Actes des martyres
des saintes Perpétue et Félicité

6 mars, Actes des martyres
des saintes Perpétue et Félicité

Septime-Sévère, successeur de Commode, interdit les conversions au christianisme par un édit en 202.

Une partie de ce document est écrite de la main de Perpétue, ce qui lui confère une valeur éminente, tant sont rares les témoignages rédigés par les martyrs eux-mêmes, et plus encore des martyrs femmes.

La passion (c’est-à-dire le martyre) est vécue comme une lutte contre Satan et elle s’accompagne de visions et de faits mystiques. Elle ne donne pas seulement la mesure d’un courage humain, mais montre combien ces chrétiens ressentaient au plus intime d’eux-mêmes la présence de l’Esprit-Saint et cherchaient à s’incorporer au Christ en partageant ses souffrances.

Un pape avait demandé que le récit de la passion des martyrs fût consigné dans un document officiel, rédigé par un notaire. Voici ce document. Il commence par une préface dudit notaire. Puis il intègre le récit des martyrs eux-mêmes, enfin le notaire reprend la plume pour achever le récit.

Préface

Les exemples de foi de nos pères, qui attestent la grâce de Dieu et édifient les hommes, ont soigneusement été consignés par écrit. Leur lecture, qui évoque ces hauts faits, rend gloire à Dieu et réconforte l’homme. Pourquoi ne pas noter également les exemples nouveaux qui présentent les mêmes avantages ? À leur tour ces faits nouveaux deviendront anciens ; ils seront nécessaires à la postérité, même si aujourd’hui on leur attribue une moindre autorité, à cause de l’engouement pour l’antiquité.

Qu’ils ouvrent donc les yeux, ceux qui apprécient d’après le nombre des générations la puissance toujours identique d’un même Esprit Saint ! Bien mieux, il faudrait faire plus grand cas des prodiges récents, puisqu’ils sont les derniers en date et que la grâce doit s’épancher toujours de plus en plus dans les derniers temps du monde. « Dans les derniers jours, dit le Seigneur, je répandrai mon Esprit sur toute chair ; vos fils et filles prophétiseront. Oui, je répandrai mon Esprit sur mes serviteurs et mes servantes ; les jeunes gens auront des visions et les vieillards des songes » (Jl 2, 28–29).

Voilà pourquoi nous acceptons les prophéties et les visions nouvelles que Dieu nous a promises. Nous les honorons comme les autres manifestations de l’Esprit, qui servent l’Église. Ce même Esprit a été envoyé à l’Église pour dispenser tous les dons, dans la mesure où le Seigneur les distribue à chacun de nous.

Il est donc nécessaire de mettre par écrit toutes ces merveilles et de les faire lire pour la gloire de Dieu. De la sorte nous ne serons ni pusillanimes ni méfiants à l’égard de la grâce ; nous n’irons pas nous imaginer que seuls les anciens avaient reçu la grâce divine, soit dans les martyres, soit dans les révélations. Dieu accomplit toujours ses promesses, pour servir de témoignage aux incroyants, de soutien aux fidèles.

C’est pourquoi, chers frères et fils, nous vous annonçons ce que nous avons entendu, ce que nous avons touché. Ainsi, vous qui avez assisté à ces événements, vous vous souviendrez de la gloire du Seigneur. Et vous qui les apprenez en lisant cet écrit, vous entrerez en communion avec les saints martyrs, et par eux avec le Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l’honneur dans les siècles des siècles. Amen.

Arrestation à Thuburbo

On arrêta des jeunes gens, des catéchumènes : Revocatus et Félicité, sa compagne d’esclavage, Saturninus et Secundulus. Avec eux se trouvait Vibia Perpétue qui était de noble naissance, avait reçu une éducation brillante et avait fait un beau mariage. Perpétue avait encore son père et sa mère, deux frères dont l’un était également catéchumène, et un enfant encore à la mamelle, un garçon. Elle avait environ vingt-deux ans. Elle a raconté elle-même toute l’histoire de son martyre. La voici, écrite de sa main et d’après ses impressions.

Récit de Perpétue

Nous étions encore avec nos gardes (à Thuburbo), raconte-t-elle, que déjà mon père m’entreprenait. Dans sa tendresse, il s’évertuait à ébranler ma foi.

– Père, lui dis-je, vois-tu le vase qui traîne par terre, cette cruche ou bien cette autre chose ?

– Je le vois, dit mon père.

– Peux-tu lui donner un autre nom que celui qu’il porte ? lui dis-je.

– Non, répondit-il.

– Et bien, moi de même, je ne puis me donner un autre nom que mon vrai nom : je suis chrétienne.

Mon père fut exaspéré par cette parole, il se jeta sur moi, pour m’arracher les yeux. Il se contenta de me maltraiter et s’en alla, vaincu, avec les arguments du démon.

Pendant plusieurs jours, je ne revis plus mon père ; j’en remerciai Dieu ; cette absence me fut un soulagement. C’est précisément pendant ce court laps de temps que nous fûmes baptisés. L’Esprit Saint m’inspira de ne rien demander à l’eau sainte, sinon la force de résister dans ma chair.

Quelques jours plus tard, nous fûmes transférés dans la prison (de Carthage). J’en fus épouvantée : jamais je ne m’étais trouvée dans de pareilles ténèbres. Jour douloureux ! La chaleur qui se dégageait de la foule des détenus était suffocante ; les soldats cherchaient à nous extorquer de l’argent. Enfin, j’étais dévorée d’inquiétude à cause de mon enfant. Alors Tertius et Pomponius, les diacres dévoués qui prenaient soin de nous, obtinrent à prix d’argent qu’on nous autorisât à nous reposer, pendant quelques heures, dans un endroit plus agréable de la prison. À ce moment-là, tous les détenus quittaient le cachot et faisaient ce qu’ils voulaient. Moi j’allaitais mon enfant qui mourait de faim. Comme j’étais inquiète de son sort, j’en parlais à ma mère. Puis je réconfortais mon frère, en lui recommandant mon fils. Je souffrais beaucoup de voir les miens souffrir à cause de moi. Durant de longs jours, ces inquiétudes me torturèrent. Je finis par obtenir que mon enfant demeurât avec moi en prison. Aussitôt il reprit des forces, et je fus délivrée de la peine et des soucis qu’il m’avait causés. D’un coup, la prison se changea pour moi en palais, et je m’y trouvai mieux que partout ailleurs.

Un jour mon frère me dit : « Madame ma sœur, te voilà maintenant en crédit auprès de Dieu. Tu es en mesure de lui demander de te manifester par une vision ce qui nous attend : le martyre ou la mise en liberté. » Moi, je savais bien que j’avais des entretiens avec le Seigneur dont j’avais reçu tant de bienfaits. Pleine de confiance, je le promis à mon frère, en ajoutant : « Demain, je te donnerai la réponse. » Je me suis mise en prière et voici ma vision.

Je vis une échelle d’airain d’une hauteur si étonnante qu’elle s’élevait jusqu’au ciel. Elle était si étroite que l’on pouvait y monter seulement un à un. Aux montants de l’échelle étaient fixés toute sorte d’instruments de fer : des glaives, des lances, des crocs, des coutelas. Celui qui serait monté sans précaution, sans regarder en haut, en aurait été déchiqueté, laissant des lambeaux de chair accrochés à ces pointes. Au pied de l’échelle était couché un dragon d’une taille énorme ; il tendait des pièges à ceux qui voulaient monter et leur faisait peur pour les en empêcher.

Saturus monta le premier. Il s’était livré lui-même, après notre arrestation, à cause de nous. C’est lui qui nous avait convertis. Il était absent quand nous avions été arrêtés.

Parvenu au sommet de l’échelle, il se retourna et me dit : « Perpétue, je t’attends, mais prends garde que le dragon ne te morde. »

Je répondis : « Par le nom de Jésus-Christ, il ne me fera aucun mal. »

De dessous l’échelle, le dragon dressa lentement la tête, comme s’il avait peur de moi. En prenant mon élan, comme pour gravir le premier échelon, je lui écrasai la tête, d’un coup de talon.

