3e semaine de Carême

Dom Guéranger ~ Année liturgique
Troisième semaine de carême

TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME

La sainte Église, qui, au premier Dimanche de Carême, nous a proposé la tentation de Jésus‑Christ au désert pour sujet de nos méditations, afin de nous éclairer sur la nature de nos propres tentations, et sur la manière dont nous en devons triompher, nous fait lire aujourd’hui un passage de l’Évangile de saint Luc, dont la doctrine est destinée à compléter notre instruction sur la puissance et les manœuvres de nos ennemis invisibles. Durant le Carême, le chrétien doit réparer le passé et assurer l’avenir ; il ne pourrait se rendre compte du premier, ni défendre efficacement le second, s’il n’avait des idées saines sur la nature des périls auxquels il a succombé, et sur ceux qui le menacent encore. Les anciens liturgistes ont donc reconnu un trait de la sagesse maternelle de l’Église dans le discernement avec lequel elle propose aujourd’hui à ses enfants cette lecture, qui est comme le centre des enseignements de la journée.

Nous serions assurément les plus aveugles et les plus malheureux des hommes, si, environnés comme nous le sommes d’ennemis acharnés à notre perte et très supérieurs à nous en force et en adresse, nous en étions venus à ne pas songer souvent à leur existence, peut-être même à n’y réfléchir jamais. Tel est cependant l’état dans lequel vivent un nombre immense de chrétiens de nos jours, tant « les vérités sont diminuées parmi « les enfants des hommes ». (Ps. 11, 2) Cet état d’insouciance et d’oubli sur un objet que les saintes Écritures nous rappellent à chaque page, est tellement répandu, qu’il n’est pas rare de rencontrer des personnes aux yeux desquelles l’action continue des démons autour de nous n’est rien autre chose qu’une croyance gothique et populaire qui n’appartient point aux dogmes de la religion. Tout ce qu’en racontent l’histoire de l’Église et la vie des Saints est pour eux comme s’il n’existait pas. Pour eux, Satan semble n’être qu’une pure abstraction sous laquelle on aurait personnifié le mal.

S’agit-il d’expliquer le péché en eux-mêmes ou dans les autres ? Ils vous parlent du penchant que nous avons au mal, du mauvais usage de notre liberté ; et ils ne veulent pas voir que l’enseignement chrétien nous révèle en outre dans nos prévarications l’intervention d’un agent malfaisant, dont la puissance est égale à la haine qu’il nous porte. Cependant, ils savent, ils croient sincèrement que Satan a conversé avec nos premiers parents et les a entraînés dans le mal, en se montrant à eux sous la forme d’un serpent. Ils croient que ce même Satan a osé tenter le Fils de Dieu incarné, qu’il l’a enlevé par les airs jusque sur le sommet du temple, et de là sur une haute montagne. Ils lisent aussi dans l’Évangile et ils croient qu’un des malheureux possédés qui furent délivrés par le Sauveur était assiégé d’une légion entière d’esprits infernaux, que l’on vit, sur la permission qu’ils en reçurent, fondre sur un troupeau de porcs et le précipiter dans le lac de Génézareth. Ces faits et mille autres sont l’objet de leur foi ; et avec cela tout ce qu’ils entendent dire de l’existence des démons, de leurs opérations, de leur adresse à séduire les âmes, leur semble fabuleux. Sont-ils chrétiens, ou ont-ils perdu le sens ? On ne saurait répondre, surtout lorsqu’on les voit se livrer de nos jours à des consultations sacrilèges du démon, à l’aide de moyens renouvelés des siècles du paganisme, sans qu’ils paraissent se rappeler, ni même savoir qu’ils commettent un crime que Dieu, dans l’ancienne loi, punissait de mort, et que la législation de tous les peuples chrétiens, durant un grand nombre de siècles, a frappé du dernier supplice.

Mais s’il est une époque de l’année où les fidèles doivent méditer ce que la foi et l’expérience nous apprennent sur l’existence et les opérations des esprits de ténèbres, c’est assurément ce temps où nous sommes, durant lequel nous avons tant à réfléchir sur les causes de nos péchés, sur les dangers de notre âme, sur les moyens de la prémunir contre de nouvelles chutes et de nouvelles attaques. Écoutons donc le saint Évangile. Il nous apprend d’abord que le démon s’était emparé d’un homme, et que l’effet de cette possession avait été de rendre cet homme muet. Jésus délivre ce malheureux, et l’usage de la parole revient aussitôt que l’ennemi a été chassé. Ainsi, la possession du démon non seulement est un monument de l’impénétrable justice de Dieu ; mais elle peut produire des effets physiques sur ceux qui en sont l’objet. L’expulsion du malin esprit rend l’usage de la langue à celui qui gémissait sous ses liens. Nous n’insistons pas ici sur la grossière malice des ennemis du Sauveur, qui veulent attribuer son pouvoir sur les démons à l’intervention de quelque prince de la milice infernale ; nous voulons seulement constater le pouvoir des esprits de ténèbres sur les corps, et confondre par le texte sacré le rationalisme de certains chrétiens. Qu’ils apprennent donc à connaître la puissance de nos adversaires, et qu’ils évitent de leur donner prise sur eux, par l’orgueil de la raison.

Depuis la promulgation de l’Évangile, le pouvoir de Satan sur les corps s’est trouvé restreint par la vertu de la Croix, dans les pays chrétiens ; mais il reprend une nouvelle extension, si la foi et les œuvres de la piété chrétienne diminuent. De là toutes ces horreurs diaboliques qui, sous divers noms plus ou moins scientifiques, se commettent d’abord dans l’ombre, sont ensuite acceptées dans une certaine mesure par les gens honnêtes, et pousseraient au renversement de la société, si Dieu et son Église n’y mettaient enfin une digue. Chrétiens de nos jours, souvenez-vous que vous avez renoncé à Satan, et prenez garde qu’une ignorance coupable ne vous entraîne dans l’apostasie. Ce n’est pas à un être de raison que vous avez renoncé sur les fonts baptismaux : c’est à un être réel, formidable, et dont Jésus-Christ nous dit qu’il a été homicide dès le commencement (Johan. 8, 44).

Mais si nous devons redouter l’affreux pouvoir qu’il peut exercer sur les corps, et éviter tout contact avec lui dans les pratiques auxquelles il préside, et qui sont le culte auquel il aspire, nous devons aussi craindre son influence sur nos âmes. Voyez quelle lutte la grâce divine a dû engager pour l’arracher de votre âme. En ces jours, l’Église nous offre tous ses moyens pour triompher de lui : le jeûne uni à la prière et à l’aumône. Vous arriverez à la paix ; et votre cœur, vos sens purifiés, redeviendront le temple de Dieu. Mais n’allez pas croire que vous ayez anéanti votre ennemi. Il est irrité ; la pénitence l’a expulsé honteusement de son domaine, et il a juré de tout tenter pour y rentrer. Craignez donc la rechute dans le péché mortel ; et pour fortifier en vous cette crainte salutaire, méditez la suite des paroles de notre Évangile.

Le Sauveur nous y apprend que cet esprit immonde, chassé d’une âme, s’en va errant dans les lieux arides et déserts. C’est là qu’il dévore son humiliation, et qu’il sent davantage les tortures de cet enfer qu’il porte partout avec lui, et dont il voudrait se distraire, s’il le pouvait, par le meurtre des âmes que Jésus-Christ a rachetées. L’Ancien Testament nous montre déjà les démons vaincus, réduits à fuir dans des solitudes éloignées : c’est ainsi que le saint Archange Raphaël relégua dans les déserts de l’Égypte supérieure l’esprit infernal qui avait fait périr les sept maris de Sara (Tob. 8, 3). Mais l’ennemi de l’homme ne se résigne pas à rester ainsi toujours éloigné de la proie qu’il convoite. La haine le pousse, comme au commencement du monde, et il se dit : « Il faut que je retourne à ma maison d’où je suis sorti ». Mais il ne viendra pas seul ; il veut triompher, et pour cela il amènera, s’il le faut, avec lui sept autres démons plus pervers encore. Quel choc se prépare pour la pauvre âme, si elle n’est pas vigilante, fortifiée ; si la paix que Dieu lui a rendue n’a pas été une paix armée ! L’ennemi sonde les abords de la place ; dans sa perspicacité, il examine les changements qui se sont opérés pendant son absence. Qu’aperçoit-il dans cette âme où il avait naguère ses habitudes et son séjour ? Notre Seigneur nous le dit : le démon la trouve sans défense, toute disposée à le recevoir encore ; point d’armes dirigées contre lui. Il semble que l’âme attendait cette nouvelle visite. C’est alors que, pour être plus sûr de sa conquête, l’ennemi va chercher ses renforts. L’assaut est donné ; rien ne résiste ; et bientôt, au lieu d’un hôte infernal, la pauvre âme en recèle une troupe ; « et, ajoute le Sauveur, le dernier état de cet homme devient pire que le premier ».

Comprenons l’avertissement que nous donne la sainte Église, en nous faisant lire aujourd’hui ce terrible passage de l’Évangile. De toutes parts, des retours à Dieu se ménagent ; la réconciliation va s’opérer dans des millions de consciences ; le Seigneur va pardonner sans mesure ; mais tous persévéreront-ils ? Lorsque le Carême reviendra dans un an convoquer les chrétiens à la pénitence, tous ceux qui, dans ces jours, vont se sentir arraches à la puissance de Satan, auront-ils maintenu leurs âmes franches et libres de son joug ? Une triste expérience ne permet pas à l’Église de l’espérer. Beaucoup retomberont, et peu de temps après leur délivrance, dans les liens du péché. Oh ! s’ils étaient saisis par la justice de Dieu en cet état ! Cependant, tel sera le sort de plusieurs, d’un grand nombre peut-être. Craignons donc la rechute ; et pour assurer notre persévérance, sans laquelle il nous eût peu servi de rentrer pour quelques jours seulement dans la grâce de Dieu, veillons désormais, prions, défendons les abords de notre âme, résignons-nous au combat ; et l’ennemi, déconcerté de notre contenance, ira porter ailleurs sa honte et ses fureurs.

Le troisième Dimanche de Carême est appelé Oculi, du premier mot de l’Introït de la Messe. Dans l’Église primitive, on le nommait le Dimanche des scrutins, parce que c’était en ce jour que l’on commençait l’examen des catéchumènes qui devaient être admis au Baptême dans la nuit de Pâques. Tous les fidèles étaient invités à se présenter à l’église pour rendre témoignage de la vie et des mœurs de ces aspirants à la milice chrétienne. À Rome, ces examens, auxquels on donnait le nom de Scrutins, avaient lieu en sept séances, à raison du grand nombre des aspirants au Baptême ; mais le principal Scrutin était celui du Mercredi de la quatrième semaine. Nous en parlerons plus loin.

Le Sacramentaire Romain de saint Gélase nous donne la forme de la convocation des fidèles pour ces assemblées ; elle est conçue en ces termes : « Frères très chers, vous savez que le jour du Scrutin dans lequel nos élus doivent recevoir l’instruction divine est proche ; vous voudrez donc bien vous réunir avec zèle tel jour de cette semaine, à l’heure de Sexte, afin que nous soyons en mesure, avec l’aide de Dieu, d’accomplir sans erreur le mystère céleste qui ouvre la porte du royaume des cieux, et anéantit le diable avec toutes ses pompes. » Cette invitation se répétait, s’il était besoin, chacun des Dimanches suivants. Dans celui que nous célébrons aujourd’hui, le Scrutin ayant déjà procuré l’admission d’un certain nombre de candidats, on plaçait leurs noms dans les diptyques de l’autel, ainsi que ceux de leurs parrains et marraines, et on les récitait au Canon de la Messe.

La Station avait lieu et se tient encore dans la Basilique de Saint-Laurent-hors-les-murs. On voulait, en réveillant le souvenir du plus célèbre des Martyrs de Rome, rappeler aux Catéchumènes quels sacrifices la foi dans laquelle ils allaient s’enrôler pourrait exiger d’eux.

Ce Dimanche est célèbre, dans l’Église grecque, par la solennelle adoration de la Croix qui précède la semaine appelée Mésonestime, c’est-à-dire milieu des jeûnes.

À LA MESSE

Le Catéchumène admis à la grâce du Baptême, le Pénitent qui espère sa prochaine réconciliation, expriment dans l’Introït l’ardeur de leurs désirs. Ils confessent leur misère avec humilité ; mais ils sont remplis d’espérance en Celui qui bientôt brisera leurs liens.

