Le 5 mai,
saint Pie V, pape et confesseur

Dom Guéranger ~ Année liturgique
Le 5 mai, saint Pie V, pape et confesseur

Déjà de nombreux Pontifes ont paru sur le Cycle, où ils forment une éclatante constellation près du Christ ressuscité qui, en ces jours, donna à Pierre leur prédécesseur les clefs du ciel. Anicet, Soter, Caïus, Clet et Marcellin, tenaient en main la palme du martyre ; Léon seul avait combattu sans répandre son sang ; mais son grand cœur n’eût pas reculé devant ce suprême témoignage. Or voici qu’en ce jour un émule de Léon, donné à l’Église dans ces derniers siècles, vient s’unir à lui et se mêler au groupe triomphant. Comme Léon, Pie V a lutté avec ardeur contre l’hérésie ; comme Léon, il a sauvé son peuple du joug des barbares.

La vie entière de Pie V a été un combat. Dans les temps agités où il fut placé au gouvernail de la sainte Église, l’erreur venait d’envahir une vaste portion de la chrétienté, et menaçait le reste. Astucieuse et souple dans les lieux où elle ne pouvait développer son audace, elle convoitait l’Italie ; son ambition sacrilège était de renverser la chaire apostolique, et d’entraîner sans retour le monde chrétien tout entier dans les ténèbres de l’hérésie. Pie défendit avec un dévouement inviolable la Péninsule menacée. Avant d’être élevé aux honneurs du pontificat suprême, il exposa souvent sa vie pour arracher les villes à la séduction. Imitateur fidèle de Pierre Martyr, on ne le vit jamais reculer en présence du danger, et partout les émissaires de l’hérésie s’enfuirent à son approche. Placé sur la chaire de saint Pierre, il sut imprimer aux novateurs une terreur salutaire, il releva le courage des souverains de l’Italie, et, par des rigueurs modérées, il vint à bout de refouler au delà des Alpes le fléau qui allait entraîner la destruction du christianisme en Europe, si les États du Midi ne lui eussent opposé une barrière invincible. Le torrent de l’hérésie s’arrêta. Depuis lors, le protestantisme, réduit à s’user sur lui-même, donne le spectacle de cette anarchie de doctrines qui eût désolé le monde entier, sans la vigilance du Pasteur qui, soutenant avec un zèle indomptable les défenseurs de la vérité dans tous les États où elle régnait encore, s’opposa comme un mur d’airain à l’envahissement de l’erreur dans les contrées où il commandait en maître.

Un autre ennemi, profitant des divisions religieuses de l’Occident, s’élançait en ces mêmes jours sur l’Europe, et l’Italie n’allait être que sa première proie. Sortie du Bosphore, la flotte ottomane se dirigeait avec fureur sur la chrétienté ; et c’en était fait, si l’énergique Pontife n’eût veillé pour le salut de tous. Il sonne l’alarme, il appelle aux armes les princes chrétiens. L’Empire et la France, déchirés par les factions que l’hérésie a fait naître dans leur sein, entendent l’appel, mais ils restent immobiles ; l’Espagne seule, avec Venise et h petite flotte papale, répondent aux instances du Pontife, et bientôt la croix et le croissant se trouvent en présence dans le golfe de Lépante. Les prières de Pie V décidèrent la victoire en faveur des chrétiens, dont les forces étaient de beaucoup inférieures à celles des Turcs. Nous retrouverons ce grand souvenir sur le Cycle, en octobre, à la fête de Notre-Dame du Rosaire. Mais il faut rappeler aujourd’hui la prédiction que fit le saint Pape, sur le soir de la grande journée du 7 octobre 1 571. Depuis six heures du matin jusqu’aux approches de la nuit, la lutte durait entre la flotte chrétienne et la flotte musulmane. Tout à coup le Pontife, poussé par un mouvement divin, regarda fixement le ciel ; il se tint en silence durant quelques instants, puis se tournant vers les personnes qui étaient présentes : « Rendons grâces à Dieu, leur dit-il ; la victoire est aux chrétiens. » Bientôt la nouvelle arriva à Rome ; et dans toute la chrétienté on ne tarda pas à savoir qu’un Pape avait encore une fois sauvé l’Europe. La défaite de Lépante porta à la puissance ottomane un coup dont elle ne s’est jamais relevée ; l’ère de sa décadence date de cette journée fameuse.

Les travaux de saint Pie V pour la régénération des mœurs chrétiennes, l’établissement de la discipline du concile de Trente, et la publication du Bréviaire et du Missel réformés, ont fait de son pontificat de six années l’une des époques les plus fécondes dans l’histoire de l’Église. Plus d’une fois les protestants se sont inclinés d’admiration en présence de ce vigoureux adversaire de leur prétendue réforme. « Je m’étonne, disait Bacon, que L’Église Romaine n’ait pas encore canonisé ce grand homme. » Pie V ne fut, en effet, placé au nombre des Saints qu’environ cent trente ans après sa mort : tant est grande l’impartialité de l’Église Romaine, lors même qu’il s’agit de décerner les honneurs de l’apothéose à ses chefs les plus respectés.

La gloire des miracles couronna dès ce monde le vertueux Pontife : nous rappellerons ici deux de ses prodiges les plus populaires. Traversant un jour, avec l’ambassadeur de Pologne, la place du Vatican, qui s’étend sur le sol où fut autrefois le cirque de Néron, il se sent saisi d’enthousiasme pour la gloire et le courage des martyrs qui souffrirent en ce lieu dans la première persécution. Il se baisse, et prend dans sa main une poignée de poussière dans ce champ du martyre, foulé par tant de générations de fidèles depuis la paix de Constantin. Il verse cette poussière dans un linge que lui présente l’ambassadeur ; mais lorsque celui-ci, rentré chez lui, ouvre le linge, il le trouve tout imprégné d’un sang vermeil que l’on eût dit avoir été versé à l’heure même : la poussière avait disparu. La foi du Pontife avait évoqué le sang des martyrs, et ce sang généreux reparaissait à son appel pour attester, en face de l’hérésie, que l’Église Romaine, au XVIe siècle, était toujours celle pour laquelle ces héros avaient donné leur vie sous Néron.

La perfidie des hérétiques tenta plus d’une fois de mettre fin à une vie qui laissait sans espoir de succès leurs projets pour l’envahissement de l’Italie. Par un stratagème aussi lâche que sacrilège, secondés par une odieuse trahison, ils enduisirent d’un poison subtil les pieds du crucifix que le saint Pontife avait dans son oratoire, et sur lequel il collait souvent ses lèvres. Pie V, dans la ferveur de sa prière, se prépare à donner cette marque d’amour au Sauveur des hommes sur son image sacrée ; mais tout à coup, ô prodige ! les pieds du crucifix se détachent de la croix, et semblent fuir les baisers respectueux du vieillard. Pie V comprit alors que la malice de ses ennemis avait voulu transformer pour lui en instrument de mort jusqu’au bois qui nous a rendu la vie.

Un dernier trait encouragera les fidèles, par l’exemple du grand Pontife, à cultiver la sainte Liturgie dans le temps de l’année où nous sommes. Au lit de la mort, jetant un dernier regard sur l’Église de la terre qu’il allait quitter pour celle du ciel, et voulant implorer une dernière fois la divine bonté en faveur du troupeau qu’il laissait exposé à tant de périls, il récita d’une voix presque éteinte cette strophe des Hymnes du Temps pascal : « Créateur des hommes, daignez, en ces jours remplis des allégresses de la Pâque, préserver votre peuple des assauts de la mort[1]. » Ayant achevé ces paroles sacrées, il s’endormit paisiblement dans le Seigneur.

Le bréviaire

Mais il est temps de lire, dans le livre des divins Offices, l’éloge que l’Église consacre au saint Pape des temps modernes.

Pie V, né à Bosco, ville de Lombardie, mais originaire de Bologne et de la noble famille des Ghisleri, entra à l’âge de quatorze ans dans l’Ordre des Frères Prêcheurs. On admirait en lui la patience, l’humilité profonde, la grande austérité de la vie, l’amour pour l’oraison, l’observance régulière et le zèle le plus ardent pour l’honneur de Dieu. Ses progrès dans la philosophie et la théologie furent si remarquables, qu’il fut chargé durant beaucoup d’années, et avec un grand succès, de l’enseignement de ces sciences. Il exerça la prédication en beaucoup de lieux, avec un grand profit pour ses auditeurs. Il remplit longtemps avec une force d’âme invincible les fonctions d’inquisiteur, et préserva, au péril même de sa vie, un grand nombre de villes de la séduction de l’hérésie qui faisait des efforts pour les envahir.

Paul IV, dont il était très estimé à cause de ses rares vertus, l’éleva au siège de Népi et Sutri, et deux ans après il fut admis parmi les cardinaux-prêtres de l’Église romaine. Transféré par Pie IV à l’Église de Montréal dans le Piémont, et ayant remarqué plusieurs abus qui s’étaient répandus dans ce diocèse, il en fit la visite complète ; et tout étant réglé, il revint à Rome, où il fut chargé des plus graves affaires, dans l’expédition desquelles il prit toujours le parti de la justice, et déploya une constance et une liberté apostoliques. À la mort de Pie IV, il fut élu Pape contre l’attente de tout le monde ; mais, sauf l’extérieur, il ne changea rien dans sa manière de vivre. On remarqua en lui un zèle incessant pour la propagation de la foi, une application infatigable au rétablissement de la discipline ecclésiastique, une vigilance assidue pour l’extirpation des erreurs, une bienfaisance sans bornes pour soulager les nécessités des indigents, un courage invincible pour soutenir les droits du Siège Apostolique.

Il équipa une flotte puissante contre Sélim, sultan des Turcs, dont les succès avaient élevé l’audace, et remporta sur lui, à Lépante, une éclatante victoire, plus encore par ses prières à Dieu que par la force des armes. Il connut par la révélation divine, et manifesta aux personnes qui se trouvaient avec lui, cet heureux événement à l’heure même qu’il s’accomplissait. Il préparait une nouvelle expédition contre les Turcs, lorsqu’il fut atteint d’une grave maladie. Il en supporta avec une souveraine patience les cruelles douleurs, et étant arrivé à l’extrémité, et ayant reçu les divins sacrements, il rendit son âme à Dieu avec tranquillité, l’an mil cinq cent soixante-douze, âgé de soixante-huit ans. et ayant siège six ans, trois mois et vingt-quatre jours. Son corps est entouré d’une grande vénération de la part des fidèles dans la Basilique de Sainte-Marie-Majeure, à cause des nombreux miracles que Dieu a opérés par son intercession. Ces prodiges ayant été prouvés juridiquement, il a été inscrit au nombre des Saints par le pape Clément XI.

Saint Pie V est une des premières gloires de l’Ordre de Saint-Dominique ; nous emprunterons donc au Bréviaire de ce saint Ordre les Répons et les Hymnes qu’il consacre à la louange de l’illustre Pontife.

RÉPONS

R/. Au moment où ce nouveau Moïse priait Dieu, les mains étendues, sur la colline, Amalec si perfide envers Israël était battu sur la mer près de Lépante ; * Et la victoire remportée était révélée à Pie, alleluia.

V/. Il étendit la verge du Rosaire, et les cruels ennemis furent submergés. * Et la victoire remportée était révélée à Pie, alleluia.

R/. Les Agneaux de cire blanche qui ont reçu la bénédiction de Pie apportent la santé aux malades ; les armes meurtrières reculent devant eux : * Ceux qui les portent évitent l’atteinte du plomb mortel, alleluia.

V/. Leur présence multiplie la farine, arrête la flamme des incendies, apaise la fureur des flots. * Ceux qui les portent évitent l’atteinte du plomb mortel, alleluia.

R/. Parcourant le cirque où combattirent les anciens martyrs de Rome, il opère un miracle éclatant * bous les veux d’un peuple nombreux, alleluia.

V/. Il prend sur le sol du Vatican une poignée de poussière, et la présente tout imbibée de sang à un ambassadeur chrétien, * Sous les yeux d’un peuple nombreux, alleluia.

R/. Il veut un jour baiser les pieds du Christ sur son crucifix ; mais l’image retire ses pieds pour conserver la vie au pieux serviteur du Christ ; * Elle refuse de recevoir ses baisers dans l’endroit qu’une main perfide a souillé de poison, alleluia.

V/. Je ne cherche ma gloire que dans la croix du Seigneur ; à elle seule je prodigue les marques de mon amour. * L’image refuse de recevoir ses baisers dans l’endroit qu’une main perfide a souillé de poison, alleluia.

HYMNE

Que l’orgue fasse entendre ses joyeux concerts à l’honneur de Pie ; que tous les nuages se dissipent devant l’allégresse de ce jour sacré.

Sous le nom de Michel, on le vit terrasser le dragon dans la lutte ; sous le nom de Pie, il sut réprimer l’adversaire impie.

Il fut le bouclier de l’Église dans les périls qui l’assaillaient ; sa forte épée moissonna les sectateurs de l’hérésie.

Imitateur du zèle de Phinéès, il veilla pour la défense des murs de la cité sainte ; il repoussa les barbares qui allaient envahir le sol chrétien, et détourna le cimeterre que la rage du Turc avait tiré contre les fidèles.

Il rétablit avec sollicitude la règle des mœurs, et opposa une barrière invincible au progrès de la secte impie.

Il ne tint pas renfermées dans ses coffres les richesses de l’État ; mais il sut épuiser le trésor dans les nécessités publiques.

