Le patronage de saint Joseph

Dom Guéranger ~ l’Année liturgique
Le patronage de saint Joseph

Nous donnons ici le commentaire de Dom Guéranger sur la solennité de saint Joseph, laquelle n’est plus fêtée de nos jours. Ce commentaire remplacera utilement celui que Dom Guéranger n’a pu rédiger sur la fête de saint Joseph artisan. Note de l’éditeur.

La série des mystères du Temps pascal est suspendue aujourd’hui ; un autre objet attire pour un moment nos contemplations. La sainte Église nous propose de donner la journée au culte de l’Époux de Marie, du Père nourricier du Fils de Dieu, Patron de l’Église universelle. Au 19 mars cependant nous lui avons rendu notre hommage annuel : aussi n’est-ce pas proprement sa fête que nous allons célébrer en ce jour. Il s’agit d’ériger par la piété du peuple chrétien un monument de reconnaissance au puissant Protecteur, à Joseph, le recours et l’appui de tous ceux qui l’invoquent avec confiance. Assez de bienfaits lui ont mérité cet hommage ; la sainte Église se propose aujourd’hui, dans l’intérêt de ses enfants, de diriger leur confiance vers un secours si puissant et si opportun.

La dévotion à saint Joseph avait été réservée pour ces derniers temps. Le culte de cet admirable personnage, culte fondé sur l’Évangile même, ne devait pas se développer dans les premiers siècles de l’Église ; non pas que les fidèles, considérant le rôle sublime de saint Joseph dans l’économie du mystère de l’Incarnation, fussent entravés en quelque chose dans les honneurs qu’ils auraient voulu lui rendre ; mais la divine Providence avait ses raisons mystérieuses pour retarder le moment où la Liturgie devait prescrire chaque année les hommages publics à offrir à l’Epoux de Marie. L’Orient précéda l’Occident, ainsi qu’il est arrivé d’autres fois, dans le culte spécial de saint Joseph ; mais au XV° siècle l’Église latine l’avait adopté tout entière ; et depuis lors il n’a cessé de faire les plus heureux progrès dans les âmes catholiques. Les grandeurs de saint Joseph ont été exposées au 19 mars ; le but de la présente fête n’est pas de revenir sur cet inépuisable sujet. Elle a son motif spécial d’institution qu’il est nécessaire de faire connaître.

La bonté de Dieu et la fidélité de notre Rédempteur à ses promesses s’unissent toujours plus étroitement de siècle en siècle, pour protéger en ce monde l’étincelle de vie surnaturelle qu’il doit conserver jusqu’au dernier jour. Dans ce but miséricordieux, une succession non interrompue de secours vient réchauffer, pour ainsi dire, chaque génération, et lui apporter un nouveau motif de confiance dans la divine Rédemption. À partir du XIIIe siècle, où le refroidissement du monde commença à se faire sentir, ainsi que l’Église elle-même nous en rend témoignage[1], chaque époque a vu s’ouvrir une nouvelle source de grâces. Ce fut d’abord la fête du très saint Sacrement, dont les développements ont produit successivement la Procession solennelle, les Expositions, les Saluts, les Quarante Heures. Ce fut ensuite la dévotion au saint Nom de Jésus, dont saint Bernardin de Sienne fut le principal apôtre, et celle du Via crucis ou Chemin de la Croix, qui produit tant de fruits de componction dans les âmes. Le XVI° siècle vit renaître la fréquente communion, par l’influence principale de saint Ignace de Loyola et de sa Compagnie. Au XVII° fut promulgué le culte du sacré Cœur de Jésus, qui s’établit dans le siècle suivant. Au XIX°, la dévotion à la très sainte Vierge a pris des accroissements et une importance qui sont un des caractères surnaturels de notre temps. Le saint Rosaire, le saint Scapulaire, que nous avaient légués les âges précédents, ont été remis en honneur ; les pèlerinages aux sanctuaires de la Mère de Dieu, suspendus parles préjugés jansénistes et rationalistes, ont repris leur cours ; l’Archiconfrérie du Saint-Cœur de Marie a étendu ses affiliations dans le monde entier ; des prodiges nombreux sont venus récompenser la foi rajeunie ; enfin notre temps a vu le triomphe de l’Immaculée Conception, préparé et attendu dans des siècles moins favorisés.

Mais la dévotion envers Marie ne pouvait se développer ainsi sans amener avec elle le culte fervent de saint Joseph. Marie et Joseph ont une part trop intime dans le divin mystère de l’Incarnation, l’une comme Mère du Fils de Dieu, l’autre comme gardien de l’honneur de la Vierge et Père nourricier de l’Enfant-Dieu, pour que l’on puisse les isoler l’un de l’autre. Une vénération particulière envers saint Joseph a donc été la suite du développement de la piété envers la très sainte Vierge. Mais la dévotion à l’égard de l’Époux de Marie n’est pas seulement un juste tribut que nous rendons à ses admirables prérogatives ;

elle est encore pour nous la source d’un secours nouveau aussi étendu qu’il est puissant, ayant été déposé entre les mains de saint Joseph par le Fils de Dieu lui-même. Écoutez le langage inspiré de l’Église dans la sainte Liturgie : « O Joseph, l’honneur des habitants du ciel, l’espoir de notre vie ici-bas, le soutien de ce monde ! (Hymne des Laudes) » Quel pouvoir dans un homme ! Mais aussi cherchez un homme qui ait eu avec le Fils de Dieu sur la terre des rapports aussi intimes que Joseph. Jésus daigna être soumis à Joseph ici-bas ; au ciel, il tient à glorifier celui dont il voulut dépendre, et à qui il confia son enfance avec l’honneur de sa Mère. Il n’est donc pas de limites au pouvoir de saint Joseph ; et la sainte Église nous invite aujourd’hui à recourir avec une confiance absolue à ce tout-puissant Protecteur. Au milieu des agitations terribles auxquelles le monde est en proie, que les fidèles l’invoquent avec foi, et ils seront protégés. En tous les besoins de l’âme et du corps, en toutes les épreuves et toutes les crises que le chrétien peut avoir à traverser, dans l’ordre temporel comme dans l’ordre spirituel, qu’il ait recours à saint Joseph, et sa confiance ne sera pas trompée. Le roi de l’Égypte disait à ses peuples affamés : « Allez à Joseph (Gen. 41, 55) » ; le Roi du ciel nous fait la même invitation ; et le fidèle gardien de Marie a plus de crédit auprès de lui que le fils de Jacob, intendant des greniers de Memphis, n’en eut auprès de Pharaon.

La révélation de ce nouveau refuge préparé pour les derniers temps a été d’abord communiquée, selon l’usage que Dieu garde pour l’ordinaire, à des unies privilégiées auxquelles elle était confiée comme un germe précieux ; ainsi en fut-il pour l’institution de la fête du Saint-Sacrement, pour celle du sacré Cœur de Jésus, et pour d’autres encore. Au XVI° siècle, sainte Thérèse, dont les écrits étaient appelés à se répandre dans le monde entier, reçut dans un degré supérieur les communications divines à ce sujet, et elle consigna ses sentiments et ses désirs dans sa Vie écrite par elle-même. On ne s’étonnera pas que Dieu ait choisi la réformatrice du Carmel pour la propagation du culte de saint Joseph, quand on se rappellera que ce fut par l’influence de l’Ordre des Carmes, introduit en Occident au XIII° siècle, que ce culte s’établit d’abord dans nos contrées. Voués depuis tant de siècles à la religion envers Marie, les solitaires du Mont-Carmel avaient découvert avant d’autres le lien qui rattache les honneurs auxquels a droit la Mère de Dieu à ceux qui sont dus à son virginal Époux. Sur cette terre où s’est accompli le divin mystère de l’Incarnation, l’œil du fidèle plonge plus avant dans ses augustes profondeurs. Entouré de tant de souvenirs ineffables, le chrétien arrive plus promptement à comprendre que le Fils de Dieu prenant la nature humaine, s’il lui fallait une Mère, il fallait à cette Mère un protecteur ; en un mot que Jésus, Marie et Joseph forment à des degrés divers l’ensemble de relations et d’harmonies sous lesquelles l’ineffable mystère devait se produire sur la terre.

Voici donc comment s’exprime la séraphique Thérèse : « Je pris pour avocat et pour protecteur le glorieux saint Joseph, et je me recommandai très instamment à lui. Son secours éclata de la manière la plus visible. Ce tendre père de a mon âme, ce bien-aimé protecteur se hâta de me tirer de l’état où languissait mon corps, comme il m’a arrachée à des périls plus grands d’un autre genre, qui menaçaient mon honneur et mon salut éternel. Pour comble de bonheur, il m’a toujours exaucée au delà de mes prières a et de mes espérances. Je ne me souviens pas de lui avoir jamais rien demandé jusqu’à ce jour, qu’il ne l’ait accordé. Quel tableau je mettrais sous les yeux, s’il m’était donné de retracer les grâces insignes dont Dieu m’a comblée, et les dangers, tant de l’âme que du corps, dont il m’a délivrée par la médiation de ce bienheureux saint ! Le Très-Haut donne seulement grâce aux autres saints pour nous secourir dans tel ou tel besoin ; mais le glorieux saint Joseph, je le sais par expérience, étend son pouvoir à tous. Notre-Seigneur veut nous faire entendre par là que, de même qu’il lui fut soumis sur cette terre d’exil, reconnaissant en lui l’autorité d’un père nourricier et d’un gouverneur, de même il se plaît encore à faire sa volonté dans le ciel, en exauçant toutes ses demandes. C’est ce qu’ont vu comme moi, par expérience, d’autres personnes auxquelles j’avais conseillé de se recommander à cet incomparable Protecteur ; aussi le nombre des âmes qui l’honorent commence-t-il à être grand, et les heureux effets de sa médiation confirment de jour en jour la vérité de mes paroles. » (Vie de sainte Thérèse. Traduction de Bouix, page 64.)

Ces paroles, accompagnées de plusieurs autres témoignages de la même précision et de la même énergie, trouvèrent un écho dans les âmes. Elles avaient été semées en leur temps ; leur germination fut lente, mais elle fut sûre. Dès la première moitié du XVII ° siècle, le pressentiment qu’un jour l’Église dans sa Liturgie convierait les fidèles à recourir à leur puissant Protecteur, se manifestait chez les dévots clients de saint Joseph. Nous lisons ces paroles, que l’on dirait inspirées, dans un livre pieux public à Dijon en 1645 : « Beau soleil, père des jours, hâte ta course, fais vitement naître cette heure fortunée, en laquelle doivent être accomplis les oracles des saints, qui nous promettent que, sur le déclin du monde, on fera magnifiquement paraître toutes les grandeurs de saint Joseph ; qui nous assurent que Dieu même a tirera le rideau, et déchirera le voile qui nous a empêchés jusqu’à maintenant de voir à découvert les merveilles du sanctuaire de l’âme de Joseph ; qui prédisent que le Saint-Esprit agira incessamment dans le cœur des fidèles, pour les émouvoir à exalter la gloire de ce divin personnage, lui consacrant des maisons religieuses, lui bâtissant des temples et dressant des autels ; qui publient que, par tout l’empire de l’Église militante, on reconnaîtra pour Protecteur particulier ce saint qui l’a été de Jésus-Christ, fondateur du même empire ; qui nous font espérer que les Souverains Pontifes ordonneront, par un secret mouvement du ciel, que la fête de ce grand Patriarche soit solennellement célébrée par toute l’étendue du domaine spirituel de saint Pierre ; qui annoncent que les plus savants hommes de l’univers s’emploieront à la recherche des dons de Dieu cachés dans saint Joseph, et qu’ils y rencontreront des trésors de grâces incomparablement plus précieux et plus abondants, que n’en posséda la meilleure partie des prédestinés de l’Ancien Testament par l’espace de quarante siècles. »[2]

De si ardents désirs ont été comblés. Déjà depuis plus d’un siècle un Office en l’honneur du Patronage de saint Joseph avait été présenté à l’approbation du Siège Apostolique par l’Ordre des Carmes, et il avait été accepté. Un grand nombre d’Églises en avaient successivement sollicité et obtenu l’extension. Un dimanche avait été choisi pour la célébration de cette pieuse solennité, afin d’y intéresser le peuple fidèle, qui n’est pas appelé par le devoir à l’église au jour de la propre fête de saint Joseph. Cette fête principale tombant toujours en Carême, on choisit pour la seconde le troisième dimanche après Pâques, afin d’unir aux joies pascales les consolations et les espérances que cette solennité apporte avec elle. La nouvelle fête allait s’étendant peu à peu par des concessions locales, lorsque tout à coup un Décret apostolique du 10 septembre 1847 vint l’établir dans toute la chrétienté. À la veille des grandes tribulations de l’Église, Pie IX, par un instinct surnaturel, appelait Joseph au secours du troupeau confié au successeur de Pierre. Nous avons vu comment le titre et les honneurs de Patron de l’Église universelle sont venus, au temps marqué, donner satisfaction entière à la piété des fidèles, et confirmer leur confiance envers le puissant Protecteur qui jamais n’eut tant de maux à combattre, ni tant de fléaux a détourner.

Mettons donc notre confiance dans le pouvoir de l’auguste Père du peuple chrétien, Joseph, sur qui tant de grandeurs n’ont été accumulées qu’afin qu’il répandit sur nous, dans une mesure plus abondante que les autres saints, les influences du divin mystère de l’Incarnation dont il a été, après Marie, le principal ministre sur la terre.

Le troisième Dimanche après Pâques porte, dans L’Église grecque, le nom de Dimanche du Paralytique, parce qu’on y célèbre d’une manière particulière la commémoration du miracle que notre Seigneur opéra à la Piscine Probatique.

L’Église Romaine commence aujourd’hui, à l’Office des Matines, la lecture de l’Apocalypse de saint Jean.

À la messe

En cette fête dédiée à saint Joseph comme Protecteur des fidèles, la sainte Église, dans l’Introït, nous met à la bouche les paroles dans lesquelles David exprime la confiance qu’il a placée dans la Protection du Seigneur. Saint Joseph est le ministre de cette protection divine, et Dieu nous la promet, si nous nous adressons à son incomparable serviteur.

INTROÏT

Le Seigneur est notre secours et notre protecteur ; en lui notre cœur se réjouira, et nous avons espéré en son saint Nom, alleluia, alleluia. Ps. O vous qui régissez Israël, jetez un regard sur nous : c est vous qui avez conduit Joseph comme votre brebis fidèle. Gloire au Père. Le Seigneur.

Dans la Collecte, l’Église relève le choix que Dieu a daigné faire de saint Joseph pour Époux de Marie, et elle nous apprend que ce choix a eu pour effet de nous assurer en lui un Protecteur, qui répondra toujours à nos hommages par son intercession toute-puissante.

COLLECTE

O Dieu, qui, par une providence ineffable, avez daigne choisir le bienheureux Joseph pour être l’Époux de votre très sainte Mère : faites, s’il vous plaît, que nous qui le vénérons comme notre Protecteur sur la terre, nous méritions de l’avoir pour intercesseur dans les cieux ; vous qui vivez, et régnez dans les siècles des siècles. Amen.

ÉPÎTRE

Lecture du livre de la Genèse. Chap. 49

Mon fils Joseph a été élevé en gloire ; sa puissance va toujours croissant ; il est beau et plein de charmes ; les jeunes filles ont couru sur les galeries pour le voir. Mais avant ses grandeurs, ses frères l’avaient poursuivi avec malice, et lui avaient suscité des rixes ; dans leur envie, ils lui lançaient des traits. Mais son arc tendu est demeuré dans sa force ; les chaînes qui liaient ses bras et ses mains ont été déliées par la main du tout-puissant Dieu de Jacob ; et il est sorti de là pour être le pasteur d’un peuple et la force d’Israël. O mon fils, le Dieu de ton père sera ton protecteur, le Tout-Puissant te comblera de ses bénédictions du haut du ciel ; le sol que tu habiteras sera arrosé par les sources qui procèdent de l’abîme des eaux, pour être aussi une bénédiction ; et tu seras béni également dans la fécondité des mères. Les bénédictions que répand sur toi ton père surpassent celles qu’il a reçues de ses aïeux ; et elles seront sur toi, jusqu’à ce que s’accomplisse le désir des collines éternelles. Que ces bénédictions se répandent sur la tête de Joseph, sur la tète de celui qui est comme le Nazaréen au milieu de ses frères.

Cette magnifique prophétie de Jacob mourant, et révélant à son fils Joseph le sort glorieux qui l’attend dans sa personne et dans ses enfants, vient à propos en ce jour pour nous rappeler les touchantes relations que saint Bernard a si éloquemment relevées entre les deux Joseph. Nous les avons signalées au dix-neuf mars, et le pieux lecteur a pu se convaincre que le premier Joseph fut le type du second. Le vieux Patriarche, après avoir prophétisé la destinée de ses dix premiers enfants, s’arrête avec complaisance sur le fils de Rachel. Après avoir loué sa beauté, il rappelle les persécutions auxquelles il fut en butte de la part de ses frères, et les voies merveilleuses par lesquelles Dieu le délivra de leurs mains, et le conduisit à la puissance. De là Jacob montre ce fils de sa tendresse élevé en gloire, et devenu le type du second Joseph. Qui a mérité plus que l’Époux de Marie, le Protecteur des fidèles, d’être appelé « le Pasteur d’un peuple et la force d’Israël » ? Nous sommes tous sa famille : il veille sur nous avec amour ; et dans nos tribulations, nous pouvons appuyer sur lui notre confiance, comme sur un roc inébranlable. L’héritage de saint Joseph est l’Église, que les eaux du Baptême arrosent sans cesse et rendent féconde ; c’est là qu’il exerce son pouvoir bienfaisant sur ceux qui se confient en lui. Jacob promet au premier Joseph d’immenses bénédictions, dont l’effet durera jusqu’au jour où le Sauveur promis a descendra des « collines de l’éternité ». Alors commencera le ministère du second Joseph, ministère de secours et de protection, qui durera jusqu’au second avènement du Fils de Dieu. Enfin, si le premier Joseph est présenté dans la prophétie comme Nazaréen,

c’est-à-dire consacre à Dieu et saint au milieu de ses frères, le second remplira l’oracle plus littéralement encore ; car non seulement sa sainteté dépassera celle du fils de Jacob, mais sa demeure sera Nazareth. C’est dans cette ville qu’il habitera avec Marie, dans cette ville qu’il reviendra au retour de l’Egypte, dans cette ville qu’il achèvera sa sainte carrière ; enfin pour avoir habité cette ville avec lui, son fils adoptif, Jésus, Verbe éternel, « sera appelé Nazaréen (1) ».