Puis je montai. Je vis alors un immense jardin. Au milieu se tenait un homme chenu, de haute taille, habillé en berger, qui était occupé à traire des brebis. Autour de lui se tenaient par miliers des gens vêtus de blanc. Il leva la tête, m’aperçut et me dit : « Tu es la bienvenue, mon enfant. » Il m’appela et me donna comme une bouchée du fromage qu’il préparait. Je la reçus, les mains jointes, je la mangeai, et tous les assistants disaient : Amen. Au bruit des voix, je me suis réveillée, savourant je ne sais quelle douceur.

Je rapportai aussitôt cette vision à mon frère ; et nous comprîmes que c’était le martyre qui nous attendait. Dès lors, nous n’eûmes plus aucun espoir dans les choses d’ici-bas.

Quelques jours plus tard, le bruit couru que nous allions être interrogés. Mon père arriva en hâte de Thuburbo, brisé de douleur. Il monta près de moi pour m’ébranler.

« Aie pitié, ma fille, de mes cheveux blancs, me dit-il. Aie pitié de ton père, si je suis encore digne que tu m’appelles ton père. Je t’ai élevée de mes mains jusqu’à la fleur de l’âge ; je t’ai préférée à tous tes frères ; ne me livre pas à la risée des hommes. Songe à tes frères, songe à ta mère et à ta tante ; songe à ton enfant, qui ne pourra pas vivre sans toi. Reviens sur ta décision, ne ruine pas ta famille tout entière. Personne parmi nous ne pourra plus parler en homme libre, si tu es condamnée. »

Voilà ce que disait mon père par affection. Ce faisant, il me couvrait les mains de baisers, il se jetait à mes pieds ; dans ses larmes, il ne me disait plus « ma fille » mais « Madame ». Je souffrais de voir mon père en cet état : il serait le seul de toute ma famille à ne pas se réjouir de ma passion. Je le réconfortais en lui disant : « Il n’arrivera sur cette estrade du tribunal que ce que Dieu voudra. Sache bien que notre sort ne dépend pas de nous, mais de Dieu. » Alors il se retira, désolé.

Un autre jour, en plein repas, on nous entraîne soudain au tribunal. Nous arrivons au forum. La nouvelle se répand rapidement dans les quartiers voisins ; il y eut bientôt foule. Nous montons sur l’estrade. On interroge les autres, qui confessent leur foi. Mon tour arrive, quand brusquement apparaît mon père, portant mon fils dans les bras. Il me tire de ma place et me dit : « Aie donc pitié de l’enfant. » Le procurateur Hilarianus qui remplaçait Minutius Timinianus, le proconsul défunt, et avait le droit de glaive, à son tour insista : « Prends en pitié les cheveux blancs de ton père, le tendre âge de ton enfant. Sacrifie pour le salut des empereurs. »

Moi je réponds : « Je ne sacrifierai pas. »

Hilarianus : « Es-tu chrétienne ? »

Je lui réponds : « Je suis chrétienne. »

Mon père restait à mes côtés pour me fléchir. Hilarianus donna un ordre : on chassa mon père et on le frappa d’un coup de verge. Ce coup m’atteignit comme si c’était moi qu’on eût frappée. Je souffrais de sa vieillesse et de sa souffrance.

Alors le juge prononça la sentence : nous étions tous condamnés aux bêtes. Et nous partîmes tout heureux vers la prison.

Comme mon enfant prenait encore le sein et restait habituellement avec moi en prison, j’envoyai sur-le-champ le diacre Pomponius à mon père pour réclamer l’enfant. Mais mon père refusa de le donner. Depuis ce jour mon fils ne demanda plus le sein et je ne fus plus incommodée par le lait. Ainsi cessèrent les inquiétudes au sujet de mon enfant et les douleurs de mes seins.

Peu de jours après nous étions tous en prière quand soudain un nom m’échappa, celui de Dinocrate. Je fus stupéfaite de n’avoir jamais pensé à lui jusqu’alors et je fus toute triste en songeant à ses malheurs. Je compris que je pouvais maintenant prier pour lui, que c’était mon devoir et je me suis mise en oraison, adressant au Seigneur, pour lui, en gémissant, d’instantes prières.

La nuit suivante j’eus une vision. Je vis Dinocrate sortant d’un lieu ténébreux où il y avait beaucoup de monde. Il avait très chaud et mourait de soif. Sa tenue était négligée, son teint pâle. Il portait sur son visage la plaie qu’il avait en mourant. Ce Dinocrate était mon frère selon la chair. Il avait sept ans quand il mourut misérablement d’un cancer au visage. Sa mort avait fait horreur à tous. C’était pour lui que j’avais prié. De lui à moi, maintenant qu’il était là, il y avait une grande distance : nous n’aurions pas pu nous rejoindre. À l’endroit où se tenait Dinocrate, il y avait une piscine pleine d’eau, avec une margelle plus haute que la taille de l’enfant. Dinocrate se haussait en vain pour boire ; je m’affligeais en voyant cette piscine pleine d’eau, dont la margelle était trop haute pour que l’enfant puisse boire.

Là-dessus, je me réveillai. Je comprenais que mon frère souffrait, mais j’étais convaincue que je pouvais le soulager dans ses souffrances. Je priai donc pour lui tous les jours, jusqu’au moment où nous fûmes transférés dans la prison militaire. Nous devions, en effet, combattre dans les jeux militaires, donnés pour l’anniversaire du César Géta. Je continuai à prier pour mon frère, jour et nuit, en demandant sa grâce dans les gémissements et les larmes.

Un jour que nous étions dans les fers, j’eus une nouvelle vision. Je revis l’endroit que j’avais vu la première fois. Dinocrate, cette fois, était guéri, bien habillé et joyeux. Au lieu de la plaie, une cicatrice. La margelle de la piscine était plus basse, elle arrivait à la ceinture de l’enfant et celui-ci puisait l’eau sans effort. Sur la margelle, il y avait une coupe d’or, pleine d’eau. Dinocrate s’en approcha et se mit à boire, mais la coupe restait toujours pleine. Quand il fut désaltéré, il s’approcha de la piscine pour jouer avec l’eau, comme le font les enfants. Il s’amusait beaucoup. Là-dessus, je me réveillai et je compris qu’on lui avait remis sa peine.

Peu de jours après, Pudens, un adjudant préposé à la garde de la prison, devint fort bienveillant à notre égard. Il comprenait que la force de Dieu était avec nous. Il laissait entrer beaucoup de visiteurs, ce qui nous permit de nous encourager mutuellement.

Cependant le jour des jeux approchait. Alors mon père vint me voir. Le chagrin le minait, il se mit à s’arracher la barbe, à se rouler par terre, à se prosterner sur la face. Il maudissait ses années et trouvait des mots qui eussent ébranlé n’importe qui. Moi, je pleurais sur les infortunes de la vieillesse.

Aujourd’hui, veille de la date fixée pour notre combat, je viens d’avoir la vision suivante. Le diacre Pomponius était venu à la porte de la prison et frappait avec violence. Je sortis pour lui ouvrir. Il portait une tunique blanche, sans ceinture, ainsi que des chaussures gauloises à multiples cordons. Il me dit : « Perpétue, nous t’attendons, viens. » Il me prit la main et nous voilà engagés dans un sentier escarpé et sinueux. Nous arrivâmes, non sans peine, à l’amphithéâtre ; nous étions tout essoufflés. Il me conduisit au milieu de l’arène et me dit : « N’aie pas peur, je suis avec toi, je t’aiderai. » Et il s’en alla.

Je vis alors une grande foule, qui semblait frappée de stupeur. Je savais que j’étais condamnée aux fauves, aussi étais-je fort surprise qu’on n’en lançât pas contre moi. Alors s’avança contre moi un Égyptien repoussant. Avec ses suppôts, il s’apprêtait à me combattre. Au même moment de beaux jeunes gens se rangèrent à mes côtés. C’étaient mes aides et mes partisans. On me déshabilla et je devins un homme. Mes partisans se mirent à me frictionner avec de l’huile, comme cela se fait pour la lutte. Je voyais, en face, l’Égyptien se rouler dans le sable.

Alors s’avança un homme d’une taille extraordinaire, si grand qu’il dépassait le faîte de l’amphithéâtre. Il portait une tunique flottante, couleur de pourpre sur la poitrine, entre deux bandes ; ses chaussures gauloises étaient ornées d’or et d’argent. Il tenait dans sa main une verge comme un chef de gladiateurs, et un rameau vert avec des pommes d’or. Il demanda le silence et dit : « Si l’Égyptien est vainqueur de cette femme, il la tuera par le glaive ; si elle est victorieuse, elle recevra ce rameau. » Et il se retira.

