient rallier les peuples. Gentils, étrangers autrefois, repaissez-vous en vos déserts devenus fertiles (Ibid. 5, 17). L’eau du rocher déborde en vos terres arides. La gloire du Liban, la beauté du Carmel et de Saron couronnent vos montagnes et décorent vos plaines désolées ; la solitude tressaille et fleurit comme le lis, elle pousse et germe de toutes parts (Ibid. 35, 1-7). La pluie ne manquera plus à vos semences ; délicieux va devenir le pain fourni par vos moissons (Ibid. 30, 23). Le laboureur en effet labourera-t-il toujours ? Ne doit-il pas semer enfin ? Travaillera-t-il sans cesse à fendre et à sarcler sa terre ? Non sans doute ; et le temps en est venu : lorsqu’elle est aplanie et broyée, il y jette la semence et distribue le froment dans les sillons. Or, c’est ici la conduite du Seigneur Dieu des armées sur les nations : conduite merveilleuse, exaltant à la fois et la stabilité de ses divins conseils, et l’infinie magnificence de ses justices (Isaï. 28, 24-29).

Non ; l’éternelle Sagesse n’avait point abandonné ses ineffables projets d’amour. Elle marchait avec le genre humain dans l’épreuve. Mais elle se devait à elle-même d’éprouver en effet l’homme coupable, de lui faire sentir, avant de l’en relever, la profondeur de sa chute. C’est pour cela qu’elle laisse fondre sur lui la nuit, la frayeur et l’angoisse ; elle-même l’exerce dans la souffrance, jusqu’à ce que, l’ayant amené à sonder l’abîme effrayant de sa misère native, elle puisse se confier derechef à son âme humiliée. Alors elle le redresse par le repentir, l’affermit dans l’espérance, et, revenant à lui toute joyeuse, lui découvre à nouveau sa ravissante beauté et entasse en lui les trésors de son amour (Éccli. 4, 18-21).

En ce jour du samedi, saluons Marie devenue pour les nations le Siège de la Sagesse. C’est en son sein qu’a lieu la bénie rencontre, objet de l’attente des siècles. Son sang très pur a fourni la substance de ce corps sans tache, dans la splendeur duquel le plus beau des fils des hommes conclut l’indissoluble alliance de notre nature avec la Sagesse éternelle ; et son âme ravie contemple l’ineffable mystère des noces divines accomplies dans ses chastes entrailles. Marie, jardin fermé, où, plus délicieusement qu’aux premiers jours dans l’orbe des cieux, la Sagesse se joue dans la lumière et l’amour ; lit fleuri du Cantique (Cant. 1, 15), embaumé par l’Esprit des parfums les plus suaves ; tabernacle auguste de la Vierge-Mère, plus saint mille fois que celui de Moïse ! C’est là, sous le voile immaculé de cette chair virginale, que, par l’ineffable embrassement des deux natures en l’unité du Fils unique, l’Esprit-Saint verse à flots l’onction qui fait à la fois l’Époux et le Pontife à jamais selon l’Ordre de Melchisédech.

Que l’homme donc respire enfin : déjà le pain du ciel, le pain de l’alliance, est descendu en terre ; et si neuf mois nous séparent encore de la nuit fortunée qui doit le produire aux yeux de tous en Bethléhem, déjà le Pontife est à l’œuvre en son temple saint. « Vous n’avez point voulu des victimes et des oblations, dit-il au Père ; mais vous m’avez formé un corps. Les holocaustes et les sacrifices pour le péché n’ont point su vous plaire. Alors j’ai dit : Voici que je viens, selon qu’il est écrit de moi en tête du Livre, pour faire, ô Dieu, votre volonté (Héb. 10, 5-7). »

1. Autres liturgies

Continuons de citer, en abrégeant, la Préface grandiose qui nous est fournie par la Liturgie du Livre 8ème des Constitutions apostoliques.

Constitutio Jcobi

Et non seulement, ô Dieu, vous avez usé de miséricorde envers l’homme tombé, après l’avoir châtié dans votre justice ; mais ainsi encore, des fils sans nombre qu’il dut à votre bénédiction fécondante, vous avez glorifié les fidèles et puni les révoltés, recevant le sacrifice d’Abel innocent, rejetant les dons de Caïn l’impie fratricide.

Car vous êtes l’ouvrier du genre humain, le principe de la vie, la source des biens, l’auteur des lois, récompensant les soumis, terrible aux transgresseurs. Contre la multitude des impies vous lançâtes le déluge sur le monde, sauvant dans l’arche Noé le juste et huit âmes vivantes : fin du passé, point de départ de l’avenir. Embrassant du feu terrible les cinq villes coupables, vous délivrâtes de l’incendie Loth innocent.

C’est vous qui, délivrant Abraham de l’erreur de ses pères, l’avez fait héritier du monde et lui avez montré votre Christ. Vous avez désigné Melchisédech comme pontife du culte divin. Vous avez fait d’Isaac le fils de la promesse. Vous avez conduit Jacob en Égypte.

Vous souvenant, Seigneur, des promesses faites à leurs pères, vous n’avez point abandonné les Hébreux sous le joug égyptien. Et lorsque les hommes, corrompant la loi naturelle, regardaient la création comme le produit du hasard, ou l’honoraient plus qu’il ne convient, vous n’avez point permis qu’ils fussent entraînés par l’erreur ; mais, leur envoyant votre serviteur Moïse, vous avez donné par lui la loi écrite en aide à celle de nature ; vous avez montré que les créatures étaient votre ouvrage, et convaincu le polythéisme d’erreur.

Vous avez décoré de la dignité sacerdotale Aaron et ses descendants. Vous châtiiez les Hébreux coupables, et receviez leur repentir. Vous tiriez par dix plaies vengeance de l’Égypte ; vous divisiez la mer pour le passage des Israélites et engloutissiez les Égyptiens sous les flots. Vous adoucissiez par le bois l’eau amère, et faisiez couler l’eau du rocher ; vous faisiez pleuvoir du ciel la manne, et leur ameniez par les airs des cailles pour nourriture ; vous les éclairiez la nuit par une colonne de feu, et les protégiez durant le jour contre la chaleur sous une colonne de nuée. Par Josué, qu’ils reçurent de vous pour chef, vous avez détruit sept nations, divisé le Jourdain, desséché les fleuves impétueux et renversé sans machines de guerre les remparts des cités.

Pour toutes ces choses gloire à vous, Seigneur tout-puissant.

Vous êtes adoré par les innombrables légions des Anges, des Archanges, des Trônes, des Dominations, des Principautés, des Puissances, des Vertus ; les Chérubins aussi vous adorent ; de même les Séraphins aux six ailes, de deux voilant leurs pieds, de deux voilant leurs têtes, et volant des deux autres. Sans cesse, avec les milliers nombreux des Archanges et les myriades sans fin des Anges, ils disent et proclament d’une voix éclatante et qui ne s’arrête jamais :

Saint, Saint, Saint le Seigneur des armées : les cieux et la terre sont remplis de sa gloire : béni soit-il dans les siècles ! Amen.

Empruntons comme hier au Missel ambrosien quelques-unes de ses Antiennes de Communion au Temps après la Pentecôte. La première est celle-là même de la fête du Corps du Seigneur.

Transitorium

Nous vous louons, Seigneur, Tout-puissant, qui êtes assis sur les Chérubins et les Séraphins, que bénissent les Anges et les Archanges, que louent les Prophètes et les Apôtres. Nous vous louons dans la prière, Seigneur qui êtes venu dénouer les liens de nos péchés. Nous vous prions, grand Rédempteur envoyé par le Père comme Pasteur des brebis. Vous êtes le Christ Seigneur et Sauveur, qui êtes né de la Vierge Marie. Nous qui prenons ce Calice très saint, gardez-nous toujours de toute faute.

Recevez avec crainte le Sacrement des cieux, rassasiez-vous de la douceur du Christ. Le Seigneur nous a donné le Pain du ciel ; l’homme a mangé le Pain des Anges. Alleluia, alleluia.

Aimons-nous mutuellement ; car Dieu est amour. Celui qui aime son frère est né de Dieu, et il voit Dieu ; et la charité de Dieu est parfaite en lui. Or celui qui fait la volonté de Dieu demeure à jamais.

Approchez de l’Autel de Dieu ; purifiez vos cœurs, et soyez remplis de l’Esprit-Saint, pour recevoir le Corps et le Sang du Christ en rémission des péchés.

Seigneur, ô Père, donnez la paix aux Prêtres et aux Lévites qui rompent le Corps du Seigneur ; donnez la paix à nos Rois et leur peuple recevant le Corps du Seigneur. Alleluia, alleluia, alleluia.

Rassemblés tous par le parfum du Christ, venez : rassasiez‑vous de sa douceur.

Nous terminerons aujourd’hui nos emprunts à l’Office de la Bienheureuse Julienne par l’Hymne suivante, assignée pour l’Office des Complies dans les anciens livres de l’Église Saint‑Martin-au-Mont.

Hymne

Le Christ est vraiment notre nourriture, il est vraiment notre breuvage ; sa chair est pour nous un aliment réel, et son sang nous abreuve en vérité.

C’est sa vraie chair que nous recevons, cette chair qu’il a prise de la Vierge ; c’est son vrai sang que nous buvons, ce sang qu’il a versé pour l’homme.

Dans ce festin, c’est du Verbe fait chair que nous sommes nourris, du Verbe sur qui repose le culte de Dieu, du Verbe qui nous ouvre le ciel.

Ce pain renferme la plénitude de la douceur et de la grâce ; c’est le Roi de l’éternelle gloire, celui que la Vierge porta dans son sein.

Engraissons-nous de la substance de ce pain angélique ; délectons-nous dans la douceur de ce miséricordieux viatique.

O festin céleste, ô gloire des rachetés, ô repos des cœurs humbles, conduis-nous aux joies éternelles.

Daigne, ô Père, par ton Fils, par ton Esprit puissant, conduire à la fin bienheureuse ceux auxquels ici-bas tu donnes un tel aliment.

Amen.

Dimanche dans l’octave du Saint-Sacrement

Ce dimanche est le deuxième dimanche après la Pentecôte. On le trouvera ici.

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Le lundi dans l’octave du Saint-Sacrement

« Le Seigneur l’a juré, et son serment sera sans repentir : Vous êtes Prêtre pour jamais selon l’Ordre de Melchisédech (Psalm. 109, 4). » Ainsi chantaient au Messie attendu les fils de Lévi, dans le plus beau de leurs psaumes. Famille auguste et privilégiée, couronne de frères (Eccli. 50, 13) rangée dans sa gloire autour de l’autel d’où s’élevait tout le jour la fumée des victimes, ils célébraient sur la harpe sacrée le sacerdoce des biens à venir, et proclamaient leur future déchéance. Ombre et figure, leur sacerdoce devait s’évanouir à la clarté des divines réalités du Calvaire. Ils avaient dû à l’égarement des nations d’être appelés à maintenir la religion du vrai Dieu dans son temple unique ; mais ce précaire honneur allait finir au temps de la réconciliation du monde. Fils de Juda par David, le Christ Pontife ne tient rien d’Aaron ; c’est par delà Moïse, avant la naissance des douze Patriarches et d’Israël leur père, que le chantre inspiré, remontant les âges, salue le type d’un sacerdoce que ne limiteront plus l’espace ou la durée. Melchisédech reçoit dans Abraham les hommages de Lévi son fils ; le dépositaire de la promesse est béni par ce chef de nations incirconcises ; et cette bénédiction puissante, qui s’étend à la race entière du patriarche, tire sa vertu d’un sacrifice mystérieux : l’offrande pacifique du pain et du vin au Dieu Très-Haut (Gen. 14, 18-20).

Le sacerdoce du Roi de justice et de paix, qui précède en dignité comme par le temps celui d’Aaron, doit aussi lui survivre. C’est à l’heure même où Dieu, faisant alliance avec une famille séparée, semblait abandonner les nations et se disposait à constituer l’Ordre lévitique en dehors d’elles, que le roi-pontife de Salem, sans commencement ni fin marqués dans l’Écriture (Héb. 7, 3), apparaît subitement comme la plus imposante image du Pontife éternel offrant le divin mémorial qui doit perpétuer sur terre le grand Sacrifice, et remplacer à jamais les immolations sanglantes du mosaïsme.

Le Sacrifice de la Croix domine les siècles et remplit l’éternité. Un seul jour néanmoins le vit offrir dans la série des âges, comme un seul lieu dans l’espace. Et toutefois en aucun lieu, en aucun temps, l’homme ne peut se passer du Sacrifice accompli sans cesse, renouvelé sans fin sous ses yeux ; car, nous l’avons vu, le Sacrifice est le centre nécessaire de toute religion, et l’homme ne peut se passer de la religion qui le rattache à Dieu comme Seigneur suprême, et forme le premier des liens sociaux. De même donc que, pour répondre à cette impérieuse nécessité dès l’origine, la Sagesse établit ces offrandes figuratives qui annonçaient l’unique Sacrifice et tiraient de lui leur valeur ; de même, l’oblation de la grande Victime une fois accomplie, doit‑elle subvenir encore aux besoins des nations et pourvoir le monde d’un Sacrifice permanent : mémorial et non plus figure, vrai Sacrifice, qui, sans détruire l’unité de celui de la Croix, applique ses fruits chaque jour aux membres nouveaux des générations à venir.

Nous ne raconterons point ici la Cène du Seigneur et l’institution du nouveau sacerdoce, qui s’élève d’autant au-dessus de l’ancien que les promesses sur lesquelles il repose sont elles-mêmes plus élevées, et plus auguste l’alliance dont il forme la base (Héb. 7, 19‑22 ; 8, 6). Le Jeudi saint nous a dit les détails de cette histoire d’amour. C’est alors qu’au terme enfin de ses aspirations éternelles, quum facta esset hora (s. Luc 22, 14), à cette heure tant différée, la Sagesse s’assied au banquet de l’alliance avec ces douze hommes représentants de l’humanité tout entière. Fermant le cycle des figures dans une dernière immolation de l’Agneau pascal : « J’ai désiré d’un immense désir manger cette Pâque avec vous (Ibid. 15) », s’écrie-t-elle en l’Homme-Dieu, comme soulageant son cœur en ce moment suprême des longues vicissitudes qu’a subies son amour. Et soudain, prévenant les Juifs, elle immole sa victime, l’Agneau divin signifié par Abel, prédit par Isaïe, montré par Jean le Précurseur (Grég. Moral. 29, 31). Et, par une anticipation merveilleuse, déjà bouillonne dans la coupe sacrée le sang qui bientôt coulera sur le Calvaire ; déjà sa main divine présente aux disciples le pain changé au corps devenu la rançon du monde : « Mangez, buvez-en tous ; et, de même que pour vous en ce moment j’ai prévenu ma mort, quand j’aurai disparu de ce monde, faites ceci en mémoire de moi (1 Cor. 11, 24, 25). »

L’alliance désormais est fondée. Scellé comme l’ancien dans le sang, le Testament nouveau se déclare ; et s’il ne vaut dès lors qu’en prévision de la mort réelle du testateur (Héb. 9, 16-18), c’est que le Christ, victime dévouée pour tous à la vengeance souveraine, est convenu, dans un pacte sublime avec le Père (Ibid. 12, 2), de n’attacher la rédemption universelle qu’au drame terrible du lendemain. Chef de l’humanité coupable, et responsable à Dieu des crimes de sa race, il veut, pour détruire le péché, se conformer aux lois sévères de l’expiation, et manifester à la face du monde en ses tourments les droits de la justice éternelle ( Rom. 3, 25, 26). Mais déjà la terre est en possession du calice qui doit proclamer la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne (1 Cor. 11, 26), en communiquant (Ibid. 10, 16) à chaque membre du genre humain le vrai sang du Christ répandu pour ses péchés (s. Luc 22, 20).