Dans le premier Verset alleluiatique on entend la voix de saint Joseph. Il invite les fidèles à recourir à lui, et leur promet un prompt secours. Dans le second, l’Église demande pour ses enfants qu’ils soient empressés à imiter la pureté de l’Epoux de Marie, en même temps qu’elle implore pour eux son Patronage.

Alleluia, alleluia. V/. De quelque tribulation qu’ils crient vers moi, je les exaucerai, et je serai leur protecteur à jamais. Alleluia. V/. Faites-nous, ô Joseph, couler une vie pure : qu’elle soit toujours en sûreté sous votre patronage. Alleluia.

ÉVANGILE

La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. III.

En ce temps-là, il advint que dans les jours où tout le peuple venait recevoir le baptême de Jean, Jésus lui-même, ayant été baptise et priant, le ciel s’ouvrit ; et l’Esprit-Saint descendit sur lui sous la forme visible d’une colombe ; et une voix du ciel parla ainsi : « Vous êtes mon Fils bien-aimé : en vous j’ai mis mes complaisances. » Et Jésus avait alors environ trente ans, et il était regardé comme le fils de Joseph.

« Jésus était regardé comme le fils de Joseph ! » Ainsi l’amour filial de Jésus pour sa Mère, les égards dus à l’honneur de la plus pure des vierges, allèrent jusqu’à faire accepter au Fils de Dieu, durant trente années, le nom et l’extérieur de fils de Joseph. Joseph s’est entendu appeler père par le Verbe incréé dont le Père est éternel ; il a reçu d’un homme mortel les soins de l’enfance et les aliments dans ses premières années. Joseph a été le chef de la sainte famille de Nazareth, et Jésus a reconnu son autorité. L’économie de la divine incarnation exigeait ces étonnantes relations entre le créateur et la créature. Mais si le Fils de Dieu assis à la droite de son Père a retenu la nature humaine indissolublement unie à sa personne divine, il n’a pas non plus dépouillé les sentiments qu’il professa ici-bas envers les deux autres membres de la famille de Nazareth. Envers Marie, qui sera éternellement sa Mère dans l’ordre de l’humanité, sa tendresse filiale et ses égards n’ont fait que s’accroître ; mais nous ne pouvons douter que l’affection et la déférence qu’il eut pour son père d’adoption ne soient aussi représentées éternellement dans le cœur de l’Homme-Dieu. Nul mortel n’a eu avec Jésus des rapports aussi intimes et aussi familiers. Joseph, par ses soins paternels envers le fils de Marie, a fait ressentir la reconnaissance au Fils de l’Eternel ; il est juste de penser que des honneurs particuliers et un crédit supérieur dans le ciel ont acquitté cette reconnaissance. Telle est la croyance de l’Église, telle est la confiance des âmes pieuses, tel est le motif de l’institution de la solennité d’aujourd’hui.

Dans l’Offertoire formé des paroles du Psaume CXLVII, Jérusalem, c’est-à-dire l’Église, est félicitée du soin que Dieu a pris d’elle, en l’assurant contre ses ennemis par de forts remparts. La protection de saint Joseph est l’un des plus invincibles.

OFFERTOIRE

Jérusalem, loue le Seigneur ; car c’est lui qui a fortifié les serrures de toutes tes portes, qui a béni tes fils dans tes murs, alleluia, alleluia.

Dans la Secrète, l’Église implore pour ses enfants la grâce d’imiter le détachement du charpentier de Nazareth.

SECRÈTE

Soutenus par le patronage de l’Epoux de votre très sainte Mère, nous implorons, Seigneur, votre clémence, afin que nos cœurs, aidés de votre grâce, arrivent à dédaigner toutes les choses terrestres, et vous aiment d’une parfaite charité, vous qui êtes le vrai Dieu, qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Amen.

L’Antienne de la Communion est le passage de saint Matthieu dans lequel l’Evangéliste inscrit le titre glorieux de notre grand Protecteur : « Joseph, époux de Marie », et le titre plus glorieux encore de Marie, « de laquelle est né Jésus ».

COMMUNION

Jacob fut père de Joseph, Époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé le Christ, alleluia, alleluia..

La sainte Église demande dans la Postcommunion que saint Joseph, notre Protecteur durant la vie présente, veuille bien aussi intervenir dans l’intérêt de notre bonheur éternel.

POSTCOMMUNION

Ayant réparé nos forces à la source même du don divin, nous vous demandons. Seigneur notre Dieu, qui nous faites jouir du patronage du bienheureux Joseph, de nous rendre participants de la gloire céleste. par ses mérites et son intercession. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Père et protecteur des fidèles, glorieux Joseph, nous bénissons notre mère la sainte Église qui, dans ce déclin du monde, nous a appris à espérer en vous. De longs siècles se sont écoulés sans que vos grandeurs fussent encore manifestées ; mais vous n’en étiez pas moins au ciel l’un des plus puissants intercesseurs du genre humain. Chef de la sainte famille dont un Dieu est membre, vous poursuiviez votre ministère paternel à notre égard. Votre action cachée se faisait sentir pour le salut des peuples et des particuliers ; mais la terre éprouvait vos bienfaits, sans avoir encore institué, pour les reconnaître, les hommages qu’elle vous offre aujourd’hui. Une connaissance plus étendue de vos grandeurs et de votre pouvoir, la proclamation de votre auguste Patronage, de votre Protectorat sur tous nos besoins, étaient réservées à ces temps malheureux où l’état du monde aux abois appelle des secours qui ne furent pas révélés aux âges précédents. Nous venons donc à vos pieds, ô Joseph ! afin de rendre hommage en vous à une puissance d’intercession qui ne connaît pas de limites, à une bonté qui embrasse tous les frères de Jésus dans une même adoption.

Nous savons, ô Marie, qu’il vous est agréable de voir honorer l’Epoux que vous avez aimé d’une incomparable tendresse. Vous accueillez avec une faveur particulière nos demandes, lorsqu’elles vous sont présentées par ses mains. Les liens formés par le ciel à Nazareth subsisteront éternellement entre vous et Joseph ; et l’amour sans bornes que vous portez à votre Fils divin resserre encore l’affection que votre cœur si aimant conserve pour jamais à celui qui fut en même temps le nourricier de Jésus et le gardien de votre virginité. O Joseph, nous sommes aussi les fils de votre épouse Marie ; prenez dans vos bras tous ces nouveaux enfants, souriez à cette nombreuse famille, et daignez accepter nos instances que la sainte Église encourage, et qui montent vers vous plus pressantes que jamais.

Vous êtes « le soutien du monde, columen mundi », l’un des appuis sur lesquels il repose ; car le Seigneur, en vue de vos mérites et par déférence à votre prière, le souffre et le conserve malgré les iniquités qui le souillent. Votre effort est grand, ô Joseph, en ces temps « où les saints manquent, où les vérités sont diminuées (Ps 11, 1) » ; il vous faut peser de tout le poids de vos mérites, pour que le fléau de la divine balance n’incline pas du côté de la justice. Daignez, ô Protecteur universel, ne pas vous lasser dans ce labeur ; l’Église de votre Fils adoptif vous en supplie aujourd’hui. Le sol miné par la liberté effrénée de l’erreur et du mal est, à chaque instant, sur le point de fondre sous ses pieds ; ne vous reposez pas un instant, et par votre intervention paternelle, hâtez-vous de lui préparer une situation plus calme.

Aucune de nos nécessités n’est étrangère à votre connaissance ni à votre pouvoir ; les moindres enfants de l’Église ont droit de recourir à vous jour et nuit, assurés de rencontrer près de vous l’accueil d’un père tendre et compatissant. Nous ne l’oublierons pas, ô Joseph ! Dans tous les besoins de nos âmes, nous nous adresserons à vous. Nous vous demanderons de nous aider dans l’acquisition des vertus dont Dieu veut que notre âme soit ornée, dans les combats que nous avons à soutenir contre notre ennemi, dans les sacrifices que nous sommes si souvent appelés à faire. Rendez-nous dignes d’être appelés vos fils, ô vous le Père des fidèles ! Mais votre souverain pouvoir ne s’exerce pas seulement dans les intérêts de la vie future ; l’expérience de tous les jours montre combien votre crédit est puissant pour nous obtenir la protection céleste dans les choses même du temps, lorsque nos désirs ne sont pas contraires aux desseins de Dieu. Nous osons donc déposer entre vos mains tous nos intérêts de ce monde, nos espérances, nos vœux et nos craintes. Le soin de la maison de Nazareth vous fut confié ; veuillez être le conseil et le secours de tous ceux qui remettent entre vos mains leurs affaires temporelles.

Auguste chef de la sainte Famille, la famille chrétienne est placée sous votre garde spéciale ; veillez sur elle en nos temps malheureux. Répondez favorablement à ceux et à celles qui s’adressent à vous, dans ces moments solennels où il s’agit pour eux de choisir l’aide avec lequel ils doivent traverser cette vie et préparer le passage à une meilleure. Maintenez entre les époux la dignité et le respect mutuel qui sont la sauvegarde de l’honneur conjugal ; obtenez-leur la fécondité, gage des bénédictions célestes. Que vos clients, ô Joseph, aient çn horreur ces infâmes calculs qui souillent ce qu’il y a de plus saint, attirent la malédiction divine sur les races, et menacent la société d’une ruine à la fois morale et matérielle. Dissipez des préjugés aus^i honteux que coupables, remettez en honneur cette sainte continence dont les époux chrétiens doivent toujours conserver l’estime, et à laquelle ils sont tenus de rendre souvent hommage, sous peine de ressembler à ces païens dont parle l’Apôtre, « qui ne suivent que leurs appétits, parce qu’ils ignorent Dieu (1 Thess. 4, 5). »

Une dernière prière encore, ô glorieux Joseph ! Il est dans notre vie un moment suprême, moment qui ne se présente qu’une fois, moment qui décide de tout pour l’éternité : c’est le moment de notre mort. Nous nous sentons cependant portés à l’envisager avec moins d’inquiétude, lorsque nous nous souvenons que la divine bonté en a fait l’un des principaux objets de votre souverain pouvoir. Vous avez été investi du soin miséricordieux de faciliter au chrétien qui recourt à vous, le passage du temps à l’éternité. C’est à vous, ô Joseph, que nous devons nous adresser pour obtenir une bonne mort. Cette prérogative vous était due, à vous dont l’heureuse mort, entre les bras de Jésus et de Marie, a fait l’admiration du ciel, et l’un des plus sublimes spectacles qu’ait offert la terre. Soyez donc notre recours, ô Joseph, à ce solennel et dernier instant de notre vie terrestre. Nous espérons en Marie, que nous supplions chaque jour de nous être propice à l’heure de notre trépas ; mais nous savons que Marie se réjouit de la confiance que nous avons en vous, et que là où vous êtes, elle daigne être aussi. Fortifiés par l’espérance en votre paternelle bonté, ô Joseph, nous attendrons avec calme cette heure décisive ; car nous savons que si nous sommes fidèles à vous la recommander, votre secours nous est assuré.

Hymne des vêpres

Que les chœurs célestes chantent ta gloire, ô Joseph ! Que l’assemblée des chrétiens fasse résonner tes louanges ; tout rayonnant de mérites, une chaste alliance t’unit à l’auguste Vierge.

Ton Épouse porte les traces d’une prochaine maternité ; l’étonnement et l’inquiétude ont saisi ton âme incertaine ; un Ange vient t’apprendre que le fruit qu’elle porte est l’œuvre de l’Esprit divin.

Le Seigneur est né ; tu l’enlèves, et tu l’accompagnes dans sa fuite jusqu’aux lointaines plages de l’Egypte ; dans Jérusalem, tu le perds et le retrouves ; ainsi tes joies sont mêlées d’alarmes.

Une mort sainte fixe le sort des autres hommes, et la palme glorieuse vient couronner leurs mérites ; plus heureux, tu vis encore, et tu jouis d’un Dieu, égal dans ton bonheur aux bienheureux.

Trinité souveraine, exaucez nos prières, donnez-nous le pardon : que les mérites de Joseph nous aident à monter dans les cieux, et qu’il nous soit donné de chanter à jamais le cantique de la félicité.

Amen.

Autre liturgie

L’allégresse que porte avec elle la fête d’aujourd’hui s’est unie aux joies pascales ; mais il est juste que celles-ci aient aussi leur expression particulière. Nous terminerons donc cette journée en offrant à notre divin ressuscité cette Préface empruntée à l’ancien Missel gothique publié par dom Mabillon.

CONTESTATIO
(In die Sabbato, octava Paschœ.)

Il est digne et juste, nécessaire et salutaire, que le genre humain vous rende ses plus ardents hommages, comme à son Seigneur et à son Dieu, ô vous, Christ, Roi admirable ! C’est celui qui, ayant été condamné, a affranchi des liens de l’enfer la foule des croyants, et l’a rangée sous les étendards de la liberté. Il a paru dans le monde, le Lion de la tribu de Juda ; et toute la terre célèbre par ses acclamations la destruction de cet autre lion qui dévorait les âmes. Il permit que ses membres fussent fixés par des clous sur le bois de la croix, pour faire éclater davantage ce pouvoir qui devait épouvanter l’esprit impie. À sa voix, quand il rendit l’esprit, la terre trembla, le ciel fut effrayé, le jour s’enfuit, le soleil s’obscurcit, les astres voilant leurs rayons disparurent tous à la fois. Il descendit dans les régions inférieures, il en brisa les portes, et plongea l’enfer dans le deuil. Maintenant, il ressuscite ; les Anges sont dans la joie, et la terre tressaille avec ses habitants. Dans ce triomphe s’accomplit l’oracle du prophète : « O mort ! o enfer ! je serai ta mort. » Où est donc, ô mort ! ta victoire ? Mais la mort ne pouvait être ainsi dévorée que par la vie. Étant descendu près de ceux qui étaient les captifs de la mort, en ressuscitant, il les a rendus à la lumière ; afin que le témoignage des vivants et des morts s’unit pour proclamer sa résurrection.

[1] Frigescente mundo. Oraison de la fête des Stigmates de saint François.

[2] La gloire de saint Joseph, par le P. Jean Jacquinot, de la Compagnie de Jésus.

Dom Guéranger ~ Année Liturgique
Le 2 mai Saint Athanase, évêque et docteur de l’Église

Le cortège de notre divin Roi, qui s’accroît chaque jour d’une manière si brillante, se renforce aujourd’hui par l’arrivée de l’un des plus valeureux champions qui aient jamais combattu pour sa gloire. Est-il un nom plus illustre que celui d’Athanase parmi les gardiens de la Parole de vérité que Jésus a confiée à la terre ? ce nom n’exprime-til pas à lui seul le courage indomptable dans la garde du dépôt sacré, la fermeté du héros en face des plus terribles épreuves, la science, le génie, l’éloquence, tout ce qui peut retracer ici-bas l’idéal de la sainteté du Pasteur unie à la doctrine de l’interprète des choses divines ? Athanase a vécu pour le Fils de Dieu ; la cause du Fils de Dieu fut la même que celle d’Athanase ; qui bénissait Athanase bénissait le Verbe éternel, et celui-là maudissait le Verbe éternel qui maudissait Athanase.

Jamais notre sainte foi ne courut sur la terre un plus grand péril que dans ces tristes jours qui suivirent la paix de l’Église, et furent témoins de la plus affreuse tempête que la barque de Pierre ait jamais essuyée. Satan avait en vain espéré éteindre dans des torrents de sang la race des adorateurs de Jésus ; le glaive de Dioclétien et de Galérius s’était émoussé dans leurs mains, et la croix paraissant au ciel avait proclamé le triomphe du christianisme. Tout à coup l’Église victorieuse se sent ébranlée jusque dans ses fondements ; dans son audace l’enfer a vomi sur la terre une hérésie qui menace de dévorer en peu de jours le fruit de trois siècles de martyre. L’impie et obscur Arius ose dire que celui qui fut adoré comme le Fils de Dieu par tant de générations depuis les Apôtres, n’est qu’une créature plus parfaite que les autres. Une immense défection se déclare jusque dans les rangs de la hiérarchie sacrée ; la puissance des Césars se met au service de cette épouvantable apostasie ; et si le Seigneur lui-même n’intervient, les hommes diront bientôt sur la terre que la victoire du christianisme n’a eu d’autre résultat que de changer l’objet de l’idolâtrie, en substituant sur les autels une créature à d’autres qui avaient reçu l’encens avant elle.

Mais celui qui avait promis que les portes de l’enter ne prévaudraient jamais contre son Église, veillait à sa promesse. La foi primitive triompha ; le concile de Nicée reconnut et proclama le Fils consubstantiel au Père ; mais il fallait à l’Église un homme en qui la cause du Verbe consubstantiel fut, pour ainsi dire, incarnée, un homme assez docte pour déjouer tous les artifices de l’hérésie, assez fort pour attirer sur lui tous ses coups, sans succomber jamais. Ce fut Athanase ; quiconque adore et aime le Fils de Dieu doit aimer et glorifier Athanase. Exilé jusqu’à cinq fois de son Église d’Alexandrie, poursuivi à mort par les ariens, il vint chercher tantôt un refuge, et tantôt un lieu d’exil dans l’Occident, qui apprécia l’illustre confesseur de la divinité du Verbe. Pour prix de l’hospitalité que Rome s’honora de lui accorder, Athanase lui fit part de ses trésors. Admirateur et ami du grand Antoine, il cultivait avec une tendre affection l’élément monastique, que la grâce de l’Esprit-Saint avait fait éclore dans les déserts de son vaste patriarcat ; il porta à Rome cette précieuse semence, et les moines qu’il y amena furent les premiers que vit l’Occident. La plante céleste s’y naturalisa ; et si sa croissance fut lente d’abord, elle y fructifia dans la suite au delà de ce qu’elle avait fait en Orient.