INTROÏT

Mes yeux sont toujours vers le Seigneur ; car c’est lui qui dégagera mes pieds des filets qu’on m’a tendus ; regardez-moi, mon Dieu, et ayez pitié de moi : car je suis seul et je suis pauvre. Ps. Vers vous, Seigneur, j’ai élevé mon cœur ; c’est en vous, mon Dieu, que je me confie ; je n’aurai point à en rougir. Gloire au Père. Mes yeux.

Au moment de livrer une lutte aussi terrible à l’ennemi des hommes, l’Église, dans la Collecte, demande d’être assistée du secours de la droite de Dieu.

COLLECTE

Dieu tout-puissant, daignez regarder favorablement les vœux de notre humilité, et étendre pour nous protéger le bras de votre Majesté. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

La deuxième et la troisième Collectes, comme au premier Dimanche de Carême.

ÉPÎTRE

Lecture de l’Épître de saint Paul, Apôtre, aux Éphésiens. Chap. V.

Mes Frères, soyez les imitateurs de Dieu, comme ses enfants bien-aimés, et marchez dans la charité comme Jésus-Christ nous a aimés, et s’est livré lui-même pour nous, s’offrant à Dieu comme une oblation et une victime d’agréable odeur. Qu’on n’entende même pas nommer parmi vous la fornication, ni quelque impureté que ce soit, ni l’avarice, ainsi qu’il convient à des saints. Qu’on n’entende chez vous ni paroles déshonnêtes, ni propos insensés, ni bouffonneries, ce qui ne convient pas à votre état, mais plutôt les paroles d’actions de grâces. Car sachez que nul fornicateur, nul impudique, nul avare, ce qui est une idolâtrie, ne sera héritier du royaume de Jésus-Christ et de Dieu. Que personne ne vous séduise par de vains discours ; car c’est pour ces choses que la colère de Dieu tombe sur les enfants de l’infidélité. N’ayez donc rien de commun avec eux. Car vous étiez autrefois ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. Marchez comme les fils de la lumière. Or le fruit de la lumière consiste en toute sorte de bonté, de justice et de vérité.

L’Apôtre, s’adressant aux fidèles d’Éphèse, leur rappelle qu’ils étaient autrefois ténèbres, et qu’ils sont devenus lumière dans le Seigneur. Quelle joie pour nos Catéchumènes d’apprendre que le même sort leur est réservé ! Jusqu’à présent, ils ont vécu dans la dépravation païenne, et maintenant ils possèdent les arrhes de la sainteté par leur admission au Baptême. Asservis naguère à ces faux dieux dont le culte était l’aliment du vice, ils entendent aujourd’hui l’Église exhorter ses enfants à imiter la sainteté du Dieu des chrétiens ; et la grâce qui les rendra capables d’aspirer à reproduire en eux les perfections divines est sur le point de leur être communiquée. Mais il leur faudra combattre pour se maintenir à cette élévation ; et deux ennemis surtout chercheront à se relever : l’impureté et l’avarice. Le premier de ces vices, l’Apôtre ne veut même pas qu’il soit nommé désormais ; le second, il le flétrit en le comparant au culte des idoles, auquel les élus vont renoncer. Tels sont les enseignements que l’Église prodigue à ses futurs enfants ; mais nous qui avons été sanctifiés dès notre entrée en ce monde, sommes nous demeurés fidèles à notre Baptême ? Nous avons été lumière ; pourquoi sommes-nous ténèbres aujourd’hui ? que sont devenus les traits de la ressemblance divine qui avait été imprimée en nous ? Hâtons-nous de les faire revivre, en renonçant à Satan et à ses idoles ; et faisons en sorte que la pénitence nous rétablisse dans cet état de lumière dont le fruit consiste en toute sorte de bonté, de justice et de vérité.

Le Graduel exprime les sentiments de l’âme environnée d’ennemis et implorant le secours du Seigneur qui s’apprête à les renverser.

Le Trait est formé du Psaume 122e, cantique de confiance et d’humilité. L’aveu sincère de notre misère fait toujours descendre sur nous la miséricorde de Dieu.

GRADUEL

Levez-vous, Seigneur ; que l’homme ne prévale pas : que les nations soient jugées en votre présence. V/. Lorsque mon ennemi sera mis en fuite, ils tomberont dans l’abattement, et périront devant votre face.

TRAIT

J’ai élevé vers vous mes regards, ô vous qui habitez dans les cieux. V/. Comme les yeux des serviteurs sont fixés sur les mains de leurs maîtres. V/. Et les yeux de la servante sur les mains de sa maîtresse : ainsi nous arrêtons nos yeux sur le Seigneur notre Dieu, jusqu’à ce qu’il prenne pitié de nous. V/. Ayez pitié de nous, Seigneur, ayez pitié de nous.

ÉVANGILE

La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. XI.

En ce temps-là, Jésus chassa un démon, et ce démon était muet. Et lorsqu’il eut chassé le démon, le muet parla, et la foule fut dans l’admiration. Mais quelques-uns d’entre eux dirent : C’est par Béelzébuth, prince des démons, qu’il chasse les démons. Et d’autres, pour le tenter, lui demandaient un signe du ciel. Mais lui, ayant vu leurs pensées, leur dit : Tout royaume divisé contre lui-même sera dévasté, et toute maison divisée contre elle-même s’écroulera. Si donc Satan est divisé contre lui-même, comment son royaume tiendra-t-il debout ? Cependant vous dites que c’est par Béelzébuth que je chasse les démons. Mais si je chasse les démons par Béelzébuth, par qui vos enfants les chassent-ils ? C’est pourquoi ils seront vos juges. Que si je chasse les démons par le doigt de Dieu, le royaume de Dieu est donc venu jusqu’à vous. Lorsque le fort armé garde sa maison, tout ce qu’il possède est en sûreté. Mais s’il survient un plus fort que lui qui le surmonte, il emporte toutes ses armes dans lesquelles il se confiait, et il distribue ses dépouilles. Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui ne recueille pas avec moi dissipe. Lorsqu’un esprit immonde est sorti d’un homme, il s’en va errant par des lieux arides, cherchant le repos ; et comme il ne le trouve pas, il dit : Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti. Et quand il revient, il la trouve nettoyée et parée. Alors il s’en va prendre avec lui sept autres esprits plus méchants que lui, et, étant entrés dans cette maison, ils y demeurent. Et le dernier état de cet homme devient pire que le premier. Comme il disait ces choses, une femme élevant la voix du milieu de la foule, lui dit : Heureux le sein qui vous a porté, et les mamelles qui vous ont nourri ! Et Jésus dit : Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la pratiquent !

Le démon dont Jésus délivra le possédé de notre Évangile rendait cet homme muet ; et la sortie de l’esprit de ténèbres affranchit la langue du malheureux qu’il tyrannisait. Ce fait nous donne une image du pécheur captif de son redoutable vainqueur, et réduit par lui au mutisme. Si ce pécheur parlait pour confesser ses fautes, pour demander grâce, il serait délivré. Que de démons muets, répandus de toutes parts, empêchent les hommes de faire cet aveu salutaire qui les sauverait ! Cependant, la sainte Quarantaine avance dans son cours, les jours de grâce s’écoulent ; profitons du temps favorable ; et si nous sommes dans l’amitié de Dieu, prions instamment pour les pécheurs, afin qu’ils parlent, qu’ils s’accusent et qu’ils soient pardonnés.

Écoutons aussi dans une religieuse terreur ce que nous apprend le Sauveur sur nos ennemis invisibles. Avec leur puissance, leur adresse, leurs moyens de nuire, qui pourrait subsister devant eux, si Dieu ne nous soutenait pas, s’il n’avait pas député ses Anges pour veiller sur nous et pour combattre avec nous ? Par le péché cependant, nous nous étions livrés à ces impurs et odieux esprits ; nous avions préféré leur empire tyrannique au joug si suave et si léger de notre compatissant Rédempteur. Maintenant nous sommes affranchis, ou nous allons bientôt l’être ; remercions notre libérateur ; mais prenons garde de ne plus retomber au pouvoir de ces hôtes infernaux. Le Sauveur nous avertit du péril qui nous menace. Ils reviendront, ils essaieront de forcer la demeure de notre âme sanctifiée par l’Agneau de la Pâque. Si nous sommes vigilants, si nous sommes fidèles, ils se retireront pleins de confusion ; mais si nous étions tièdes et lâches, si nous perdions de vue le prix de la grâce et les obligations qui nous enchaînent à celui qui nous a sauvés, notre perte serait certaine ; et selon la terrible parole de Jésus-Christ, « le second état deviendrait pire que le premier ».

Voulons-nous éviter un si grand malheur ? méditons cette autre parole du Sauveur dans notre Évangile : « Qui n’est pas avec moi est contre moi ». Ce qui fait que l’on retombe dans les liens du démon, que l’on oublie tout ce que l’on doit au divin libérateur, c’est qu’on ne prend pas franchement parti pour Jésus-Christ en présence des occasions où le devoir exige que le chrétien se prononce avec fermeté. On ménage, on dissimule, on temporise : cependant l’énergie de l’âme s’affaiblit ; Dieu ne donne plus qu’avec mesure ses grâces d’abord si abondantes ; et la rechute devient imminente. Marchons donc d’un pas ferme et assuré, et souvenons-nous que le soldat de Jésus-Christ doit toujours se faire honneur de son divin Chef.

L’Offertoire célèbre la douceur des consolations que l’âme enlevée au pouvoir de Satan goûte à suivre les volontés du divin Pasteur.

OFFERTOIRE

Les préceptes du Seigneur sont droits et répandent la joie dans les cœurs. Ses commandements sont plus doux que le rayon de miel. O Dieu ! votre serviteur les garde avec fidélité.

Dans la Secrète, l’Église exprime la confiance que lui inspire le Sacrifice qui va s’offrir, et dont la vertu purifiante sur le Calvaire a effacé les péchés des hommes.

SECRÈTE

Que cette hostie, Seigneur, nous purifie de nos péchés, et qu’elle sanctifie les corps et les âmes de vos serviteurs, afin qu’ils célèbrent dignement ce Sacrifice. Par Jésus‑Christ notre Seigneur. Amen.

La deuxième et la troisième Secrètes comme au premier Dimanche de Carême.

Empruntant encore les paroles de David, l’Église exprime dans l’Antienne de la Communion le bonheur de l’âme unie à Dieu dans le sacrement d’amour. C’est le sort auquel seront appelés bientôt les heureux Catéchumènes dont l’admission au Baptême vient d’être prononcée ; ce sera aussi celui des Pénitents qui auront lavé dans leurs larmes les souillures de leur vie passée.

COMMUNION.

Le passereau a trouvé sa retraite ; la tourterelle le nid où déposer ses petits ; vos autels sont en ma demeure, Seigneur des armées, mon Roi et mon Dieu ! Heureux ceux qui habitent dans votre maison ! ils vous loueront dans les siècles des siècles.

L’Église, dans la Postcommunion, supplie le Seigneur, au nom des Mystères auxquels les fidèles ont participé, de vouloir bien absoudre les pécheurs, et les délivrer des périls éternels qu’ils ont eu le malheur d’encourir.

POSTCOMMUNION

Daignez, Seigneur, nous délivrer de tous péchés et de tous périls, nous que vous rendez participants d’un si grand mystère. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

La deuxième et la troisième Postcommunions, ci-dessus, au premier Dimanche de Carême.

VÊPRES

Les Psaumes se trouvent au Dimanche.

CAPITULE

Mes Frères, soyez les imitateurs de Dieu, comme ses enfants bien-aimés, et marchez dans la charité, comme Jésus-Christ nous a aimés, et s’est livré lui-même pour nous, s’offrant à Dieu comme une oblation et une victime d’agréable odeur. R/. Rendons grâces à Dieu.

L’Hymne et le Verset ci-dessus.

ANTIENNE DE Magnificat

Une femme, élevant la voix du milieu de la foule, dit : Heureux le sein qui vous a porté et les mamelles qui vous ont nourri ! Mais Jésus lui dit : Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la pratiquent !

ORAISON.

Dieu tout-puissant, daignez regarder favorablement les vœux de notre humilité, et étendre pour nous protéger le bras de votre Majesté. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Le Bréviaire Mozarabe nous fournit cette belle prière, au commencement de la troisième semaine de Carême.

CAPITULA.