Et certes il convenait que de lui-même, et loin de tout cet appareil de violence extérieure qui devait bientôt donner le change aux disciples, notre Pontife adoré s’offrît au Père en un vrai Sacrifice, afin de manifester clairement la spontanéité de sa mort (s. Jean 10, 18), et d’écarter la pensée que la trahison, la violence ou l’iniquité de quelques hommes pussent être le principe et la cause du salut commun (Grég. Nyss. Orat. 1, in Chr. resurr).

C’est pourquoi, élevant les yeux vers son Père (Canon. Miss.) et rendant grâces, il dit au présent, d’après la force du texte grec : « Ceci est mon corps livré pour vous ; ceci est mon sang versé pour vous (s. Luc 22, 19, 20). » Ces paroles, qu’il lègue avec leur puissance aux dépositaires de son sacerdoce, opèrent en effet ce qu’elles signifient. Non seulement elles transforment le pain et le vin au corps et au sang du Christ ; mais encore, glaive redoutable, elles vont à isoler efficacement sous la double espèce le corps et le sang du Seigneur : d’elles-mêmes, elles divisent, elles livrent séparément à la justice du Père et dans un véritable état d’immolation ce corps et ce sang précieux, qui ne demeurent unis que par la toute-puissante volonté de la Majesté souveraine amplement et pour jamais satisfaite au Calvaire.

Chaque fois donc que sur le pain de froment et le vin de la vigne tomberont, d’une bouche autorisée, ces paroles comparables à celles qui tirèrent du néant l’univers, quelle que soit dans l’espace ou le temps la distance qui sépare le monde de la Croix, la terre se retrouvera en possession de l’auguste Victime. Une à la Cène et sur la Croix, elle demeure une dans l’oblation faite au Père, en tous lieux, par l’unique Pontife empruntant et faisant siennes les mains et la voix des prêtres choisis dans l’Esprit-Saint pour ce redoutable ministère.

Qu’ils seront grands ces hommes tirés par l’imposition des mains du milieu de leurs frères ! Nouveaux Christs identifiés au Fils de la Vierge très pure, ils seront les privilégiés de la divine Sagesse, étroitement unis dans l’amour à sa puissance, associés comme Jésus lui-même au grand œuvre qu’elle poursuit dans les siècles : l’immolation de la grande Victime, et le mélange du calice (Prov. 9, 2) où l’humanité, fondue avec son Chef en un même sacrifice, vient en même temps puiser l’amour et s’unir intimement à sa divinité.

Louange et gloire à Jésus, le Pontife suprême, en ces nobles fils de la race humaine, étonnement du ciel, orgueil de la terre ! Entouré d’eux comme le palmier de ses palmes de victoire, comme le cèdre de son incorruptible ramure (Eccli. 50, 13, 14), il s’avance, pareil encore à l’olivier poussant ses rejetons d’où noblesse, force et sainteté découlent à l’envi (Ibid. 11). La tige du cyprès élevant dans les airs la forêt de ses rameaux toujours verdoyants (Ibid.) disparaît sous leur épais ombrage : ainsi, voilant son action directe, et s’effaçant derrière les fils nombreux qui tirent de lui leur puissance et leur sève, le véritable Aaron les ramène tous à l’unité sur sa tige bénie.

Nuit fortunée, festin céleste, où, l’heure venue pour lui de glorifier son Père (s. Jean 17, 1), et sur le point de franchir les degrés sanglants de cet autel de la Croix où doit se consommer la gloire souveraine (Eccli 50, 11, 12), il fait dès maintenant briller aux yeux les rayons de son sacerdoce ! Sous les traits de Simon fils d’Onias posant les fondements du temple et délivrant son peuple de la mort (Ibid. 1-5), c’est Jésus que célébrait l’Esprit divin dans le chant sublime qui couronne le dernier des Livres consacrés à la Sagesse éternelle. Aux mains si débiles encore de ceux qu’il daigne appeler ses amis (s. Jean 15, 15) et ses frères (Ibid. 20, 17), le Christ confie l’oblation qui doit amplifier, en l’immortalisant, son Sacrifice au Roi des siècles. Sa noble main s’est étendue, offrant en libation du sang des raisins ; il le répand à la base de l’autel qui déjà s’élève, et l’odeur divine en est montée jusqu’au Prince Très-Haut. En ce moment, du Cénacle même, il a entendu dans l’avenir les chants de triomphe exaltant le divin mémorial, et la psalmodie sacrée remplissant la grande maison, l’Église, autour de lui d’une incessante et suave harmonie ; il a vu les peuples prosternés dans l’adoration du Seigneur leur Dieu en sa présence, et rendant au Tout-Puissant leur hommage devenu parfait désormais. Alors il s’est levé de la table du festin ; il est sorti dans sa force et dans son amour (Ibid. 14, 31), pour étendre ses mains tout le jour en face de l’assemblée incrédule et ennemie des enfants d’Israël (Isaï. 65, 2) ; il a renouvelé son oblation, consommé dans le sang son Sacrifice, voulant manifester par la Croix la vertu de Dieu (Eccli. 50, 15-23).

« Sacrifice du soir, dit saint Augustin, la Passion du Christ est devenue dans la Résurrection l’offrande du matin (In Psalm. 140). » Déjà, sous la Loi, cette transformation du grand Sacrifice était mystérieusement annoncée par l’offrande solennelle de la gerbe des prémices, au troisième jour après l’immolation de l’Agneau pascal (Lévit. 23, 10, 11). Mais le temps d’offrir le pain lui-même, le vrai froment des âmes, n’était pas venu encore, et la Loi ajoutait : « Vous compterez, depuis le jour où vous aurez offert la gerbe des prémices, sept semaines entières et le jour qui suivra, c’est-à-dire cinquante jours ; et alors vous offrirez au Seigneur un Sacrifice nouveau : des pains de froment de pure farine, qui seront les prémices du Seigneur (Lévit. 23, 15-17). »

Cinquante jours en effet séparaient le monde de l’ouvrier divin qui pouvait seul transformer ces dons. Mais la glorieuse Pentecôte s’est levée enfin sous le souffle impétueux de l’Esprit créateur : la chair du Verbe, le sang divin qu’il a formés à l’origine, restés son domaine, attendaient, pour se reproduire dans les Mystères sacrés, l’opération incommunicable de celui dont ils sont le chef‑d’œuvre glorieux. C’est de l’Esprit, feu éternel, que Marie a conçu (s. Matth. 1, 18, 20), dit Rupert ; c’est par lui que Jésus s’est offert, hostie vivante, au Dieu vivant (Héb. 9, 14) ; c’est du même feu qu’il brûle sur l’autel, car c’est par l’opération du Saint-Esprit que le pain se transforme en son corps (Rup. in Exod. Lib. 2, c. 10). »

Aussi le disciple sublime du grand Apôtre, Denys l’Aréopagite, nous apprend-il (De Eccl. hier. c. 5, 3, § 5) que Jésus, l’hiérarque suprême, lorsqu’il appela ses disciples en partage de son pontificat souverain, bien qu’étant Dieu il fût l’auteur de toute consécration, renvoya cependant à l’Esprit divin la consommation de leur sacerdoce. C’est pourquoi, montant au ciel, il leur recommande de ne point quitter Jérusalem, mais d’y attendre la promesse du Père, à savoir le baptême de l’Esprit qu’ils devaient recevoir sous peu de jours (Act. 1, 4, 5).

« Le Prêtre paraît, dit saint Jean Chrysostome, portant, non plus le feu comme sous la Loi, mais l’Esprit-Saint (De Sacerd. Lib. 3, c. 4). C’est un homme qui parle, mais Dieu qui opère (Homil. de proditione Judae, 6). »

« Comment cela se fera t-il ? » demande à l’Ange la Vierge-Mère ; « car je ne connais point d’homme. » Et Gabriel répond : « L’Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre (s. Luc 1, 34, 35). » — Et maintenant tu me demandes, dit saint Jean Damascène : Comment le pain, comment le vin et l’eau deviennent-ils le corps et le sang du Christ ? Je te réponds moi aussi : L’Esprit-Saint couvre de son ombre l’Église et ses dons, et il opère ce Mystère au-dessus de la parole et de toute pensée (De fid. orthod. Lib. 4, c. 13). »

C’est pourquoi l’Église, conclut saint Fulgence, ne saurait mieux implorer la venue de l’Esprit divin qu’au temps de la célébration des Mystères. Car, explique-t-il, de même que, sous l’ombre de l’Esprit, dans le sein virginal, la Sagesse du Père s’unit à l’homme choisi par elle en un divin mariage, l’Église, dans le Sacrifice, adhère elle-même au Christ par l’Esprit-Saint comme l’épouse à son époux et le corps à son chef (Ad Monim. Lib. 2, c. 9, 10, 11). » Aussi l’heure de Tierce, heure de l’arrivée en ce monde du divin Paraclet, est-elle désignée par l’Église, en chacune de ses fêtes, pour l’oblation solennelle du grand Sacrifice auquel il préside dans la toute-puissance de son opération.

Heure bénie du Sacrifice, où l’exil paraît moins lourd à l’Épouse du Christ ! sur terre encore, elle honore Dieu d’un digne hommage, et voit affluer en son sein les trésors du ciel. Car la Messe en ce sens est son bien, sa dot d’Épouse ; c’est à elle qu’il appartient d’en régler l’oblation, d’en préciser les formules et les rites, d’en percevoir les fruits. Le Prêtre est son ministre : elle prie ; il immole la Victime, et donne à sa prière une puissance infinie. Le caractère éternel du sacerdoce, imprimé par Dieu même au front du Prêtre, le rend seul dépositaire du pouvoir divin et place au-dessus de toute force humaine la validité du Sacrifice offert par ses mains ; mais il ne peut accomplir légitimement cette oblation que dans l’Église et avec elle.

Cette mutuelle dépendance, union sans confusion du Prêtre et de l’Église dans les sacrés Mystères, avait frappé les premiers chrétiens. Le cimetière de Calliste, point central des catacombes romaines au 3ème siècle de notre ère, en garde encore sur ses parois la démonstration touchante. Près des tombes consacrées à la sépulture des Évêques de l’Église-mère, un ensemble de peintures, remontant à l’origine de la catacombe, rappelait symboliquement aux initiés le dogme eucharistique établi par Jésus comme base de la religion dont ses Pontifes avaient été, pendant leur vie, les gardiens fidèles. Le repas des sept disciples, auxquels Jésus lui-même a préparé pendant la pêche mystérieuse le pain et le poisson rôtis sur les charbons (s. Jean 21, 9), occupe dans une des salles le milieu de la muraille faisant face à la porte d’entrée. Deux sujets moins étendus accompagnent de chaque côté cette peinture centrale : c’est, d’une part, le Sacrifice d’Abraham à la signification bien connue ; de l’autre, on voit une scène qui ne rappelle rien d’historique, mais dont la composition, en relation évidente avec le sujet en regard, représente le Sacrifice des chrétiens dans un symbolisme d’autant plus profond, qu’il dérobe plus soigneusement aux profanes le secret des Mystères. Sur une table est un pain dont le poisson, l’ichthus eucharistique, placé tout auprès, indique la vraie nature ; à droite du spectateur, une femme, debout et les bras étendus en orante, adresse au ciel de ferventes supplications : tandis qu’à gauche, couvert du simple pallium, vêtement habituel du clergé chrétien au second siècle, un homme plus jeune étend les mains avec autorité sur la table et ses dons. Qui ne reconnaîtrait l’Église, unie, dans la consécration, au Prêtre son ministre et son fils (De Rossi, Rom. sott. 2) ?

Avec quelle fidélité cette reine en deuil de l’Époux observe le Testament qui lui légua dans le Sacrifice l’éternelle et vivante mémoire de sa mort, à la dernière Cène ! S’il se donne à elle tout entier dans le Mystère d’amour, l’état d’immolation où il se présente à ses yeux l’avertit qu’elle doit moins songer à jouir de sa douce présence, qu’à parfaire et continuer son œuvre en s’immolant avec lui. Sous l’autel, son lit nuptial, la femme forte (Prov. 31, 10) a placé les Martyrs : elle sait que la Passion du Christ appelle un complément dans ses membres (Col. 1, 24). Née sur la Croix de son côté ouvert, elle l’a épousé dans la mort ; et cette première étreinte qui, dès sa naissance, mit dans ses bras le corps sanglant de son Époux, a fait passer dans l’âme de la nouvelle Ève l’ivresse de dévouement et d’amour au sein de laquelle l’Adam céleste s’endormit au Calvaire.

Mère des vivants, l’immense famille humaine afflue vers elle avec ses misères de tout genre et ses besoins sans nombre. L’Église saura faire valoir le talent qui lui a été confié : la Messe répond à tous les besoins ; l’Église suffit par elle à ses devoirs d’Épouse et de Mère. S’identifiant toujours plus chaque jour à la Victime universelle qui la revêt de son infinie dignité, elle adore la Majesté souveraine et lui rend grâces, implore le pardon des fautes anciennes et nouvelles de ses enfants, et demande pour eux les biens du temps et de l’éternité. De son autel, le sang divin rejaillit sur les âmes souffrantes, tempère la flamme expiatrice, et les conduit au lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix (Can. Miss. .

Telle est la vertu merveilleuse du Sacrifice offert dans l’Église, que ces quatre fins dont la poursuite résume la religion entière : adoration, action de grâces, propitiation, impétration ; il les atteint de lui-même et, quant à l’effet principal, indépendamment des dispositions du Prêtre ou de ceux qui l’entourent. Car c’est l’hostie qui en fait la valeur ; et l’hostie sur l’autel est la même qu’au Calvaire, hostie divine égale au Père, s’offrant elle-même comme sur la Croix à ces mêmes fins dans une seule oblation.

Le Créateur de l’espace et du temps n’est point leur esclave, et il le montre en ce mystère : « De même qu’offert en plusieurs lieux, c’est un même corps et non plusieurs, dit saint Jean Chrysostome ; ainsi en est-il de l’unité du Sacrifice aux divers âges (In ep. ad Héb. Hom. 17). » De l’autel à la Croix le mode seul est distinct. Sanglante sur la Croix, non sanglante à l’autel, l’oblation demeure une (Héb. 10, 14) en face de cette diversité dans l’application. L’immolation de l’auguste Victime apparut sur la Croix dans sa sublime horreur ; mais la violence des bourreaux voilait aux regards le Sacrifice offert à Dieu par le Verbe incarné dans la spontanéité de son amour. L’immolation se dérobe aux yeux à l’autel ; mais la religion du Sacrifice s’y révèle au grand jour, et s’y déploie dans sa splendeur. Le sang divin laissa sur la terre qui but ses flots au grand Vendredi la malédiction du déicide ; le calice de salut que l’Église tient en ses mains porte avec lui la bénédiction du monde.

O glorieuse condition de notre terre, d’où l’Agneau immolé, qui déjà reçoit sur le trône de Dieu les hommages dus à son triomphe (Apoc. 5, 6, 12), présente chaque jour au Père, en ses abaissements infinis, satisfaction entière pour les crimes du monde et gloire égale à sa Majesté sainte ! Les Anges admirent l’honneur de cet humble globe perdu dans l’espace au milieu des sphères brillantes des cieux, et tant aimé dès le commencement par l’éternelle Sagesse ; ils entourent tremblants cet autel de la terre en relation si intime avec celui du ciel, qu’un même Pontife y rend hommage au même Dieu dans une même offrande infinie. L’Enfer en frémit dans ses abîmes ; et sa rage contre Dieu, sa vengeance contre l’homme n’a pas d’objet plus en horreur. Combien d’efforts jamais lassés, combien d’essais toujours plus habiles, pour faire cesser sur terre ce Sacrifice odieux ! jusqu’à ce qu’enfin, au cœur même de la chrétienté, l’hérésie protestante renversât tant d’autels ; jusqu’à cette révolution, gagnant toujours plus chaque jour, et dont le but avoué est de fermer les temples et de disperser les sacrificateurs !