Athanase, qui avait su exposer avec tant de clarté et de magnificence dans ses sublimes écrits le dogme fondamental du christianisme, la divinité de Jésus-Christ, a célébré le mystère de la Pâque avec une éloquente majesté dans les Lettres festales qu’il adressait chaque année aux Églises de son patriarcat d’Alexandrie. La collection de ces lettres, que l’on regardait comme perdues sans retour, et qui n’étaient connues que par quelques courts fragments, a été retrouvée presque tout entière, dans le monastère de Sainte-Marie de Scété, en Egypte. La première, qui se rapporte à l’année 329, débute par ces paroles qui expriment admirablement les sentiments que doit réveiller chez tous les chrétiens l’arrivée de la Pâque : « Venez, mes bien-aimés, dit Athanase aux fidèles soumis à son autorité pastorale, venez célébrer la fête ; l’heure présente vous y invite. En dirigeant sur nous ses divins rayons, le Soleil de justice nous annonce que l’époque de la solennité est arrivée. À cette nouvelle, faisons fête, et ne laissons pas l’allégresse s’enfuir avec le temps qui nous l’apporte, sans l’avoir goûtée. » Durant ses exils, Athanase continua d’adresser à ses peuples la Lettre pascale ; quelques années seulement en furent privées. Voici le commencement de celle par laquelle il annonçait la Pâque de l’année 338 ; elle fut envoyée de Trêves à Alexandrie. « Bien qu’éloigné de vous, mes Frères, je n’ai garde de manquer à la coutume que j’ai toujours observée à votre égard, coutume que j’ai reçue de la tradition des Pères. Je ne resterai pas dans le silence, et je ne manquerai pas de vous annoncer l’époque de la sainte Fête annuelle, et le jour auquel vous en devez célébrer la solennité. En proie aux tribulations dont vous avez sans doute entendu parler, accablé des plus graves épreuves, placé sous la surveillance des ennemis de la vérité qui épient tout ce que j’écris, afin d’en faire une matière d’accusation et d’accroître par là mes maux, je sens néanmoins que le Seigneur me donne de la force et me console dans mes angoisses. J’ose donc vous adresser la proclamation annuelle, et c’est au milieu de mes chagrins, à travers les embûches qui m’environnent, que je vous envoie des extrémités de la terre l’annonce de la Pâque qui est notre salut. Remettant mon sort entre les mains du Seigneur, j’ai voulu célébrer avec vous cette fête : la distance des lieux nous sépare, mais je ne suis pas absent de vous. Le Seigneur qui accorde les fêtes, qui est lui-même notre fête, qui nous fait don de son Esprit, nous réunit spirituellement par le lien de la concorde et de la paix. »

Qu’elle est magnifique, cette Pâque célébrée par Athanase exilé sur les bords du Rhin, en union avec son peuple qui la fêtait sur les rives du Nil ! Comme elle révèle le lien puissant de la sainte Liturgie pour unir les hommes et leur faire goûter au même moment, et en dépit des distances, les mêmes émotions saintes, pour réveiller en eux les mêmes aspirations de vertu ! Grecs ou barbares, l’Église est notre patrie commune ; mais la Liturgie est, avec la Foi, le milieu dans lequel nous ne formons tous qu’une même famille, et la Liturgie n’a rien de plus expressif dans le sens de l’unité que la célébration de la Pâque. Les malheureuses Églises de l’Orient et de l’empire russe, en s’isolant du reste du monde chrétien pour fêter à un jour qui n’est qu’à elles la Résurrection du Sauveur, montrent déjà par ce seul fait qu’elles ne font pas partie de l’unique bergerie dont il est l’unique pasteur.

Nous lirons maintenant le court récit des actions de saint Athanase dans le livre des divins Offices.

Athanase, le vigoureux défenseur de la religion catholique, était né à Alexandrie. Il fut fait diacre par l’évêque de cette ville, nommé Alexandre, auquel il devait succéder. Il avait accompagné ce prélat au concile de Nicée, où, ayant confondu l’impiété d’Arius, il s’attira tellement la haine des ariens, que depuis lors ils ne cessèrent pas de lui dresser des embûches. Dans un concile réuni à Tyr, et composé d’évêques ariens pour la plupart, ils subornèrent une femme pour lui faire dire qu’Athanase, étant logé chez elle, lui avait fait violence. Il fut donc introduit, et avec lui l’un de ses prêtres nommé Timothée, qui, feignant d’être Athanase, s’adressa ainsi à cette femme : « C’est donc moi qui ai logé chez vous, moi qui vous ai violée ?— Oui ! répondit-elle effrontément ; c’est vous qui m’avez fait violence ; » et elle affirmait le fait avec serment, implorant la justice des évêques pour être vengée d’une telle injure. La fourberie fut ainsi découverte, et l’impudence de cette femme fut confondue.

Les ariens firent aussi courir le bruit qu’un évêque nommé Arsène avait été assassiné par Athanase. Ils tinrent cet évêque caché, et produisirent la main d’un mort, accusant Athanase d’avoir coupé cette main à Arsène pour s’en servir dans des opérations magiques. Mais Arsène, s’étant échappé de nuit, vint se présenter devant le concile, et par sa présence dévoila la scélératesse impudente des ennemis d’Athanase. Ils ne laissèrent pas de dire que la justification d’Athanase était le résultat d’opérations magiques, et ne cessèrent de conspirer contre sa vie. Ils le firent exiler, et il fut relégué à Trêves dans la Gaule. Sous le règne de l’empereur Constance, qui était fauteur des ariens, Athanase fut agité par de longues et rudes tempêtes : il eut à souffrir d’incroyables persécutions, et parcourut une grande partie du monde romain. Chassé diverses fois de son Église, il y fut rétabli à plusieurs reprises par l’autorité du pape Jules, par la protection de l’empereur Constant, frère de Constance, par les décrets du Concile de Sardique et de celui de Jérusalem. Mais les ariens ne cessèrent pas un seul jour d’être ses ennemis acharnés. Leur fureur opiniâtre le réduisit jusqu’à chercher une retraite dans une citerne pour éviter la mort, et il demeura là cinq ans, sans avoir d’autre confident qu’un de ses amis qui lui portait en secret sa nourriture.

Après la mort de Constance, Julien l’Apostat, qui lui succéda à l’empire, ayant permis aux évêques exilés de retourner à leurs Églises, Athanase rentra dans Alexandrie, et y fut reçu avec de grands honneurs. Mais peu après, par l’intrigue des mêmes ariens, il se vit persécuté par Julien, et obligé à s’éloigner encore. Les satellites de ce prince le poursuivant pour le mettre à mort, il fit retourner exprès vers eux le vaisseau sur lequel il s’enfuyait, et dans la rencontre ceux-ci avant demandé combien Athanase était loin encore, il leur répondit lui-même qu’il l’était peu. Ils continuèrent ainsi à le poursuivre en lui tournant le dos ; et, s’étant ainsi sauvé de leurs mains, il rentra à Alexandrie, et s’y tint caché jusqu’à la mort de Julien. Une autre tempête s’étant élevée contre lui, il demeura caché durant quatre mois dans le sépulcre de son père. Enfin, délivré par le secours divin de tant de périls de tous genres, il mourut dans son lit à Alexandrie, sous Valens. Sa vie et sa mort furent illustrées par de grands miracles. Il a composé beaucoup d’ouvrages célèbres, dans lesquels il a pour but de nourrir la piété et d’éclaircir la foi catholique. Il gouverna très saintement l’Église d’Alexandrie, durant quarante-six ans, au milieu des plus étonnantes vicissitudes.

L’Église grecque, qui célèbre dans une autre saison la fête du saint Docteur, exprime son admiration pour lui dans des chants remplis d’enthousiasme dont nous extrairons, selon notre usage, quelques strophes.

Chants grecs, 17 janvier

Salut, ô Athanase, la règle des vertus, le vaillant défenseur de la foi ! C’est toi qui, par tes paroles dignes de tout respect, as dissous sans retour l’impiété d’Anus ; tu nous as enseigné quelle est la puissance de la divinité unique en trois personnes, qui dans sa bonté a tiré du néant les êtres spirituels et les êtres sensibles, et tu nous as expliqué les profonds mystères de l’opération divine ; daigne prier le Christ d’accorder à nos âmes sa grande miséricorde.

Salut, toi qui as servi d’appui aux patriarches mêmes, trompette résonnante, génie admirable, langue éloquente, œil lumineux, illustrateur de la saine doctrine, pasteur véritable, flambeau éclatant, cognée par laquelle a été abattue la forêt entière des hérésies, toi qui l’as incendiée par le feu de l’Esprit-Saint : très ferme colonne, tour inébranlable, toi qui enseignes la puissance supersubstantielle de la Trinité, daigne la supplier d’accorder à nos âmes sa grande miséricorde.

Tu as armé l’Église, ô Père, des dogmes divins de l’orthodoxie ; par ta science l’hérésie a été tranchée : tu as achevé ta sainte carrière, et comme Paul tu as conservé la foi ; de même, ô glorieux Athanase, une juste couronne t’est préparée pour prix de tes travaux.

Semblable à un astre qui n’a pas de coucher, tu éclaires encore après ta mort la multitude des fidèles par les rayons de ta doctrine, ô Athanase, Pontife rempli de sagesse.

Guidé par le Saint-Esprit, tu as conduit ta pensée dans les hauteurs de la contemplation, o saint Pontife ! tu as cherché les trésors de vérité caches sous les divins oracles, et tu as fait part au monde des richesses que tu as découvertes.

Tu as été le phare élevé et lumineux de la divine doctrine, et tu as dirigé ceux qui étaient battus sur l’océan de l’erreur, les conduisant, par la sérénité de tes paroles, au tranquille port de la grâce.

Général de l’armée de Dieu, tu as défait les bataillons des adversaires du Seigneur ; avec le glaive du Saint-Esprit tu les as vaillamment taillés en pièces. Père saint, tu as arrosé la terre entière des eaux vives dont la source était dans ton cœur.

Père saint, par les persécutions que tu as souffertes pour son Église, tu as complète en ta chair les souffrances du Seigneur.

Habitants de la terre, venez apprendre la doctrine de justice dans les enseignements sacrés d’Athanase : la pureté de sa foi a fait de lui comme la bouche du Verbe qui est avant tous les siècles.

Par toi, ô bienheureux, l’Église du Christ est devenue un paradis véritable ; tu y as semé la parole .sainte. et tu en as arraché les épines de l’hérésie.

Tu nous as apparu comme un fleuve de grâce, comme un Nil spirituel, ô toi qui portes Dieu ! tu as apporte aux fidèles les fruits de la doctrine de piété, tu as arrosé toutes les campagnes et nourri au loin la terre. Par le bâton de tes enseignements tu as chasse les loups de l’hérésie loin de l’Église du Christ : tu l’as entourée et protégée du rempart de tes paroles, et tu l’as présentée saine et sauve au Christ ; prie-le donc, le Christ Dieu, qu’il daigne nous délivrer de la séduction et de tout péril, nous qui célébrons avec foi ta mémoire digne de vénération.

Vous vous êtes assis, ô Athanase, sur la chaire de Marc dans Alexandrie, et vous brillez non loin de lui sur le Cycle sacre. Il partit de Rome, envoyé par Pierre lui-même, pour aller fonder le second siège patriarcal ; et trois siècles après, vous arriviez vous-même à Rome, successeur de Marc, pour obtenir du successeur de Pierre que l’injustice et l’hérésie ne prévalussent pas contre ce siège auguste. Notre Occident vous a contemplé, sublime héros de la foi ; il vous a possédé dans son sein ; il a vénéré en vous le noble exilé, le courageux confesseur ; et votre séjour dans nos régions est demeuré l’un de leurs plus chers et de leurs plus glorieux souvenirs.

Soyez l’intercesseur des contrées sur lesquelles s’étendit autrefois votre juridiction de Patriarche, ô Athanase ! mais ayez souvenir aussi du secours et de l’hospitalité que vous offrit l’Occident. Rome vous protégea, elle prit en main votre cause, elle rendit la sentence qui vous justifiait et vous rétablissait dans vos droits ; du haut du ciel, rendez-lui ce qu’elle fit pour vous ; soutenez et consolez son Pontife, successeur de Jules qui vous secourut il y a quinze siècles. Une tempête affreuse s’est déchaînée contre le roc qui porte toutes les Églises, et l’arc-en-ciel ne paraît pas encore sur les nuées. Priez, ô Athanase, afin que ces tristes jours soient abrégés, et que le siège de Pierre cesse bientôt d’être en butte à ces attaques de mensonge et de violence qui sont en même temps un sujet de scandale pour les peuples.

Vos efforts, ô grand Docteur, étouffèrent l’odieux arianisme ; mais en nos temps et dans nos régions occidentales, cette audacieuse hérésie a levé de nouveau la tête. Elle étend ses ravages à la faveur de cette demi-science qui s’unit à l’orgueil, et qui est devenue le péril principal de nos jours. Le Fils éternel de Dieu, consubstantiel au Père, est blasphémé par les adeptes d’une pernicieuse philosophie, qui consent à voir en lui le plus grand des hommes, à la condition qu’on leur accordera qu’il fut seulement un homme. En vain la raison et l’expérience démontrent que tout est surnaturel en Jésus ; ils s’obstinent à fermer les yeux, et contre toute bonne foi ils osent mêler au langage d’une admiration hypocrite le dédain pour la foi chrétienne, qui reconnaît dans le fils de Marie le Verbe éternel incarné pour le salut des hommes. Confondez les nouveaux ariens, ô Athanase ! mettez à nu leur faiblesse superbe et leur artifice ; dissipez l’illusion de leurs malheureux adeptes ; qu’il soit enfin reconnu que ces prétendus sages qui osent blasphémer la divinité du Christ, vont se perdre les uns après les autres dans les abîmes honteux du panthéisme, ou dans le chaos d’un désolant scepticisme, au sein duquel expire toute morale et s’éteint toute intelligence.

Conservez en nous, ô Athanase, par l’influence de vos mérites et de vos prières, le précieux don de la foi que le Seigneur a daigné nous confier ; obtenez-nous de confesser et d’adorer toujours Jésus-Christ comme notre Dieu éternel et infini, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et non fait, qui pour notre salut, à nous hommes, a daigné prendre chair en Marie. Révélez-nous ses grandeurs jusqu’au jour où nous les contemplerons avec vous dans le séjour de gloire. En attendant, nous converserons avec lui par la foi sur cette terre témoin des splendeurs de sa résurrection. Vous l’avez aimé, ô Athanase ! ce Fils de Dieu, notre Créateur et notre Sauveur. Son amour a été l’âme de votre vie, le mobile de votre dévouement héroïque à son service. Cet amour vous a soutenu dans les luttes colossales où le monde entier semblait se soulever contre vous ; il vous a rendu plus fort que toutes les tribulations ; obtenez-le pour nous, cet amour qui ne craint rien parce qu’il est fidèle, cet amour que nous devons à Jésus, qui, étant la splendeur éternelle du Père, sa Sagesse infinie, a daigné « s’humilier jusqu’à prendre la forme d’esclave, et se rendre pour nous obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la Croix (Philip 2, 8) ». Comment paierons-nous son dévouement, si ce n’est en lui donnant tout notre amour, à votre exemple, ô Athanase ! et en exaltant d’autant plus ses grandeurs qu’il s’est lui-même plus abaissé pour nous sauver ?

25 avril
Saint Marc, évangéliste
Litanies majeures

Saint Marc, évangéliste

LE LION évangélique qui assiste devant le trône de Dieu, avec l’Homme, le Taureau et l’Aigle, se montre aujourd’hui sur le Cycle. Ce jour a vu Marc s’élancer de la terre au ciel, le front ceint de la triple auréole de l’Évangéliste, de l’Apôtre et du Martyr.

De même que les quatre grands Prophètes, Isaïe. Jérémie, Ézéchiel et Daniel, résument en eux la prédiction en Israël ; ainsi Dieu voulait que la nouvelle Alliance reposât sur quatre textes augustes, destinés à révéler au monde la vie et la doctrine de son Fils incarné. Les quatre Évangiles, nous disent les anciens Pères, sont les quatre fleuves qui arrosaient le jardin des délices, et ce jardin était la figure de l’Église à venir. Le premier des quatre oracles de la nouvelle Alliance est Matthieu, qui avant tout autre initia les hommes a la vie et à la doctrine de Jésus : nous verrons poindre son astre en septembre ; le second est Marc, qui nous illumine aujourd’hui ; le troisième est Luc, dont nous attendrons le lever jusqu’en octobre ; le quatrième est Jean, que nous avons connu près de la crèche de l’Emmanuel en Bethléhem. Arrêtons-nous à contempler les grandeurs du second.

Marc est le disciple chéri de Pierre, le brillant satellite du Soleil de l’Église. Son Évangile a été écrit à Rome, sous les yeux du Prince des Apôtres. Le récit de Matthieu avait déjà cours dans l’Église ; mais les fidèles de Rome désiraient y joindre la narration personnelle de leur Apôtre. Pierre ne consent pas à écrire lui-même ; il engage son disciple à prendre la plume, et l’Esprit-Saint conduit la main du nouvel Évangéliste. Marc s’attache à la narration de Matthieu ; il l’abrège, mais en même temps il la complète. Un mot, un trait de développement, viennent attester à chaque page que Pierre, témoin et auditeur de tout, a suivi de près le travail de son disciple. Mais le nouvel Évangéliste passera-t-il sous silence ou cherchera-t-il à atténuer la faute de son maître ? Loin de là ; l’Évangile de Marc sera plus dur que celui de Matthieu dans le récit du reniement de Pierre. On sent que les larmes amères provoquées par le regard de Jésus dans la maison de Caïphe, n’ont pas encore cessé de couler. Le travail de Marc étant terminé, Pierre le reconnut et l’approuva, les Églises accueillirent avec transportée second récit des mystères du salut du monde, et le nom de Marc devint célèbre par toute la terre.

Matthieu, qui ouvre son Évangile par la généalogie humaine du Fils de Dieu, avait réalisé le type céleste de l’Homme ; Marc remplit celui du Lion ; car il débute par le récit de la prédication de Jean-Baptiste, rappelant que le rôle de ce Précurseur du Messie avait été annoncé par Isaïe, quand il avait parlé de la Voix de celui qui crie dans le désert ; voix du lion qui ébranle les solitudes par ses rugissements.

La carrière d’Apôtre s’ouvrit devant Marc lorsqu’il eut écrit son Évangile. Pierre le dirigea d’abord sur Aquilée, où il fonda une insigne Église ; mais c’était trop peu pour un Évangéliste. Le moment était venu où l’Égypte, la mère de toutes les erreurs, devait recevoir la vérité, où la superbe et tumultueuse Alexandrie allait voir s’élever dans ses murs la seconde Église de la chrétienté, le second siège de Pierre. Marc fut destiné par son maître à ce grand œuvre. Par sa prédication, la doctrine du salut germa, fleurit et produisit le bon grain sur cette terre la plus infidèle de toutes ; et l’autorité de Pierre se dessina dès lors, quoique à des degrés différents, dans les trois grandes cités de l’Empire : Rome, Alexandrie et Antioche.