Père rempli de bonté envers les pauvres, sa main les secourut avec profusion ; par ses largesses il nourrit un peuple que la disette avait réduit à l’extrémité.

Créateur des hommes, daignez, en ces jours remplis des allégresses de la Pâque, préserver votre peuple des assauts de la mort.

Amen.

L’Hymne suivante est exposée, près du tombeau de saint Pie V, à Sainte-Marie-Majeure, pour servir d’expression à la piété des pèlerins envers le saint Pape.

HYMNE

Le mépris des hommes pour le culte de Dieu a déchaîné le fléau de la guerre ; la vengeance a suivi le crime, et le châtiment s’apprête à fondre sur la terre.

Dans le péril où nous sommes, quel autre habitant des cieux pourrions-nous invoquer, ô Pie, qui soit pour nous d’un secours plus efficace ?

Nul homme, ô bienheureux Pontife, ne s’est dévoué avec plus d’ardeur que toi à procurer sur la terre la gloire du grand Dieu ;

Nul défenseur n’a plus vaillamment détourné le joug auquel les barbares allaient asservir les nations chrétiennes.

Plus puissant encore au ciel, jette un regard sur ceux qui t’implorent ; apaise les discordes entre les citoyens : repousse les fureurs de l’ennemi.

Obtiens que la terre recouvre les douceurs de la paix ; rendus à la sécurité, nous chanterons d’un cœur plus joyeux nos cantiques à la louange de Dieu.

À vous la gloire, heureuse Trinité, Dieu unique ! à vous honneur et puissance dans les siècles des siècles !

Amen.

Pontife du Dieu vivant, vous avez été sur la terre « le mur d’airain, la colonne de fer (Jer. 1, 18) », dont parle le Prophète ; et votre constance indomptable a préservé de la violence et des embûches de ses nombreux ennemis le troupeau qui vous avait été confié. Loin de désespérer à la vue des dangers, votre courage s’est élevé comme la digue que l’on bâtit toujours plus haute, à mesure que les eaux de l’inondation arrivent plus menaçantes. Par vous les flots envahissants de l’hérésie se sont enfin arrêtés ; par vous l’invasion musulmane a été refoulée, et l’orgueil du croissant abaissé. Le Seigneur vous fit l’honneur de vous choisir pour être le vengeur de sa gloire et le libérateur du peuple chrétien ; recevez, avec nos actions de grâces, l’hommage de nos humbles félicitations. Par vous l’Église, au sortir d’une crise terrible, recouvra sa beauté. La vraie réforme, celle qui s’accomplit par l’autorité, fut appliquée sans faiblesse par vos mains aussi fermes qu’elles étaient pures. Le culte divin, renouvelé par la publication des livres de la sainte Liturgie, vous dut son progrès et sa restauration ; et tant d’œuvres si fécondes s’accomplirent dans les six années de votre court et laborieux pontificat.

Maintenant, ô saint Pontife, écoutez les vœux de l’Église militante dont les destinées furent un moment déposées entre vos mains. En mourant vous imploriez pour elle, au nom du Sauveur ressuscité, la protection contre les périls auxquels elle était encore exposée ; voyez à quel état le débordement de l’erreur a réduit de nos jours la chrétienté presque tout entière. Pour faire face à tous les ennemis qui l’assiègent, l’Église n’a plus que les promesses de son divin fondateur ; tous les appuis visibles lui manquent à la fois ; il ne lui reste plus que les mérites de la souffrance et les ressources de la prière. Unissez, ô saint Pontife, vos supplications aux siennes, et montrez que vous aimez toujours le troupeau de votre Maître. Protégez dans Rome la Chaire de votre successeur, en butte aux plus violentes et aux plus astucieuses attaques. Les princes et les peuples conspirent d’accord contre le Seigneur et contre son Christ ; déjouez les projets d’une usurpation sacrilège, d’une impiété qui prétend faire mentir les oracles divins. Détournez les fléaux qui menacent l’Europe si ingrate envers sa mère, si indifférente aux attentats commis contre celle à qui elle doit tout. Illuminez les aveugles, confondez les pervers ; obtenez que la foi éclaire enfin tant d’intelligences égarées qui prennent l’erreur pour la vérité, les ténèbres pour la lumière.

Au milieu de cette nuit si sombre et si menaçante, vos regards, ô saint Pontife, discernent les brebis fidèles ; bénissez-les, soutenez-les, accroissez leur nombre. Attachez-les au tronc de l’arbre qui ne peut périr, afin qu’elles ne soient pas dispersées par la tempête. Rendez-les toujours plus fidèles à la foi et aux traditions de la sainte Église : c’est leur seule force au milieu de ces courants d’erreur qui menacent de tout entraîner. Maintenez toujours dans l’unité sacrée nos Églises de France, qui ont donné au monde un si noble exemple de fidélité à l’esprit catholique, en répudiant les œuvres malheureuses d’une époque de confusion, pour embrasser de nouveau les rites que vous aviez sanctionnés de votre autorité suprême. Conservez à l’Église le saint Ordre dans lequel vous fûtes élevé pour de si hautes destinées ; propagez dans son sein la race de ces hommes puissants en œuvres et en paroles, zélés pour la foi et pour la sanctification des âmes, tels que nous les admirons dans ses annales, tels que nous les vénérons sur les autels. Enfin, souvenez-vous, ô Pie, que vous avez été le Père du peuple chrétien, et continuez d’exercer encore cette noble prérogative sur la terre, par votre puissante intercession, jusqu’à ce que le nombre des élus soit arrivé à son complément.

 

[1] Voici la strophe telle que la prononça saint Pie V, et telle qu’elle était de son temps dans le Bréviaire :

Quaesumus, auctor omnium,
In hoc paschali gaudio,
Ab omni mortis impetu
Tuum defende populum.

Dans la correction des Hymnes sous Urbain VIII, cette strophe a été totalement changée : Ut sis perenne mentibus, etc.

Le 29 avril
Saint Pierre de Vérone, martyr

Dom Guéranger ~ Année liturgique
Le 29 avril, Saint Pierre de Vérone, martyr

Le héros que la sainte Église députe aujourd’hui vers Jésus ressuscité, a combattu si vaillamment que le martyre a couronné jusqu’à son nom. Le peuple chrétien l’appelle saint Pierre Martyr, en sorte que son nom et sa victoire ne se séparent jamais. Immolé par un bras hérétique, il est le noble tribut que la chrétienté du xuie siècle offrit au Rédempteur. Jamais triomphe ne recueillit de plus solennelles acclamations. Au siècle précédent, la palme cueillie par Thomas de Cantorbéry fut saluée avec transport par les peuples qui n’aimaient rien tant alors que la liberté de l’Église ; celle de Pierre fut l’objet d’une ovation pareille. Rien ne surpasse l’enthousiasme du grand Innocent IV, dans la Bulle pour la canonisation du martyr. « La foi chrétienne appuyée sur tant de prodiges, s’écrie-t-il, brille aujourd’hui d’un éclat nouveau. Voici qu’un nouvel athlète vient par son triomphe raviver nos allégresses. Les trophées de la victoire éclatent à nos regards, le sang répandu élève sa voix, la trompette du martyre retentit, la terre arrosée d’un sang généreux fait entendre son langage, la contrée qui a produit un si noble guerrier proclame sa gloire, et jusqu’au glaive parricide qui l’a immolé acclame sa victoire. Dans sa joie, l’Église-mère entonne au Seigneur un cantique nouveau, et le peuple chrétien va trouver matière à des chants d’allégresse qui n’avaient pas retenti encore. Un fruit délicieux cueilli dans le jardin de la foi vient d’être placé sur la table du Roi éternel. Une grappe choisie dans la vigne de l’Église a rempli de son suc généreux le calice royal ; la branche dont elle a été détachée par le fer était des plus adhérentes au cep divin. L’Ordre des Prêcheurs a produit une rose vermeille dont le parfum réjouit le Roi céleste. Une pierre choisie dans l’Église militante, taillée et polie par l’épreuve, a mérité sa place dans l’édifice du ciel[1]. »

Ainsi s’exprimait le Pontife suprême, et les peuples répondaient en célébrant avec transport le nouveau martyr. Sa fête était gardée comme les solennités antiques par la suspension des travaux, et les fidèles accouraient aux églises des Frères-Prêcheurs, portant des rameaux qu’ils présentaient pour être bénits en souvenir du triomphe de Pierre Martyr. Cet usage s’est maintenu jusqu’à nos temps dans l’Europe méridionale, et les rameaux bénits en ce jour par les Dominicains sont regardés comme une protection pour les maisons où on les conserve avec respect.

Quel motif avait donc enflammé le zèle du peuple chrétien pour la mémoire de cette victime d’un odieux attentat ? C’est que Pierre avait succombé en travaillant à la défense de la foi, et les peuples n’avaient alors rien de plus cher que la foi. Pierre avait reçu la charge de rechercher les hérétiques manichéens, qui depuis longtemps infectaient le Milanais de leurs doctrines perverses et de leurs mœurs aussi odieuses que leurs doctrines. Sa fermeté, son intégrité dans l’accomplissement d’une telle mission, le désignaient à la haine des Patarins ; et lorsqu’il tomba victime de son noble courage, un cri d’admiration et de reconnaissance s’éleva dans la chrétienté. Rien donc de plus dépourvu de vérité que les déclamations des ennemis de l’Église et de leurs imprudents fauteurs, contre les poursuites que le droit public des nations catholiques avait décrétées pour déjouer et atteindre les ennemis de la foi. Dans ces siècles, aucun tribunal ne fut jamais plus populaire que celui qui était chargé de protéger la sainte croyance, et de réprimer ceux qui avaient entrepris de l’attaquer. Que l’Ordre des Frères-Prêcheurs, chargé principalement de cette haute magistrature, jouisse donc, sans orgueil comme sans faiblesse, de l’honneur qu’il eut de l’exercer si longtemps pour le salut du peuple chrétien. Que de fois ses membres ont rencontre une mort glorieuse dans l’accomplissement de leur austère devoir ! Saint Pierre Martyr est le premier des martyrs que ce saint Ordre a fournis pour cette grande cause ; mais les fastes dominicains en produisent un grand nombre d’autres, héritiers de son dévouement et émules de sa couronne. La poursuite des hérétiques n’est plus qu’un fait de l’histoire ; mais, à nous catholiques, il n’est pas permis de la considérer autrement que ne la considère l’Église. Aujourd’hui elle nous prescrit d’honorer comme martyr un de ses saints qui a rencontré le trépas en marchant à l’encontre des loups qui menaçaient les brebis du Seigneur ; ne serions-nous pas coupables envers notre mère, si nous osions apprécier autrement qu’elle le mérite des combats qui ont valu à Pierre la couronne immortelle ? Loin donc de nos cœurs catholiques cette lâcheté qui n’ose accepter les courageux efforts que rirent nos pères pour nous conserver le plus précieux des héritages ! Loin de nous cette facilité puérile à croire aux calomnies des hérétiques et des prétendus philosophes contre une institution qu’ils ne peuvent naturellement que détester ! Loin de nous cette déplorable confusion d’idées qui met sur le même pied la vérité et l’erreur, et qui, de ce que l’erreur ne saurait avoir de droits, a osé conclure que la vérité n’en a pas à réclamer !

Bréviaire

Voici maintenant le récit que la sainte Église nous donne à lire en ce jour sur les vertus et les combats de saint Pierre Martyr.

Pierre, né à Vérone de parents infectés des erreurs des Manichéens, combattit presque dès son enfance contre les hérésies. À l’âge de sept ans, comme il allait aux écoles, son oncle paternel, qui était hérétique. lui ayant demandé ce qu il y avait appris.il répondit qu’il y avait appris le Symbole de la foi chrétienne : et ni les caresses ni les menaces de son père et de son oncle ne purent ébranler sa constance dans la vraie doctrine. Parvenu à l’adolescence, il vint à Bologne pour faire ses études. Ce fut là qu’étant appelé par le Saint-Esprit à un genre de vie plus élevé, il entra dans l’Ordre des Frères-Prêcheurs.

Ses vertus brillèrent avec un grand éclat dans la religion, et il conserva cœur et ses sens dans une telle pureté, que jamais il ne se sentit souillé d’aucun péché mortel. Il mortifiait sa chair par les jeûnes et les veilles, et il élevait son esprit à la contemplation vies choses divines. Occupé sans cesse à l’œuvre du salut des âmes, il avait un don particulier pour réfuter les hérétiques. Il mettait tant de force dans sa prédication, qu’une multitude innombrable de personnes affluait autour de lui pour l’entendre, et beaucoup se convertissaient et faisaient pénitence.

L’ardeur de sa foi l’enflammait tellement, qu’il souhaitait de mourir pour elle, et demandait instamment à Dieu cette grâce. Ce furent les hérétiques qui la lui procurèrent, selon qu’il l’avait annoncé lui-même peu auparavant dans une prédication. Comme il exerçait la charge d’Inquisiteur, un jour qu’il revenait de Como à Milan, un impie meurtrier lui déchargea sur la tète deux coups d’épée. Le saint, presque mort, prononça avant de rendre le dernier soupir le Symbole de la foi que dans son enfance il avait confessée avec le courage d’un homme. L’assassin revintà la charge, et lui ayant plongé son épée dans le Hanc, le saint alla au ciel recevoir la palme du martyre, l’an du salut 1252. Il éclata bientôt par un grand nombre de miracles, et l’année suivante Innocent IV l’inscrivit au nombre des Martyrs.

