L’Ascension de Notre-Seigneur et son octave

Dom Guéranger ~L’année liturgique
L’Ascension et son octave

L’Ascension de Notre Seigneur

Le jour s’est levé radieux, la terre qui s’émut à la naissance de l’Emmanuel (Ps. 95, 96, 97) éprouve un tressaillement inconnu ; l’ineffable succession des mystères de l’Homme-Dieu est sur le point de recevoir son dernier complément. Mais l’allégresse de la terre est montée jusqu’aux cieux ; les hiérarchies angéliques s’apprêtent à recevoir le divin chef qui leur fut promis, et leurs princes sont attentifs aux portes, prêts à les lever quand le signal de l’arrivée du triomphateur va retentir. Les âmes saintes, délivrées des limbes depuis quarante jours, planent sur Jérusalem, attendant l’heureux moment où la voie du ciel, fermée depuis quatre mille ans par le péché, s’ouvrant tout à coup, elles vont s’y précipiter à la suite de leur Rédempteur. L’heure presse, il est temps que notre divin Ressuscité se montre, et qu’il reçoive les adieux de ceux qui l’attendent d’heure en heure, et qu’il doit laisser encore dans cette vallée de larmes.

Tout à coup il apparaît au milieu du Cénacle. Le cœur de Marie a tressailli, les disciples et les saintes femmes adorent avec attendrissement celui qui se montre ici-bas pour la dernière fois. Jésus daigne prendre place à table avec eux ; il condescend jusqu’à partager un dernier repas, non plus dans le but de les rendre certains de sa résurrection ; il sait qu’ils n’en doutent plus ; mais, au moment d’aller s’asseoir à la droite du Père, il tient à leur donner cette marque si chère de sa divine familiarité. O repas ineffable, où Marie goûte une dernière fois en ce monde le charme d’être assise aux côtés de son fils, où la sainte Église représentée par les disciples et par les saintes femmes est encore présidée visiblement par son Chef et son Époux !

Qui pourrait exprimer le respect, le recueillement, l’attention des convives, peindre leurs regards fixés avec tant d’amour sur le Maître tant aimé ? Ils aspirent à entendre encore une fois sa parole ; elle leur sera si chère à ce moment du départ ! Enfin Jésus ouvre la bouche ; mais son accent est plus grave que tendre. Il débute en leur rappelant l’incrédulité avec laquelle ils accueillirent la nouvelle de sa résurrection (s. Marc 16, 14). Au moment de leur confier la plus imposante mission qui ait jamais été transmise à des hommes, il veut les rappeler à l’humilité. Sous peu de jours ils seront les oracles du monde, le monde devra croire sur leur parole, et croire ce qu’il n’a pas vu, ce qu’eux seuls ont vu. C’est la foi qui met les hommes en rapport avec Dieu ; et cette foi, eux-mêmes ne l’ont pas eue tout d’abord : Jésus veut recevoir d’eux une dernière réparation pour leur incrédulité passée, afin que leur apostolat soit établi sur l’humilité.

Prenant ensuite le ton d’autorité qui convient à lui seul, il leur dit : « Allez dans le monde entier, prêchez l’Évangile à toute créature. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; mais celui qui ne croira pas sera condamné (s. Marc 16). » Et cette mission de prêcher l’Évangile au monde entier, comment l’accompliront-ils ? par quel moyen réussiront-ils à accréditer leur parole ? Jésus le leur indique : « Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru : ils chasseront les démons en mon nom ; ils parleront des langues nouvelles ; ils prendront les serpents avec la main ; s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur nuira pas ; ils imposeront les mains sur les malades, et les malades seront guéris (Ibid.). » Il veut que le miracle soit le fondement de son Église, comme il l’a choisi pour être l’argument de sa mission divine. La suspension des lois de la nature annonce aux hommes que l’auteur de la nature va parler ; c’est à eux alors d’écouter et de croire humblement.

Voilà donc ces hommes inconnus au monde, dépourvus de tout moyen humain, les voilà investis de la mission de conquérir la terre et d’y faire régner Jésus-Christ. Le monde ignore jusqu’à leur existence ; sur son trône impérial, Tibère, qui vit dans la frayeur des conjurations, ne soupçonne en rien cette expédition d’un nouveau genre qui va s’ouvrir, et dont l’empire romain doit être la conquête. Mais à ces guerriers il faut une armure, et une armure de trempe céleste. Jésus leur annonce qu’ils sont au moment de la recevoir. « Demeurez dans la ville, leur dit-il, jusqu’à ce que vous ayez été revêtus de la vertu d’en haut (s. Luc 24, 49). » Or, quelle est cette armure ? Jésus va le leur expliquer. Il leur rappelle la promesse du Père, « cette promesse, dit-il, que vous avez entendue par ma bouche. Jean a baptisé dans l’eau ; mais vous, sous peu de jours, vous serez baptisés dans le Saint-Esprit (Act. 1). »

Mais l’heure de la séparation est venue. Jésus se lève, et l’assistance tout entière se dispose à suivre ses pas. Cent vingt personnes se trouvaient là réunies avec la mère du divin triomphateur que le ciel réclamait. Le Cénacle était situé sur la montagne de Sion, l’une des deux collines que renfermait l’enceinte de Jérusalem. Le cortège traverse une partie de la ville, se dirigeant vers la porte orientale qui ouvre sur la vallée de Josaphat. C’est la dernière fois que Jésus parcourt les rues de la cité réprouvée. Invisible désormais aux yeux de ce peuple qui l’a renié, il s’avance à la tête des siens, comme autrefois la colonne lumineuse qui dirigeait les pas du peuple israélite. Qu’elle est belle et imposante cette marche de Marie, des disciples et des saintes femmes, à la suite de Jésus qui ne doit plus s’arrêter qu’au ciel, à la droite du Père ! La piété du moyen âge la célébrait jadis par une solennelle procession qui précédait la Messe de ce grand jour. Heureux siècles, où les chrétiens aimaient à suivre chacune des traces du Rédempteur, et ne savaient pas se contenter, comme nous, de quelques vagues notions qui ne peuvent enfanter qu’une piété vague comme elles !

On songeait aussi alors aux sentiments qui durent occuper le cœur de Marie durant ces derniers instants qu’elle jouissait de la présence de son fils. On se demandait qui devait l’emporter dans ce cœur maternel, de la tristesse de ne plus voir Jésus, ou du bonheur de sentir qu’il allait entrer enfin dans la gloire qui lui était due. La réponse venait promptement à la pensée de ces véritables chrétiens, et nous aussi, nous nous la ferons à nous-mêmes. Jésus n’avait-il pas dit à ses disciples : « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je m’en vais à mon Père (s. Jean 14, 28) ? » Or, qui aima plus Jésus que ne l’aima Marie ? Le cœur de la mère était donc dans l’allégresse au moment de cet ineffable adieu. Marie ne pouvait songer à elle-même, quand il s’agissait du triomphe dû à son fils et à son Dieu. Après les scènes du Calvaire, pouvait-elle aspirer à autre chose qu’à voir glorifié enfin celui qu’elle connaissait pour le souverain Seigneur de toutes choses, celui qu’elle avait vu si peu de jours auparavant renié, blasphémé, expirant dans toutes les douleurs.

Le cortège sacré a traversé la vallée de Josaphat, il a passé le torrent de Cédron, et il se dirige sur la pente du mont des Oliviers. Quels souvenirs se pressent à la pensée ! Ce torrent, dont le Messie dans ses humiliations avait bu l’eau bourbeuse, est devenu aujourd’hui le chemin de la gloire pour ce même Messie. Ainsi l’avait annoncé David (Psalm. 109). On laisse sur la gauche le jardin qui fut témoin de la plus terrible des agonies, cette grotte où le calice de toutes les expiations du monde fut présenté à Jésus et accepté par lui. Après avoir franchi un espace que saint Luc mesure d’après celui qu’il était permis aux Juifs de parcourir le jour du Sabbat, on arrive sur le territoire de Béthanie, cet heureux village où Jésus, dans les jours de sa vie mortelle, recherchait l’hospitalité dé Lazare et de ses sœurs. De cet endroit de la montagne des Oliviers on avait la vue de Jérusalem, qui apparaissait superbe avec son temple et ses palais. Cet aspect émeut les disciples. La pairie terrestre fait encore battre le cœur de ces hommes ; un moment ils oublient la malédiction prononcée sur l’ingrate cité de David, et semblent ne plus se souvenir que Jésus vient de les faire citoyens et conquérants du monde entier. Le rêve de la grandeur mondaine de Jérusalem les a séduits tout à coup, et ils osent adresser cette question à leur Maître : « Seigneur, est-ce à ce moment que vous rétablirez le royaume d’Israël ? »

Jésus répond avec une sorte de sévérité à cette demande indiscrète : « Il ne vous appartient pas de savoir les temps et les moments que le Père a réservés à son pouvoir. » Ces paroles n’enlevaient pas l’espoir que Jérusalem fût un jour réédifiée par Israël devenu chrétien ; mais ce rétablissement de la cité de David ne devant avoir lieu que vers la fin des temps, il n’était pas à propos que le Sauveur fît connaître le secret divin. La conversion du monde païen, la fondation de l’Église, tels étaient les objets qui devaient préoccuper les disciples. Jésus les ramène tout aussitôt à la mission qu’il leur donnait il y a peu d’instants : « Vous allez recevoir, leur dit-il, la vertu du Saint-Esprit qui descendra sur vous, et vous serez mes témoins dans Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre (Act. 1, 6-8) ».

Selon une tradition qui remonte aux premiers siècles du christianisme (Constit. apost. lib. 5, cap. 19), il était l’heure de midi, l’heure à laquelle Jésus avait été élevé sur la croix, lorsque, jetant sur l’assistance un regard de tendresse qui dut s’arrêter avec une complaisance filiale sur Marie, il éleva les mains et les bénit tous. À ce moment ses pieds se détachèrent de la terre, et il s’élevait au ciel (s. Luc 24, 51). Les assistants le suivaient du regard ; mais bientôt il entra dans une nuée qui le déroba à leurs yeux (Act. 1).

C’en était fait : la terre avait perdu son Emmanuel. Quarante siècles l’avaient attendu, et il s’était rendu enfin aux soupirs des Patriarches et aux vœux enflammés des Prophètes. Nous l’adorâmes, captif de notre amour, dans les chastes flancs de la Vierge bénie. Bientôt l’heureuse mère nous le présenta sous l’humble toit d’une étable à Bethléhem. Nous le suivîmes en la terre d’Égypte, nous l’accompagnâmes au retour, et nous vînmes nous fixer avec lui à Nazareth. Lorsqu’il partit pour exercer sa mission de trois ans dans sa patrie terrestre, nous nous attachâmes à ses pas, ravis des charmes de sa personne, écoutant ses discours et ses paraboles, assistant à ses prodiges. La malice de ses ennemis étant montée à son comble, et l’heure venue où il devait mettre le sceau à cet amour qui l’avait attiré du ciel en terre par la mort sanglante et ignominieuse de la croix, nous recueillîmes son dernier soupir et nous fûmes inondés de son sang divin. Le troisième jour, il s’échappait de son sépulcre vivant et victorieux, et nous étions là encore pour applaudir à son triomphe sur la mort, par lequel il nous assurait la gloire d’une résurrection semblable à la sienne. Durant les jours qu’il a daigné habiter encore cette terre, notre foi ne l’a pas quitté ; nous eussions voulu le conserver toujours ; et voici qu’à cette heure même il échappe à nos regards, et notre amour n’a pu le retenir ! Plus heureuses que nous, les âmes des justes qu’il avait délivrées des limbes l’ont suivi dans son vol rapide, et elles jouissent pour l’éternité des délices de sa présence.

Les disciples tenaient encore les yeux fixés au ciel, lorsque soudain deux Anges vêtus de blanc se présentèrent à eux et leur dirent : « Hommes de Galilée, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel ? Ce Jésus qui vous a quittés pour s’élever au ciel reviendra un jour en la même manière que vous l’avez vu monter (Act. 1). » Ainsi, le Sauveur est remonté, et le juge doit un jour redescendre : toute la destinée de l’Église est comprise entre ces deux termes. Nous vivons donc présentement sous le régime du Sauveur ; car notre Emmanuel nous a dit que « le fils de l’homme n’est pas venu pour juger le monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui (s. Jean 3, 17) » ; et c’est dans ce but miséricordieux que les disciples viennent de recevoir la mission d’aller par toute la terre et de convier les hommes au salut, pendant qu’il en est temps encore.

Quelle tâche immense Jésus leur a confiée ! et au moment où il s’agit pour eux de s’y livrer, il les quitte ! Il leur faut descendre seuls cette montagne des Oliviers d’où il est parti pour le ciel. Leur cœur cependant n’est pas triste ; ils ont Marie avec eux, et la générosité de cette mère incomparable se communique à leurs âmes. Ils aiment leur Maître ; leur bonheur est désormais de penser qu’il est entré dans son repos. Les disciples rentrèrent dans Jérusalem, « remplis d’une vive allégresse », nous dit saint Luc (s. Luc 24, 52), exprimant par ce seul mot l’un des caractères de cette ineffable fête de l’Ascension, de cette fête empreinte d’une si douce mélancolie, mais qui respire en même temps plus qu’aucune autre la joie et le triomphe. Durant son Octave, nous essayerons d’en pénétrer les mystères et de la montrer dans toute sa magnificence ; aujourd’hui nous nous bornerons à dire que cette solennité est le complément de tous les mystères de notre divin Rédempteur, qu’elle est du nombre de celles qui ont été instituées par les Apôtres eux-mêmes (Augustin Epist. ad Januar) ; enfin qu’elle a rendu sacré pour jamais le jeudi de chaque semaine, jour rendu déjà si auguste par l’institution de la divine Eucharistie.

Nous avons parlé de la procession solennelle par laquelle on célébrait, au moyen âge, la marche de Jésus et de ses disciples vers le mont des Oliviers ; nous devons rappeler aussi qu’en ce jour on bénissait solennellement du pain et des fruits nouveaux, en mémoire du dernier repas que le Sauveur avait pris dans le Cénacle. Imitons la piété de ces temps où les chrétiens avaient à cœur de recueillir les moindres traits de la vie de l’Homme-Dieu, et de se les rendre propres, pour ainsi dire, en reproduisant dans leur manière de vivre toutes les circonstances que le saint Évangile leur révélait. Jésus-Christ était véritablement aimé et adoré dans ces temps où les hommes se souvenaient sans cesse qu’il est le souverain Seigneur, comme il est le commun Rédempteur. De nos jours, c’est l’homme qui règne, à ses risques et périls ; Jésus-Christ est refoulé dans l’intime de la vie privée. Et pourtant il a droit à être notre préoccupation de tous les jours et de toutes les heures ! Les Anges dirent aux Apôtres : « En la manière que vous l’avez vu monter, ainsi un jour il descendra. » Puissions-nous l’avoir aimé et servi durant son absence avez assez d’empressement, pour oser soutenir ses regards lorsqu’il apparaîtra tout à coup !

Nous ne donnons point ici l’Office des premières Vêpres de l’Ascension, parce que cette fête étant fixe au jeudi, sa Vigile ne peut jamais se rencontrer le dimanche, tandis qu’il en est autrement pour les solennités auxquelles nous avons accordé ce développement. Au reste, sauf le Verset et l’Antienne de Magnificat, les premières et les secondes Vêpres de l’Ascension sont entièrement semblables.

1. À la Messe

L’Église romaine indique aujourd’hui pour la Station la basilique de Saint-Pierre. C’est une belle pensée de réunir en un tel jour l’assemblée des fidèles autour du glorieux tombeau d’un des principaux témoins de la triomphante Ascension de son Maître. Cette Station est toujours maintenue ; mais, depuis plusieurs siècles, le Pape se rend avec le sacré Collège des Cardinaux à la basilique du Latran, afin de terminer dans cet antique sanctuaire, dédié par Constantin au Sauveur des hommes, la série annuelle des mystères par lesquels le Fils de Dieu a opéré et consomme aujourd’hui notre salut.

Dans ces deux augustes basiliques, comme dans les plus humbles églises de la chrétienté, le symbole liturgique de la fête est le Cierge pascal, que nous vîmes allumer dans la nuit de la résurrection, et qui était destiné à figurer, par sa lumière de quarante jours, la durée du séjour de notre divin Ressuscité au milieu de ceux qu’il a daigné appeler ses frères. Les regards des fidèles rassemblés s’arrêtent avec complaisance sur sa flamme scintillante, qui semble briller d’un éclat plus vif, à mesure qu’approche l’instant où elle va succomber. Bénissons notre mère la sainte Église à qui l’Esprit-Saint a inspiré l’art de nous instruire et de nous émouvoir à l’aide de tant d’ineffables symboles, et rendons gloire au Fils de Dieu qui a daigné nous dire : « Je suis la lumière du monde (s. Jean 8, 12). »

L’Introït annonce avec éclat la grande solennité qui nous rassemble. Il est formé des paroles des Anges aux Apôtres sur le mont des Oliviers. Jésus est monté aux cieux ; Jésus en doit redescendre un jour.

Introït

Hommes de Galilée, pourquoi regardez-vous au ciel avec tant d’étonnement ? alleluia ! en la manière dont vous l’avez vu monter au ciel, ainsi il reviendra, alleluia ! alleluia ! alleluia ! Ps. Peuples, battez des mains ; célébrez Dieu avec transport par des chants d’allégresse. Gloire au Père. Hommes de Galilée.

La sainte Église recueillant les vœux de ses enfants dans la Collecte, demande pour eux à Dieu la grâce de tenir leurs cœurs attachés au divin Rédempteur, que leurs désirs doivent désormais chercher jusqu’au ciel où il est monté le premier.

Collecte

Faites-nous cette grâce, ô Dieu tout-puissant, que nous qui croyons que votre fils unique, notre Rédempteur, est aujourd’hui monté au ciel, nous y habitions déjà aussi nous-mêmes par l’ardeur de nos désirs. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur.

Épître
Lecture des Actes des Apôtres. Chap. 1.

J’ai parlé dans mon premier livre, ô Théophile, de tout ce que Jésus a fait et enseigné, jusqu’au jour où il fut élevé dans le ciel, après avoir instruit par le Saint-Esprit les Apôtres qu’il avait choisis ; auxquels aussi il s’était montré depuis sa Passion, et leur avait fait voir par beaucoup de preuves qu’il était vivant, leur apparaissant durant quarante jours, et leur parlant du Royaume de Dieu. Et prenant un repas avec eux, il leur commanda de ne pas sortir de Jérusalem, mais d’attendre la promesse du Père, que vous avez, leur dit-il, entendue de ma propre bouche ; car Jean a baptisé dans l’eau ; mais vous, sous peu de jours, vous serez baptisés dans le Saint-Esprit. Alors ceux qui se trouvaient présents lui demandèrent : Seigneur, sera-ce en ce moment que vous rétablirez le royaume d’Israël ? mais il leur dit : Il ne vous appartient pas de savoir les temps et les moments que le Père a réservés à son pouvoir ; mais vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui descendra sur vous, et vous serez mes témoins dans Jérusalem, et dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. Et après qu’il eut dit ces choses, ils le virent s’élever vers le ciel. et il entra dans une nuée qui le déroba à leurs yeux. Et comme ils le suivaient du regard montant au ciel, deux hommes vêtus de blanc se présentèrent tout à coup à eux et leur dirent : « Hommes de Galilée, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel ? Ce Jésus qui en vous quittant s’est élevé au ciel, viendra de la même manière que vous l’y avez vu monter. »

Nous venons d’assister, en suivant cet admirable récit, au départ de notre Emmanuel pour les cieux. Est-il rien de plus attendrissant que ce regard des disciples fixé sur leur Maître divin qui s’élève tout à coup en les bénissant ? Mais un nuage vient s’interposer entre Jésus et eux, et leurs yeux mouillés de larmes ont perdu la trace de son passage. Ils sont seuls désormais sur la montagne ; Jésus leur a enlevé sa présence visible. Dans ce monde désert, quel ne serait pas leur ennui, si sa grâce ne les soutenait, si l’Esprit divin n’était au moment de descendre sur eux et de créer en eux un nouvel être ? Ce n’est donc plus qu’au ciel qu’ils le reverront, celui qui, étant Dieu, daigna durant trois années être leur Maître, et qui, à la dernière Cène, voulut bien les appeler ses amis !