Déjà quatorze jours sur cette carrière qui forme la dîme de l’année, sont écoulés ; nous levons nos yeux vers vous, Seigneur, qui habitez les cieux. Répandez votre miséricorde sur les misérables : appliquez le remède aux blessés ; rendez-nous sereine cette voie où nous sommes entrés ; dirigez notre cœur dans le sentier de vos préceptes. Faites nous trouver le chemin de la lumière. Éclairez-nous et embrasez-nous de votre amour. Donnez le repos après le travail, l’habitation tranquille après les fatigues, afin que, nous étant rendus agréables à vos yeux par l’observance de ces saints jours, nous méritions d’être participants de votre gloire.

LUNDI

La Station est dans l’Église de Saint-Marc, bâtie au IVe siècle en l’honneur de l’Évangéliste de ce nom, parle pape saint Marc, dont le corps y repose encore aujourd’hui.

COLLECTE.

Daignez, Seigneur, verser votre grâce dans nos cœurs, afin qu’en pratiquant l’abstinence des viandes, nous retirions aussi nos sens des excès qui nous furent nuisibles. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LEÇON.

Lecture du livre des Rois. IV, Chap. V.

En ces jours-là, Naaman, général de l’armée du roi de Syrie, était un homme puissant et en grand honneur auprès de son maître ; car le Seigneur avait sauvé par lui la Syrie. Il était vaillant et riche, mais lépreux. Or il arriva que des voleurs sortis de Syrie firent captive une jeune fille de la terre d’Israël, et que celle-ci fut attachée au service de la femme de Naaman. Cette fille dit à sa maîtresse : Plût à Dieu que mon maître eût été trouver le Prophète qui est en Samarie ! il aurait été assurément guéri de sa lèpre. Naaman alla donc trouver son maître et lui dit : Une fille de la terre d’Israël a dit ceci et cela. Le roi de Syrie lui dit : Va, et j’écrirai pour toi au roi d’Israël. Naaman partit donc, et prit avec lui dix talents d’argent, six mille écus d’or et dix habillements neufs, et il porta au roi d’Israël la lettre du roi de Syrie ainsi conçue : Lorsque vous aurez reçu cette lettre, elle vous apprendra que j’ai envoyé vers vous Naaman mon serviteur, afin que vous le guérissiez de sa lèpre. Le roi d’Israël, ayant lu cette lettre, déchira ses vêtements, et dit : Suis-je donc un Dieu pour pouvoir ôter et rendre la vie, que celui-ci m’envoie un homme à guérir de la lèpre ? Considérez et voyez que ce roi cherche une occasion contre moi. Élisée, l’homme de Dieu, ayant appris que le roi d’Israël avait ainsi déchiré ses vêtements, lui envoya dire : Pourquoi avez-vous déchiré vos vêtements ? Que cet homme vienne à moi, et qu’il sache qu’il y a un Prophète en Israël. Naaman vint donc avec tous ses chevaux et ses chariots, et il s’arrêta à la porte de la maison d’Élisée. Et Élisée lui envoya dire par quelqu’un : Allez, et lavez-vous sept fois dans le Jourdain, et votre chair se guérira et deviendra nette. Naaman irrité se retirait déjà, en disant : Je croyais qu’il serait venu me trouver, qu’il invoquerait sur moi le nom du Seigneur son Dieu, qu’il toucherait de sa main ma lèpre, et qu’il me guérirait. N’avons-nous pas à Damas les fleuves d’Abana et de Pharphar qui sont meilleurs que toutes les eaux d’Israël, pour aller m’y laver et me rendre le corps net ? Comme donc il avait déjà détourné sa face et s’en allait plein d’indignation, ses serviteurs s’approchèrent de lui et lui dirent : Père, si le Prophète vous eût enjoint quelque chose de bien difficile, vous auriez dû néanmoins le faire : combien plus devez-vous aujourd’hui lui obéir, lorsqu’il vous dit : Allez vous laver, et vous deviendrez net ? Il descendit, et se lava sept fois dans le Jourdain selon la parole de l’homme de Dieu ; et sa chair redevint aussi saine que la chair d’un petit enfant, et il se trouva guéri. Il retourna donc vers l’homme de Dieu avec toute sa suite, et il vint se présenter devant lui, et lui dit : Je sais fermement qu’il n’y a point d’autre Dieu sur toute la terre, que celui qui est en Israël.

Hier, la sainte Église annonçait l’approche du Baptême pour nos Catéchumènes ; aujourd’hui, elle leur présente une histoire de l’Ancien Testament qui renferme un symbole de ce bain salutaire que leur a préparé la miséricorde divine. La lèpre de Naaman est la figure du péché ; cette hideuse maladie n’a pour l’officier syrien qu’un seul remède : il faut qu’il se baigne sept fois dans les eaux du Jourdain, et il sera guéri. Le Gentil, l’infidèle, l’enfant qui naît avec la tache originelle, tous peuvent devenir justes et saints, mais par l’eau seulement et par l’invocation de la glorieuse Trinité. Naaman trouve qu’un tel remède est trop vulgaire ; il doute, il hésite ; dans sa sagesse humaine, il voudrait un moyen plus digne de lui, un prodige sensible qui pût lui faire honneur autant qu’au Prophète. Au temps de la prédication apostolique, plus d’un Gentil raisonna de même ; mais ceux qui crurent avec simplicité à la vertu de l’eau sanctifiée par Jésus-Christ reçurent la régénération ; et la fontaine baptismale enfanta un nouveau peuple formé de tous les peuples qui sont sous le ciel. Naaman, figure de la gentilité, se résolut enfin à croire ; et sa foi fut récompensée par une guérison complète. Ses chairs putréfiées devinrent semblables à celles de l’enfant chez qui les sources de la vie n’ont point encore été altérées. Glorifions Dieu qui a donné cette vertu aux eaux, et qui, par sa grâce, produit dans les âmes dociles cette foi à laquelle il réserve une si précieuse récompense.

ÉVANGILE.

La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap, IV.

En ce temps-là, Jésus dit aux Pharisiens : Vous m’appliquerez sans doute ce proverbe : Médecin, guéris-toi toi-même ; vous me direz : Les grandes choses que nous avons ouï dire avoir été accomplies par vous à Capharnaüm, faites-les ici dans votre patrie. Et il ajouta : En vérité, je vous le dis, nul prophète n’est accueilli dans sa patrie. Je vous le dis en vérité, il y avait plusieurs veuves en Israël aux jours d’Élie, lorsque le ciel lut fermé durant trois ans et six mois, et qu’il y eut une grande famine par toute la terre ; néanmoins Élie ne fut envoyé à aucune d’elles, si ce n’est à la veuve de Sarepta des Sidoniens. Et il y avait de même plusieurs lépreux en Israël aux jours du prophète Élisée, et néanmoins nul d’entre eux ne fut guéri, mais seulement Naaman le Syrien. En entendant ceci, ils furent tous remplis de colère dans la synagogue. Et se levant ils le jetèrent hors de la ville, et le menèrent au sommet d’un mont sur lequel leur ville était bâtie, pour le précipiter ; mais lui, passant au milieu d’eux, se retira.

Nous venons d’entendre le Sauveur proclamer encore le mystère de la vocation des Gentils à la place des Juifs incrédules ; et notre Naaman est cité ici comme un exemple de cette miséricordieuse substitution. Jésus rappelle aussi la veuve de Sarepta, l’hôtesse d’Élie, dont nous avons lu l’histoire il y a quelques jours. Cette effrayante résolution du Seigneur de transporter sa lumière d’un peuple à l’autre irrite les pharisiens de Nazareth contre le Messie. Ils savent que Jésus, qui, à ce moment, n’était encore qu’au début de sa prédication, vient d’opérer de grandes merveilles dans Capharnaüm : ils voudraient le voir illustrer leur petite ville par quelques signes semblables ; mais Jésus sait qu’ils ne se convertiraient pas. Le connaissent-ils seulement ? Il a atteint au milieu d’eux l’âge de trente ans, « croissant toujours en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes » (s. Luc 2, 52) ; mais ces puissants du siècle ne faisaient guère attention à un pauvre ouvrier, au fils du charpentier. Savent-ils même que, si Jésus a fait un long séjour à Nazareth, ce n’est cependant pas dans cette ville, mais à Bethléhem, qu’il est né ? Devant eux, dans la synagogue de Nazareth (Ibid. 4, 16-22), il vient d’expliquer le prophète Isaïe avec une éloquence et une grâce merveilleuses ; il annonçait que le temps de la miséricorde était arrivé. Son discours, qui étonna et ravit l’assistance, a moins frappé les sages de la ville que le bruit des prodiges qu’il vient d’opérer dans un pays voisin. Ils veulent lui voir faire quelque miracle sous leurs yeux, comme un vain spectacle ; ils ne l’obtiendront pas. Qu’ils se rappellent le discours que Jésus a fait dans la synagogue, et surtout qu’ils tremblent en l’entendant annoncer le retour des Gentils. Mais le divin Prophète n’est point écouté dans sa propre ville ; et si sa puissance ne l’eût soustrait à la férocité de ses indignes compatriotes, le sang du Juste eût été répandu dès ce jour-là. C’est la triste gloire de l’ingrate Jérusalem, « que nul prophète ne doit périr, si ce n’est dans ses murs » (s. Luc 13, 38).

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Que votre miséricorde, Seigneur, nous assiste, afin que nous méritions d’être arrachés par votre protection aux périls pressants où nos péchés nous engagent, et d’en être sauvés par votre secours libérateur. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Offrons à Dieu, en cette journée, cette solennelle Supplication, empruntée à la Liturgie gothique :

SUPPLICATION.

Roi des siècles, Dieu saint, nous avons péché contre vous ; nous vous en prions, ayez enfin pitié.

V/. Père très haut, écoutez nos cris ; dans votre bonté, octroyez nos demandes ; exaucez-nous, Seigneur.

R/. Ayez enfin pitié.

V/. Rédempteur plein de bonté, nous vous supplions, pleurant de tout notre cœur ; nous sommes devant vous, soyez propice ; assistez-nous.

R/. Ayez enfin pitié.

V/. Dieu tout-puissant, étendez votre main du haut du ciel : ô miséricordieux, dans votre puissance, protégez ceux qui vous invoquent.

R/. Ayez enfin pitié.

V/. Donnez la fertilité et la paix, écartez les guerres, repoussez la famine, ô Rédempteur très saint !

R/. Ayez enfin pitié.

V/. Pardonnez à ceux qui sont tombés ; pardonnez à ceux qui se sont perdus ; remettez les fautes, lavez les crimes ; délivrez ceux qui sont devant vous prosternés.

R/. Ayez enfin pitié.

V/. Voyez les gémissements, considérez lespleurs, étendez la main, rachetez ceux qui ont péché.

R/. Ayez enfin pitié.

V/. Acceptez, ô Dieu ! cette réconciliation ; accueillez ces voix suppliantes, et pardonnez, vous plein de bonté.

R/. Roi des siècles, Dieu saint, nous avons péché contre vous, nous vous en prions, ayez enfin pitié de nous.

MARDI

La Station est dans l’Église de sainte Pudentienne, petite-fille du sénateur Pudens. Cette vierge illustra Rome chrétienne au IIème siècle par sa piété, sa charité et son zèle à ensevelir les corps des Martyrs. Son église est bâtie sur l’emplacement de la maison qu’elle habitait avec son père et sa sœur sainte Praxède, maison qui avait été, sous son aïeul, honorée de la présence de saint Pierre.

COLLECTE.

Exaucez-nous, Dieu tout-puissant et miséricordieux, et daignez nous accorder le don d’une abstinence si salutaire à nos âmes. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LEÇON.

Lecture du livre des Rois, IV, Chap. IV.

En ces jours-là, une femme s’adressa avec des cris au prophète Élisée, et lui dit : Mon mari, votre serviteur, est mort ; et vous savez que votre serviteur était craignant Dieu, et maintenant son créancier vient pour prendre mes deux fils, et en faire ses esclaves. Élisée lui dit : Que voulez-vous que je vous fasse ? Dites-moi, qu’avez-vous dans votre maison ? Elle répondit : Votre servante n’a plus dans sa maison qu’un peu d’huile pour s’en oindre. Il lui dit : Allez, empruntez de tous vos voisins des vases vides ; puis entrez, fermez votre porte, et quand vous serez au dedans, vous et vos fils, versez de cette huile dans tous ces vases ; et quand ils seront pleins, vous les ôterez. Cette femme alla donc et ferma la porte sur elle et sur ses fils ; ceux-ci lui présentaient les vases, et elle versait dedans. Lorsque les vases furent pleins, elle dit à son fils : Apporte-moi encore un vase. Et il répondit : Je n’en ai plus. Et l’huile s’arrêta. Elle vint donc et rendit compte à l’homme de Dieu. Et il lui dit : Allez, vendez cette huile, et payez votre créancier : et vivez de ce qui reste, vous et vos fils.