Sous l’inspiration de Marc, la vie monastique préluda à ses saintes destinées, dans Alexandrie même, par l’institution chrétienne des Thérapeutes. L’intelligence de la vérité révélée prépara de bonne heure, dans ce grand centre des études humaines, les éléments de la brillante école chrétienne qui commença d’y fleurir dès le second siècle. Tels furent les effets de l’influence du disciple de Pierre dans la seconde Église du monde.

Mais la gloire de Marc fût restée incomplète, si l’auréole du martyre ne fût pas venue la couronner. Les succès de la prédication du saint Évangéliste ameutèrent contre lui les fureurs de l’antique superstition égyptienne. Dans une fête de Sérapis, Marc fut maltraité par les idolâtres, et on le jeta dans un cachot. Ce fut là que le Seigneur ressuscité, dont il avait raconté la vie et les œuvres divines, lui apparut la nuit, et lui dit ces paroles célèbres qui sont la devise de l’antique république de Venise : « Paix soit avec toi, Marc, mon Évangéliste ! » A quoi le disciple ému répondit : « Seigneur ! » Sa joie et son amour ne trouvèrent pas d’autres paroles. Ainsi Madeleine, au matin de Pâques, avait gardé le silence après ce cri du cœur : « Cher Maître ! » Le lendemain, Marc fut immolé par les païens ; mais il avait rempli sa mission sur la terre, et le ciel s’ouvrait au Lion, qui allait occuper au pied du trône de l’Ancien des jours la place d’honneur où le Prophète de Pathmos le contempla dans sublime vision.

Au IXe siècle, l’Église d’Occident s’enrichit de la dépouille mortelle de Marc. Ses restes sacrés fuient transportés à Venise, et sous les auspices du Lion évangélique commencèrent pour cette ville les glorieuses destinées qui ont duré mille ans. La foi en un si grand patron opéra des merveilles dans ces îlots et ces lagunes d’où s’éleva bientôt une cite aussi puissante que magnifique. L’art byzantin construisit l’imposante et somptueuse Église qui fut le palladium de la reine des mers, et la nouvelle république frappa ses monnaies à l’effigie du Lion de saint Marc : heureuse si, plus filiale envers Rome et plus sévère dans ses mœurs, elle n’eût jamais néré de sa gravité antique, ni de la foi de ses plus beaux siècles !

Réunissons à la gloire de Saint Marc les éloges de l’Orient et de l’Occident. Nous commencerons par cette Hymne que lui consacra au IXe siècle saint Paulin, l’un de ses successeurs sur le siège d’Aquilée.

Autres liturgies

Hymne

Déjà par le monde entier elle répand son éclat, cette Lumière céleste qui la splendeur du Père, et de laquelle procède la lumière créée qui nous réjouit de son éclat ; ce flambeau qui dans sa splendeur n’éprouve jamais de défaillance et éclaire notre ciel, en dissipant les ombres qui couvraient le monde.

Le bienheureux Marc, docteur évangélique, avait reçu dans son cœur un rayon de cette lumière sacrée ; reflet ardent et lumineux, il chassa devant lui les ténèbres dont le monde était enveloppé.

Il fut une des sept blanches colonnes qui soutiennent l’édifice, l’un des sept chandeliers d’or, un astre dont l’éclat parcourt l’univers entier ; placé à la base. il soutient, comme un de leurs quatre fondements, les Églises qui sont sous le ciel.

Ézéchiel, l’antique et saint prophète, Jean qui reposa sur le sein du Christ, l’ont vu l’un et l’autre la forme d’un animal mystique, sous le symbole du Lion qui fait retentir le désert de ses rugissements.

Le bienheureux Pierre l’envoya vers la ville d’Aquilée, cité fameuse en ces temps ; Marc y sema la parole sainte, et sa moisson s’élevait au centuple, lorsqu’il la transporta dans les greniers célestes.

Ce fut lui qui établit dans cette ville l’Église du Christ, la posant survie solide fondement de la loi, sur cette pierre sans tache, que ni les débordements du fleuve, ni la fureur des vents, ni les torrents, ni les pluies, ne sauraient ébranler.

Il en revint le front ceint, d’une couronne qui mêlait à ses palmes et à ses lauriers l’éclat des roses et des lis ; athlète combattant du Christ, il portait ce diadème glorieux, lorsqu’il rentra dans Rome, conduit parce Maître divin.

Ce fut alors que, rempli de l’Esprit-Saint, il se dirigea vers Alexandrie, et on l’entendit dans toute l’étendue de l’Égypte annoncer aux hommes que le Fils unique du l’ère adorable était venu sur la terre pour le salut du monde.

Mais ce peuple endurci et cruel préparait des tourments au soldat du Christ. Un jour il le chargea déchaînes, le blessa avec la pointe de ses javelots, déchira sa chair à coups de fouets, et l’enferma dans une noire prison.

Marc fut donc le premier qui porta le nom du Dieu suprême dans Alexandrie ; il dédia au Christ une basilique qui fut consacrée par l’effusion de son sang, et à laquelle il donna la sainte foi pour rempart.

Gloire et empire soit au Père ! à vous aussi, Fils de Dieu, plus haut des cieux ! à l’Esprit-Saint honneur et puissance ! à l’indivisible Trinité, nos hommages dans les siècles éternels ! Amen.

L’Église grecque, dans ses Ménées, célèbre à son tour le saint Évangéliste par de nombreuses strophes, entre lesquelles nous choisissons les suivantes.

Strophes

Célébrons, ô fidèles, par de dignes louanges l’écrivain sacré, le grand patron de l’Égypte, et disons : O Marc rempli de sagesse, par ton enseignement et tes prières conduis-nous tous, comme un Apôtre, à cette vie tranquille qui ne connaît plus les tempêtes.

Tu fus d’abord le compagnon des voyages de celui qui est le Vase d’élection, et avec lui tu parcourus toute la Macédoine ; venu ensuite à Rome, tu apparus en cette ville comme l’interprète de Pierre, et après de dignes combats soutenus pour Dieu, l’Égypte fut le lieu de ton repos.

Tu rendis la vie aux âmes brûlées de soif, en faisant tomber sur elles la blanche neige de ton Évangile ; c’est pour cela, divin Marc, que Alexandrie célèbre aujourd’hui ta fête avec nous par des chants magnifiques, et s’incline avec respect devant tes reliques.

Heureux Marc, tu t’es désaltéré au torrent des délices célestes, et tu as jailli du Paradis comme un fleuve de paix dont les eaux sont éclatantes de lumière, arrosant la face de la terre par les ruisseaux de ta prédication évangélique, versant les flots de ta doctrine divine sur les plantations de l’Église.

Si Moïse autrefois engloutit les Égyptiens dans es abîmes de la mer, c’est toi, ô Marc digne de toute louange, qui par la sagesse de tes enseignements les as retirés du gouffre de l’erreur, étant assisté du divin pouvoir de celui qui a daigné être pèlerin dans ce pays, et a détruit dans la Force de son bras les idoles que la main de l’homme avait faites.

O divin Marc, tu as été la plume de l’écrivain sage et rapide, en racontant d’une façon merveilleuse l’incarnation du Christ, et annonçant dans un splendide langage les paroles de l’éternelle vie qui sont rapportées dans ton livre ; adresse au Seigneur tes prières en faveur de ceux qui célèbrent et honorent ta glorieuse mémoire.

O Marc digne de louange, par ton Évangile tu as parcouru la terre entière ; elle était couverte des ténèbres de l’idolâtrie ; tu l’as éclairée comme un soleil des rayons de la foi : prie Dieu maintenant qu’il daigne octroyer à nos âmes la paix et sa grande miséricorde.

Apôtre Marc, tu as accompli ta prédication dans la région où régna tout d’abord la folie de l’impiété ; messager de Dieu, l’éclat de tes paroles dissipa les ombres de l’Égypte ; demande aujourd’hui à Dieu qu’il nous donne la paix et sa grande miséricorde.

Disciple de Pierre, qui fut maître de la sagesse, honoré de son adoption, Marc, digne de toute louange, tu es devenu l’interprète des mystères du Christ et le cohéritier de sa gloire.

Ta voix a retenti par toute la terre ; la vertu de tes paroles, comme la trompette de David, a résonné jusqu’aux confins du monde, nous annonçant le salut et une nouvelle naissance.

Tes paroles ont été comme de doux ruisseaux de piété, et toi tu as été comme la montagne divine d’où ils émanent, toute rayonnante des feux du Soleil spirituel de la grâce, ô Marc très heureux !

Tu as jailli de la maison du Seigneur comme une source, et tu as arrosé les âmes altérées des eaux abondantes de l’Esprit-Saint, faisant produire à leur stérilité des fruits abondants, ô bienheureux Apôtre !

Pierre, le prince des Apôtres, t’a initié à sa merveilleuse doctrine ; il t’a chaîné d’écrire l’Évangile sacré, et t’a désigné comme le ministre de la grâce ; alors tu as fait briller à nos yeux la lumière qui fait connaître Dieu.

La grâce de l’Esprit-Saint étant descendue sur toi. Apôtre, tu as anéanti les subtilités de l’éloquence humaine, et semblable à un pécheur, tu as entraîné an Seigneur dans ton filet toutes les nations, ô Marc digne de tout éloge, prédicateur du divin Évangile.

Tu as été le digne disciple du Prince des Apôtres ; comme lui tu as proclame-le Christ Fils de Dieu ; tu as établi sur la Pierre de vérité ceux qui flottaient au vent de l’erreur. Établis-moi aussi sur cette Pierre, ô Marc plein de sagesse ; dirige les pas de mon âme, afin que j’échappe aux pièges de l’ennemi, et que je puisse te glorifier sans obstacles, o toi qui as répandu la lumière sur tous les hommes en leur adressant l’Évangile divin.

Vous êtes, ô Marc, le Lion mystérieux attelé avec l’Homme, le Taureau et l’Aigle, au char sur lequel le Roi des rois s’avance à la conquête du monde. Dès l’ancienne Alliance, Ézéchiel vous vit dans le ciel, et Jean, le Prophète de la Loi nouvelle, vous a reconnu près du trône de Jéhovah. Quelle gloire est la vôtre ! Historien du Verbe fait chair, vous racontez à toutes les générations ses titres à l’amour et à l’adoration des hommes ; l’Église s’incline devant vos récits, et les proclame inspirés par l’Esprit-Saint.

Nous vous avons entendu au jour même de la Pâque nous raconter la résurrection de notre Sauveur ; faites, ô saint Évangéliste, que ce divin mystère produise en nous tous ses fruits ; que notre cœur, comme le vôtre, s’attache au divin Ressuscité, afin que nous le suivions partout dans cette vie nouvelle qu’il nous a ouverte en ressuscitant le premier. Demandez-lui qu’il daigne nous donner sa paix, comme il l’a donnée à ses Apôtres en leur apparaissant dans le Cénacle, comme il vous la donna à vous-même dans la prison.

Glorieux Marc, vous fûtes le disciple chéri de Pierre ; Rome s’honore de vous avoir possédé dans ses murs ; priez aujourd’hui pour le successeur de Pierre votre maître, pour l’Église Romaine battue par la tempête Lion évangélique, implorez le Lion de la tribu de Juda en faveur de son peuple ; réveillez-le de son sommeil ; priez-le de se lever dans sa force : par son seul aspect, il dissipera tous les ennemis.

Apôtre de l’Égypte, qu’est devenue votre florissante Église d’Alexandrie, le second siège de Pierre, empourpré de votre sang ? Les ruines mêmes ont péri. Le vent brûlant de l’hérésie avait désolé l’Égypte, et Dieu dans sa colère déchaîna sur elle, il y a douze siècles, le torrent de l’islamisme. Ces contrées doivent-elles renoncer pour jamais à voir briller de nouveau le flambeau de la foi, jusqu’à l’arrivée du Juge des vivants et des morts ? Nous l’ignorons : mais au milieu des événements qui se succèdent, nous osons vous prier, ô Marc, d’intercéder pour ces régions que vous avez évangélisées, et où les âmes sont aussi dévastées que le sol.

Vous vous souviendrez aussi de Venise, ô Marc ! Sa couronne est tombée, peut-être sans retour ; mais là vit encore ce peuple dont les ancêtres se donnèrent à vous. Conservez la foi dans son sein ; faites qu’il prospère, qu’il se relevé de ses épreuves, qu’il rende gloire à Dieu qui l’a châtié dans sa justice. Toute nation qui s’unit à l’Église sera bénie : que Venise revienne aux traditions de son antique fidélité à Rome ; et qui sait si le Seigneur, fléchi par vos instances, ô céleste protecteur, ne rouvrira pas pour elle le cours de ces nobles destinées qui ne s’arrêtèrent qu’au jour où, devenue infidèle à tout son passé, elle s’éleva contre sa mère, et oublia les palmes glorieuses de Lépante ?

Les litanies majeures

CE JOUR est remarquable dans les fastes de la Liturgie par la célèbre Procession dite de Saint-Marc. Cette appellation cependant n’est pas exacte, puisque la procession était déjà fixée au 25 avril, avant l’institution de la fête du saint Évangéliste, qui n’avait pas encore son jour spécial dans l’Église romaine au VIe siècle. Le véritable nom de cette Procession est Litanie majeure. Le mot Litanie signifie Supplication, et s’entend d’une marche religieuse durant laquelle on exécute des chants qui ont pour but de fléchir le ciel. Ce mot désigne également le cri que l’on y fait entendre : « Seigneur, ayez pitié ! » c’est le sens des deux mots grecs : Kyrie, eleison. Plus tard on a appliqué le nom de Litanies à tout l’ensemble d’invocations qui ont été ajoutées à la suite des deux mots grecs, de manière à former un corps de prière liturgique que l’Église emploie dans certaines circonstances importantes.

La Litanie majeure, ou grande Procession, est ainsi nommée pour la distinguer des Litanies mineures, ou processions moindres sous le rapport de la solennité ou du concours. On voit par un passage de saint Grégoire le Grand que l’usage de l’Église Romaine était de célébrer chaque année une Litanie majeure, à laquelle tout le Clergé et tout le peuple prenaient part, et que  cet était déjà ancien. Le saint Pontife ne fit autre chose que de fixer au 25 avril cette Procession, et d’indiquer la Basilique de Saint-Pierre pour lieu de la station.

Plusieurs auteurs liturgistes ont confondu avec cette institution les Processions que saint Grégoire ordonna plusieurs fois dans les calamités publiques, et qui sont totalement distinctes de celle d’aujourd’hui. Celle-ci avait lieu antérieurement, mais sans époque absolument déterminée, et elle n’est redevable à saint Grégoire que de son attribution au 25 avril. C’est donc à ce jour qu’elle est affectée, et non à la solennité de saint Marc établie postérieurement. S’il arrive que le 25 avril tombe dans la semaine de Pâques, la procession a lieu le jour même, à moins que ce jour ne soit celui de Pâques ; quant à la fête du saint Évangéliste, elle est alors renvoyée après l’Octave.

On demandera peut-être pourquoi saint Grégoire a choisi de préférence le 25 avril, pour y établir une Procession et une Station où tout respire la componction et la pénitence, dans une saison de l’année où l’Église est tout entière aux joies de la résurrection du Sauveur. Un savant liturgiste du siècle dernier, le chanoine Moretti, a le premier résolu ce problème. Dans une dissertation érudite il a constaté que l’Église Romaine, au Ve siècle et probablement dès le IVe, célébrait solennellement la journée du 25 avril. La population se rendait en ce jour à la Basilique de Saint-Pierre, afin d’y célébrer l’anniversaire du jour où le Prince des Apôtres, entrant dans Rome, était venu apporter à la ville éternelle la dignité inamissible de capitale suprême de toute la chrétienté. De ce jour commencent en effet les vingt-cinq années, deux mois et quelques jours, que Pierre siégea dans Rome[1]. Le Sacramentaire Léonien contient encore la Messe de cette solennité tombée plus tard en désuétude. Saint Grégoire, le grand organisateur de la Liturgie, ne voulut pas qu’un jour si auguste passât chaque année sans réveiller chez les Romains le souvenir de l’événement qui fait la principale gloire de leur cité, et il ordonna que l’Église de Saint-Pierre fût le rendez-vous de la grande Litanie fixée pour jamais à ce jour. La coïncidence assez fréquente du 25 avril avec l’Octave de la Pâque ne permettait pas d’établir une fête proprement dite pour commémorer l’arrivée de saint Pierre à Rome ; saint Grégoire prit donc le seul parti qui restait à prendre pour conserver un si grand souvenir.

Mais le saint Pontife ne put empêcher le contraste très prononcé qui exista dès lors entre les allégresses du moment présent et les sentiments de pénitence qui doivent accompagner la Procession et la Station de la Litanie majeure, instituées l’une et l’autre dans le but d’implorer la miséricorde divine. Comblés de faveurs de toute espèce en ce saint Temps, inondés des joies pascales, ne nous plaignons pas cependant de la nécessité que la sainte Église nous impose de rentrer pour quelques heures dans les sentiments de componction qui conviennent à des pécheurs comme nous. Il s’agit de détourner les fléaux que les iniquités de la terre ont mérités, d’obtenir, en s’humiliant et en invoquant le crédit de la Mère de Dieu et des Saints, la cessation des maladies, la conservation des moissons ; de présenter enfin à la divine justice une compensation à l’orgueil, à la mollesse et aux révoltes de l’homme. Entrons dans ces sentiments, et reconnaissons humblement la part qu’ont nos propres péchés dans les motifs qui ont excité le courroux céleste ; et nos faibles supplications, unies à celles de la sainte Église, obtiendront grâce pour les coupables et pour nous qui sommes du nombre.

Ce jour consacré à la réparation de la gloire divine ne pouvait se passer sans les expiations salutaires dont le chrétien doit accompagner l’offrande de son cœur repentant. L’abstinence de la viande a été exigée de tout temps à Rome en ce jour ; et lorsque la Liturgie Romaine eut été établie en France par Pépin et Charlemagne, la grande Litanie du 25 avril se trouvant dès lors en usage chez nous, le même précepte d’abstinence y fut promulgué. Le concile d’Aix-la-Chapelle de 836 ajouta l’obligation de suspendre en ce jour les œuvres serviles, et cette même disposition se retrouve dans les Capitulaires de Charles le Chauve. Quant au jeûne proprement dit, le Temps pascal ne l’admettant pas, il ne semble pas avoir été observé en ce jour, au moins dune manière générale. Amalaire, au IXe siècle, atteste qu’on ne le pratiquait pas même à Rome de son temps.