Nous empruntons les Antiennes et le Répons suivants au Bréviaire dominicain, à la louange du glorieux champion de la foi.

Antiennes et répons

Ant. Du sein de la fumée la flamme lumineuse s’élance ; la rose fleurit sur les épines du buisson : ainsi Pierre, docteur et martyr, naît d’une famille infidèle.

Ant. D’abord soldat dans l’armée des Prêcheurs, il brille aujourd’hui dans les rangs de la milice céleste.

Ant. Son âme fut tout angélique, sa langue féconde, sa vie apostolique, sa mort précieuse.

V/. Tandis qu’il est à la recherche des renards de Samson, il est immole par un bras impie ; un meurtrier frappe sa tête sacrée ; le sang du juste est répandu : * Ainsi le martyr cueille la palme du triomphe, en succombant pour la foi.

V/. Athlète invincible, il confesse encore en mourant la loi pour laquelle il verse son sang. * Ainsi le martyr cueille la palme triomphale, en succombant pour la foi.

Vous avez vaincu, ô Pierre ! et votre zèle pour la défense de la foi a obtenu sa récompense. Vous désiriez ardemment répandre votre sang pour la plus sainte des causes, et confirmer par votre sacrifice les fidèles du Christ dans la fermeté de leur croyance. Le Seigneur a comblé vos vieux, et il a voulu que votre immolation coïncidât avec les têtes de notre divin Agneau pascal, que vous suivez dans son triomphe comme vous l’avez suivi dans son immolation. Le fer parricide s’abattit sur votre tète vénérable, votre sang généreux coulait en ruisseaux sur la terre, et de votre doigt vous traciez encore sur le sable, en mourant, les premières paroles du Symbole pour lequel vous donniez votre vie.

Protecteur du peuple chrétien, quel autre mobile que celui de la charité vous dirigea dans vos travaux ? Soit que votre parole vive et lumineuse reconquit sur l’erreur les âmes abusées, soit que marchant droit à l’ennemi, votre vigueur le forçât à fuir loin des pâturages qu’il venait empoisonner, vous n’eûtes qu’un but, celui de préserver les faibles de la séduction. Combien d’âmes simples auraient joui avec délices de la vérité divine que la sainte Église faisait arriver jusqu’à elles, et qui, misérablement trompées par les prédicants de l’erreur, sans défense contre le sophisme et le mensonge, perdent le don de la foi et s’éteignent dans l’angoisse ou dans la dépravation ! La société catholique avait prévenu de tels dangers. Elle ne souffrait pas que l’héritage conquis au prix du sang des martyrs fût en proie aux ennemis jaloux qui avaient résolu de s’en emparer. Elle savait que l’attrait de l’erreur se rencontre souvent au fond du cœur de l’homme déchu, et que la vérité, immuable en elle-même, n’est assurée de demeurer en possession de notre intelligence qu’autant qu’elle y est défendue par la science ou par la foi : la science qui est le partage du petit nombre, la foi contre laquelle l’erreur conspire sans cesse, sous les apparences de la vérité. Dans les âges chrétiens, on eût regardé comme coupable autant qu’absurde de garantir à l’erreur la liberté qui n’est due qu’à la vérité, et les pouvoirs publics se considéraient comme investis du devoir de veiller au salut des faibles, en écartant d’eux les occasions de chute, comme le père de famille prend soin d’éloigner de ses enfants les périls qui leur seraient d’autant plus funestes que leur inexpérience ne les soupçonne pas.

Obtenez-nous, ô saint martyr, une estime toujours plus grande de ce don précieux de la foi qui nous maintient dans le chemin du ciel. Veillez avec sollicitude à sa conservation en nous et en tous ceux qui sont confiés à notre garde. L’amour de cette sainte foi s’est refroidi chez plusieurs ; le contact de ceux qui ne croient pas les a accoutumés à des complaisances de pensée et de parole qui les ont énervés. Rappelez-les, ô Pierre, à ce zèle pour la vérité divine qui doit être le trait principal du chrétien. Si, dans la société où ils vivent, tout conspire pour égaliser les droits de l’erreur et ceux de la vérité, qu’ils se sentent d’autant plus obligés à professer la vérité et à détester l’erreur. Réchauffez donc en nous tous, ô saint martyr, l’ardeur de la foi, « sans laquelle il est impossible à l’homme d’être agréable à Dieu ( Heb. 11, 6) ». Rendez-nous délicats sur ce point de première importance pour le salut, afin que, notre foi prenant toujours de nouveaux accroissements, nous méritions de voir éternellement au ciel ce que nous aurons cru fermement sur la terre.

[1] Constitution Magnis et crebris du 9 des calendes d’avril 1253.

Le patronage de saint Joseph

Dom Guéranger ~ l’Année liturgique
Le patronage de saint Joseph

Nous donnons ici le commentaire de Dom Guéranger sur la solennité de saint Joseph, laquelle n’est plus fêtée de nos jours. Ce commentaire remplacera utilement celui que Dom Guéranger n’a pu rédiger sur la fête de saint Joseph artisan. Note de l’éditeur.

La série des mystères du Temps pascal est suspendue aujourd’hui ; un autre objet attire pour un moment nos contemplations. La sainte Église nous propose de donner la journée au culte de l’Époux de Marie, du Père nourricier du Fils de Dieu, Patron de l’Église universelle. Au 19 mars cependant nous lui avons rendu notre hommage annuel : aussi n’est-ce pas proprement sa fête que nous allons célébrer en ce jour. Il s’agit d’ériger par la piété du peuple chrétien un monument de reconnaissance au puissant Protecteur, à Joseph, le recours et l’appui de tous ceux qui l’invoquent avec confiance. Assez de bienfaits lui ont mérité cet hommage ; la sainte Église se propose aujourd’hui, dans l’intérêt de ses enfants, de diriger leur confiance vers un secours si puissant et si opportun.

La dévotion à saint Joseph avait été réservée pour ces derniers temps. Le culte de cet admirable personnage, culte fondé sur l’Évangile même, ne devait pas se développer dans les premiers siècles de l’Église ; non pas que les fidèles, considérant le rôle sublime de saint Joseph dans l’économie du mystère de l’Incarnation, fussent entravés en quelque chose dans les honneurs qu’ils auraient voulu lui rendre ; mais la divine Providence avait ses raisons mystérieuses pour retarder le moment où la Liturgie devait prescrire chaque année les hommages publics à offrir à l’Epoux de Marie. L’Orient précéda l’Occident, ainsi qu’il est arrivé d’autres fois, dans le culte spécial de saint Joseph ; mais au XV° siècle l’Église latine l’avait adopté tout entière ; et depuis lors il n’a cessé de faire les plus heureux progrès dans les âmes catholiques. Les grandeurs de saint Joseph ont été exposées au 19 mars ; le but de la présente fête n’est pas de revenir sur cet inépuisable sujet. Elle a son motif spécial d’institution qu’il est nécessaire de faire connaître.

La bonté de Dieu et la fidélité de notre Rédempteur à ses promesses s’unissent toujours plus étroitement de siècle en siècle, pour protéger en ce monde l’étincelle de vie surnaturelle qu’il doit conserver jusqu’au dernier jour. Dans ce but miséricordieux, une succession non interrompue de secours vient réchauffer, pour ainsi dire, chaque génération, et lui apporter un nouveau motif de confiance dans la divine Rédemption. À partir du XIIIe siècle, où le refroidissement du monde commença à se faire sentir, ainsi que l’Église elle-même nous en rend témoignage[1], chaque époque a vu s’ouvrir une nouvelle source de grâces. Ce fut d’abord la fête du très saint Sacrement, dont les développements ont produit successivement la Procession solennelle, les Expositions, les Saluts, les Quarante Heures. Ce fut ensuite la dévotion au saint Nom de Jésus, dont saint Bernardin de Sienne fut le principal apôtre, et celle du Via crucis ou Chemin de la Croix, qui produit tant de fruits de componction dans les âmes. Le XVI° siècle vit renaître la fréquente communion, par l’influence principale de saint Ignace de Loyola et de sa Compagnie. Au XVII° fut promulgué le culte du sacré Cœur de Jésus, qui s’établit dans le siècle suivant. Au XIX°, la dévotion à la très sainte Vierge a pris des accroissements et une importance qui sont un des caractères surnaturels de notre temps. Le saint Rosaire, le saint Scapulaire, que nous avaient légués les âges précédents, ont été remis en honneur ; les pèlerinages aux sanctuaires de la Mère de Dieu, suspendus parles préjugés jansénistes et rationalistes, ont repris leur cours ; l’Archiconfrérie du Saint-Cœur de Marie a étendu ses affiliations dans le monde entier ; des prodiges nombreux sont venus récompenser la foi rajeunie ; enfin notre temps a vu le triomphe de l’Immaculée Conception, préparé et attendu dans des siècles moins favorisés.

Mais la dévotion envers Marie ne pouvait se développer ainsi sans amener avec elle le culte fervent de saint Joseph. Marie et Joseph ont une part trop intime dans le divin mystère de l’Incarnation, l’une comme Mère du Fils de Dieu, l’autre comme gardien de l’honneur de la Vierge et Père nourricier de l’Enfant-Dieu, pour que l’on puisse les isoler l’un de l’autre. Une vénération particulière envers saint Joseph a donc été la suite du développement de la piété envers la très sainte Vierge. Mais la dévotion à l’égard de l’Époux de Marie n’est pas seulement un juste tribut que nous rendons à ses admirables prérogatives ;

elle est encore pour nous la source d’un secours nouveau aussi étendu qu’il est puissant, ayant été déposé entre les mains de saint Joseph par le Fils de Dieu lui-même. Écoutez le langage inspiré de l’Église dans la sainte Liturgie : « O Joseph, l’honneur des habitants du ciel, l’espoir de notre vie ici-bas, le soutien de ce monde ! (Hymne des Laudes) » Quel pouvoir dans un homme ! Mais aussi cherchez un homme qui ait eu avec le Fils de Dieu sur la terre des rapports aussi intimes que Joseph. Jésus daigna être soumis à Joseph ici-bas ; au ciel, il tient à glorifier celui dont il voulut dépendre, et à qui il confia son enfance avec l’honneur de sa Mère. Il n’est donc pas de limites au pouvoir de saint Joseph ; et la sainte Église nous invite aujourd’hui à recourir avec une confiance absolue à ce tout-puissant Protecteur. Au milieu des agitations terribles auxquelles le monde est en proie, que les fidèles l’invoquent avec foi, et ils seront protégés. En tous les besoins de l’âme et du corps, en toutes les épreuves et toutes les crises que le chrétien peut avoir à traverser, dans l’ordre temporel comme dans l’ordre spirituel, qu’il ait recours à saint Joseph, et sa confiance ne sera pas trompée. Le roi de l’Égypte disait à ses peuples affamés : « Allez à Joseph (Gen. 41, 55) » ; le Roi du ciel nous fait la même invitation ; et le fidèle gardien de Marie a plus de crédit auprès de lui que le fils de Jacob, intendant des greniers de Memphis, n’en eut auprès de Pharaon.

La révélation de ce nouveau refuge préparé pour les derniers temps a été d’abord communiquée, selon l’usage que Dieu garde pour l’ordinaire, à des unies privilégiées auxquelles elle était confiée comme un germe précieux ; ainsi en fut-il pour l’institution de la fête du Saint-Sacrement, pour celle du sacré Cœur de Jésus, et pour d’autres encore. Au XVI° siècle, sainte Thérèse, dont les écrits étaient appelés à se répandre dans le monde entier, reçut dans un degré supérieur les communications divines à ce sujet, et elle consigna ses sentiments et ses désirs dans sa Vie écrite par elle-même. On ne s’étonnera pas que Dieu ait choisi la réformatrice du Carmel pour la propagation du culte de saint Joseph, quand on se rappellera que ce fut par l’influence de l’Ordre des Carmes, introduit en Occident au XIII° siècle, que ce culte s’établit d’abord dans nos contrées. Voués depuis tant de siècles à la religion envers Marie, les solitaires du Mont-Carmel avaient découvert avant d’autres le lien qui rattache les honneurs auxquels a droit la Mère de Dieu à ceux qui sont dus à son virginal Époux. Sur cette terre où s’est accompli le divin mystère de l’Incarnation, l’œil du fidèle plonge plus avant dans ses augustes profondeurs. Entouré de tant de souvenirs ineffables, le chrétien arrive plus promptement à comprendre que le Fils de Dieu prenant la nature humaine, s’il lui fallait une Mère, il fallait à cette Mère un protecteur ; en un mot que Jésus, Marie et Joseph forment à des degrés divers l’ensemble de relations et d’harmonies sous lesquelles l’ineffable mystère devait se produire sur la terre.

