Sermon sur Job 18. La Révolution par le plaisir

📖 Présentation

Les progrès de la Révolution sont un mystère pour tout esprit sensé. Saint Grégoire le Grand nous donne la clé : ce n’est ni l’action de tel ou tel homme, ni tel ou tel événement, c’est le plaisir qui explique sa progression. Comprendre cela nous aidera à réagir.
Ce sermon est le n° 18 de la série : Sermons sur le livre de Job — saint Grégoire le Grand

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Transcription

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

« Tout homme est entraîné au péché de deux manières : ou bien il est mené par le plaisir ou la séduction, ou bien il est dominé par la peur. » C’est ce que nous enseigne saint Grégoire le Grand dans son commentaire sur le chapitre 5 du livre de Job.

Mes bien chers frères, saint Grégoire le Grand nous décrit ici en quelques mots non seulement tout le processus de la décadence du pécheur, mais également tout le processus de la décadence de la société et de l’Église, telle que nous la voyons actuellement.

Je vais donc vous expliquer cela, d’abord pour que vous compreniez, car il est très important de comprendre : sans cela, on ne peut pas réagir, on est comme un aveugle dans un tunnel. Ensuite, cela vous permettra d’orienter toute votre vie dans le sens que Dieu attend de vous. Il y aura donc trois parties à ce sermon, plus une conclusion.

Première partie : qu’est-ce qu’un chrétien, et d’une façon plus générale, qu’est-ce que l’homme ? Deuxième partie : la lutte chrétienne. Troisième partie : les conséquences en dehors de nous-mêmes, pour la société et pour l’Église. Et la conclusion, ce seront les remèdes.

I. Ce qu’est l’homme dans le plan de Dieu

Pourquoi saint Grégoire le Grand revient-il souvent sur l’importance de la contemplation ? C’est parce que l’homme est un être contemplatif : il est fait pour cela. Je vais vous donner quelques explications.

L’homme est un être spirituel. Cela signifie que Dieu lui a donné ce don extraordinaire de pouvoir le comprendre et comprendre son plan : pénétrer dans l’intimité de la sagesse de Dieu, dans ce qu’est Dieu — dans l’intimité du Père, du Fils et du Saint-Esprit —, mais également dans tous les mystères divins ; et pénétrer dans le plan de Dieu : la diffusion de son amour par la création. Mais la contemplation chrétienne s’accompagne toujours de l’adhésion dans la charité, ou plus exactement n’est parfaite que dans la charité. Dire que l’homme est un être spirituel, c’est donc dire qu’il connaît Dieu dans la foi et qu’il pénètre les secrets de la diffusion de son amour dans le monde, mais aussi qu’il y adhère et qu’il le met en œuvre selon ce que Dieu lui montre.

Mais l’homme est également un être corporel. Cela entraîne qu’il met son rapport avec les choses sensibles au service de son esprit, c’est-à-dire au service du plan de Dieu, au service de son amour de Dieu. L’adhésion entraîne la réalisation avec toutes ses facultés. Retenez bien cela, mes bien chers frères : mettre son rapport avec les choses sensibles au service de son esprit, pour comprendre Dieu, y adhérer et le mettre en œuvre, c’est-à-dire rayonner son amour.

Soyons un peu plus précis, si vous le voulez bien. La contemplation de Dieu, c’est la foi. Et quand je vous dis que cette contemplation nous fait pénétrer le plan de Dieu, il s’agit tout d’abord de voir que Dieu veut notre salut personnel. Il n’y a pas de salut possible sans cette contemplation dans la foi, sans la saisie dans la foi, du Ciel, de l’enfer, de la vie ici-bas et de l’enjeu. Donc le salut personnel, mais également le salut de ses proches.

Quiconque commence à regarder Dieu constate immédiatement que non seulement Dieu veut lui donner personnellement son amour, mais également qu’il l’étend aux autres, et que nous avons une responsabilité en cela.