Mais le deuil n’est pas pour eux seulement. Cette terre qui recevait en frémissant de bonheur la trace des pas du Fils de Dieu, ne sera plus foulée par ses pieds sacrés. Elle a perdu cette gloire qu’elle attendit quatre mille ans, la gloire de servir d’habitation à son divin auteur. Les nations sont dans l’attente d’un Libérateur ; mais, hors de la Judée et de la Galilée, les hommes ignorent que ce Libérateur est venu et qu’il est remonté aux cieux. L’œuvre de Jésus cependant n’en demeurera pas là. Le genre humain connaîtra sa venue ; et, quant à son Ascension au ciel en ce jour, écoutez la voix de la sainte Église qui dans les cinq parties du monde retentit et proclame le triomphe de l’Emmanuel. Dix-huit siècles se sont écoulés depuis son départ, et nos adieux pleins de respect et d’amour s’unissent encore à ceux que lui adressèrent ses disciples, pendant qu’il s’élevait au ciel. Nous aussi nous pleurons son absence ; mais nous sommes heureux aussi de le voir glorifié, couronné, assis à la droite de son Père. Vous êtes entré dans votre repos, Seigneur ; nous vous adorons sur votre trône, nous qui sommes vos rachetés, votre conquête. Bénissez-nous, attirez-nous à vous, et daignez faire que votre dernier avènement soit notre espoir et non notre crainte.

Les deux Versets de l’Alleluia répètent les accents de David célébrant d’avance le Christ qui monte dans sa gloire, les acclamations des Anges, les sons éclatants des trompettes célestes, le superbe trophée que le vainqueur entraîne après lui dans ces heureux captifs qu’il a délivrés de la prison des limbes.

Alleluia, alleluia. 5/. Dieu est monté au ciel au milieu des cris de joie ; le Seigneur est monté au son des trompettes. Alléluia. 5/. Le Seigneur du Sina est entré dans son sanctuaire ; il est monté en haut, et il a emmené avec lui ceux qui furent captifs, alleluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Marc. Chap, 16.

En ce temps-là, les onze disciples étant à table, Jésus leur apparut, et il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leurs cœurs, de n’avoir pas cru à ceux qui avaient vu qu’il était ressuscité. Et il leur dit : Allez par le monde entier, prêchez l’Évangile à toute créature. Celui qui croira et qui sera baptisé, sera sauvé ; mais celui qui ne croira pas sera condamné. Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru : ils chasseront les démons en mon nom ; ils parleront des langues nouvelles ; ils prendront les serpents avec la main ; et s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur nuira pas ; ils imposeront les mains sur les malades, et les malades seront guéris. Et après leur avoir parlé, le Seigneur Jésus fut élevé au ciel, où il est assis à la droite de Dieu. Et eux étant partis prêchèrent partout, le Seigneur coopérant avec eux, et confirmant leur parole par les miracles qui l’accompagnaient.

Le diacre ayant achevé ces paroles, un acolyte monte à l’ambon, et éteint silencieusement le Cierge mystérieux qui nous rappelait la présence de Jésus ressuscité. Ce rite expressif annonce le commencement du veuvage de la sainte Église, et avertit nos âmes que pour contempler désormais notre Sauveur, il nous faut aspirer au ciel où il réside. Que rapide a été son passage ici-bas ! que de générations se sont succédé, que de générations se succéderont encore jusqu’à ce qu’il se montre de nouveau !

Loin de lui, la sainte Église ressent les langueurs de l’exil ; elle persévère néanmoins à habiter cette vallée de larmes ; car c’est là qu’elle doit élever les enfants dont le divin Époux l’a rendue mère par son Esprit ; mais la vue de son Jésus lui manque, et si nous sommes chrétiens, elle doit nous manquer aussi à nous-mêmes. Oh ! quand viendra le jour où de nouveau revêtus de notre chair, « nous nous élancerons dans les airs à la rencontre du Seigneur, pour demeurer avec lui à jamais (1 Thess. 4, 16) ! » C’est alors, et seulement alors, que nous aurons atteint la fin pour laquelle nous fûmes créés.

Tous les mystères du Verbe incarné que nous avons vu se dérouler jusqu’ici devaient aboutir à son Ascension ; toutes les grâces que nous recevons jour par jour doivent se terminer à la nôtre. « Ce monde n’est qu’une figure qui passe (1 Cor. 7, 31) » ; et nous sommes en marche pour aller rejoindre notre divin Chef. En lui est notre vie, notre félicité ; c’est en vain que nous voudrions les chercher ailleurs. Tout ce qui nous rapproche de Jésus nous est bon ; tout ce qui nous en éloigne est mauvais et funeste. Le mystère de l’Ascension est le dernier éclair que Dieu fait luire à nos regards pour nous montrer la voie. Si notre cœur aspire à retrouver Jésus, c’est qu’il vit de la vraie vie ; s’il est concentré dans les choses créées, en sorte qu’il ne ressente plus l’attraction du céleste aimant qui est Jésus, c’est qu’il serait mort.

Levons donc les yeux comme les disciples, et suivons en désir celui qui monte aujourd’hui et qui va nous préparer une place. En haut les cœurs ! Sursum corda ! c’est le cri d’adieu que nous envoient nos frères qui montent à la suite du divin Triomphateur ; c’est le cri des saints Anges accourus au-devant de l’Emmanuel, et qui nous invitent à venir renforcer leurs rangs.

Sois donc béni, ô Cierge de la Pâque, colonne lumineuse, qui nous as réjouis quarante jours par ta flamme joyeuse et brillante. Tu nous parlais de Jésus, notre flambeau dans la nuit de ce monde ; maintenant ta lumière éteinte nous avertit qu’ici-bas on ne voit plus Jésus, et que pour le voir désormais, il faut s’élever au ciel. Symbole chéri que la main maternelle de la sainte Église avait créé pour parler à nos cœurs en attirant nos regards, nous te faisons nos adieux ; mais nous conservons le souvenir des saintes émotions que ta vue nous fit ressentir dans tout le cours de cet heureux Temps pascal que tu fus chargé de nous annoncer, et qui à peine te survivra de quelques jours.

Pour Antienne de l’Offertoire, l’Église emploie les mêmes paroles de David qu’elle a fait retentir avant la lecture de l’Évangile. Elle n’a qu’une pensée : le triomphe de son Époux, la joie du ciel qu’elle veut voir partagée par les habitante de la terre.

Offertoire

Dieu est monté aux acclamations de la joie : le Seigneur s’est élevé au son des trompettes, alleluia.

Entrer à la suite de Jésus dans la vie éternelle, éviter les obstacles qui peuvent se rencontrer dans la voie, tels doivent être nos désirs en ce jour, telle est aussi la demande que la sainte Église adresse pour nous à Dieu dans l’oraison Secrète.

Secrète

Recevez, Seigneur, les dons que nous vous offrons en mémoire de l’Ascension glorieuse de votre Fils ; et daignez faire que nous soyons délivrés des périls de la vie présente, et que nous parvenions à la vie éternelle. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur.

Préface

Oui, c’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, de vous rendre grâces en tout temps et en tous lieux. Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, par Jésus-Christ notre Seigneur, qui après sa résurrection apparut à ses disciples rassemblés, et à leurs yeux s’éleva au ciel, afin de nous rendre participants de sa divinité. C’est pourquoi, unis aux Anges et aux Archanges, aux Trônes et aux Dominations, à la milice entière de l’armée céleste, nous chantons l’hymne de votre gloire ; et nous répétons sans fin : Saint ! Saint ! Saint !

Un nouveau verset de David fournit l’Antienne de la Communion. Le roi-prophète y annonce, mille ans à l’avance, que c’est à l’Orient que l’Emmanuel s’élèvera aux cieux. C’est en effet de la montagne des Oliviers située au Levant de Jérusalem que nous avons vu aujourd’hui Jésus partir pour le royaume de son Père.

Communion

Chantez des hymnes au Seigneur, qui est monté vers l’Orient jusqu’au plus haut des cieux, alleluia.

Le peuple fidèle vient de sceller son alliance avec son divin Chef en participant à l’auguste Sacrement ; l’Église demande à Dieu que ce mystère, qui contient Jésus désormais invisible, opère en nous ce qu’il exprime à l’extérieur.

Postcommunion

Daignez, ô Dieu tout-puissant et miséricordieux, nous faire ressentir les effets invisibles des Mystères auxquels nous participons visiblement. Par Jésus-Christ.

2. À l’heure de midi

Une tradition descendue des premiers siècles et confirmée par les révélations des saints, nous apprend que l’heure de l’Ascension du Sauveur fut l’heure de midi. Les Carmélites de la réforme de sainte Thérèse honorent d’un culte particulier ce pieux souvenir. À l’heure où nous sommes, elles sont réunies au chœur, vaquant debout à la contemplation du dernier des mystères de Jésus, et suivant l’Emmanuel de la pensée et du cœur aussi haut que son vol divin l’emporte.

Suivons-le aussi nous-mêmes ; mais avant de fixer nos regards sur le radieux midi qui éclaire son triomphe, revenons un moment par la pensée à son point de départ. C’est à minuit, au sein des ténèbres, qu’il éclata tout à coup dans l’étable de Bethléhem. Cette heure nocturne et silencieuse convenait au début de sa mission. Son œuvre tout entière était devant lui, et trente-trois années devaient être employées à l’accomplir. Cette mission se déroula année par année, jour par jour, et elle allait touchant à sa fin, lorsque les hommes, dans leur malice, se saisirent de lui et l’attachèrent à une croix. On était au milieu du jour, lorsqu’il parut élevé dans les airs ; mais son Père ne voulut pas que le soleil éclairât ce qui était une humiliation et non un triomphe. D’épaisses ténèbres couvrirent la terre entière ; cette journée fut sans midi. Quand le soleil reparut, il était déjà l’heure de None. Trois jours après, il sortait du tombeau aux premiers rayons de l’aurore.

Aujourd’hui, à ce moment même, son œuvre est consommée. Jésus a payé de son sang la rançon de nos péchés, il a vaincu la mort en ressuscitant glorieux ; n’a-t-il pas le droit de choisir pour son départ l’heure où le soleil, son image, verse tous ses feux et inonde de lumière cette terre que son Rédempteur va échanger pour le ciel ? Salut donc, heure de midi deux fois sacrée, puisque tu nous redis chaque jour et la miséricorde et la victoire de notre Emmanuel ! Gloire à toi pour la double auréole que tu portes : le salut de l’homme par la croix, et l’entrée de l’homme au royaume des cieux !

Mais n’êtes-vous pas aussi vous-même le Midi de nos âmes, ô Jésus, Soleil de justice ! Cette plénitude de lumière à laquelle nous aspirons, cette ardeur de l’amour éternel qui seul peut nous rendre heureux, où les trouverons-nous, sinon en vous qui êtes venu ici-bas éclairer nos ténèbres et fondre nos glaces ? Dans cette espérance, nous écoutons les mélodieuses paroles de Gertrude votre fidèle épouse, et nous sollicitons la grâce de pouvoir un jour les répéter après elle : « O amour, ô Midi dont l’ardeur est si douce, vous êtes l’heure du repos sacré, et la paix entière que l’on goûte en vous fait nos délices. O mon Bien-Aimé, élu et choisi au-dessus de toute créature, faites-moi savoir, montrez-moi le lieu où vous paissez votre troupeau, où vous prenez votre repos à l’heure de midi. Mon cœur s’enflamme à la pensée de vos doux loisirs à ce moment. Oh ! s’il m’était donné d’approcher de vous assez près pour n’être plus seulement près de vous, mais en vous ! Par votre influence, ô Soleil de justice, toutes les fleurs des vertus sortiraient de moi qui ne suis que cendre et poussière. Fécondée par vos rayons, ô mon Maître et mon Époux, mon âme produirait les nobles fruits de toute perfection. Enlevée de cette vallée de misère, admise à contempler vos traits si désirés, mon bonheur éternel serait de penser que vous n’avez pas dédaigné, ô miroir sans tache, de vous unir à une pécheresse telle que moi ( Exercices de Ste Gertrude. 5e jour). »

3.  À Vêpres

Le Seigneur Jésus a disparu de la terre ; mais son souvenir et ses promesses sont demeurés au fond du cœur de la sainte Église. Elle suit par la pensée le triomphe si splendide de son Époux, triomphe si mérité après l’œuvre accomplie du salut des hommes. Elle ressent son veuvage ; mais elle attend d’une foi ferme le Consolateur promis. Cependant les heures s’écoulent, le soir approche ; elle rassemble alors ses enfants, et dans l’Office des Vêpres, elle repasse avec eux le profond mystère de ce grand jour.

Les Antiennes des Psaumes reproduisent le récit de l’événement qui s’est accompli à l’heure de midi ; elles sont mélodieuses, mais non sans une expression triste comme il convient au jour des adieux.

  1. Ant. Hommes de Galilée, pourquoi regardez-vous au ciel ? Ce Jésus qui en vous quittant s’est élevé au ciel, viendra de la même manière, alleluia.
  2. Ant. Le voyant donc qui montait au ciel, ils prononcèrent l’alleluia.
  3. Ant. Élevant les mains, il les bénit, et il s’enlevait au ciel, alleluia.
  4. Ant Célébrez avec transport le Roi des rois, et chantez une hymne à Dieu, alleluia.
  5. Ant. Comme ils le considéraient, il s’éleva, et une nuée le reçut pour le porter jusqu’au ciel, alleluia.

Capitule (act. 1.)

J’ai parlé dans mon premier livre, ô Théophile, de tout ce que Jésus a fait et enseigné, jusqu’au jour où il fut élevé au ciel, après avoir instruit par le Saint-Esprit les Apôtres qu’il avait choisis.

L’Hymne, pleine de suavité, a pour auteur saint Ambroise ; mais elle a été retouchée plus ou moins heureusement au 17ème siècle.

Hymne

Auteur du salut de l’homme, ô Jésus, amour des cœurs, créateur de ce monde que vous avez racheté, chaste lumière de ceux qui vous aiment.

Vaincu par votre clémence, vous vous étiez chargé de nos crimes ; innocent, vous souffrîtes la mort, afin de nous arracher nous‑mêmes au trépas.

Votre bras a brisé les portes des enfers, vous avez fait tomber les chaînes des captifs ; après votre victoire vous avez obtenu le plus noble triomphe, et vous êtes venu vous asseoir à la droite du Père.

Laissez-vous fléchir par votre bonté, daignez réparer nos malheurs nouveaux ; montrez-nous votre visage divin, donnez-nous le bonheur au sein de la lumière qui rend heureuses les âmes.

Vous êtes notre guide et notre sentier jusqu’aux cieux ; soyez aussi le but que désirent nos cœurs ; soyez la joie de nos larmes et la douce récompense d’une vie consacrée à vous. Amen.

V/. Dieu est monté au ciel au milieu des cris de joie, alleluia, R/. Le Seigneur est monté au son des trompettes, alleluia.

L’Antienne qui accompagne le cantique de Marie est une invitation à Jésus de se souvenir de sa promesse, et de ne pas tarder à consoler son Épouse par l’envoi du divin Esprit. La sainte Église la répétera chaque jour, jusqu’à l’arrivée du don céleste.

Antienne de Magnificat

O Roi de gloire, Seigneur des armées, qui aujourd’hui êtes monté triomphant au-dessus de tous les cieux, ne nous laissez pas orphelins ; mais envoyez-nous l’Esprit de vérité, selon la promesse du Père, alleluia.

Oraison

Faites, nous vous en prions, Dieu tout-puissant, que, croyant fermement que votre Fils unique, notre Rédempteur, est aujourd’hui monté au ciel, nous y habitions aussi nous-mêmes en esprit par l’ardeur de nos désirs. Nous vous en prions par Jésus‑Christ notre Seigneur.

4. Autres liturgies

Nous entendrons, dans tout le cours de l’Octave, le concert des antiques Églises de la chrétienté, célébrant sur des modes divers, mais dans un même sentiment, le médiateur de Dieu et des hommes qui s’élève aux cieux par sa propre vertu. Donnons aujourd’hui la parole à l’Église grecque qui, dans son génie pompeux, cherche à rendre les magnificences du mystère. C’est l’Hymne de l’Office du soir.

L’Ascension, vêpres de l’Église grecque

Lorsque tu fus arrivé, ô Christ, sur le mont des Oliviers, afin d’accomplir la volonté du Père, les Anges célestes furent dans l’étonnement, et les esprits infernaux frémirent. Les disciples éprouvaient un sentiment de bonheur mêlé de crainte, tandis que tu leur parlais. En face, à l’Orient, un nuage apparaissait semblable à un trône préparé ; le ciel dont les portes étaient ouvertes se montrait dans toute sa beauté ; et la terre allait apprendre comment Adam, après sa chute, pourra remonter encore. Mais tout à coup tes pieds s’élèvent dans les airs, comme si une main les soutenait, ô Christ ! ta bouche répète des bénédictions aussi longtemps que ses accents se font entendre ; le nuage te reçoit, et bientôt le ciel lui-même. Telle est l’œuvre sublime que tu as opérée, Seigneur, pour accomplir le salut de nos âmes.

La nature d’Adam qui était tombée jusque dans les profondeurs de la terre, cette nature que tu as renouvelée, ô Dieu, tu l’élèves aujourd’hui avec toi au-dessus des Principautés et des Puissances. Dans ton amour pour elle, tu l’établis là même où tu résides ; dans ta compassion, tu te l’étais unie, tu avais souffert en elle, toi qui es impassible : et à cause de ses souffrances que tu as partagées, tu l’associes aujourd’hui à ta gloire. Les esprits célestes se sont écriés : « Quel est cet homme éclatant de beauté, et qui n’est pas seulement un homme, mais un Dieu-homme, ayant les deux natures ? » Cependant, d’autres Anges au vol rapide et vêtus de longues tuniques, descendaient vers les disciples et leur disaient : « Hommes de Galilée, Jésus, homme-Dieu, qui vient de vous quitter, reviendra Dieu-homme, pour juger les vivants et les morts, et pour faire part à ceux qui croient en lui du pardon et de sa grande miséricorde. »

Lorsque tu fus enlevé dans la gloire aux regards de tes disciples, ô Christ Dieu, un nuage reçut ton humanité, les portes du ciel s’élevèrent, le chœur des Anges tressaillit d’allégresse et les Vertus célestes criaient avec transport : « Princes, élevez vos portes, et le Roi de gloire entrera. » Cependant, tes disciples dans la stupeur disaient : « Ne vous séparez pas de nous, ô bon Pasteur, mais envoyez-nous votre Esprit très saint, pour diriger et affermir nos âmes. »

Après avoir accompli dans ta bonté, Seigneur, le mystère qui avait été caché aux siècles et aux générations, tu es venu sur le mont des Oliviers avec tes disciples, ayant avec toi celle qui t’a enfanté, ô créateur et auteur de toutes choses ! Il était juste que celle qui, dans ta Passion, avait souffert plus que tout autre dans son cœur maternel, fût appelée à jouir aussi plus que tout autre du triomphe de ton humanité. Nous donc qui entrons en participation de sa joie dans ton Ascension, Seigneur, nous glorifions ta grande miséricorde envers nous.