Voici donc comment s’exprime la séraphique Thérèse : « Je pris pour avocat et pour protecteur le glorieux saint Joseph, et je me recommandai très instamment à lui. Son secours éclata de la manière la plus visible. Ce tendre père de a mon âme, ce bien-aimé protecteur se hâta de me tirer de l’état où languissait mon corps, comme il m’a arrachée à des périls plus grands d’un autre genre, qui menaçaient mon honneur et mon salut éternel. Pour comble de bonheur, il m’a toujours exaucée au delà de mes prières a et de mes espérances. Je ne me souviens pas de lui avoir jamais rien demandé jusqu’à ce jour, qu’il ne l’ait accordé. Quel tableau je mettrais sous les yeux, s’il m’était donné de retracer les grâces insignes dont Dieu m’a comblée, et les dangers, tant de l’âme que du corps, dont il m’a délivrée par la médiation de ce bienheureux saint ! Le Très-Haut donne seulement grâce aux autres saints pour nous secourir dans tel ou tel besoin ; mais le glorieux saint Joseph, je le sais par expérience, étend son pouvoir à tous. Notre-Seigneur veut nous faire entendre par là que, de même qu’il lui fut soumis sur cette terre d’exil, reconnaissant en lui l’autorité d’un père nourricier et d’un gouverneur, de même il se plaît encore à faire sa volonté dans le ciel, en exauçant toutes ses demandes. C’est ce qu’ont vu comme moi, par expérience, d’autres personnes auxquelles j’avais conseillé de se recommander à cet incomparable Protecteur ; aussi le nombre des âmes qui l’honorent commence-t-il à être grand, et les heureux effets de sa médiation confirment de jour en jour la vérité de mes paroles. » (Vie de sainte Thérèse. Traduction de Bouix, page 64.)

Ces paroles, accompagnées de plusieurs autres témoignages de la même précision et de la même énergie, trouvèrent un écho dans les âmes. Elles avaient été semées en leur temps ; leur germination fut lente, mais elle fut sûre. Dès la première moitié du XVII ° siècle, le pressentiment qu’un jour l’Église dans sa Liturgie convierait les fidèles à recourir à leur puissant Protecteur, se manifestait chez les dévots clients de saint Joseph. Nous lisons ces paroles, que l’on dirait inspirées, dans un livre pieux public à Dijon en 1645 : « Beau soleil, père des jours, hâte ta course, fais vitement naître cette heure fortunée, en laquelle doivent être accomplis les oracles des saints, qui nous promettent que, sur le déclin du monde, on fera magnifiquement paraître toutes les grandeurs de saint Joseph ; qui nous assurent que Dieu même a tirera le rideau, et déchirera le voile qui nous a empêchés jusqu’à maintenant de voir à découvert les merveilles du sanctuaire de l’âme de Joseph ; qui prédisent que le Saint-Esprit agira incessamment dans le cœur des fidèles, pour les émouvoir à exalter la gloire de ce divin personnage, lui consacrant des maisons religieuses, lui bâtissant des temples et dressant des autels ; qui publient que, par tout l’empire de l’Église militante, on reconnaîtra pour Protecteur particulier ce saint qui l’a été de Jésus-Christ, fondateur du même empire ; qui nous font espérer que les Souverains Pontifes ordonneront, par un secret mouvement du ciel, que la fête de ce grand Patriarche soit solennellement célébrée par toute l’étendue du domaine spirituel de saint Pierre ; qui annoncent que les plus savants hommes de l’univers s’emploieront à la recherche des dons de Dieu cachés dans saint Joseph, et qu’ils y rencontreront des trésors de grâces incomparablement plus précieux et plus abondants, que n’en posséda la meilleure partie des prédestinés de l’Ancien Testament par l’espace de quarante siècles. »[2]

De si ardents désirs ont été comblés. Déjà depuis plus d’un siècle un Office en l’honneur du Patronage de saint Joseph avait été présenté à l’approbation du Siège Apostolique par l’Ordre des Carmes, et il avait été accepté. Un grand nombre d’Églises en avaient successivement sollicité et obtenu l’extension. Un dimanche avait été choisi pour la célébration de cette pieuse solennité, afin d’y intéresser le peuple fidèle, qui n’est pas appelé par le devoir à l’église au jour de la propre fête de saint Joseph. Cette fête principale tombant toujours en Carême, on choisit pour la seconde le troisième dimanche après Pâques, afin d’unir aux joies pascales les consolations et les espérances que cette solennité apporte avec elle. La nouvelle fête allait s’étendant peu à peu par des concessions locales, lorsque tout à coup un Décret apostolique du 10 septembre 1847 vint l’établir dans toute la chrétienté. À la veille des grandes tribulations de l’Église, Pie IX, par un instinct surnaturel, appelait Joseph au secours du troupeau confié au successeur de Pierre. Nous avons vu comment le titre et les honneurs de Patron de l’Église universelle sont venus, au temps marqué, donner satisfaction entière à la piété des fidèles, et confirmer leur confiance envers le puissant Protecteur qui jamais n’eut tant de maux à combattre, ni tant de fléaux a détourner.

Mettons donc notre confiance dans le pouvoir de l’auguste Père du peuple chrétien, Joseph, sur qui tant de grandeurs n’ont été accumulées qu’afin qu’il répandit sur nous, dans une mesure plus abondante que les autres saints, les influences du divin mystère de l’Incarnation dont il a été, après Marie, le principal ministre sur la terre.

Le troisième Dimanche après Pâques porte, dans L’Église grecque, le nom de Dimanche du Paralytique, parce qu’on y célèbre d’une manière particulière la commémoration du miracle que notre Seigneur opéra à la Piscine Probatique.

L’Église Romaine commence aujourd’hui, à l’Office des Matines, la lecture de l’Apocalypse de saint Jean.

À la messe

En cette fête dédiée à saint Joseph comme Protecteur des fidèles, la sainte Église, dans l’Introït, nous met à la bouche les paroles dans lesquelles David exprime la confiance qu’il a placée dans la Protection du Seigneur. Saint Joseph est le ministre de cette protection divine, et Dieu nous la promet, si nous nous adressons à son incomparable serviteur.

INTROÏT

Le Seigneur est notre secours et notre protecteur ; en lui notre cœur se réjouira, et nous avons espéré en son saint Nom, alleluia, alleluia. Ps. O vous qui régissez Israël, jetez un regard sur nous : c est vous qui avez conduit Joseph comme votre brebis fidèle. Gloire au Père. Le Seigneur.

Dans la Collecte, l’Église relève le choix que Dieu a daigné faire de saint Joseph pour Époux de Marie, et elle nous apprend que ce choix a eu pour effet de nous assurer en lui un Protecteur, qui répondra toujours à nos hommages par son intercession toute-puissante.

COLLECTE

O Dieu, qui, par une providence ineffable, avez daigne choisir le bienheureux Joseph pour être l’Époux de votre très sainte Mère : faites, s’il vous plaît, que nous qui le vénérons comme notre Protecteur sur la terre, nous méritions de l’avoir pour intercesseur dans les cieux ; vous qui vivez, et régnez dans les siècles des siècles. Amen.

ÉPÎTRE

Lecture du livre de la Genèse. Chap. 49

Mon fils Joseph a été élevé en gloire ; sa puissance va toujours croissant ; il est beau et plein de charmes ; les jeunes filles ont couru sur les galeries pour le voir. Mais avant ses grandeurs, ses frères l’avaient poursuivi avec malice, et lui avaient suscité des rixes ; dans leur envie, ils lui lançaient des traits. Mais son arc tendu est demeuré dans sa force ; les chaînes qui liaient ses bras et ses mains ont été déliées par la main du tout-puissant Dieu de Jacob ; et il est sorti de là pour être le pasteur d’un peuple et la force d’Israël. O mon fils, le Dieu de ton père sera ton protecteur, le Tout-Puissant te comblera de ses bénédictions du haut du ciel ; le sol que tu habiteras sera arrosé par les sources qui procèdent de l’abîme des eaux, pour être aussi une bénédiction ; et tu seras béni également dans la fécondité des mères. Les bénédictions que répand sur toi ton père surpassent celles qu’il a reçues de ses aïeux ; et elles seront sur toi, jusqu’à ce que s’accomplisse le désir des collines éternelles. Que ces bénédictions se répandent sur la tête de Joseph, sur la tète de celui qui est comme le Nazaréen au milieu de ses frères.

Cette magnifique prophétie de Jacob mourant, et révélant à son fils Joseph le sort glorieux qui l’attend dans sa personne et dans ses enfants, vient à propos en ce jour pour nous rappeler les touchantes relations que saint Bernard a si éloquemment relevées entre les deux Joseph. Nous les avons signalées au dix-neuf mars, et le pieux lecteur a pu se convaincre que le premier Joseph fut le type du second. Le vieux Patriarche, après avoir prophétisé la destinée de ses dix premiers enfants, s’arrête avec complaisance sur le fils de Rachel. Après avoir loué sa beauté, il rappelle les persécutions auxquelles il fut en butte de la part de ses frères, et les voies merveilleuses par lesquelles Dieu le délivra de leurs mains, et le conduisit à la puissance. De là Jacob montre ce fils de sa tendresse élevé en gloire, et devenu le type du second Joseph. Qui a mérité plus que l’Époux de Marie, le Protecteur des fidèles, d’être appelé « le Pasteur d’un peuple et la force d’Israël » ? Nous sommes tous sa famille : il veille sur nous avec amour ; et dans nos tribulations, nous pouvons appuyer sur lui notre confiance, comme sur un roc inébranlable. L’héritage de saint Joseph est l’Église, que les eaux du Baptême arrosent sans cesse et rendent féconde ; c’est là qu’il exerce son pouvoir bienfaisant sur ceux qui se confient en lui. Jacob promet au premier Joseph d’immenses bénédictions, dont l’effet durera jusqu’au jour où le Sauveur promis a descendra des « collines de l’éternité ». Alors commencera le ministère du second Joseph, ministère de secours et de protection, qui durera jusqu’au second avènement du Fils de Dieu. Enfin, si le premier Joseph est présenté dans la prophétie comme Nazaréen,

c’est-à-dire consacre à Dieu et saint au milieu de ses frères, le second remplira l’oracle plus littéralement encore ; car non seulement sa sainteté dépassera celle du fils de Jacob, mais sa demeure sera Nazareth. C’est dans cette ville qu’il habitera avec Marie, dans cette ville qu’il reviendra au retour de l’Egypte, dans cette ville qu’il achèvera sa sainte carrière ; enfin pour avoir habité cette ville avec lui, son fils adoptif, Jésus, Verbe éternel, « sera appelé Nazaréen (1) ».

Dans le premier Verset alleluiatique on entend la voix de saint Joseph. Il invite les fidèles à recourir à lui, et leur promet un prompt secours. Dans le second, l’Église demande pour ses enfants qu’ils soient empressés à imiter la pureté de l’Epoux de Marie, en même temps qu’elle implore pour eux son Patronage.

Alleluia, alleluia. V/. De quelque tribulation qu’ils crient vers moi, je les exaucerai, et je serai leur protecteur à jamais. Alleluia. V/. Faites-nous, ô Joseph, couler une vie pure : qu’elle soit toujours en sûreté sous votre patronage. Alleluia.

ÉVANGILE

La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. III.

En ce temps-là, il advint que dans les jours où tout le peuple venait recevoir le baptême de Jean, Jésus lui-même, ayant été baptise et priant, le ciel s’ouvrit ; et l’Esprit-Saint descendit sur lui sous la forme visible d’une colombe ; et une voix du ciel parla ainsi : « Vous êtes mon Fils bien-aimé : en vous j’ai mis mes complaisances. » Et Jésus avait alors environ trente ans, et il était regardé comme le fils de Joseph.

« Jésus était regardé comme le fils de Joseph ! » Ainsi l’amour filial de Jésus pour sa Mère, les égards dus à l’honneur de la plus pure des vierges, allèrent jusqu’à faire accepter au Fils de Dieu, durant trente années, le nom et l’extérieur de fils de Joseph. Joseph s’est entendu appeler père par le Verbe incréé dont le Père est éternel ; il a reçu d’un homme mortel les soins de l’enfance et les aliments dans ses premières années. Joseph a été le chef de la sainte famille de Nazareth, et Jésus a reconnu son autorité. L’économie de la divine incarnation exigeait ces étonnantes relations entre le créateur et la créature. Mais si le Fils de Dieu assis à la droite de son Père a retenu la nature humaine indissolublement unie à sa personne divine, il n’a pas non plus dépouillé les sentiments qu’il professa ici-bas envers les deux autres membres de la famille de Nazareth. Envers Marie, qui sera éternellement sa Mère dans l’ordre de l’humanité, sa tendresse filiale et ses égards n’ont fait que s’accroître ; mais nous ne pouvons douter que l’affection et la déférence qu’il eut pour son père d’adoption ne soient aussi représentées éternellement dans le cœur de l’Homme-Dieu. Nul mortel n’a eu avec Jésus des rapports aussi intimes et aussi familiers. Joseph, par ses soins paternels envers le fils de Marie, a fait ressentir la reconnaissance au Fils de l’Eternel ; il est juste de penser que des honneurs particuliers et un crédit supérieur dans le ciel ont acquitté cette reconnaissance. Telle est la croyance de l’Église, telle est la confiance des âmes pieuses, tel est le motif de l’institution de la solennité d’aujourd’hui.

Dans l’Offertoire formé des paroles du Psaume CXLVII, Jérusalem, c’est-à-dire l’Église, est félicitée du soin que Dieu a pris d’elle, en l’assurant contre ses ennemis par de forts remparts. La protection de saint Joseph est l’un des plus invincibles.

OFFERTOIRE

Jérusalem, loue le Seigneur ; car c’est lui qui a fortifié les serrures de toutes tes portes, qui a béni tes fils dans tes murs, alleluia, alleluia.

Dans la Secrète, l’Église implore pour ses enfants la grâce d’imiter le détachement du charpentier de Nazareth.

SECRÈTE

Soutenus par le patronage de l’Epoux de votre très sainte Mère, nous implorons, Seigneur, votre clémence, afin que nos cœurs, aidés de votre grâce, arrivent à dédaigner toutes les choses terrestres, et vous aiment d’une parfaite charité, vous qui êtes le vrai Dieu, qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Amen.