Et, troisièmement, nous constatons que cette responsabilité ne se limite pas à nos proches, mais qu’elle s’étend à la société à laquelle nous appartenons, et particulièrement à l’Église. En un mot, il s’agit de voir et de mettre en œuvre l’amour actif de Dieu.

Cela débouche tout naturellement sur les deux commandements de Dieu : aimer Dieu par-dessus tout et de toutes ses forces, et aimer son prochain. Vous constatez, mes bien chers frères, que Notre-Seigneur dit d’aimer Dieu, mais de l’aimer par-dessus tout et de toutes nos forces, c’est-à-dire de mettre en action cet amour. Et le deuxième commandement est semblable au premier : aimer son prochain comme soi-même, c’est-à-dire lui communiquer cet amour de Dieu.

II. La lutte chrétienne

Vous vous rendez bien compte, mes bien chers frères, que le démon a de la haine pour l’être spirituel de l’homme. Sa haine de Dieu l’entraîne à haïr toutes les créatures, et particulièrement l’homme.

Et le démon, qui est intelligent et qui a compris beaucoup de choses, sait que haïr l’homme, c’est s’attaquer à son être spirituel et non à son être corporel. Je vous en ai parlé lors du dernier sermon (Sermon sur Job 17. Dieu rend invulnérables les humbles). Le démon peut s’attaquer directement à l’être spirituel de l’homme, par le mensonge sur la connaissance de Dieu — les hérésies — ou par l’orgueil ; mais, beaucoup plus facilement, il va subvertir, c’est-à-dire séduire l’intelligence de l’homme par le plaisir.

C’est ce qu’affirme saint Grégoire le Grand dans la phrase que je vous ai citée au début. Le plaisir a une tendance naturelle à émousser la vivacité de l’esprit.

Certes, si la foi dirige le plaisir, celui-ci permet de rendre grâce à Dieu ou de mieux le servir. Mais, dès que le plaisir dépasse un tout petit peu les limites que lui impose la foi, il émousse la raison. Or, plus un esprit est émoussé, plus il perd la capacité raisonnable de dominer le plaisir ; et alors s’installe petit à petit un cercle vicieux, qui n’est pas apparent au début : plus de plaisir, donc moins de foi ; moins de foi, donc plus de plaisir, et ainsi de suite. Ou, pour le dire autrement : plus de plaisir, donc moins de charité ; moins de charité, donc plus de plaisir, et ainsi de suite.

En conséquence, quiconque apporte le plaisir ou le présente peut très facilement devenir un séducteur. Un séducteur est quelqu’un qui entraîne, mais qui n’entraîne pas dans la voie : il entraîne à côté de la voie, en dehors de la voie. Un conducteur entraîne dans la voie ; un séducteur entraîne à côté.

Et l’on arrive à l’étape suivante : lorsqu’on a été séduit par le plaisir et par celui qui le propose, on recherche non seulement le plaisir, mais celui qui le propose. C’est ainsi que se crée l’effet de groupe que l’on constate chez les jeunes, dans les groupes de copains, parce qu’ils y trouvent leur plaisir. Chez les adultes, c’est moins visible, parce que les adultes ont appris à cacher leurs défauts. Mais si vous réfléchissez, mes bien chers frères, si vous faites même un examen de conscience, vous vous apercevez que l’effet de groupe est très important, même chez les adultes. Je ne parle pas de la bonne amitié qui est bienfaisante et nécessaire, mais dégénère lorsqu’elle est recherchée par plaisir et non dans l’amour de Dieu.

Et alors se met en place un engrenage… Quand je parle de plaisir, je pense à toutes sortes de plaisirs, pas seulement au plaisir de la chair, ni au plaisir de la bonne table. Non, il y a des plaisirs qui paraissent plus spirituels, qui frôlent le spirituel, mais qui n’en restent pas moins des plaisirs des sens.