Terminons la journée par cette belle prière du Bréviaire mozarabe.

Oratio

Fils unique de Dieu, ô vous qui, vainqueur de la mort, avez passé de la terre au ciel ; Fils de l’Homme dans votre nature extérieure, éblouissant d’éclat sur votre trône, objet continuel des louanges de toutes les milices célestes, ne permettez pas que nous nous laissions enchaîner par les liens coupables de ce monde, nous qui, dans les transports de notre foi, célébrons votre Ascension vers le Père. Faites que l’œil de notre cœur soit à jamais fixé là où vous êtes monté plein de gloire, après avoir été blessé ici-bas. Amen.

O notre Emmanuel ! vous êtes donc enfin parvenu au terme de votre œuvre, et c’est aujourd’hui même que nous vous voyons entrer dans votre repos. Au commencement du monde, vous aviez employé six jours pour disposer toutes les parties de cet univers créé par votre puissance ; après quoi vous rentrâtes dans votre repos. Plus tard, lorsque vous eûtes résolu de relever votre œuvre tombée par la malice de l’ange rebelle, votre amour vous fit passer, durant le cours de trente-trois années, par une succession sublime d’actes à l’aide desquels s’opéraient notre rédemption et notre rétablissement au degré de sainteté et de gloire dont nous étions déchus. Vous n’avez rien oublié, ô Jésus, de ce qui avait été arrêté éternellement dans les conseils de la glorieuse Trinité, de ce que les Prophètes avaient annoncé de vous. Votre triomphante Ascension met le sceau à la mission que vous avez daigné accomplir dans votre miséricorde. Pour la seconde fois vous entrez dans votre repos ; mais vous y entrez avec la nature humaine appelée désormais aux honneurs divins. Déjà les justes de notre race que vous avez retirés des limbes prennent rang dans les chœurs angéliques, et en partant vous nous avez dit à nous-mêmes : « Je vais vous préparer une place (s. Jean 14, 2). »

Confiants dans votre parole, ô Emmanuel, résolus à vous suivre dans tous vos mystères qui n’ont été accomplis que pour nous, à vous accompagner dans l’humilité de votre Bethléhem, dans la participation aux douleurs de votre Calvaire, dans la résurrection de votre Pâque, nous aspirons à imiter aussi, quand l’heure sera venue, votre triomphante Ascension. En attendant, nous nous unissons aux chœurs des saints Apôtres qui saluent votre arrivée, à nos Pères dont l’heureuse multitude vous accompagne et vous suit. Tenez vos regards divins fixés sur nous, ô divin Pasteur ! le moment de la réunion n’est pas arrivé encore. Gardez vos brebis, et veillez à ce que pas une ne s’égare et ne manque au rendez-vous. Instruits désormais de la fin qui nous attend, fermes dans l’amour et la méditation des mystères qui nous ont conduits à celui d’aujourd’hui, nous l’adoptons en ce jour comme l’objet de notre attente, comme le terme de nos désirs. C’est le but que vous vous êtes proposé en venant en ce monde, descendant jusqu’à notre bassesse, pour nous enlever ensuite jusqu’à vos grandeurs, vous faisant homme afin de faire de nous des dieux. Mais jusqu’au moment qui nous réunira à vous, que ferions-nous ici-bas, si la Vertu du Très-Haut que vous nous avez promise ne descendait bientôt sur nous, si elle ne nous apportait la patience dans l’exil, la fidélité dans l’absence, l’amour seul capable de soutenir un cœur qui soupire après la possession ? Venez donc, ô divin Esprit ! Ne nous laissez pas languir, afin que notre œil demeure fixé au ciel où Jésus règne et nous attend, et ne permettez pas que cet œil mortel soit tenté, dans sa lassitude, de s’abaisser sur un monde terrestre où Jésus ne se laissera plus voir.

Le vendredi dans l’octave de l’Ascension[1]

Ô Roi de gloire, Seigneur des armées, qui aujourd’hui êtes monté triomphant au-dessus de tous les cieux, ne nous laissez pas orphelins ; mais envoyez-nous l’Esprit de vérité, selon la promesse du Père, alleluia. O Rex gloriae, Domine virtutum, qui triumphator hodie super omnes caelos ascendisti, ne derelinquas nos ; sed mitte promissum Patris in nos Spiritum veritatis, alleluia.

 

Nous voici arrivés, pour ainsi dire, au point culminant de l’œuvre divine, et ce n’est véritablement qu’aujourd’hui qu’elle nous apparaît dans son entier. Chaque jour la sainte Église, dans l’auguste Sacrifice, à la suite des paroles sacrées qui ont amené sur l’autel celui qui est à la fois le Dieu et la victime, s’adressant à la majesté du Père, exprime ainsi les motifs de sa confiance : « Ayant donc présents à la pensée, nous vos serviteurs et votre peuple saint, la bienheureuse Passion de ce même Christ, votre Fils et notre Seigneur, sa Résurrection du tombeau, et aussi sa glorieuse Ascension dans les cieux, nous vous offrons cette hostie pure, sainte et immaculée. » Il ne suffit donc pas à l’homme de s’appuyer sur les mérites de la Passion du Rédempteur qui a lavé nos iniquités dans son sang ; il ne lui suffit pas de joindre à ce souvenir celui de la Résurrection qui a donné à ce divin Libérateur la victoire sur la mort ; l’homme n’est sauvé, n’est rétabli, que par l’union de ces deux mystères avec un troisième, avec le mystère de la triomphante Ascension de Celui qui est mort et ressuscité. Jésus, durant les quarante jours de sa vie glorieuse sur la terre, n’est encore qu’un exilé ; et nous demeurons exilés comme lui, jusqu’à ce que la porte du ciel, close depuis quatre mille ans, se rouvre pour lui et pour nous.

Dans son ineffable bonté, Dieu n’avait pas seulement appelé l’homme à la royauté sur tous les êtres dont cette terre est couverte ; il ne l’avait pas destiné seulement à connaître la vérité dans la proportion des besoins de sa nature, à réaliser le bien selon les forces de sa vie morale, à rendre un lointain hommage à son créateur. Par un dessein de sa toute-puissance unie à son amour, Dieu avait assignée à cet être si chétif et si faible une fin au-dessus de sa nature. Inférieur à l’Ange, et réalisant dans son être l’union de l’esprit et de la matière, l’homme était appelé à la même fin que l’Ange. Le ciel devait les recevoir l’un et l’autre ; l’un et l’autre étaient appelés à trouver éternellement leur bonheur dans la vue de Dieu face à face, dans la possession intime du souverain bien. La grâce, secours divin et mystérieux, devait les adapter à cette fin sublime que leur avait gratuitement préparée la bonté de leur créateur. Telle était la pensée dans laquelle Dieu s’était complu éternellement : élever jusqu’à lui ces fils du néant et verser sur eux, selon la mesure de leur être agrandi, les torrents de son amour et de sa lumière.

Nous savons quelle catastrophe arrêta tout à coup une partie des Anges sur le chemin de la béatitude suprême. Au moment de l’épreuve qui devait décider de l’admission de chacun d’eux au bonheur sans fin, un cri de révolte se fit entendre. Dans tous les chœurs angéliques il y eut des rebelles, des esprits qui refusèrent de s’abaisser devant le commandement de l’ordre divin ; mais leur chute ne nuisit qu’à eux‑mêmes, et les Esprits fidèles admis en récompense à la vue et à la possession béatifiante du souverain bien, commencèrent leur éternité de bonheur. Dieu daignait admettre des êtres créés à la jouissance de sa propre félicité, et les neuf chœurs glorifiés s’épanouirent sous son regard éternel.

Créé plus tard, l’homme aussi tomba, et son péché brisa le lien qui l’unissait à Dieu. La race humaine n’était alors représentée que par un seul homme et une seule femme : tout avait donc sombré à la fois. Après la faute, le ciel demeurait fermé désormais à notre race ; car dans leur chute Adam et Ève avaient entraîné leur postérité future, à laquelle ils ne pouvaient transmettre un droit qu’ils avaient perdu. Au lieu de ce passage agréable et rapide sur la terre, auquel devait mettre fin une heureuse ascension vers le séjour éternel de la gloire, il ne nous restait plus qu’une courte vie remplie de douleurs, et, pour perspective, le tombeau où notre chair sortie de la poussière serait elle-même réduite en poussière. Quant à notre âme, créée pour le bonheur surnaturel, lors même qu’elle y eût aspiré, ce n’eût été que pour s’en voir à jamais frustrée. L’homme avait préféré la terre ; elle lui demeurait pour quelques jours, après lesquels il la laisserait à d’autres qui disparaîtraient également jusqu’à ce qu’il plût à Dieu d’en finir avec cette œuvre manquée.

Ainsi avions-nous mérité d’être traités ; mais telle ne fut pas cependant l’issue de notre création. Quelle que soit la haine que Dieu porte au péché, il avait appelé l’homme à jouir des trésors de sa gloire, et il ne consentit pas à déroger aux desseins sublimes de sa sagesse et de sa bonté. Non, la terre ne sera pas un séjour où l’homme ne fera que naître et s’éteindre bientôt. Lorsque la plénitude des temps sera arrivée, un homme paraîtra ici-bas, non point le premier d’une création nouvelle, mais un homme comme nous, de notre race, « fait de la femme », comme parle l’Apôtre (Gal. 4, 4). Or, cet homme à la fois céleste et terrestre s’associera à notre disgrâce ; comme nous il passera par la mort, et la terre le possédera trois jours dans son sein. Mais elle sera forcée de le rendre, et vivant, il apparaîtra aux regards éblouis des autres hommes. Nous l’avons vu, et nous qui sentons en nous-mêmes une « réponse de mort (2 Cor. 1, 9) », nous nous sommes réjouis de voir la chair de notre chair, le sang de notre sang remporter une si belle victoire.

Ainsi donc les intentions divines n’auront pas été frustrées en tout. Voici que la terre présente au Créateur un second Adam qui, ayant vaincu la mort, ne peut plus s’arrêter ici-bas. Il faut qu’il monte ; et si la porte du ciel est fermée, il faut qu’elle s’ouvre pour lui. « Princes, élevez vos portes ; portes éternelles, élevez-vous, et le Roi de gloire entrera dans le séjour qui l’attend (Psalm. 23). » Oh ! s’il daignait nous attirer après lui ! car il est notre frère, et nous savons que « ses délices ici-bas étaient d’être avec les enfants des hommes (Prov. 8, 31). » Mais qu’il monte, que son Ascension soit dès aujourd’hui. Il est le plus pur sang de notre race, le fils d’une mère sans tache ; qu’il aille nous représenter tous dans cet heureux séjour que nous devions habiter. C’est la terre qui l’envoie ; elle n’est plus stérile du moment qu’elle l’a produit ; car elle a enfin fructifié pour le ciel. Ne semble-t-il pas qu’un rayon de lumière est descendu jusqu’au fond de cette vallée de larmes, lorsque les portes du ciel se sont levées pour lui ouvrir passage ? « Élevez-vous donc, ô Seigneur des hommes ! élevez-vous dans votre puissance, et nous, sur cette terre, nous chanterons les grandeurs de votre triomphe (Psalm. 20) ! » Père des siècles, recevez cet heureux frère que vos fils disgraciés vous envoient. Toute maudite qu’elle semblait être, « la terre a donné son fruit (Psalm. 66) ». Oh ! s’il nous était permis de voir en lui les prémices d’une plus abondante moisson que votre majesté daignerait agréer, nous oserions penser alors que ce jour est celui où vous rentrez en possession de votre œuvre primitive.

Empruntons aujourd’hui la voix de l’Église arménienne, toujours si mélodieuse, et unissons-nous comme elle aux transports qu’éprouvèrent les saints Anges, au moment où ils virent s’élever de la terre l’homme nouveau qui venait s’asseoir au plus haut des cieux.

Hymne

Les Puissances du ciel ont été émues en vous voyant monter, ô Christ ! Elles se disaient l’une à l’autre dans leur tremblement : « Quel est ce Roi de gloire ? »

— C’est le Dieu Verbe incarné, qui a anéanti le péché sur la croix, et qui, s’étant envolé avec gloire, vient au ciel, Seigneur qu’il est, dans sa force et sa vertu.

— C’est celui qui s’est levé du sépulcre et a détruit la mort ; aujourd’hui il monte avec gloire, et vient au Père : il est le Seigneur puissant dans les combats.

— C’est lui qui, par un pouvoir divin, est monté aujourd’hui sur le char de son Père, servi par les chœurs des Anges, qui chantaient et s’écriaient : « Princes, ouvrez vos portes, et le Roi de gloire entrera. »

Les Puissances célestes étaient dans l’étonnement. et se demandaient d’une voix tremblante : « Quel est ce Roi de gloire qui vient dans la chair et revêtu d’un si merveilleux pouvoir ? Princes, ouvrez vos portes, et le Roi de gloire entrera. »

Les Hiérarchies supérieures faisaient entendre un concert harmonieux ; elles chantaient un cantique nouveau, et disaient : « C’est le Roi de gloire, le sauveur du monde et le libérateur du genre humain. Princes, ouvrez vos portes, et le Roi de gloire entrera. »

Et nous, qui avons été entés sur toi par la ressemblance de ta mort, ô Fils de Dieu, rends-nous dignes d’obtenir aussi cette autre ressemblance, ô Roi de gloire ! Toutes les Églises des saints célèbrent ton triomphe par des cantiques spirituels.

Tu as crucifié avec toi le vieil homme, tu as brisé l’aiguillon du péché, tu nous as délivrés par ce bois vivifiant auquel tu fus attaché, et les gouttes de ton sang ont enivré le monde : toutes les Églises des saints célèbrent ton triomphe par des cantiques spirituels.

Dans ta compassion pour nous, ta nature divine a daigné s’incarner, et tu nous as fait participer à ton corps et à ton sang dans le Sacrifice d’agréable odeur que tu as offert à ton Père, en lui immolant ton corps, emprunté à notre nature. Ensuite tu es monté sur un nuage éclatant, à la vue des Puissances et des Principautés qui, dans leur admiration, se demandaient : « Quel est celui qui arrive d’Édom d’un pas si rapide ? » Et les membres de ton Église ont appris à connaître les ressources de ton infinie sagesse. Que toutes les Églises des saints célèbrent ton triomphe par des cantiques spirituels.

Le samedi dans l’octave de l’Ascension

L’octave de l’Ascension est supprimée et remplacée par le « temps de l’Ascension. » Le changement concerne plus le bréviaire que la messe. Nous maintenons tel quel le commentaire de Dom Guéranger.

Il est donc monté aux cieux, l’homme que possédait la terre et qui résumait en lui toute sainteté. Elle n’est donc plus stérile pour le ciel, cette terre pourtant maudite ; la porte des cieux, fermée à notre race, a donc pu s’ouvrir pour laisser passer un fils d’Adam. Tel est le mystère de l’Ascension ; mais ceci n’en est qu’une partie, et il importe de le connaître tout entier. Écoutons ce que nous dit l’Apôtre des nations : « Dieu qui est riche en miséricorde, mû par l’excessive charité dont il nous a aimés, nous qui étions morts par nos péchés, il nous a rendus à la vie avec Jésus-Christ ; il nous a ressuscités avec lui, et il nous a fait asseoir dans les cieux en sa personne (Eph. 2, 4-6). » Ainsi, de même que nous avons célébré la résurrection de notre Sauveur dans la Pâque comme notre propre résurrection, l’Apôtre nous convie à célébrer l’Ascension de ce divin Rédempteur comme étant aussi la nôtre. Mesurons la force de l’expression : « Dieu nous a fait asseoir dans les cieux en Jésus-Christ ; » dans cette Ascension, ce n’est pas lui seulement qui monte aux cieux, nous y montons avec lui ; ce n’est pas lui seulement qui est intronisé dans la gloire, nous le sommes avec lui.

Et, en effet, le Fils de Dieu n’était pas venu se revêtir de notre nature pour que la chair qu’il a prise en Marie fût seule établie dans les conditions de la gloire éternelle ; il est venu afin d’être notre Chef, mais un Chef qui réclame ses membres dans l’adhésion desquels consiste l’intégrité de son corps. « O Père ! s’écrie-t-il à la dernière Cène, ceux que vous m’avez donnés, je veux qu’ils soient là où je suis, afin qu’ils voient la gloire dont vous m’avez fait part (s. Jean 17, 24). » Et quelle gloire le Père a-t-il donnée à son Fils ? Écoutons David qui a célébré cette auguste journée de l’Ascension : « Celui qui est le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite (Psalm. 109). » C’est donc sur le trône même du Père, à la droite même du Père, que nous verrons éternellement celui que l’Apôtre appelle « notre avant-coureur (Heb. 6, 20) » ; et nous lui adhérerons comme étant réellement les membres de son corps, en sorte que sa gloire sera la nôtre, et que nous serons rois avec lui, rois de sa royauté à jamais ; car il a dû partager tout avec nous, ayant voulu que nous fussions « ses cohéritiers (Rom. 8, 17). »

Il suit de là que l’auguste mystère de l’Ascension, ouvert aujourd’hui, se continue à chaque instant, jusqu’à ce que le dernier des élus étant monté aux cieux, le corps mystique de notre Emmanuel ait atteint son entier complément. Voyez cette nuée innombrable d’âmes saintes qui se presse sur ses pas en ce jour : nos premiers parents à la tête, les patriarches, les prophètes, les justes de toute race, que quatre mille ans avaient préparés pour ce triomphe. Captifs naguère dans les demeures souterraines des limbes, maintenant brillants de clarté, ils suivent avec la rapidité de l’aigle celui dont ils ornent le triomphe. Ils sont ses trophées, en même temps qu’ils forment sa cour dans le trajet de la terre au ciel. En les suivant du regard, écrions-nous donc dans les transports de David : « Royaumes de la terre, chantez au Seigneur, chantez à Dieu qui s’élève sur les cieux des cieux, vers l’Orient (Psalm. 67). »

De leur côté les milices angéliques se pressent au-devant de l’Emmanuel, et alors commence le sublime dialogue que l’oreille prophétique de David entendit, et qu’il nous a rendu à l’avance. La légion innombrable et triomphante qui suit et accompagne l’Emmanuel crie aux gardiens de la Jérusalem céleste : « Princes, élevez vos portes ! portes éternelles, élevez-vous ; c’est le Roi de gloire qui va entrer. » Et les Anges fidèles répondent avec majesté : « Et quel est-il, ce Roi de gloire ? » —« C’est le Seigneur, » répondent les élus de la terre, « le Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant dans les combats, » comme l’attestent les victoires qu’il a remportées sur Satan, sur la mort et l’enfer, les victoires dont nous sommes l’heureux trophée (Psalm. 23). Après une seconde interpellation qui donne lieu d’exalter une seconde fois les grandeurs de l’Emmanuel, les portes éternelles se lèvent, et le Christ vainqueur pénètre dans les cieux avec son glorieux cortège.