L’Antienne de la Communion est le passage de saint Matthieu dans lequel l’Evangéliste inscrit le titre glorieux de notre grand Protecteur : « Joseph, époux de Marie », et le titre plus glorieux encore de Marie, « de laquelle est né Jésus ».

COMMUNION

Jacob fut père de Joseph, Époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé le Christ, alleluia, alleluia..

La sainte Église demande dans la Postcommunion que saint Joseph, notre Protecteur durant la vie présente, veuille bien aussi intervenir dans l’intérêt de notre bonheur éternel.

POSTCOMMUNION

Ayant réparé nos forces à la source même du don divin, nous vous demandons. Seigneur notre Dieu, qui nous faites jouir du patronage du bienheureux Joseph, de nous rendre participants de la gloire céleste. par ses mérites et son intercession. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Père et protecteur des fidèles, glorieux Joseph, nous bénissons notre mère la sainte Église qui, dans ce déclin du monde, nous a appris à espérer en vous. De longs siècles se sont écoulés sans que vos grandeurs fussent encore manifestées ; mais vous n’en étiez pas moins au ciel l’un des plus puissants intercesseurs du genre humain. Chef de la sainte famille dont un Dieu est membre, vous poursuiviez votre ministère paternel à notre égard. Votre action cachée se faisait sentir pour le salut des peuples et des particuliers ; mais la terre éprouvait vos bienfaits, sans avoir encore institué, pour les reconnaître, les hommages qu’elle vous offre aujourd’hui. Une connaissance plus étendue de vos grandeurs et de votre pouvoir, la proclamation de votre auguste Patronage, de votre Protectorat sur tous nos besoins, étaient réservées à ces temps malheureux où l’état du monde aux abois appelle des secours qui ne furent pas révélés aux âges précédents. Nous venons donc à vos pieds, ô Joseph ! afin de rendre hommage en vous à une puissance d’intercession qui ne connaît pas de limites, à une bonté qui embrasse tous les frères de Jésus dans une même adoption.

Nous savons, ô Marie, qu’il vous est agréable de voir honorer l’Epoux que vous avez aimé d’une incomparable tendresse. Vous accueillez avec une faveur particulière nos demandes, lorsqu’elles vous sont présentées par ses mains. Les liens formés par le ciel à Nazareth subsisteront éternellement entre vous et Joseph ; et l’amour sans bornes que vous portez à votre Fils divin resserre encore l’affection que votre cœur si aimant conserve pour jamais à celui qui fut en même temps le nourricier de Jésus et le gardien de votre virginité. O Joseph, nous sommes aussi les fils de votre épouse Marie ; prenez dans vos bras tous ces nouveaux enfants, souriez à cette nombreuse famille, et daignez accepter nos instances que la sainte Église encourage, et qui montent vers vous plus pressantes que jamais.

Vous êtes « le soutien du monde, columen mundi », l’un des appuis sur lesquels il repose ; car le Seigneur, en vue de vos mérites et par déférence à votre prière, le souffre et le conserve malgré les iniquités qui le souillent. Votre effort est grand, ô Joseph, en ces temps « où les saints manquent, où les vérités sont diminuées (Ps 11, 1) » ; il vous faut peser de tout le poids de vos mérites, pour que le fléau de la divine balance n’incline pas du côté de la justice. Daignez, ô Protecteur universel, ne pas vous lasser dans ce labeur ; l’Église de votre Fils adoptif vous en supplie aujourd’hui. Le sol miné par la liberté effrénée de l’erreur et du mal est, à chaque instant, sur le point de fondre sous ses pieds ; ne vous reposez pas un instant, et par votre intervention paternelle, hâtez-vous de lui préparer une situation plus calme.

Aucune de nos nécessités n’est étrangère à votre connaissance ni à votre pouvoir ; les moindres enfants de l’Église ont droit de recourir à vous jour et nuit, assurés de rencontrer près de vous l’accueil d’un père tendre et compatissant. Nous ne l’oublierons pas, ô Joseph ! Dans tous les besoins de nos âmes, nous nous adresserons à vous. Nous vous demanderons de nous aider dans l’acquisition des vertus dont Dieu veut que notre âme soit ornée, dans les combats que nous avons à soutenir contre notre ennemi, dans les sacrifices que nous sommes si souvent appelés à faire. Rendez-nous dignes d’être appelés vos fils, ô vous le Père des fidèles ! Mais votre souverain pouvoir ne s’exerce pas seulement dans les intérêts de la vie future ; l’expérience de tous les jours montre combien votre crédit est puissant pour nous obtenir la protection céleste dans les choses même du temps, lorsque nos désirs ne sont pas contraires aux desseins de Dieu. Nous osons donc déposer entre vos mains tous nos intérêts de ce monde, nos espérances, nos vœux et nos craintes. Le soin de la maison de Nazareth vous fut confié ; veuillez être le conseil et le secours de tous ceux qui remettent entre vos mains leurs affaires temporelles.

Auguste chef de la sainte Famille, la famille chrétienne est placée sous votre garde spéciale ; veillez sur elle en nos temps malheureux. Répondez favorablement à ceux et à celles qui s’adressent à vous, dans ces moments solennels où il s’agit pour eux de choisir l’aide avec lequel ils doivent traverser cette vie et préparer le passage à une meilleure. Maintenez entre les époux la dignité et le respect mutuel qui sont la sauvegarde de l’honneur conjugal ; obtenez-leur la fécondité, gage des bénédictions célestes. Que vos clients, ô Joseph, aient çn horreur ces infâmes calculs qui souillent ce qu’il y a de plus saint, attirent la malédiction divine sur les races, et menacent la société d’une ruine à la fois morale et matérielle. Dissipez des préjugés aus^i honteux que coupables, remettez en honneur cette sainte continence dont les époux chrétiens doivent toujours conserver l’estime, et à laquelle ils sont tenus de rendre souvent hommage, sous peine de ressembler à ces païens dont parle l’Apôtre, « qui ne suivent que leurs appétits, parce qu’ils ignorent Dieu (1 Thess. 4, 5). »

Une dernière prière encore, ô glorieux Joseph ! Il est dans notre vie un moment suprême, moment qui ne se présente qu’une fois, moment qui décide de tout pour l’éternité : c’est le moment de notre mort. Nous nous sentons cependant portés à l’envisager avec moins d’inquiétude, lorsque nous nous souvenons que la divine bonté en a fait l’un des principaux objets de votre souverain pouvoir. Vous avez été investi du soin miséricordieux de faciliter au chrétien qui recourt à vous, le passage du temps à l’éternité. C’est à vous, ô Joseph, que nous devons nous adresser pour obtenir une bonne mort. Cette prérogative vous était due, à vous dont l’heureuse mort, entre les bras de Jésus et de Marie, a fait l’admiration du ciel, et l’un des plus sublimes spectacles qu’ait offert la terre. Soyez donc notre recours, ô Joseph, à ce solennel et dernier instant de notre vie terrestre. Nous espérons en Marie, que nous supplions chaque jour de nous être propice à l’heure de notre trépas ; mais nous savons que Marie se réjouit de la confiance que nous avons en vous, et que là où vous êtes, elle daigne être aussi. Fortifiés par l’espérance en votre paternelle bonté, ô Joseph, nous attendrons avec calme cette heure décisive ; car nous savons que si nous sommes fidèles à vous la recommander, votre secours nous est assuré.

Hymne des vêpres

Que les chœurs célestes chantent ta gloire, ô Joseph ! Que l’assemblée des chrétiens fasse résonner tes louanges ; tout rayonnant de mérites, une chaste alliance t’unit à l’auguste Vierge.

Ton Épouse porte les traces d’une prochaine maternité ; l’étonnement et l’inquiétude ont saisi ton âme incertaine ; un Ange vient t’apprendre que le fruit qu’elle porte est l’œuvre de l’Esprit divin.

Le Seigneur est né ; tu l’enlèves, et tu l’accompagnes dans sa fuite jusqu’aux lointaines plages de l’Egypte ; dans Jérusalem, tu le perds et le retrouves ; ainsi tes joies sont mêlées d’alarmes.

Une mort sainte fixe le sort des autres hommes, et la palme glorieuse vient couronner leurs mérites ; plus heureux, tu vis encore, et tu jouis d’un Dieu, égal dans ton bonheur aux bienheureux.

Trinité souveraine, exaucez nos prières, donnez-nous le pardon : que les mérites de Joseph nous aident à monter dans les cieux, et qu’il nous soit donné de chanter à jamais le cantique de la félicité.

Amen.

Autre liturgie

L’allégresse que porte avec elle la fête d’aujourd’hui s’est unie aux joies pascales ; mais il est juste que celles-ci aient aussi leur expression particulière. Nous terminerons donc cette journée en offrant à notre divin ressuscité cette Préface empruntée à l’ancien Missel gothique publié par dom Mabillon.

CONTESTATIO
(In die Sabbato, octava Paschœ.)

Il est digne et juste, nécessaire et salutaire, que le genre humain vous rende ses plus ardents hommages, comme à son Seigneur et à son Dieu, ô vous, Christ, Roi admirable ! C’est celui qui, ayant été condamné, a affranchi des liens de l’enfer la foule des croyants, et l’a rangée sous les étendards de la liberté. Il a paru dans le monde, le Lion de la tribu de Juda ; et toute la terre célèbre par ses acclamations la destruction de cet autre lion qui dévorait les âmes. Il permit que ses membres fussent fixés par des clous sur le bois de la croix, pour faire éclater davantage ce pouvoir qui devait épouvanter l’esprit impie. À sa voix, quand il rendit l’esprit, la terre trembla, le ciel fut effrayé, le jour s’enfuit, le soleil s’obscurcit, les astres voilant leurs rayons disparurent tous à la fois. Il descendit dans les régions inférieures, il en brisa les portes, et plongea l’enfer dans le deuil. Maintenant, il ressuscite ; les Anges sont dans la joie, et la terre tressaille avec ses habitants. Dans ce triomphe s’accomplit l’oracle du prophète : « O mort ! o enfer ! je serai ta mort. » Où est donc, ô mort ! ta victoire ? Mais la mort ne pouvait être ainsi dévorée que par la vie. Étant descendu près de ceux qui étaient les captifs de la mort, en ressuscitant, il les a rendus à la lumière ; afin que le témoignage des vivants et des morts s’unit pour proclamer sa résurrection.

[1] Frigescente mundo. Oraison de la fête des Stigmates de saint François.

[2] La gloire de saint Joseph, par le P. Jean Jacquinot, de la Compagnie de Jésus.

Dom Guéranger ~ Année Liturgique
Le 2 mai Saint Athanase, évêque et docteur de l’Église

Le cortège de notre divin Roi, qui s’accroît chaque jour d’une manière si brillante, se renforce aujourd’hui par l’arrivée de l’un des plus valeureux champions qui aient jamais combattu pour sa gloire. Est-il un nom plus illustre que celui d’Athanase parmi les gardiens de la Parole de vérité que Jésus a confiée à la terre ? ce nom n’exprime-til pas à lui seul le courage indomptable dans la garde du dépôt sacré, la fermeté du héros en face des plus terribles épreuves, la science, le génie, l’éloquence, tout ce qui peut retracer ici-bas l’idéal de la sainteté du Pasteur unie à la doctrine de l’interprète des choses divines ? Athanase a vécu pour le Fils de Dieu ; la cause du Fils de Dieu fut la même que celle d’Athanase ; qui bénissait Athanase bénissait le Verbe éternel, et celui-là maudissait le Verbe éternel qui maudissait Athanase.

Jamais notre sainte foi ne courut sur la terre un plus grand péril que dans ces tristes jours qui suivirent la paix de l’Église, et furent témoins de la plus affreuse tempête que la barque de Pierre ait jamais essuyée. Satan avait en vain espéré éteindre dans des torrents de sang la race des adorateurs de Jésus ; le glaive de Dioclétien et de Galérius s’était émoussé dans leurs mains, et la croix paraissant au ciel avait proclamé le triomphe du christianisme. Tout à coup l’Église victorieuse se sent ébranlée jusque dans ses fondements ; dans son audace l’enfer a vomi sur la terre une hérésie qui menace de dévorer en peu de jours le fruit de trois siècles de martyre. L’impie et obscur Arius ose dire que celui qui fut adoré comme le Fils de Dieu par tant de générations depuis les Apôtres, n’est qu’une créature plus parfaite que les autres. Une immense défection se déclare jusque dans les rangs de la hiérarchie sacrée ; la puissance des Césars se met au service de cette épouvantable apostasie ; et si le Seigneur lui-même n’intervient, les hommes diront bientôt sur la terre que la victoire du christianisme n’a eu d’autre résultat que de changer l’objet de l’idolâtrie, en substituant sur les autels une créature à d’autres qui avaient reçu l’encens avant elle.