On m’a rapporté la phrase suivante d’un père de famille : « J’aurais accepté que mon fils soit homosexuel si cela m’avait permis de le voir, car j’aurais aimé jouir de sa présence. » Voilà exactement un plaisir qui a complètement subverti la raison. Car un père de famille devrait dire : « Je suis prêt à me passer de la présence de mon fils si cela lui permet d’échapper à ce vice horrible. »

Vous voyez bien, mes bien chers frères, qu’il y a ici un véritable engrenage. Un père de famille qui ose dire des choses pareilles, nécessairement sa vie en est influencée. Et donc, lui qui a été entraîné dans la recherche d’une satisfaction sensible va à son tour se faire entraîneur. C’est ainsi que les bandes de jeunes qui recherchent le plaisir du groupe, ceux qui manquent la messe du dimanche matin pour faire une partie de foot, se font à leur tour entraîneurs dans cet esprit.

C’est très net avec la télévision, par exemple, car devant la télévision le spectateur est strictement passif. Vous pouvez vaguement choisir vos chaînes et vos émissions, mais c’est tout. Dans la lecture d’un livre, vous tournez les pages, vous revenez en arrière, vous vous arrêtez, vous réfléchissez. À la télévision, le film vous impose son rythme. Il vous impose ce que vous voyez : vous ne pouvez pas tourner la tête pour regarder le contexte de la scène.

Or les producteurs de télévision sont des hommes blessés, et très souvent ce sont des hommes qui recherchent le plaisir, celui de l’argent, celui de la bonne audience, voire qui trouvent tout à fait normal de nourrir la recherche du plaisir chez leurs contemporains, parce que tout le monde vit comme cela aujourd’hui. Et cela marche, parce que le spectateur li aussi est blessé : vous avez un homme blessé qui désire le plaisir, qui s’adresse à un homme blessé qui désire le plaisir.

C’est la même chose pour Internet. Il faut être dominé par le désir de Dieu pour bien utiliser ce support, cette machine, et pour trouver sur Internet ceux qui sont eux-mêmes dominés par le désir de Dieu. Il y en a, mais c’est rare. Il faut avoir un désir profond de la recherche de la vérité pour tomber sur les conférences et les sermons de Mgr Lefebvre ou de Mgr Williamson. Alors là, oui, la recherche de Dieu domine et prend le pas sur le plaisir. Mais vous vous rendez compte que, pour cela, il faut être constamment sur ses gardes. Car dès qu’on s’approche un peu trop de celui qui est dominé par le désir sensible, de celui qui n’est pas dominé par la recherche de Dieu, on se met en danger ; et ce danger est réel, à cause de notre blessure du péché originel. Or l’image est beaucoup plus sensible que le son : elle émousse encore plus vite l’esprit. C’est pour cela, mes bien chers frères, que je vous donne l’audio de mes sermons et non la vidéo.

Vous voulez un autre exemple ? Paul VI, après le Concile, a quasiment supprimé tout jeûne : celui du carême, celui des Quatre-Temps, et même le jeûne eucharistique. Qui réagit comme la vieille Mimi, la mère d’Yvonne qui était au service de mes grands-parents, et qui me disait, quand elle constata qu’on supprimait le jeûne eucharistique : « Mon petit François, il n’y a plus de bon Dieu » ? La plupart du temps, quand le pape propose de supprimer le jeûne, cela plaît à notre nature sensible ; que voulez-vous, elle est ainsi faite ! Alors, si nous ne sommes pas dominés par la recherche de Dieu, nous nous laissons aller.

Et il y en a un qui triomphe : c’est le démon. Il lui a suffi de jeter dans le monde un certain nombre de plaisirs pour que les hommes se jettent dessus comme des enfants sur des bonbons. Après cela, il n’a presque plus rien à faire : puisque les bonbons donnés par le démon sont en nombre limité, eh bien, on va en faire d’autres, on va les distribuer, on va les vendre bien cher, etc.

III. Les conséquences pour la société et pour l’Église

Alors le démon passe à une étape suivante, qui est l’importance des demi-mesures. Entre l’eau et le vin, si vous faites des demi-mesures, ce n’est pas grave : plus d’eau dans le vin, plus de vin dans l’eau, c’est selon votre goût. Mais quand on fait des demi-mesures entre Dieu et le monde, ce ne sont plus des demi-mesures, c’est un rapport d’importance : si je me partage entre le monde et Dieu, c’est que Dieu n’est plus à la première place.