Mais aussi le monde, qui autrefois se relevait après les tempêtes, se plaint d’une décadence universelle, où la force n’est plus qu’aux fléaux de Dieu. Il s’agite en vain sur lui même, sentant céder sous lui, à chaque pas, les bras de chair qui s’offrent à porter sa décrépitude. Le sang de l’Agneau, sa force antique, ne coule plus sur terre avec la même abondance. Et cependant le monde tient encore ; il tient par ce même Sacrifice qui, bien que méconnu et diminué, s’offre toujours en un grand nombre de lieux ; il tiendra jusqu’à ce qu’enfin, dans un dernier accès de démence furieuse, il ait égorgé le dernier des Prêtres et fait cesser ici-bas le Sacrifice éternel (Dan. 10, 31).

1. Autres liturgeis

La formule mozarabe que voici résume admirablement quelques‑unes des considérations qui précèdent.

Post nomina. (in Nativitate D. N. J. Christi.)

Dans notre faiblesse et dignité, nous, vos prêtres et serviteurs, immolons à votre redoutable Majesté des victimes spirituelles ; nous vous offrons, ô Dieu, l’hostie immaculée que le sein d’une mère a produite dans sa virginité inviolée, que la pudeur a conçue, la sainteté engendrée, l’intégrité mise au monde. Immolée, cette hostie vit toujours ; et vivante, elle est continuellement immolée : hostie qui seule peut plaire à Dieu, car elle est le Seigneur. Nous vous l’offrons, Père souverain, pour votre sainte Église, pour l’expiation des crimes du monde, pour la purification de nos âmes, pour la santé de tous les malades, pour le repos et le pardon des fidèles défunts : échangeant pour mieux leurs tristes demeures, qu’ils jouissent de la bienheureuse société des justes.

L’incommensurable portée du Sacrifice eucharistique, sa puissance universelle, apparaîtront dans ces belles prières, qui font suite à celles que nous avons déjà empruntées des Constitutions apostoliques.

Constitutio Jacobi

Nous vous prions de regarder ces dons favorablement, ô Dieu qui n’avez besoin d’aucune chose ; complaisez-vous en eux pour l’honneur de votre Christ ; envoyez sur ce Sacrifice votre Saint-Esprit, le témoin des souffrances du Seigneur Jésus : afin que ceux qui participeront à la victime soient affermis dans l’amour, absous des péchés, délivrés du diable et de ses mensonges, remplis du Saint-Esprit, rendus dignes de votre Christ, et qu’ils obtiennent la vie éternelle par leur réconciliation avec vous, Seigneur tout-puissant.

Nous vous prions encore, Seigneur, pour votre sainte Église qui s’étend d’un pôle à l’autre, que vous avez acquise par le sang précieux de votre Christ : gardez-la inébranlable et sans orage jusqu’à la consommation du siècle ; de même pour tout l’épiscopat administrant et distribuant comme il convient la parole de vérité, pour tout le presbyterium, pour les diacres et tous les clercs : afin que vous leur donniez à tous la Sagesse, et les remplissiez du Saint-Esprit.

Nous vous prions encore, Seigneur, pour le roi et ceux qui sont en dignité, pour toute l’armée, pour que soit dans la paix ce qui nous concerne : afin que passant notre vie entière dans le calme et la concorde, nous vous rendions gloire par Jésus‑Christ notre espérance.

Nous vous offrons encore le Sacrifice au nom de tous les saints qui depuis le commencement vous furent agréables : patriarches, prophètes, justes, apôtres, martyrs, confesseurs, évêques, prêtres, diacres, sous-diacres, lecteurs, chantres, vierges, veuves, laïques ; et de tous ceux dont vous savez les noms.

Nous vous l’offrons aussi pour ce peuple : afin que vous en fassiez le sacerdoce royal, la nation sainte, à la gloire de votre Christ : pour ceux qui vivent en virginité et chasteté, pour les veuves de l’Église, pour ceux qui vivent en un chaste mariage, pour les enfants de votre peuple : afin que vous n’ayez à rejeter personne d’entre nous.

Nous vous supplions aussi pour cette ville et ses habitants ; pour les malades, les esclaves, les exilés, les proscrits, les navigateurs et voyageurs : soyez leur secours, aide et défense.

Nous vous prions encore pour ceux qui nous haïssent et nous persécutent à cause de votre Nom, pour ceux du dehors et de l’erreur : amenez-les au bien, calmez leurs fureurs.

Nous vous prions encore pour les catéchumènes de l’Église, les possédés, les pénitents nos frères : rendez les premiers parfaits dans la foi, délivrez les seconds des attaques du mauvais, recevez la pénitence des troisièmes, et donnez à nous tous le pardon des péchés.

Nous vous offrons aussi pour l’équilibre des saisons et l’abondance des fruits de la terre : afin que, recevant constamment les dons de votre libéralité, nous vous louions sans cesse, vous qui donnez à toute chair sa nourriture.

Nous vous prions aussi pour les absents retenus par une cause légitime : afin que, gardés par vous dans la religion, vous nous rassembliez tous, fermes, sans reproche et sans faute, dans le royaume de votre Christ, le Dieu de toute nature tombant sous l’intelligence ou les sens, et notre roi.

À vous toute gloire, vénération, action de grâces, honneur, adoration : Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles éternels et sans fin.

Et tout le peuple doit répondre : Amen.

Nous emprunterons la Séquence qu’on va lire au Thesaurus Hymnologicus de Daniel. À la différence d’un assez grand nombre de pièces liturgiques composées comme elle sur le divin Sacrement, dans les 14ème et 15ème siècles, on y retrouve encore quelque reste de l’inspiration des grands lyriques chrétiens des temps antérieurs.

Le Saint Sacrement

Des divins sommets, l’éternelle Sophia descend au sein de la Vierge : le guide désiré du voyageur apparaît sur la terre ; il naît de Marie, revêtant l’être humain.

Noble Fils d’une noble Mère, venu au monde par un mode admirable, il ôte les crimes du monde, chasse la souffrance, donne la santé, marche en tête des siens dans sa puissance et met en fuite les bataillons ennemis.

Devenu passible en son merveilleux amour, on le condamne à la croix ; le souverain auteur de l’ancienne Loi reçoit pour nous des blessures cruelles.

Agneau élevé sur la croix et pour nous immolé, il devient l’hostie du salut : réparateur de notre vie, restaurateur des vertus, il ouvre les portes du ciel.

Il dicte d’abord, au grand souper, ses volontés sacrées, connaissant bien les prochains événements ; offrant du pain, il le bénit : « Ceci est mon corps, dit-il ; que ce soit mon souvenir. »

Le vin de la coupe qu’il présente est béni par le Fils de Dieu; et cette bénédiction en fait à l’heure même le Sang du Verbe incarné.

Dieu seul pénètre ces mystères ; il faut les croire, les vénérer, sans chercher à comprendre. Que seul, dans sa simplicité, le juste s’en approche : — mais toi, n’aie garde, homme faussé par le vice.

Crains, Judas, ta condamnation ; approche, Pierre, pour ton salut : c’est le mets des fidèles. À cette table s’arme le juste, tandis que, mis à nu, le coupable devient la proie des ennemis.

Ce sont là, Christ, vos merveilles : de la colère du jugement gardez qui s’en approche ; parez-nous de la robe de grâce, défendez nous du supplice. Réparateur du salut, rendez-nous dignes de cette nourriture, remède des cieux.

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Le mardi dans l’octave du Saint-Sacrement

La Sagesse poursuit l’accomplissement du plan divin qu’elle a conçu avant tous les âges. Ses noces avec la nature humaine au sein de la Vierge-Mère ont manifesté son amour ; et Jésus, ce fils de l’homme qui n’eut jamais d’autre personnalité que le Verbe lui‑même, immolé sur la Croix dans un Sacrifice renouvelé chaque jour, présente au Père une gloire infinie.

Mais l’auguste victime, descendue sur terre à la voix du Prêtre, ne remonte point vers les cieux dans les tourbillons de la flamme sacrée qui consumait autrefois l’holocauste. Immobile et passive comme les éléments dont sa substance a pris la place en cette conversion merveilleuse qui fait le Sacrifice, elle demeure à l’autel sous leur propre apparence, pain et vin pour les yeux et tous les sens, Sacrement auguste, signe sensible d’un festin mystérieux.

« Sacrement des sacrements (Dion. De eccl. hier, c 3, 1), ô très saint, soulevant les voiles qui t’entourent de leurs significations mystérieuses, montre-toi de loin dans ta splendeur et remplis nos âmes de ta directe et très pure lumière (Dion. Ibid. 3, § 2). » Ainsi s’écrie dans son incomparable langage le révélateur des divines hiérarchies, l’Aigle d’Athènes aussi la gloire de notre terre des Gaules, lorsqu’après avoir exposé les cérémonies saintes du Sacrifice, prêtant ses ailes au souffle de l’Esprit divin, il s’élance, dans les délices d’une contemplation sublime, jusqu’à la rayonnante beauté des archétypes ou principes des rites sacrés qu’il vient de décrire. Suivons du regard le vol puissant du Platon chrétien consacrant dans la foi les formules du génie antique, et soumettant avec Paul au Christ les hauteurs de la science (2 Cor. 10, 5).

Le Prêtre vient d’accomplir les redoutables Mystères ; il les produit aux yeux sous le voile des espèces. Ce pain caché tout à l’heure et ne formant qu’un tout, il le découvre, il le divise en plusieurs parts ; il donne à tous du même calice : il multiplie symboliquement et distribue l’unité, consommant ainsi le Sacrifice. Car l’unité simple et cachée du Verbe, épousant l’humanité entière, s’est avancée des profondeurs de Dieu jusqu’au monde visible et multiple des sens ; et s’adaptant au nombre sans changer de nature, unissant notre bassesse à ses grandeurs, notre vie et sa vie, sa substance et nos membres, elle veut ne faire de tous qu’un seul tout avec elle (Dion. Ibid. § 12, 13) : de même le Sacrement divin, un, simple, indivisible en son essence, se multiplie amoureusement sous le symbole extérieur des espèces, afin que, se repliant sur son principe et rentrant du multiple en sa propre unité, il y ramène ceux qui sont venus à lui dans la sainteté (Dion. Ibid. § 3).

Aussi le nom qui lui convient davantage est-il excellemment Eucharistie, Action de grâces, comme renfermant l’objet de toute louange et tous les dons célestes arrivés jusqu’à nous. Merveilleux sommaire des opérations déifiantes, il soutient notre vie, et restaure la ressemblance divine en nos âmes sur l’archétype souverain de l’éternelle beauté ; il nous conduit par de sublimes ascensions dans une voie surhumaine ; par lui sont réparées les ruines de la faute première ; par lui prend fin notre indigence : prenant tout en nous, se donnant tout entier, il nous fait participants de Dieu même et de tous ses biens (Dion. Ibid. § 7).

De là vient, dit encore saint Denys, que « ce qui est commun aux autres sacrements est attribué a spécialement à celui-ci, étant aussi appelé Communion et Synaxe : bien que chacun d’eux ait également pour but de ramener au centre divin nos vies divisées ; bien que tous, réduisant sous l’influence de la simplicité déifique la multiplicité des affections diverses et contraires, mettent l’homme par eux-mêmes en communion intime avec l’Unité souveraine. Mais à ces autres signes sacrés et sanctificateurs il faut, pour la consommation de leur œuvre commune, le complément de la perfection substantielle et divine que donne le premier. Il n’est guère en effet de fonction sacrée où la divine Eucharistie, comme couronnement de toute consécration, ne vienne serrer les liens de l’initié avec l’Un suprême et parfaire cette union divine dans le don des Mystères augustes qui la consomment. Si donc les autres sacrements, ne donnant point ce qu’ils n’ont pas, demeurent comme incomplets, sans pouvoir établir entre nous et l’Unité d’union substantielle ; si leur but est de préparer celui qui les reçoit aux Mystères divins, comme à la fin sommaire où ils tendent : c’est à bon droit que l’accord des Pontifes a nommé celui-ci d’un nom tiré de la nature des choses, en l’appelant Communion (Dion. De eccl. hier. c. 3, 1). »

« O Sacrement d’amour ! ô signe de l’unité ! ô lien de charité ! » reprend à son tour saint Augustin (In Jean. Tract, 26, 13). Mais cette force unitive de l’Eucharistie, magnifiquement célébrée par l’Aréopagite dans le rapprochement qu’elle opère entre Dieu et sa créature, l’évêque d’Hippone se complaît à la voir édifiant dans la paix le corps mystique du Seigneur, et le préparant pour l’éternel Sacrifice et la communion universelle et parfaite des cieux. C’est l’idée-mère qui lui inspire sur le divin Sacrement ces élans sublimes, dont plus d’une fois déjà le lecteur a pu apprécier la beauté ; car parmi les autres Pères et saints Docteurs, si riches eux-mêmes en profondeur et en amour sur le divin objet qui nous occupe, nous aimons à le citer de préférence à la suite de l’Église, dont il reflète tellement la pensée dans cette Octave, qu’elle l’a choisi jusqu’aujourd’hui pour son unique interprète dans les belles Homélies de l’Office nocturne.

Ne craignons donc point de suivre l’évêque d’Hippone sur ces sommets de la théologie eucharistique, où L’Église le donne pour guide à ses fils. La lumière de la foi, reçue au saint baptême, suffit à disposer le simple fidèle à l’intelligence de ces enseignements sublimes qui ne sont au fond que la sève régulière de la vraie vie chrétienne. Ce n’est point dans l’assemblée choisie de quelques âmes d’élite, ni au sein de quelqu’une des plus illustres Églises, que s’exprime en ses homélies le Docteur de la grâce : c’est dans une ville relativement obscure de la côte Africaine, à des matelots, aux bateliers d’Hippone, aux femmes du peuple et aux enfants pressés autour de sa chaire, qu’il adresse ces grandes leçons comme l’enseignement commun des petits et des forts.

À sa voix, écho de la tradition tout entière, la très sainte Eucharistie nous apparaissait, il y a huit jours, comme le centre et le lien de la grande communion catholique en cette terre de l’exil. Au matin même de la fête, complétant sa pensée dans le passage auquel l’Église emprunte l’explication officielle de l’Évangile du jour, il embrasse, non plus seulement la terre, mais le ciel même, le corps complet de la sainte Église, dans la signification des paroles du Sauveur annonçant l’institution du Mystère d’amour.

Je suis le pain vivant descendu du ciel, avait dit le Sauveur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde (s. Jean 6, 51, 52) : car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage (Ibid. 56). Cette nourriture, ce breuvage qu’il promet aux hommes, explique saint Augustin, c’est sans doute et directement sa vraie chair et le sang de ses veines ; c’est l’hostie même immolée sur la Croix. Mais par suite, établie sur sa propre et réelle substance, immolée avec lui comme une seule hostie dans un même Sacrifice, « c’est la sainte Église en tous ses membres, prédestinés, appelés, justifiés, glorifiés ou encore voyageurs ». Au ciel seulement se déclarera dans sa plénitude et sa stabilité le grand mystère eucharistique, cet ineffable rassasiement des âmes qui consistera dans l’union permanente et parfaite de tous en tous et en Dieu même par Jésus-Christ. « Comme en effet, poursuit saint Augustin, ce que les hommes désirent dans le manger et le boire est d’apaiser leur faim et d’éteindre leur soif, ce résultat n’est vraiment atteint que par la nourriture et le breuvage qui rendent ceux qui les prennent immortels et incorruptibles, à savoir la société même des Saints, où la paix régnera dans une pleine et parfaite unité (In Jean Tract 26, 15, 17). » Festin seul digne des cieux ! banquet sublime, où chaque élu, participant du corps entier, lui donne à son tour accroissement et plénitude !