Nous nous affrontons, nous échangeons des coups de poing. L’Égyptien essaie de me saisir les pieds, je lui martèle le visage à coups de talon. Soudain je suis soulevée en l’air et je peux le frapper sans fouler le sol. Mais comme le résultat final se fait attendre, je joins les mains en entrelaçant les doigts et je saisis la tête de l’Égyptien ; il tombe par terre et, d’un coup de talon, je lui écrase la tête.

La foule m’acclame, mes partisans chantent victoire. Je m’approche du chef des combats et reçois le rameau. Il m’embrasse et me dit : « Ma fille, la paix soit avec toi. » Fière de mon triomphe, je me dirige vers la Porte des Vivants (une porte de la ville de Carthage).

À ce moment, je me réveillai. Je compris que je combattrais non pas contre les fauves, mais contre le Diable. Et j’étais sûre de la victoire. Voilà ce que j’ai relaté jusqu’à la veille des jeux. Si quelqu’un veut raconter le combat lui-même, qu’il le fasse !

Récit de Saturus

Le bienheureux Saturus eut, lui aussi, une vision. La voici telle qu’il l’a racontée lui-même par écrit.

Notre martyre était accompli et nous avions quitté notre corps. Quatre anges nous emportèrent vers l’Orient, mais leurs mains ne nous touchaient pas. Nous montions, non pas couchés sur le dos et la face tournée vers le ciel, mais comme des voyageurs qui gravissent une pente douce. Quand nous eûmes passé les premières sphères du monde, nous vîmes une lumière éclatante. Je dis alors à Perpétue qui se tenait à mes côtés : « Voici ce que nous a promis le Seigneur ; nous y sommes parvenus. »

Toujours portés par les quatre anges, nous avons atteint une immense esplanade qui ressemblait à un jardin, avec des lauriers-roses et toutes sortes de fleurs. Les arbres avaient la taille des cyprès et leurs feuilles chantaient sans cesse. Dans ce jardin se trouvaient quatre anges plus éblouissants que tous les autres. Quand ils nous aperçurent, ils nous accueillirent avec de grandes marques de déférence et dirent aux autres anges, avec admiration : « Les voici, les voici ! » Intimidés, les autres anges qui nous portaient nous déposèrent sur le sol.

Nous cheminons alors à travers un stade, par une large avenue, et nous rencontrons Jocundus, Saturninus et Artaxius qui avaient été brûlés vifs dans la même persécution. Quintus qui mourut dans la prison était également présent. Quand nous demandons des nouvelles des autres, les anges nous disent : « Venez d’abord, entrez, et allez saluer le Seigneur. »

Nous arrivons près d’un palais dont les murs semblent construits de lumière. Sur le seuil se tiennent quatre anges ; à notre entrée ils nous revêtent de robes blanches. Nous pénétrons et nous entendons un chœur qui redit sans cesse : « Saint, Saint, Saint ! » Dans la salle est assis un homme vêtu de blanc. Son visage est jeune et ses cheveux éclatants comme neige. On ne voit pas ses pieds. À ses côtés se tiennent quatre vieillards. Derrière eux, beaucoup d’autres vieillards, debout. Nous avançons émerveillés, et nous nous arrêtons devant le trône. Quatre anges nous soulèvent, et nous embrassons le Seigneur, qui nous caresse de la main. Puis les autres vieillards nous disent : « Debout ! » Nous obéissons et nous échangeons le baiser de paix. Enfin les vieillards nous disent : « Allez vous ébattre ! »

Et je dis à Perpétue : « Tu possèdes ce que tu désires ! »

Elle me répond : « Oui, Dieu merci. J’étais gaie de mon vivant, je le serai davantage ici. »

En sortant du palais, nous trouvons devant la porte, à droite, l’évêque Optat et, à gauche, le prêtre et docteur Aspasius. Ils semblent en désaccord et tristes. Ils se jettent à nos pieds, en disant : « Rétablissez la paix entre nous, vous êtes partis sur notre brouille. » Nous leur répondons : « N’es-tu pas notre père, et toi, un prêtre ? » Comment pouvez-vous vous jeter ainsi à nos pieds ?

Et tout émus, nous les embrassons. Perpétue se met à parler avec eux en grec, et nous les emmenons dans le jardin, sous un laurier-rose. Nous parlions avec eux, quand survinrent les anges : « Laissez les martyrs se reposer, dirent-ils. Si vous avez des difficultés entre vous, pardonnez-vous mutuellement. » Ce qui ne laissa pas de les troubler. Et s’adressant à Optat, ils ajoutèrent : « Corrige tes fidèles. Quand ils se réunissent autour de toi, on dirait qu’ils reviennent du cirque ; ils se disputent comme des factieux ! »

Et il nous sembla que les anges voulaient fermer la porte devant eux. Nous reconnûmes là beaucoup de frères, des martyrs comme nous. Tous, nous avions pour nourriture un parfum ineffable, qui nous rassasiait.

Alors, tout joyeux, je me réveillai.

Continuation du rédacteur anonyme

Voilà les visions les plus remarquables des bienheureux martyrs Saturus et Perpétue, telles qu’ils les ont rédigées eux-mêmes. Quant à Secundus, Dieu, par une mort prématurée, l’avait rappelé à lui pendant qu’il était en prison. La grâce divine l’avait soustrait à la dent des fauves. Mais si son âme n’a pas connu le glaive, son corps du moins en avait senti la menace.

Félicité, elle aussi, obtint du Seigneur une grande grâce. Elle était enceinte de huit mois, au moment de son arrestation. À l’approche du jour des jeux, elle se désolait, à la pensée qu’on ajournerait son martyre, à cause de son état, la loi interdisant d’exécuter des femmes enceintes. Elle craignait aussi qu’elle n’eût à verser plus tard son sang pur et sans tache dans une fournée de criminels. Ses compagnons de martyre étaient profondément tristes à la pensée de laisser seule une si bonne compagne, une amie qui avec eux marchait vers une même espérance.

Aussi, trois jours avant les jeux, tous ensemble, dans une supplication commune, adressèrent au Seigneur leur prière. À peine avaient-ils terminé leur demande, que les douleurs saisirent Félicité. En raison des difficultés inhérentes à un accouchement au huitième mois, elle souffrait beaucoup et gémissait. Alors, un des geôliers lui dit : « Si déjà tu gémis ainsi maintenant, que feras-tu une fois livrée aux fauves, que tu as bravés en refusant de sacrifier ? » Félicité lui répondit : « Maintenant c’est moi qui souffre ce que je souffre. Mais, là-bas, un autre sera en moi qui souffrira en moi, parce que c’est pour lui que je souffrirai. » Félicité mit au monde une fille, qu’une chrétienne adopta comme son enfant.

L’Esprit Saint nous a permis – et sa permission fut un ordre – de consigner par écrit le récit du combat dans les jeux. Malgré notre indignité, nous complétons l’histoire d’un martyre si glorieux. Nous pensons ainsi exécuter le désir et même la mission que la très sainte Perpétue a daigné nous confier.

Rapportons d’abord un trait de sa fermeté et de sa grandeur d’âme. Le tribun traitait assez durement les détenus. Abusé par les avertissements de personnes sans cervelle, il redoutait que les prisonniers ne pussent s’échapper par des incantations magiques. Perpétue lui lança en pleine figure : « Pourquoi refuses-tu des adoucissements à de si nobles condamnés, qui doivent combattre pour l’anniversaire de César ? N’y va-t-il pas de ta réputation d’exhiber dans l’arène des prisonniers bien gras ? »

Le tribun, décontenancé, rougit. Il donna ordre de traiter les prisonniers plus humainement. Si bien que les frères de Perpétue et tous les autres visiteurs eurent la faculté d’entrer dans la prison et d’apporter leur réconfort. D’autant que le chef de la prison venait de se convertir.

La veille des jeux, eut lieu le dernier repas des condamnés, qu’on appelle « le repas libre ». Les martyrs, autant qu’ils le pouvaient, changèrent ce repas d’orgie en saintes agapes. Ils parlaient à la foule, avec leur courage habituel, en les mettant en garde contre le jugement de Dieu. Ils proclamaient leur bonheur de donner leur vie et raillaient la curiosité des badauds. « La journée de demain ne vous suffit-elle pas, leur disait Saturus, pour contempler à votre aise ceux que vous détestez ? Aujourd’hui amis, demain ennemis ? Fixez bien nos traits, afin de nous reconnaître, au jour du jugement. » Tous les païens se retirèrent, confus ; beaucoup parmi eux se convertirent.