Mais celui qui avait promis que les portes de l’enter ne prévaudraient jamais contre son Église, veillait à sa promesse. La foi primitive triompha ; le concile de Nicée reconnut et proclama le Fils consubstantiel au Père ; mais il fallait à l’Église un homme en qui la cause du Verbe consubstantiel fut, pour ainsi dire, incarnée, un homme assez docte pour déjouer tous les artifices de l’hérésie, assez fort pour attirer sur lui tous ses coups, sans succomber jamais. Ce fut Athanase ; quiconque adore et aime le Fils de Dieu doit aimer et glorifier Athanase. Exilé jusqu’à cinq fois de son Église d’Alexandrie, poursuivi à mort par les ariens, il vint chercher tantôt un refuge, et tantôt un lieu d’exil dans l’Occident, qui apprécia l’illustre confesseur de la divinité du Verbe. Pour prix de l’hospitalité que Rome s’honora de lui accorder, Athanase lui fit part de ses trésors. Admirateur et ami du grand Antoine, il cultivait avec une tendre affection l’élément monastique, que la grâce de l’Esprit-Saint avait fait éclore dans les déserts de son vaste patriarcat ; il porta à Rome cette précieuse semence, et les moines qu’il y amena furent les premiers que vit l’Occident. La plante céleste s’y naturalisa ; et si sa croissance fut lente d’abord, elle y fructifia dans la suite au delà de ce qu’elle avait fait en Orient.

Athanase, qui avait su exposer avec tant de clarté et de magnificence dans ses sublimes écrits le dogme fondamental du christianisme, la divinité de Jésus-Christ, a célébré le mystère de la Pâque avec une éloquente majesté dans les Lettres festales qu’il adressait chaque année aux Églises de son patriarcat d’Alexandrie. La collection de ces lettres, que l’on regardait comme perdues sans retour, et qui n’étaient connues que par quelques courts fragments, a été retrouvée presque tout entière, dans le monastère de Sainte-Marie de Scété, en Egypte. La première, qui se rapporte à l’année 329, débute par ces paroles qui expriment admirablement les sentiments que doit réveiller chez tous les chrétiens l’arrivée de la Pâque : « Venez, mes bien-aimés, dit Athanase aux fidèles soumis à son autorité pastorale, venez célébrer la fête ; l’heure présente vous y invite. En dirigeant sur nous ses divins rayons, le Soleil de justice nous annonce que l’époque de la solennité est arrivée. À cette nouvelle, faisons fête, et ne laissons pas l’allégresse s’enfuir avec le temps qui nous l’apporte, sans l’avoir goûtée. » Durant ses exils, Athanase continua d’adresser à ses peuples la Lettre pascale ; quelques années seulement en furent privées. Voici le commencement de celle par laquelle il annonçait la Pâque de l’année 338 ; elle fut envoyée de Trêves à Alexandrie. « Bien qu’éloigné de vous, mes Frères, je n’ai garde de manquer à la coutume que j’ai toujours observée à votre égard, coutume que j’ai reçue de la tradition des Pères. Je ne resterai pas dans le silence, et je ne manquerai pas de vous annoncer l’époque de la sainte Fête annuelle, et le jour auquel vous en devez célébrer la solennité. En proie aux tribulations dont vous avez sans doute entendu parler, accablé des plus graves épreuves, placé sous la surveillance des ennemis de la vérité qui épient tout ce que j’écris, afin d’en faire une matière d’accusation et d’accroître par là mes maux, je sens néanmoins que le Seigneur me donne de la force et me console dans mes angoisses. J’ose donc vous adresser la proclamation annuelle, et c’est au milieu de mes chagrins, à travers les embûches qui m’environnent, que je vous envoie des extrémités de la terre l’annonce de la Pâque qui est notre salut. Remettant mon sort entre les mains du Seigneur, j’ai voulu célébrer avec vous cette fête : la distance des lieux nous sépare, mais je ne suis pas absent de vous. Le Seigneur qui accorde les fêtes, qui est lui-même notre fête, qui nous fait don de son Esprit, nous réunit spirituellement par le lien de la concorde et de la paix. »

Qu’elle est magnifique, cette Pâque célébrée par Athanase exilé sur les bords du Rhin, en union avec son peuple qui la fêtait sur les rives du Nil ! Comme elle révèle le lien puissant de la sainte Liturgie pour unir les hommes et leur faire goûter au même moment, et en dépit des distances, les mêmes émotions saintes, pour réveiller en eux les mêmes aspirations de vertu ! Grecs ou barbares, l’Église est notre patrie commune ; mais la Liturgie est, avec la Foi, le milieu dans lequel nous ne formons tous qu’une même famille, et la Liturgie n’a rien de plus expressif dans le sens de l’unité que la célébration de la Pâque. Les malheureuses Églises de l’Orient et de l’empire russe, en s’isolant du reste du monde chrétien pour fêter à un jour qui n’est qu’à elles la Résurrection du Sauveur, montrent déjà par ce seul fait qu’elles ne font pas partie de l’unique bergerie dont il est l’unique pasteur.

Nous lirons maintenant le court récit des actions de saint Athanase dans le livre des divins Offices.

Athanase, le vigoureux défenseur de la religion catholique, était né à Alexandrie. Il fut fait diacre par l’évêque de cette ville, nommé Alexandre, auquel il devait succéder. Il avait accompagné ce prélat au concile de Nicée, où, ayant confondu l’impiété d’Arius, il s’attira tellement la haine des ariens, que depuis lors ils ne cessèrent pas de lui dresser des embûches. Dans un concile réuni à Tyr, et composé d’évêques ariens pour la plupart, ils subornèrent une femme pour lui faire dire qu’Athanase, étant logé chez elle, lui avait fait violence. Il fut donc introduit, et avec lui l’un de ses prêtres nommé Timothée, qui, feignant d’être Athanase, s’adressa ainsi à cette femme : « C’est donc moi qui ai logé chez vous, moi qui vous ai violée ?— Oui ! répondit-elle effrontément ; c’est vous qui m’avez fait violence ; » et elle affirmait le fait avec serment, implorant la justice des évêques pour être vengée d’une telle injure. La fourberie fut ainsi découverte, et l’impudence de cette femme fut confondue.

Les ariens firent aussi courir le bruit qu’un évêque nommé Arsène avait été assassiné par Athanase. Ils tinrent cet évêque caché, et produisirent la main d’un mort, accusant Athanase d’avoir coupé cette main à Arsène pour s’en servir dans des opérations magiques. Mais Arsène, s’étant échappé de nuit, vint se présenter devant le concile, et par sa présence dévoila la scélératesse impudente des ennemis d’Athanase. Ils ne laissèrent pas de dire que la justification d’Athanase était le résultat d’opérations magiques, et ne cessèrent de conspirer contre sa vie. Ils le firent exiler, et il fut relégué à Trêves dans la Gaule. Sous le règne de l’empereur Constance, qui était fauteur des ariens, Athanase fut agité par de longues et rudes tempêtes : il eut à souffrir d’incroyables persécutions, et parcourut une grande partie du monde romain. Chassé diverses fois de son Église, il y fut rétabli à plusieurs reprises par l’autorité du pape Jules, par la protection de l’empereur Constant, frère de Constance, par les décrets du Concile de Sardique et de celui de Jérusalem. Mais les ariens ne cessèrent pas un seul jour d’être ses ennemis acharnés. Leur fureur opiniâtre le réduisit jusqu’à chercher une retraite dans une citerne pour éviter la mort, et il demeura là cinq ans, sans avoir d’autre confident qu’un de ses amis qui lui portait en secret sa nourriture.

Après la mort de Constance, Julien l’Apostat, qui lui succéda à l’empire, ayant permis aux évêques exilés de retourner à leurs Églises, Athanase rentra dans Alexandrie, et y fut reçu avec de grands honneurs. Mais peu après, par l’intrigue des mêmes ariens, il se vit persécuté par Julien, et obligé à s’éloigner encore. Les satellites de ce prince le poursuivant pour le mettre à mort, il fit retourner exprès vers eux le vaisseau sur lequel il s’enfuyait, et dans la rencontre ceux-ci avant demandé combien Athanase était loin encore, il leur répondit lui-même qu’il l’était peu. Ils continuèrent ainsi à le poursuivre en lui tournant le dos ; et, s’étant ainsi sauvé de leurs mains, il rentra à Alexandrie, et s’y tint caché jusqu’à la mort de Julien. Une autre tempête s’étant élevée contre lui, il demeura caché durant quatre mois dans le sépulcre de son père. Enfin, délivré par le secours divin de tant de périls de tous genres, il mourut dans son lit à Alexandrie, sous Valens. Sa vie et sa mort furent illustrées par de grands miracles. Il a composé beaucoup d’ouvrages célèbres, dans lesquels il a pour but de nourrir la piété et d’éclaircir la foi catholique. Il gouverna très saintement l’Église d’Alexandrie, durant quarante-six ans, au milieu des plus étonnantes vicissitudes.

L’Église grecque, qui célèbre dans une autre saison la fête du saint Docteur, exprime son admiration pour lui dans des chants remplis d’enthousiasme dont nous extrairons, selon notre usage, quelques strophes.

Chants grecs, 17 janvier

Salut, ô Athanase, la règle des vertus, le vaillant défenseur de la foi ! C’est toi qui, par tes paroles dignes de tout respect, as dissous sans retour l’impiété d’Anus ; tu nous as enseigné quelle est la puissance de la divinité unique en trois personnes, qui dans sa bonté a tiré du néant les êtres spirituels et les êtres sensibles, et tu nous as expliqué les profonds mystères de l’opération divine ; daigne prier le Christ d’accorder à nos âmes sa grande miséricorde.

Salut, toi qui as servi d’appui aux patriarches mêmes, trompette résonnante, génie admirable, langue éloquente, œil lumineux, illustrateur de la saine doctrine, pasteur véritable, flambeau éclatant, cognée par laquelle a été abattue la forêt entière des hérésies, toi qui l’as incendiée par le feu de l’Esprit-Saint : très ferme colonne, tour inébranlable, toi qui enseignes la puissance supersubstantielle de la Trinité, daigne la supplier d’accorder à nos âmes sa grande miséricorde.

Tu as armé l’Église, ô Père, des dogmes divins de l’orthodoxie ; par ta science l’hérésie a été tranchée : tu as achevé ta sainte carrière, et comme Paul tu as conservé la foi ; de même, ô glorieux Athanase, une juste couronne t’est préparée pour prix de tes travaux.

Semblable à un astre qui n’a pas de coucher, tu éclaires encore après ta mort la multitude des fidèles par les rayons de ta doctrine, ô Athanase, Pontife rempli de sagesse.

Guidé par le Saint-Esprit, tu as conduit ta pensée dans les hauteurs de la contemplation, o saint Pontife ! tu as cherché les trésors de vérité caches sous les divins oracles, et tu as fait part au monde des richesses que tu as découvertes.

Tu as été le phare élevé et lumineux de la divine doctrine, et tu as dirigé ceux qui étaient battus sur l’océan de l’erreur, les conduisant, par la sérénité de tes paroles, au tranquille port de la grâce.

Général de l’armée de Dieu, tu as défait les bataillons des adversaires du Seigneur ; avec le glaive du Saint-Esprit tu les as vaillamment taillés en pièces. Père saint, tu as arrosé la terre entière des eaux vives dont la source était dans ton cœur.

Père saint, par les persécutions que tu as souffertes pour son Église, tu as complète en ta chair les souffrances du Seigneur.

Habitants de la terre, venez apprendre la doctrine de justice dans les enseignements sacrés d’Athanase : la pureté de sa foi a fait de lui comme la bouche du Verbe qui est avant tous les siècles.

Par toi, ô bienheureux, l’Église du Christ est devenue un paradis véritable ; tu y as semé la parole .sainte. et tu en as arraché les épines de l’hérésie.

Tu nous as apparu comme un fleuve de grâce, comme un Nil spirituel, ô toi qui portes Dieu ! tu as apporte aux fidèles les fruits de la doctrine de piété, tu as arrosé toutes les campagnes et nourri au loin la terre. Par le bâton de tes enseignements tu as chasse les loups de l’hérésie loin de l’Église du Christ : tu l’as entourée et protégée du rempart de tes paroles, et tu l’as présentée saine et sauve au Christ ; prie-le donc, le Christ Dieu, qu’il daigne nous délivrer de la séduction et de tout péril, nous qui célébrons avec foi ta mémoire digne de vénération.

Vous vous êtes assis, ô Athanase, sur la chaire de Marc dans Alexandrie, et vous brillez non loin de lui sur le Cycle sacre. Il partit de Rome, envoyé par Pierre lui-même, pour aller fonder le second siège patriarcal ; et trois siècles après, vous arriviez vous-même à Rome, successeur de Marc, pour obtenir du successeur de Pierre que l’injustice et l’hérésie ne prévalussent pas contre ce siège auguste. Notre Occident vous a contemplé, sublime héros de la foi ; il vous a possédé dans son sein ; il a vénéré en vous le noble exilé, le courageux confesseur ; et votre séjour dans nos régions est demeuré l’un de leurs plus chers et de leurs plus glorieux souvenirs.

Soyez l’intercesseur des contrées sur lesquelles s’étendit autrefois votre juridiction de Patriarche, ô Athanase ! mais ayez souvenir aussi du secours et de l’hospitalité que vous offrit l’Occident. Rome vous protégea, elle prit en main votre cause, elle rendit la sentence qui vous justifiait et vous rétablissait dans vos droits ; du haut du ciel, rendez-lui ce qu’elle fit pour vous ; soutenez et consolez son Pontife, successeur de Jules qui vous secourut il y a quinze siècles. Une tempête affreuse s’est déchaînée contre le roc qui porte toutes les Églises, et l’arc-en-ciel ne paraît pas encore sur les nuées. Priez, ô Athanase, afin que ces tristes jours soient abrégés, et que le siège de Pierre cesse bientôt d’être en butte à ces attaques de mensonge et de violence qui sont en même temps un sujet de scandale pour les peuples.