C’est là cette Pâque de l’éternité qu’annonçait le Seigneur, lorsqu’au soir de sa vie (Hymn. Laud.), mettant fin à la Pâque des figures par la réalité voilée encore du Sacrement, il conviait les siens pour un festin nouveau dans la patrie sans figures et sans ombres. Je ne mangerai plus de cette Pâque, jusqu’à sa consommation dans le royaume de Dieu (s. Luc 22, 16), disait-il aux dépositaires de l’alliance ; je ne goûterai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’à ce jour où je le boirai avec vous, vin nouveau, dans le royaume de mon Père (s. Matth. 26, 29). Jour sans fin ; jour de pleine lumière, chanté par David : où, dégagée des voiles, enivrée la première d’amour à son divin banquet, la Sagesse, enserrant pour jamais dans un seul embrassement le Chef et les membres, abreuvera l’homme du torrent de ses divines voluptés et de la vie qu’elle puise au sein du Père (Psalm. 35, 8-10) ! Mais déjà le Christ notre Chef a pénétré les nues ; inondée de délices, appuyée sur son Bien-Aimé, l’Église monte incessamment du désert (Cant. 8, 5) ; le nombre se complète chaque jour de ses membres nos frères admis au festin sacré des cieux. À bon droit le Christ s’écrie : C’est là maintenant l’os de mes os et la chair de ma chair (Gen. 2, 23) ; ils lui adhèrent comme l’épouse à l’époux, n’étant plus qu’un même corps. L’Eucharistie a produit cette adaptation merveilleuse, qui ne se révèle qu’au grand jour de la gloire ; mais c’est ici-bas, sous l’ombre de la foi, qu’elle transforme ainsi les prédestinés dans le Christ lui-même.

Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (s Jean 6, 57). « Demeurer dans le Christ et l’avoir en soi, c’est là donc vraiment, dit saint Augustin, manger cette nourriture et boire ce breuvage (In Johan Tract, 26, 18) ; c’est, dans le Sacrement, le signe de la grâce (Ibid. Tract, 27, 1). » C’est la vraie condition du festin eucharistique, festin mutuel, où l’homme ne peut manger comme il faut le pain de vie, sans être lui-même d’abord et devenir toujours plus le pain du Christ, cet unique pain dont parle l’Apôtre (1 Cor. 10, 17), pétri par l’Église aux saints Mystères dans le levain (Chrys. Hom. 46 in Johan) de la chair sacrée du Verbe, et donnant au corps mystique du Seigneur accroissement et force dans l’unité (Aug. Serm. 57, 137). Je suis le froment de Dieu », disait saint Ignace d’Antioche aux Romains : « puissé-je être moulu par la dent des bêtes, afin d’offrir au Christ un pain immaculé (Ad Rom. 4) ! »

Reprenant au 8ème siècle la pensée de l’illustre martyr du premier âge, le moine saint Béatus et son disciple Hétérius la développaient, dans leur réponse aux Nestoriens d’Espagne (Ad Elipand. Lib. 1, 72.) : « Nos persécuteurs, en effet, séparent en nous la paille du bon grain dans le van des tribulations ; ils dégagent de la lie le jus de la grappe sous le pressoir de leurs tourments. À genoux prions pour ceux qui font de nous la nourriture de Dieu. Comme le vin sortant du pressoir est reçu dans la coupe, ainsi vous, fidèles, après vos labeurs. Vous êtes avec nous ce que nous sommes. Nous sommes avec vous dans le calice du Seigneur, calice unique, parce qu’une est la Passion du Christ et sa mort. Vous êtes le pain du Seigneur ; comme le pain consacré qui est son corps passe en nos membres, ainsi passons‑nous dans les siens par l’unité qu’il produit en nous. L’hérétique, lui, ne sait que séparer, couper, briser et disjoindre. Il sépare du Verbe la chair ; il divise, il éloigne, il met à part Dieu et l’homme, la tête et le corps. Il ne sait pas, le malheureux, que Dieu est la tête du Christ (1 Cor. 11, 3) et lui de son Église (Éph. 5, 23) ; il ignore que Dieu et l’homme est un seul Christ, chef de l’Église formant son corps. Les hérétiques ne sont point la nourriture du Seigneur ; ce n’est point d’eux que le Seigneur a dit : Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre (s. Jean 4, 34), cette œuvre qui consiste à former un seul pain des grains dispersés, à faire de la multitude une seule âme dans l’unité des vertus. Si les âmes unies par la foi n’étaient pas cette nourriture de Dieu dont il parle, il ne dirait pas de leurs moissons blanchissantes que les disciples ne voient point encore : J’ai une nourriture à manger que vous ne connaissez pas (Ibid. 32). »

Oh ! quelle faim est la sienne ! quel besoin pressant, quelle ardeur dévorante le pousse vers ce banquet de la Cène où, puissant convive, se donnant lui-même en pâture, il voudrait absorber l’humanité entière ! « Comme le feu dévore le bois dans la fournaise, il mange vraiment et s’assimile, à cette table sacrée, le corps entier de la sainte Église, le faisant sien, prenant ainsi force et croissance (Guil. Alv. De Sacrum. Euch. c. 4). » Ainsi parle Guillaume de Paris, au commencement du 13ème siècle. « En effet, expliquent de concert Léon le Grand et Augustin, la participation du corps et du sang du Seigneur ne fait autre chose que nous changer en lui (Léo. Serm. 14 de Pass.), en sorte que, réduits en son corps, devenus ses membres, nous soyons ce que nous recevons (Aug. Serm. 57 de Scripturis), ut in id quod sumimus transeamus, ut simus quod accipimus. »

La Sagesse éternelle se faisant chair avait en vue tous les enfants des hommes. Si l’unité qui préside aux œuvres divines lui faisait une loi de ne s’unir qu’à un seul dans une même hypostase ou personne, cette même loi d’unité, secondant son amour, avait donc fait de cet Homme-Dieu la tête d’un corps immense, où chaque élu devait s’adjoindre au Christ en union substantielle. Telle est l’économie du grand mystère de l’Incarnation, que cet ineffable mystère nous est représenté par les saints Docteurs comme en suspens et incomplet, jusqu’à ce que, par l’Eucharistie, la tête enfin s’adjoignît les membres et ne demeurât plus comme tronquée, séparée du corps qu’elle devait animer et régir.

« Et c’est pour cela, dit du Seigneur Paschase Radbert (Ép. ad Frudeg.), qu’il se réjouit grandement à la Cène, rendant grâces à Dieu son Père d’avoir enfin comblé ses longues aspirations. Il aspirait, avant de souffrir (s. Lux 22, 15), à manger la vraie Pâque, pour qu’au moment de se livrer comme prix du rachat, déjà tous en lui nous fussions un même corps. Ainsi fallait-il que nous fussions avec lui crucifiés, ensevelis, ressuscités (Rom. 6). »

Si intime est dans l’Eucharistie le rapprochement du Chef et des membres, que, s’appuyant des paroles de l’Homme-Dieu qui le compare à son union avec le Père (s. Jean 17, 21), saint Hilaire contre les Ariens, saint Cyrille d’Alexandrie contre Nestorius, s’en font un argument pour défendre d’une part la consubstantialité du Verbe (Hil. de Trinit. Lib. 8) et de l’autre l’union réelle, physique, et non seulement d’influence ou d’amour, qui lie le Verbe et la nature humaine dans l’Incarnation (Cyr. Al. in Johan Lib. 10). Une par nature avec le Père, une dans le Christ avec la chair, la Sagesse éternelle nous fait par cette chair un dans le Père avec elle-même.

Déjà cependant par avance l’Esprit-Saint, lien éternel, a rassemblé les élus ; hôte divin des fils de Dieu, l’Esprit sanctificateur, indivisible, rallie lui-même les fils d’Adam dans l’unité de sa propre substance. « Comme la vertu de la chair du Christ fait des nations un seul corps (Éph. 3, 6), dit saint Cyrille (2 Cyr. Al. in Johan Lib. 10), ainsi l’Esprit fait-il un seul des esprits divers, sans que pour cela soient confondus les esprits ou les corps : Un seul corps, un seul esprit, disait l’Apôtre, un seul Dieu Père de tous, au-dessus de tous et en nous tous (Éph. 4, 4, 6). » Mais dans le merveilleux rapprochement des créatures accompli à la gloire du Père souverain par l’Esprit du Père et du Fils, c’est à celui-ci comme Verbe incarné, comme Sagesse éternelle ineffablement éprise des enfants des hommes (Prov. 8, 31), qu’aboutit cet immense travail d’union dont les noces divines avec l’humanité sont le terme glorieux.

Et c’est ainsi qu’au terme nous-mêmes de cette carrière d’amour trop rapidement parcourue en la suave compagnie de la divine Sagesse, et près de passer, dans les deux jours qui vont suivre, à des considérations moins exclusivement dogmatiques sur l’auguste Mystère, nous retrouvons la pensée qui fut notre point de départ au jour de la fête. Dieu est amour, disions-nous ; mais l’amour appelle l’union, et l’union veut des semblables. Or, cette assimilation, qui, de l’homme à Dieu, ne pouvait s’accomplir que par l’appel de l’homme en participation de la nature divine (2 s. Pierre 1, 4), est l’œuvre spéciale de l’Esprit-Saint par la grâce, le résultat de son habitation personnelle (1 Cor. 3, 16) dans l’âme sanctifiée, dont, comme une huile très pure, il pénètre intimement tous les ressorts et la substance même. Ainsi fit-il dans le Christ, inondant l’être humain de sa plénitude au sein de la Vierge-Mère, au temps même où l’éternelle Sagesse s’unit à cette nature inférieure et créée, mais dès lors sainte et parfaite à jamais dans l’Esprit sanctificateur. Ainsi fait-il encore, préparant l’Église, la Cité sainte, au banquet des noces de l’Agneau, revêtant la très noble Épouse du Christ de sa parure éblouissante formée des vertus des saints (Apoc. 19, 7) ; et lorsqu’il l’a façonnée dans l’unité par le baptême, affermie dans la sainteté par le second des sacrements, déifiée pour l’Époux, disant alors avec elle le Venez (Ibid. 22, 17) des Mystères qui doivent achever son œuvre et ne faire qu’un seul corps de l’Épouse et de l’Époux. Ainsi les fils et membres de l’Épouse, identifiés au Christ, un seul corps avec lui, sont-ils rendus participants de ses noces divines avec la Sagesse éternelle.

Si donc nous avons été baptisés dans l’unique Esprit, conclurons‑nous avec l’Apôtre, c’était bien pour former l’unique corps où Juifs et Gentils, esclaves et libres, ne sont plus dans leur multiple diversité que les membres du Christ, abreuvés tous en cet unique Esprit d’un même breuvage (1 Cor. 12, 13), le Verbe divin passant en nous comme un lait très pur de la chair sacrée du Sauveur.

Comme des enfants nouveau-nés, aspirez à ce lait du Verbe (1 s. Pierre 2, 2), dit aux chrétiens le Prince des Apôtres interprété par Clément d’Alexandrie. Sang du Verbe, aliment facile des petits enfants (s. Matth. 18, 3) nés de l’Esprit (s. Jean 3, 5), qu’il prépare à la nourriture solide de l’éternité, le Verbe sans voiles ! mets délicieux, doux comme la grâce, nourrissant comme la vie, immaculé comme la lumière ! Douce rosée tombée du sein du Père au sein virginal, le Verbe se donne à l’Église, elle aussi vierge et mère : pure comme une vierge, aimante comme une mère, appelant ses enfants elle les allaite de ce lait sacré qui est l’Enfant‑Dieu ; elle n’a point d’autre lait que ce bel enfant de notre race, le corps du Christ abreuvant du Verbe ses tendres rejetons. Courons aux mamelles bénies qui donnent avec l’oubli des maux le Verbe de Dieu (Clém. AL. Paedag. 1, 6). Le sein de la mère est tout pour l’enfant, sa vie, sa joie, son univers. Avec quel empressement il se jette à son trésor, nous disait hier dans l’Office de la nuit saint Jean Chrysostome (Hom. 60 ad Pop. Antioch.) ! avec quelle ardeur presse-t-il de ses lèvres la source des biens ! Le lait des mères n’est pourtant qu’un symbole de celui que j’exalte ; il passe avec les premiers mois du nouveau-né : le mien demeure en sa source féconde ; il forme l’homme parfait, il suffit à lui faire atteindre la plénitude de l’âge du Christ (Éph. 4, 13).

Et quels sont donc les parfaits ici-bas, les disciples bien-aimés de l’éternelle Sagesse, sinon les plus petits, ces parvuli qu’elle convoque à la suivre sur les hauteurs (Prov. 9, 3-4), les hommes redevenus enfants pour entrer dans le royaume des cieux (s. Matth. 18, 3-4) ? Sublime enfance, célébrée sans fin par les Pères en des traits d’admirable éloquence ! Entendons Zénon de Vérone invitant, au grand jour de la Pâque. les nouveaux baptisés à passer des bords de la fontaine sacrée au lieu du désir suprême, où les attend le saint lait (Zén. Ver. Tract, 27), unique pour tous (Tract, 42) devenus un même corps (Tract, 32). Puis, quand les initiés sont en possession du Mystère ineffable, dans son enthousiasme d’évêque et de père, il chante ses nouveau-nés, race céleste aux représentants accourus du berceau comme de l’âge mûr, de la vieillesse comme de l’adolescence, et subitement redevenus tous enfants d’un jour sur le tendre sein de la Mère commune : enfance féconde et fortunée, qui ne doit plus se perdre en ceux qui l’ont acquise, depuis que le doux et triomphant Agneau de la Pâque a infusé avec amour son lait bienheureux dans leurs lèvres vagissantes (Tract, 43) !

Aussi ne devra-t-on pas s’étonner que le lait fût une des figures de l’Eucharistie les plus familières aux premiers chrétiens. Sainte Perpétue raconte que le Pasteur mit en sa bouche, à la veille du martyre, un lait délicieux ; et les détails de cette scène touchante font voir qu’il s’agit du Sacrement divin (Ruin. Act. sinc. pag. 87). Dans les peintures des catacombes, il n’est pas rare de rencontrer cet emblème entouré des grâces d’une poésie pleine d’amour. Mais, que le vase de lait s’y montre dans la main du Pasteur (Via Appia. De Rossi, 1, tav. 16) ou à ses côtés (Via Nomentana. Bosio. 455), qu’il repose sur un monticule en forme d’autel, gardé respectueusement par les brebis elles-mêmes (Via Appia. De Rossi, 1, tav. 12), ou que l’Agneau divin, Pasteur des pasteurs, le tienne suspendu près de lui à la houlette (Via Ardeatina. Bosio, 249), la signification ne diffère en rien sous l’expression variée du symbole : elle se révèle en pleine lumière dans cette autre peinture (Via Lavicana. Bosio, 363), où, placé sur le dos même de l’Agneau portant la palme de son sanglant triomphe, incorporé avec lui, le vase mystérieux paraît entouré du nimbe, comme renfermant le Verbe divin, aliment des Anges (Sap. 16, 20), adapté par l’amour à notre faiblesse.