Elles ne retomberont plus désormais pour nous fermer le passage, ces portes éternelles qui ont donné entrée à notre libérateur : et c’est ici qu’il faut admirer l’incommunicable grandeur du mystère de l’Ascension. Ce mystère s’est ouvert aujourd’hui, Jésus l’a inauguré en s’élançant de la terre au ciel, mais il ne l’a pas clos ; il a voulu qu’il fût permanent, qu’il s’accomplit en tous ses élus successivement, soit qu’ils montent du lieu des expiations, soit qu’ils s’élèvent de notre terrestre vallée avec le vol de la colombe. Salut donc, ô glorieux mystère que tant d’autres mystères ont préparé, terme et accomplissement du dessein éternel de Dieu ! mystère qui fus suspendu durant des siècles par notre chute, mais qui reprends aujourd’hui ton cours en l’Emmanuel, pour ne plus l’interrompre qu’au moment solennel où la voix éclatante de l’Ange criera : « Le temps n’est plus (Apoc. 10, 6). » Jusque-là tu demeures ouvert pour nous, et l’espérance vit dans notre cœur que tu t’accompliras aussi en nous.

Daignez donc permettre, ô Jésus, que nous prenions pour nous cette parole que vous avez dite : « Je vais vous préparer une place (s. Jean 14, 2). » Vous avez tout disposé dans ce but ; et vous êtes venu en ce monde pour nous ouvrir la voie que vous avez vous-même franchie aujourd’hui. La sainte Église, votre Épouse, nous ordonne d’élever nos regards ; elle nous montre le ciel ouvert, et le sillon lumineux que tracent jusqu’à nous les âmes qui montent à chaque instant pour s’unir à vous. Nos pieds posent encore sur la terre ; mais l’œil de notre foi vous découvre au terme de cette voie, vous, « le Fils de l’homme, assis à la droite de l’Ancien des jours (Dan. 7, 13). » Mais comment franchir l’espace qui nous sépare de vous ? Nous ne pouvons, comme vous, nous élever par notre propre vertu ; il faut, ô Emmanuel, que vous nous attiriez à vous. Vous l’avez promis (s. Jean 12, 32), et nous n’attendons plus que l’heure. Marie, votre mère, qui consent à demeurer encore avec nous, l’attendit aussi, cette heure, dans la soumission et dans l’amour ; elle l’attendit dans la fidélité et dans le labeur, vivant avec vous sans vous voir encore. Donnez-nous, Seigneur, une part à cette foi et à cet amour de notre commune mère, afin que nous puissions nous appliquer cette parole de l’Apôtre : « Déjà par l’espérance nous sommes sauvés (Rom. 8, 24). » Il en sera ainsi, si vous daignez, selon votre promesse, nous envoyer votre Esprit que nous attendons avec ardeur ; car il doit venir confirmer en nous tout ce que la succession de vos mystères y a déjà préparé, et être le gage assuré de notre ascension glorieuse.

1. Autres liturgies

Nous résumerons aujourd’hui tous nos vœux, en nous appropriant les sublimes enseignements que l’Église gothique d’Espagne adressait à ses fidèles dans la solennité de l’Ascension.

À la messe

Nous vous convions, très chers Frères, à déposer le fardeau des pensées du siècle, et à donner en ces jours l’essor à vos pensées, en les dirigeant vers le ciel. Il s’agit de considérer des yeux du cœur votre propre nature humaine s’élevant dans le Christ au plus haut des cieux. L’objet que nous sommes appelés à contempler au milieu d’une lumière incomparable est Jésus notre Seigneur, qui change la bassesse de notre terrestre existence avec la gloire des cieux. Combien doit être pénétrante notre vue, pour apercevoir ce séjour où nous sommes appelés à le suivre ! C’est aujourd’hui que notre Sauveur, après avoir revêtu la chair ici-bas, est remonté sur le trône de sa divinité : aujourd’hui qu’il a présenté à son Père cette même humanité qu’il avait offerte à la souffrance, glorifiant dans les cieux celle qu’il avait humiliée ici-bas. Il est parti pour être environné de gloire, celui qui était descendu jusqu’au sépulcre. Lui qui nous avait octroyé le bénéfice de sa propre mort pour vaincre la mort, il nous a, en ressuscitant, gratifiés de l’espérance de la vie. Aujourd’hui il est retourné au Père, celui qui avait paru ici-bas avec toute la puissance du Père dont il est l’égal. Il est aujourd’hui monté aux cieux, celui qui, dans sa descente au milieu de nous, ne cessa pas de recevoir les hommages des esprits célestes. Établi dans le Père par l’éternelle unité de nature, il est entré au ciel dans de nouvelles conditions par son humanité ; mais, lui qui est Dieu, ce n’est point une nouvelle nature qu’il a prise. Implorons donc de la toute-puissance du Père, par le nom de son Fils, notre Sauveur, notre admission à la grâce spirituelle, le don de l’éternelle béatitude, l’ascension vers le séjour du bonheur, le progrès de la foi catholique, la ruine de l’hérétique infidélité. Il écoutera les hommages de ceux qu’il daigna chercher lorsqu’ils étaient perdus ; il sera attentif à ceux qui lui appartiennent, lui qui n’a pas abandonné ceux même qui s’étaient donnés à un autre ; il se montrera à nos regards, celui qui a daigné se mettre à notre portée pour se faire connaître de nous. Il ne nous laissera point dans l’état d’orphelins, lui qui a daigné faire de nous ses fils, lorsque nous étions devenus ses ennemis ; et il nous accordera l’objet de nos instances, lui qui nous a promis l’Esprit de sainteté. Amen.

Le dimanche dans l’octave de l’Ascension

Jésus est monté aux cieux. Sa divinité n’en avait jamais été absente, mais aujourd’hui son humanité y est intronisée, elle y est couronnée d’un diadème de splendeur ; et c’est là encore une nouvelle face du glorieux mystère de l’Ascension. À cette humanité sainte le triomphe ne suffisait pas ; le repos lui était préparé sur le trône même du Verbe éternel auquel elle est unie éternellement dans une même personnalité, et c’est du haut de ce trône qu’elle doit recevoir les adorations de toute créature. Au nom de Jésus Fils de l’homme et Fils de Dieu, de Jésus assis à la droite du Père tout-puissant, « tout genou doit fléchir au ciel, sur la terre et dans les enfers (Philip. 2, 10). »

Habitants de la terre, c’est là cette nature humaine qui apparut autrefois dans l’humilité des langes, qui parcourut la Judée et la Galilée n’ayant pas où reposer sa tête, qui fut enchaînée par des mains sacrilèges, flagellée, couronnée d’épines, clouée à une croix ; mais tandis que les hommes qui l’avaient méconnue la foulaient aux pieds comme un ver de terre, elle acceptait le calice des douleurs avec une entière soumission et s’unissait à la volonté du Père ; elle consentait, devenue victime, à réparer la gloire divine en donnant tout son sang pour la rançon des pécheurs. Cette nature humaine, issue d’Adam par Marie l’immaculée, est le chef d’œuvre de la puissance de Dieu. Jésus, « le plus beau des enfants des hommes (Psalm. 44), » est l’objet de l’admiration extatique des Anges ; sur lui se sont reposées les complaisances de la suprême Trinité ; les dons de la grâce déposés en lui surpassent ce qui a été accordé à tous les hommes et à tous les esprits célestes ensemble ; mais Dieu l’avait destiné à la voie de l’épreuve, et Jésus qui aurait pu racheter l’homme à moins de frais, s’est plongé volontairement dans une mer d’humiliations et de douleurs, afin de payer avec surabondance la dette de ses frères. Quelle sera la récompense ? l’Apôtre nous le dit dans ces fortes paroles : « Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort et à la mort de la croix ; à cause de cela Dieu l’a exalté, et lui a donné un nom qui est au‑dessus de tout nom (Philip. 2). »

O vous donc qui compatissez ici-bas aux douleurs par lesquelles il nous a rachetés, vous qui aimez à le suivre dans les stations de son pèlerinage jusqu’au Calvaire, levez la tête aujourd’hui, et regardez au plus haut des cieux. Le voici, « parce qu’il a souffert la mort, le voici couronné de gloire et d’honneur (Heb. 2, 9). Plus il s’est anéanti sous la forme d’esclave, lui qui dans son autre nature pouvait sans injustice se dire égal à Dieu (Philip, 2, 6, 7) » ; plus le Père prend plaisir à l’élever en gloire et en puissance. La couronne d’épines qu’il a portée ici bas est remplacée par le diadème d’honneur (Psalm. 20). La croix qu’il laissa imposer sur son épaule est désormais le signe de sa principauté (Isai. 12). Les plaies que les clous et la lance ont imprimées sur son corps resplendissent comme des soleils. Gloire soit donc rendue à la justice du Père envers Jésus son Fils ! mais réjouissons-nous aussi de voir en ce jour « l’Homme des douleurs (Ibid. 53) » devenu le Roi de gloire, et répétons avec transport l’Hosannah que la cour céleste fait retentir à son arrivée.

Toutefois n’allons pas croire que le Fils de l’homme établi désormais sur le trône de la divinité reste inactif dans son glorieux repos. C’est une souveraineté, mais une souveraineté active que le Père lui a concédée. Il l’a d’abord établi « juge des vivants et des morts (Act. 10, 42), et nous devons tous comparaître devant son tribunal (Rom. 14, 10). » À peine notre âme aura-t-elle quitté son corps, qu’elle se trouvera transportée au pied de ce tribunal sur lequel le Fils de l’homme s’est assis aujourd’hui, et elle entendra sortir de sa bouche la sentence qu’elle aura méritée. O Sauveur couronné en ce jour, soyez-nous miséricordieux à cette heure décisive pour notre éternité.

Mais la judicature exercée parle Seigneur Jésus ne se bornera pas à l’exercice silencieux de ce souverain pouvoir ; les Anges nous l’ont dit aujourd’hui : il doit se montrer de nouveau à la terre, redescendre à travers les airs, ainsi qu’il est monté, et alors se tiendront les solennelles assises où le genre humain comparaîtra tout entier. Assis sur les nuées du ciel, entouré des milices angéliques, le Fils de l’homme apparaîtra à la terre dans toute sa majesté. Les hommes verront « Celui qu’ils ont percé (Zach. 12, 10) », et les traces de ses blessures, qui ajouteront encore à sa beauté, seront pour les uns un objet de terreur et pour les autres la source d’ineffables consolations. Pasteur encore sur son trône aérien, il séparera ses brebis des boucs, et sa voix souveraine que la terre ne connaissait plus depuis tant de siècles, retentira pour commander aux pécheurs impénitents de descendre aux enfers, et pour inviter les justes à venir occuper, en corps et en âme, le séjour des délices éternelles.

En attendant ce dénouement final des destinées de la race humaine, Jésus reçoit aussi du Père, en ce jour, l’investiture visible du pouvoir royal sur toutes les nations de la terre. Nous ayant tous rachetés au prix de son sang, nous sommes à lui ; qu’il soit donc désormais notre Seigneur. Il l’est en effet, et il s’intitule le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs (Apoc. 19, 16). Les rois de la terre ne règnent légitimement que par lui, et non par la force, ou en vertu d’un prétendu pacte social dont la sanction ne serait que d’ici-bas. Les peuples ne s’appartiennent pas à eux-mêmes : ils sont à lui. Sa loi ne se discute pas ; elle doit planer au-dessus de toutes les lois humaines comme leur règle et leur maîtresse : « Les nations frémiront sous son sceptre, nous dit le Roi‑prophète ; les peuples, pour lui échapper, méditeront de vains systèmes ; les princes de la terre se ligueront contre lui ; ils diront : Brisons son joug, et jetons-le loin de nous (Psalm. 2). » Inutiles efforts ! car, ainsi que nous le dit l’Apôtre, « il faut qu’il règne, jusqu’à ce qu’il ait mis tous ses ennemis sous les pieds (1 Cor. 15, 25) », jusqu’à ce qu’il apparaisse une seconde fois pour abattre la puissance de Satan et l’orgueil des hommes.

Ainsi donc, le Fils de l’homme couronné dans son Ascension doit régner sur le monde jusqu’à ce qu’il revienne. Mais, direz-vous, règne-t-il donc dans un temps où les princes confessent tenir leur autorité du mandat de leurs peuples, où les peuples séduits par ce prestige qu’ils nomment liberté ont perdu jusqu’au sens même de l’autorité ? Oui, il règne, mais dans la justice, puisque les hommes ont dédaigné d’être conduits par sa bonté. Ils ont effacé sa loi de leurs codes, ils ont accordé droit de cité à l’erreur et au blasphème ; alors il les a livrés à leur sens absurde et mensonger. Chez eux le pouvoir éphémère, que l’onction sainte ne rend plus sacré, échappe à tout moment aux mains qui s’efforcent de le retenir, et lorsque les peuples, après avoir roulé dans les abîmes de l’anarchie, essayent de le constituer de nouveau, c’est pour le voir crouler encore, parce que princes et peuples veulent se tenir en dehors du domaine du Fils de l’homme. Et il en sera ainsi, jusqu’à ce que princes et peuples, lassés de leur impuissance, le rappellent pour régner sur eux, jusqu’à ce qu’ils aient repris la devise de nos pères : « Le Christ est vainqueur ! le Christ règne ! le Christ commande ! Daigne le Christ préserver son peuple de tout malheur ! » En ce jour de votre couronnement, recevez donc les hommages de vos fidèles, ô notre souverain Roi, notre Seigneur et notre juge ! nous qui fûmes par nos péchés les auteurs de vos humiliations et de vos souffrances dans le cours de votre vie mortelle, nous nous unissons aux acclamations que firent entendre les Esprits célestes au moment où le diadème royal fut placé sur votre divin Chef. Nous ne faisons encore qu’entrevoir vos grandeurs ; mais l’Esprit-Saint que vous nous avez promis achèvera de nous révéler tout ce que nous pouvons connaître ici-bas sur votre souverain pouvoir, dont nous voulons être à jamais les humbles et fidèles sujets.

Le Dimanche dans l’Octave de l’Ascension était appelé à Rome, au moyen âge, le Dimanche des Roses, parce que l’on avait coutume en ce jour de joncher de roses le pavé des basiliques, comme un hommage au Christ qui s’élevait au ciel dans la saison des fleurs. On sentait alors toutes les harmonies. La fête de l’Ascension si riante et si remplie de jubilation, lorsqu’on la considère sous son principal aspect, qui est le triomphe du Rédempteur, venait embellir les radieuses journées du printemps sous un ciel fortuné. On cessait un moment de sentir les tristesses de la terre, veuve de son Emmanuel, pour ne se souvenir que de la parole qu’il a dite à ses Apôtres, afin qu’elle nous fût répétée : « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je m’en vais à mon Père (s. Jean 14, 28). » Imitons cet exemple ; offrons à notre tour la rose à celui qui l’a faite pour l’embellissement de notre séjour, et sachons nous aider de sa beauté et de son parfum pour nous élever jusqu’à lui, qui nous dit dans le divin Cantique : « Je suis la fleur des champs et le lis des vallons (Cant 4, 1). » Il voulut être appelé Nazaréen, afin que ce nom mystérieux réveillât en nous le souvenir qu’il retrace, le souvenir des fleurs dont il n’a pas dédaigné d’emprunter le symbole, pour exprimer le charme et la suavité que ceux qui l’aiment trouvent en lui.

1. À la messe

L’Introït, tiré du Psautier, exprime le désir que ressent la sainte Église de revoir son Époux qui s’est enfui loin d’elle. L’âme fidèle partage ce sentiment, et s’unit à la mère commune pour dire comme elle à l’Emmanuel : « Mon cœur vous le dira, je veux revoir vos traits divins ; offrez-les bientôt à ma vue. »

Introït

Exaucez ma prière, Seigneur, accueillez le cri que je pousse vers vous, alleluia. Mon cœur vous dit : J’ai cherché votre visage, Seigneur ; je ne cesserai de le chercher : daignez ne pas le détourner de moi, alleluia, alleluia. Ps. Le Seigneur est ma lumière et mon salut : que craindrai-je ? Gloire au Père. Exaucez.

Dans la Collecte, l’Église nous apprend à demander à Dieu cette bonne volonté qui nous rendra dignes de revoir Jésus, par notre zèle à servir la divine Majesté.

Oraison

Dieu tout-puissant et éternel, faites que notre volonté vous soit toujours dévouée, et que nous servions votre Majesté d’un cœur sincère. Par Jésus-Christ

Épître
Lecture de l’Épître de saint Pierre, Apôtre. 1, Chap. 4.

Mes bien-aimés, soyez prudents et veillez dans la prière ; mais avant tout, ayez une charité persévérante les uns envers les autres : car la charité couvre la multitude des péchés. Exercez entre vous l’hospitalité sans murmurer. Que chacun se rende utile aux autres, selon la grâce qu’il a reçue, comme étant de fidèles dispensateurs des diverses grâces de Dieu. Si quelqu’un parle, que ce soit comme des paroles de Dieu ; si quelqu’un exerce un ministère, que ce soit comme par la vertu que Dieu lui donne ; afin qu’en toutes choses Dieu soit honoré par Jésus-Christ notre Seigneur.

Tandis que les disciples sont réunis dans le Cénacle, n’ayant qu’un cœur et qu’une âme, et attendant la venue de l’Esprit-Saint, le prince des Apôtres qui présidait cette assemblée sainte se tourne vers nous qui attendons ici-bas la même faveur, et nous recommande la charité fraternelle. Il nous promet que cette vertu couvrira la multitude de nos péchés ; quelle heureuse préparation pour recevoir le don divin ! L’Esprit-Saint arrive afin d’unir les hommes en une seule famille ; arrêtons donc toutes nos discussions, et préparons-nous à la fraternité universelle qui doit s’établir dans le monde à la prédication de l’Évangile. En attendant la descente du Consolateur promis, l’Apôtre nous dit que nous devons être prudents et veiller dans la prière. Recevons la leçon : la prudence consistera à écarter de nos cœurs tout obstacle qui repousserait le divin Esprit ; quant à la prière, c’est elle qui les ouvrira, afin qu’il les reconnaisse et s’y établisse.

Des deux Versets de l’Alleluia, l’un est emprunté à David, et célèbre la majesté de Jésus sur son trône royal ; l’autre est formé des paroles mêmes du Sauveur qui nous promet son retour à la fin des temps, lorsqu’il viendra réclamer ses élus.

Alleluia, alleluia. 5/. Le Seigneur règne sur toutes les nations : Dieu s’est assis sur son trône de sainteté. Alléluia. 5/. Je ne vous laisserai pas orphelins : je m’en vais, mais je reviendrai à vous, et votre cœur sera dans la joie, alleluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. 15.

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : Lorsque viendra le Consolateur que je vous enverrai du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage de moi ; et vous aussi vous rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement. Je vous ai dit ces choses, afin que vous ne soyez pas scandalisés. Ils vous chasseront des synagogues ; et vient l’heure où quiconque vous tuera croira rendre service à Dieu. Et ils vous traiteront ainsi, parce qu’ils ne connaissent ni le Père, ni moi. Je vous ai dit ces choses, afin que lorsque l’heure sera venue, vous vous souveniez que je vous les ai dites

À la veille de nous envoyer son Esprit, Jésus nous annonce les effets que ce divin Consolateur produira dans nos âmes. S’adressant aux Apôtres dans la dernière Cène, il leur dit que cet Esprit leur rendra témoignage de lui, c’est-à-dire qu’il les instruira sur la divinité de Jésus et sur la fidélité qu’ils lui doivent, jusqu’à mourir pour lui. Voilà donc ce que produira en eux cet hôte divin que Jésus, près de monter aux cieux, leur désignait en l’appelant la Vertu d’en haut. De rudes épreuves les attendent ; il leur faudra résister jusqu’au sang. Qui les soutiendra, ces hommes faibles ? L’Esprit divin qui sera venu se reposer en eux. Par lui ils vaincront, et l’Évangile fera le tour du monde. Or, il va venir de nouveau, cet Esprit du Père et du Fils ; et quel sera le but de sa venue, sinon de nous armer aussi pour le combat, de nous rendre forts pour la lutte ? Au sortir de la Saison pascale, où les plus augustes mystères nous illuminent et nous protègent, nous allons retrouver en face le démon irrité, le monde qui nous attendait, nos passions calmées un moment qui voudront se réveiller. Si nous sommes « revêtus de la Vertu d’en haut », nous n’aurons rien à craindre ; aspirons donc à la venue du céleste Consolateur, préparons-lui en nous une réception digne de sa majesté ; quand nous l’aurons reçu, gardons-le chèrement ; il nous assurera la victoire, comme il l’assura aux Apôtres.