Dans le cours de la Procession, on chante les Litanies dos Saints, suivies des nombreux Versets et Oraisons qui les complètent. La Messe de la Station est célébrée selon le rite du Carême, sans Gloria in excelsis et avec la couleur violette.

Mais qu’il nous soit permis de protester contre la négligence d’un grand nombre de chrétiens, de personnes même plus ou moins adonnées à la piété, et que l’on ne voit jamais assister à la Procession de Saint-Marc ni à celles des Rogations. Le relâchement sur ce point est à son comble, surtout dans les villes. Ces mêmes chrétiens ont accueilli cependant avec satisfaction la remise de l’abstinence qui a été obtenue pour certains diocèses ; il semble que cette indulgence devrait les rendre d’autant plus empressés à prendre part à l’œuvre de la prière, celle de la pénitence ayant été allégée par la dispense. La présence du peuple fidèle aux Litanies fait partie essentielle de ce rite réconciliateur, et Dieu n’est pas obligé de prendre en considération des prières auxquelles ne s’unissent pas ceux qui sont appelés à les lui offrir. C’est là un des mille points sur lesquels une prétendue dévotion privée a jeté dans l’illusion beaucoup de personnes. À son arrivée dans la ville de Milan, saint Charles Borromée trouva aussi que son peuple laissait le clergé accomplir seul la Procession du 25 avril. Il se fit une loi d’y assister en personne, et il y marchait nu-pieds. Le peuple ne tarda pas à se presser sur les pas de son pasteur.

[1] MORETTI. De festo in honorem principis Apostolorum Romae ad diem 25 Aprilis instituto. Rome, 1742. 4°.

Le jour de Pâques

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Le jour de Pâques

Au matin

La nuit du Samedi au Dimanche voit enfin s’épuiser ses longues heures ; et le lever du jour est proche. Marie, le cœur oppressé, attend avec une courageuse patience le moment fortuné qui doit lui rendre son fils. Madeleine et ses compagnes ont veillé toute la nuit, et ne tarderont pas à se mettre en marche vers le saint tombeau. Au fond des limbes, l’âme du divin Rédempteur s’apprête à donner le signal du départ à ces myriades d’âmes justes si longtemps captives, qui l’entourent de leur respect et de leur amour. La mort plane en silence sur le sépulcre où elle retient sa victime. Depuis le jour où elle dévora Abel, elle a englouti d’innombrables générations ; mais jamais elle n’a tenu dans ses liens une si noble proie. Jamais la sentence terrible du jardin n’a reçu un si effrayant accomplissement ; mais aussi jamais la tombe n’aura vu ses espérances déjouées par un si cruel démenti. Plus d’une fois, la puissance divine lui a dérobé ses victimes : le fils de la veuve de Naïm, la fille du chef de la synagogue, le frère de Marthe et de Madeleine lui ont été ravis ; mais elle les attend à la seconde mort. Il en est un autre ce pendant, au sujet duquel il est écrit : « O mort, je serai ta mort ; tombeau, je serai ta ruine. » (Osée. 13, 14) Encore quelques instants : les deux adversaires vont se livrer combat.

De même que l’honneur de la divine Majesté ne pouvait permettre que le corps uni à un Dieu attendit dans la poussière, comme celui des pécheurs, le moment où la trompette de l’Ange nous doit tous appeler au jugement suprême ; de même il convenait que les heures durant lesquelles la mort devait prévaloir fussent abrégées. « Cette génération perverse demande un prodige, avait dit le Rédempteur ; il ne lui en sera accordé qu’un seul : celui du prophète Jonas. » (Matth. 12, 39) Trois jours de sépulture : la fin de la journée du Vendredi, la nuit suivante, le Samedi tout entier avec sa nuit, et les premières heures du Dimanche ; c’est assez : assez pour la justice divine désormais satisfaite ; assez pour certifier la mort de l’auguste victime, et pour assurer le plus éclatant des triomphes ; assez pour le cœur désolé de la plus aimante des mères.

« Personne ne m’ôte la vie ; c’est moi-même qui la dépose ; j’ai le pouvoir de la quitter, et j’ai aussi celui de la reprendre. » (Jean 10, 18) Ainsi parlait aux Juifs le Rédempteur avant sa Passion ; la mort sentira tout à l’heure la force de cette parole de maître. Le Dimanche, jour de la Lumière, commence à poindre ; les premières lueurs de l’aurore combattent déjà les ténèbres. Aussitôt l’âme divine du Rédempteur s’élance de la prison des limbes, suivie de toute la foule des âmes saintes qui l’environnaient. Elle traverse en un clin d’œil l’espace, et pénétrant dans le sépulcre, elle rentre dans ce corps qu’elle avait quitté trois jours auparavant au milieu des angoisses de l’agonie. Le corps sacré se ranime, se relève, et se dégage des linceuls, des aromates et des bandelettes dont il était entouré. Les meurtrissures ont disparu, le sang est revenu dans les veines ; et de ces membres lacérés par les fouets, de cette tête déchirée par les épines, de ces pieds et de ces mains percés par les clous, s’échappe une lumière éclatante qui remplit la caverne. Les saints Anges, qui adorèrent avec attendrissement l’enfant de Bethléhem, adorent avec tremblement le vainqueur du tombeau. Ils plient avec respect et déposent sur la pierre où le corps immobile reposait tout à l’heure, les linceuls dont la piété des deux disciples et des saintes femmes l’avait enveloppé.

Mais le Roi des siècles ne doit pas s’arrêter davantage sous cette voûte funèbre ; plus prompt que la lumière qui pénètre le cristal, il franchit l’obstacle que lui opposait la pierre qui fermait l’entrée de la caverne, et que la puissance publique avait scellée et entourée de soldats armés qui faisaient la garde. Tout est resté intact ; et il est libre, le triomphateur du trépas ; ainsi, nous disent unanimement les saints Docteurs, parut-il aux yeux de Marie dans l’étable, sans avoir fait ressentir aucune violence au sein maternel. Ces deux mystères de notre foi s’unissent, et proclament le premier et le dernier terme de la mission du Fils de Dieu : au début, une Vierge-Mère ; au dénoûment, un tombeau scellé rendant son captif.

Le silence le plus profond règne encore, à ce moment où l’Homme-Dieu vient de briser le sceptre de la mort. Son affranchissement et le nôtre ne lui ont coûté aucun effort. O Mort ! que reste-t-il maintenant de ton empire ? Le péché nous avait livrés à toi ; tu te reposais sur ta conquête ; et voici que ta défaite est au comble. Jésus, que tu étais si fière de tenir sous ta cruelle loi, t’a échappé ;et nous tous, après que tu nous auras possédés, nous t’échapperons aussi. Le tombeau que tu nous creuses deviendra notre berceau pour une vie nouvelle ; car ton vainqueur est le premier-né entre les morts (Apoc. 1, 5) ; et c’est aujourd’hui la Pâque, le Passage, la délivrance, pour Jésus et pour tous ses frères. La route qu’il a frayée, nous la suivrons tous ; et le jour viendra où toi qui détruis tout, toi l’ennemie, tu seras anéantie à ton tour par le règne de l’immortalité. (1 Cor. 15, 26) Mais dès ce moment nous contemplons ta défaite, et nous répétons, pour ta honte, ce cri du grand Apôtre : « O Mort, qu’est devenue ta victoire ? Qu’as-tu fait de ton glaive ? Un moment tu as triomphé, et te voilà engloutie dans ton triomphe. » (Ibid. 55)

Mais le sépulcre ne doit pas rester toujours scellé ; il faut qu’il s’ouvre, et qu’il témoigne au grand jour que celui dont le corps inanimé l’habita quelques heures l’a quitté pour jamais. Soudain la terre tremble, comme au moment où Jésus expirait sur la croix ; mais ce tressaillement du globe n’indique plus l’horreur ; il exprime l’allégresse. L’Ange du Seigneur descend du ciel ; il arrache la pierre d’entrée, et s’assied dessus avec majesté ; une robe éblouissante de blancheur est son vêtement, et ses regards lancent des éclairs. À son aspect, les gardes tombent par terre épouvantés ; ils sont là comme morts, jusqu’à ce que la bonté divine apaisant leur terreur, ils se relèvent, et, quittant ce lieu redoutable, se dirigent vers la ville, pour rendre compte de ce qu’ils ont vu.

Cependant Jésus ressuscité, et dont nulle créature mortelle n’a encore contemplé la gloire, a franchi l’espace, et en un moment il s’est réuni à sa très sainte Mère. Il est le Fils de Dieu, il est le vainqueur de la mort ; mais il est aussi le fils de Marie. Marie a assisté près de lui jusqu’à la fin de son agonie ; elle a uni le sacrifice de son cœur de mère à celui qu’il offrait lui-même sur la croix ; il est donc juste que les premières joies de la résurrection soient pour elle. Le saint Évangile ne raconte pas l’apparition du Sauveur à sa Mère, tandis qu’il s’étend sur toutes les autres ; la raison en est aisée à saisir. Les autres apparitions avaient pour but de promulguer le fait de la résurrection ; celle-ci était réclamée par le cœur d’un fils, et d’un fils tel que Jésus. La nature et la grâce exigeaient à la fois cette entrevue première, dont le touchant mystère fait les délices des âmes chrétiennes. Elle n’avait pas besoin d’être consignée dans le livre sacré ; la tradition des Pères, à commencer par saint Ambroise, suffisait à nous la transmettre, quand bien même nos cœurs ne l’auraient pas pressentie ; et lorsque nous en venons à nous demander pour quelle raison le Sauveur, qui devait sortir du tombeau le jour du Dimanche, voulut le faire dès les premières heures de ce jour, avant même que le soleil eût éclairé l’univers, nous adhérons sans peine au sentiment des pieux et savants auteurs qui ont attribué cette hâte du Fils de Dieu à l’empressement qu’éprouvait son cœur, de mettre un terme à la douloureuse attente de la plus tendre et de la plus affligée des mères.

Quelle langue humaine oserait essayer de traduire les épanchements du Fils et de la Mère, à cette heure tant désirée ? Les yeux de Marie, épuisés de pleurs et d’insomnie, s’ouvrant tout à coup à la douce et vive lumière qui lui annonce l’approche de son bien-aimé ; la voix de Jésus retentissant à ses oreilles, non plus avec l’accent douloureux qui naguère descendait de la croix et transperçait comme d’un glaive son cœur maternel, mais joyeuse et tendre, comme il convient à un fils qui vient raconter ses triomphes à celle qui lui a donné le jour ; l’aspect de ce corps qu’elle recevait dans ses bras, il y a trois jours, sanglant et inanimé, maintenant radieux et plein de vie, lançant comme les reflets de la divinité à laquelle il est uni ; les caresses d’un tel fils, ses paroles de tendresse, ses embrassements qui sont ceux d’un Dieu ; pour rendre cette scène sublime, nous n’avons que le mot du pieux abbé Rupert, qui nous dépeint l’effusion de joie dont le cœur de Marie se trouve alors rempli, comme un torrent de bonheur qui l’enivre et lui enlève le sentiment des douleurs si poignantes qu’elle a ressenties (De divinis Officiis, lib. 7, cap. 25).

Toutefois cette invasion des délices que le Fils divin avait préparées à sa mère ne fut pas aussi subite que les paroles de ce dévot auteur du XIIème siècle nous donneraient à l’entendre. Notre Seigneur a bien voulu décrire lui-même cette ineffable scène dans une révélation qu’il fit à la séraphique vierge sainte Thérèse. Il daigna lui confier que l’accablement de la divine Mère était si profond, qu’elle n’eût pas tardé à succomber à son martyre, et que lorsqu’il se montra à elle au moment où il venait de sortir du tombeau, elle eut besoin de quelques moments pour revenir à elle-même avant d’être en état de goûter une telle joie ; et le Seigneur ajoute qu’il resta longtemps auprès d’elle, parce que cette présence prolongée lui était nécessaire (Vie de sainte Thérèse écrite par elle‑même, dans les Additions).

Nous, chrétiens, qui aimons notre Mère, qui l’avons vue sacrifier pour nous son propre fils sur le Calvaire, partageons d’un cœur filial la félicité dont Jésus se plaît à la combler en ce moment, et apprenons en même temps à compatir aux douleurs de son cœur maternel. C’est ici la première manifestation de Jésus ressuscité : récompense de la foi qui veilla toujours au cœur de Marie, pendant même la sombre éclipse qui avait duré trois jours. Mais il est temps que le Christ se montre à d’autres, et que la gloire de sa résurrection commence à briller sur le monde. Il s’est fait voir d’abord à celle de toutes les créatures qui lui était la plus chère, et qui seule était digne d’un tel bonheur ; maintenant, dans sa bonté, il va récompenser, par sa vue pleine de consolation, les âmes dévouées qui sont demeurées fidèles à son amour, dans un deuil trop humain peut-être, mais inspiré par une reconnaissance que ni la mort, ni le tombeau n’avaient découragée.

Hier, Madeleine et ses compagnes, lorsque le coucher du soleil vint annoncer que, selon l’usage des Juifs, le grand Samedi faisait place au Dimanche, sont allées par la ville acheter des parfums, pour embaumer de nouveau le corps de leur cher maître, aussitôt que la lumière du jour leur permettra d’aller lui rendre ce pieux devoir. La nuit s’est passée sans sommeil ; et les ombres ne sont pas encore totalement dissipées, que Madeleine, avec Marie, mère de Jacques, et Salomé, est déjà sur le chemin qui conduit au Calvaire, près duquel est le sépulcre où repose Jésus. Dans leur préoccupation, elles ne s’étaient pas même demandé quels bras elles emploieraient pour déranger la pierre qui ferme l’entrée de la grotte ; moins encore ont-elles songé au sceau de la puissance publique qu’il faudrait auparavant briser, et aux gardes qu’elles vont rencontrer près du tombeau. Aux premiers rayons du jour, elles arrivent au terme de leur pieux voyage ; et la première chose qui frappe leurs regards, c’est la pierre qui fermait l’entrée, ôtée de sa place, et laissant pénétrer le regard dans les profondeurs de la chambre sépulcrale. L’Ange du Seigneur, qui avait eu mission de déranger cette pierre et qui s’était assis dessus comme sur un trône, ne les laisse pas longtemps dans la stupeur qui les a saisies : « Ne craignez pas, leur dit-il ; je sais que vous cherchez Jésus ; il n’est plus ici ; il est ressuscité, comme il l’avait dit ; pénétrez vous-mêmes dans le tombeau, et reconnaissez la place où il a reposé. »

C’était trop pour ces âmes que l’amour de leur maître transportait, mais qui ne le connaissaient pas encore par l’esprit. Elles demeurent « consternées », nous dit le saint Évangile. C’est un mort qu’elles cherchent, un mort chéri ; on leur dit qu’il est ressuscité ; et cette parole ne réveille chez elles aucun souvenir. Deux autres Anges se présentent à elles dans la grotte tout illuminée de l’éclat qu’ils répandent. Éblouies de cette lumière inattendue, Madeleine et ses compagnes, nous dit saint Luc, abaissent vers la terre leurs regards mornes et étonnés. « Pourquoi cherchez-vous chez les morts, leur disent les Anges, celui qui est vivant ? Rappelez-vous donc ce qu’il vous disait en Galilée : qu’il serait crucifié, et que, le troisième jour, il ressusciterait. » Ces paroles font quelque impression sur les saintes femmes ; et au milieu de leur émotion, un léger souvenir du passé semble renaître dans leur mémoire. « Allez donc, continuent les Anges ; dites aux disciples et à Pierre qu’il est ressuscité, et qu’il les devancera en Galilée. »

Elles sortent en hâte du tombeau et se dirigent vers la ville, partagées entre la terreur et un sentiment de joie intérieure qui les pénètre comme malgré elles. Cependant elles n’ont vu que les Anges, et un sépulcre ouvert et vide. À leur récit, les Apôtres, loin de se laisser aller à la confiance, attribuent, nous dit encore saint Luc, à l’exaltation d’un sexe faible tout ce merveilleux qu’elles s’accordent à raconter. La résurrection prédite si clairement, et à plusieurs reprises, par leur maître, ne leur revient pas non plus en mémoire. Madeleine s’adresse en particulier à Pierre et à Jean ; mais que sa foi à elle est faible encore ! Elle est partie pour embaumer le corps de son cher maître, et elle ne l’a pas trouvé ; sa déception douloureuse s’épanche encore devant les deux Apôtres : « Ils ont enlevé, dit-elle, le Seigneur du tombeau ; et nous ne savons pas où ils l’ont mis. »

Pierre et Jean se déterminent à se rendre sur le lieu. Ils pénètrent dans la grotte ; ils voient les linceuls disposés en ordre sur la table de pierre qui a reçu le corps de leur maître ; mais les Esprits célestes qui font la garde ne se montrent point à eux. Jean cependant, et c’est lui-même qui nous en rend témoignage, reçoit en ce moment la foi ; désormais il croit à la résurrection de Jésus. Nous ne faisons que passer rapidement sur des récits que nous aurons occasion de méditer plus tard, lorsque la sainte Liturgie les ramènera sous nos yeux. En ce moment, il s’agit seulement de suivre dans leur ensemble les événements de ce jour, le plus grand des jours.

Jusqu’à cette heure, Jésus n’a encore apparu qu’à sa Mère ; les femmes n’ont vu que des Anges qui leur ont parlé. Ces bienheureux Esprits leur ont commandé d’aller annoncer la résurrection de leur maître aux disciples et à Pierre. Elles ne reçoivent pas cette commission pour Marie ; il est aisé d’en saisir la raison : le fils s’est déjà réuni à sa mère ; et la mystérieuse et touchante entrevue se poursuit encore durant ces préludes. Mais déjà le soleil brille de tous ses feux, et les heures de la matinée avancent ; c’est l’Homme-Dieu qui va proclamer lui-même le triomphe que le genre humain vient de remporter en lui sur la mort. Suivons avec un saint respect l’ordre de ces manifestations, et efforçons-nous respectueusement d’en découvrir les mystères.