Le jour de la victoire se leva enfin. Les martyrs quittèrent la prison et s’acheminèrent vers l’amphithéâtre ; on eût dit qu’ils montaient au ciel. Leurs visages étaient radieux, ils étaient beaux. Ils étaient émus non de peur, mais de joie. Perpétue marchait derrière, d’un pas tranquille, comme une grande dame du Christ, comme la petite bien-aimée de Dieu. L’éclat de son regard forçait tous les spectateurs à baisser les yeux. Félicité la suivait ; elle était toute joyeuse de son heureuse délivrance qui lui permettait d’affronter les fauves ; elle était ravie d’aller du sang au sang, de l’accoucheuse au rétiaire, pour se purifier par un second baptême.

Quand ils furent arrivés à la porte de l’arène, on voulut les forcer à revêtir des costumes sacrilèges : pour les hommes celui des prêtres de Saturne, pour les femmes celui des prêtresses de Cérès. Mais Perpétue résista fermement jusqu’au bout ; elle refusa avec une invincible ténacité. « Si nous sommes venus ici volontairement, disait-elle, c’est pour défendre notre liberté. Si nous sacrifions notre vie, c’est pour n’avoir pas à faire pareille chose. Sur ce point nous avons passé un contrat avec vous. » L’injustice dut céder devant la justice. Le tribun consentit à les faire entrer avec leurs vêtements ordinaires.

Perpétue chantait ; déjà elle broyait la tête de l’Égyptien. Révocatus, Saturninus et Saturus menaçaient le peuple de la colère divine. Quand ils passèrent devant la loge d’Hilarianus, ils lui dirent par gestes et par signes : « Tu nous juges, mais Dieu te jugera ! » Le peuple, exaspéré, demanda qu’on les fît fouetter par les chasseurs rangés en file. Les martyrs s’en réjouirent ; ils pouvaient ainsi partager les souffrances du Seigneur.

Celui qui a dit : Demandez et vous recevrez accorda à chacun le genre de mort qu’il avait souhaité. Les jours précédents, quand ils en parlaient entre eux, Saturinus avait déclaré qu’il voulait être exposé à toutes les bêtes, pour remporter une couronne plus glorieuse. Or, dès l’ouverture du spectacle, Révocatus et lui furent attaqués par un léopard, puis, sur l’estrade, ils furent déchirés par un ours.

Saturus, lui, avait la plus grande horreur des ours. Il comptait bien être tué, d’un coup de crocs, par un léopard. Or, on lança d’abord sur lui un sanglier, mais le chasseur qui avait déchaîné la bête sur le martyr fut éventré par la bête et mourut peu de jours après les jeux. Saturus fut seulement traîné sur le sable. On l’attacha ensuite sur le pont de l’estrade pour être livré à un ours, mais l’ours refusa de quitter sa cage. Une seconde fois, Saturus fut ramené sans blessure.

Pour les jeunes femmes on avait réservé une vache furieuse. Le Diable avait inspiré aux bourreaux de se procurer cet animal inaccoutumé dans les jeux, comme pour mieux insulter leur sexe. On les enferma toutes nues dans des filets et on les produisit ainsi dans l’arène. Le public en frémit de honte, en voyant que l’une d’elles était toute frêle, et que l’autre relevait à peine de couches, et perdait le lait de ses seins. Les ayant fait revenir, on les revêtit de tuniques sans ceinture.

Perpétue, la première, fut lancée en l’air. Elle retomba sur les reins. Dès qu’elle put s’asseoir, elle s’aperçut que sa robe s’était déchirée sur le côté ; aussitôt elle la tira pour cacher ses jambes, plus attentive à la pudeur qu’à la douleur. Ensuite, elle chercha une épingle et rattacha ses cheveux qui s’étaient dénoués, car une martyre ne peut pas mourir les cheveux épars, pour ne pas avoir l’air d’être en deuil, le jour de sa gloire. Puis elle se releva et aperçut Félicité qui semblait brisée ; elle s’approcha d’elle, lui tendit la main et l’aida à se relever. En les voyant toutes deux debout, la cruauté inhumaine de la foule fut vaincue : on les fit sortir par la porte des Vivants.

Là, Perpétue fut accueillie par un catéchumène, appelé Rusticus, qui lui était fort attaché. Elle sembla se réveiller d’un profond sommeil, tant avait duré l’extase de l’Esprit. Elle regarda autour d’elle et tous les assistants furent stupéfaits quand elle demanda : « Quand serons-nous donc exposées à cette vache ? » Comme on lui disait que la chose avait déjà eu lieu, elle ne voulut pas le croire et ne se rendit à l’évidence qu’en voyant sur sa robe et son corps les traces du supplice. Ensuite, elle appela son frère et le catéchumène et leur dit : « Demeurez fermes dans la foi. Aimez-vous les uns les autres. Que nos souffrances ne soient pas pour vous un sujet de scandale. »

Pendant ce temps, à une autre porte, Saturus encourageait le soldat Pudens : « En fin de compte, lui disait-il, comme je l’espérais et le prédisais, je n’ai été touché jusqu’ici par aucune bête. Crois maintenant de toute ton âme. Le moment est venu où je vais m’avancer dans l’arène ; d’un seul coup de dent, un léopard va me blesser à mort. » C’était presque la fin du spectacle ; on lâcha contre Saturus un léopard qui, d’un seul coup de crocs, le baigna dans son sang. La foule lui cria, comme pour témoigner d’un second baptême : « Le voilà bien lavé, le voilà sauvé ! » Assurément, il était bien sauvé, celui qui était ainsi lavé dans son sang.

Saturus dit alors au soldat Pudens : « Adieu. Souviens-toi de ma foi. Que ceci ne t’ébranle pas, mais te fortifie ! » En même temps, il lui demanda l’anneau qu’il portait au doigt, le trempa dans le sang de sa blessure et le lui rendit comme pour lui laisser en héritage un souvenir et un gage de son martyre. Puis il s’évanouit.

On l’étendit à terre pour l’égorger avec les autres dans la salle du spoliaire. Mais le peuple demanda qu’on ramenât les blessés au milieu de l’arène, pour savourer des yeux le spectacle du glaive pénétrant dans les corps vivants et rendre ainsi les regards complices de l’homicide. Les martyrs se levèrent d’eux-mêmes et se portèrent où le désirait la foule. Ils se donnèrent d’abord le baiser de paix, pour consommer le martyre selon le rite de la foi. Tous demeurèrent immobiles et reçurent en silence le coup mortel.

Saturus, qui dans la vision montait le premier, fut le premier à rendre l’âme, car il devait soutenir Perpétue. Perpétue eut le temps de savourer la douleur : frappée entre les côtes, elle poussa un grand cri ; puis elle saisit elle-même la main tremblante du gladiateur novice et dirigea le glaive sur sa gorge. Sans doute une telle femme ne pouvait mourir autrement que par son propre gré, tant le démon la redoutait.

Ô très vaillants et bienheureux martyrs ! Vous avez été choisis et élus pour la gloire de notre Seigneur Jésus-Christ. Celui qui le magnifie, l’honore et l’adore, doit lire ces nouveaux exemples pour l’édification de l’Église parce qu’ils ne sont pas moins beaux que ceux d’autrefois. Ils rendent témoignage que l’unique et même Esprit agit toujours, ainsi que le Dieu tout-puissant et son Fils Jésus-Christ, notre Seigneur, à qui appartiennent la gloire et la puissance souveraine dans les siècles des siècles. Amen.

La spiritualité du martyre
11. Prisonnier avec l’Eucharistie

XX
MON CHER PETIT ENFANT À CROQUER

L’ambiance devenait toujours très pénible à l’approche de Noël. Pour comprendre cela il faut connaître la chaude intimité avec laquelle on célèbre cette fête en Hongrie. Pendant ces froides journées de décembre chacun sombrait dans un profond mutisme comme si la grisaille avait aussi glacé nos cœurs. J’avais déjà passé trois Noëls en détention mais, dans la salle des prêtres, nous avions trouvé moyen de célébrer cette grande fête liturgique. Sans rien de spécial pour égayer la veillée, nous étions à même de célébrer la Sainte Messe et, après l’office, de bavarder en évoquant les souvenirs des Noëls de nos jeunes années. Nous prenions notre repas du soir en commun. À cette époque-là, nous obtenions encore des paquets et chacun gardait quelque chose en surprise : un morceau de pain blanc, même s’il était devenu dur comme pierre, ou un peu de confiture ou quelques morceaux de sucre… cela donnait une atmosphère de fête à la soirée. 