Le mystère de cette lecture est facile à saisir. Le créancier de l’homme est Satan, à qui nos péchés ont donné sur nous d’immenses droits. Le seul moyen de nous acquitter est l’huile, c’est-à-dire la miséricorde, dont l’huile est le symbole par sa douceur. « Heureux ceux qui sont miséricordieux : car ils obtiendront eux-mêmes miséricorde » (s. Mat 5, 7). En ces jours de salut, préparons donc notre réconciliation par notre empressement à soulager nos frères, joignant l’aumône au jeûne, et pratiquant les œuvres de miséricorde. Par ce moyen, nous déchirons le cœur de Dieu ; et nous remettant lui-même notre dette, il enlèvera à Satan le titre qu’il s’apprêtait à faire valoir contre nous. Profitons de l’exemple de cette femme de l’Écriture : c’est loin des regards des hommes qu’elle remplit ses vases de l’huile mystérieuse ; fermons aussi notre porte pour faire le bien ; et « que notre main gauche ignore ce qu’aura fait notre main droite » (Ibid. 6, 3). Observons encore ceci : l’huile ne s’arrête que lorsqu’il n’y a plus de vases à remplir. Ainsi notre miséricorde envers le prochain doit être proportionnée à nos moyens d’action. Dieu les connaît, et il ne veut pas que nous restions en deçà de ce que nous pouvons faire. Soyons donc larges en ce saint temps, et prenons la résolution de l’être toujours. Quand les ressources matérielles nous manqueront, soyons encore miséricordieux par nos désirs, par nos instances auprès des hommes, par nos prières auprès de Dieu.

ÉVANGILE.

La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. XVIII.

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : Si votre frère a péché contre vous, allez et le reprenez seul entre vous et lui. S’il vous écoute, vous aurez gagné votre frère. Mais s’il ne vous écoute pas, prenez encore avec vous une ou deux personnes, afin que tout soit avéré par la parole de deux ou trois témoins. Que s’il ne les écoute pas, dites-le à l’Église ; et s’il n’écoute pas l’Église, qu’il vous soit comme un païen et un publicain. En vérité, je vous le dis, tout ce que vous aurez lié sur la terre, sera lié aussi dans le ciel : et tout ce que vous aurez délié sur la terre, sera aussi délié dans le ciel. Je vous le dis encore, si deux d’entre vous se réunissent sur la terre, quoi que ce soit qu’ils demandent, ils l’obtiendront de mon Père qui est dans les cieux : car là où deux ou trois sont réunis en mon nom, j’y suis au milieu d’eux. Pierre alors, s’approchant de lui, lui dit : Seigneur, combien de fois mon frère péchant contre moi, le lui remettrai‑je ? Jusqu’à sept fois ? Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois.

La miséricorde que le Seigneur veut voir en nous ne consiste pas seulement à répandre l’aumône corporelle et spirituelle dans le sein des malheureux ; elle embrasse encore le pardon et l’oubli des injures. C’est ici que Dieu nous attend pour éprouver la sincérité de notre conversion. « La mesure dont vous aurez usé envers les autres, dit-il, sera celle dont on usera envers vous. » (s. Luc 6, 38) Si nous pardonnons du fond du cœur à nos ennemis, le Père céleste nous pardonnera sans restriction à nous-mêmes. En ces jours de réconciliation, efforçons-nous de gagner nos frères, comme dit le Seigneur ; et pour cela, pardonnons, quand bien même il le faudrait faire septante fois sept fois. Nos rixes d’un jour sur le chemin de l’éternité ne doivent pas nous faire manquer le terme du voyage. Remettons donc les torts et les injures, et imitons la conduite de Dieu lui-même à notre égard.

Remarquons encore dans notre Évangile ces paroles qui sont le fondement de notre espérance, et qui doivent retentir jusqu’au fond de nos cœurs reconnaissants : Tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. Quel nombre immense de pécheurs vont faire l’expérience de cette heureuse promesse ! Ils confesseront leurs péchés, ils offriront à Dieu l’hommage d’un cœur contrit et humilié ; et au moment où le prêtre les déliera sur la terre, la main de Dieu au ciel les dégagera des liens qui les tenaient enchaînés pour les supplices éternels.

Enfin, n’oublions pas non plus cette autre parole qui est liée à la précédente : Si quelqu’un n’écoute pas l’Église, qu’il vous soit comme un païen et un publicain. Qu’est-ce donc que cette Église dont il est parlé ici ? Des hommes auxquels Jésus-Christ a dit : Qui vous écoute m’écoute ; qui vous méprise me méprise ; des hommes par la bouche desquels la vérité, qui seule peut sauver, arrive à l’oreille du Chrétien ; des hommes qui seuls sur la terre peuvent réconcilier le pécheur avec Dieu, lui fermer l’enfer et lui ouvrir le ciel. Devons-nous donc nous étonner après cela que le Sauveur, qui les a voulus pour ses intermédiaires entre lui et les hommes, menace de regarder comme un païen, comme un homme sans baptême, celui qui ne reconnaît pas leur autorité ? En dehors de leur enseignement, point de vérité révélée ; en dehors des Sacrements qu’ils administrent, point de salut ; en dehors de la soumission aux lois spirituelles qu’ils imposent, point d’espérance en Jésus-Christ.

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Défendez-nous, Seigneur, par votre protection, et gardez-nous sans cesse de toute iniquité. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Demandons à la Liturgie grecque quelques accents de pénitence, pour les offrir à Dieu aujourd’hui. Elle nous présente cette Hymne de saint André de Crète :

HYMNE

Le Prophète ayant appris votre futur avènement, Seigneur : que vous deviez naître d’une Vierge et vous montrer au monde, fut saisi de crainte, et il dit : J’ai entendu le bruit de votre arrivée, et je me suis effrayé. Gloire soit à votre puissance, Seigneur !

Juste Juge, ne méprisez pas l’ouvrage de vos mains ; ne dédaignez pas votre œuvre. Quoique j’aie moi seul péché, vous, ô Dieu clément, supérieur à tous les hommes dans votre humanité, vous avez encore le pouvoir de remettre les péchés, étant le Seigneur de tous.

La fin s’approche, ô mon âme ! elle est tout près, et tu ne t’inquiètes pas ? tu ne te prépares pas ? Le temps presse, lève-toi : le juge est à la porte. La vie passe comme un songe, se flétrit comme une fleur : pourquoi donc nos vaines agitations ?

Rentre en toi-même, ô mon âme ! repasse tes œuvres, remets-les devant tes yeux, verse d’abondantes larmes. Raconte au Christ tes actions et tes pensées, et deviens juste.

O Sauveur ! il n’est point dans la vie de l’homme de péchés, d’actions mauvaises que je n’aie commises, dans la pensée du moins et dans l’intention ; personne n’a été plus coupable que moi dans l’affection au mal, dans les jugements de l’esprit et dans les œuvres.

C’est pourquoi j’ai encouru la damnation ; c’est pourquoi, malheureux, je suis tombé avec justice, et ma conscience est pour moi un juge plus terrible que tout ce que renferme le monde. O juge ! ô rédempteur ! tu me connais ; pardonne, délivre et sauve ton serviteur.

Le temps de ma vie est court, plein de fatigues et d’ennuis ; reçois en moi un vrai pénitent ; rappelle près de toi celui qui te reconnaît. Que je ne sois point la possession et la proie de l’étranger ; tu es mon Sauveur, aie pitié de moi.

Je suis encore trop parleur, trop audacieux dans la témérité de mon cœur ; ne me condamne pas avec le Pharisien, toi qui seul es miséricordieux ; donne-moi l’humilité du Publicain. Juste juge, place-moi avec lui.

J’ai été ma propre idole ; j’ai corrompu mon âme par le péché ; reçois en moi un vrai pénitent ; rappelle près de toi celui qui te reconnaît ; que je ne sois point la possession et la proie de l’étranger : tu es encore mon Sauveur, aie pitié de moi.

MERCREDI

La Station, à Rome, est dans l’Église de Saint-Sixte, sur la Voie Appienne. On l’appelle aujourd’hui Saint-Sixte-le-Vieux, pour la distinguer d’une autre église consacrée à la mémoire du même saint Pape et Martyr.

COLLECTE.

Faites, Seigneur, que ces jeûnes salutaires contribuant à nous éclairer, nous parvenions à nous abstenir des péchés qui nous sont si dangereux, et que nous obtenions plus promptement votre miséricorde. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LEÇON.

Lecture du livre de l’Exode. Chap. XX.

Voici ce que dit le Seigneur : Honore ton père et ta mère, afin de vivre longtemps sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donnera. Tu ne tueras point. Tu ne commettras point d’adultère. Tu ne déroberas point. Tu ne porteras point faux témoignage contre ton prochain. Tu ne désireras point la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras point sa femme, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à lui. Or tout le peuple entendait le bruit de la voix et le son de la trompette ; il voyait les éclairs et la montagne fumante ; et, dans la crainte et l’effroi dont ils étaient saisis, ils se tinrent loin de la montagne, et dirent à Moïse : Parlez-nous vous-même, et nous écouterons ; mais que le Seigneur ne nous parle plus, de peur que nous ne mourions. Et Moïse dit au peuple : Ne craignez point : car Dieu est venu pour vous éprouver, et afin que sa terreur soit en vous, et que vous ne péchiez point. Le peuple donc demeura bien loin ; mais Moïse entra dans l’obscurité où Dieu était. Le Seigneur dit encore à Moïse : Tu diras ceci aux enfants d’Israël : Vous avez vu que je vous ai parlé du ciel. Vous ne vous ferez point de dieux d’argent, ni de dieux d’or. Vous me dresserez un autel en terre, et vous offrirez dessus vos holocaustes et vos hosties pacifiques, vos brebis et vos bœufs, en tous les lieux où la mémoire de mon Nom sera établie.

L’Église nous rappelle aujourd’hui les préceptes du Seigneur qui ont rapport au prochain, en commençant par celui qui prescrit le respect des parents. Dans ce temps de réforme et de conversion, il est utile aux fidèles de se souvenir que c’est sur l’autorité de Dieu que reposent nos devoirs envers les hommes : d’où il suit que c’est Dieu même que nous avons offensé, quand nous avons péché contre nos semblables. Le Seigneur réclame d’abord ses propres droits ; il veut être adoré et servi ; il défend le culte grossier des idoles ; il prescrit l’observation du Sabbat, les sacrifices, les cérémonies ; mais en même temps il veut que l’homme aime son prochain comme lui-même ; il se déclare le vengeur de nos frères quand nous les avons lésés, si nous ne réparons pas le tort ou l’injure. La voix de Jéhovah est aussi tonnante sur le Sinaï, quand elle réclame les droits de notre prochain, que lorsqu’elle retentit pour déclarer à l’homme ses obligations envers son Créateur. Étant ainsi éclairés sur l’origine de nos devoirs, nous comprendrons mieux l’état de nos consciences, et combien nous sommes redevables à la justice de Dieu. Mais si l’ancienne loi, gravée sur des tables de pierre. sanctionne avec tant d’autorité le précepte de l’amour du prochain ; combien plus la nouvelle scellée du sang de Jésus-Christ mourant sur la croix pour ses frères ingrats, nous révélera‑t‑elle l’étendue du précepte de la charité fraternelle ! Ces deux lois sont devant nous ; elles sont le double texte sur lequel nous serons jugés ; hâtons-nous donc de nous conformer à ce qu’elles prescrivent, afin que cette parole du Sauveur s’accomplisse en nous : « Tout le monde verra que vous « êtes mes disciples à l’affection que vous aurez les uns pour les autres. » (s. Jean 13,35)

ÉVANGILE.

La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. XV.