Madeleine, après le retour des deux Apôtres, n’a pu résister au désir de visiter de nouveau la tombe de son maître. La pensée de ce corps qui a disparu, et qui, peut-être, devenu le jouet des ennemis de Jésus, gît sans honneurs et sans sépulture, tourmente son âme ardente et bouleversée. Elle est repartie, et bientôt elle arrive à la porte du sépulcre. Là, dans son inconsolable douleur, elle se livre à ses sanglots ; puis bientôt, se penchant vers l’intérieur de la grotte, elle aperçoit les deux Anges assis chacun à une des extrémités de la table de pierre sur laquelle le corps de Jésus fut étendu sous ses yeux. Elle ne les interroge pas ; ce sont eux qui lui parlent : « Femme, disent-ils, pourquoi pleures-tu ? » — « Ils ont enlevé mon maître, et je ne sais où ils l’ont mis. » Et après ces paroles, elle sort brusquement du sépulcre, sans attendre la réponse des Anges. Tout à coup, à l’entrée de la grotte, elle se voit en face d’un homme, et cet homme est Jésus. Madeleine ne le reconnaît pas ; elle est à la recherche du corps mort de son maître ; elle veut l’ensevelir de nouveau. L’amour la transporte, mais la foi n’éclaire pas cet amour ; elle ne sent pas que celui dont elle cherche la dépouille inanimée est là, vivant, près d’elle.

Jésus, dans son ineffable condescendance, daigne lui faire entendre sa voix : « Femme, lui dit-il, pourquoi pleures-tu ? que cherches-tu ? » Madeleine n’a pas reconnu cette voix ; son cœur est comme engourdi par une excessive et aveugle sensibilité ; elle ne connaît pas encore Jésus par l’esprit. Ses yeux se sont pourtant arrêtés sur lui ; mais son imagination qui l’entraîne lui fait voir dans cet homme le jardinier chargé de cultiver le jardin qui entoure le sépulcre. Peut-être, se dit-elle, est-ce lui qui a dérobé le trésor que je cherche ; et sans réfléchir plus longtemps, elle s’adresse à lui-même sous cette impression : « Seigneur, dit-elle humblement à l’inconnu, si c’est vous qui l’avez enlevé, dites‑moi où vous l’avez mis, et je vais l’emporter. » C’était trop pour le cœur du Rédempteur des hommes, pour celui qui daigna louer hautement chez le Pharisien l’amour de la pauvre pécheresse ; il ne peut plus tarder à récompenser cette naïve tendresse ; il va l’éclairer. Alors, avec cet accent qui rappelle à Madeleine tant de souvenirs de divine familiarité, il parle ; mais il ne dit que ce seul mot : « Marie ! » — « Cher maître ! » répond avec effusion l’heureuse et humble femme, illuminée tout à coup des splendeurs du mystère.

Elle s’élance, et voudrait coller ses lèvres à ces pieds sacrés, dans l’embrassement desquels elle reçut autrefois son pardon. Jésus l’arrête ; le moment n’est pas venu de se livrer à de tels épanchements. Il faut que Madeleine, premier témoin de la résurrection de l’Homme-Dieu, soit élevée, pour prix de son amour, au plus haut degré de l’honneur. Il ne convient pas que Marie révèle à d’autres les secrets sublimes de son cœur maternel ; c’est à Madeleine de témoigner de ce qu’elle a vu, de ce qu’elle a entendu dans le jardin. C’est elle qui sera, comme disent les saints Docteurs, l’Apôtre des Apôtres eux-mêmes. Jésus lui dit : « Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et le leur, vers mon Dieu et le leur. »

Telle est la seconde apparition de Jésus ressuscité, l’apparition à Marie‑Madeleine, la première dans l’ordre du témoignage. Nous la méditerons de nouveau, le jour où la sainte Église nous donnera à lire le passage de saint Jean où elle est rapportée. Mais adorons dès ce moment l’infinie bonté du Seigneur, qui, avant de songer à établir la foi de sa résurrection dans ceux qui devaient la prêcher jusqu’aux extrémités du monde, daigne d’abord récompenser l’amour de cette femme qui l’a suivi jusqu’à la croix, jusqu’au-delà du tombeau, et qui, étant plus redevable que les autres, a su aussi aimer plus que les autres. En se montrant d’abord à Madeleine, Jésus a voulu satisfaire avant tout l’amour de son cœur divin pour la créature, et nous apprendre que le soin de sa gloire ne vient qu’après.

Madeleine, empressée de remplir l’ordre de son maître, se dirige vers la ville et ne tarde pas à se trouver en présence des disciples. « J’ai vu le Seigneur, leur dit-elle, et il m’a dit ceci. » Mais la foi n’est pas encore entrée dans leurs âmes ; le seul Jean a reçu ce don au sépulcre, bien que ses yeux n’aient vu que le tombeau désert. Souvenons-nous qu’après avoir fui comme les autres, il s’est retrouvé au Calvaire pour recevoir le dernier soupir de Jésus, et que là il est devenu le fils adoptif de Marie.

Cependant les compagnes de Madeleine, Marie mère de Jacques, et Salomé, qui l’ont suivie de loin sur la route du saint tombeau, reviennent seules à Jérusalem. Soudain Jésus se présente à leurs regards, et arrête leur marche lente et silencieuse. « Je vous salue », leur dit-il. À cette parole leur cœur se fond de tendresse et d’admiration. Elles se précipitent avec ardeur à ses pieds sacrés, elles les embrassent, et lui prodiguent leurs adorations. C’est la troisième apparition du Sauveur ressuscité, moins intime mais plus familière que celle dont Madeleine fut favorisée. Jésus n’achèvera pas la journée sans se manifester à ceux qui sont appelés à devenir les hérauts de sa gloire ; mais il veut, avant tout, honorer aux yeux de tous les siècles à venir ces généreuses femmes qui, bravant le péril et triomphant de la faiblesse de leur sexe, l’ont consolé sur la croix par une fidélité qu’il ne rencontra pas dans ceux qu’il avait choisis et comblés de ses faveurs. Autour de la crèche où il se montrait pour la première fois aux hommes, il convoqua de pauvres bergers par la voix des Anges, avant d’appeler les rois par le ministère d’un astre matériel ; aujourd’hui qu’il est arrivé au comble de sa gloire, qu’il a mis par sa résurrection le sceau à toutes ses œuvres et rendu certaine sa divine origine, en assurant notre foi par le plus irréfragable de tous les prodiges, il attend, avant d’instruire et d’éclairer ses Apôtre que d’humbles femmes aient été par lui instruites, consolées, comblées enfin des marques de son amour. Quelle grandeur dans cette conduite si suave et si forte du Seigneur notre Dieu, et qu’il a raison de nous dire par le Prophète : « Mes pensée ne sont pas vos pensées ! » (Isaie, 55, 8)

S’il eût été à notre disposition d’ordonner les circonstances de sa venue en ce monde, quel bruit n’eussions-nous pas fait pour appeler le genre humain tout entier, rois et peuples, autour de son berceau ? Avec quel fracas eussions-nous promulgué devant toutes les nations le miracle des miracles, la Résurrection du crucifié, la mort vaincue et l’immortalité reconquise ? Le Fils de Dieu, qui est « la Force et la Sagesse du Père » (1 Cor. 1, 24), s’y est pris autrement. Au moment de sa naissance, il n’a voulu pour premiers adorateurs que des hommes simples et rustiques, dont les récits ne devaient pas retentir au-delà des confins de Bethléhem ; et voilà qu’aujourd’hui la date de cette naissance est l’ère de tous les peuples civilisée. Pour premiers témoins de sa Résurrection, il n’a voulu que de faibles femmes ; et voilà qu’en ce jour même, à l’heure où nous sommes, la terre entière célèbre l’anniversaire de cette Résurrection ; tout est remué, un élan inconnu le reste de l’année se fait sentir aux plus indifférents ; l’incrédule qui coudoie le croyant sait du moins que c’est aujourd’hui Pâques ; et du sein même des nations infidèles, d’innombrables voix chrétiennes s’unissent aux nôtres, afin que s’élève de tous les points du globe vers notre divin ressuscité l’acclamation joyeuse qui nous réunit tous en un seul peuple, le divin Alleluia. « O Seigneur », devons-nous nous écrier avec Moïse, quand le peuple élu célébra la première Pâque et traversa à pied sec la mer Rouge, « ô Seigneur, qui d’entre les forts est semblable à vous ? » (Exode, 15, 11.)

Suspendons le récit des événements de cette solennelle journée, et n’anticipons pas sur les heures. Il est temps de s’unir à la sainte Église qui, après avoir consacré la plus grande partie de la nuit à l’enfantement du nouveau peuple qui lui est né, s’apprête à rendre au Seigneur le tribut accoutumé de sa louange.

L’office des Matines

(Pie XII a décidé que l’office de la nuit de Pâques tiendrait lieu de matines. Nous laissons cependant ici le commentaire de Dom Guéranger et les lectures à cause de leur richesse, mais nous omettons les psaumes. Note de l’éditeur.)

Chaque Dimanche de l’année, le divin Service de la nuit se compose de trois partitions désignées sous le nom de Nocturnes. Chacune de ces sections est formée de trois Psaumes accompagnés d’Antiennes, et suivis de Lectures entrecoupées de Répons. Cet ensemble majestueux de chants sacrés que précède, en forme de prélude, le Psaume appelé Invitatoire, et que termine l’Hymne Ambrosien – le Te Deum –, commence après le milieu de la nuit, et doit être achevé aux premiers rayons de l’aurore, où il fait place à l’Office plus solennel encore des Laudes. Mais cette nuit a été occupée presque tout entière par la sublime fonction du Baptême ; et quand le sacrifice s’achevait, le lever du soleil était déjà proche. Il est donc nécessaire d’abréger aujourd’hui le service ordinaire de la nuit, afin que les cantiques par lesquels l’Église salue le retour de la lumière, œuvre et figure de son céleste Époux, se rapprochent, autant qu’il est possible, de l’instant où l’astre radieux qui la verse sur la terre aura commencé sa course. C’est pour cette raison que l’Office de la nuit, appelé improprement Matines dans les temps modernes, parce qu’on ne le célèbre plus guère que le matin, est réduit aujourd’hui à un seul Nocturne.

Après les psaumes, le lecteur, du haut de l’Ambon, lit le commencement de l’Évangile de la Messe de Pâques ; après quoi ouvrant le livre des Homélies du pape saint Grégoire le Grand, il extrait de la vingt et unième quelques passages qui sont le commentaire du texte sacré.

Lecture du saint Évangile selon saint Marc. Chap. 16.

En ce temps-là, Marie-Madeleine, et Marie mère de Jacques, et Salomé, achetèrent des parfums pour venir embaumer Jésus. Et le reste.

Leçon 1 Homélie de saint Grégoire, Pape

Vous venez d’entendre, mes très chers Frères, que les saintes femmes qui avaient suivi le Seigneur vinrent au tombeau avec des parfums, payant ainsi le tribut de leur affection, après sa mort, à celui qu’elles avaient aimé durant sa vie. Mais leur conduite porte avec elle en même temps une instruction sur ce qui doit se pratiquer dans la sainte Église. Sachons donc écouter le récit des actions, de façon à comprendre ce que nous avons à faire pour les imiter. Nous aussi, qui croyons en celui qui est mort, nous apporterons nos parfums à son tombeau, si, embaumés de l’odeur des vertus, nous cherchons le Seigneur par les bonnes œuvres. Ces femmes qui sont venues avec des aromates sont favorisées de la vue des Anges ; ainsi les âmes qui, par de saints désirs, montent vers le Seigneur avec le parfum de leurs vertus, celles-là aussi arriveront à voir les habitants du ciel.

R/. L’Ange du Seigneur descendit du ciel, et s’approchant, il roula la pierre et s’assit dessus, et il dit aux femmes : * Ne craignez pas ; je sais que vous cherchez le crucifié : il est déjà ressuscité : venez et voyez le lieu où était placé le Seigneur, alleluia.  V/. En entrant dans le sépulcre, elles virent un jeune homme assis à droite, couvert d’une robe blanche ; elles furent saisies de frayeur. Il leur dit : * Ne craignez point, etc. Gloire au Père, etc.
On répète : L’Ange du Seigneur.

Leçon 2

Remarquons ce qui nous est enseigné par la position de l’Ange qui était assis à droite. Que signifie la gauche, sinon la vie présente ? Que marque la droite, sinon la vie éternelle ? De là vient qu’il est écrit dans le Cantique des cantiques : « Sa gauche est sous ma tête, et il m’embrasse de sa droite. » Comme donc notre Rédempteur avait déjà dépassé la vie présente qui est corruptible, c’est avec raison que l’Ange chargé d’annoncer qu’il était entré dans la vie éternelle, se montrait ainsi à la droite. Il apparut couvert d’une robe blanche, parce qu’il venait proclamer la joie de notre grande fête ; la blancheur des vêtements exprime, en effet, la splendeur de notre solennité. L’appellerai-je nôtre ou sienne ? disons mieux : cette solennité est pour lui, et elle est pour nous. Car si la résurrection de notre Rédempteur a été notre fête, en ce qu’elle nous a rendu l’immortalité ; elle a été aussi la fête des Anges, puisque, en nous rappelant au ciel, elle leur a annoncé que leur nombre redeviendrait complet.

R/. Le Sabbat étant passé, Marie-Madeleine, et Marie mère de Jacques, et Salomé, achetèrent des parfums, * Pour venir embaumer Jésus, alleluia, alleluia. V/. Et de grand matin, le dimanche, elles arrivèrent au tombeau, le soleil étant déjà levé. * Pour venir. Gloire au Père. * Pour venir.

Leçon 3

Dans cette fête commune à lui et à nous, l’Ange apparut sous un vêtement blanc, parce que la résurrection du Seigneur nous faisant rentrer dans le ciel, les pertes qu’a éprouvées la patrie céleste vont être réparées Mais écoutons ce que l’Ange dit aux femmes : « Ne craignez point ; » comme s’il leur disait : « Qu’ils craignent ceux qui n’aiment pas l’arrivée des habitants du ciel ; qu’ils soient effrayés ceux qui, esclaves des désirs charnels, désespèrent de s’unir jamais à la société de ces Esprits bienheureux. Mais pourquoi craindre, vous qui, dans les Anges, reconnaissez déjà vos propres concitoyens ? » C’est pour cela que Matthieu, décrivant l’arrivée de l’Ange, nous dit : « Son regard était comme l’éclair, et ses vêtements comme la neige. » L’éclair, en effet, inspire la terreur ; mais la blancheur de la neige suggère de douces pensées.

Dans la plupart des Églises de l’Occident, au moyen âge, après la lecture de la troisième Leçon, avant d’entonner l’Hymne Ambrosien, le clergé se rendait en procession solennelle à la chapelle où l’on conservait la sainte Eucharistie depuis le Jeudi saint, et qui était appelée la Chapelle du Sépulcre. Dans le cortège, qui s’avançait en chantant un Répons, on remarquait trois clercs vêtus d’aubes qui représentaient Madeleine et les deux autres saintes femmes. Lorsque le cortège était entré dans la chapelle, deux diacres vêtus de dalmatiques blanches, et qui se tenaient à la tête et au pied du tombeau, apercevant les trois clercs en aubes, leur disaient :

Qui cherchez-vous dans le sépulcre, amis du Christ ?

Les clercs répondaient au nom des saintes femmes :

Jésus de Nazareth, habitants des cieux !

Alors les Diacres :

Il n’est plus ici ; il est ressuscité, comme il l’avait prédit ; allez annoncer qu’il est vivant.

Les trois clercs montaient alors à l’autel, et soulevant les nappes, ils baisaient respectueusement la pierre ; puis se tournant vers l’Évêque entouré de son clergé, ils chantaient :

Alleluia ! Aujourd’hui, le Seigneur est ressuscité ; le Lion fort est ressuscité, le Christ, le Fils de Dieu.

Alors deux chantres se détachaient ; et s’approchant de l’autel, sur les degrés duquel se tenaient les trois clercs, ils leur adressaient cette strophe de la Séquence de la Messe de Pâques :

Qu’avez-vous vu en allant au tombeau ? Marie, dites-le-nous.

Le premier des clercs, représentant Madeleine, répondait :

J’ai vu le tombeau du Christ qui était vivant ; j’ai vu la gloire du Christ ressuscité.

Le second clerc, représentant Marie, mère de Jacques, ajoutait :

Les Anges étaient témoins, avec le suaire et les linceuls.

Le troisième clerc, figurant Salomé, achevait en disant :

Il est ressuscité, le Christ mon espérance ; il vous précédera en Galilée.

Les deux chantres reprenaient par cette protestation de foi :

Croyons plutôt à Marie seule et véridique, qu’à la tourbe perverse des Juifs.

Alors le clergé tout entier, s’unissant dans une acclamation commune, chantait :

Nous aussi, nous savons que le Christ est vraiment ressuscité des morts ; mais vous, ô Roi vainqueur, avez pitié de nous.

Après ce dialogue si dramatique, les deux diacres, ouvrant le tabernacle secret où l’on gardait la divine Eucharistie, prenaient le vase qui la renfermait, le plaçaient sur un brancard ; et la procession triomphale se dirigeait, au milieu d’un nuage d’encens, vers l’autel majeur. Pendant la marche, on chantait avec enthousiasme ce beau Répons, dont le chant est aussi mélodieux que les paroles en sont belles. Le corps du Répons est emprunté à saint Paul, et le Verset se trouve tout entier dans la Liturgie de l’Église grecque.

R/. Le Christ ressuscité d’entre les morts ne meurt plus ; la mort n’aura plus sur lui d’empire ; car ce qui est mort au péché ne meurt qu’une fois : * Ce qui vit, vit à Dieu, alleluia, alleluia.

V/. Que les Juifs nous disent donc comment les soldats, qui gardaient le sépulcre, ont perdu le Roi, en plaçant la pierre ; pourquoi ils ne gardaient pas mieux celui qui est la Pierre de justice. Qu’ils nous rendent le corps qui fut enseveli, ou qu’avec nous ils l’adorent ressuscité, en disant aussi : * Ce qui vit, vit à Dieu, alleluia, alleluia.

Le cortège sacré étant arrivé au sanctuaire, les diacres déposaient la sainte Eucharistie sur l’autel ; et l’Évêque, après l’avoir solennellement encensée, entonnait l’Hymne Ambrosien, en action de grâces de la résurrection du Rédempteur des hommes.