L’Offertoire rappelle avec les paroles du Roi-prophète les grandeurs de Jésus montant au ciel ; la sainte Église veut que la pensée d’un tel triomphe nous accompagne sans cesse, et qu’elle fixe à jamais nos cœurs dans le séjour où le Triomphateur nous attend.

Offertoire

Dieu est monté aux acclamations de la joie : le Seigneur est monté au bruit des trompettes, alleluia.

En offrant à Dieu le pain et le vin qui bientôt vont être transformés au corps et au sang de Jésus, la sainte Église demande pour nous, dans l’Oraison Secrète, non seulement que le contact des Mystères divins nous rende purs, mais qu’il nous donne cette énergie sans laquelle la vie chrétienne n’existe pas.

Secrète

Faites, Seigneur, que ce Sacrifice sans tache nous apporte la purification, et qu il communique à nos âmes la vigueur que produit la grâce céleste. Par Jésus-Christ.

Les paroles de la prière de Jésus à son Père forment l’Antienne de la Communion. Il les prononça après avoir nourri ses disciples de sa chair sacrée. Elles montrent son désir à notre égard.

Communion

O Père, lorsque j’étais avec eux, je gardais ceux que vous m’avez donnés, alleluia ; maintenant je m’en vais à vous ; je ne vous demande pas de les ôter du monde, mais de les délivrer du mal, alleluia, alleluia.

L’action de grâces est le premier devoir du chrétien après la communion au corps et au sang de Jésus-Christ ; l’Église, qui connaît mieux que nous la grandeur du bienfait que nous avons reçu, demande dans la Postcommunion que cette action de grâces demeure continuellement en nous.

Postcommunion

Remplis de vos dons sacrés, faites, Seigneur, que nous vous en rendions désormais de continuelles actions de grâces. Par Jésus‑Christ.

2. Liturgie des Matines

Offrons à Jésus triomphant cette belle Hymne que l’Église emploie, à l’Office des Matines, le jour de l’Ascension et durant toute l’Octave. Elle exprime avec énergie le mystère tout entier, et nous montre comment la chrétienté latine, dans l’antiquité, savait rendre ses sentiments en présence du Rédempteur glorifié.

Hymne

Roi éternel, Roi très haut, Rédempteur des fidèles, ô vous, à qui la victoire sur la mort désormais abattue a mérité le plus glorieux triomphe.

En vous élevant aujourd’hui, vous franchissez la région des astres, et vous allez vous asseoir sur le trône pour exercer le souverain pouvoir que le ciel, et non l’homme, vous a conféré.

C’est là que vous recevez l’hommage des trois régions créées, le ciel, la terre et les enfers, qui, dans leur soumission, fléchissent le genou devant votre majesté.

Les Anges contemplent avec stupeur la révolution qui s’est accomplie dans le sort des mortels ; la chair avait péché, et la chair a tout purifié ; un Dieu fait chair étend partout son empire.

Soyez donc notre allégresse, ô vous qui demeurez au ciel pour être notre récompense ! Vous qui tenez les rênes de ce monde, et nous aidez à triompher de ses dangereux attraits !

Daignez pardonner toutes nos offenses, et par l’énergie de votre grâce, attirez en haut et vers vous nos cœurs ;

Afin qu’au jour où vous paraîtrez soudain assis comme un juge sur la nuée, vous écartiez de nous les châtiments que nous méritons, et nous rendiez la couronne que nous avions perdue.

À vous soit la gloire avec le Père et l’Esprit-Saint, dans les siècles éternels, ô Jésus qui, vainqueur aujourd’hui, remontez dans les cieux ! Amen.

Terminons par cette prière que nous fournit le Bréviaire mozarabe.

Oratio

Notre Sauveur et notre maître, vous qui, montant aux cieux, avez daigné vous glorifier aux regards de ceux qui vous contemplaient, leur promettant que votre retour comme juge serait semblable à votre départ, faites-nous aujourd’hui accueillir avec une dévotion sincère la fête de votre Ascension, afin que notre vie s’élève sans cesse en vous à ce qu’il y a de meilleur, en sorte que nos yeux puissent se porter avec assurance sur vous, lorsque vous viendrez pour le jugement.

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Le lundi dans l’octave de l’Ascension

La royauté sur les hommes n’est pas le seul diadème que reçoit notre divin triomphateur dans son Ascension. L’Apôtre nous enseigne formellement que Jésus est aussi « Chef de toutes les Principautés et de toutes les Puissances (Col. 2, 10). » Au-dessus de la race humaine s’élèvent les degrés éblouissants de la hiérarchie angélique, l’œuvre la plus magnifique de la création. Après l’épreuve suprême, ces nobles et saintes milices décimées par la chute et la réprobation des rebelles, sont entrées dans la jouissance surnaturelle du souverain bien, et elles ont commencé le cantique sans fin qui retentit autour du trône de Dieu, et dans lequel elles expriment leurs adorations, leurs transports d’amour et leurs actions de grâces.

Mais une condition jusqu’à présent a manqué à leur entière félicité. Ces innombrables Esprits si beaux et si lumineux, tout comblés qu’ils sont des dons de la munificence divine, attendent un complément de gloire et de bonheur. Lorsqu’ils eurent été appelés du néant à la vie, Dieu leur révéla qu’il devait créer encore d’autres êtres, des êtres d’une nature inférieure à la leur, et que parmi ces êtres composés d’une âme et d’un corps, il en devait naître un que le Verbe éternel unirait à sa nature divine en une seule et même personne. Il leur fut manifesté que cette nature humaine dont la gloire, avec celle de Dieu même, a été le but de la création, serait appelée « le premier-né de toute créature (Col. 1, 15) », et que tout Ange, ainsi que tout homme, devrait fléchir le genou devant elle, qui, après avoir été humiliée sur la terre, serait glorifiée dans les cieux ; qu’enfin le moment viendrait où toutes les hiérarchies célestes, jusqu’aux Principautés et aux Puissances, jusqu’aux Chérubins et aux Séraphins, l’auraient pour Chef.

Jésus fut donc attendu par les Anges, comme il le fut par les hommes. Par les Anges, il fut attendu comme le perfectionnement suprême de leurs hiérarchies, dont la multiplicité arriverait par lui à l’unité, et qui seraient reliées plus étroitement à Dieu au moyen de cet ineffable intermédiaire qui réunirait en sa personne une nature divine et une nature créée ; par nous autres hommes, il fut attendu comme le réparateur rendu nécessaire par le péché qui nous avait fermé le ciel, et aussi comme le médiateur éternellement prédestiné à venir prendre la race humaine aux confins du néant, pour la réunir à Dieu qui avait résolu de lui communiquer sa gloire. Ainsi, tandis que sur la terre les justes qui vécurent avant le jour où le Verbe éternel fut conçu au sein de la plus pure des vierges, se rendaient agréables à Dieu en s’unissant à ce réparateur, à ce médiateur qui devait venir ; de même, au ciel, les hommages des Anges à la Majesté divine montaient jusqu’à elle par l’offrande anticipée que lui adressaient ces Esprits bienheureux, s’unissant à ce Chef dont la mission non réalisée encore était présente dans les décrets éternels de l’Ancien des jours.

Enfin la plénitude des temps (Gal. 4, 4) étant venue, comme parle l’Apôtre, « Dieu introduit sur la « terre son premier-né (Heb. 1, 6) », l’archétype de la création, et à cette heure sacrée ce ne sont pas les hommes qui adorent les premiers ce Chef de leur race ; le même Apôtre nous rappelle que ce sont les Anges qui lui rendent les premiers leur hommage (Ibid.). David l’avait prédit dans son sublime cantique sur la venue de l’Emmanuel (Psalm. 96, 7) : et il était juste qu’il en fût ainsi ; car l’attente des Anges avait duré plus longtemps, et d’ailleurs ce n’était pas en qualité de réparateur qu’il venait pour eux, mais uniquement comme le médiateur fermement espéré, qui devait les rattacher plus étroitement à l’infinie beauté, objet de leurs délices éternelles, et combler, pour ainsi dire, l’intervalle qui n’avait été rempli jusqu’alors que par leurs aspirations à le voir enfin occuper la place qui lui était destinée.

Alors s’accomplit cet acte d’adoration envers le Dieu-Homme, cet acte exigé des Esprits célestes au commencement de toutes choses comme l’épreuve suprême, et qui devait, selon qu’il obtiendrait acquiescement ou refus, décider du sort éternel de ces nobles créatures. Avec quel amour et quelle soumission ne l’avons-nous pas vu rempli, à Bethléhem, par les Anges fidèles, lorsqu’ils virent leur Chef et le nôtre, le Verbe fait chair, reposant entre les bras de sa chaste mère, et qu’ils allèrent bientôt annoncer avec transport aux hommes représentés par les bergers l’heureuse nouvelle de l’arrivée de ce commun médiateur !

Mais aujourd’hui ce n’est plus sur la terre que les Esprits célestes contemplent le fils de Marie ; ce n’est plus sur la voie des humiliations et des souffrances par lesquelles il lui a fallu passer pour lever d’abord l’obstacle du péché qui nous privait de l’honneur de devenir ses heureux membres : c’est sur le trône préparé à la droite du Père qu’ils l’ont vu s’élever, qu’ils le contemplent désormais, qu’ils s’unissent à lui étroitement, en le proclamant leur Chef et leur Prince. À cet instant sublime de l’Ascension, un frémissement de bonheur inconnu parcourt toute la succession des célestes hiérarchies, descendant et remontant des brûlants Séraphins aux Anges qui avoisinent la nature humaine. Une félicité nouvelle, celle qui consiste dans la jouissance réelle d’un bien dont l’attente est déjà remplie de délices pour le cœur d’une créature, opère un renouvellement de béatitude dans ces êtres privilégiés, que l’on eût pu croire parvenus à l’apogée des joies éternelles. Leurs regards se fixent sur la beauté incomparable de Jésus, et ces Esprits immatériels s’étonnent de voir la chair revêtue d’une splendeur qui dépasse leur éclat par la plénitude de grâce qui réside en cette nature humaine. Leur vue, pour plonger plus avant dans la lumière incréée, traverse cette nature inférieure à la leur, mais divinisée par son union avec le Verbe divin ; elle pénètre à des profondeurs qu’elle n’avait pas sondées encore. Leurs désirs sont plus ardents, leur élan plus rapide, leurs concerts plus mélodieux ; car, ainsi que le chante la sainte Église, Anges et Archanges, Puissances et Dominations, Chérubins et Séraphins, ils louent désormais la majesté du Père céleste par Jésus-Christ son Fils : per quem majestatem tuam laudant Angeli.

Mais qui pourrait décrire les transports des Esprits célestes à l’arrivée de cette multitude d’habitants de la terre, membres comme eux du même Chef, se pressant sur ses pas et se partageant selon les diverses hiérarchies, là où la chute des mauvais anges laissait des places désertes ? La résurrection générale n’a pas encore restitué à ces âmes les corps auxquels elles furent unies ; mais, en attendant, leur chair n’est‑elle pas déjà glorifiée en celle de Jésus ? Plus tard, à l’heure marquée, la trompette de l’Archange ayant retenti (1 Thess. 4, 15), ces âmes bienheureuses reprendront leur vêtement terrestre, désormais voué à l’immortalité. C’est alors que les saints Anges reconnaîtront avec un enthousiasme fraternel dans les traits d’Adam, notre ancêtre, ceux de Jésus son fils, ainsi que nous l’enseignent les plus anciens Pères, et dans les traits d’Ève, notre première mère, ceux de sa fille Marie ; mais la ressemblance sera plus parfaite au ciel qu’elle ne l’était sous les ombrages du jardin des Délices. Vienne donc ce jour glorieux, où le splendide mystère de l’Ascension sera réalisé dans ses dernières conséquences ; où les deux créations, angélique et humaine, s’embrasseront pour l’éternité dans l’unité d’un même Chef !

1. Autres liturgies

Saint Ambroise nous prêtera aujourd’hui sa voix pour célébrer le mystère du triomphe de la nature humaine en Jésus, par cette belle Hymne du Bréviaire de Milan.

Hymne

Le jour tant désiré a lui enfin à nos yeux ; jour auquel le Christ, espoir du monde, Dieu par essence, s’éleva jusqu’au sommet des cieux.

À l’arrivée du Seigneur dans ces hautes régions, à son retour sur le siège de sa gloire, les royaumes célestes ont été dans la jubilation ; c’était le Fils unique qui arrivait.

Digne triomphe à la suite d’une si noble lutte ! Après avoir abattu le prince du monde, il étale aux regards du Père les membres glorieux d’une chair qui a vaincu.

S’élevant sur les nuages, il sollicite à l’espérance le cœur des croyants ; car il leur ouvre le paradis que le premier père avait fermé.

O joie immense pour nous tous ! Voir le fils d’une Vierge de notre sang, après les crachats, les fouets et la croix, entrer en possession du trône de son Père.

Offrons nos actions de grâces à l’auteur de notre salut, pour avoir élevé en sa personne notre propre chair jusqu’aux honneurs des célestes palais.

Que la joie soit commune entre nous et les Anges ; car s’il vient s’offrir à leurs regards, nous pouvons dire qu’il n’a pas rompu avec nous.

Ce qui nous reste à faire, c’est d’attendre le Christ dans la pratique des bonnes œuvres, et de mener une vie qui soit digne des cieux.

À vous, Seigneur, qui vous élevez au-dessus des astres, gloire et honneur, avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles éternels. Amen.

Nous achèverons la journée par cette prière du Bréviaire mozarabe.

Capitula

O Christ, vertu et sagesse de Dieu, vous qui, descendu des cieux à cause de nous et pour notre salut, avez daigné revêtir la chair de l’homme, afin de nous revêtir nous-mêmes de Dieu par la plus noble alliance, et de gratifier de l’immortalité dans votre Ascension cette même chair que, descendu du ciel, vous aviez revêtue sujette à la mort, accordez-nous dans la solennité d’aujourd’hui, où nous nous livrons à la joie de vous voir monter aux cieux et au désir de vous suivre, la faveur de comprendre toute l’étendue de vos bienfaits et de rendre à votre bonté le seul hommage que nous puissions lui offrir, celui de la louange, dans l’attente où nous sommes des joies éternelles dont votre second avènement doit ouvrir le cours.

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Le mardi dans l’octave de l’Ascension

Le Seigneur de gloire est monté aux cieux, et selon le langage de l’Apôtre, il y est entré comme « notre avant-coureur (Heb. 5, 20) » ; mais comment l’homme pourra-t-il le suivre jusqu’au séjour de toute sainteté, lui dont la voie est sans cesse entravée par le péché, lui qui a plus besoin de pardon que de gloire ? Or, c’est ici encore une des merveilleuses suites de cet auguste mystère de l’Ascension, dont nous ne saurions épuiser toute la richesse. Jésus ne monte pas au ciel seulement pour y régner ; il doit y résider aussi pour y être notre intercesseur, notre Pontife, chargé d’obtenir en cette qualité le pardon de nos péchés, avec les grâces qui nous ouvriront le chemin pour arriver jusqu’à lui. Sur la croix il s’offrit en victime pour nos péchés ; son sang divin, épanché de tous ses membres, forma dès lors notre rançon surabondante ; mais le ciel demeurait fermé aux rachetés jusqu’à ce qu’il en eût franchi les portes, jusqu’à ce qu’il eût pénétré l’intime sanctuaire où il doit exercer à jamais la charge de Pontife selon l’Ordre de Melchisédech (Psalm. 109). Aujourd’hui le sacerdoce du Calvaire se transforme en un sacerdoce de gloire. Jésus est entré « au delà du voile, de ce voile qui était sa chair encore passible et mortelle (Heb. 6, 19 ; 10, 20) » ; il a pénétré dans le plus intime de la présence de son Père, et là il est notre Pontife à jamais.

Il est le Christ, sacré d’une double onction, au moment où sa personne divine s’unissait à la nature humaine : il est Roi, il est Pontife. Sa Royauté, nous l’avons acclamée les jours précédents ; aujourd’hui c’est son Sacerdoce que nous avons à reconnaître. Durant son passage en ce monde, quelques traits de l’un et de l’autre nous ont apparu ; mais cette Royauté et ce Pontificat ne devaient briller de tout leur éclat qu’au jour de l’Ascension. Suivons donc encore notre Emmanuel d’un œil respectueux, et considérons ce qu’il vient opérer dans le ciel.

L’Apôtre va d’abord nous donner la notion du Pontife dans sa sublime Épître aux Hébreux. Le Pontife, nous dit-il, est choisi par Dieu même, afin d’offrir des dons et des sacrifices pour les péchés ; il est établi près de Dieu en faveur des hommes, dont il est l’ambassadeur et l’intercesseur (Ibid. 5, 1). Or, telle est la qualité, tel est le ministère de Jésus dans les cieux, à partir de l’heure où nous sommes. Mais si nous voulons pénétrer plus avant un si vaste et si profond mystère, il nous faut nous aider des symboles que nous offrent les livres saints ; ces symboles dont saint Paul lui-même a emprunté le secours, vont nous faire comprendre le rôle de notre Pontife.

Transportons-nous par la pensée dans le temple de Jérusalem. Nous traversons d’abord cette vaste enceinte à ciel ouvert, entourée de portiques, et au centre de laquelle s’élève l’autel sur lequel les victimes égorgées dont le sang s’écoule par de nombreux canaux, sont consumées selon le rite des divers sacrifices. Nous nous dirigeons ensuite vers un lieu plus auguste, cet édifice couvert qui s’élève au delà de l’autel des holocaustes et qui resplendit de toutes les richesses de l’Orient. Entrons avec respect ; car ce lieu est saint, et Dieu même a donné à Moïse le plan des ouvrages merveilleux qui le décorent et qui sont tous à sa gloire : l’autel des parfums, d’où s’exhale soir et matin la fumée de l’encens ; le Chandelier à sept branches qui étale avec complaisance ses lis et ses grenades ; la table sur laquelle reposent les pains de proposition, hommage de notre race à celui qui fait mûrir les moissons sur la terre. Mais ce n’est pas encore sous ces lambris étincelants de l’or d’Ophir que s’est établie l’ineffable majesté de Jéhovah. Contemplez au fond de l’édifice ce voile d’un tissu précieux, richement brodé d’images de Chérubins, et descendant jusqu’à terre. C’est là, derrière ce voile, que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob fait sentir sa présence ; c’est là que repose l’Arche d’alliance, sur laquelle les deux Chérubins d’or étendent mystérieusement leurs ailes. Ce réduit sacré et inaccessible se nomme le Saint des Saints ; aucun homme ne pourrait, sans mourir, soulever ce voile, porter un regard téméraire dans cet asile terrible et entrer là où le Dieu des armées daigne habiter.