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11. Prisonnier avec l’Eucharistie »

La spiritualité du martyre
10. Prisonnier avec l’Eucharistie

XII
COLLABORER AVEC LES COMMUNISTES ?

Le responsable de la salle des prêtres était un jeune chapelain. Il avait échoué en prison par hasard et, de ce fait, n’avait qu’une seule pensée : en sortir le plus rapidement possible. À plusieurs reprises il tâcha de me convaincre de collaborer avec les autorités du camp de concentration. Une conversation m’apprit que les autorités désiraient que les prêtres introduisent conjointement un recours en grâce. Cela impliquait naturellement un engagement de coopération avec le gouvernement pour le développement et la prospérité de l’État démocratique. Le chef de salle se dépensait sans compter pour rallier les voix de tous les ecclésiastiques en vue du recours en grâce. Il espérait gagner aussi mon concours, mais là il se trompait lourdement dans ses calculs. Au lieu de m’associer à son œuvre, j’inaugurai de mon côté une puissante offensive en sens contraire. Un jeune curé qui avait environ mon âge était mon principal auxiliaire. Il y eut de grandes discussions dans la salle, car les points de vue étaient totalement divergents. Le nôtre était le suivant : pourquoi mendier une remise de peine puisque nous étions innocents et maintenus en détention sans jugement ? En tout cas, il ne pouvait être question de collaborer avec le régime communiste. Tout cela fit tellement de bruit dans notre chambrée que les autorités du camp préférèrent enterrer provisoirement le projet de requête. Le chef de salle fut transféré en cellule pour avoir échoué dans sa mission. Il revint parmi nous après une quinzaine de jours mais on le déposséda de sa fonction de préposé.

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10. Prisonnier avec l’Eucharistie »

La spiritualité du martyre
9. Prisonnier avec l’Eucharistie

X
ADIEU, CHÈRE MAMAN, AU REVOIR DANS LE CIEL !

Quand l’exaspération eut atteint son maximum et que les gens épuisés par la faim, tentèrent de s’en tirer par le suicide ou l’évasion, il y eut un peu de détente. Nous pouvions écrire dix mots chez nous, et, demander des petits paquets de deux kilos et demi contenant 500 g de graisse, 500 g de sucre, 500 g de confitures et 1 kg de pain. Nous pouvions aussi attendre des visites, mais seulement des plus proches parents.

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9. Prisonnier avec l’Eucharistie »

La spiritualité du martyre
8. Prisonnier avec l’Eucharistie

MON SOUCI A PROPOS DES JEUNES

Je pouvais comprendre à partir des lettres et des visites que de grandes difficultés avaient surgi à X… Bien que K… ait collaboré avec moi depuis le début, elle était néanmoins encore trop jeune pour porter seule toutes les responsabilités dans ces circonstances difficiles. De plus, elle avait perdu beaucoup d’estime à X…, à cause du comportement douteux de son beau-frère, qui nous avait volés et dénoncés. C’est pour cette raison précisément que je confiai à ma nièce le soin et la responsabilité principale du foyer. Elle avait été religieuse et elle était plus âgée que K…, mais du fait qu’elle n’avait passé que six mois dans notre milieu, elle comprenait moins bien l’esprit des jeunes. Elle cherchait continuellement des possibilités pour placer tous les enfants et pour ne plus les garder près d’elle. Le nombre des jeunes avait diminué. Il y régnait une mésentente.

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8. Prisonnier avec l’Eucharistie »

Sermon ~ Mise en garde contre les vices de notre époque
7. L’anti-martyre

Mes bien chers Frères,

« Bienheureux serez-vous lorsqu’on vous persécutera. » Et donc malheureux si vous fuyez la persécution. Eh oui…

L’anti-martyr cherche à préserver des biens personnels aux dépens du bien commun. L’anti-martyr en arrive même à perdre l’essentiel sous prétexte de sauver des biens spirituels pourtant inférieurs. Telle est la grande faiblesse des chrétiens aujourd’hui.

Il y a pourtant toute raison d’être courageux, puisque « Je puis tout en celui qui me fortifie » proclame saint Paul.

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7. L’anti-martyre »

La spiritualité du martyre
7. Prisonnier avec l’Eucharistie

LA PREMIÈRE MESSE EN PRISON

À la distribution de la soupe, le distributeur me donna furtivement un petit paquet :

— Ceci est pour vous, monsieur l’abbé. Cet objet vient d’un Jésuite de la chambre des prêtres, me souffla-t-il.

Je l’ouvris avec curiosité. D’abord je pus lire le billet suivant :

« Vous avez ici tout le nécessaire pour célébrer la messe. »

Tout content, je sursautai. Tous les trésors de la terre ne m’auraient pas rendu plus heureux à ce moment-là, que ne le faisait ce petit paquet. De mes mains tremblantes, je dépliai tout avec précaution. Je trouvai empaqueté dans une petite boîte : un missel peu épais, une bouteille de vin, quelques hosties et une toute petite boîte en aluminium qui devait servir de calice.

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7. Prisonnier avec l’Eucharistie »

La spiritualité du martyre
6. Prisonnier avec l’Eucharistie

BRULÉ, MAIS SAUVÉ !

La cellule souterraine était si fraîche que je frissonnais continuellement. J’essayais de me réchauffer par de nombreux mouvements du corps. Je priais beaucoup, car je n’avais rien d’autre à faire. Parfois je devais bien dire trente chapelets par jour et je faisais sept fois le chemin de la croix à l’intérieur de ma petite cellule. Le traitement de la part des gardiens était rude, mais celui des détectives était brutal.

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6. Prisonnier avec l’Eucharistie »

Dimanche de la Quinquagésime

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Dimanche de la Quinquagésime

La vocation d’Abraham est le sujet que l’Église offre aujourd’hui à nos méditations. Quand les eaux du déluge se furent retirées, et que le genre humain eut de nouveau couvert la surface de la terre, la corruption des mœurs qui avait allumé la vengeance de Dieu reparut parmi les hommes, et l’idolâtrie, cette plaie que la race antédiluvienne avait ignorée, vint mettre le comble à tant de désordres. Le Seigneur, prévoyant dans sa divine sagesse la défection des peuples, résolut de se créer une nation qui lui serait particulièrement dévouée, et au sein de laquelle se conserveraient les vérités sacrées qui devaient s’éteindre chez les Gentils. Ce nouveau peuple devait commencer par un seul homme, père et type des croyants. Abraham, plein de foi et d’obéissance envers le Seigneur, était appelé à devenir le père des enfants de Dieu, le chef de cette génération spirituelle à laquelle ont appartenu et appartiendront jusqu’à la fin des siècles tous les élus, tant de l’ancien peuple que de l’Église chrétienne.

Il nous faut donc connaître Abraham, notre chef et notre modèle. Sa vie se résume tout entière dans la fidélité à Dieu, dans la soumission à ses ordres, dans l’abandon et le sacrifice de toutes choses, pour obéir à la sainte volonté de Dieu. C’est le caractère du chrétien ; hâtons-nous donc de puiser dans la vie de ce grand homme tous les enseignements qu’elle renferme pour nous.

Le texte de la Genèse que nous donnons ci-après servira de fondement à tout ce que nous avons à dire sur Abraham. La sainte Église le lit aujourd’hui dans l’office des matines.