En ce temps-là, des Scribes et des Pharisiens venus de Jérusalem s’approchèrent de Jésus, et lui dirent : Pourquoi vos disciples transgressent-ils les traditions des Anciens ? Car ils ne lavent pas leurs mains, lorsqu’ils mangent du pain ? Mais il leur répondit : Et vous, pourquoi transgressez-vous le commandement de Dieu par votre tradition ? Car Dieu a dit : Honore ton père et ta mère ; et : Quiconque maudira son père ou sa mère, mourra de mort. Mais vous, vous dites : Quiconque dira à son père ou à sa mère : Tout don que j’offre à Dieu vous est utile, satisfait à la loi, encore qu’après cela il n’honore point son père ni sa mère. Et ainsi vous avez rendu inutile le commandement de Dieu par votre tradition. Hypocrites, c’est bien de vous qu’Isaïe a prophétisé, lorsqu’il a dit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ; le culte qu’ils me rendent est vain, et ils enseignent des doctrines et des ordonnances humaines. Puis, ayant appelé le peuple, il leur dit : Écoutez, et comprenez. Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de la bouche, c’est là ce qui souille l’homme. Alors ses disciples, s’approchant, lui dirent : Savez-vous que les Pharisiens, entendant cette parole, se sont scandalisés ? Mais il leur répondit : Toute plante que mon Père céleste n’a point plantée, sera arrachée. Laissez-les : ce sont des aveugles et des conducteurs d’aveugles. Or, si un aveugle conduit un aveugle, ils tombent tous deux dans la fosse. Pierre, reprenant, lui dit : Expliquez-nous cette parabole. Mais il lui répondit : Êtes-vous donc encore, vous aussi, sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre par la bouche va au ventre, et est rejeté ensuite en un lieu secret ? Mais ce qui sort de la bouche part du cœur, et c’est là ce qui souille l’homme. Car c’est du cœur que sortent les mauvaises pensées, les homicides, les adultères, les fornications, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes. C’est là ce qui souille l’homme ; mais manger sans avoir lavé ses mains, ne souille point l’homme.

La loi que Dieu avait donnée à Moïse prescrivait un grand nombre de pratiques et de cérémonies extérieures ; et les Juifs fidèles les observaient avec zèle et ponctualité. Jésus lui‑même, bien qu’il fût le législateur suprême, s’y conforma en toute humilité. Mais les Pharisiens avaient ajouté des traditions humaines et superstitieuses aux lois et aux ordonnances divines, et ils faisaient consister la religion dans ces inventions de leur orgueil. Le Sauveur vient au secours des faibles et des simples que ce faux enseignement pouvait égarer, et il rétablit le véritable sens des prescriptions extérieures. Les Pharisiens pratiquaient dans le cours de la journée un grand nombre de lotions, prétendant que s’ils ne se fussent pas ainsi lavé les mains, et même une fois par jour tout le corps, leur nourriture aurait été impure, à raison des souillures qu’ils avaient contractées par la rencontre ou le contact de mille choses qui n’étaient point signalées dans la loi. Jésus veut arracher les Juifs à ce joug humiliant et arbitraire, et il reproche aux Pharisiens d’avoir perverti la loi de Moïse.

Venant ensuite à juger le fond de ces pratiques, il enseigne qu’il n’y a point de créature impure par elle-même, que la conscience d’un homme ne saurait être souillée par le seul fait de la nourriture qui descend dans son estomac. « Ce qui rend l’homme coupable, ce sont, dit le Sauveur, les pensées mauvaises, les œuvres mauvaises, qui montent du cœur. » Les hérétiques ont prétendu trouver dans ces paroles la réprobation des pratiques extérieures qu’impose l’Église, et spécialement la condamnation des abstinences qu’elle prescrit ; mais en cela ils méritent qu’on leur applique à leur tour ce que Jésus-Christ disait aux Pharisiens : « Ce sont des aveugles qui conduisent d’autres aveugles. » En effet, de ce que les péchés que l’homme commet à propos des choses matérielles doivent être mis sur le compte de la volonté qui est spirituelle, il ne s’ensuit pas que cette volonté puisse innocemment user des choses matérielles, lorsque Dieu, ou son Église qui commande en son nom, le défendent. Dieu défendit à nos premiers pères, sous peine de mort, de manger du fruit d’un certain arbre ; ils en mangèrent et furent coupables. Est-ce parce que le fruit en lui-même était impur ? Non ; ce fruit était une créature de Dieu comme les autres fruits du jardin ; mais le cœur de nos premiers parents accueillit la pensée de la désobéissance et s’y livra : voilà comment le péché fut commis à l’occasion d’un fruit. Par sa loi donnée sur le Sinaï, Dieu avait interdit aux Hébreux l’usage de la chair de certaines espèces d’animaux ; s’ils en mangeaient, ils devenaient coupables, parce qu’ils avaient désobéi au Seigneur, et non parce que ces viandes étaient maudites en elles-mêmes. Les préceptes de l’Église relatifs au jeûne et à l’abstinence sont de même nature que ceux que nous venons de rappeler. Afin de nous donner lieu d’appliquer en nous, et uniquement dans notre intérêt, le principe de la pénitence chrétienne, l’Église nous prescrit l’abstinence dans une certaine mesure ; si nous violons sa loi, ce ne sont pas les mets dont nous usons qui nous souillent : c’est la révolte contre un pouvoir sacré que Jésus-Christ recommandait hier à notre respect avec tant d’énergie, qu’il ne faisait pas difficulté de nous dire que quiconque n’écoute pas l’Église doit être tenu par nous au rang des païens.

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Daignez faire, ô Dieu tout-puissant, que nous, qui réclamons la grâce de votre protection, étant délivrés de tous les maux, nous vous servions dans un esprit tranquille. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

L’Église gothique d’Espagne nous offrira encore aujourd’hui une des solennelles Supplications qu’elle adressait à Dieu, pendant le Carême.

PRECES.

Rédempteur de tous, roi suprême, nous élevons vers vous nos yeux baignés de pleurs ; exaucez, ô Christ, vos suppliants.

R/. Ayez pitié.

V/. Droite du Père, pierre angulaire, voie du salut, porte du ciel, lavez les taches de nos péchés.

R/. Ayez pitié.

V/. Nous prions, ô Dieu, votre majesté ; que votre oreille sacrée écoute nos gémissements ; dans votre indulgence, remettez nos crimes

R/. Ayez pitié.

V/. Nous vous confessons le mal commis ; d’un cœur contrit nous révélons nos secrets ; ô Rédempteur, que votre bonté pardonne !

R/. Ayez pitié.

V/. O vous l’innocent chargé de fers, entraîné par vos ennemis sans résistance, condamné sur de faux témoignages à la mort pour les impies ; conservez, ô Christ, ceux que vous avez rachetés.

R/. Ayez pitié.

JEUDI

Le jour marque le milieu de la sainte Quarantaine, et c’est pour cela qu’il est appelé le Jeudi de la mi-Carême. Nous accomplissons en effet aujourd’hui le vingtième jeûne sur quarante que nous impose l’Église en ce saint temps. Chez les Grecs, c’est la journée d’hier qui est comptée comme Mésonestime à proprement parler, ou milieu des jeûnes ; au reste, ils donnent ce nom ainsi que nous l’avons vu, à la semaine tout entière, qui est, dans leur liturgie, la quatrième des sept dont est formé leur Carême. Mais le Mercredi de cette semaine est. chez eux l’objet d’une fête solennelle, un jour de réjouissance, où l’on ranime son courage pour achever la carrière. Les nations catholiques de l’Occident, sans considérer le jour où nous sommes parvenus comme une fête, ont toujours eu la coutume de le passer dans une certaine allégresse. La sainte Église Romaine s’est unie à cette pratique ; mais afin de ne pas donner prétexte à une dissipation qui pourrait nuire à l’esprit du jeûne, elle a remis l’expression plus marquée de cette joie innocente au Dimanche suivant, comme nous le verrons ci-après. Toutefois il n’est pas contre l’esprit du Christianisme de fêter aujourd’hui le jour central du Carême, en réunissant, à la manière de nos pères, de plus nombreux convives, et en servant la table avec plus de recherche et d’abondance, pourvu toutefois que l’abstinence et le jeûne soient respectés. Mais, hélas ! avec le relâchement qui règne aujourd’hui dans notre malheureux pays, combien de gens, qui se disent catholiques, n’ont guère fait autre chose depuis vingt jours que de violer ces lois du jeûne et de l’abstinence, sur la foi de dispenses légitimes ou extorquées ! Quel sens peuvent avoir pour eux les joies naïves que goûtent aujourd’hui, en de lointaines provinces, ces familles de vieux chrétiens qui n’ont point encore laissé périr chez eux les saintes traditions ? Mais ces joies, pour les éprouver, il faut les avoir méritées par quelques privations, par un peu de gêne imposée au corps : et c’est ce que trop de catholiques de nos jours ne savent plus faire. Prions pour eux, afin que Dieu leur donne de comprendre enfin à quoi les oblige la foi qu’ils professent.

À Rome, la Station est aujourd’hui dans l’Église de Saint-Côme-et-Saint-Damien, au Forum. Le Moyen Âge, comme nous l’apprenons de Durand, dans son Rational des divins Offices, cherchait la raison du choix de cette Station dans la profession de médecins que ces deux saints Martyrs ont exercée. On pensait que l’Église voulait implorer non seulement pour les âmes, mais aussi pour les corps de ses enfants déjà fatigués par le jeûne et l’abstinence, la protection de ces puissants amis de Dieu qui, sur la terre, consacraient les ressources de l’art médical au soulagement corporel de leurs frères. Le savant liturgiste Gavantus commente longuement cette idée qui, si elle n’a pas inspiré le choix de cette église pour la Station d’aujourd’hui, n’en est pas moins propre à édifier les fidèles, en les engageant à recourir aux deux illustres frères médecins, et à demander par leur intercession la constance et les forces nécessaires pour achever dignement et fidèlement la carrière si heureusement commencée.

COLLECTE.

Que l’heureuse solennité de vos saints Côme et Damien vous glorifie, Seigneur, qui leur avez donné l’éternelle félicité, et nous avez secourus par votre ineffable providence. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LEÇON.

Lecture du Prophète Jérémie. Chap. VII.

En ces jours-là, la parole du Seigneur descendit vers moi, et me dit : Tiens-toi à la porte de la maison du Seigneur, prêches-y ces paroles, et dis : Écoutez la parole du Seigneur, vous tous, peuple de Juda, qui entrez par ces portes pour venir adorer le Seigneur. Voici ce que dit le Seigneur des armées, le Dieu d’Israël : Redressez vos voies et vos désirs, et j’habiterai en ce lieu avec vous. Ne mettez point votre confiance dans des paroles de mensonge, en disant : Le temple est au Seigneur, le temple est au Seigneur, le temple est au Seigneur. Car si vous avez soin de redresser vos voies et vos désirs ; si vous rendez la justice à ceux qui plaident ensemble ; si vous ne faites point violence à l’étranger, au pupille et à la veuve ; si vous ne répandez point en ce lieu le sang innocent, et si vous ne suivez point les dieux étrangers pour votre malheur, j’habiterai avec vous de siècle en siècle en ce lieu et en cette terre que j’ai donnée à vos pères, dit le Seigneur tout-puissant.

La sainte Église ne manque à aucun de ses devoirs à L’égard de ses enfants. Si elle insiste pour obtenir d’eux l’accomplissement des obligations extérieures de la religion, quelque pénibles qu’elles soient à leur lâcheté, elle les avertit aussi de ne pas penser que les observances corporelles, si exactement qu’on les remplisse, pourraient tenir lieu des vertus intérieures commandées à l’homme et au chrétien. Dieu n’accepte pas l’hommage de l’esprit et du cœur, si l’homme, par orgueil ou par mollesse, néglige d’offrir en même temps le service du corps ; mais réduire sa religion aux œuvres purement matérielles, ce n’est pas non plus honorer Dieu qui veut être servi en esprit et en vérité (s. Jean 4, 24). Les Juifs étaient fiers de posséder le temple de Jérusalem, où habitait la majesté de Dieu ; mais cet avantage, qui les mettait au-dessus de toutes les autres nations, tournait trop souvent à leur perte, parce que se contentant d’un stérile respect pour cette maison sainte, ils ne s’élevaient pas plus haut, et ne songeaient point à reconnaître un si grand bienfait, en pratiquant la loi de Dieu. Ainsi feraient parmi nous des chrétiens qui, remplis d’une fidélité purement extérieure au jeûne et à l’abstinence, ne se mettraient pas en peine de corriger leur vie, en y introduisant l’esprit de justice, de charité, d’humilité. Ils mériteraient que le Seigneur les flétrît par ces paroles qu’il prononça autrefois contre Israël : « Ce peuple m’honore des lèvres ; mais son cœur est loin de moi » (Isaï 29, 13). Ce pharisaïsme chrétien est devenu assez rare de nos jours. Le relâchement presque universel à l’égard des pratiques extérieures est bien plutôt la plaie d’aujourd’hui ; et les personnes fidèles aux observances de l’Église ne sont pas, pour l’ordinaire, en retard sous le rapport des autres vertus chrétiennes. Cependant cette fausse conscience se rencontre quelquefois, et produit un scandale qui retarde chez plusieurs l’avancement du royaume de Dieu. Attachons-nous donc à la loi tout entière. Offrons à Dieu un service spirituel qui consiste dans l’obéissance du cœur à tous les préceptes, et joignons-y, comme complément nécessaire, l’hommage de notre corps, en pratiquant tout ce que l’Église nous prescrit pour l’élever à la hauteur de l’âme, dont il doit partager les destinées.