L’homme est donc banni du séjour où Dieu habite. La sainteté divine l’exclut de sa présence comme indigne. Créé pour voir Dieu, pour être heureux éternellement par la vue de Dieu, l’homme, à cause de son péché, est condamné à ne le pas voir. Un voile lui dérobe la vue de celui qui est sa fin, et l’obstacle de ce voile est pour lui infranchissable. Telle est la sévère leçon que nous donne le symbole formidable de l’ancien temple.

Une promesse miséricordieuse est néanmoins intervenue. Ce voile sera soulevé un jour, et laissera passage à l’homme ; mais à une condition, et cette condition, nous allons la connaître en continuant de suivre les symboles de l’ancien temple. Entre tous les mortels exclus du Saint des Saints, il en est un cependant à qui il est donné une fois l’année de pénétrer derrière le voile. C’est le Pontife. Que s’il entre ce jour-là dans l’enceinte terrible, sans tenir entre ses mains le vase rempli du sang des deux victimes qu’il a immolées auparavant pour ses propres péchés et pour ceux de son peuple, il sera exterminé ; si au contraire il remplit fidèlement l’ordre du Seigneur, il sera protégé par le sang qu’il porte, et il sera admis en ce jour unique à intercéder pour lui-même et pour Israël tout entier.

Qu’elles sont belles, qu’elles sont fortes, ces figures de l’ancienne Alliance ! mais combien plus belle et plus forte est leur réalisation dans l’inépuisable mystère de l’Ascension de notre divin libérateur ! Il était encore dans la période de ses humiliations volontaires, que déjà sa puissance s’était fait sentir jusque dans ce réduit sacré sur lequel planait la terreur de Jéhovah. Son dernier soupir sur la croix avait déchiré du haut en bas le voile du Saint des Saints, pour annoncer que bientôt l’accès auprès de Dieu allait être ouvert aux hommes comme avant le péché. Mais restait la victoire à remporter sur la mort par la résurrection ; restait encore la période de quarante jours que notre Pontife devait employer à organiser le sacerdoce véritable qui s’exercera sur la terre jusqu’à la consommation des siècles, en union avec celui qu’il va remplir lui-même au ciel.

Aujourd’hui, tous les délais sont accomplis ; les témoins de la résurrection l’ont constatée, les dogmes de la foi sont révélés dans leur ensemble, l’Église est constituée, les sacrements sont déclarés ; il est temps que notre Pontife pénètre dans le Saint des Saints et qu’il y entraîne ses élus à sa suite. Suivons son vol des yeux de notre foi. À son approche, le voile abaissé depuis quatre mille ans se lève et lui livre passage. Jésus n’a-t-il pas, comme le Pontife de l’ancienne loi, offert le sacrifice préalable, le sacrifice non plus figuratif, mais réel, par l’effusion de son propre sang ? Arrivé en présence de la Majesté divine pour y exercer sa puissante intercession, qu’a-t-il à faire autre chose que de présenter à son Père, en notre faveur, ces blessures qu’il a reçues il y a peu de jours, et par lesquelles s’est épanché le sang qui satisfaisait d’une manière complète à toutes les exigences de la suprême justice ? Et pourquoi a-t-il tenu à conserver ces augustes stigmates de son sacrifice, sinon pour s’en servir, comme notre Pontife, à désarmer le courroux céleste provoqué sans cesse par les péchés de la terre ? Écoutons l’Apôtre saint Jean : « Mes petits enfants, dit-il, je vous écris ceci, afin que vous ne péchiez pas ; mais si quelqu’un pèche, nous avons pour avocat Jésus-Christ qui est juste (s. Jean 2, 1). » Ainsi donc, au delà du voile où il pénètre aujourd’hui, Jésus traite avec son Père de nos intérêts, il met la dernière main aux mérites de son sacrifice, il est un Pontife éternel, un Pontife à l’intercession duquel rien ne résiste.

Saint Jean, qui a vu le ciel ouvert, nous décrit d’une façon expressive cette double qualité de notre divin Chef, victime et roi en même temps, sacrifié et néanmoins immortel. Il nous montre le trône de l’éternelle Majesté entouré des vingt-quatre vieillards sur leurs sièges et des quatre animaux symboliques, ayant en face les sept Esprits rayonnants de force et de beauté ; mais le sublime prophète n’arrête pas là son ineffable description. Il entraîne nos regards jusque sur le trône même de Jéhovah ; et nous apercevons debout au milieu de ce trône un Agneau, mais un agneau « comme immolé » et toutefois revêtu des attributs de la force et de la puissance (Apoc. 4, 5). Qui oserait tenter d’expliquer de telles images, si notre grand mystère d’aujourd’hui ne nous en donnait la clef ? Mais avec quelle facilité tout s’éclaircit à sa lumière ! Aux traits que nous révèle l’Apôtre nous reconnaissons notre Jésus, Verbe éternel, et en sa qualité de Verbe éternel siégeant sur un même trône avec son Père auquel il est consubstantiel. Mais en même temps il est Agneau : car il a pris notre chair, afin d’être égorgé pour nous comme une victime ; et ce caractère de victime demeure en lui pour l’éternité. Le voici donc dans toute sa majesté de Fils de Dieu, debout, et posant avec une dignité souveraine ; mais en même temps il apparaît comme immolé. Les cicatrices des blessures que lui a faites le couteau du sacrifice demeurent à jamais visibles ; c’est identiquement l’Agneau du Calvaire qui consomme éternellement dans la gloire l’immolation qu’il accomplit douloureusement sur la croix.

Telles sont les merveilles que l’œil des Anges contemple « à l’intérieur du voile (Heb. 6, 19) », et que notre œil verra aussi, lorsque nous aurons franchi le voile à notre tour. Nous ne sommes pas destinés à rester au dehors, comme le peuple juif qui voyait une fois l’an son Pontife disparaître quelques instants derrière la courtine qui fermait l’accès du Saint des Saints. Voici que l’Apôtre nous enseigne que « Jésus notre avant-coureur, Jésus Pontife à jamais, est entré pour nous dans le sanctuaire (Ibid. 20) » ; entré pour nous ! qu’est-ce à dire, sinon qu’il nous y précède, et que nous l’y suivrons ? Il est juste qu’il entre le premier ; mais c’est comme avant-coureur qu’il entre. Dès aujourd’hui même il n’est déjà plus seul à l’intérieur du voile ; la foule des élus qui montait après lui a pénétré à sa suite, et à partir de ce moment, le nombre de ceux qui seront admis va s’accroître d’heure en heure. Nous ne sommes que de pauvres pécheurs, et l’Apôtre nous dit que « nous sommes déjà sauvés en espérance » (Rom. 8, 24) ; et notre espérance, c’est de pénétrer un jour dans le Saint des Saints. Alors nous répéterons avec les Anges, avec les vingt-quatre vieillards, avec les millions d’êtres glorifiés, cette acclamation éternelle : « À l’Agneau qui fut immolé, puissance et divinité ! sagesse et force ! honneur, gloire et bénédiction, dans les siècles des siècles ! Amen (Apoc. 5, 12) ! »

1. Autres liturgies

Pour terminer la journée, nous emprunterons aujourd’hui cette antique Séquence que le pieux Notker composa au 9ème siècle, pour l’abbaye de Saint-Gall.

Séquence

DAIGNE le Christ rendre favorable cette journée aux chrétiens qui lui offrent leur amour.

O Christ ! ô Jésus, Fils de Dieu ! tu réunis en ta personne la nature divine et la nôtre.

Dieu éternel, tu as visité la terre ; homme nouveau, tu as traversé les airs dans ton vol.

Les Anges et les nuées t’environnent dans ton retour vers ton Père.

Comment s’en étonner, lorsque, dans ton berceau, l’étoile s’unissait aux Anges pour accomplir tes ordres ?

En ce jour, Seigneur, tu as inspiré aux hommes un nouveau et cher désir, l’espérance des biens célestes.

C’est la nature humaine véritable que tu as emportée au delà des limites où s’arrêtent les astres, ô Roi des rois.

Quelle joie remplit le cœur de tes Apôtres, auxquels tu accordes la faveur de te contempler dans ton retour vers les cieux !

Avec quels transports joyeux les neuf chœurs des Anges se portent à ta rencontre !

Tu portes sur tes épaules la brebis du troupeau, de ce troupeau dispersé longtemps par les loups, mais que tu as réuni dans l’unique bercail.

O Christ, bon Pasteur, daigne être son gardien toujours.

Amen.

Complétons les hommages de ce jour par ces deux éloquentes oraisons du Bréviaire mozarabe.

1. 1. Oratio

Seigneur Jésus-Christ, créateur des astres, qui avez incliné les cieux en vous humiliant jusqu’à vivre avec les mortels, et qui, dans ce même corps qui a supporté pour nous les opprobres des impies, deviez monter au-dessus des cieux et recevoir les applaudissements des Anges ; soyez-nous propice, laissez-vous apaiser, et accordez‑nous qu’étant absous de nos péchés, nous vous suivions de cœur, comme notre avant-coureur, là où vous êtes monté en glorifiant votre humanité ; afin que nous puissions un jour vous contempler dans votre Majesté comme le créateur et le Seigneur éternel, vous en qui maintenant nous confessons le vrai Dieu et attendons notre juge. Amen.

1. 2. Capitula

Seigneur Jésus-Christ, qui êtes monté sur les cieux des cieux à l’Orient après avoir triomphé de l’Occident, daignez perfectionner en vous ceux dont vous avez pris sur vous le rachat, et que vous devez enlever jusqu’aux cieux. Complétez la gloire de votre corps en attirant vos membres en ce séjour où vous, qui êtes le Chef, nous avez précédés avec tant de splendeur, et n’abandonnez pas à l’Occident de ce monde ceux que, dans votre triomphe, vous devez emporter vers l’éternel Orient.

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Le mercredi dans l’octave de l’Ascension

Abaissons sur la terre nos regards, que nous avons tenus jusqu’ici fixés au ciel pour y suivre Celui qui nous a quittés. Recherchons maintenant les effets du divin mystère de l’Ascension jusque dans notre humble et passagère demeure, où le Fils de Dieu a cessé de résider visiblement. Quel étonnant spectacle attire notre attention ici-bas ! Ce Jésus, qui monta aux cieux en ce jour, sans que la ville de Jérusalem s’en émût, sans qu’elle s’en fût même aperçue, sans que le genre humain s’ébranlât à la nouvelle du départ de son hôte divin ; ce même Jésus, en ce simple anniversaire d’aujourd’hui, dix-huit siècles après l’événement, émeut encore la terre tout entière de l’éclat de son Ascension. En nos tristes jours la foi est languissante ; quelle est cependant la région du globe où n’habitent pas les chrétiens, soit à l’état de peuple, soit à l’état d’individus ? c’en est assez pour que l’univers entier entende dire que Jésus est monté aux cieux, et que ce jour est consacré à fêter sa glorieuse Ascension.

Durant trente-trois années il vécut de notre vie sur la terre. Fils éternel de Dieu, son séjour parmi nous fut ignoré de toutes les nations sauf une seule. Cette nation le crucifia ; les Gentils ne l’eussent pas même regardé ; car « la lumière a beau luire dans les ténèbres, les ténèbres ne la comprennent pas (s. Jean 1, 5) » ; et Dieu a pu « venir dans son œuvre même, et ne pas être accueilli par les siens (Ibid. 2). » Au sein du peuple préparé pour sa visite, sa parole a été cette semence qui tombe sur un terrain pierreux et ne germe pas, dans les épines et est bientôt étouffée par elles, et qui rencontre à peine un coin de cette bonne terre où elle peut fructifier (s. Matth. 13). Si, à force de patience et de bonté, il maintient autour de lui quelques disciples, leur confiance en lui est demeurée faible, hésitante, toujours prête à s’éteindre.

Et néanmoins, depuis la prédication de ces mêmes Apôtres, le nom et la gloire de Jésus sont partout ; en toutes les langues, dans toutes les races, il est proclamé le Fils de Dieu incarné ; les peuples les plus civilisés comme les plus barbares sont venus à lui ; on fête sa naissance dans l’étable de Bethléhem, sa mort douloureuse sur la croix où il paya la rançon du monde coupable, sa résurrection par laquelle il confirma la mission divine qu’il était venu accomplir, enfin son Ascension qui le fait asseoir en ce jour Homme-Dieu, à la droite de son Père. Dans l’univers entier la grande voix de l’Église fait retentir le mystère de la glorieuse Trinité, qu’il est venu révéler au monde. Cette sainte Église qu’il a fondée enseigne à toutes les nations la vérité révélée, et dans toutes les nations elle rencontre des âmes dociles qui répètent son symbole.

Comment s’est accomplie cette merveille ? comment a-t-elle persévéré et persévère-t-elle depuis dix-huit siècles ? Jésus, qui s’élève au ciel en ce jour, nous l’explique d’un seul mot : « Je m’en vais, dit-il, et il vous est avantageux que je m’en aille. » Qu’est-ce à dire, sinon que, dans notre état actuel, il y a pour nous quelque chose de plus avantageux que sa présence sensible ? Cette vie n’est donc pas le moment de le voir et de le contempler, même dans sa nature humaine. Pour le connaître, pour le goûter, même dans cette humaine nature, un autre élément nous est nécessaire : c’est la foi. Or, la foi aux mystères du Verbe incarné ne commence à régner sur la terre qu’à partir du moment où il cesse d’être visible ici-bas.

Qui pourrait dire la force triomphante de la foi ? Saint Jean l’appelle d’un nom glorieux. « La foi, dit-il, c’est la victoire qui abat le monde sous nos pieds (s. Jean 5, 4). » C’est elle qui a abattu aux pieds de notre divin Chef absent de ce monde, la puissance, l’orgueil et les superstitions de la société antique ; et l’hommage en est monté jusqu’au trône où prend place aujourd’hui Jésus, Fils de Dieu et fils de Marie.

Saint Léon le Grand, le sublime interprète du mystère de l’Incarnation, a pénétré cette doctrine de son coup d’œil toujours si sûr, et il l’a rendue avec l’éloquence qui lui est familière. « Après avoir accompli la prédication de l’Évangile et les mystères de la nouvelle Alliance, nous dit-il, Jésus-Christ notre Seigneur s’élevant au ciel sous les yeux de ses disciples, a mis un terme à sa présence corporelle ici-bas, et il doit demeurer à la droite de son Père jusqu’à ce que soient accomplis les temps divinement destinés à la multiplication des enfants de l’Église ; après quoi il reviendra pour être le Juge des vivants et des morts, dans la même chair avec laquelle il est monté. Ainsi donc, tout ce qui avait été visible ici-bas en notre Rédempteur a passé dans l’ordre des Mystères ; et afin de rendre la foi plus excellente et plus ferme, la vue a été remplacée par un enseignement dont l’autorité, entourée d’un rayonnement céleste, entraîne les cœurs des croyants.

« C’est par la vertu de cette foi dont l’Ascension du Seigneur a accru l’énergie, et que le don de l’Esprit-Saint est venu fortifier, que ni les chaînes, ni les cachots, ni l’exil, ni la faim, ni les bûchers, ni la dent des bêtes féroces, ni les supplices inventés par la cruauté des persécuteurs, n’ont pu effrayer les chrétiens. C’est pour leur fidélité à cette foi que, dans le monde entier, non seulement des hommes, mais même des femmes, non seulement des enfants et des adolescents, mais des jeunes filles délicates, ont combattu jusqu’à l’effusion de leur sang. C’est cette foi qui a chassé les démons, fait disparaître les maladies, ressuscité les morts. De là, nous avons vu les bienheureux Apôtres eux-mêmes qui, après avoir été confirmés par tant de miracles, instruits par tant de discours du Seigneur, s’étaient laissé effrayer par les indignités de sa Passion, et n’acceptèrent la vérité de sa résurrection qu’après avoir hésité ; nous les avons vus changés aussitôt après son Ascension, à tel point que les choses qui jusqu’alors ne leur inspiraient que de la terreur, devinrent tout à coup pour eux une source d’allégresse. Toute la force du regard de leur âme s’était dirigée sur la divinité de celui qui est assis à la droite du Père ; la vue de son corps ne retardait plus la vigueur de leur œil, dès lors qu’ils pénétraient le Mystère, et arrivaient à comprendre qu’en descendant des cieux il ne s’était pas séparé de son Père, pas plus qu’en y remontant il ne s’était isolé de ceux qui avaient été ses disciples.

« Le moment donc où le Fils de l’homme, qui est aussi le Fils de Dieu, s’est manifesté d’une façon plus excellente et plus auguste, est celui où il s’est retiré dans la gloire et la majesté de son Père ; car c’est alors que, par un procédé ineffable, il s’est rendu plus présent par sa divinité, à mesure que son humanité s’éloignait de nous davantage. C’est alors que la foi plus éclairée que l’œil terrestre s’est approchée d’un pas plus ferme de celui qui est le Fils égal au Père, qu’elle n’a plus eu besoin de palper dans le Christ cette nature humaine par laquelle il lui est inférieur. La substance de ce corps glorifié est demeurée la même ; mais la foi des croyants avait désormais son rendez-vous là où non plus une main de chair, mais une intelligence spirituelle est admise à toucher le Fils égal au Père. De là vient que le Seigneur ressuscité, lorsque Marie‑Madeleine, qui représentait l’Église, s’élançait pour saisir ses pieds, l’arrêta par ces paroles : « Ne me touche pas ; car je ne suis pas monté encore vers mon Père » ; comme s’il eût dit : « Je ne veux plus que tu arrives à moi par une voie sensible, ni que tu me reconnaisses au contact humain ; je t’ai réservée à une plus sublime expérience ; j’ai préparé pour toi un sort plus digne d’envie. Lorsque je serai monté vers mon Père, c’est alors que tu me saisiras, mais d’une manière plus parfaite et plus vraie, parce que les sens étant dépassés, la foi te révélera ce que tes yeux ne verront pas encore (De Ascensione Domini, Sermo 2). »

Il est donc inauguré par le départ de notre Emmanuel, ce règne de la foi qui doit nous préparer à l’éternelle vue du souverain bien ; et cette heureuse foi, qui est notre élément, nous donne en même temps toute la lumière compatible avec notre faible condition présente pour saisir et adorer le Verbe consubstantiel au Père, et pour avoir l’intelligence des Mystères que ce Verbe incarné a opérés ici-bas dans son humanité. Un grand nombre de siècles nous séparent du moment où il se rendit visible sur la terre, et nous le connaissons mieux que ne le connurent et ne le goûtèrent ses propres disciples avant son Ascension sur le mont des Oliviers. Il nous était donc véritablement avantageux qu’il s’éloignât ; sa présence eût gêné l’essor de notre foi, et notre foi seule pouvait remplir l’intervalle qui le sépare de nous, jusqu’à ce que nous ayons pénétré « à l’intérieur du voile ».

Combien est profond l’aveuglement de ces hommes qui ne sentent pas la puissance surhumaine de cet élément de la foi, par lequel le monde a été non seulement vaincu, mais transformé ! Ils prétendent avoir découvert la fabrication des Évangiles, et ils ne voient pas cet Évangile vivant qui résulte de dix-huit siècles de foi unanime, qui ressort de la confession généreuse de tant de millions de martyrs, de la sainteté de tant de justes, de la conversion successive de tant de nations, à commencer par les plus civilisées et à finir par les plus barbares. Certes, celui-là qui, après avoir visité un coin de cette terre durant quelques années, n’a eu besoin que de disparaître pour attirer à lui la foi des plus grands génies comme des cœurs les plus simples et les plus droits, est bien ce qu’il nous a dit être : le Fils éternel de Dieu. Gloire et action de grâces soient donc à vous, Seigneur, qui, pour nous consoler de votre départ, nous avez donné la foi par laquelle l’œil de notre âme s’épure, l’espérance de notre cœur s’enflamme, et les divines réalités que nous possédons se font sentir à nous dans toute leur puissance ! Conservez en nous ce don précieux de votre bonté toute gratuite, accroissez-le sans cesse, faites qu’il s’épanouisse dans toute sa maturité, au moment solennel qui doit précéder celui où vous vous révélerez à nous face à face.