Vos efforts, ô grand Docteur, étouffèrent l’odieux arianisme ; mais en nos temps et dans nos régions occidentales, cette audacieuse hérésie a levé de nouveau la tête. Elle étend ses ravages à la faveur de cette demi-science qui s’unit à l’orgueil, et qui est devenue le péril principal de nos jours. Le Fils éternel de Dieu, consubstantiel au Père, est blasphémé par les adeptes d’une pernicieuse philosophie, qui consent à voir en lui le plus grand des hommes, à la condition qu’on leur accordera qu’il fut seulement un homme. En vain la raison et l’expérience démontrent que tout est surnaturel en Jésus ; ils s’obstinent à fermer les yeux, et contre toute bonne foi ils osent mêler au langage d’une admiration hypocrite le dédain pour la foi chrétienne, qui reconnaît dans le fils de Marie le Verbe éternel incarné pour le salut des hommes. Confondez les nouveaux ariens, ô Athanase ! mettez à nu leur faiblesse superbe et leur artifice ; dissipez l’illusion de leurs malheureux adeptes ; qu’il soit enfin reconnu que ces prétendus sages qui osent blasphémer la divinité du Christ, vont se perdre les uns après les autres dans les abîmes honteux du panthéisme, ou dans le chaos d’un désolant scepticisme, au sein duquel expire toute morale et s’éteint toute intelligence.

Conservez en nous, ô Athanase, par l’influence de vos mérites et de vos prières, le précieux don de la foi que le Seigneur a daigné nous confier ; obtenez-nous de confesser et d’adorer toujours Jésus-Christ comme notre Dieu éternel et infini, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et non fait, qui pour notre salut, à nous hommes, a daigné prendre chair en Marie. Révélez-nous ses grandeurs jusqu’au jour où nous les contemplerons avec vous dans le séjour de gloire. En attendant, nous converserons avec lui par la foi sur cette terre témoin des splendeurs de sa résurrection. Vous l’avez aimé, ô Athanase ! ce Fils de Dieu, notre Créateur et notre Sauveur. Son amour a été l’âme de votre vie, le mobile de votre dévouement héroïque à son service. Cet amour vous a soutenu dans les luttes colossales où le monde entier semblait se soulever contre vous ; il vous a rendu plus fort que toutes les tribulations ; obtenez-le pour nous, cet amour qui ne craint rien parce qu’il est fidèle, cet amour que nous devons à Jésus, qui, étant la splendeur éternelle du Père, sa Sagesse infinie, a daigné « s’humilier jusqu’à prendre la forme d’esclave, et se rendre pour nous obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la Croix (Philip 2, 8) ». Comment paierons-nous son dévouement, si ce n’est en lui donnant tout notre amour, à votre exemple, ô Athanase ! et en exaltant d’autant plus ses grandeurs qu’il s’est lui-même plus abaissé pour nous sauver ?

25 avril
Saint Marc, évangéliste
Litanies majeures

Saint Marc, évangéliste

LE LION évangélique qui assiste devant le trône de Dieu, avec l’Homme, le Taureau et l’Aigle, se montre aujourd’hui sur le Cycle. Ce jour a vu Marc s’élancer de la terre au ciel, le front ceint de la triple auréole de l’Évangéliste, de l’Apôtre et du Martyr.

De même que les quatre grands Prophètes, Isaïe. Jérémie, Ézéchiel et Daniel, résument en eux la prédiction en Israël ; ainsi Dieu voulait que la nouvelle Alliance reposât sur quatre textes augustes, destinés à révéler au monde la vie et la doctrine de son Fils incarné. Les quatre Évangiles, nous disent les anciens Pères, sont les quatre fleuves qui arrosaient le jardin des délices, et ce jardin était la figure de l’Église à venir. Le premier des quatre oracles de la nouvelle Alliance est Matthieu, qui avant tout autre initia les hommes a la vie et à la doctrine de Jésus : nous verrons poindre son astre en septembre ; le second est Marc, qui nous illumine aujourd’hui ; le troisième est Luc, dont nous attendrons le lever jusqu’en octobre ; le quatrième est Jean, que nous avons connu près de la crèche de l’Emmanuel en Bethléhem. Arrêtons-nous à contempler les grandeurs du second.

Marc est le disciple chéri de Pierre, le brillant satellite du Soleil de l’Église. Son Évangile a été écrit à Rome, sous les yeux du Prince des Apôtres. Le récit de Matthieu avait déjà cours dans l’Église ; mais les fidèles de Rome désiraient y joindre la narration personnelle de leur Apôtre. Pierre ne consent pas à écrire lui-même ; il engage son disciple à prendre la plume, et l’Esprit-Saint conduit la main du nouvel Évangéliste. Marc s’attache à la narration de Matthieu ; il l’abrège, mais en même temps il la complète. Un mot, un trait de développement, viennent attester à chaque page que Pierre, témoin et auditeur de tout, a suivi de près le travail de son disciple. Mais le nouvel Évangéliste passera-t-il sous silence ou cherchera-t-il à atténuer la faute de son maître ? Loin de là ; l’Évangile de Marc sera plus dur que celui de Matthieu dans le récit du reniement de Pierre. On sent que les larmes amères provoquées par le regard de Jésus dans la maison de Caïphe, n’ont pas encore cessé de couler. Le travail de Marc étant terminé, Pierre le reconnut et l’approuva, les Églises accueillirent avec transportée second récit des mystères du salut du monde, et le nom de Marc devint célèbre par toute la terre.

Matthieu, qui ouvre son Évangile par la généalogie humaine du Fils de Dieu, avait réalisé le type céleste de l’Homme ; Marc remplit celui du Lion ; car il débute par le récit de la prédication de Jean-Baptiste, rappelant que le rôle de ce Précurseur du Messie avait été annoncé par Isaïe, quand il avait parlé de la Voix de celui qui crie dans le désert ; voix du lion qui ébranle les solitudes par ses rugissements.

La carrière d’Apôtre s’ouvrit devant Marc lorsqu’il eut écrit son Évangile. Pierre le dirigea d’abord sur Aquilée, où il fonda une insigne Église ; mais c’était trop peu pour un Évangéliste. Le moment était venu où l’Égypte, la mère de toutes les erreurs, devait recevoir la vérité, où la superbe et tumultueuse Alexandrie allait voir s’élever dans ses murs la seconde Église de la chrétienté, le second siège de Pierre. Marc fut destiné par son maître à ce grand œuvre. Par sa prédication, la doctrine du salut germa, fleurit et produisit le bon grain sur cette terre la plus infidèle de toutes ; et l’autorité de Pierre se dessina dès lors, quoique à des degrés différents, dans les trois grandes cités de l’Empire : Rome, Alexandrie et Antioche.

Sous l’inspiration de Marc, la vie monastique préluda à ses saintes destinées, dans Alexandrie même, par l’institution chrétienne des Thérapeutes. L’intelligence de la vérité révélée prépara de bonne heure, dans ce grand centre des études humaines, les éléments de la brillante école chrétienne qui commença d’y fleurir dès le second siècle. Tels furent les effets de l’influence du disciple de Pierre dans la seconde Église du monde.

Mais la gloire de Marc fût restée incomplète, si l’auréole du martyre ne fût pas venue la couronner. Les succès de la prédication du saint Évangéliste ameutèrent contre lui les fureurs de l’antique superstition égyptienne. Dans une fête de Sérapis, Marc fut maltraité par les idolâtres, et on le jeta dans un cachot. Ce fut là que le Seigneur ressuscité, dont il avait raconté la vie et les œuvres divines, lui apparut la nuit, et lui dit ces paroles célèbres qui sont la devise de l’antique république de Venise : « Paix soit avec toi, Marc, mon Évangéliste ! » A quoi le disciple ému répondit : « Seigneur ! » Sa joie et son amour ne trouvèrent pas d’autres paroles. Ainsi Madeleine, au matin de Pâques, avait gardé le silence après ce cri du cœur : « Cher Maître ! » Le lendemain, Marc fut immolé par les païens ; mais il avait rempli sa mission sur la terre, et le ciel s’ouvrait au Lion, qui allait occuper au pied du trône de l’Ancien des jours la place d’honneur où le Prophète de Pathmos le contempla dans sublime vision.

Au IXe siècle, l’Église d’Occident s’enrichit de la dépouille mortelle de Marc. Ses restes sacrés fuient transportés à Venise, et sous les auspices du Lion évangélique commencèrent pour cette ville les glorieuses destinées qui ont duré mille ans. La foi en un si grand patron opéra des merveilles dans ces îlots et ces lagunes d’où s’éleva bientôt une cite aussi puissante que magnifique. L’art byzantin construisit l’imposante et somptueuse Église qui fut le palladium de la reine des mers, et la nouvelle république frappa ses monnaies à l’effigie du Lion de saint Marc : heureuse si, plus filiale envers Rome et plus sévère dans ses mœurs, elle n’eût jamais néré de sa gravité antique, ni de la foi de ses plus beaux siècles !

Réunissons à la gloire de Saint Marc les éloges de l’Orient et de l’Occident. Nous commencerons par cette Hymne que lui consacra au IXe siècle saint Paulin, l’un de ses successeurs sur le siège d’Aquilée.

Autres liturgies

Hymne

Déjà par le monde entier elle répand son éclat, cette Lumière céleste qui la splendeur du Père, et de laquelle procède la lumière créée qui nous réjouit de son éclat ; ce flambeau qui dans sa splendeur n’éprouve jamais de défaillance et éclaire notre ciel, en dissipant les ombres qui couvraient le monde.

Le bienheureux Marc, docteur évangélique, avait reçu dans son cœur un rayon de cette lumière sacrée ; reflet ardent et lumineux, il chassa devant lui les ténèbres dont le monde était enveloppé.

Il fut une des sept blanches colonnes qui soutiennent l’édifice, l’un des sept chandeliers d’or, un astre dont l’éclat parcourt l’univers entier ; placé à la base. il soutient, comme un de leurs quatre fondements, les Églises qui sont sous le ciel.

Ézéchiel, l’antique et saint prophète, Jean qui reposa sur le sein du Christ, l’ont vu l’un et l’autre la forme d’un animal mystique, sous le symbole du Lion qui fait retentir le désert de ses rugissements.

Le bienheureux Pierre l’envoya vers la ville d’Aquilée, cité fameuse en ces temps ; Marc y sema la parole sainte, et sa moisson s’élevait au centuple, lorsqu’il la transporta dans les greniers célestes.

Ce fut lui qui établit dans cette ville l’Église du Christ, la posant survie solide fondement de la loi, sur cette pierre sans tache, que ni les débordements du fleuve, ni la fureur des vents, ni les torrents, ni les pluies, ne sauraient ébranler.

Il en revint le front ceint, d’une couronne qui mêlait à ses palmes et à ses lauriers l’éclat des roses et des lis ; athlète combattant du Christ, il portait ce diadème glorieux, lorsqu’il rentra dans Rome, conduit parce Maître divin.

Ce fut alors que, rempli de l’Esprit-Saint, il se dirigea vers Alexandrie, et on l’entendit dans toute l’étendue de l’Égypte annoncer aux hommes que le Fils unique du l’ère adorable était venu sur la terre pour le salut du monde.

Mais ce peuple endurci et cruel préparait des tourments au soldat du Christ. Un jour il le chargea déchaînes, le blessa avec la pointe de ses javelots, déchira sa chair à coups de fouets, et l’enferma dans une noire prison.

Marc fut donc le premier qui porta le nom du Dieu suprême dans Alexandrie ; il dédia au Christ une basilique qui fut consacrée par l’effusion de son sang, et à laquelle il donna la sainte foi pour rempart.

Gloire et empire soit au Père ! à vous aussi, Fils de Dieu, plus haut des cieux ! à l’Esprit-Saint honneur et puissance ! à l’indivisible Trinité, nos hommages dans les siècles éternels ! Amen.

L’Église grecque, dans ses Ménées, célèbre à son tour le saint Évangéliste par de nombreuses strophes, entre lesquelles nous choisissons les suivantes.

Strophes

Célébrons, ô fidèles, par de dignes louanges l’écrivain sacré, le grand patron de l’Égypte, et disons : O Marc rempli de sagesse, par ton enseignement et tes prières conduis-nous tous, comme un Apôtre, à cette vie tranquille qui ne connaît plus les tempêtes.

Tu fus d’abord le compagnon des voyages de celui qui est le Vase d’élection, et avec lui tu parcourus toute la Macédoine ; venu ensuite à Rome, tu apparus en cette ville comme l’interprète de Pierre, et après de dignes combats soutenus pour Dieu, l’Égypte fut le lieu de ton repos.

Tu rendis la vie aux âmes brûlées de soif, en faisant tomber sur elles la blanche neige de ton Évangile ; c’est pour cela, divin Marc, que Alexandrie célèbre aujourd’hui ta fête avec nous par des chants magnifiques, et s’incline avec respect devant tes reliques.

Heureux Marc, tu t’es désaltéré au torrent des délices célestes, et tu as jailli du Paradis comme un fleuve de paix dont les eaux sont éclatantes de lumière, arrosant la face de la terre par les ruisseaux de ta prédication évangélique, versant les flots de ta doctrine divine sur les plantations de l’Église.

Si Moïse autrefois engloutit les Égyptiens dans es abîmes de la mer, c’est toi, ô Marc digne de toute louange, qui par la sagesse de tes enseignements les as retirés du gouffre de l’erreur, étant assisté du divin pouvoir de celui qui a daigné être pèlerin dans ce pays, et a détruit dans la Force de son bras les idoles que la main de l’homme avait faites.