ÉVANGILE.

La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. IV.

En ce temps-là, Jésus, étant sorti de la synagogue, entra dans la maison de Simon. Or la belle-mère de Simon était retenue par une grosse fièvre ; et ils le prièrent pour elle. Et s’approchant d’elle, il commanda à la fièvre, et la fièvre la quitta. Et se levant aussitôt, elle les servait. Lorsque le soleil fut couché, tous ceux qui avaient des malades atteints de diverses langueurs les amenaient à Jésus. Et lui, imposant les mains sur chacun d’eux, les guérissait. Les démons sortaient de plusieurs, en criant et disant : Vous êtes le Fils de Dieu ; et les menaçant, il ne leur permettait pas de dire ce qu’ils savaient, qu’il était le Christ. Lorsqu’il fut jour, il sortit pour aller en un lieu désert ; et le peuple le cherchait, et ils vinrent jusqu’à lui, et ils le retenaient, dans la crainte qu’il ne s’éloignât d’eux. Et il leur dit : Il faut que j’évangélise en d’autres villes le royaume de Dieu ; car je suis envoyé pour cela. Et il prêchait dans les synagogues de Galilée.

Admirons la bonté du Sauveur, qui daigne employer son pouvoir à la guérison des corps, et comprenons qu’il est plus empressé encore de subvenir aux infirmités de nos âmes. Nous sommes travaillés de la fièvre des passions : lui seul peut la chasser. Imitons pour notre propre compte le zèle des habitants de la Galilée, qui apportent leurs malades aux pieds de Jésus ; supplions-le aussi de nous guérir. Nous voyons avec quelle bonté il accueille tous ces malheureux ; présentons-nous à leur suite. Faisons-lui instance pour qu’il ne s’éloigne pas, pour qu’il demeure toujours avec nous ; et il daignera rester. Prions pour les pécheurs ; les jours du jeûne s’écoulent ; déjà nous entrons dans la seconde moitié du Carême, et la Pâque de notre délivrance approche. Voyez ces multitudes qui ne s’ébranlent pas, ces âmes fermées à la lumière qui ne s’ouvrent pas, ces cœurs endurcis que rien n’émeut, tant de chrétiens qui vont ajouter une chance de plus à leur réprobation éternelle. Offrons pour eux notre pénitence, et demandons à Jésus, par les mérites de sa Passion dont l’heure ne doit pas tarder, qu’il daigne faire un dernier effort de miséricorde, et arracher au démon ces âmes pour lesquelles il va répandre son sang.

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Que votre céleste miséricorde, Seigneur, daigne accroître le peuple qui vous est soumis, et le rendre toujours fidèle à garder vos commandements. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

La Liturgie Mozarabe nous fournit cette belle exhortation pour ranimer notre courage dans la carrière qui nous reste à parcourir.

MISSA

Dans l’attente de l’heureux espoir que nous avons, Frères très chers, de célébrer la Passion et la Résurrection du Fils de Dieu, et de voir la manifestation de la gloire de notre bienheureux Sauveur Jésus-Christ, ranimez vos forces et votre courage. Ne vous effrayez pas des fatigues qui restent encore à subir, vous qui désirez avec tant d’ardeur arriver à la solennité de la Pâque du Seigneur. En ce milieu de la sainte Quarantaine, vous qui déjà avez traversé une partie des labeurs du jeûne, prenez confiance pour ceux qui restent à accomplir. Jésus, qui a daigné se faire infirme pour nous, donnera le courage à ceux qui sont fatigués ; il nous a donné de fournir le commencement de la carrière, il en accordera la continuation. Il vous viendra en aide, très chers fils, lui qui veut que nous vivions dans l’attente de sa glorieuse Passion. Amen.

VENDREDI

La Station est à l’Église de Saint-Laurent in Lucina, antique et célèbre sanctuaire, où l’on conserve le gril sur lequel le saint Archidiacre de l’Église Romaine consomma son martyre.

COLLECTE.

Nous vous supplions, Seigneur, d’agréer favorablement nos jeûnes, afin que, comme nos corps observent l’abstinence des viandes, ainsi nos âmes s’abstiennent du péché. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LEÇON.

Lecture du livre des Nombres. Chap. XX.

En ces jours-là, les enfants d’Israël s’assemblèrent contre Moïse et Aaron, et ayant formé une sédition, ils leur dirent : Donnez-nous de l’eau, afin que nous buvions. Moïse et Aaron, ayant congédié le peuple, entrèrent dans le tabernacle de l’alliance, et s’étant prosternés le visage contre terre, ils crièrent vers le Seigneur et dirent : Seigneur Dieu, exaucez le cri de ce peuple, et ouvrez-lui votre trésor en lui donnant une source d’eau vive, afin que, étant désaltérés, ils cessent leurs murmures. Et la gloire du Seigneur parut au-dessus d’eux, et le Seigneur parla à Moïse et lui dit : Prends la verge et rassemble le peuple, toi et Aaron ton frère ; parle en leur présence à la roche, et elle vous donnera des eaux. Et lorsque tu auras fait sortir l’eau de la pierre, tout le peuple boira, ainsi que les bestiaux. Moïse prit donc la verge, qui était devant le Seigneur, selon qu’il le lui avait ordonné, et ayant rassemblé la multitude devant la pierre, il leur dit : Rebelles et incrédules, écoutez. Pourrons-nous faire sortir de l’eau de cette pierre pour votre usage ? Et Moïse, ayant élevé la main, frappa deux fois la pierre avec la verge, et les eaux sortirent avec grande abondance, en sorte que le peuple eut à boire, ainsi que les bestiaux. Et le Seigneur dit à Moïse et à Aaron : Parce que vous n’avez pas cru en moi, pour manifester ma sainteté devant les enfants d’Israël, vous n’introduirez pas ces peuples dans la terre que je leur donnerai. C’est là l’eau de contradiction, où les enfants d’Israël murmurèrent contre le Seigneur, et il manifesta sa sainteté sur eux.

C’est ici l’un des plus augustes symboles de l’Ancien Testament, et la figure du Baptême auquel aspirent nos Catéchumènes. L’eau y paraît comme l’objet des désirs de tout un peuple, qui sans cette eau allait périr. Saint Paul, qui nous dévoile les mystères de l’ancienne Alliance, nous apprend que le rocher, la pierre, signifiait Jésus-Christ (1 Cor. 10, 4), dont est sortie la fontaine d’eau vive qui désaltère et purifie les âmes. Les saints Pères sont venus ensuite, qui nous font remarquer que la pierre n’a rendu l’eau vivifiante qu’elle contenait qu’après avoir été frappée par la verge, dont les coups donnés sur le rocher signifient la Passion du Rédempteur. Le bois de cette verge, nous disent aussi les anciens interprètes, est le symbole de la Croix, et le double coup représente le double bois dont elle est formée. Les peintures que l’Église primitive a laissées dans les Catacombes de Rome, nous offrent sans cesse cette image de Moïse frappant le rocher d’où s’écoulent les eaux ; et un verre peint trouvé dans ces souterrains, berceau de notre foi, nous apprend, par l’inscription qu’on y lit encore, que les premiers chrétiens considéraient sous les traits de Moïse, qui n’a agi qu’en figure, saint Pierre lui-même, qui dans la nouvelle Alliance, a ouvert au vrai peuple de Dieu la source de toute grâce dans sa prédication au jour de la Pentecôte, et plus tard dans celle qu’il fit entendre aux Gentils en la personne du centurion Corneille. Ce symbole de Moïse frappant le rocher, et la plupart de ceux que nous avons reconnus, et que nous reconnaîtrons encore dans les lectures que l’Église destinait à l’instruction des Catéchumènes, non seulement ont été exprimés, aux premiers siècles, sur les fresques des catacombes romaines ; mais de nombreux monuments nous apprennent qu’on les représentait aussi dans toutes les églises de l’Orient et de l’Occident. Plusieurs de ces symboles sont arrivés jusqu’au XIIIème siècle et au delà, sur les verrières de nos cathédrales, conservant encore la forme hiératique qu’ils avaient reçue au commencement. Il est triste de voir que des sujets qui excitaient un si vif enthousiasme chez nos pères les martyrs, sont aujourd’hui si peu familiers à leurs derniers neveux. Sortons de cette indifférence qui n’est pas chrétienne, et revenons, par la méditation de la sainte Liturgie, à ces traditions auxquelles nos aïeux empruntèrent leur foi énergique et leur sublime dévouement à Dieu et à leur postérité.

ÉVANGILE.

La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. IV.

En ce temps-là, Jésus vint dans une ville de Samarie nommée Sichar, près de l’héritage que Jacob donna à son fils Joseph. Or, il y avait là un puits nommé la fontaine de Jacob. Jésus, étant donc fatigué de la route, s’assit sur le bord du puits. Il était environ la sixième heure. Une femme de Samarie vint puiser de l’eau. Jésus lui dit : Donne‑moi à boire ; car ses disciples étaient allés à la ville pour acheter des vivres. Cette femme samaritaine lui dit : Comment, vous qui êtes juif, me demandez-vous à boire, à moi qui suis une femme samaritaine ? car les Juifs n’ont point de commerce avec les Samaritains. Jésus lui répondit : Si tu connaissais le don de Dieu, et quel est celui qui te dit : Donne-moi à boire, peut-être lui en aurais-tu demandé toi-même, et il t’aurait donné de l’eau vive. La femme lui dit : Seigneur, vous n’avez pas avec quoi en puiser, et le puits est profond : d’où auriez-vous donc de l’eau vive ? Êtes-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits, et en a bu lui-même, ainsi que ses enfants et ses troupeaux ? Jésus lui répondit : Quiconque boit de cette eau aura soif encore ; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine d’eau jaillissante dans la vie éternelle. La femme lui dit : Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n’aie plus soif, et que je ne vienne plus en puiser ici. Jésus lui dit : Va, appelle ton mari, et viens ici. La femme répondit : Je n’ai point de mari. Jésus lui dit : Tu dis vrai, que tu n’as pas de mari ; car tu as eu cinq hommes ; et celui que tu as maintenant, n’est pas ton mari. Tu as dit vrai en cela. La femme lui dit : Seigneur, je le vois, vous êtes un prophète. Nos pères ont adoré sur cette montagne, et vous autres, vous dites que Jérusalem est le lieu ou il faut adorer. Jésus lui dit : Femme, crois-moi, l’heure vient où vous n’adorerez plus le Père ni sur cette montagne, ni dans Jérusalem. Vous adorez, vous autres, ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons : car le salut vient des Juifs. Mais vient l’heure, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité : car tels sont les adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent le doivent adorer en esprit et en vérité. La femme lui dit : Je sais que le Messie, qu’on appelle le Christ, doit venir ; lors donc qu’il sera venu, il nous annoncera toutes choses. Jésus lui dit : Je le suis, moi qui parle avec toi. Et en même temps ses disciples arrivèrent, et ils s’étonnaient de ce qu’il parlait avec une femme ; néanmoins, aucun ne lui dit : Que lui demandez-vous, et d’où vient que vous parlez avec elle ? La femme cependant laissa là sa cruche, et s’en alla dans la ville, et elle dit aux habitants : Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ; ne serait-ce point le Christ ? Ils sortirent donc de la ville, et vinrent à lui. Pendant ce temps-là ses disciples le pressaient, disant : Maître, mangez. Mais il leur dit : J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. Et les disciples disaient entre eux : Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? Jésus leur dit : Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé, et d’accomplir son œuvre. Ne dites-vous pas : Encore quatre mois, et la moisson viendra ? Moi, je vous dis : Levez les yeux, et voyez les campagnes qui déjà blanchissent pour la moisson. Et celui qui moissonne reçoit sa récompense et amasse les fruits pour la vie éternelle, afin que celui qui sème se réjouisse aussi avec celui qui moissonne. Car ce que l’on dit d’ordinaire est vrai en cette rencontre : autre est celui qui sème, et autre celui qui moissonne. Moi, je vous ai envoyés moissonner là où vous n’avez pas travaillé ; d’autres ont travaillé, et vous, vous êtes entrés dans leurs travaux. Or, plusieurs des Samaritains de cette ville crurent en lui à cause de ce témoignage qu’avait rendu la femme : Il m’a dit tout ce que j’ai fait. Les Samaritains étant donc venus à lui le prièrent de demeurer chez eux, et il y demeura deux jours. Et beaucoup plus crurent en lui à cause de ses paroles. Et ils disaient à la femme : Maintenant, ce n’est plus sur ce que tu nous as dit que nous croyons : car nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu il est vraiment le Sauveur du monde.