1. Autres liturgies

Nous célébrerons aujourd’hui le mystère de l’Ascension en empruntant la voix d’une de nos Églises les plus septentrionales, tombée, hélas ! comme toutes ses sœurs de la Suède, sous le joug du luthéranisme. C’est une Séquence tirée du dernier missel d’Abô, dans la Finlande. La composition de cette pièce se rapporte au 14ème ou au 15ème siècle.

Séquence

Nations, applaudissez, menez des chœurs de fête : le Christ triomphe, il remonte victorieux, traînant après lui les dépouilles qu’il a conquises ; il monte au son joyeux de la trompette.

Oh ! quelle gloire entoure aujourd’hui le Fils du souverain Seigneur ! Comme il s’élève, le fruit de la terre, au-dessus de tous les trônes du ciel.

De même que Moïse étant entré dans le Tabernacle, le peuple est entraîné à contempler un spectacle si étonnant ; ainsi les hommes de Galilée ne peuvent détacher leurs regards de la nuée qui leur a soustrait Jésus.

Élie s’élève au ciel, laissant à Élisée son double esprit et son manteau ; le Christ, montant à son tour, fait part à ses serviteurs du trésor de ses grâces.

Le véritable Jacob a passé le Jourdain, et à travers la souffrance, se servant de la croix pour bâton, aujourd’hui il revient escorté de deux bataillons, les Anges et les âmes rachetées, et il porte avec lui le trésor qu’il a conquis

C’est le vaillant qui, vainqueur des portes de la mort, entre avec gloire ; c’est le Seigneur des armées, dont un signe, un regard, fait trembler le triple univers.

Le Père invite son Fils à s’asseoir sur le trône jusqu’à ce qu’il ait réduit, de gré ou de force, ses ennemis à lui servir de marchepied. Le voilà siégeant au plus haut des cieux, en possession d’honneurs infinis ; mais à la fin il doit revenir, pour juger les bons et les méchants sur leurs actions même les plus secrètes.

Dieu vengeur, venez avec clémence, en ce jour où nous serons présentés en face de votre trône ; en cette vie, faites-nous goûter dès le matin votre miséricorde ; et transportez-nous bientôt dans la vie éternelle, pour y prendre part à la gloire future.

Amen.

Nous terminerons, comme les jours précédents, par une des belles prières du Bréviaire mozarabe dans le cours de l’Octave.

1. 1. Capitula

Seigneur Jésus-Christ, qui avez élevé avec tant de gloire votre trône dans votre cité de Jérusalem qui est l’Église ; vous qui en avez fait si glorieusement la conquête et qui de son sein vous élevez dans un si beau triomphe jusqu’au Père, et nous manifestez les grandeurs de votre Ascension dans la nature humaine que vous avez revêtue, daignez agréer nos vœux et accepter nos œuvres, afin que nous puissions posséder le royaume avec vous dans la gloire éternelle. Amen.

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Le jeudi dans l’octave de l’Ascension

Nous avons vu comment l’Ascension de notre Emmanuel lui a assuré ici-bas un premier triomphe par la foi, qui lui donne l’empire sur les intelligences. Une seconde victoire ressort du même mystère : c’est la victoire de l’amour qui fait régner Jésus sur les cœurs. Depuis dix-huit siècles, en qui les hommes ont-ils cru fermement, universellement, si ce n’est en lui ? Quel autre point de ralliement ont eu les intelligences, si ce n’est dans les dogmes de la foi ? Quelles ténèbres ce divin flambeau n’a-t-il pas éclairées ? Quelles clartés n’a-t-il pas projetées sur les peuples qui ont accueilli sa lumière ? En quelles ombres n’a-t-il pas laissé ceux qui, après l’avoir accueilli, ont fermé plus tard leurs yeux à ses rayons ?

De même on peut bien le dire, depuis l’Ascension de notre Rédempteur nul n’a été aimé des hommes de tous les lieux et de toutes les races comme il l’a été, comme il l’est encore, comme il le sera jusqu’à la fin. Or, il fallait qu’il se retirât pour être ainsi aimé, comme il le fallait pour que nous crussions en lui. « Il vous est avantageux que je m’en aille ; » ces mêmes paroles nous serviront encore aujourd’hui à mieux pénétrer le mystère. Avant l’Ascension, les disciples étaient aussi chancelants dans leur amour que dans leur foi ; Jésus ne pouvait compter sur eux ; mais à peine a-t-il disparu à leurs regards, qu’un élan inconnu s’empare de leurs cœurs. Au lieu de plaindre leur abandon, ils rentrent pleins de joie dans Jérusalem. Heureux du triomphe de leur Maître, oublieux d’eux-mêmes, ils s’empressent de lui obéir en se rendant au Cénacle, où la Vertu d’en haut doit venir les visiter. Étudiez ces hommes dans les années qui vont suivre, parcourez leur carrière jusqu’à la mort ; comptez, si vous pouvez, les actes de leur dévouement dans l’immense labeur de la prédication de l’Évangile, et dites si un autre mobile que l’amour de leur Maître les a soutenus et rendus capables de tout ce qu’ils ont fait. Avec quel empressement ils ont bu son calice (s. Matth. 20, 23) ! Avec quel transport ils ont salué sa croix, lorsqu’ils l’ont vue dressée pour eux-mêmes !

Mais ne nous arrêtons pas à ces premiers témoins ; ils avaient vu le Christ, ils l’avaient entendu, ils l’avaient touché de leurs mains (1 s. Jean 1, 1). Tournons nos regards sur les générations qui ne l’ont connu que par la foi, et voyons si cet amour qui triomphe dans les Apôtres, a fait défaut chez les chrétiens un seul jour dans le cours de dix-huit siècles. C’est d’abord la lutte du martyre qui n’a jamais totalement cessé depuis la promulgation de l’Évangile, et qui occupe trois cents ans pour le début. Par quel motif tant de millions de héros et d’héroïnes ont-ils couru au-devant des tortures les plus affreuses, bravé en souriant la flamme des bûchers, la dent des bêtes féroces, si ce n’est pour prouver au Christ leur amour ? Rappelons-nous ces terribles épreuves qu’ont acceptées avec tant d’empressement non seulement des hommes aguerris à la souffrance, mais des femmes délicates, de jeunes vierges et jusqu’à des enfants. Remettons-nous en mémoire tant de sublimes paroles, noble élan du cœur qui aspire à rendre au Christ mort pour mort, et n’oublions pas que les martyrs de nos jours, en Chine, au Tongking, dans la Cochinchine, dans la Corée, ont reproduit textuellement, sans s’en douter, en présence de leurs juges et de leurs bourreaux, le langage que tenaient leurs prédécesseurs devant les proconsuls du 3ème et du 4ème siècle.

Oui, certes, il est aimé comme nul ne le sera jamais, ni ne le pourrait être, notre divin Roi qui s’est enfui aux cieux ; car depuis son départ, on ne saurait compter les millions d’âmes qui, pour s’unir à lui uniquement, ont foulé aux pieds les séductions de l’amour terrestre, et n’ont voulu connaître d’autre amour que le sien. Tous les siècles, même le nôtre dans sa triste défaillance, les ont vus, et Dieu seul en connaît le nombre.

Il a été aimé sur cette terre, notre Emmanuel, et il le sera jusqu’au dernier jour du monde, ainsi qu’en fait foi, dans toute la suite des temps, le généreux abandon des biens terrestres, dans le but de conquérir la ressemblance avec l’enfant de Bethléhem ; abandon pratiqué si souvent par les personnes les plus opulentes du siècle ! Que serait-ce s’il nous fallait signaler tant de sacrifices de la volonté propre obtenus de l’orgueil humain, afin de réaliser dans l’humanité le mystère de l’obéissance de l’Homme-Dieu sur la terre, et les innombrables traits d’héroïsme offerts par la pénitence chrétienne, qui continue et complète ici-bas avec tant de générosité les satisfactions que l’amour du Rédempteur pour les hommes lui fit accepter dans sa douloureuse Passion ?

Mais cette inextinguible ardeur pour Jésus envolé au ciel, ne s’est pas trouvée satisfaite encore de tant de dévouements. Jésus avait dit : « Tout ce que vous ferez en faveur du moindre de vos frères, c’est à moi que vous l’aurez fait ; » l’amour pour le Christ s’est emparé de cette parole, et depuis le commencement jusqu’aujourd’hui, il s’est livré à un autre genre de recherche pour atteindre, à travers le pauvre, jusqu’à Jésus qui réside en lui. Et comme la première de toutes les misères de l’homme est l’ignorance des vérités divines, sans lesquelles il ne peut être sauvé, chaque époque a fourni une succession d’apôtres qui, renonçant aux liens les plus doux de la patrie et de la famille, s’élancent au secours des peuples assis dans l’ombre de la mort. Qui pourrait dire les fatigues qu’ils assument dans un tel labeur, les tourments qu’ils bravent, afin que le nom de Jésus soit annoncé, qu’il soit aimé d’un sauvage, glorifié par un Chinois ou par un Indou ?

S’agit-il de consoler les douleurs du Christ ou de panser ses plaies dans ses frères les plus disgraciés ? n’allez pas croire que l’amour qui réside dans les fidèles de son Église fasse jamais défaut. Comptez plutôt les membres de ces associations charitables qui se sont vouées au soulagement des pauvres et des malades, depuis qu’il a été possible aux chrétiens de développer au grand jour leurs plans pour l’exercice de la charité. Voyez le sexe le plus faible, décimé chaque année par les plus nobles vocations, payer avec un empressement héroïque son tribut au chevet des infirmes et des mourants. Le monde lui-même s’en émeut, les économistes s’étonnent d’être obligés de compter avec un élément indispensable aux sociétés, et qui échappe à toutes leurs spéculations. Heureux s’ils en venaient jusqu’à reconnaître celui dont l’amour seul opère toutes ces merveilles !

Mais ce que l’œil de l’homme peut atteindre n’est rien : il ne saisit que ce qui paraît à l’extérieur. Nul ne saurait donc apprécier à quel point Jésus a été aimé et l’est encore sur la terre. Qu’on se retrace les millions de chrétiens qui ont passé ici-bas depuis l’origine de l’Église. Parmi eux, sans doute, il en est beaucoup qui ont eu le malheur de manquer leur fin ; mais quelle multitude innombrable a aimé le Seigneur Christ de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces ! Les uns l’ont aimé constamment, d’autres ont eu besoin d’être rappelés par sa miséricorde, mais ils se sont endormis dans son baiser. Comptez, si vous pouvez, les actes vertueux, les sacrifices sublimes, en dix-huit siècles, au sein de cet immense peuple chrétien que nous verrons se dérouler tout entier au dernier jour du monde, dans la vallée de Josaphat ! La mémoire de Dieu peut seule en embrasser le souvenir. Or, tout cet ensemble d’œuvres, de sentiments, depuis l’élan séraphique de l’âme déjà divinisée, jusqu’au verre d’eau donné au nom du Rédempteur, qu’est-ce autre chose qu’un incessant concert d’amour qui monte nuit et jour vers le Christ, vers ce divin absent que la terre ne peut oublier ? Où est-il l’homme d’entre nous, si chère que soit sa mémoire, pour lequel on se dévouera encore, pour lequel on mourra encore, pour l’amour duquel on se renoncera soi-même, un siècle, dix siècles, vingt siècles après sa mort ? où trouvera-t-on cet homme mort dont le nom fera battre le cœur à tant de millions d’hommes de toute génération, de toute race, de tout siècle, si ce n’est Jésus, qui est mort, qui est ressuscité, qui est monté aux cieux ?

Mais, nous le reconnaissons humblement, ô notre Emmanuel, il était nécessaire que vous disparussiez du milieu de nous, afin que la foi, prenant son essor, allât vous chercher jusqu’aux cieux, désormais votre séjour, et que nos cœurs, ainsi éclairés, fussent rendus capables de vous aimer. Jouissez de votre Ascension, ô divin Chef des Anges et des hommes ! dans notre exil, nous goûterons les fruits de ce sublime mystère, jusqu’à ce qu’il s’opère en nous. Éclairez les pauvres aveugles que l’orgueil empêche de vous reconnaître à des traits si frappants. Ils vous discutent, ils vous jugent, sans s’être rendu compte de ce témoignage de la foi et de l’amour de tant de générations. L’hommage que vous offre l’humanité représentée par les premières nations de la terre, par les cœurs les plus vertueux, par tant d’hommes de génie, est pour eux comme non avenu. Que sont-ils pour s’opposer à un tel concert ? Sauvez-les, Seigneur, de leur vain et périlleux orgueil, et ils reviendront, et avec nous ils diront : « Il était véritablement avantageux pour ce monde qu’il perdit votre présence sensible, ô Emmanuel ! car si votre grandeur, votre puissance et votre divinité ont paru et ont été reconnues, c’est depuis que vous avez cessé d’être visible parmi nous. Gloire soit donc au mystère de votre Ascension, par lequel en montant aux cieux, comme dit le Psalmiste, vous recevez les plus hauts dons pour les répandre en largesses sur les hommes (Psalm. 67, 9). »

1. Autres liturgies

L’Église grecque nous fournira aujourd’hui la matière de notre hommage liturgique au Rédempteur triomphant ; c’est une Hymne du jour de la fête, à l’Office du soir.

1. 1. En l’Assomption du Seigneur, à l’office du soir

Le Seigneur a été enlevé dans les cieux, d’où il doit envoyer au monde le Paraclet. Les cieux lui ont préparé un trône, et les nuées ont secondé son Ascension. Les Anges sont dans l’étonnement, voyant un homme établi au-dessus d’eux. Le Père reçoit à son arrivée celui qui lui est coéternel dans son sein. L’Esprit-Saint donne un commandement à tous ses Anges : « Princes, élevez vos portes. Nations, battez des mains ; car le Christ est monté où il était auparavant. »

À ton Ascension, ô Christ, les Chérubins furent dans l’étonnement, te voyant monter sur les nuées et aller t’asseoir au-dessus d’eux. Pour nous, nous te glorifions ; car ta miséricorde est remplie de douceur : Gloire à toi !

O Christ, splendeur de la gloire du Père, nous contemplons ton Ascension jusqu’aux sommets des montagnes saintes, nous célébrons l’éclatante beauté de ton visage, nous adorons tes souffrances, nous honorons ta résurrection, nous glorifions ton Ascension sublime : Aie pitié de nous !

Quand les Apôtres te virent, Seigneur, t’élever sur les nuées, saisis de tristesse, ils s’adressèrent à toi, dans les gémissements et les larmes, ô Christ, auteur de la vie ! ils se lamentaient en disant : « Seigneur miséricordieux, ne laisse pas orphelins les serviteurs que tu as aimés dans ta bonté ; mais envoie-nous, ainsi que tu l’as promis, ton Très Saint Esprit pour illuminer nos âmes. »

Après avoir accompli le mystère de la dispensation, Seigneur, tu pris avec toi tes disciples, et tu les conduisis sur la montagne des Oliviers, et bientôt tu pénétras le firmament du ciel. O toi qui t’es fait pauvre pour moi et avec moi, et qui es monté dans ce séjour que tu n’avais pas quitté, envoie ton Très Saint Esprit pour illuminer nos âmes.

Conversant avec les hommes qui sont sur la terre, ô très doux Jésus, tu ne t’étais pas séparé du sein paternel ; aujourd’hui tu t’élèves glorieux du sommet de la montagne des Oliviers, et dans ta miséricorde, relevant notre nature tombée, tu l’as fait asseoir sur le trône même du Père. Les bataillons célestes des Esprits incorporels ont contemplé avec stupeur le prodige. Saisis d’une crainte respectueuse, ils ont célébré ton amour pour les hommes. Nous nous joignons à eux, nous habitants de la terre ; nous glorifions ta descente vers nous et ton départ d’avec nous, et nous t’adressons cette supplication : « O toi qui, au moment de ton Ascension, as rempli d’une allégresse infinie le cœur de tes disciples et celui de ta mère qui a enfanté un Dieu, daigne, par leurs prières et par ta grande miséricorde, nous donner part à la joie de tes élus. »

Enfin nous recueillerons, pour terminer cette glorieuse Octave, la huitième de ces belles prières que le Bréviaire mozarabe nous a fournies pour chaque jour.

1. 2. Oratio

O Christ, ô Jésus, notre Dieu terrible et notre roi, vous qui à votre naissance reçûtes les hommages des Anges et des bergers ; vous qui, après avoir vaincu l’auteur de la mort, avez vu toutes les nations applaudir de la main et du cœur ; vous qui, emportant au ciel les trophées de votre victoire, y avez été suivi par la foi de vos Apôtres : accordez-nous de célébrer les mystères de notre rédemption et de votre Ascension dans les transports d’une foi semblable, et d’offrir au Dieu d’Abraham nos hommages fidèles dans la compagnie de ceux qui ont été établis les Princes de votre peuple. Amen.

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Le vendredi après l’octave de l’Ascension

L’Octave est achevée ; le mystère de la glorieuse Ascension est accompli ; c’en est fait, Jésus ne se montrera plus à nos regards, jusqu’à ce qu’il vienne juger les vivants et les morts. La foi seule nous le révèle désormais, et nous ne pouvons plus le saisir que par l’amour : telle est la condition de notre épreuve, jusqu’à ce que, pour récompense de cette foi et de cet amour, nous soyons admis à l’intérieur du voile.

Ne murmurons pas cependant. Espérons plutôt de cette espérance qui ne trompe pas, comme dit l’Apôtre (Rom. 5, 5). Et comment ne serions‑nous pas tout entiers à cette espérance fortunée, lorsque nous nous souvenons que Jésus nous a promis d’être avec nous jusqu’à la consommation des siècles (s. Matth. 28, 20) ? Il ne se rendra pas visible, mais il sera là toujours. Pourrait-il abandonner l’Église son épouse ? et ne sommes-nous pas les membres de cette épouse bien-aimée ?

Mais Jésus a fait plus encore pour nous. S’il se retire, c’est en nous disant avec une tendresse infinie : « Je ne vous laisserai pas orphelins (s. Jean 14, 18). » Quand il nous disait : « Il vous est avantageux que je m’en aille, » il ajoutait : « Si je ne m’en allais pas, le Consolateur ne viendrait pas vers vous (Ibid. 16, 7). » Ce consolateur ineffable est l’Esprit-Saint, l’Esprit du Père et du Fils qui va descendre incessamment sur nous, et qui doit demeurer avec nous, visible dans ses œuvres, jusqu’à ce que Jésus reparaisse pour enlever ses élus d’un monde qui aura mérité d’être abandonné aux flammes. Mais l’Esprit ne doit pas descendre qu’il ne soit envoyé, et, comme nous l’apprend l’Évangéliste, « il ne doit pas être envoyé que Jésus n’ait été glorifié (Ibid. 7, 39). » Il vient continuer l’œuvre ; mais cette œuvre devait d’abord être conduite par le Fils de Dieu jusqu’au terme assigné dans les décrets éternels.