Car, explique admirablement saint Augustin, l’homme ne vit pas d’une nourriture, et l’ange d’une autre : la vérité, la Sagesse divine, est l’unique aliment des intelligences (Énarr. in Psalm. 134). Les Anges, les Vertus, les esprits des cieux s’en nourrissent ; ils mangent et s’engraissent, sans diminuer jamais l’ineffable aliment (In Psalm. 33). Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (s . Jean 1, 1) : prends si tu peux, mange, c’est l’aliment. Mais tu vas me dire : Oui, sans doute, c’est l’aliment ; mais moi je suis un enfant, c’est du lait qu’il me faut, je ne puis autrement y atteindre. Puis donc que c’est du lait qu’il te faut, et que pourtant ce mets des cieux est le seul qui puisse te nourrir, il passera par la chair pour arriver jusqu’à tes lèvres (In Psalm. 119). Car l’aliment ne devient lait qu’en passant par la chair. Ainsi fait la mère. Ce que mange la mère est cela même qu’absorbe l’enfant ; mais l’enfant n’étant point assez fort pour se nourrir directement du pain lui-même, la mère incarne le pain qui par elle en douce liqueur passe à son fils (In Psalm. 33). Il ne reçoit que ce qu’il eût pris à la table ; mais ce qui passe par la chair convient à l’enfant (In Psalm. 30). Le Verbe donc s’est fait chair, et il a habité parmi nous (s. Jean 1, 14) ; l’homme a mangé le pain des Anges (Psalm. 77, 25). La Sagesse éternelle est venue jusqu’à nous, comme un lait bienfaisant, par la chair et le sang du Seigneur (In Psalm. 30, 134 ; Confess. 7, 18). » Oh ! combien donc l’Épouse a raison de s’écrier à l’Époux : Meilleures que le vin sont vos mamelles (Cant 1, 1) ! puisque par elles, dit à son tour saint Irénée, nous absorbons le pain d’immortalité, le Verbe de Dieu (Irén. 4, 38).

La Sagesse a tenu ses divins projets d’amour. Elle est parvenue de son point de départ au but d’arrivée, à travers mille obstacles ; elle a atteint d’une extrémité à l’autre avec une force qui n’a d’égale que son incomparable douceur (Sap. 8, 1).

1. Autres liturgies

L’Antiphonaire du célèbre monastère de Benchor, en Irlande, publié par Muratori, et dont la date ne descend pas au-dessous du 7ème siècle, nous fournit cette Hymne pleine de noblesse et d’une exquise suavité.

Hymne. Quando communicarent Sacerdotes

Venez, justes ; prenez le corps du Christ, buvez le sang précieux de la rédemption.

Nous qu’a sauvés le Christ par son corps et son sang, nourris de Dieu rendons-lui gloire.

Le Christ, auteur du salut, garda le monde à Dieu son Père par sa croix et son sang.

Immolé pour tous, le Seigneur fut lui-même le prêtre et l’hostie.

La loi ordonnait d’immoler des victimes : elle figurait les Mystères divins.

Celui qui donne la lumière, le Sauveur de tous, accorde aux saints un don merveilleux.

Que tous s’approchent dans la foi d’une âme pure, qu’ils reçoivent le gage éternel du salut.

Gardien des saints et leur guide, le Seigneur donne aux croyants la vie sans fin.

Il donne à qui a faim le pain du ciel, il offre à qui a soif de la fontaine vivante.

Alpha et Omega est le Christ Seigneur : venu déjà, il doit revenir juger les hommes.

À la suite d’un appel si touchant dans son antique simplicité, nos lecteurs nous sauront gré de remettre sous leurs yeux la lyrique Antienne que l’Église des Gaules faisait retentir au moment de la Communion, dans la Solennité des solennités, pour convoquer ses fils à la participation de l’immortel Mystère. L’usage s’en est conservé dans l’Église de Milan jusqu’à nos jours.

Appel du peuple a la communion

Venez ; approchez-vous de l’immortel Mystère : venez goûter la libation sacrée.

Avançons avec crainte, avec foi ; les mains pures, venons nous unir à celui qui est le prix de notre pénitence : l’Agneau offert en sacrifice à Dieu son Père.

Adorons-le, glorifions-le ; et, avec les Anges, chantons Alleluia.

Au jour de la glorieuse Nativité du Seigneur, d’autres chants conduisaient nos pères au saint banquet ; l’Antienne exécutée à ce moment fortuné comparait leur sort à celui de la Vierge-Mère, qui, durant neuf mois, avait porté en elle le même Jésus que leur poitrine allait contenir. L’ange dont il y est question est l’Esprit‑Saint lui-même, l’envoyé divin des deux autres personnes de l’adorable Trinité pour la sanctification des élus ; la sainteté ici demandée pour le corps et le sang du Seigneur, montre à nouveau l’ampleur du mystère eucharistique embrassant à la fois Jésus et l’Église : si le chef est saint, les membres aussi doivent l’être, et ils ne le seront pas sans le secours du divin Esprit. Un texte paraissant plus moderne traduit ainsi, en effet, la même pensée : « Envoyez votre Saint-Esprit, ô Seigneur, et daignez, en les sanctifiant, purifier nos cœurs et nos corps pour la réception de votre corps et de votre sang. Emitte Spiritum Sanctum tuum, Domine, et dignare sanctificando mundare corda et corpora nostra ad percipiendum corpus et sanguinem tuum.

Antienne en la fête de Noël. Ad corpus domini sumendum

Envoyez votre Ange, Seigneur, et daignez sanctifier votre corps et votre sang. La fraction du Sacrement est notre œuvre, Seigneur : à votre bonté de bénir, pour que soient pures les mains qui le touchent. O l’heureux sein qui mérita de porter le Christ ! O pierre sans prix, perle qu’illumine de ses feux la lumière du monde ! Pieds fortunés, qui furent dignes de soutenir le Christ, éternel, très-haut Roi, à qui les anges et les archanges offrent leurs dons ! Alleluia.

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Le mercredi dans l’octave du Saint-Sacrement

« Mes jours ont fui comme l’ombre ; mes os, ma chair, mon cœur sont desséchés comme l’herbe des champs, parce que j’ai oublié de manger mon pain. » Ainsi gémit le psaume cent unième, prière du pauvre en son angoisse devant le Seigneur (Psalm. 101, 1). Ce pauvre, c’est Adam, c’est le genre humain héritier de sa misère. Dieu lui avait donné sa loi pour nourriture, le pain de l’âme, le Verbe de Dieu. Poussé par le serpent, séduit par la femme, il a touché le fruit défendu, oublié le Verbe. Justement donc il a été frappé comme l’herbe des champs ; à bon droit s’est desséché son cœur pour avoir méconnu le fruit de vie, absorbé le poison, préféré la cendre à sa vraie nourriture

Mais voici qu’apparaît, vrai pain des cieux, Celui dans la chair duquel il t’est loisible de retrouver le Verbe oublié. De l’abîme de ta pauvreté crie vers le ciel ; reviens à ton ancienne abondance. Mange ; car tu es membre de Celui qui a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel (s Jean 6, 51). » Tu avais oublié de manger ton pain ; mais, lui crucifié, « tous les confins de la terre se ressouviendront, toutes les nations se convertiront au Seigneur (Psalm. 21, 28). » Foin desséché, ta chair (Isaï.i 40, 6-8) reverdira sous le sang du Sauveur (Aug. in Ps. 101) ; pareille sera-t-elle à l’herbe sacrée du pré virginal couchée pour toi dans la crèche (Bernard. Ad mil. templ. 6).

Oiseau du désert, hibou gémissant au sein de la nuit dans ta masure en ruines, ton isolement faisait le jouet des puissances ennemies. Mais le Seigneur, Dieu rédempteur, a brisé les fers des captifs. Peuples et rois, rassemblés en Sion, publient son Nom dans l’unité. C’est leur réponse à sa victoire, réponse de force et de grandeur (Psalm. 101, 24). Jérusalem notre mère revenue d’exil, entourée de ses fils nombreux, lui répond donc dans l’unité, dit saint Augustin ; qui n’est dans l’unité ne répond pas. Lui le Seigneur est un ; l’Église est unité : à l’un répond seule l’unité (In Psalm. 101). » Et le Seigneur, le chef, la tête de cette unité triomphante qui renverse l’empire de la confusion dans Babylone, répond lui-même à son Père : « Ma louange montera vers vous de la grande assemblée. En leur présence je vous rendrai mes vœux, j’offrirai l’hostie salutaire ; et les pauvres mangeront, et ils seront rassasiés, et leurs cœurs desséchés revivront à jamais (Psalm. 21, 23-27) ».

Gloire au Christ Sauveur, qui nous rend ainsi dans sa chair immolée le pain de vie et d’intelligence (Eccli. 15, 3) ! Corps de Jésus, temple auguste que s’est bâti la Sagesse éternelle ! c’est de son côté (Ézech. 47, 2.), violemment ouvert, que sort le fleuve sacré dont les flots portent le Verbe à nos bouches altérées. Visitant la terre, Jésus l’enivre ; il prépare leur nourriture aux fils des hommes. Mais la coupe qu’il présente est celle du Sacrifice, la table qu’il dresse est un autel ; car telle est la préparation de cette nourriture (Psalm 64, 10) : c’est une victime qui nous donne sa chair à manger, son sang à boire ; l’immolation est donc la préparation directe et nécessaire du banquet où elle se livre aux convives.

Mais eux-mêmes ne sont-ils pas la nourriture du Christ à cette table sacrée ? s’il donne tout ce qu’il est, n’est-ce pas pour tout prendre à son tour en sa faim dévorante ? Quels seront donc, quant à nous, les apprêts du festin, sinon ceux-là mêmes par où il passe ? Ce n’est point une victime, mais des victimes que la Sagesse immole, pour le banquet mystérieux de pain et de vin qu’elle dresse en sa maison (Prov. 9, 2). Et le message que, déjà dans la chair, elle dirige aux invités du festin des noces, ne diffère point de celui que portaient ses servantes convoquant les peuples à la citadelle et aux remparts : « Voici que j’ai préparé mon dîner : mes taureaux, mes grasses victimes sont égorgées ; tout est prêt, venez donc maintenant (s. Matth. 22, 4). »

Qu’est-ce à dire, sinon que pour les membres eux-mêmes du Christ, qui sont ces victimes nombreuses engraissées de l’Esprit par avance, la vraie préparation immédiate au banquet sacré n’est autre encore que l’immolation, le Sacrifice même, la Messe, célébrée ou suivie dans l’union la plus parfaite possible avec la grande et principale Victime ?

Chrétiens qu’un même amour, qu’une même soif du Dieu fort (Psalm. 41, 3) réunit autour de la table sainte, sachez donc qu’il se donnera à vous d’autant mieux et plus intimement, que ce même Sacrifice qui vous le livre aura fait de vous l’aliment substantiel et parfait de son propre amour. L’heure du Sacrifice est celle où l’Épouse, cueillant son Bien-Aimé sur l’arbre de la Croix comme un bouquet de myrrhe, le place en son sein (Cant. 1, 12) ; où, dans les délices du cellier royal, se fond en sa bouche la grappe d’Engaddi préparée sous le pressoir de l’amour (Ibid. 1, 3, 15 ; 2, 3-4). Mais c’est l’heure aussi, pour l’Époux, de la moisson et de la vendange ; alors que le vent du midi, l’Esprit qui préside aux Mystères, soufflant de toutes parts sur le jardin qui est l’Épouse pour en faire découler les parfums (Ibid. 4, 16), l’Époux lui-même descend en son jardin pour y manger ses fruits, moissonner sa myrrhe avec ses aromates, et boire le vin dont les délices enivrantes l’ont attiré du ciel en terre (Ibid. 5, 1) : ce vin qui est la substance même de l’Épouse liquéfiée par l’amour (Ibid. 6), vin excellent, digne d’être bu par le Bien-Aimé et savouré à loisir en sa bouche divine (Ibid. 7, 9).

Que l’âme donc se prépare au banquet du Bien-Aimé, par les apprêts du festin que lui-même attend d’elle. Qu’avec lui, dès le matin (Ibid. 12), elle se lève en cette pensée. Recueillant ses puissances, elle visitera diligemment cette terre de son cœur devenue pour Dieu, dans le saint baptême, un domaine plus vaste et plus aimé que toutes les possessions des princes d’ici-bas. Qu’elle descende au jardin (Cant. 6, 10), qu’elle veille aux suaves parfums des fleurs, à la fraîcheur des lis (Ibid. 2, 16) ; qu’elle coure au champ, rassemblant ses fruits anciens et nouveaux (Ibid. 7, 11, 13) ; qu’elle voie à cette vigne tant prisée de l’Époux qu’il s’en réserve la vendange (Ibid. 8 11-12) : qu’elle s’inquiète si les ceps ont fleuri, si les fleurs annoncent des fruits (Ibid. 7, 12) et promettent ces grappes embaumées que l’Époux vient cueillir (Ibid. 7-8). Qu’enfin, s’enfermant avec lui dans la maison de sa mère, la sainte Église, elle y reçoive au Sacrifice les leçons de l’amour (Ibid. 8, 2), et, nouvelle Esther, abreuve à son tour le véritable Assuérus de ce vin généreux dans la chaleur duquel le roi lui livre sa puissance, octroie toutes ses demandes et perd ses ennemis (Esth. 5, 4-8 ; 7, 1-10).

Ivresse terrible du Dieu fort, dont les retours soudains font trembler l’enfer (Psalm. 77, 65-66) ! vin mélangé, breuvage exquis (Cant. 8, 2), dont la composition est le secret de l’Église ! C’est pour cela que l’Épouse, voulant servir au Bien-Aimé le vin qui réjouit son âme et le pain qui conforte son cœur (Psalm. 103, 14), le saisit et l’entraîne à la maison de sa mère (Cant. 8, 2), et s’enferme avec lui dans l’appartement le plus retiré, dans la chambre même où elle vint au jour (Ibid. 3, 4).

C’est là en effet, dans ce sanctuaire d’amour, que Rébecca, la mère de deux peuples ennemis (Gen. 25, 23), prépare à son Époux les mets qu’il aime (Ibid. 27, 14), et qui doivent attirer la bénédiction d’Isaac sur le fils de sa préférence. Tandis que, figure du Juif indocile et charnel qui méconnaît l’Église et l’esprit des promesses divines, Esaü s’attarde au dehors à la poursuite d’une proie sauvage, image fidèle de ses instincts farouches, Jacob, le fils doux et soumis, habitant paisible des tentes maternelles (Gen. 25, 27), prête son concours à la femme forte poursuivant dans la foi l’accomplissement des intentions du ciel. Revêtu par elle des vêtements d’Esaü, insigne du sacerdoce, vêtements précieux du premier-né gardés par la mère, il prend dans le troupeau et immole comme victime deux chevreaux excellents : image à la fois, nous disent les Pères, du Christ par leur douceur (Ambr. De Jacob et vit. beat. Lib. 2, c. 2), et des deux peuples juif et gentil devenus par leur réconciliation dans son sang (Éph. 2, 11-16) la nourriture de Dieu (Comm. in Gen. Lib. 2, ap. Euch.). Mais c’est Rébecca qui conduit Jacob, et, recevant de lui la victime égorgée, en fait par ses apprêts intelligents l’aliment délectable : c’est l’Église qui, au Sacrifice, dirigeant le Prêtre et unifiant les peuples, prépare au Seigneur le mets qu’elle sait lui plaire (Gen. 27).