Du Livre de la Genèse. Chap. 12

Or le Seigneur dit à Abram : Sors de ton pays, et de ta parenté, et de la maison de ton père, et viens dans la terre que je te montrerai ; et je ferai sortir de toi un grand peuple, et je glorifierai ton nom, et tu seras béni. Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront ; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi. Abram sortit donc comme le Seigneur le lui avait commandé, et Loth alla avec lui. Or, Abram était âgé de soixante-quinze ans, lorsqu’il sortit de Haran, et il emmena avec lui Saraï son épouse et Loth fils de son frère, tout ce qu’ils possédaient, et tout ce qui leur était né dans Haran : et ils sortirent pour aller dans la terre de Chanaan. Lorsqu’ils y furent arrivés, Abram pénétra jusqu’au lieu appelé Sichem et jusqu’à la Vallée-Illustre ; le Chananéen occupait alors cette terre. Or, le Seigneur apparut à Abram, et lui dit : Je donnerai cette terre à ta postérité. Abram éleva en cet endroit un autel au Seigneur qui lui était apparu, et étant passé de là vers la montagne qui est à l’orient de Bethel, il y dressa sa tente, ayant Bethel à l’occident et Haï à l’orient. Il éleva encore en ce lieu un autel au Seigneur, et il invoqua son nom.

Quelle plus vive image pouvait nous être offerte du disciple de Jésus-Christ que celle de ce saint patriarche, si docile et si généreux à suivre la voix de Dieu qui l’appelle ? Avec quelle admiration ne devons-nous pas dire, en répétant la parole des saints pères : « Ô homme véritablement chrétien avant même que le Christ fût venu ! ô homme évangélique avant l’évangile ! ô homme apostolique avant les apôtres ! » À l’appel du Seigneur, il quitte tout, sa patrie, sa famille, la maison de son père, et il s’avance vers une région qu’il ne connaît pas. Il lui suffit que Dieu le conduise ; il se sent en sûreté, et ne regarde pas en arrière. Les apôtres eux-mêmes ont-ils fait davantage ? Mais voyez la récompense. En lui toutes les familles de la terre seront bénies ; ce Chaldéen porte dans ses veines le sang qui doit sauver le monde. Il clora néanmoins ses paupières, avant de voir se lever le jour où, après bien des siècles, un de ses petits-fils, né d’une vierge et unie personnellement au Verbe divin, rachètera toutes les générations passées, présentes et futures. Mais en attendant que le ciel s’ouvre pour le Rédempteur et pour l’armée des justes qui auront déjà conquis la couronne, les honneurs d’Abraham dans le séjour de l’attente seront dignes de sa vertu et de ses mérites. C’est dans son sein [1], autour de lui, que nos premiers parents purifiés par la pénitence, que Noé, Moïse, David, tous les justes en un mot, jusqu’à Lazare l’indigent, ont goûté les prémices de ce repos, de cette félicité qui devait les préparer à l’éternelle béatitude. Ainsi Dieu reconnaît l’amour et la fidélité de sa créature.

Quand les temps furent accomplis, le Fils de Dieu, en même temps fils d’Abraham, annonça la puissance de son Père, qui s’apprêtait à faire sortir une nouvelle race d’enfants d’Abraham des pierres même de la gentilité. Nous sommes, nous chrétiens, cette nouvelle génération ; mais sommes-nous dignes de notre Père ? voici ce que dit l’apôtre des Gentils : « Plein de foi, Abraham obéit au Seigneur ; il partit sans délai pour se rendre dans le lieu qui devait être son héritage, et il se mit en route, ne sachant pas où il allait. Plein de foi, il habita cette terre qui lui avait été promise, comme si elle lui eût été étrangère, vivant sous la tente, avec Isaac et Jacob, les cohéritiers de la promesse ; car il attendait cette cité dont les fondements ont Dieu même pour auteur et pour architecte [2]. »

Si donc nous sommes les enfants d’Abraham, nous devons, ainsi que la sainte Église nous en avertit, en ce temps de la Septuagésime, nous regarder comme des exilés sur la terre, et vivre déjà, par l’espérance et l’amour, dans cette unique patrie dont nous sommes exilés, mais dont nous nous rapprochons chaque jour, si, comme Abraham, nous sommes fidèles à occuper les diverses stations que le Seigneur nous indique. Dieu veut que nous usions de ce monde comme n’en usant pas [3] ; que nous reconnaissions à toute heure qu’il n’est point pour nous ici-bas de cité permanente [4], et que notre plus grand malheur et notre plus grand danger serait d’oublier que la mort doit nous séparer violemment de tout ce qui passe.

Combien donc sont loin d’être de véritables enfants d’Abraham ces chrétiens qui, aujourd’hui et les deux jours suivants, se livrent à l’intempérance et à une dissipation coupable, sous le prétexte que la sainte quarantaine va bientôt s’ouvrir ! On s’explique aisément comment les mœurs naïves de nos pères ont pu concilier avec la gravité chrétienne ces adieux à une vie plus douce que le carême venait suspendre, de même que la joie de leurs festins dans la solennité pascale témoignait de la sévérité avec laquelle ils avaient gardé les prescriptions de l’Église. Mais si une telle conciliation est toujours possible, combien de fois n’arrive-t-il pas que cette chrétienne pensée des devoirs austères que l’on aura bientôt à remplir, s’efface devant les séductions d’une nature corrompue, et que l’intention première de ces réjouissances domestiques finit par n’être plus même un souvenir ? Qu’ont-ils de commun avec les joies innocentes que l’Église tolère dans ses enfants, ceux pour qui les jours du carême ne se termineront pas par la réception des sacrements divins qui purifient les cœurs et renouvellent la vie de l’âme ? Et ceux qui se montrent avides de recourir à des dispenses qui les mettent plus ou moins sûrement à couvert de l’obligation des lois de l’Église, sont-ils fondés à préluder par des fêtes à une carrière durant laquelle, peut-être, le poids de leurs péchés, loin de s’alléger, deviendra plus lourd encore ?

Puissent de telles illusions captiver moins les âmes chrétiennes ! puissent ces âmes revenir à la liberté des enfants de Dieu, liberté à l’égard des liens de la chair et du sang, et qui seule rétablit l’homme dans sa dignité première ! Qu’elles n’oublient donc jamais que nous sommes dans un temps où l’Église elle-même s’interdit ses chants d’allégresse, où elle veut que nous sentions la dureté du joug que la profane Babylone fait peser sur nous, que nous rétablissions en nous cet esprit vital, cet esprit chrétien qui tend toujours à s’affaiblir. Si des devoirs ou d’impérieuses convenances entraînent durant ces jours les disciples du Christ dans le tourbillon des plaisirs profanes, qu’ils y portent du moins un cœur droit et préoccupé des maximes de l’évangile. À l’exemple de la vierge Cécile, lorsque les accords d’une musique profane retentiront à leurs oreilles, qu’ils chantent à Dieu dans leurs cœurs, et qu’ils lui disent avec cette admirable épouse du Sauveur : « Conservez-nous purs, Seigneur, et que rien n’altère la sainteté et la dignité qui doivent toujours résider en nous ». Qu’ils évitent surtout d’autoriser, en y prenant part, ces danses libertines, où la pudeur fait naufrage, et qui seront la matière d’un si terrible jugement pour ceux et celles qui les encouragent. Enfin qu’ils repassent en eux-mêmes ces fortes considérations que leur suggère saint François de Sales : Tandis que la folle ivresse des divertissements mondains semblait avoir suspendu tout autre sentiment que celui d’un plaisir futile et trop souvent périlleux, d’innombrables âmes continuaient d’expier éternellement sur les brasiers de l’enfer les fautes commises au milieu d’occasions semblables ; des serviteurs et servantes de Dieu, à ces mêmes heures, s’arrachaient au sommeil pour venir chanter ses louanges et implorer ses miséricordes sur vous ; des milliers de vos semblables expiraient d’angoisses et de misère sur leur triste grabat ; Dieu et ses anges vous considéraient attentivement du haut du ciel ; enfin, le temps de la vie s’écoulait, et la mort avançait sur vous d’un degré qui ne reculera pas [5].

Il était juste, nous en convenons, que ces trois premiers jours de la Quinquagésime, ces trois derniers jours encore exempts des saintes rigueurs du carême, ne s’écoulassent pas sans offrir quelque aliment à ce besoin d’émotions qui tourmente tant d’âmes. Dans sa prévision maternelle, l’Église y a songé ; mais ce n’est pas en abondant dans le sens de nos vains désirs d’amusements frivoles, et des satisfactions de notre vanité. À ceux de ses enfants sur lesquels la foi n’a pas encore perdu son empire, elle a préparé une diversion puissante, en même temps qu’un moyen d’apaiser la colère de Dieu, que tant d’excès provoquent et irritent. Durant ces trois jours, l’Agneau qui efface les péchés du monde est exposé sur les autels. Du haut de son trône de miséricorde, il reçoit les hommages de ceux qui viennent l’adorer et le reconnaître pour leur roi ; il agrée le repentir de ceux qui regrettent à ses pieds d’avoir suivi trop longtemps un autre maître que lui ; il s’offre à son Père pour les pécheurs qui, non contents d’oublier ses bienfaits, semblent avoir résolu de l’outrager en ces jours plus que dans tout autre temps de l’année.