Dans le récit de notre Évangile, le Fils de Dieu vient en personne continuer le ministère de Moïse en révélant à la Samaritaine, figure de la gentilité, le mystère de l’Eau qui donne la vie éternelle : aussi retrouvons-nous encore ce sujet sur les peintures murales des catacombes, et sur les bas-reliefs des sarcophages chrétiens des IVème et Vème siècles. Méditons donc cette histoire, où tout nous parle de la miséricorde du Rédempteur. Jésus est fatigué de la route qu’il a parcourue ; lui, le Fils de Dieu, à qui le monde n’a coûté qu’une parole, il s’est lassé en cherchant ses brebis. Le voilà réduit à s’asseoir pour reposer ses membres harassés ; mais c’est au bord d’un puits, près d’une source d’eau, qu’il vient prendre son repos. Une femme idolâtre est là, qui ne connaît que l’eau matérielle ; Jésus veut lui révéler une eau bien plus précieuse. Mais il commence par lui faire connaître la fatigue dont il est accablé, la soif qui le presse. Donne-moi à boire, lui dit-il ; comme il dira dans peu de jours sur la Croix : J’ai soif. C’est ainsi que, pour arriver à concevoir la grâce du Rédempteur, il faut d’abord l’avoir connu lui-même sous les traits de l’infirmité et de la souffrance.

Mais bientôt ce n’est plus Jésus qui demande de l’eau ; c’est lui qui en offre, et une eau qui enlève la soif pour jamais, une eau qui rejaillit jusque dans la vie éternelle. La femme aspire à goûter cette eau ; elle ne sait pas encore quel est celui qui lui parle, et déjà elle ajoute foi à ses paroles. Cette idolâtre montre plus de docilité que les Juifs ; cependant elle sait que celui qui lui parle appartient à une nation qui la méprise. L’accueil qu’elle fait au Sauveur lui obtient de nouvelles grâces de sa part. Il commence par l’éprouver. Va, lui dit-il, appelle ton mari, et reviens ici. Cette malheureuse n’avait point de mari légitime ; Jésus veut qu’elle l’avoue. Elle n’hésite pas ; et c’est parce qu’il lui a révélé sa honte qu’elle le reconnaît pour un prophète. Son humilité sera récompensée, et les sources d’eau vive sont pour elle. C’est ainsi que la gentilité s’est rendue à la prédication des Apôtres ; ils venaient révéler à ces hommes abandonnés la gravité du mal et la sainteté de Dieu ; et, loin d’en être repoussés, ils les trouvaient dociles, prêts à tout. La foi de Jésus-Christ avait besoin de martyrs ; ils se rencontrèrent en foule dans ces premières générations enlevées au paganisme et à tous ses désordres. Jésus, voyant cette simplicité dans la Samaritaine, juge, dans sa bonté, qu’il est temps de se révéler à elle. Il dit à cette pauvre pécheresse que le moment est venu où les hommes adoreront Dieu par toute la terre ; que le Messie est descendu, et que lui-même est le Messie. Telle est la divine condescendance du Sauveur pour l’âme simple et docile : il se manifeste à elle tout entier. Les Apôtres arrivent sur ces entrefaites ; mais ils sont trop israélites encore pour comprendre la bonté de leur Maître envers cette Samaritaine ; l’heure approche cependant où ils diront eux-mêmes avec le grand Paul : « Il n’y a plus de juif ni de gentil, plus d’esclave ni d’homme libre, plus d’homme ni de femme ; mais vous êtes tous une même chose en Jésus-Christ » (Gal. 3, 28).

En attendant, la femme de Samarie. transportée d’une ardeur céleste, devient apôtre elle‑même. Elle laisse son vase sur le bord du puits ; l’eau matérielle n’a plus de prix à ses yeux, depuis que le Sauveur lui a donné à boire de son eau vive. Elle rentre dans la ville ; mais c’est pour y prêcher Jésus-Christ, pour amener à ses pieds, si elle le pouvait, tous les habitants de Samarie. Dans son humilité, elle donne pour preuve de la grandeur de son Prophète la révélation qu’il vient de lui faire des désordres dans lesquels elle a vécu jusqu’aujourd’hui. Ces païens abandonnés, objet d’horreur pour les Juifs, accourent au puits où Jésus est resté entretenant ses disciples de la moisson prochaine ; ils vénèrent en lui le Messie, le Sauveur du monde ; et Jésus daigne habiter pendant deux jours au milieu de cette ville où régnait l’idolâtrie mêlée à quelques débris des observances judaïques. La tradition chrétienne a conservé le nom de cette femme, qui, après les Mages de l’Orient, compte au nombre des prémices du nouveau peuple : elle se nommait Photine, et répandit son sang pour celui qui s’était fait connaître à elle au bord du puits de Jacob.

L’Église honore chaque année sa mémoire, au Martyrologe romain, le 20 mars.

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Dieu tout-puissant, daignez accorder à la confiance que nous avons en votre protection, de surmonter, par votre assistance, tout ce qui nous est contraire. Par Jésus‑Christ notre Seigneur. Amen.

La Liturgie Mozarabe célèbre la vocation de la Samaritaine dans la belle Préface ou Illation que nous donnons ci-après.

ILLATIO

Il est digne et juste que nous vous rendions de continuelles actions de grâces, Seigneur saint, Père éternel, Dieu tout-puissant, par Jésus-Christ votre Fils, notre Seigneur : qui, venu du haut du ciel pour le salut du genre humain, s’assit, altéré et fatigué, au bord d’un puits. Lui en qui toute la plénitude de la divinité habitait corporellement, s’étant uni le corps de notre mortalité, devait montrer par les faits la vérité de sa chair ; et s’il parait fatigué d’avoir marché, notre foi nous enseigne que cette infirmité n’était que dans sa chair. Il sortit pour se mettre en route, voulant faire voir la réalité du corps qu’il avait pris ; mais si la fatigue apparut dans sa chair, il n’a pas voulu que cette infirmité produisit celle de notre foi ; car ce qui en lui parait faiblesse est plus fort que l’homme. Venant donc dans son humilité arracher le monde à la puissance des ténèbres, il s’assit, et il avait soif, quand il demanda de l’eau à la femme. Ce n’est que dans la chair qu’il était humilié, lorsque, assis au bord du puits, il s’entretenait avec la femme. Il exigeait d’elle la foi en même temps que dans sa soif il désirait l’eau. La foi qu’il réclamait de cette femme, qu’il demandait d’elle, il l’exigeait ; et c’est pour cela qu’il dit aux disciples, quand ils arrivent : J’ai une nourriture à manger que vous ne connaissez pas. Lui qui déjà avait créé en elle le don de la foi, il demandait qu’elle lui donnât aussi à boire. En même temps qu’il la brûlait de l’ardeur de son amour, il implorait d’elle un breuvage pour rafraîchir sa propre soif. En présence de ces prodiges d’une si haute puissance, que devons-nous vous présenter, ô Dieu saint, sans tache et miséricordieux, sinon une conscience pure et une volonté toute préparée à votre amour ? Offrant donc à votre Nom cette victime pure, nous vous prions et vous supplions d’opérer en nous le salut, comme vous avez opéré la foi en cette femme. Extirpez de nous les vices de la chair, vous qui avez daigné supporter dans cette femme les erreurs de l’idolâtrie. Soyez-nous clément au jugement futur, comme elle eut le bonheur de vous trouver apaisé. Nous sommes votre ouvrage, et nous ne pouvons être sauvés que par vous. Rédemption véritable, inépuisable plénitude de bonté, venez à notre secours. Ne perdez pas ce qui est à vous ; donnez la gloire sans fin de l’éternité à ceux auxquels vous avez donné la nature raisonnable. Que nous qui vous louons en cette vie, nous puissions vous glorifier plus dignement encore dans la félicité qui ne finit pas. Vous êtes notre Dieu : ne nous rejetez pas de devant votre face ; mais regardez favorablement ceux que vous avez créés par une miséricorde toute gratuite. Quand vous aurez ôté de nous toutes les traces de nos fautes, rendez‑nous agréables aux regards de votre grâce. Retirés de la profondeur du puits funeste de nos crimes, laissant sur le bord le vase de nos passions, puissions-nous, après le passage de cette vie, courir en hâte à l’éternelle cité de Jérusalem !

SAMEDI

La Station est dans l’Église de sainte Susanne, Vierge romaine et Martyre. La raison qui a porté à choisir cette Église est la lecture que l’on fait aujourd’hui de l’histoire de la chaste Susanne, fille d’Helcias, que l’Église propose à l’imitation des chrétiens.

COLLECTE.

Daignez, Dieu tout-puissant, accorder à ceux qui, pour mortifier leur chair, pratiquent l’abstinence des viandes, la grâce de jeûner aussi du péché, en pratiquant la justice. Par Jésus‑Christ notre Seigneur. Amen.

LEÇON.

Lecture du Prophète Daniel. Chap. XIII.