Déjà le symbole s’était déclaré avec une lumière non moins grande près du chêne de Mambré, sous la tente de l’humanité voyageuse, quand, au nom de sa postérité innombrable, le père des croyants offrit aux trois hôtes divins représentant la Trinité auguste le repas plein d’enseignements profonds raconté dans les saints Livres (Ibid. 18, 1-9). Pénétrant le mystère de la trine Unité : « Daigne, Seigneur, dit-il aux trois, te reposer chez ton esclave, et prendre ici quelque nourriture. » Et courant vers sa tente, il dit à Sara : « Pétris promptement trois mesures de farine, et fais des pains cuits sous la cendre. » Époux plein d’égards, observe saint Ambroise, il ne frustre point son épouse de la participation à l’œuvre de religion qu’il veut accomplir, mais divise toutes choses entre lui et la compagne de sa piété, type de l’Église. Que l’homme donc coure au veau gras, et l’immole en figure de la Passion du Seigneur (Ambr. De Abr. Lib. 1, c. 5) : le rôle de la femme est ici encore de préparer l’homme lui-même comme aliment divin. Les trois mesures de farine signifient, en effet, la triple descendance de Noé formant les trois races dont se compose l’humanité entière (Ap. Euch. Comm. in Gen. Lib. 2). Elles reparaissent, avec le même sens, dans l’Évangile (s. Matth. 13, 33) ; et la femme, l’Église, s’y retrouve aussi, pour en faire, en y mêlant le levain du froment sacré (s. Jean 12, 24 ; Ap. Ambr. Serm. 13), l’unique pain du corps entier du Christ, devenu, par cette assimilation mutuelle du Christ et de l’homme au banquet eucharistique, l’aliment de Dieu même et les délices de la Trinité souveraine.

Heureux l’homme, s’écrie saint Ambroise, que savoure et dévore en toute suavité la Sagesse divine (In Psalm. 118, Serm. 18) ! Mais ce zèle de Dieu, cette chaleur de la foi, cette ferveur de dévotion qui doivent, d’après lui, nous amollir et nous transformer dans le Christ en douce nourriture (Ibid.), à qui les demander, par conséquent, sinon à l’Église dont cette préparation est l’œuvre spéciale dans les Mystères sacrés ? Et cette préparation n’étant autre que le Sacrifice même pour le Chef et les membres, le chrétien qui se dispose au banquet divin peut-il avoir rien de mieux à faire que de se laisser docilement conduire par cette Mère des vivants dans sa Liturgie ? Pourrait-il craindre de s’abandonner sans réserve à celle à qui le Christ lui-même s’en est remis entièrement, pour la détermination des règles qui devaient présider à l’administration du Sacrement de son amour, pour l’ordonnance, la solennité, les apprêts, l’accompagnement du Sacrifice dont la Communion est à la fois le complément et le terme glorieux ?

La Communion, tout ce qui précède en cette Octave le démontre suffisamment, n’est point une œuvre de dévotion privée : la dévotion privée ne saurait disposer l’homme comme il convient à cette visite du Seigneur, dont le but est de resserrer toujours plus nos liens avec le Christ chef et tous ses membres, unifiés déjà dans l’immolation même de l’unique et universel Sacrifice à la gloire du Père. La fonction sacrée bien comprise, attentivement suivie, la marche progressive des cérémonies et formules sanctifiées, en ce qu’elles ont d’accessible aux fidèles, est seule de nature à placer complètement l’âme qui soupire vers son Dieu au grand point de vue catholique qui est celui du Seigneur. Que l’âme ne craigne point d’affaiblir ainsi le recueillement, d’attiédir l’amour qu’à bon droit elle veut porter à la table sainte : elle s’y présentera d’autant plus agréable et mieux parée aux regards de l’Époux, que l’égoïsme inconscient, l’individualisme étroit, fruits trop fréquents des méthodes particulières, seront plus sûrement bannis de son cœur à la grande école de l’Église et sous l’action puissante de la Liturgie.

Ainsi l’avaient compris les Apôtres et leurs disciples immédiats, fondateurs autorisés des Liturgies du premier âge ; et ils ne craignirent point d’exposer au danger d’un refroidissement la piété des nouveaux convertis, par tout cet appareil de pompes extérieures qu’ils tendirent dès l’origine à rendre comme inséparable de la participation aux sacrés Mystères. Ainsi le pratiquèrent nos aïeux les martyrs dans le glorieux secret des catacombes, déployant en ces étroits souterrains des splendeurs que nous ne connaissons plus ; comme Sixte II, le Pontife de Laurent, immolé sur la chaire où il présidait dans la majesté apostolique, entouré des ministres nombreux des fonctions saintes, ils ne craignaient point de braver jusque sous le feu de la persécution les fureurs impériales, pour sauvegarder la solennité des assemblées chrétiennes, où, dans le banquet commun du Pain des forts, se resserrait le lien des âmes et s’animait leur courage. Ainsi continua de faire et fit mieux encore l’Église délivrée, dans l’or et la lumière des basiliques qui remplacèrent les cryptes des cimetières au siècle du triomphe. Les Pères de l’Église et ses Docteurs, tous les Saints des grands âges, ne connurent point d’autre préparation habituelle au divin Sacrement que les magnificences de la Liturgie, les pompes du Sacrifice offert avec le concours de tous et cette participation active du peuple chrétien que nous avons rapportée. Or, il ne paraît point que ce concours obligé, cette dépense extérieure, cette attention soutenue aux rites sacrés, aient gêné leur essor ou frustré le Seigneur. On ne voit nullement que leur compréhension des choses divines en ait été amoindrie, que leur sainteté en ait souffert, ou que la société, dont ils étaient les guides obéis, se soit trouvée plus qu’eux retenue par là dans un état d’enfance qui l’empêche de soutenir toute comparaison avec la nôtre. Faudrait-il croire cependant que l’Église eût été mieux inspirée en les rendant à eux-mêmes, en laissant dans le silence et la paix plus de loisir à leurs méditations ? On n’oserait le dire. Telle n’est pas du moins encore la pensée d’où s’inspira le souffle de foi et de génie qui, dans les 13ème, 14ème et 15ème siècles, lança dans les airs les arceaux et les voûtes de nos cathédrales pour des rites en rapport avec les proportions de ces monuments.

Mais peut-être le temps est-il venu, où, dégagée des sens par les procédés perfectionnés d’une ascèse trop peu connue de l’époque primitive, l’âme humaine n’aura plus besoin désormais, pour aller à Dieu, des secours extérieurs qui purent être utiles aux temps d’Augustin, de Léon le Grand, d’Hildegarde ou de saint Bernard, mais ne sont point nécessaires à la génération spiritualiste dont nous serions les membres fortunés. Jugeons de l’arbre à son fruit (s. Luc 6, 44). Qu’est-il résulté de l’abandon en ce point des voies tracées par l’Église et suivies par nos pères ?

Le 16ème siècle avait vu l’enfer triompher sur les ruines fumantes des autels renversés dans l’Allemagne, l’Angleterre et les pays du Nord ; le délaissement des solennités liturgiques amenait chez plus d’un fidèle, aux siècles suivants, l’amoindrissement et l’oubli de la notion du Sacrifice même. L’auguste mystère eucharistique devait en venir à se résumer, pour plus d’une âme pieuse, dans la divine présence du Seigneur demeurant au milieu des siens pour recevoir leurs visites particulières, et descendre lui-même en eux par la Communion à des intervalles plus ou moins rapprochés. Mais le Christ immolé parle glaive des paroles redoutables, expiant encore les crimes des hommes, rendant au nom de tous à son Père les grands devoirs communs d’adoration et d’action de grâces, sauvant chaque jour le monde de la malédiction par les supplications enflammées de notre mère l’Église, devenues les siennes au grand Sacrifice : la Messe, en un mot, dit beaucoup moins au cœur de ces chrétiens fervents que l’Exposition, la Bénédiction, le Salut solennel, ou même parfois une simple visite bien privée et bien silencieuse au divin Sacrement. La Messe n’est pour eux qu’une condition préliminaire à tout le reste, ayant pour but de produire le Seigneur en sa présence réelle. Aussi, contre les règles même établies par l’Église, préféreront-ils de beaucoup à toute autre celle qui sera célébrée devant le Très Saint Sacrement exposé, comme mettant par avance sous leurs yeux tout ce qu’ils en attendent. Hormis ce cas, ils abandonnent volontiers la Grand’Messe au peuple chrétien, comme trop distrayante ; ou bien on les voit, ne soupçonnant même pas les effets puissants de salut que produirait en eux la force incommunicable de la Liturgie, demander religieusement à de pieuses lectures des considérations qui ne dépassent jamais l’homme qui les inspire. Le signal de la clochette annonçant l’élévation de l’Hostie salutaire n’est pour eux que le signal de la simple arrivée du Seigneur ; ils adorent, mais sans songer à s’unir à la Victime, sans s’immoler avec l’Église aux grandes intentions catholiques dont le double Cycle, en sa variété, ramène chaque année l’expression fidèle. S’ils doivent communier ce jour-là, peut-être laisseront-ils alors de côté le livre pieux qui les tenait saintement occupés en leur intérieur, pour s’entretenir doucement dans les émotions plus ou moins factices qu’ils y ont puisées : jusqu’au moment où, reçus à la table sainte de l’unité, le Christ devra chercher dans la grâce lointaine de leur baptême, bien plus que dans leurs affections ou pensées du moment, cette indispensable qualité de membre de l’Église que la Communion requiert sur toutes autres et vient surtout affermir.

Est-il donc surprenant qu’en un grand nombre d’âmes, la Religion, dont la vraie base est le Sacrifice, ne repose plus bientôt que sur un sentimentalisme vague, sous l’influence duquel s’effacent toujours plus chaque jour les notions fondamentales du domaine divin, de la justice souveraine, du culte proprement dit par la réparation, le service et l’hommage, qui sont nos premiers devoirs envers la suprême Majesté ? D’où vient, chez tant de chrétiens qui se confessent et communient, cette faiblesse de la foi, cette absence totale de la notion pratique de l’Église, qui s’est révélée si douloureusement au cœur des Pasteurs à l’époque du Concile ? sinon de ce que le culte ayant perdu pour eux, avec les pompes de la Liturgie qu’ils ne connaissent plus, son caractère social, la Communion elle-même a perdu son vrai sens, et laisse dans leur isolement satisfait ces hommes pour qui elle n’est plus le lien d’unité, par le Christ Chef, avec le corps entier dont ils sont devenus les membres au baptême. En dehors même de ces catholiques de nom, pour qui l’Église semble n’être plus déjà qu’un terme d’histoire incompris, est-il bien des âmes admises à la Communion fréquente ou de tous les jours, qui comprennent aujourd’hui cet axiome de saint Augustin : L’Eucharistie est notre pain quotidien, parce que la vertu qu’elle signifie est l’unité, santé du corps et des membres ( Aug. Serm. 57, 137) ?

Reprenant, au 12ème siècle, contre de nouveaux adversaires du Sacrement divin, la plume deux fois déjà victorieuse des fils de saint Benoît (Saint Paschase Radbert et Lanfranc, contre Scot Érigène et Bérenger), Alger, moine de Cluny, exprimait cette vérité toujours la même dans un livre en tout digne de ses devanciers, et dont le caractère dogmatique excluait l’hyperbole. « Le mystère de la vraie chair du Christ au Sacrement de l’autel, disait-il, ne profite qu’à ceux qui, dans le même Sacrement, reçoivent aussi le mystère de ses membres, à savoir la société du corps entier qui est l’Église ; parce que, de même que la tête est sans influence vitale, séparée du corps, ainsi le Christ ne communique à personne la vie sans l’unité du corps de l’Église : inséparable de son corps mystique, le Christ n’est vraiment reçu dans son Sacrement qu’il ne le soit tout entier (De Sacram. Corp. et Sang. Dom. Lib. 1, c. 3). »

Doctrine profonde, faisant pénétrer la grandeur du spectacle qu’offrait autrefois l’immense assemblée des fidèles, concluant la solennité des rites imposants du Sacrifice par la Communion non moins solennelle de tous à la grande Victime ! Cet unanime concours des baptisés à la table sainte est loin d’une génération perdue par l’immoralité, le doute, et la peur lâche du respect humain. D’autre part, ceux-là mêmes de ses enfants dont l’assiduité fervente au banquet divin console l’Église de la désertion du plus grand nombre, ne peuvent toujours attendre, pour s’approcher du Sacrement auguste, l’heure trop tardive de la Messe solennelle qui les placerait mieux dans l’esprit du mystère, et répondrait davantage aux désirs de l’Église. Ils en sont le plus souvent empêchés par leur santé ou d’autres considérations dont nous ne prétendons point contester la valeur ; et cette tendre Mère comprend elle-même les impossibilités qui s’opposeraient au retour quelque peu général, en ce point, de l’ancienne coutume. Ce n’est pas néanmoins sans jeter un regard de regret sur ces temps heureux, où chaque fidèle ne manquait point de participer sacramentellement au Sacrifice célébré dans l’assemblée commune (Sessio 22, De sacrif. Miss. c. 6). Toutefois, et sans même leur en faire un commandement exprès, elle ne formule en ce sens d’intentions précises qu’à l’égard des ministres mêmes du Sacrifice. « Qu’ils sachent », leur dit-elle dans le saint concile de Trente, « qu’il serait d’une convenance souveraine qu’au moins les jours des Dimanches et des fêtes, ils reçussent la sainte Communion de l’autel où ils remplissent leur ministère (Sess. 23, De Reform. c. 13. Cf. Pontificale Romanum, De Ordinibus conferendis ; Caeremoniale Episcoporum, 2, 31, 5). » Résumant enfin, mieux que nous ne saurions le faire et avec l’autorité même de l’Esprit-Saint, l’enseignement traditionnel que nous nous sommes efforcés de rappeler aux fidèles en ces jours, les Pères de Trente s’expriment ainsi dans la session 13ème :

« Le saint concile, de toute son affection paternelle, avertit, exhorte, prie et conjure par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu tous ceux qui portent le nom de chrétiens et chacun d’eux, de se réunir enfin unanimement dans ce signe de l’unité, dans ce lien de la charité, dans ce symbole de la concorde. Qu’ils aient souvenir de la souveraine majesté, de l’ineffable amour de Jésus-Christ notre Seigneur, qui, livrant sa précieuse vie pour prix de notre salut, nous a donné sa chair en nourriture. Qu’ils croient et confessent avec une telle constance et fermeté ces sacrés Mystères de son Corps et de son Sang, qu’ils les honorent et révèrent avec tant de dévouement et d’amour qu’ils puissent recevoir fréquemment ce pain au-dessus de toute substance. Puisse-t-il être pour eux la vraie vie, la santé perpétuelle de l’âme ! Qu’ainsi confortés par sa vigueur, ils passent du pèlerinage de cette terre malheureuse à la patrie des cieux, pour y manger sans voiles ce même pain des Anges qui les nourrit ici-bas sous le voile sacré des espèces (Sessio 13, de Euchar. c. 8). »

1. Autres liturgies

L’Église d’Arménie chante aujourd’hui encore, pendant la Communion, un cantique admirable qui fera dignement suite aux appels sublimes que nous adressait hier l’antique foi des Églises de l’Irlande et des Gaules.

Cantique pendant la communion

Mère de la foi, ô Église, théâtre sacré des noces mystérieuses, lit nuptial sublime, demeure de l’Époux immortel qui t’a parée pour l’éternité !

Tu es un second Ciel admirable qui s’élève de gloire en gloire. Tu nous enfantes comme la lumière, dans le baptême où nous devenons tes fils.

Tu distribues le pain de pureté, tu donnes à boire ce sang redoutable : il est à toi ; par lui tu nous entraînes aux sphères incréées du monde des esprits.

Venez, enfants de la nouvelle Sion, approchez-vous, dans la sainteté, du Seigneur. Goûtez et voyez combien est doux le Seigneur notre Dieu, le Dieu des vertus.

L’ancienne Sion divisa le Jourdain, et toi la mer des péchés du monde ; elle eut Josué pour chef illustre, et toi Jésus consubstantiel au Père.

L’ancienne fut ta figure, mais ton autel est supérieur. Elle a brisé les portes de diamant, mais toi celles de l’enfer sur leurs fondements terribles.

Ce pain est le corps du Christ, cette coupe contient le sang de la nouvelle Alliance. Le mystère caché se déclare à nos âmes : en lui se manifeste Dieu même.

C’est ici le Christ, Dieu Verbe assis à la droite du Père, tandis qu’immolé sous nos yeux, il ôte les péchés du monde.