Vous me direz : cela prouve également que le monde n’est plus non plus à la première place. C’est vrai, sauf que la première place doit revenir à Dieu, et non au monde.

Quand quelqu’un quitte le monde pour aller vers Dieu, parce qu’il cherche la vérité et qu’il cherche Dieu, ce ne sont pas des demi-mesures, c’est un mouvement vers Dieu. Mais que quelqu’un s’arrête volontairement à mi-chemin, cela, c’est la preuve qu’il n’a pas compris – ou admis – qui est Dieu. Et quand quelqu’un fait le mouvement inverse, qu’il était tout donné à Dieu et qu’il commence à faire des demi-mesures avec le monde, c’est qu’il commence déjà à abandonner Dieu, même s’il ne l’abandonne pas totalement. Et quand quelqu’un commence à abandonner Dieu, il commence à cesser de respecter le premier commandement, et même à violer le premier commandement, qui exige d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit et de toutes ses forces.

Comment le démon va-t-il favoriser les demi-mesures ? En mettant en avant des hommes éminents qui pratiquent la demi-mesure, par exemple des évêques qu’on appelle conservateurs. Oh ! il ne s’agit pas pour nous de les juger, mais de constater que le démon les met en avant pour mettre dans l’esprit des bons chrétiens qu’après tout, on pourrait faire des demi-mesures avec le bon Dieu.

Arrivé à ce point, on est vraiment entré dans un processus révolutionnaire. Et si l’on n’a pas compris cela, on cherche les causes de la Révolution – car il est normal que tout homme cherche les causes, c’est dans sa nature – et l’on se met alors à donner plus d’importance aux hommes concrets, aux situations concrètes, qu’à l’état d’esprit et aux mouvements que je viens de vous décrire.

La cause du progrès de la Révolution, ce n’est pas tel révolutionnaire : c’est que nous écoutions ce révolutionnaire. Vous me direz : « Mais moi, je ne l’écoute pas, ce sont les autres qui l’écoutent. » C’est bien ce que je vous dis : la cause de la Révolution, c’est que les hommes écoutent le révolutionnaire. Ils l’écoutent avec plaisir, parce qu’ils y cherchent du plaisir.

Il y a une autre cause, qui est la peur, mais je vous en parlerai une autre fois, car je veux en arriver aux remèdes.

Conclusion : les remèdes

Je vous pose une question, mes bien chers frères : quel est le premier remède à mettre en œuvre, le désir de Dieu ou bien le détachement du monde ? Réfléchissez.

Voici la réponse : ils sont cause l’un de l’autre. Nous ne pouvons pas rejeter le monde si nous n’avons pas le désir de Dieu, et nous ne pouvons pas désirer Dieu si nous ne rejetons pas le monde.

Les remèdes, c’est la sagesse de Dieu par la croix, le Christ crucifié, avec tout l’esprit que cela donne dans la vie : la pauvreté, la chasteté, l’humilité, les béatitudes.

En temps ordinaire, le respect des commandements de Dieu suffit ; mais en des temps extraordinaires comme le nôtre, il faut l’intervention du Saint-Esprit. Or le Saint-Esprit nous pousse à la pauvreté, c’est la première béatitude. Bienheureux ceux qui pleurent, bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, bienheureux les miséricordieux, bienheureux les purs, bienheureux les artisans de paix (la vraie paix, et non celle des modernistes), bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice : c’est à eux qu’appartient le royaume de Dieu.

Pour cela, mes bien chers frères, méditez la parole de Dieu, l’Imitation de Jésus-Christ, la liturgie ; récitez le rosaire, et ne refusez pas de reprendre les pratiques de pénitence que l’Église a toujours recommandées.

Que la très sainte Vierge Marie vous y aide.

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.