Après ses labeurs, Jésus est entré dans son repos, emportant avec lui notre humanité élevée en lui aux honneurs divins. L’Esprit-Saint ne revêtira pas cette nature ; mais il vient nous consoler de l’absence de Jésus, il vient opérer ce qui reste à accomplir dans l’œuvre de notre sanctification ; et c’est lui déjà que nous avons vu à l’œuvre dans les deux jours précédents, lorsque nous avons contemplé les prodiges de la foi et de l’amour, depuis le départ de celui qui est l’objet de l’une et de l’autre. C’est l’Esprit-Saint qui produit la foi dans les âmes, de même que c’est lui « qui répand la charité dans les cœurs (Rom. 5, 5). »

Nous voici donc au moment de voir s’ouvrir une nouvelle série des merveilles de l’amour de Dieu envers sa créature. Encore quelques heures, et le règne de l’Esprit-Saint aura commencé ; mais en ce jour, le dernier qui nous reste, puisque dès demain, à l’heure du soir, s’ouvrira déjà la solennité de la Pentecôte, laissons-nous aller au légitime besoin de vénérer encore les traces augustes de notre divin Rédempteur sur cette terre. La sainte Liturgie nous l’avait rendu présent jour par jour, depuis ces touchantes semaines de l’Avent où nous entourions la divine Mère, attendant avec respect l’heureux moment où elle nous donnerait son fruit à jamais béni ; et maintenant, pour le retrouver, il nous faut lever les regards vers le ciel, sortir de ce monde où il ne se laisse plus voir. Heureux souvenirs de l’intime commerce que nous eûmes si longtemps avec l’Emmanuel, alors qu’il nous admettait à le suivre dans toutes ses voies, nous ne pouvons vous mettre en oubli. Bien plus, nous comptons sur l’Esprit divin pour vous graver plus profondément encore dans nos âmes. Jésus n’a-t-il pas annoncé que cet ineffable Consolateur étant venu en nous, il nous ferait ressouvenir de tout ce que nous avons entendu, goûté et expérimenté dans la société de celui qui, étant Dieu, a daigné vivre avec nous de notre vie, pour nous préparer à vivre nous‑mêmes éternellement de la sienne (s. Jean 14, 26) ?

Au reste, s’il nous est cher de suivre ainsi les vestiges de notre Sauveur sur la terre, il nous est bien permis de nous rappeler aussi qu’il ne l’a pas voulu quitter sans y laisser une marque sensible de son amour pour cet humble séjour où il fut conçu au sein de la Vierge, où il naquit, où il daigna passer par toutes les phases de la vie de l’homme, où il mourut sur la croix, où il ressuscita glorieux, et d’où il s’élança enfin pour monter à la droite de son Père. N’a-t-il pas laissé sur la roche du mont des Oliviers le double vestige de ses derniers pas ? tant il se détachait avec peine de cette humble demeure où son amour pour nous l’avait retenu durant trente-trois années ! Ce fait est fondé sur le témoignage de saint Augustin, de saint Paulin, de saint Optat, de Sulpice Sévère, qui nous attestent le prodige que les siècles suivants ont constaté après eux.

En vain, comme le remarquent ces anciens, l’armée de Titus vint s’établir en ce lieu, d’où elle dominait la ville déicide sur laquelle elle allait fondre ; ni les pas du soldat romain, ni les roues des chariots de guerre, ni les pieds des chevaux, ne purent altérer ces traces du dernier adieu que Jésus laissa à sa sainte Mère, à ses disciples, à nous tous, du lieu même où il doit reparaître au dernier jour. C’était donc sur ce même sol que, quarante ans après, les enseignes romaines apparaissaient tout d’abord, à cette heure si terrible pour l’ingrate Jérusalem. Rappelons‑nous ici les deux Anges qui vinrent annoncer le dernier avènement du Fils de Dieu, au moment même où la nuée le dérobait à tous les regards terrestres, et le rapprochement que le Seigneur avait fait lui-même de la ruine de Jérusalem et de la dernière catastrophe du monde. Ces derniers vestiges des pas de Jésus sont donc à la fois un adieu plein de tendresse et la menace d’un retour plein d’effroi. Au bas de la montagne s’étend la Vallée de Josaphat, la Vallée du Jugement ; et ce n’est pas en vain que le Prophète a dit : « Ses pieds poseront en ce jour sur la montagne des Oliviers qui est en face de Jérusalem, à l’Orient (Zach.14, 4). »

Acceptons humblement cette impression de crainte, par laquelle le Seigneur visite notre âme en ce moment, afin de l’établir plus solidement dans l’amour, et baisons avec émotion ces derniers vestiges des pieds sacrés de notre Emmanuel. La pieuse impératrice sainte Hélène, dont la noble mission ici-bas fut de rechercher et d’honorer les traces du passage du Fils de Dieu sur la terre, n’eut garde d’oublier celles que gardait encore le mont des Oliviers. Par ses ordres un somptueux édifice, construit en rotonde, s’éleva pour couvrir ce lieu auguste ; mais lorsque les ouvriers voulurent revêtir le sol de marbres précieux, et qu’ils arrivèrent à l’endroit où étaient imprimés les pas du Christ, une force invincible les arrêta. La pierre éclatait et jaillissait à leur visage, en sorte qu’ils durent laisser apparentes les traces surnaturellement empreintes sur la roche.

Tels sont les faits merveilleux constatés par une longue série d’auteurs pieux et graves qui remonte jusqu’au siècle même où ils s’opérèrent ; mais le Sauveur ne voulut pas se borner à maintenir accessibles aux regards des hommes ces derniers vestiges qui semblent nous dire qu’il n’est pas parti depuis longtemps et qu’il ne doit pas tarder à revenir ; il daigna confirmer l’espérance que nous avons de le suivre un jour, en opérant un nouveau prodige. Quand il fallut fermer la voûte de l’élégant sanctuaire qui devait abriter le monument suprême du passage du Fils de Dieu sur la terre, un nouvel obstacle se déclara. Les pierres ne pouvaient tenir et tombaient à mesure qu’on les plaçait. On dut renoncer à terminer l’édifice dans sa partie supérieure, qui resta ouverte, comme pour apprendre aux hommes que la voie inaugurée par l’Emmanuel sur le sommet du mont des Oliviers leur est toujours accessible, et qu’ils doivent sans cesse aspirer à rejoindre leur divin chef qui les attend dans les cieux.

Saint Bernardin de Sienne rapporte, dans son premier Sermon pour la fête de l’Ascension, une émouvante histoire qui nous servira d’utile entretien dans cette journée où nous faisons nos derniers adieux à la présence visible de notre Rédempteur. Il raconte qu’un pieux chevalier entreprit le voyage d’outre-mer, désirant visiter les lieux témoins des mystères du salut. Dans son dévot pèlerinage, il voulut débuter par Nazareth, et sur le lieu même où le Verbe se fit chair, il rendit ses hommages à l’amour infini qui l’avait attiré du ciel en terre, afin de nous retirer de la perdition. Bethléhem vit ensuite notre pèlerin arriver dans ses murs, cherchant le lieu de la bienheureuse naissance qui nous donna un Sauveur. Ses larmes coulèrent abondantes à l’endroit où Marie avait adoré son nouveau-né, et comme parle saint François de Sales qui a voulu aussi raconter cette délicieuse histoire, « il lécha la poussière sur laquelle la première enfance du divin poupon avait été reçue (Traité de l’Amour de Dieu, Livre 7, chap. 12). »

De Bethléhem, le noble voyageur, qui ne craignait pas de parcourir en tous sens la Palestine, se rendit sur les bords du Jourdain, et s’arrêta à Bethabara, au lieu appelé Béthanie, où le Précurseur avait baptisé le Rédempteur. Afin d’honorer plus complètement le mystère, il voulut à son tour entrer dans le lit du fleuve, et se plongea avec délices dans ces eaux qui lui rappelaient celles que Jésus avait daigné sanctifier par le contact de ses membres sacrés. De là, suivant toujours la trace du Fils de Dieu, il s’enfonça dans le désert, voulant avoir sous les yeux le théâtre de la pénitence, des combats et de la victoire de notre Maître. Sa marche se dirigea ensuite vers le Thabor, sur les sommets duquel il honora le mystère de la Transfiguration de Jésus, lorsqu’il laissa briller aux regards de trois de ses disciples quelques rayons de sa gloire.

Enfin notre pieux chevalier entra dans Jérusalem. Le saint Cénacle le vit recueillant avec le plus tendre amour, dans un si auguste asile, les souvenirs du lavement des pieds aux disciples, et de l’institution du grand et sublime mystère de l’Eucharistie. Soutenu par le désir de ne pas laisser une station sans y avoir versé ses larmes avec ses prières, il passa le torrent de Cédron, et se rendit au jardin de Gethsémani, où la pensée de son Sauveur couvert d’une sueur de sang fondit son cœur dans une ineffable sympathie pour la victime de nos péchés. Bientôt il se représenta ce même Sauveur chargé de chaînes et entraîné dans Jérusalem. « Il s’achemine alors, nous dit le saint évêque de Genève, à qui il convient de rendre la parole sur un tel sujet ; il s’achemine, suivant partout les traces de son bien-aimé, et le voit en imagination traîné çà et là chez Anne, chez Caïphe, chez Pilate, chez Hérode, fouetté, bafoué, craché, couronné d’épines, présenté au peuple, condamné à mort, chargé de sa croix, laquelle il porte, et la portant fait la pitoyable rencontre de sa mère toute détrempée de douleur, et des dames de Hiérusalem pleurantes sur lui. Si monte enfin ce dévost pèlerin sur le mont Calvaire, où il voit en esprit la croix estendue sur la terre, et Nostre Seigneur que l’on renverse et que l’on cloue pieds et mains sur icelle cruellement. Il contemple de suite comme on lève la croix et le crucifié en l’air, et le sang qui ruisselle de tous les endroits de son divin corps. Il regarde la pauvre sacrée Vierge toute transpercée du glaive de douleur ; puis il tourne les yeux sur le Sauveur crucifié, duquel il escoute les sept paroles avec un amour non pareil ; et enfin le voit mourant, puis mort, puis recevant le coup de lance, et monstrant par l’ouverture de la playe son Cœur divin ; puis osté de la croix et porté au sépulcre où il va le suivant, jettant une mer de larmes sur les lieux détrempez du sang de son Rédempteur ; si qu’il entre dans le sépulcre, et ensevelit son cœur auprès du corps de son Maistre.

Puis, ressuscitant avec luy, il va en Emmaüs, et voit tout ce qui se passe entre le Seigneur et les deux disciples ; et enfin revenant sur le mont Olivet où se fit le mystère de l’Ascension, et là voyant les dernières marques et vestiges des pieds du divin Sauveur, prosterné sur icelles, et les baisant mille et mille fois avec des soupirs d’un amour infiny, il commença à retirera à soy toutes les forces de ses affections, comme un archer retire la corde de son arc quand il veut descocher sa flèche ; puis se relevant, les yeux et les mains tendus au ciel : O Jésus, dit-il, mon doux Jésus, je ne sçay plus où vous chercher et suivre en terre. Hé ! Jésus, Jésus mon amour, accordez donc à ce cœur qu’il vous suive et s’en aille après vous là-haut ; et avec ces ardentes paroles il lança quant et quant son âme au ciel, comme une sacrée sagette, que comme divin archer il tira au blanc de son très heureux object (Traité de l’Amour de Dieu, Livre 7, chap. 12). »

Saint Bernardin de Sienne raconte que les compagnons et les serviteurs du pieux chevalier, le voyant ainsi succomber sous l’effort de son amour, coururent chercher un médecin, dans la pensée qu’il serait possible encore de le rappeler à la vie. Mais cette bienheureuse âme s’était envolée à la suite du Rédempteur, nous laissant un monument immortel de l’amour qu’a pu faire naître au cœur d’un homme la seule contemplation des divins mystères que nous avons suivis à loisir, sous la conduite de l’Église, dans la succession des scènes de la sainte Liturgie. Puissions-nous posséder maintenant en nous le Christ que nous avons été si à même de connaître ! et daigne l’Esprit-Saint, dans sa visite si prochaine, conserver dans nos âmes les traits de ce divin chef, avec lequel il vient nous relier plus étroitement encore !

Afin de célébrer plus dignement le grand mystère qui s’est clos hier et celui non moins sublime qui s’ouvre demain, nous placerons aux confins des deux l’un des plus magnifiques cantiques de l’ancienne Alliance, celui où David a prophétisé à la fois de l’Ascension et de la Pentecôte. Interprété par saint Paul, le Psaume 67, destiné à accompagner l’entrée de l’Arche d’alliance dans Sion, annonce en même temps le triomphe du Christ remontant dans les cieux. La victoire qu’il a remportée auparavant sur ses ennemis dans sa résurrection est d’abord célébrée avec magnificence ; les merveilles qu’il a opérées en faveur de ses fidèles ont ensuite leur tour ; l’Église qu’il a fondée apparaît enfin tout entourée de combats et de triomphes ; en un mot, nous avons ici l’œuvre commune de l’Emmanuel qui a commencé et de l’Esprit divin qui a consommé. Afin de rendre plus accessible au commun des lecteurs ce chant si mystérieux, nous en donnons plutôt une glose qu’une traduction, en nous aidant des interprétations de l’antiquité chrétienne.

0. 1. Psaume 67

Que Dieu se lève, le Dieu, Homme ! que ses ennemis soient dispersés ! que ceux qui le haïssent fuient devant sa face !

Comme la fumée s’évanouit, qu’ils se dissipent de même ; comme se fond la cire en présence du feu, ainsi périssent les impies devant la face de Dieu.

Quant aux justes, qu’ils fassent des festins, qu’ils tressaillent d’allégresse, qu’ils se laissent aller aux transports de la joie en présence de Dieu.

O hommes, ô rachetés, chantez à Dieu, faites retentir vos cantiques à la gloire de son Nom ; ouvrez le chemin à celui qui est monté sur l’Occident, comme sur un trône. Il est fils de l’homme, mais néanmoins son nom est Jéhovah ;

Livrez-vous à l’enthousiasme en sa présence. À son aspect, ses ennemis infernaux se sont troublés ; car il est venu pour être le père de l’orphelin, le défenseur de la veuve, le rédempteur du genre humain que le péché avait livré à Satan.

Dans les profondeurs de son sanctuaire, il est Dieu même, et il veut faire habiter dans sa propre maison ceux qui auront vécu dans l’unité d’une même foi et d’une même charité.

Ceux qui étaient captifs, il les délivre par la puissance de son bras ; quant à ceux qui l’irritent par leur résistance, il les précipite dans l’abîme.

O Dieu ! ô Christ ! quand vous apparûtes sur la terre marchant à la tête de votre peuple que vous aviez rallié de toutes parts, quand vous traversâtes le désert de ce monde aride et désolé,

La terre s’émut, les cieux envoyèrent leur rosée fécondante, de la part du Dieu du Sinaï, du Dieu d’Israël qui vous avait envoyé.

Vous aviez réservé pour votre héritage, pour votre Église, une pluie de bienfaits. Votre héritage avait dépéri, la race humaine était défaillante lors de votre venue ; mais vous l’avez raffermie.

C’est en elle qu’habite désormais le troupeau dont vous êtes le Pasteur ; et vous avez, ô Dieu, préparé dans votre douceur un aliment destiné à soutenir sa faiblesse.

Pour convier ses élus à tant de faveurs, l’Esprit-Saint, qui est aussi le Seigneur, va donner une langue, une voix à ceux qui auront à évangéliser la terre, et ils parleront avec une force irrésistible.

Les rois des armées tomberont sous celui qui est chéri et le bien‑aimé du Père ; et celle qui est la beauté de la maison partagera leurs dépouilles.

Durant la lutte, ô enfants de l’Église, vous dormirez en sûreté dans l’enceinte qui vous protège, semblables à la colombe au plumage d’argent, dont le dos a des reflets d’or.

Lorsque celui dont le trône est aux cieux exercera son jugement sur ces rois, ses protégés seront égaux en blancheur à la neige qui couvre les sommets de Selmon.

Il est une montagne, la montagne de Dieu, montagne fertile, grasse et féconde : c’est son Église. Où cherchez-vous ailleurs des montagnes qui lui seraient comparables en fertilité ?

C’est elle qui est cette montagne où il a plu à Dieu d’habiter, et le Seigneur l’habitera jusqu’à la fin.

Le char du Fils de Dieu remontant au ciel est plus que dix mille chariots de guerre ; des milliers d’Anges l’entourent dans l’allégresse. Le Seigneur est au milieu d’eux ; il s’est arrêté dans son sanctuaire, comme autrefois sur le Sina.

O Christ, vous êtes monté dans les hauteurs ; vous avez emmené avec vous ceux qui étaient captifs ; vous avez reçu dans votre humanité des dons ineffables, et vous les répandez sur les hommes.

Et ceux mêmes qui jusque-là ne croyaient pas, reconnaissent aujourd’hui que Dieu habite parmi nous.

Béni soit le Seigneur dans toute la suite des jours ! Le Dieu auteur de notre salut rendra notre voie heureuse.

Oui, notre Dieu est un Dieu de salut ; au Seigneur, au Seigneur appartient de nous délivrer de la mort.

Mais ce Dieu brisera les têtes de ses ennemis, les têtes altières de ceux qui marchent avec complaisance dans la voie de leurs crimes.

Le Seigneur a dit : « Je les arracherai de Basan, je les précipiterai dans les profondeurs de la mer ;

Et tu rougiras ton pied dans leur sang, ô mon peuple choisi ! et la langue de tes chiens en sera teinte. »

O Dieu, on vit votre entrée dans les cieux, votre entrée triomphante, à vous qui êtes mon roi établi pour jamais dans son sanctuaire.

Les princes de la milice des Anges étaient venus au-devant, et avec eux ceux qui exécutaient des cantiques, entourés du chœur des jeunes filles battant du tympanon ; car tel est le cortège du Christ : la force, la mélodie et la pureté.

Sur la terre, bénissez donc le Seigneur dans vos assemblées, vous qui êtes de la source du véritable Israël, vous qui êtes membres de l’Église.

Que l’on voie réunis dans un même concert l’adolescent Benjamin, saisi d’enthousiasme,

Les princes de Juda avec leurs chefs, les princes de Zabulon, les princes de Nephtali.

Commandez, ô Dieu, ô Christ, dans votre puissance ; envoyez l’Esprit de force ; affermissez, confirmez par lui ce que vous avez opéré en nous.

De votre temple saint qui est en Jérusalem, figure de votre Église, les rois domptés vous offriront leurs dons.

Daignez réprimer les bêtes sauvages qui se cachent dans les roseaux, les taureaux qui fondent sur les génisses, les hérésies qui troublent la paix de votre peuple. Ils ont conspiré de chasser de votre héritage ceux dont la foi a été éprouvée comme l’argent.

Dispersez ces nations qui ne veulent que la guerre. Voici que l’Égypte enverra ses ambassadeurs pour obtenir d’être initiée à la connaissance du vrai Dieu ; l’Éthiopie elle-même tendra les mains vers lui, et préviendra d’autres peuples.

Royaumes de la terre, chantez à Dieu ; célébrez le Seigneur dans vos cantiques.

Chantez à Dieu qui est monté au delà des cieux, partant de l’Orient, du mont des Oliviers.

Voici le moment où il va donner à sa voix une nouvelle force par l’organe de ses Apôtres. Rendez gloire à Dieu de tout ce qu’il fait en faveur du nouvel Israël ; sa magnificence et sa force resplendissent en ses envoyés qui volent comme les nuées du ciel.

Admirable est Dieu dans les profondeurs de son sanctuaire : c’est lui, le Dieu d’Israël, qui donnera à son nouveau peuple l’énergie et la force pour durer jusqu’à la fin des siècles. Béni soit Dieu !

[1] L’octave de l’Ascension a été supprimée par Pie XII en tant que telle et transformée en « temps après l’Ascension ». Le commentaire de Dom Guéranger conserve donc son intérêt.