Béni soit-il à jamais comme le Père et l’Esprit, maintenant et toujours plus à l’avenir, et sans fin dans les siècles !

Au moment de la Communion, le dialogue suivant s’établit dans l’Église syrienne entre le prêtre et le Diacre.

Dum Calix Circumfertur

Saint, Saint, Saint vous êtes, ô Seigneur, crie l’Église. Béni soit celui qui m’a livré son Corps et son Sang, pour que par lui j’obtienne grâce.

Le Diacre. Alleluia, Alleluia. Gloire à celui qui m’a donné son Corps et son Sang où réside la vie, pour que par lui j’obtienne grâce.

Le Prêtre. Seigneur, au jour du jugement, que vos Mystères supplient pour nous devant le tribunal redoutable et terrible.

Le Diacre. Alleluia. Alleluia. Gloire à celui dont l’Église s’abreuve avec ses fils, chantant sa louange.

Au moment de la Communion, le dialogue suivant s’établit dans l’Église syrienne entre le Prêtre et le Diacre.

Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. À lui soit gloire, lui dont le Corps est notre aliment et le Sang notre breuvage pour la rémission des péchés.

Le Diacre. Quand le feu voit ce Corps, il est dans la crainte ; et voici que les hommes le portent solennellement sur leurs mains.

Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. À lui soit gloire, lui qui jeûna et qui pria, lui qui nous enseigne à prier.

Le Diacre. C’est là le calice dont le Seigneur composa le mélange au sommet de la croix. Approchez, mortels : buvez‑en pour la rémission de vos fautes

Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. Et gloire à celui dont s’abreuvent les brebis du Fils en s’y purifiant.

Le Diacre. Frères, prenez le Corps du Fils, crie l’Église, buvez son Sang avec foi et chantez-lui gloire.

Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. Et gloire à celui dont se nourrit l’Église avec ses fils, lui chantant des psaumes.

Le Diacre. Je suis le pain de vie, a dit notre Seigneur ; quiconque me mangera avec foi possédera la vie.

Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. Et gloire à celui dont nous avons pris le calice, entrant par lui en possession d’une vie nouvelle.

Le Diacre. Seigneur, que les morts qui ont mangé votre Corps et bu votre Sang, éprouvent votre clémence au jour du jugement, quand vous paraîtrez.

Recevez, ô vous notre Seigneur, les offrandes de vos adorateurs et, dans votre miséricorde, pardonnez à leurs morts.

Faisons un dernier emprunt à la Liturgie des Constitutions apostoliques (Livre 8ème). La formule suivante d’Action de grâces après la Communion, manifestera l’esprit de l’Église et ce qu’elle attend de nous en cet instant solennel. Elle s’y montre préoccupée sur toute chose des grands intérêts de l’Époux. Dans cette extase de son amour, dans ce moment d’union si intime avec le Seigneur, elle s’efforce d’arracher ses fils aux pensées mesquines, aux intentions trop exclusivement personnelles d’une dévotion privée hors de saison dans ces grands Actes de la vie chrétienne, qui sont le Sacrifice et la Communion à la Victime universelle. À peine donc est achevée la distribution des espèces sacrées, que le Diacre s’écrie : « Surgamus, Levons-nous » ; et tous, debout, s’unissent à la prière que prononce le Pontife.

Invocatio post Communionem

Seigneur Dieu tout-puissant, Père de votre Christ et béni Fils ; exauçant qui vous invoque dans la droiture, connaissant la prière même de qui se tait : nous vous rendons grâces de nous avoir jugés dignes d’être admis à la participation de vos saints Mystères. Vous nous les avez donnés comme l’affermissement de la foi, la garde de l’amour, la remise des péchés ; car le nom de votre Christ a été invoqué sur nous, et nous sommes devenus vos familiers.

O vous qui nous avez séparés de la communion des impies, unissez-nous à ceux qui vous sont consacrés, fixez-nous dans la vérité par votre Esprit-Saint, dissipez nos ignorances, suppléez aux lacunes, confirmez les notions acquises.

Conservez les prêtres sans reproche dans votre service. Gardez les rois dans la paix, les magistrats dans la justice, les saisons dans l’équilibre, les récoltes dans l’abondance, le monde dans la main de votre toute-puissante providence. Apaisez les nations belliqueuses. Convertissez ceux qui sont dans l’erreur. Sanctifiez votre peuple ; conservez les vierges ; gardez la fidélité des époux, la force des continents ; conduisez les enfants à l’âge mûr ; affermissez les nouveaux baptisés ; instruisez les catéchumènes, rendez-les dignes de l’initiation ; et rassemblez-nous tous au royaume des cieux, dans le Christ Jésus notre Seigneur :

Avec qui soit à vous et au Saint-Esprit gloire, honneur, adoration dans les siècles. Amen.

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Le jeudi octave du Saint-Sacrement

La radieuse Octave consacrée au triomphe du divin Sacrement termine aujourd’hui son cours ; et, bien que nous ayons anticipé de trois jours entiers sur la fête elle-même, à peine avons-nous effleuré, dans ces pages, le sujet auguste proposé par l’Église à nos contemplations et à notre amour : tant est grande la richesse du sacré mémorial, ineffable résumé, sommaire divin des merveilles divines (Psalm. 110, 4), dernier terme ici-bas d’un amour infini (s. Jean 13, 1) !

Fiancée à l’humanité dès le sein du Père, la Sagesse éternelle est venue jusqu’à l’homme en cette prison obscure où la mort, fille du péché, l’avait fait son esclave (Héb. 2, 14-15) ; et l’embrassant étroitement dans l’acte du Sacrifice qui donne à Dieu gloire infinie, satisfaction entière, elle consomme avec lui son alliance au banquet dont la victime sacrée qu’elle immole est l’aliment (Prov. 9, 2). D’elle à l’homme désormais la distance est comblée. Elle triomphe dans son amour ; et son désir est d’être maintenant pour qui l’a connue au saint banquet, la compagne dévouée de sa vie terrestre (Sap. 8, 9-18), en attendant le jour des célestes jouissances.

Ils sont rares ceux qui, comme le Bienheureux Henri Suso, comme saint Laurent Justinien, entendent pleinement l’ineffable mystère. Mais si le don céleste est multiple et divers dans son application, c’est néanmoins à la face du monde, en tête des foules, aux portes des villes et sur les places (Prov. 1, 20-22 ; 8 1‑5), que retentit l’appel pressant des saints Livres aux plus petits des enfants des hommes : « Dis à la Sagesse : Tu es ma sœur ; appelle-la ton amie (Ibid. 7, 4) ; choisis-la pour épouse (Sap. 8, 2). Ses voies sont belles et pures ; elle sera ta joie dans ses chastes amours (Prov. 3, 13-18. Et, ex Melitone : Prov. 5, 15-19 ; Eccli. 9, 9). Elle t’entourera comme une robe de gloire ; elle sera ta couronne d’honneur, et t’enserrera tout entier comme un sur rempart (Prov. 4, 5-9 ; Eccli. 6, 18-32). »

O homme, ô fils d’Adam pétri du limon (Gen. 2, 7), qu’es-tu donc pour qu’on se souvienne de toi dans les palais des cieux (Psalm. 8, 5) ? Désiré toi aussi des collines éternelles (Gen. 49, 26), qu’as‑tu fait pour mériter ces grandeurs (Job 7, 17) ?

Ne crains pas cependant. « N’hésite point à ma faible parole », s’écrie saint Cyrille, le vengeur à Éphèse des noces divines dont l’Eucharistie est l’extension glorieuse : « n’aie point égard à ma chétive personne ; mais entends la grande voix, pèse l’autorité de ceux qui ont annoncé ces choses. Ce ne sont point des hommes de néant, des hérauts de carrefour, des messagers vulgaires, qui les ont publiées. Mais cette mission, le Roi des rois l’a confiée au plus illustre : Salomon, du haut de son trône, a révélé l’arcane ; revêtu de la pourpre, le front ceint du diadème, il a proclamé les éternels desseins de Celui qui établit et renverse les rois. À la dignité du héraut, connais l’autorité du message (Hom. div. 10, in myst. cœn.). »

Peuple chrétien, peuple de rois (s. Matth. 25, 34), qu’attendent aux cieux les diadèmes et les sièges de gloire (Apoc. 4, 4 ; 5, 9-10), c’est à toi qu’il s’adresse. Connais aussi ta dignité. Écoutant le héraut, comprends d’où te vient ta grandeur ; sache en porter les sublimes conséquences.

« À vous donc, ô rois, dit Salomon, s’adresse mon discours. Princes et puissants, prêtez l’oreille : si vous aimez les sceptres et les trônes, connaissez la Sagesse, aimez-la d’amour pour régner à jamais (Sap. 6, 2, 3, 10, 22). Plus glorieuse qu’un royaume, plus riche que les trésors, plus belle que la beauté, je l’ai aimée plus que la vie, j’en ai fait ma lumière (Ibid. 7, 8-10). Ce qu’elle est, je vous le dirai ; je vous raconterai sa naissance. Je ne vous cacherai point les mystères divins ; mais remontant à sa première origine, je mettrai en pleine lumière ce que Dieu m’a donné d’en savoir, et ne dissimulerai point la vérité (Ibid. 6, 24 ; 7, 15). Sans feinte je l’ai apprise, sans envie j’en fais part (Sap. 13). Comprenez donc ; instruisez-vous à mon discours, et qu’il vous profite (Ibid. 6, 25‑27) ! »

Plût au ciel qu’il nous eût été donné de remplir dignement pareil programme (Ibid. 7, 15), en ces jours où la Sagesse invite l’homme à sonder les excellences du Pain sacré qui fait les délices des rois ses convives (Gen. 49, 20. Cf. Ant. 3am Laud. in die Festi.) !

Au pied de la colonne de nuée où pour nous elle réside (Eccli. 24, 7), l’Église, fondée par elle dans l’unité comme une ville puissante, rassemble aujourd’hui encore les tribus d’Israël (Psalm. 121, 3-4), la nation sainte, le peuple racheté, la race d’élite de ses fils pontifes et rois (1 s. Pierre 2, 9), pour témoigner de leur foi, pour chanter leur amour, et célébrer la paix qui demeure par elle en ses murailles, l’abondance qui règne en ses tours (Psalm. 121, 4-8). C’étaient là ces jours d’exultation universelle autour de l’Hostie sainte, que l’Esprit découvrait dans le lointain des âges aux regards éblouis de Jésus fils de Sirach, et qui le faisaient s’écrier dans un pieux transport : « La Sagesse se louera a elle-même ; elle s’honorera en Dieu, et se glorifiera au milieu de son peuple. Elle ouvrira sa bouche dans les assemblées du Très‑Haut, et triomphera devant ses armées. Les foules l’exalteront ; l’assemblée sainte admirera ses attraits ; la multitude des élus chantera ses louanges, et les bénis du Père l’adoreront dans l’amour (Eccli. 24, 1-4). »

« Bienheureux l’homme », dit-il encore et toujours au futur, qui demeurera près d’elle ! Heureux qui médite ses voies dans son cœur et comprend ses secrets, qui poursuit toutes ses traces et lui tend des embûches d’amour (Juxta grœc.), qui plonge la vue dans sa demeure et l’entend du dehors ! Aux murs de son palais il fixera le pieu qui soutient la tente de son pèlerinage. Il établira ses fils sous son ombre. Elle-même en ses délices (Eccli. 15, 6) sera pour lui le voile protecteur, et il reposera dans sa gloire (Ibid. 14, 32-37). »

Maison de Dieu, maison du festin des rois (Psalm. 41, 5), que parfument par ses soins le baume, la myrrhe et l’encens des cieux (Eccli. 24, 20-21), meilleur que mille autres est un seul jour dans vos parvis ! Mon âme défaille à leur pensée (Psalm. 83, 2, 11). Inquiet jadis, solitaire sur un toit étranger (Psalm. 101, 8), le passereau s’est trouvé une demeure ; pour ses petits la tourterelle ne craint plus désormais, dans le nid d’amour où ils reposent à l’ombre de vos autels (Psalm. 83, 4). Dans le secret de la nuée, loin des heurts de cette terre et des conflits humains, là, dès l’aurore, la Sagesse verse en eux sa lumière et ses voluptés saintes (Psalm. 30, 17, 20-21). Là, chaque jour, s’organiseront les chœurs ; là, à toute heure, retentiront les psaumes et les chants d’allégresse, autour de l’Hostie salutaire (Psalm. 26, 6), de l’Agneau immolé toujours debout (Apoc. 5, 6), vrai Dieu vivant sur l’autel devenu son trône, vrai Dieu des dieux résidant en Sion (Psalm. 83, 8.)».

Elle ne sera donc plus veuve désormais cette terre qui a reçu l’ineffable secret des noces divines. Joie du matin (Psalm. 29, 6), céleste ivresse où germent les vierges (Zach. 9, 17), rapides instants où la beauté qui dans la pleine lumière ravit les anges se donne sous le voile à nos âmes, vous laissez après vous mieux qu’un brillant souvenir. L’autel du Sacrifice, la maison du festin restent le trône toujours occupé, la demeure en ce monde de Celle à qui la compagnie de Dieu, dans les splendeurs des Saints, et l’amour du Seigneur de toutes choses (Sap. 8, 3; Psalm. 109, 3) ne peuvent faire oublier les délices de son alliance avec les fils des hommes, et cet orbe des terres où dès le commencement se jouait son amour (Prov. 8, 31). Sur ce trône d’honneur, elle reçoit les hommages des puissants de ce monde qui, tenant de ses mains leurs couronnes, lui demandent à genoux le conseil, l’équité, la prudence et la force (Ibid. 14-16) ; nuit et jour, elle entend la prière des petits au cœur simple qu’appelle sa voix bénie (Ibid. 9, 4 ; s. Marc 10, 14), qu’attirent ses charmes incomparables (Eccli. 24, 26), et qui viennent près d’elle se former divinement à l’amour et remplir leurs trésors (Prov. 8, 21).

Gloire à l’Agneau dont l’immolation triomphante a fixé cette présence merveilleuse au Sacrement divin ! à lui vertu, divinité, sagesse, force, honneur, bénédiction dans les siècles (Apoc. 5, 12)  ! C’est par lui qu’est descendue jusqu’à nous la Sagesse éternelle ; par lui encore qu’elle demeure avec nous. À sa douce lumière (Ibid. 21, 23), en terminant ce jour et cette Octave, contemplons d’un œil respectueux la nature de l’ineffable permanence qui nous garde ainsi dans son intégrité le Mystère de la foi, jusqu’au dernier jour du monde.

Combien il l’emporte sur l’agneau du peuple des figures, l’Agneau divin dont la raie Pâque nous révéla le mystère (Le Temps Pasc. t. 1) ! Il n’en restera rien jusqu’au matin qui ne soit consumé (Exod. 12, 10), disait Moïse touchant la victime dont la chair, une fois l’année, nourrissait Israël en la nuit de la délivrance. « Pour moi », s’écrie aux nations représentées dans la personne du proconsul romain l’apôtre André, frère de Pierre, « j’offre chaque jour au Dieu Très-Haut, non la chair ou le sang des victimes gémissantes, mais l’Agneau sans tache immolé sur l’autel de la Croix ; et lorsque tout le peuple des fidèles a bu son sang, mangé sa chair, l’Agneau sacrifié reste plein de vie : vraiment sacrifié, mangé réellement, il demeure, dis-je, en son intégrité, sans tache et vivant (Pass. S. Andr. ap. Lipom.). »

— « Comment cela peut-il se faire ? » objecte le Gentil. — Fais-toi disciple, et tu l’apprendras », dit André. Mais à ce moment, le représentant du vieux monde païen, qui poursuivait d’office le Crucifié dans ses membres, ne devait répondre que par la violence et le dédain au dogme sublime formant la base d’une religion présente. L’Apôtre allait sceller dans le sang son glorieux témoignage ; mais il laissait à l’Esprit qui les lui avait inspirées (s. Matth. 10, 20) le soin de garder ses paroles pour le jour du triomphe. Par tout le monde, ses collègues de la Cène, sacrifiant leur vie pour le Christ et sa doctrine, rendaient courageusement mets pour mets au Seigneur ; ainsi lui-même, selon le conseil du Sage, assis à la table du Prince, avait-il considéré diligemment ce qu’on servait devant lui, dans la pensée qu’il lui fallait préparer à son tour un festin semblable (Prov. 23, 1-2, juxt. grœc.). Nourri donc de la Croix du Seigneur au banquet de son corps, selon l’expression de saint Augustin (In Psalm. 100), il paya noblement de retour.