En ces jours-là, il y avait un homme qui demeurait à Babylone, et son nom était Joakim. Et il épousa une femme nommée Susanne, fille d’Helcias, qui était parfaitement belle et craignant Dieu : car son père et sa mère étant justes, ils avaient instruit leur fille selon la loi de Moïse. Or, Joakim était fort riche, et il y avait un bosquet près de sa maison. Et les Juifs venaient souvent chez lui, parce qu’il était le plus considérable de tous. On avait établi cette année-là pour juges deux vieillards d’entre le peuple. C’est d’eux que le Seigneur a parlé, lorsqu’il a dit : L’iniquité est sortie de Babylone par les vieillards qui étaient juges, et semblaient conduire le peuple. Ces vieillards fréquentaient la maison de Joakim, et tous ceux qui avaient des affaires venaient les y trouver. Sur le midi, lorsque le peuple s’était retiré, Susanne entrait et se promenait dans le bosquet de son mari. Et ces vieillards, qui l’y voyaient entrer et se promener chaque jour, s’enflammèrent pour elle de concupiscence. Et ils pervertirent leur sens, et détournèrent leurs yeux, pour ne point voir le ciel et pour ne point se souvenir de ses jugements. Or, il arriva qu’un jour où ils cherchaient le moment propice, Susanne entra selon sa coutume dans le bosquet, accompagnée seulement de deux filles, dans l’intention de se baigner ; car il faisait chaud. Et il n’y avait alors personne que les deux vieillards qui étaient cachés, et qui l’observaient. Elle dit donc à ses filles : Apportez-moi de l’huile de senteur et des pommades, et fermez les portes du bosquet, afin que je me baigne. Aussitôt que les filles furent sorties, les deux vieillards se levèrent, accoururent vers Susanne, et lui dirent : Voici les portes du bosquet fermées ; personne ne nous voit, et nous brûlons de passion pour vous ; rendez-vous donc à notre désir, et faites ce que nous voulons. Si vous ne le voulez pas, nous porterons témoignage contre vous, et nous dirons qu’il y avait un jeune homme avec vous, et que c’est pour cela que vous avez renvoyé vos filles. Susanne jeta un soupir et dit : De toutes parts le danger m’environne ; car si je fais ceci, c’est la mort pour moi ; et si je ne le fais pas, je n’échapperai pas de vos mains ; mais il m’est meilleur de tomber entre vos mains sans avoir commis le mal, que de pécher en présence du Seigneur. Susanne aussitôt jeta un grand cri, et les vieillards crièrent aussi contre elle ; et l’un d’eux courut à la porte du bosquet et l’ouvrit. Les serviteurs de la maison, ayant entendu crier dans le bosquet, se précipitèrent par la porte de derrière pour voir ce que c’était. Et les vieillards l’ayant dit, les serviteurs en furent couverts de honte, parce que jamais rien de semblable ne s’était dit de Susanne. Et le lendemain, le peuple étant venu à la maison de Joakim son mari, les deux vieillards vinrent aussi, pleins de la résolution criminelle qu’ils avaient formée contre Susanne, de lui faire perdre la vie. Ils dirent donc devant le peuple : Envoyez chercher Susanne, fille d’Helcias, femme de Joakim. On y envoya aussitôt ; et elle vint accompagnée de son père et de sa mère, de ses enfants et de tous ses parents. Les siens et tous ceux qui la connaissaient fondaient en larmes. Mais les deux vieillards, se levant du milieu du peuple, mirent leurs mains sur la tête de Susanne. Elle leva en pleurant les yeux au ciel ; car son cœur avait une ferme confiance dans le Seigneur. Et les vieillards dirent : Nous nous promenions seuls dans le bosquet : cette femme est entrée avec deux filles, et ayant fait fermer les portes du bosquet, elle a congédié ses filles. Alors un jeune homme, qui était caché, est venu, et il a commis le crime avec elle. Nous étions retirés dans un coin du bosquet : voyant cette iniquité, nous avons couru à eux, et nous les avons vus dans cette infamie. Nous n’avons pu prendre le jeune homme, parce qu’il était plus fort que nous, et qu’ayant ouvert la porte, il s’est sauvé. Mais ayant pris celle-ci, nous lui avons demandé quel était le jeune homme, et elle n’a pas voulu nous le faire connaître. Voilà ce dont nous sommes témoins. Toute l’assemblée les crut, en leur qualité de vieillards et de juges du peuple, et on la condamna à mort. Alors Susanne jeta un grand cri et dit : Dieu éternel, qui pénétrez ce qu’il y a de plus caché, qui connaissez toutes choses avant même qu’elles soient faites, vous savez qu’ils ont porté contre moi un faux témoignage ; et cependant je meurs, sans avoir rien fait de ce qu’ils ont inventé si malicieusement contre moi. Le Seigneur exauça sa prière ; et lorsqu’on la conduisait à la mort, le Seigneur suscita l’esprit saint d’un jeune enfant nommé Daniel, qui s’écria à haute voix : Je suis pur du sang de cette femme. Et tout le peuple se tourna vers lui et lui dit : Quelle est cette parole que tu viens de prononcer ? Daniel, se tenant debout au milieu d’eux, leur dit : Enfants d’Israël, insensés que vous êtes, c’est donc ainsi que, sans juger et sans connaître la vérité, vous avez condamne une fille d’Israël ? Retournez pour la juger de nouveau ; car ils ont porté contre elle un faux témoignage. Le peuple retourna donc en grande hâte, et Daniel leur dit : Séparez-les l’un de l’autre, et je les jugerai. Ayant donc été séparés, il appela l’un d’eux et lui dit : Homme envieilli dans le mal, les péchés que tu as commis autrefois retombent aujourd’hui sur toi. Tu rendais des jugements injustes, tu opprimais les innocents, et tu sauvais les coupables, quoique le Seigneur ait dit : Tu ne feras pas mourir l’innocent et le juste. Maintenant donc, si tu as surpris cette femme, dis sous quel arbre tu les as vus parler ensemble. Le vieillard répondit : Sous un lentisque. Daniel lui dit : C’est avec justice que ton mensonge va retomber sur ta tête : car voici l’Ange de Dieu qui a reçu ta sentence, et qui va te couper en deux. Et l’ayant fait retirer, il commanda qu’on fît venir l’autre, et lui dit : Race de Chanaan et non de Juda, la beauté t’a séduit, et la concupiscence a perverti ton cœur. C’est ainsi que vous traitiez les filles d’Israël, et parce qu’elles vous craignaient, elles parlaient avec vous ; mais la fille de Juda n’a pu souffrir votre iniquité. Maintenant donc, dis‑moi sous quel arbre tu les as surpris, lorsqu’ils se parlaient. Il lui répondit : sous une yeuse. Daniel lui dit : C’est avec justice que ton mensonge va aussi retomber sur ta tête : car l’Ange du Seigneur est tout prêt, armé du glaive, pour te couper par le milieu, et pour vous tuer tous deux. Toute l’assemblée aussitôt jeta un grand cri, et ils bénirent Dieu qui sauve ceux qui espèrent en lui. Et ils s’élevèrent contre les deux vieillards ; car Daniel les avait convaincus de faux témoignage par leur propre bouche ; et ils leur firent souffrir ce qu’eux-mêmes avaient voulu faire à leur prochain, et ils les mirent à mort ; et le sang innocent fut sauvé ce jour-là.

Hier, nous prenions part à la joie de nos Catéchumènes, aux yeux desquels l’Église dévoilait déjà cette source limpide et vivifiante qui procède du Sauveur, et dans les eaux de laquelle ils vont bientôt puiser une nouvelle vie. Aujourd’hui, l’enseignement s’adresse aux Pénitents dont la réconciliation approche. Mais comment peuvent-ils encore espérer le pardon, eux qui ont souillé la robe blanche de leur baptême, et foulé aux pieds le sang divin qui les avait rachetés ? Cependant le pardon descendra sur eux, et ils seront sauvés. Que si vous voulez comprendre ce mystère, lisez et méditez les saintes Écritures ; et vous y apprendrez qu’il y a pour l’homme un salut qui procède de la justice, et un salut qui vient de la miséricorde. Aujourd’hui nous avons sous les yeux le type de l’un et de l’autre. Susanne accusée injustement d’adultère, reçoit de Dieu, qui la venge et la délivre, la récompense de sa vertu ; une autre femme véritablement coupable de ce crime est arrachée à la mort par Jésus-Christ lui-même. Que les justes attendent donc avec confiance et humilité la récompense qu’ils ont méritée ; mais aussi que les pécheurs espèrent dans la clémence du Rédempteur, qui est venu pour eux plus encore que pour les justes. C’est ainsi que la sainte Église relève le courage de ses pénitents, et les appelle à la conversion, en leur découvrant les richesses du cœur de Jésus et les miséricordes de la loi nouvelle que ce divin Rédempteur est venu sceller de son sang.

Dans cette admirable histoire de Susanne, les premiers chrétiens voyaient aussi le type de l’Église de leur temps sollicitée au mal par les païens, et demeurant fidèle à son Époux divin jusqu’au péril de sa vie. Un saint évêque martyr du IIIème siècle, saint Hippolyte, nous donne la clef de ce symbole (In Danielem, pag. 27. Edit. Fabricii) ; et les sculptures des antiques sarcophages chrétiens, ainsi que les fresques des catacombes romaines, sont d’accord pour nous présenter la fidélité de Susanne à la loi de Dieu, malgré la mort qui la menace, comme le type des martyrs préférant la mort à l’apostasie, qui, selon le langage des saintes Écritures, est un véritable adultère de l’âme à l’égard de Dieu dont elle est devenue l’épouse par le baptême.

ÉVANGILE.

La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. VIII.

En ce temps-là, Jésus s’en alla sur la montagne des Oliviers, et, au point du jour, il retourna au temple. Et tout le peuple vint à lui ; et s’étant assis, il se mit à les enseigner. Or les scribes et les pharisiens lui amenèrent une femme surprise en adultère, et la plaçant debout au milieu du peuple, ils dirent à Jésus : Maître, cette femme vient d’être surprise en adultère : Moïse nous a ordonné dans la Loi de lapider les adultères ; vous donc, que dites-vous ? Ils disaient ceci en le tentant, afin d’avoir de quoi l’accuser. Mais Jésus, se baissant, écrivait sur la terre avec son doigt. Et comme ils continuaient à l’interroger, il se releva et leur dit : Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. Et se baissant de nouveau, il écrivait sur la terre. Ayant donc entendu cette parole, ils se retirèrent l’un après l’autre, en commençant par les plus âgés. Et Jésus demeura seul avec la femme qui était là debout. Alors Jésus, se relevant, lui dit : Femme, où sont tes accusateurs ? Personne ne t’a-t-il condamnée ? Elle lui dit : Personne, Seigneur. Jésus lui dit : Je ne te condamnerai pas non plus : va, et ne pèche plus désormais.

Voici maintenant le salut par la miséricorde. Le crime de cette femme est réel ; la loi la condamne à mort ; ses accusateurs, en requérant la peine, sont fondés en justice : et cependant la coupable ne périra pas. Jésus la sauve, et pour ce bienfait il ne lui impose qu’une seule condition : qu’elle ne pèche plus. Quelle dut être sa reconnaissance envers son libérateur ! Comme elle dut avoir à cœur désormais, de suivre les ordres de celui qui n’avait pas voulu la condamner et à qui elle devait la vie ! Pécheurs que nous sommes, entrons dans ces sentiments à l’égard de notre Rédempteur. N’est-ce pas lui qui a retenu le bras de la divine justice prêt à nous frapper ? N’en a-t-il pas détourné les coups sur lui-même ? Sauvés par sa miséricorde, unissons-nous aux Pénitents de l’Église primitive, et durant ces jours qui nous restent encore, établissons solidement les bases de notre nouvelle vie.

Jésus ne répond qu’un seul mot aux Pharisiens qui sont venus le tenter au sujet de cette femme ; mais cette parole si brève n’en doit pas moins être recueillie par nous avec respect et reconnaissance ; car si elle exprime la pitié divine du Sauveur pour la pécheresse tremblante à ses pieds, elle renferme aussi une leçon pratique pour nous. Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. Dans ce temps de réparation et de pénitence, rappelons‑nous les médisances dont nous nous sommes rendus coupables envers le prochain, ces péchés de la langue que l’on se reproche si peu, que l’on oublie si vite, parce qu’ils coulent, pour ainsi dire, de source. Si la parole du Sauveur eût retenti, comme elle le devait, au fond de notre cœur ; si nous eussions songé avant tout à tant de côtés répréhensibles qui sont en nous, n’est-il pas vrai que jamais nous n’eussions trouvé le courage d’attaquer la conduite du prochain, de révéler ses fautes, de juger jusqu’à ses pensées et ses intentions ? Prenons-y garde dans l’avenir : Jésus connaissait la vie des accusateurs de cette femme ; il sait la nôtre tout entière : malheur donc à nous si nous ne devenons pas indulgents pour nos frères !

Considérons enfin la malice des ennemis du Sauveur, et avec quelle perfidie ils lui tendent un piège. S’il prononce en faveur de la vie de cette femme, ils l’accuseront de mépriser la loi de Moïse qui la condamne à être lapidée ; s’il répond conformément à la loi, ils le traduiront au peuple comme un homme cruel et sanguinaire. Jésus, par sa prudence céleste, échappe à leurs embûches ; mais nous devons prévoir déjà quel sort lui est réservé le jour où, s’étant livré entre leurs mains, il n’opposera plus à leurs calomnies et à leurs outrages que le silence et la patience d’une victime vouée à la mort.

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Étendez, Seigneur, votre main sur vos fidèles, et assistez-les d’un secours céleste, afin qu’ils vous cherchent de tout leur cœur, et qu’ils méritent d’obtenir l’effet de leurs justes demandes. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Offrons à Marie, en ce jour du Samedi, notre hommage accoutumé, en lui présentant cette prose naïve tirée de nos anciens Missels Romains-Français.

SÉQUENCE.

Que le fidèle plein d’amour pour Marie fasse entendre ses louanges, dans un transport d’allégresse.

Que le cri du cœur, en célébrant la Mère, monte vers le Fils dans un cantique d’amour.

Salut des hommes, gloire de la virginité, nous vous rendons hommage ; après le Seigneur, la louange et l’honneur sont à vous.

Vous êtes la rose, vous êtes le lis dont le parfum attira le Fils de Dieu, quand il s’unit à notre chair.

Salut, source abondante de miséricorde, vraie médecine de l’âme blessée.

Ministre du pardon, lumière de grâce, reine entourée d’une gloire souveraine.

Salut, créature sans tache, miroir de pureté ; vous êtes la beauté du mystère de l’église.

Vous êtes la fin de nos misères, le printemps de l’allégresse, le lien de la paix et de la concorde.

Heureuse mère, effacez nos crimes ; par votre droit de mère, commandez au Rédempteur.

Donnez-nous le lien de la foi ; donnez-nous les œuvres du salut ; donnez-nous, au soir de la vie, de bien mourir. Amen.