Cette sainte et heureuse pensée d’offrir une compensation à la divine majesté pour les péchés des hommes, au moment même où ils se multiplient davantage, et d’opposer aux regards du Seigneur irrité son propre Fils, médiateur entre le ciel et la terre, fut inspirée dès le 16e siècle au pieux cardinal Gabriel Paleotti, archevêque de Bologne, contemporain de saint Charles Borromée et émule de son zèle pastoral. Ce dernier s’empressa d’adopter lui-même pour son diocèse et pour sa province une coutume si salutaire. Plus tard, au 18e siècle, Prosper Lambertini, qui gouverna avec tant d’édification la même Église de Bologne, eut à cœur de suivre les traditions de Paleotti son prédécesseur, et d’encourager son peuple à la dévotion envers le très saint Sacrement, dans les trois jours du carnaval ; et étant monté sur la chaire de saint Pierre sous le nom de Benoît XIV, il ouvrit le trésor des indulgences en faveur des fidèles qui, durant ces mêmes jours, viendraient visiter notre Seigneur dans le divin mystère de son amour, et implorer le pardon des pécheurs. Cette faveur ayant d’abord été restreinte aux Églises de l’état romain, Clément XIII, en 1765, daigna l’étendre à l’univers entier, en sorte que cette dévotion, dite communément des Quarante heures, est devenue l’une des plus solennelles manifestations de la piété catholique. Empressons-nous donc d’y prendre part ; comme Abraham, dérobons-nous aux profanes influences qui nous assiègent, et cherchons le Seigneur notre Dieu ; faisons trêve pour quelques instants aux dissipations mondaines, et venons mériter, aux pieds du Sauveur, la grâce de traverser celles qui nous seraient inévitables, sans y avoir attaché notre cœur.

Considérons maintenant la suite des mystères du dimanche de la Quinquagésime. Le passage de l’évangile que l’Église nous y présente contient la prédiction que le Sauveur fit à ses apôtres sur sa passion qu’il devait bientôt souffrir à Jérusalem. Cette annonce si solennelle prélude aux douleurs que nous célébrerons bientôt. Qu’elle soit donc reçue dans nos cœurs avec attendrissement et reconnaissance ; qu’elle les aide dans ces efforts qui les arracheront à eux-mêmes pour les mettre à la disposition de Dieu, comme fut le cœur d’Abraham. Les anciens liturgistes ont remarqué aussi la guérison de l’aveugle de Jéricho, symbole de l’aveuglement des pécheurs, en ces jours où les bacchanales du paganisme semblent si souvent revivre au milieu des chrétiens. L’aveugle recouvra la vue, parce qu’il sentait son mal, et qu’il désirait voir. La sainte Église veut que nous formions le même désir, et elle nous promet qu’il sera satisfait.

Chez les Grecs, ce dimanche est appelé Tyrophagie, parce qu’il est le dernier jour auquel il soit permis de faire usage des aliments blancs, par lesquels ils désignent les laitages qui, selon leur discipline, étaient encore permis depuis le lundi précédent jusqu’aujourd’hui. À partir de demain, cette nourriture leur est interdite, et le carême commence dans toute la rigueur avec laquelle l’observent les Orientaux.

À la messe

La station est dans la basilique de Saint-Pierre, au Vatican. Cette église paraît avoir été choisie à cet effet, comme on le voit par le Traité des divins offices de l’abbé Rupert, à l’époque où on lisait encore, en ce dimanche, le récit de la loi donnée à Moïse ; ce patriarche ayant été regardé, comme on le sait, par les premiers chrétiens de Rome, comme le type de saint Pierre. L’Église ayant depuis placé en ce jour le mystère de la vocation d’Abraham et retardé la lecture de l’Exode jusqu’au Carême, la station romaine est restée dans la basilique du Prince des Apôtres, qui d’ailleurs a été aussi figuré par Abraham, dans sa qualité de Père des croyants.

L’introït nous offre les sentiments de l’homme aveugle et abandonné comme le pauvre de Jéricho, implorant la pitié du Rédempteur qui daignera être son guide et le nourrir.

Introït

Soyez-moi un Dieu protecteur et un lieu de refuge, pour me sauver ; car vous êtes mon appui, mon asile, et pour la gloire de votre nom, vous serez mon guide, et vous me nourrirez. Ps. En vous, Seigneur, j’ai espéré ; que je ne sois jamais confondu ! délivrez-moi par votre justice, et sauvez-moi. Gloire au Père. Soyez-moi un Dieu.

Collecte

Daignez, Seigneur, exaucer nos prières dans votre clémence, et après nous avoir dégagés des liens de nos péchés, gardez-nous de toute adversité. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Amen.

Épître
Lecture de la première épître du bienheureux Paul, apôtre, aux Corinthiens, Chap. 13

Mes Frères, quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges mêmes, si je n’ai la charité, je ne suis que comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Et quand j’aurais le don de prophétie et que je pénétrerais tous les mystères, et que j’aurais toute science ; quand j’aurais toute la foi possible, jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Et quand j’aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que j’aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. La charité est patiente, elle est douce ; la charité n’est point envieuse, elle n’est point téméraire et précipitée, elle ne s’enfle point d’orgueil, elle n’est point ambitieuse, elle ne cherche point ses intérêts ; elle ne pense point le mal ; elle ne se réjouit point de l’iniquité, mais elle se réjouit de la vérité ; elle supporte tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout. La charité ne finira jamais, au lieu que le don de prophétie cessera, le don des langues finira, le don de science sera aboli ; car ce don de science et ce don de prophétie sont incomplets. Mais quand sera venu ce qui est parfait, ce qui n’est qu’imparfait cessera. Quand j’étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant ; mais en devenant homme, je me suis défait de tout ce qui tenait de l’enfant. Nous voyons maintenant comme dans un miroir, et en énigme ; mais alors nous verrons face à face. Je ne connais maintenant qu’imparfaitement ; mais alors je connaîtrai comme je suis moi-même connu. Présentement la foi, l’espérance, la charité, trois vertus, demeurent ; mais la charité est la plus excellente des trois.

C’est avec raison que l’Église nous fait lire aujourd’hui le magnifique éloge que saint Paul fait de la charité. Cette vertu, qui renferme l’amour de Dieu et du prochain, est la lumière de nos âmes ; si elles en sont dépourvues, elles demeurent dans les ténèbres, et toutes leurs œuvres sont frappées de stérilité. La puissance même des prodiges ne saurait rassurer sur son salut celui qui n’a pas la charité ; sans elle les œuvres en apparence les plus héroïques ne sont qu’un piège de plus. Demandons au Seigneur cette lumière, et sachons que, si abondante qu’il daigne nous l’accorder ici-bas, il nous la réserve sans mesure pour l’éternité. Le jour le plus éclatant dont nous puissions jouir en ce monde n’est que ténèbres auprès des clartés éternelles. La foi s’évanouira en présence de la réalité contemplée à jamais ; l’espérance sera sans objet, dès que la possession commencera pour nous ; l’amour seul régnera, et c’est pour cela qu’il est plus grand que la foi et l’espérance qui doivent l’accompagner ici-bas. Telle est la destinée de l’homme racheté et éclairé par Jésus-Christ ; doit-on s’étonner qu’il quitte tout pour suivre un tel maître ? Mais ce qui surprend, ce qui prouve notre dégradation, c’est que des chrétiens baptisés dans cette foi et cette espérance, et qui ont reçu les prémices de cet amour, se précipitent en ces jours dans des désordres grossiers, si raffinés qu’ils paraissent quelquefois. On dirait qu’ils aspirent à éteindre en eux-mêmes jusqu’au dernier rayon de la lumière divine, comme s’ils avaient fait un pacte avec les ténèbres. La charité, si elle règne en nous, doit nous rendre sensibles à l’outrage qu’ils font à Dieu, et nous porter en même temps à solliciter sa miséricorde envers ces aveugles qui sont nos frères.