O divin Marc, tu as été la plume de l’écrivain sage et rapide, en racontant d’une façon merveilleuse l’incarnation du Christ, et annonçant dans un splendide langage les paroles de l’éternelle vie qui sont rapportées dans ton livre ; adresse au Seigneur tes prières en faveur de ceux qui célèbrent et honorent ta glorieuse mémoire.

O Marc digne de louange, par ton Évangile tu as parcouru la terre entière ; elle était couverte des ténèbres de l’idolâtrie ; tu l’as éclairée comme un soleil des rayons de la foi : prie Dieu maintenant qu’il daigne octroyer à nos âmes la paix et sa grande miséricorde.

Apôtre Marc, tu as accompli ta prédication dans la région où régna tout d’abord la folie de l’impiété ; messager de Dieu, l’éclat de tes paroles dissipa les ombres de l’Égypte ; demande aujourd’hui à Dieu qu’il nous donne la paix et sa grande miséricorde.

Disciple de Pierre, qui fut maître de la sagesse, honoré de son adoption, Marc, digne de toute louange, tu es devenu l’interprète des mystères du Christ et le cohéritier de sa gloire.

Ta voix a retenti par toute la terre ; la vertu de tes paroles, comme la trompette de David, a résonné jusqu’aux confins du monde, nous annonçant le salut et une nouvelle naissance.

Tes paroles ont été comme de doux ruisseaux de piété, et toi tu as été comme la montagne divine d’où ils émanent, toute rayonnante des feux du Soleil spirituel de la grâce, ô Marc très heureux !

Tu as jailli de la maison du Seigneur comme une source, et tu as arrosé les âmes altérées des eaux abondantes de l’Esprit-Saint, faisant produire à leur stérilité des fruits abondants, ô bienheureux Apôtre !

Pierre, le prince des Apôtres, t’a initié à sa merveilleuse doctrine ; il t’a chaîné d’écrire l’Évangile sacré, et t’a désigné comme le ministre de la grâce ; alors tu as fait briller à nos yeux la lumière qui fait connaître Dieu.

La grâce de l’Esprit-Saint étant descendue sur toi. Apôtre, tu as anéanti les subtilités de l’éloquence humaine, et semblable à un pécheur, tu as entraîné an Seigneur dans ton filet toutes les nations, ô Marc digne de tout éloge, prédicateur du divin Évangile.

Tu as été le digne disciple du Prince des Apôtres ; comme lui tu as proclame-le Christ Fils de Dieu ; tu as établi sur la Pierre de vérité ceux qui flottaient au vent de l’erreur. Établis-moi aussi sur cette Pierre, ô Marc plein de sagesse ; dirige les pas de mon âme, afin que j’échappe aux pièges de l’ennemi, et que je puisse te glorifier sans obstacles, o toi qui as répandu la lumière sur tous les hommes en leur adressant l’Évangile divin.

Vous êtes, ô Marc, le Lion mystérieux attelé avec l’Homme, le Taureau et l’Aigle, au char sur lequel le Roi des rois s’avance à la conquête du monde. Dès l’ancienne Alliance, Ézéchiel vous vit dans le ciel, et Jean, le Prophète de la Loi nouvelle, vous a reconnu près du trône de Jéhovah. Quelle gloire est la vôtre ! Historien du Verbe fait chair, vous racontez à toutes les générations ses titres à l’amour et à l’adoration des hommes ; l’Église s’incline devant vos récits, et les proclame inspirés par l’Esprit-Saint.

Nous vous avons entendu au jour même de la Pâque nous raconter la résurrection de notre Sauveur ; faites, ô saint Évangéliste, que ce divin mystère produise en nous tous ses fruits ; que notre cœur, comme le vôtre, s’attache au divin Ressuscité, afin que nous le suivions partout dans cette vie nouvelle qu’il nous a ouverte en ressuscitant le premier. Demandez-lui qu’il daigne nous donner sa paix, comme il l’a donnée à ses Apôtres en leur apparaissant dans le Cénacle, comme il vous la donna à vous-même dans la prison.

Glorieux Marc, vous fûtes le disciple chéri de Pierre ; Rome s’honore de vous avoir possédé dans ses murs ; priez aujourd’hui pour le successeur de Pierre votre maître, pour l’Église Romaine battue par la tempête Lion évangélique, implorez le Lion de la tribu de Juda en faveur de son peuple ; réveillez-le de son sommeil ; priez-le de se lever dans sa force : par son seul aspect, il dissipera tous les ennemis.

Apôtre de l’Égypte, qu’est devenue votre florissante Église d’Alexandrie, le second siège de Pierre, empourpré de votre sang ? Les ruines mêmes ont péri. Le vent brûlant de l’hérésie avait désolé l’Égypte, et Dieu dans sa colère déchaîna sur elle, il y a douze siècles, le torrent de l’islamisme. Ces contrées doivent-elles renoncer pour jamais à voir briller de nouveau le flambeau de la foi, jusqu’à l’arrivée du Juge des vivants et des morts ? Nous l’ignorons : mais au milieu des événements qui se succèdent, nous osons vous prier, ô Marc, d’intercéder pour ces régions que vous avez évangélisées, et où les âmes sont aussi dévastées que le sol.

Vous vous souviendrez aussi de Venise, ô Marc ! Sa couronne est tombée, peut-être sans retour ; mais là vit encore ce peuple dont les ancêtres se donnèrent à vous. Conservez la foi dans son sein ; faites qu’il prospère, qu’il se relevé de ses épreuves, qu’il rende gloire à Dieu qui l’a châtié dans sa justice. Toute nation qui s’unit à l’Église sera bénie : que Venise revienne aux traditions de son antique fidélité à Rome ; et qui sait si le Seigneur, fléchi par vos instances, ô céleste protecteur, ne rouvrira pas pour elle le cours de ces nobles destinées qui ne s’arrêtèrent qu’au jour où, devenue infidèle à tout son passé, elle s’éleva contre sa mère, et oublia les palmes glorieuses de Lépante ?

Les litanies majeures

CE JOUR est remarquable dans les fastes de la Liturgie par la célèbre Procession dite de Saint-Marc. Cette appellation cependant n’est pas exacte, puisque la procession était déjà fixée au 25 avril, avant l’institution de la fête du saint Évangéliste, qui n’avait pas encore son jour spécial dans l’Église romaine au VIe siècle. Le véritable nom de cette Procession est Litanie majeure. Le mot Litanie signifie Supplication, et s’entend d’une marche religieuse durant laquelle on exécute des chants qui ont pour but de fléchir le ciel. Ce mot désigne également le cri que l’on y fait entendre : « Seigneur, ayez pitié ! » c’est le sens des deux mots grecs : Kyrie, eleison. Plus tard on a appliqué le nom de Litanies à tout l’ensemble d’invocations qui ont été ajoutées à la suite des deux mots grecs, de manière à former un corps de prière liturgique que l’Église emploie dans certaines circonstances importantes.

La Litanie majeure, ou grande Procession, est ainsi nommée pour la distinguer des Litanies mineures, ou processions moindres sous le rapport de la solennité ou du concours. On voit par un passage de saint Grégoire le Grand que l’usage de l’Église Romaine était de célébrer chaque année une Litanie majeure, à laquelle tout le Clergé et tout le peuple prenaient part, et que  cet était déjà ancien. Le saint Pontife ne fit autre chose que de fixer au 25 avril cette Procession, et d’indiquer la Basilique de Saint-Pierre pour lieu de la station.

Plusieurs auteurs liturgistes ont confondu avec cette institution les Processions que saint Grégoire ordonna plusieurs fois dans les calamités publiques, et qui sont totalement distinctes de celle d’aujourd’hui. Celle-ci avait lieu antérieurement, mais sans époque absolument déterminée, et elle n’est redevable à saint Grégoire que de son attribution au 25 avril. C’est donc à ce jour qu’elle est affectée, et non à la solennité de saint Marc établie postérieurement. S’il arrive que le 25 avril tombe dans la semaine de Pâques, la procession a lieu le jour même, à moins que ce jour ne soit celui de Pâques ; quant à la fête du saint Évangéliste, elle est alors renvoyée après l’Octave.

On demandera peut-être pourquoi saint Grégoire a choisi de préférence le 25 avril, pour y établir une Procession et une Station où tout respire la componction et la pénitence, dans une saison de l’année où l’Église est tout entière aux joies de la résurrection du Sauveur. Un savant liturgiste du siècle dernier, le chanoine Moretti, a le premier résolu ce problème. Dans une dissertation érudite il a constaté que l’Église Romaine, au Ve siècle et probablement dès le IVe, célébrait solennellement la journée du 25 avril. La population se rendait en ce jour à la Basilique de Saint-Pierre, afin d’y célébrer l’anniversaire du jour où le Prince des Apôtres, entrant dans Rome, était venu apporter à la ville éternelle la dignité inamissible de capitale suprême de toute la chrétienté. De ce jour commencent en effet les vingt-cinq années, deux mois et quelques jours, que Pierre siégea dans Rome[1]. Le Sacramentaire Léonien contient encore la Messe de cette solennité tombée plus tard en désuétude. Saint Grégoire, le grand organisateur de la Liturgie, ne voulut pas qu’un jour si auguste passât chaque année sans réveiller chez les Romains le souvenir de l’événement qui fait la principale gloire de leur cité, et il ordonna que l’Église de Saint-Pierre fût le rendez-vous de la grande Litanie fixée pour jamais à ce jour. La coïncidence assez fréquente du 25 avril avec l’Octave de la Pâque ne permettait pas d’établir une fête proprement dite pour commémorer l’arrivée de saint Pierre à Rome ; saint Grégoire prit donc le seul parti qui restait à prendre pour conserver un si grand souvenir.

Mais le saint Pontife ne put empêcher le contraste très prononcé qui exista dès lors entre les allégresses du moment présent et les sentiments de pénitence qui doivent accompagner la Procession et la Station de la Litanie majeure, instituées l’une et l’autre dans le but d’implorer la miséricorde divine. Comblés de faveurs de toute espèce en ce saint Temps, inondés des joies pascales, ne nous plaignons pas cependant de la nécessité que la sainte Église nous impose de rentrer pour quelques heures dans les sentiments de componction qui conviennent à des pécheurs comme nous. Il s’agit de détourner les fléaux que les iniquités de la terre ont mérités, d’obtenir, en s’humiliant et en invoquant le crédit de la Mère de Dieu et des Saints, la cessation des maladies, la conservation des moissons ; de présenter enfin à la divine justice une compensation à l’orgueil, à la mollesse et aux révoltes de l’homme. Entrons dans ces sentiments, et reconnaissons humblement la part qu’ont nos propres péchés dans les motifs qui ont excité le courroux céleste ; et nos faibles supplications, unies à celles de la sainte Église, obtiendront grâce pour les coupables et pour nous qui sommes du nombre.

Ce jour consacré à la réparation de la gloire divine ne pouvait se passer sans les expiations salutaires dont le chrétien doit accompagner l’offrande de son cœur repentant. L’abstinence de la viande a été exigée de tout temps à Rome en ce jour ; et lorsque la Liturgie Romaine eut été établie en France par Pépin et Charlemagne, la grande Litanie du 25 avril se trouvant dès lors en usage chez nous, le même précepte d’abstinence y fut promulgué. Le concile d’Aix-la-Chapelle de 836 ajouta l’obligation de suspendre en ce jour les œuvres serviles, et cette même disposition se retrouve dans les Capitulaires de Charles le Chauve. Quant au jeûne proprement dit, le Temps pascal ne l’admettant pas, il ne semble pas avoir été observé en ce jour, au moins dune manière générale. Amalaire, au IXe siècle, atteste qu’on ne le pratiquait pas même à Rome de son temps.

Dans le cours de la Procession, on chante les Litanies dos Saints, suivies des nombreux Versets et Oraisons qui les complètent. La Messe de la Station est célébrée selon le rite du Carême, sans Gloria in excelsis et avec la couleur violette.

Mais qu’il nous soit permis de protester contre la négligence d’un grand nombre de chrétiens, de personnes même plus ou moins adonnées à la piété, et que l’on ne voit jamais assister à la Procession de Saint-Marc ni à celles des Rogations. Le relâchement sur ce point est à son comble, surtout dans les villes. Ces mêmes chrétiens ont accueilli cependant avec satisfaction la remise de l’abstinence qui a été obtenue pour certains diocèses ; il semble que cette indulgence devrait les rendre d’autant plus empressés à prendre part à l’œuvre de la prière, celle de la pénitence ayant été allégée par la dispense. La présence du peuple fidèle aux Litanies fait partie essentielle de ce rite réconciliateur, et Dieu n’est pas obligé de prendre en considération des prières auxquelles ne s’unissent pas ceux qui sont appelés à les lui offrir. C’est là un des mille points sur lesquels une prétendue dévotion privée a jeté dans l’illusion beaucoup de personnes. À son arrivée dans la ville de Milan, saint Charles Borromée trouva aussi que son peuple laissait le clergé accomplir seul la Procession du 25 avril. Il se fit une loi d’y assister en personne, et il y marchait nu-pieds. Le peuple ne tarda pas à se presser sur les pas de son pasteur.

[1] MORETTI. De festo in honorem principis Apostolorum Romae ad diem 25 Aprilis instituto. Rome, 1742. 4°.