Après lui, la force persévérante des martyrs, leur allégresse dans les tourments, allaient continuer de montrer la puissance du vin sacré, du pain mystérieux qui transporte et affermit ainsi le cœur de l’homme (Psalm. 103, 15). Et le temps viendrait où la démonstration du Mystère de la foi, si grandement exprimé dans la bouche de l’Apôtre, s’imposerait au monde, non sous l’effort du raisonnement ou l’habile enchaînement de savantes déductions, mais par l’impossible et toutefois indéniable transformation de ce monde ennemi sous l’irrésistible influence du ferment divin caché dans sa masse au soir de la Cène.

Du sud au septentrion, du levant au couchant, partout, en ce présent jour, les enfants de l’Église se renvoient, dans leurs chants, ces paroles qui ne sont que l’écho rythmé de la voix de l’Apôtre, enfin maîtresse et dès longtemps victorieuse : « La chair du Christ est nourriture, et son sang est breuvage ; tout entier néanmoins il demeure sous chacune des espèces. Sans le briser, le rompre ou le diviser, celui qui le reçoit le reçoit tout entier. Qu’un seul ou mille le reçoivent, autant que tous a l’unique ; il se donne sans s’épuiser. Quand est rompue l’hostie mystérieuse, n’hésite point ; mais souviens-toi qu’autant réside sous le fragment, et sous la forme entière. La substance n’est nullement divisée, c’est le signe seul qui se brise ; mais ni l’état, ni l’étendue de ce qu’il recèle n’en est amoindri (Sequ. diei Festi.). »

L’Église en effet nous enseigne que sous chaque espèce et « sous chacune de ses parties est vraiment, réellement et substantiellement contenu le corps, le sang, l’âme et la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ, et par suite le Christ tout entier (Conc. Trid Sess. 13, can. 1, 3). » D’elles-mêmes, il est vrai, les paroles redoutables du Sacrifice, n’opérant que ce qu’elles signifient, appellent exclusivement et isolément sous la double espèce le corps et le sang du Seigneur ; mais le Christ ressuscité, vivant à jamais, demeure indivisible. « Le Christ sorti du tombeau ne meurt plus, dit l’Apôtre ; mourant pour le péché, il est mort une fois ; vivant maintenant, il vit pour Dieu (Rom. 6, 9-10). » Partout donc où se trouve, en vertu de la consécration, le très saint corps ou le sang rédempteur, là même, par voie de conséquence naturelle et de nécessaire concomitance, réside en son entier l’humanité sainte unie au Verbe.

Dans la crainte de ne pouvoir autrement exprimer un si profond mystère avec l’exactitude et la précision suffisantes, la Liturgie emprunte aujourd’hui les formules de l’École. Elle-même nous apprend que du pain au corps, du vin au sang, la conversion s’opère de substance à substance, sans que dans ce changement merveilleux, appelé très justement à cause de cela transsubstantiation par l’Église (Conc. Trid. Sess. 13, can. 3), soient intéressés, altérés ou détruits, les accidents ou modes des deux termes de la conversion. C’est ainsi que, privées de leur sujet ou support naturel, les espèces ou apparences du pain et du vin demeurent immédiatement soutenues par la vertu divine ; produisant et recevant les mêmes impressions qu’eût produites et reçues leur propre substance, elles sont le signe sacramentel qui, sans informer le corps du Christ ou lui prêter leurs qualités et dimensions, détermine sa présence et la maintient, tant que ces espèces ne sont pas essentiellement modifiées. De son côté, ainsi substitué à la seule substance du pain et du vin directement dans sa propre substance, le corps du Seigneur se trouve soustrait par la formule sacrée à ces lois mystérieuses de l’étendue, dont la science humaine est si loin d’avoir pu encore pénétrer les secrets ; tout entier sous l’espèce entière, et tout entier dans chaque partie sensible, il participe en cela des substances spirituelles : ainsi l’âme de l’homme est-elle entière dans tout son corps, entière de même en tous ses membres. Tel est donc le mystère de l’état sacramentel, que, présent à nous sous les dimensions de l’hostie, et non au-delà, par sa substance ainsi soustraite aux lois de l’étendue, le Christ demeure en lui-même tel qu’il est au ciel. « Le corps du Christ au Sacrement, dit saint Thomas, garde tous ses accidents par une suite nécessaire ; et ses parties demeurent ordonnées entre elles comme elles le sont dans la nature des choses, bien qu’elles ne soient point en rapport et ne puissent être comparées selon cet ordre avec l’espace extérieur (3 P. 76, art. 4 ; Sent. 4, dist., 10, art. 2). »

La notion du Sacrifice exigeait dans l’Eucharistie cette passive apparence de la victime, comme la condition du banquet où il se consomme déterminait la nature spéciale des éléments sacramentels choisis par le Christ Jésus. Mais loin de nous, en face de l’Hostie sainte, toute idée de pénible captivité, d’actuelle souffrance, de vertus laborieuses, pour l’hôte divin des espèces sacrées : sous cette mort extérieure abondent la vie, l’amour et la beauté triomphante de l’Agneau vainqueur du trépas, roi immortel des siècles.

Il réside sous la blanche hostie dans sa force et sa splendeur le plus beau des fils des hommes (Psalm. 44, 3), avec les admirables proportions, l’agencement harmonieux de ces membres divins formés d’une chair virginale au sein de celle qui, la plus belle des filles d’Adam, fut aussi la plus pure. Vénérons dans un saint tremblement ces pieds arrosés des larmes de Madeleine repentante, essuyés de ses cheveux (s. Luc 7, 37), embaumés de ses parfums par avance (s. Marc 14, 8), ces pieds du Sauveur plus beaux encore que les pieds de ceux qui annoncent sa venue sur les montagnes (Isaï. 52, 7) ; ils brillent maintenant comme l’airain dans la fournaise ardente (Apoc. 1, 15). Envoyons, au delà du voile, nos pieux baisers aux mains sans tache et consacrées du grand Pontife (Lévit. 21, 10), qui travaillèrent le bois dans l’atelier de Joseph et semèrent en Israël bénédictions et prodiges ; elles sont là telles que les vit l’Épouse, brillantes comme l’or, faites au tour et pleines d’hyacinthes (Cant. 5, 14), avec ces enfoncements des cornes mystérieuses où sa force est cachée (Habac. 3, 4). Qui nous donnera de percer le nuage où se cache à nos regards cette tête divine, admiration des Anges, cette face auguste, autrefois défigurée, souffletée, saturée d’opprobres en son amour (Jérém. Thren. 3, 3o), resplendissante aujourd’hui comme le soleil en sa puissance (Apoc. 1, 16) ? Bouche du Christ, organe du Verbe, à la voix pareille au bruit des grandes eaux (Ibid. 15), au souffle puissant qui tue l’impie (Isaï. 11, 4) ; lèvres de l’Époux semblables aux lis qui distillent la myrrhe la plus pure (Cant. 5, 13) ; et vous, divins yeux qui pleurâtes sur Lazare (s. Jean 11, 35), et illuminez de vos rayons enflammés (Apoc. 1, 14) l’assemblée des Saints : nulle force humaine ne saurait soulever le mystère qui vous dérobe aux impatientes aspirations de notre œil mortel. Mais, plus sûrement que sur le témoignage de nos propres yeux, ô Bien-Aimé, nous savons que vous êtes là derrière la muraille, regardant par les ouvertures, jetant la vue au travers des barreaux (Cant. 2, 9), et il suffit à nos adorations ; et la foi d’un tel mystère était la plus douce épreuve que vous pussiez imposer à notre amour.

Sang divin, prix du rachat, rentré pour jamais dans ces veines qui vous épanchèrent à torrents sur le monde, comme autrefois vous portez la vie dans ces membres glorieux, sous l’impulsion du Coeur sacré auquel demain nous rendrons un plus spécial hommage.

Âme très sainte du Sauveur, présente au Sacrement comme forme substantielle (Concil. Vienn.) de ce corps très parfait qui est par vous le vrai corps de l’Homme-Dieu vivant à jamais, vous renfermez dans vos profondeurs tous les trésors de la Sagesse éternelle (Col. 2. 3). Vous reçûtes pour mission de traduire dans une vie humaine, en un multiple et sensible langage, l’ineffable beauté de cette Sagesse du Père éprise des fils des hommes, et voulant, par une manifestation à leur portée, conquérir leur amour. Chaque parole, chacun des pas de Jésus, chaque mystère de sa vie publique ou cachée, révélait par degrés cette divine splendeur. Vraiment devant ces hommes qu’elle convoitait, la Sagesse comme la grâce en lui grandissait avec l’âge (s. Luc 2, 52) : jusqu’à ce qu’enfin tous ces enseignements, exemples et mystères, merveilleuses traductions de ses charmes intimes, elle‑même, pour les siècles à venir, les fixa immobiles au Sacrement divin, monument perpétuel où chaque âme trouve sa lumière, mémorial vivant où veille silencieusement pour nous son amour. « La chair, le sang du Christ, c’est le Verbe manifesté, dit saint Basile ; c’est la Sagesse rendue sensible par l’Incarnation et toute cette mystérieuse conversation dans la chair qui nous révèle la perfection morale, le beau naturel et divin. C’est là ce qui nourrit l’âme, et, dès maintenant, la prépare à la contemplation des divines réalités (Épist. 8). »

Les solennelles assises, pendant lesquelles le divin Sacrement a reçu l’hommage empressé de nos adorations, se terminent, comme elles ont commencé, dans la pompe du triomphe. Après les Vêpres, qui sont les mêmes qu’au jour de la fête, le Diacre descend du trône où il l’avait placé le radieux ostensoir, et le dépose entre les mains du Prêtre. L’Hostie sainte franchit de nouveau le seuil du temple, entourée des mêmes rites majestueux, célébrée dans les mêmes chants d’allégresse, accueillie par les mêmes enthousiastes démonstrations de son peuple fidèle. De nouveau, elle voit la nature à ses pieds, assainit l’air sur son passage, en chasse au loin les puissances ennemies (Éph. 2, 2 ; 6, 12), bénit la campagne et la ville, et jette sur les moissons prêtes à mûrir ses rayons fécondants. Regagnant son temple, elle n’en sortira plus désormais que pour venir fortifier les mourants dans le grand voyage, ou se donner miséricordieusement aux infirmes qui ne peuvent venir d’eux mêmes trouver leur Dieu. En ce moment donc, elle bénit une dernière fois la foule prosternée, et rentre au sacré tabernacle.

Abîmés dans l’adoration, témoignons nos sentiments au Dieu caché sous les voiles du Sacrement, en redisant l’Hymne céleste, où la science du Docteur angélique se montre encore surpassée par l’humble et fervent amour qui déborde en chacune de ces strophes.

Mais la porte sainte du tabernacle une fois refermée sur le Dieu de l’Hostie, nos cœurs sauront n’y point délaisser l’auguste Mystère. Mieux compris par les grâces de lumière tombées sur nous dans cette Octave, il sera plus que jamais l’aimant de nos âmes divinisées au saint banquet, conquises par lui aux sublimes attraits de la Sagesse éternelle.

Hymne Adoro Te de s. Thomas d’Aquin

Je vous adore pieusement, ô Dieu caché, qui sous ces espèces vous dérobez à nos regards : mon cœur tout entier se soumet à vous, et, dans la contemplation de votre présence, mon être tout entier s’anéantit.

La vue, le toucher, le goût sont ici en défaut, et l’ouïe seule assure ma foi ; je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu : rien de plus vrai que la parole de la vérité même.

Sur la croix, la divinité seule était cachée ; ici c’est l’humanité même qui se rend invisible : je crois et je confesse l’une et l’autre, et je demande ce que demandait le larron pénitent.

Je ne vois pas vos plaies comme les vit Thomas ; néanmoins je confesse que vous êtes mon Dieu : faites que ma foi en vous aille toujours croissant, qu’en vous j’espère, que toujours je vous aime.

O mémorial de la mort du Seigneur, pain vivant qui donne la vie à l’homme, donnez à mon âme de vivre de vous, et de goûter toujours votre ineffable douceur.

Seigneur Jésus, pélican rempli de tendresse, purifiez mes souillures par votre sang dont une seule goutte peut effacer les péchés du monde entier.

Jésus, que maintenant je ne vois qu’à travers un voile, daignez étancher l’ardente soif de mon âme ; faites qu’un jour contemplant à découvert votre visage, je jouisse éternellement de la vue de votre gloire.

Amen.

1. Autres liturgies

Le pieux Ratpert, moine de Saint-Gall, l’ami de Notker et son émule dans la composition des chants sacrés, nous fournira, pour conclure l’Octave du Corpus Domini, cette expression touchante de la piété du 9ème siècle envers le divin Sacrement.

Ad Eucharistiam Sumendam

O Tout-Puissant, nous te dédions nos louanges, honorant les dons de ton Corps sans égal et de ton Sang précieux.

Guide très saint, sois propice aux tiens dans leur indignité : nous approchons de la table sacrée. On répète: O Tout-Puissant, etc.

Sois propice, ô très aimant ; très bon, remets les péchés : qu’il nous soit ainsi profitable d’approcher des mystères triomphants On répète: De ton Corps, etc.

Qu’il descende vers nous des sommets des cieux l’Ange de sainteté purifiant les corps et les coeurs. O Tout-Puissant, etc.

Que ce remède puissant nous conduise aux célestes demeures, en nous donnant guérison sur terre par le secours. De ton Corps, etc.

Sauveur clément, dans nos hommages prends en pitié notre misère ; Pasteur souverain, protège tes brebis au sacré pâturage. O Tout-Puissant, etc.

Guéries par toi, protège-les, de peur que l’ennemi ne les terrasse encore ; affermis-nous à jamais par le don. De ton Corps, etc.

Indignes sommes-nous d’un si grand don, d’un tel honneur : toi-même, ô Roi très doux, conduis-nous au combat. O Tout-Puissant, etc.

Père tout-puissant, dans ta clémence, exauce-nous avec ton Christ et l’Esprit aussi tout-puissant, dignité trine et une. Du Corps, etc.

Terminons par ces belles prières de notre ancien Missel gallican.

Collecte après l’Eucharistie

Dans la foi qui nous a conduits aux autels sacrés, en possession du Corps et du Sang de Jésus-Christ notre Seigneur et Dieu, prions l’unité de la Trinité bienheureuse : que pleinement fidèles, il nous soit donné d’avoir toujours faim et soif de la justice et d’accomplir ainsi son œuvre dans la force et la grâce du mets du salut, pour que le Sacrement reçu par nous nous soit à remède et non à jugement.

Collecte

Regardez-nous, Seigneur, vous qui voulez que les fidèles se nourrissent de votre Corps et deviennent votre Corps ; faites que ce Sacrement soit pour nous la rémission des péchés ; que le divin aliment, fruit de votre bénédiction, se mêle de telle sorte à notre âme, que la chair soumise à l’esprit et subjuguée dans un paisible accord obéisse et ne résiste plus : par l’Esprit-Saint, qui dans l’unité du Père et du Fils et leur étant coéternel vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.