Dans le graduel et dans le trait, l’Église célèbre les bontés de Dieu envers ses élus. Il les a affranchis du joug du monde en les éclairant de sa lumière ; ils sont son peuple, et les heureuses brebis de ses pâturages.

Graduel

Vous êtes le Dieu qui seul opérez des merveilles : vous avez manifesté votre puissance au milieu des nations. V/. Par la force de votre bras, vous avez délivré votre peuple, les enfants d’Israël et de Joseph.

Trait

Jubilez à Dieu, habitants de la terre : servez le Seigneur dans l’allégresse. V/. Entrez en sa présence, avec des transports de joie : sachez que ce Seigneur, c’est Dieu lui-même. V/. C’est lui qui nous a faits, et non pas nous. Nous sommes son peuple et les brebis de ses pâturages.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. 18

En ce temps-là, Jésus prit à part ses douze disciples, et leur dit : Voilà que nous montons à Jérusalem, et que tout ce que les prophètes ont écrit du Fils de l’homme va s’accomplir. Car il sera livré aux Gentils, et moqué, et fouetté, et couvert de crachats, et après qu’ils l’auront fouetté, ils le tueront, et le troisième jour il ressuscitera. Et ils ne comprirent rien à cela, et cette parole leur était cachée, et ils ne comprenaient point ce qui leur était dit. Comme il approchait de Jéricho, il arriva qu’un aveugle était assis au bord du chemin, demandant l’aumône. Et entendant passer la foule, il s’enquit de ce que c’était. On lui dit que c’était Jésus de Nazareth qui passait. Et il cria, disant : Jésus, fils de David, ayez pitié de moi ! Et ceux qui allaient devant le gourmandaient pour le faire taire ; mais il criait plus fort encore : Fils de David, ayez pitié de moi ! Jésus alors s’arrêtant, commanda qu’on le lui amenât ; et lorsqu’il se fut approché, il l’interrogea, disant : Que veux-tu que je te fasse ? Il répondit : Seigneur, que je voie. Et Jésus lui dit : Vois ; c’est ta foi qui t’a sauvé. Et au même instant il vit, et il le suivait, glorifiant Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, loua Dieu.

La voix du Christ annonçant sa douloureuse Passion vient de se faire entendre, et les apôtres qui ont reçu cette confidence de leur maître n’y ont rien compris. Ils sont trop grossiers encore pour rien entendre à la mission du Sauveur ; du moins ils ne le quittent pas, et ils restent attachés à sa suite. Mais combien sont plus aveugles les faux chrétiens qui, dans ces jours, loin de se souvenir qu’un Dieu a donné pour eux son sang et sa vie, s’efforcent d’effacer dans leurs âmes jusqu’aux derniers traits de la ressemblance divine. Adorons avec amour la divine miséricorde qui nous a retirés comme Abraham du milieu d’un peuple abandonné, et, à l’exemple de l’aveugle de Jéricho, crions vers le Seigneur, afin qu’il daigne nous éclairer davantage : Seigneur, faites que je voie ; c’était sa prière. Dieu nous a donné sa lumière ; mais elle nous servirait peu, si elle n’excitait pas en nous le désir de voir toujours davantage. Il promit à Abraham de lui montrer le lieu qu’il lui destinait ; qu’il daigne aussi nous faire voir cette terre des vivants ; mais, auparavant, prions-le de se montrer à nous, selon la belle pensée de saint Augustin, afin que nous l’aimions, et de nous montrer à nous-mêmes, afin que nous cessions de nous aimer.

Durant l’offertoire, l’Église demande pour ses enfants la lumière de vie qui consiste à connaître la loi de Dieu ; elle veut que nos lèvres apprennent à prononcer sa doctrine et les divins commandements qu’il a apportés du ciel.

Offertoire

Vous êtes béni, Seigneur ; enseignez-moi votre loi : mes lèvres ont prononcé tous les commandements de votre bouche.

Secrète

Que cette hostie, Seigneur, efface, s’il vous plaît, nos péchés, et qu’elle sanctifie les corps et les âmes de vos serviteurs, pour célébrer dignement ce sacrifice. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

L’antienne de la communion rappelle le souvenir de la manne qui nourrit au désert la postérité d’Abraham ; néanmoins cette nourriture, quoique venue du ciel, ne les empêcha pas de mourir. Le pain vivant descendu du ciel établit les âmes dans la lumière éternelle, et celui qui le mange dignement ne mourra point.

Communion

Ils mangèrent, et ils furent pleinement rassasiés, et le Seigneur leur donna ce qu’ils avaient souhaité, et ils ne furent pas frustrés dans leurs désirs.

Postcommunion

Faites, Dieu tout-puissant, nous vous en supplions, que nous qui avons reçu l’aliment céleste, nous en soyons fortifiés contre toute adversité. Par Jésus Christ notre Seigneur. Amen.

À vêpres

Antienne de Magnificat

Jésus, s’étant arrêté, commanda qu’on lui amenât l’aveugle, et il lui dit : Que veux-tu que je te fasse ? — Seigneur, que je voie. Et Jésus lui dit : Vois, c’est ta foi qui t’a sauvé. Et au même instant il vit, et il le suivait glorifiant Dieu.

Autre liturgie

Nous terminerons cette journée par les strophes suivantes dans lesquelles l’Église grecque fait au peuple l’annonce du carême, qui va ramener les expiations annuelles.

Lundi de la Tyrophagie

Elle est arrivée, annonçant l’approche du printemps, cette semaine de la première purification, semaine vénérable par ses jeûnes sacrés, et qui vient apporter la lumière pour le corps et pour l’âme des fidèles.

Elle est ouverte, la porte de la pénitence ; arrivez, amis de Dieu, hâtons-nous d’entrer, de peur que le Christ ne nous la ferme comme à des indignes.

Ô frères, munissons-nous de la pureté, de l’abstinence, de la modestie, de la force, de la prudence, de la prière et des larmes ; c’est par ces vertus que s’ouvrira pour nous le sentier de la justice.

Gardons-nous, mortels, d’engraisser nos corps par des nourritures recherchées : rendons-leur, par l’abstinence, une vigueur véritable, afin que, d’accord avec l’âme, ils soient toujours vainqueurs dans leurs luttes avec l’adversaire.

Aujourd’hui commence le jeûne qui doit purifier d’avance nos âmes et nos corps, et répandre dans nos cœurs, ô amis de Dieu, le souvenir de la sainte et de la vénérable Passion du Christ, comme une lumière éblouissante

Livrons-nous au jeûne d’un cœur joyeux, ô peuples fidèles ; car voici le commencement des combats spirituels ; rejetons loin de nous la mollesse de la chair ; venons accroître les dons de l’âme ; serviteurs du Christ, souffrons avec lui, afin d’être avec lui glorifiés comme des enfants de Dieu ; et l’Esprit-Saint habitera en nous et illuminera nos âmes.

Recevons avec ardeur, ô fidèles, le messager divinement inspiré qui vient nous annoncer le jeûne, comme firent autrefois les Ninivites, comme les pécheresses et les publicains accueillirent Jean qui leur prêchait la pénitence. Préparons-nous par l’abstinence à participer au sacrifice du Seigneur en Sion. Il doit opérer en nous une purification divine ; lavons d’abord nos âmes dans les larmes. Demandons la grâce de contempler alors la consommation de la Pâque figurative, et la manifestation de la Pâque véritable. Préparons-nous à adorer la croix et la résurrection du Christ Dieu, et crions vers lui : Ne nous confondez pas dans notre attente, ô ami des hommes !

[1]     s. Luc 16, 22.
[2]     Héb. 11, 8.
[3]     1 Cor. 7, 31.
[4]     Héb. 13, 14.
[5]     Introduction à la vie dévote. 3e part. Chap. 33.

La spiritualité du martyre
5. Prisonnier avec l’Eucharistie

MON PROTECTEUR, LE DÉTECTIVE

Je supportais difficilement la lumière éblouissante, quand je fus conduit à travers de nombreux corridors vers une petite chambre. Le gardien resta dehors à la porte. Peu après entrèrent deux détectives : un grand maigre et un petit trapu. Ils me regardèrent longuement et fixement, puis s’assirent à un bureau. Ils ne prononcèrent pas un mot, tandis qu’ils feuilletaient toute une liasse de papiers.

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5. Prisonnier avec l’Eucharistie »