Ce drame touchant, qui a peut-être donné origine aux Mystères que l’on représenta longtemps dans nos Églises, n’appartenait point aux traditions de la Liturgie romaine ; mais il rendait avec bonheur la foi vive et simple du moyen-âge. Au XVIème  et au XVIIème siècle, on le vit successivement tomber en désuétude ; l’antique simplicité allait s’effaçant ; et les hommes devenaient avides de notions tout autres que celles que l’on avait puisées si longtemps dans les affections tranquilles et pieuses dont les mystères de la foi sont la source. Quant aux formes de la scène admirable que nous venons de décrire, elles variaient plus ou moins, selon les lieux ; nous nous sommes borné à en recueillir les traits principaux, tels qu’on les trouve dans les anciens Ordinaires de nos cathédrales.

Les Églises de la Bohème, de la Hongrie et de la Pologne, ont retenu jusqu’à nos jours l’usage, emprunté aux Orientaux, de passer la nuit de Pâques en prières, et d’attendre ainsi le moment de la Résurrection. Au point du jour, on lève du tombeau le très saint Sacrement, un Salut solennel est chanté, et le Christ vainqueur de la mort répand ses bénédictions sur son peuple. Naguère encore, dans certaines villes d’Espagne, deux processions sortaient de l’église principale, avant le lever du soleil : l’une faisait cortège à la statue de la sainte Vierge portée sur un brancard et couverte d’un crêpe ; l’autre s’avançait majestueusement, avec le dais, sous lequel le célébrant tenait dans ses mains la divine hostie. Les deux processions parcouraient en silence les rues de la cité, jusqu’au moment où, le soleil venant à paraître, elles se rencontraient à un endroit déterminé. Aussitôt on enlevait le sombre voile qui couvrait l’image de la Mère de Dieu ; et pour célébrer les joies ineffables de Marie dans la visite que daigna lui faire, à cette même heure, le même Jésus que l’on avait là présent réellement dans l’adorable mystère, mille voix entonnaient et poursuivaient avec transport l’Antienne Regina cœli, lœtare. Alors les deux processions s’unissaient en une seule, et la pompe sacrée rentrait triomphante dans l’église.

Une autre démonstration de la joie pascale était le baiser fraternel que les fidèles se donnaient dans l’église au moment où l’on annonçait l’heure de la Résurrection. Cet usage venu de l’Orient s’est conservé dans nos églises occidentales jusqu’au XVIème siècle. En certains lieux, c’était au commencement des Matines qu’avait lieu cette démonstration de joyeuse charité, que l’on accompagnait de ces paroles : Surrexit Christus ! le Christ est ressuscité ! En d’autres, l’accolade avait lieu à la suite de la scène religieuse que nous venons de décrire. Dans la Liturgie grecque, à l’office du matin, les strophes suivantes donnent le signal aux fidèles :

La Pâque joyeuse, la Pâque du Seigneur, la Pâque, la Pâque sacrée, a lui sur nous. Pâques ! donnons-nous avec joie le saint baiser, O Pâque, qui viens récompenser les saintes tristesses ! Aujourd’hui le Christ sort radieux du tombeau, comme l’époux de la chambre nuptiale. Il a comblé les saintes femmes d’une douce allégresse, en leur disant : « Allez porter la nouvelle aux Apôtres. »

C’est le jour de la Résurrection ; soyons radieux et faisons fête ; donnons-nous le baiser. Appelons frères ceux mêmes qui nous haïssent ; pardonnons tout à cause de la Résurrection ; crions tous : Le Christ est ressuscité d’entre les morts : par la mort il a brisé la mort ; à ceux qui gisaient dans les tombeaux, il a rendu les droits à la vie. »

Sublime et nouvelle fraternité que nous avons avec Jésus-Christ, premier-né entre les morts, comme parle l’Apôtre ! En lui, prenant notre nature dans son incarnation, nous étions frères ; en lui, nous frayant à travers le tombeau le chemin de l’immortalité, nous le devenons une seconde fois. Il est notre aîné dans la vie nouvelle qui ne connaîtra plus la mort ; en célébrant sa victoire, unissons-nous dans la charité mutuelle ; c’est son vœu, c’est la Pâque, c’est le jour du banquet fraternel.

Les Laudes

(Depuis Pie XII l’office de laudes est intégré à la vigile pascale. Nous ne le donnons donc pas ici. Note de l’éditeur.)

Le matin

Le chant des Laudes étant terminé, la foule des fidèles s’écoule, pour revenir plus nombreuse encore, à l’heure où le Sacrifice solennel du divin Agneau pascal la convoquera de nouveau. En nous reportant aux premiers siècles de notre foi, comme nous l’avons fait tous ces derniers jours, afin de mieux saisir le sens et la portée des rites de la sainte Liturgie, nous continuerons à nous représenter une de ces célèbres Églises des IVème et Vème siècles où les pompes sacrées se développaient dans tout leur éclat.

La cité a reçu, en ces jours, un accroissement nouveau et subit de population. Les prêtres des campagnes sont venus s’unir à leur Évêque pour les solennités du Chrême, du Baptême et de la Pâque, et ils ont amené avec eux de nombreux fidèles. Les habitants de la ville ont suspendu tout voyage, pour ne pas manquer à la célébration des mystères ; les canons des Conciles interdisent même aux grands la liberté de sortir des murs, tant que la solennité pascale n’a pas achevé son cours[1]. Ces prescriptions ne doivent pas étonner, si l’on se rappelle ce que nous avons rapporté, à propos du Dimanche des Palmes, que les illustres solitaires de l’Orient, qui, sortis du monastère avec la permission de leur abbé, s’étaient enfoncés dans le désert, au commencement du Carême, pour vaquer sous l’œil de Dieu seul à la pénitence et à la contemplation, venaient se réunir à la communauté pour célébrer la Pâque. Saint Pacôme qui, le premier, organisa, dans les déserts de l’Orient, une sorte de confédération monastique formée de toutes les maisons qui étaient issues de son célèbre monastère de Tabenne, exigeait que tous ses disciples se réunissent, chaque année, au monastère central pour fêter la Résurrection du Sauveur ; et plus d’une fois l’on vit camper autour de Tabenne jusqu’à cinquante mille moines, réunis de toutes ces cités spirituelles dont le désert était parsemé.

De nos jours encore, au sein de nos villes dont un si grand nombre ont perdu le cachet du christianisme les églises sont remplies en cette fête de Pâques. Les plus vastes ne suffisent pas à contenir la foule qui les assiège. Beaucoup d’hommes qui, dans tout le cours de l’année, passent indifférents devant le seuil de la maison de Dieu, le franchissent en ce jour. Dernière trace du christianisme universel qui a survécu à tant de faux systèmes, à tant de calculs matériels ; disons aussi, dernière attraction de cet aimant vainqueur qui réside en notre divin ressuscité. Beaucoup, au moment de quitter cette vie, éviteront le naufrage, en criant vers Jésus, que la Pâque annuelle, si incomplètement fêtée par eux, les avait du moins empêchés d’oublier ; mais beaucoup aussi, hélas ! feront naufrage, parce que n’ayant pas, en ce jour, accompli la justice envers leur libérateur, ils ont contraint de se montrer juste celui qui, tant de fois, en cette fête de Pâques, les convia à sa miséricorde. Prions Dieu qu’elle ne s’éteigne pas, « cette mèche qui fume encore » ; qu’il n’achève pas de se rompre, « ce roseau déjà éclaté » (Isaie, 42, 3) ; et reposons nos regards sur les beaux spectacles que nous offre la foi antique, cette foi précieuse qui vit en nous, par la divine miséricorde, et qui trouvera des fidèles, et des fidèles nombreux, jusqu’à la fin des temps.

Mais avant de nous réunir à l’assemblée sainte, donnons un souvenir aux Martyrs de la Pâque. Un jour, la grande solennité fut consacrée par le sang des fidèles ; et la sainte Église en garde la mémoire dans les fastes du Martyrologe. En 459, on célébrait la Pâque le cinq d’Avril ; c’était l’époque où les Églises d’Afrique étaient ravagées par les Vandales, hérétiques ariens conduits par leurs rois Genséric et Hunnéric. Les fidèles de la ville de Régia s’étaient rassemblés dans l’église pour célébrer la Résurrection du Christ ; et afin d’éviter le contact des hérétiques, ils en avaient fermé les portes. Les ariens, conduits par un de leurs prêtres, forcent l’entrée du saint temple et se précipitent en armes sur la multitude des fidèles. À ce moment, un Lecteur, du haut de l’Ambon, exécutait la mélodie de l’Alleluia ; une flèche meurtrière, lancée sur lui par l’un de ces barbares, l’atteint a la gorge ; il tombe, et va achever au ciel le chant joyeux qu’il avait commencé sur la terre. Les Vandales font main basse sur les catholiques ; l’église est inondée de leur sang ; un grand nombre sont entraînés par les hérétiques hors du temple ; mais c’est pour être immolés ensuite par ordre du conquérant ; il n’y eut que les enfants d’épargnés. Unissons-nous à la sainte Église qui, chaque année, le cinq Avril, glorifie ces nobles victimes de la Pâque.

La Messe

L’heure de Tierce a rassemblé dans la Basilique tout le peuple de la cité. Le soleil, qui s’est levé joyeux, semble verser une lumière plus vive ; le pavé de l’église est jonché de fleurs. Au-dessous des mosaïques de l’abside, dont les émaux scintillent d’un éclat nouveau, les murs sont tapissés de draperies précieuses ; des guirlandes de feuillage pendant en festons de l’arc triomphal, courent le long des colonnes de la grande nef, et de là se répandent sous les nefs latérales. De nombreuses lampes, alimentées de l’huile la plus pure, brûlent autour de l’autel, suspendues au ciborium. Porté sur son élégante colonne, le Cierge pascal, qui n’a pas été éteint depuis les premières heures de la soirée d’hier, lance sa flamme toujours vive, et embaume le lieu saint des parfums dont sa mèche est imprégnée. Symbole mystérieux du Christ-Lumière, il réjouit les regards des fidèles, et semble dire à tous : « Alleluia ! Le Christ est ressuscité. »

Mais ce qui, plus que tout le reste, intéresse l’assemblée sainte, c’est le groupe nombreux des néophytes couverts de leurs robes blanches, comme les Anges qui ont apparu au sépulcre ; c’est en ces jeunes et nobles recrues que se réfléchit le plus vivement le mystère du Christ sortant du tombeau. Hier encore ils étaient morts par le péché ; maintenant ils sont pleins de vie, d’une vie nouvelle qui est le fruit de la victoire du Rédempteur sur la mort. Heureuse pensée de la sainte Église, d’avoir choisi pour le jour de leur régénération celui-là même où l’Homme-Dieu a conquis pour nous l’immortalité.

À Rome, la Station était autrefois dans la Basilique de Sainte‑Marie‑Majeure. Cette reine des nombreuses églises dédiées à la Mère de Dieu dans la ville sainte, était désignée pour la fonction de ce jour par une admirable délicatesse. Rome faisait hommage de la solennité pascale à celle qui, plus que toute créature, eut droit d’en ressentir les joies, et pour les angoisses que son cœur maternel avait endurées, et pour sa fidélité à conserver la foi de la résurrection durant les longues et cruelles heures que son divin Fils dut passer dans l’humiliation du tombeau. Depuis, la solennité de la Messe papale a été transférée dans la Basilique de Saint-Pierre, plus vaste et plus en rapport avec l’immense concours de fidèles que le monde chrétien tout entier députe aux solennités pascales de Rome. Néanmoins le Missel romain continue d’indiquer Sainte-Marie-Majeure comme l’église de la Station d’aujourd’hui ; et les indulgences sont demeurées les mêmes en faveur de ceux qui prennent part aux fonctions qui s’y célèbrent.

Il est l’heure de Tierce (neuf heures du matin) ; on commence aussitôt l’Office qui correspond à cet instant de la journée, et qui précède toujours la Messe solennelle. En ce jour, et pendant toute la semaine, la sainte Église, jalouse de conserver la forme antique à l’Office de Pâques, omet l’Hymne qui précède ordinairement les Psaumes, et n’admet ni le Capitule, ni le Répons bref. La psalmodie étant terminée, on ajoute sur un mode grave et mélodieux la triomphante Antienne que l’Église répète sans cesse durant toute cette solennelle Octave :

Haec dies quam fecit Dominus : exsultemus et laetemur in ea. C’est le jour que le Seigneur a fait : passons-le dans les transports de l’allégresse.

À la différence des autres dimanches de l’année, on ne bénit pas l’eau aujourd’hui pour l’Aspersion. Il y a quelques heures à peine, le Pontife a sanctifié cet élément avec les rites les plus sublimes, avant de l’employer à la régénération de nos néophytes. L’eau qui va servir à purifier l’assemblée sainte a été puisée dans la fontaine même dont ils sont sortis tout éclatants de blancheur. Pendant qu’on la répand sur les fidèles, le chœur chante l’Antienne suivante :

Antienne

Vidi aquam egredientem de templo a latere dextro, alleluia : et omnes, ad quos pervenit aqua ista, salvi facti sunt, et dicent : Alleluia, alleluia. J’ai vu une eau qui sortait du temple, au côté droit, alleluia ; et tous ceux que cette eau a touchés ont été sauvés, et ils diront : Alleluia, alleluia.

Dans les Églises des Gaules et des autres contrées occidentales, on chanta longtemps, à la Procession qui précédait la Messe, d’admirables strophes de saint Venance Fortunat, évêque de Poitiers. Nous les donnerons ici, persuadé qu’elles seront agréables au pieux lecteur, et qu’elles l’aideront à entrer dans l’esprit de la grande solennité à laquelle elles servaient à préparer nos pères. On y retrouve l’enthousiasme qui a dicté le Vexilla regis et l’Hymne du saint Chrême ; c’est la même diction, ferme, énergique, un peu rude ; mais c’est aussi la même piété, le même enthousiasme et la même richesse d’images et de sentiment. Le chant qui accompagnait ces paroles est venu jusqu’à nous sur les manuscrits, et respire la majesté et l’onction.

Chant Pascal des Églises des Gaules

Salut, jour solennel, vénérable dans tous les âges ! jour où un Dieu triomphe du tombeau, et prend possession des cieux.

La terre, qui reprend son éclat et sa beauté, annonce que toute créature renaît aujourd’hui avec son auteur.

On répète : Salut, jour solennel.

Pour applaudir au triomphe du Christ sortant du tombeau, les forêts se couvrent de feuillage, les plantes étalent leur floraison.

Salut, jour solennel.

La lumière, les cieux, les campagnes, les mers, célèbrent de concert le Dieu qui s’élève au-dessus des astres, vainqueur de la loi du trépas.

Salut, jour solennel.

Le Dieu crucifié naguère règne maintenant sur l’univers ; la création entière adresse d’humbles vœux à son auteur.

Salut, jour solennel.

O Christ, Sauveur de l’univers, créateur plein de bonté, rédempteur de ton œuvre, Fils unique d’un Père qui est Dieu.

Salut, jour solennel.

Toi qui, voyant le triste naufrage du genre humain, daignas te faire homme pour délivrer l’homme.

Salut, jour solennel.

Toi qui, non content de naître dans un corps, voulus dévouer à la mort cette chair en laquelle tu pris une humble naissance.

Salut, jour solennel.

Auteur de la vie, artisan du monde, tu t’es abaissé jusqu’au sépulcre ; pour nous assurer le salut, tu t’es engagé dans la voie du tombeau.

Salut, jour solennel.

Mais voici que les chaînes lugubres des régions souterraines se sont rompues ; l’abîme épouvanté a senti dans son sein pénétrer une lumière puissante.

Salut, jour solennel.

À la présence du Christ rayonnant, les ténèbres s’effacent ; les ombres épaisses de l’éternelle nuit ont disparu.

Salut, jour solennel.

Ce n’est pas tout encore, ô puissant Roi ! Il est temps de dégager ta promesse ; le troisième jour est venu ; lève-toi, mon Dieu enseveli !

Salut, jour solennel.

Tes membres sacrés ne doivent pas plus longtemps reposer sous une vile pierre ; la roche grossière ne doit plus retenir la rançon du monde.

Salut, jour solennel.

Écoute ma prière, secoue ces linceuls, laisse ce suaire au fond du sépulcre ; n’es-tu pas notre bien unique, celui sans lequel tout est néant ?

Salut, jour solennel.

Délie ces générations captives dans leurs prisons souterraines ; ramène dans les hauteurs tout ce qui avait croulé dans les abîmes.

Salut, jour solennel.

Rends-nous ton visage béni, afin que le monde revoie la lumière ; rends-nous le jour qui s’est éclipsé, au moment où tu expirais.

Salut, jour solennel.

Mais tu as été fidèle, ô vainqueur plein de bonté ! le monde t’a vu reparaître ; la mort est écrasée sous tes pieds ; ils sont abrogés, les droits dont elle osait se prévaloir.

Salut, jour solennel.

Monstre au gosier béant et insatiable, elle engloutissait notre race ; la voilà maintenant devenue ta proie, ô Dieu !

Salut, jour solennel.

Elle revomit avec terreur ces générations qu’elle avait englouties dans sa férocité ; et c’est l’Agneau qui arrache les brebis de la gueule du loup.

Salut, jour solennel.

En ce jour, ô divin Roi, le triomphe que tu remportas alors renouvelle une partie de sa splendeur ; aujourd’hui que le lavoir sacré comble la félicité des âmes qu’il a rendues pures.

Salut, jour solennel.

Une blanche armée s’élance du sein des eaux limpides, et les âmes ont lavé la tache du péché dans les flots renouvelés par la bénédiction.

Salut, jour solennel.

Un vêtement sans souillure exprime l’éclat dont elles brillent ; et le pasteur se réjouit à la vue de son troupeau plus blanc que la neige.

Salut, jour solennel, vénérable dans tous les âges ! jour où un Dieu triomphe du tombeau, et prend possession des cieux.

Tous les préludes au Sacrifice étant terminés, la voix des chantres se fait entendre avec éclat et mélodie. Ils exécutent le solennel Introït, durant lequel le Pontife, entouré des Prêtres, des Diacres et des ministres inférieurs, se dirige vers l’autel. Ce chant d’entrée est le cri de l’Homme-Dieu sortant du tombeau, et adressant à son Père céleste l’hommage de sa reconnaissance.

Introït

Je suis ressuscité, et je suis encore avec Vous, Alléluia : Vous avez posé votre main sur moi, alléluia ; Votre sagesse a fait des merveilles, alléluia, alléluia.

Dans la Collecte, la sainte Église célèbre le bienfait de l’immortalité rendue à l’homme par la victoire que le Rédempteur a remportée sur la mort ; et elle demande que les vœux de ses enfants s’élèvent toujours plus haut vers cette sublime destinée.

Collecte

O Dieu, qui avez en ce jour, par la victoire de votre Fils unique sur la mort, ouvert pour nous l’entrée de l’éternité ; secondez de votre secours les vœux que vous nous inspirez, en nous prévenant au moyen de votre grâce.

Dans la Collecte, la sainte Église célèbre le bienfait de l’immortalité rendue à l’homme par la victoire que le Rédempteur a remportée sur la mort ; et elle demande que les vœux de ses enfants s’élèvent toujours plus haut vers cette sublime destinée.

Dieu avait ordonné aux Israélites de manger l’Agneau pascal avec du pain azyme, c’est-à-dire sans levain ; leur enseignant, sous ce symbole, qu’ils devaient, avant de prendre ce repas mystérieux, renoncer à la vie passée, dont les imperfections étaient figurées par le levain. Nous chrétiens, qui sommes entraînés par le Christ vers cette vie nouvelle dont il nous a ouvert la voie en ressuscitant le premier, il nous faut désormais ne plus tendre qu’à des œuvres pures, à des actions saintes, azyme destiné à accompagner notre divin Agneau pascal, qui devient notre nourriture aujourd’hui.

Épître
1ère aux Corinthiens, 5, 7–8

Mes Frères, purifiez-vous du vieux levain, afin que vous soyez une pâte nouvelle, comme vous êtes des pains sans levain. Car le Christ, notre Pâque, a été immolé. Célébrons donc la fête, non avec du vieux levain, ni avec un levain de malice et de méchanceté, mais avec les pains de levains de la sincérité et de la vérité.

Le Graduel est formé de ces joyeuses paroles que l’Église a extraites du Psaume 117, et qu’elle répète à toutes les heures du jour en cette solennité de la Pâque. Aujourd’hui, l’allégresse est un devoir pour tout chrétien ; tout nous y engage, et le triomphe de notre bien-aimé Rédempteur, et les grands biens qu’il a conquis pour nous. La tristesse aujourd’hui serait une protestation coupable contre les bienfaits dont Dieu a daigné nous combler en son Fils, qui non seulement a daigné mourir pour nous, mais encore a voulu pour nous ressusciter.

Graduel

Voici le jour que le Seigneur a fait, passons-le dans l’allégresse et dans la joie. V/. Célébrez le Seigneur parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle. Alleluia, alleluia. V/. Le Christ, notre Pâque, a été immolé.

Le verset alléluiatique nous donne un des motifs de la joie qui doit nous faire tressaillir aujourd’hui. Un festin est dressé pour nous ; l’Agneau est prêt ; cet Agneau est Jésus immolé, et désormais vivant : immolé, afin que nous soyons rachetés dans son sang ; vivant, pour nous communiquer l’immortalité qu’il a conquise.

Alleluia, alleluia. V/. Le Christ, notre Pâque, été immolé.

Pour accroître la joie des fidèles, la sainte Église ajoute à ses chants ordinaires une œuvre lyrique dans laquelle respire le plus vif enthousiasme envers le Rédempteur sortant du tombeau. Cette composition a reçu le nom de Séquence, parce qu’elle est comme une suite et un prolongement du chant de l’Alleluia.

Séquence

Victimae paschali laudes,
Immolent christiani.
À la Victime pascale, venez, chrétiens, immoler vos louanges.
Agnus redemit oves :
Christus innocens Patri
Reconciliavit peccatores.
L’Agneau a racheté les brebis ; le Christ innocent a réconcilié les pécheurs à son Père.
Mors et vita duello
Conflixere mirando :
Dux vitae mortuus
Regnat vivus.
Duel sublime ! la mort et la vie sont entrées en champ clos : l’auteur de la vie, terrassé par la mort, est vivant aujourd’hui et il règne.
Dic nobis, Maria,
Quid vidisti in via ?
Qu’avez-vous vu en allant au tombeau ? Marie, dites-le-nous.
Sepulcrum Christi viventis :
Et gloriam vidi resurgentis.
J’ai vu le tombeau du Christ qui était vivant ; j’ai vu la gloire du Christ ressuscité.
Angelicos testes,
Sudarium et vestes.
Les Anges étaient témoins, avec le suaire et les linceuls.
Surrexit Christus spes mea :
Praecedet vos inGalilaeam.
Il est ressuscité, le Christ, mon espérance ; il vous précédera en Galilée.
Scimus Christum surrexisse
A mortuis vere ;
Tu nobis, victor
Rex, miserere. Amen. Alleluia.
Nous aussi, nous savons que le Christ est vraiment ressuscité des morts ; mais vous, ô Roi vainqueur, prenez pitié de nous. Amen. Alleluia.

 

La sainte Église emprunte aujourd’hui à saint Marc, de préférence à tout autre Évangéliste, le récit de la Résurrection. Saint Marc fut disciple de saint Pierre ; il écrivit son Évangile à Rome, sous les yeux du Prince des Apôtres. Il est convenable que, dans une telle solennité, on entende, en quelque sorte, la voix de celui que le divin ressuscité a proclamé la Pierre fondamentale de son Église, et le Pasteur suprême des brebis et des agneaux.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Marc. Chap. 16.

En ce temps-là. Marie-Madeleine, et Marie mère de Jacques, et Salomé, achetèrent des parfums pour venir embaumer Jésus. Et de grand matin, le jour d’après le sabbat, elles arrivèrent au sépulcre, le soleil étant déjà levé. Et elles disaient entre elles : Qui nous ôtera la pierre de devant le sépulcre ? Et ayant regardé, elles virent que la pierre avait été roulée. Or cette pierre était très grande. Et étant entrées dans le sépulcre, elles virent un jeune homme assis à droite, et couvert d’une robe blanche ; et elles furent saisies de frayeur. Il leur dit : Ne craignez point ; vous cherchez Jésus de Nazareth qui a été crucifié : il est ressuscité : il n’est point ici ; voici le lieu où ils l’avaient mis. Mais allez, dites à ses disciples et à Pierre qu’il va vous précéder en Galilée : là vous le verrez, comme il vous l’avait dit.

« Il est ressuscité ; il n’est plus ici : » un mort que des mains pieuses avaient étendu là, sur cette table de pierre, dans cette grotte ; il s’est levé, et tout à coup, sans même déranger la pierre qui fermait l’entrée, il s’est élancé dans une vie qui ne doit plus finir. Personne ne lui a porté secours ; nul prophète, nul envoyé de Dieu ne s’est penché sur le cadavre pour le rappeler à la vie. C’est lui-même qui, par sa propre vertu, s’est ressuscité. Pour lui la mort n’a pas été une nécessité ; il l’a subie, parce qu’il l’a voulu ; il l’a brisée, quand il l’a voulu. O Jésus qui vous jouez de la mort, vous êtes le Seigneur notre Dieu ! Nous fléchissons le genou devant ce sépulcre vide, que votre séjour de quelques heures a rendu sacré pour jamais. « Voici le lieu où ils vous avaient mis. » Voici les linceuls, les bandelettes, qui n’ont pu vous retenir, et qui attestent votre passage volontaire sous le joug de la mort.

L’Ange dit encore aux femmes : « Vous cherchez Jésus de Nazareth qui a été crucifié. » Souvenir plein de larmes ! Avant-hier, on apporta ici sa dépouille meurtrie, déchirée, sanglante. Cette grotte dont la pierre a été arrachée violemment par la main de l’Ange, et que cet Esprit céleste illumine d’une éblouissante clarté, couvrit de son ombre sépulcrale la plus éplorée des mères ; elle retentissait des sanglots de Jean et des deux disciples, des lamentations de Madeleine et de ses compagnes. Le soleil disparaissait à l’horizon, et le premier jour de la sépulture de Jésus allait commencer. Mais le Prophète avait prédit : « Au soir régneront les pleurs ; mais au matin éclatera l’allégresse. » (Ps. 29, 6) Nous sommes à cet heureux matin ; et notre joie est grande, ô Rédempteur, de voir que ce même tombeau où nous vous accompagnâmes avec une douleur sincère n’est plus que le trophée de votre victoire. Elles sont donc guéries, ces plaies sacrées que nous baisions avec amour, en nous reprochant de les avoir causées. Vous vivez plus glorieux que jamais, immortel ; et parce que nous avons voulu mourir à nos péchés, pendant que vous mouriez pour les expier, vous voulez que nous vivions avec vous éternellement, que votre victoire soit la nôtre, que la mort, pour nous comme pour vous, ne soit qu’un passage, et qu’elle nous rende un jour intact et radieux ce corps que la tombe ne recevra plus désormais que comme un dépôt. Gloire soit donc à vous, honneur et amour, ô Fils éternel de Dieu, qui avez daigné non seulement mourir, mais encore ressusciter pour nous ! L’Offertoire reproduit les paroles dans lesquelles David annonce le tremblement de terre qui signala l’instant de la résurrection de l’Homme-Dieu. Ce globe a été témoin des plus sublimes manifestations de la puissance et de la bonté de Dieu ; et le souverain maître a voulu plus d’une fois qu’il s’associât, par des mouvements en dehors des lois communes, aux scènes divines dont il était le théâtre.

Offertoire

La terre a tremblé, et elle est demeurée dans le silence, au moment où Dieu se levait pour exercer son jugement. Alleluia.

Le peuple saint tout entier va s’asseoir au banquet pascal ; l’Agneau divin convie tous les fidèles à se nourrir de sa chair ; l’autel est tout chargé des hosties qu’ils ont présentées ; la sainte Église, dans la Secrète, implore pour ces heureux convives les grâces qui leur assureront l’immortalité bienheureuse dont ils vont recevoir le gage.

Secrète

Recevez, s’il vous plaît, Seigneur, les prières de votre peuple, avec ces hosties que nous vous offrons ; afin que notre oblation étant consacrée par le mystère de la Pâque, nous serve par votre action divine comme d’un remède qui nous dispose à l’éternité. Par Jésus‑Christ notre Seigneur. Amen.

À la Messe papale, au moyen âge, pendant que le Pontife récitait cette oraison secrète, les deux plus jeunes Cardinaux-diacres se détachaient de leurs collègues, et, couverts de leurs dalmatiques blanches, venaient se placer chacun à l’une des extrémités de l’autel, la face tournée vers le peuple. Ils représentaient les deux Anges qui gardaient le tombeau du Sauveur, et qui apparurent aux saintes femmes et leur annoncèrent la résurrection de leur maître. Ces deux diacres demeuraient à cette place en silence, jusqu’au moment où le Pontife quittait l’autel à l’Agnus Dei, pour remonter à son trône, sur lequel il devait accomplir la sainte communion.

On observait encore un autre usage non moins touchant, à Sainte-Marie-Majeure. Lorsque le Pape, après la fraction de l’hostie, adressait à l’assistance le souhait de la paix par les paroles accoutumées : Pax Domini sit semper vobiscum, le chœur ne répondait pas, comme aux jours ordinaires : Et cum spiritu tuo. La tradition racontait que, dans cette même solennité et dans cette même Basilique, saint Grégoire le Grand célébrant un jour le divin sacrifice, et ayant prononcé ces mêmes paroles qui font descendre l’Esprit de paix sur l’assemblée sainte, un chœur d’Anges lui répondit avec une si suave mélodie, que les voix de la terre se turent, n’osant s’unir au concert céleste. L’année suivante, on attendit, sans oser répondre au Pontife, que les voix angéliques se fissent entendre de nouveau ; cette attente dura plusieurs siècles ; mais le prodige que Dieu avait fait une fois pour son serviteur Grégoire ne se renouvela pas.

Enfin le moment où la foule des fidèles va participer au divin banquet est arrivé. L’antique Église des Gaules faisait retentir alors un appel sublime, qu’elle adressait à toute cette multitude désireuse du pain de vie. Cette Antienne lyrique se conserva dans nos cathédrales, après même l’introduction de la Liturgie romaine par Pépin et Charlemagne ; et elle n’a succombé totalement que par suite des innovations du siècle dernier. Le chant qui l’accompagnait respire la majesté des mystères : nous plaçons ici les paroles, comme pouvant aider les fidèles à s’approcher avec plus de respect de cette table sacrée où le divin Agneau pascal est au moment de se donner à eux.

Appel du peuple à la communion.

Peuples, venez ; approchez-vous de l’immortel mystère : venez goûter la libation sacrée.

Avançons avec crainte, avec foi, les mains pures ; venons nous unir à celui qui est le prix de notre pénitence : l’Agneau offert en sacrifice à Dieu son Père.

Adorons-le, glorifions-le, et avec les Anges, chantons Alléluia.

Pendant que les ministres du festin pascal distribuent la nourriture sacrée, l’Église célèbre, dans l’Antienne de la communion, le véritable Agneau pascal, dont l’immolation mystique a eu lieu sur l’autel et qui demande à ceux qui se nourrissent de lui la pureté du cœur, figurée sous l’apparence de l’azyme qui le dérobe à nos regards.

Communion

Le Christ, notre Pâque, a été immolé, alleluia : faisons donc festin avec les azymes de la sincérité et de la Vérité. Alleluia, alleluia, alleluia.

La dernière prière de l’Église en faveur de son peuple qui vient de se nourrir de Dieu, implore pour tous les convives du festin sacré l’esprit de charité fraternelle, qui est l’esprit de la Pâque. En prenant notre nature par l’incarnation, le Fils de Dieu nous a rendus ses frères ; en versant son sang pour nous tous sur la croix, il nous a unis tous ensemble par le lien de la Rédemption ; en ressuscitant aujourd’hui, il nous unit encore dans l’immortalité.

Postcommunion

Répandez en nous, Seigneur, l’esprit de votre charité ; et par votre bonté, unissez dans une douce concorde ceux que vous venez de nourrir du mystère pascal. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Après la bénédiction du Pontife, la foule s’écoule bénissant Dieu, dans l’attente de la solennité des Vêpres qui, par sa pompe inaccoutumée, va mettre le comble à toutes les magnificences de cette solennelle journée.

À Rome, le Pape descend les degrés de son trône ; le front ceint de la triple couronne, il s’assied sur la sedia gestatoria, et, majestueusement porté sur les épaules des serviteurs du palais, il s’avance vers la grande nef. À un endroit marqué, il descend et s’agenouille humblement. Alors, du haut des tribunes de la coupole, des prêtres revêtus de l’étole montrent au Pontife et au peuple le bois sacré de la Croix, et le voile appelé la Véronique, sur lequel sont empreints les traits défigurés du Sauveur marchant au Calvaire. Ce souvenir des douleurs et des humiliations de l’Homme-Dieu, évoqué au moment même où son triomphe sur la mort vient d’être proclamé avec tant d’éclat, relève encore la gloire et la puissance du divin ressuscité, et rappelle à tous avec quel amour et quelle fidélité il a daigné remplir la mission qu’il avait acceptée pour notre salut. Ne dit-il pas lui-même, aujourd’hui, aux disciples d’Emmaüs : « Il fallait que le Christ souffrît, et qu’il entrât dans sa gloire par le chemin de la souffrance ? » (s. Luc. 24, 46) La Chrétienté, en la personne de son auguste chef, rend hommage en ce moment à ces souffrances et à cette gloire. Après une humble adoration, le Pontife reçoit de nouveau la triple couronne, remonte sur la sedia, et est porté vers la galerie du haut de laquelle il va répandre sur le peuple immense qui couvre la place de Saint-Pierre la bénédiction apostolique, avec le rite imposant que nous avons décrit au Jeudi saint.

Au temps où le Pontife romain avait sa résidence au palais de Latran, et célébrait la fonction pascale à Sainte-Marie-Majeure, il se rendait à la Basilique monté sur une haquenée caparaçonnée de blanc, couvert du pluvial et la tiare en tête. Au retour de la Messe, il se rendait dans la salle des festins, appelée le Triclinium leonianum, vaste pièce construite et décorée par saint Léon III, et dont les mosaïques retraçaient les images du Christ et de saint Pierre, de Constantin et de Charlemagne. Là une table était dressée, à laquelle étaient conviés, pour s’asseoir près du Pontife, cinq Cardinaux, cinq Diacres et le Primicier de la Basilique de Latran. Non loin de la table particulière du Pape, il y avait une douzième escabelle qui devait être occupée par le prieur appelé Basilicaire. Les serviteurs apportaient alors l’Agneau pascal étendu sur un plat somptueux. Le Pape bénissait ce mets, dont la présence annonçait que la loi sévère de l’abstinence avait cessé. C’était le Pontife lui-même qui servait et envoyait à ses convives les portions de l’animal rôti ; mais il en détachait d’abord un morceau qu’il mettait dans la bouche du prieur Basilicaire, dont la place à part n’était pas la plus honorable, en lui disant avec une allusion qui eût semblé dure, si elle n’eût été promptement corrigée : « Ce que vous avez à faire, faites-le vite ; toutefois cette parole qui fut dite pour la condamnation, c’est pour la rémission que je vous l’adresse. » Une gaieté grave et douce présidait à ce repas solennel qui commençait sans lecture ; mais vers le milieu du festin, l’archidiacre ayant fait un signe, un diacre s’avançait, et lisait pendant quelque temps. On introduisait ensuite les chantres de la cour, et ils exécutaient, avec toutes les traditions de la musique romaine, quelqu’une des belles Séquences dont on se délectait alors ; le Pape désignait lui-même celle qu’il voulait entendre. Le concert terminé, les musiciens baisaient les pieds du Pontife, qui daignait verser à chacun une rasade du vin de sa table ; et tous recevaient en gratification un besant par les mains du sacellaire.

Telles étaient les mœurs naïves du moyen âge ; mais l’usage de faire bénir et de manger la chair d’un agneau, le jour de Pâques, s’est conservé jusqu’à nos jours dans les contrées où la loi de l’abstinence a survécu au relâchement que nous voyons s’étendre d’année en année d’une manière si déplorable. On aurait mauvaise grâce, en effet, de ramener en triomphe sur nos tables un mets qui en a été banni à peine durant quelques jours. Néanmoins nous donnerons ici, comme complément des rites de la Pâque chrétienne, la prière que l’Église emploie pour la bénédiction de l’Agneau pascal. Le pieux fidèle verra avec plaisir cette formule antique qui nous reporte à d’autres mœurs, et il demandera à Dieu le retour de cette simplicité et de celle loi pratique qui donnaient un sens si profond et une si solide grandeur aux moindres circonstances de la vie de nos aïeux.

Bénédiction de l’agneau Pascal

O Dieu, qui, au jour de la délivrance de votre peuple du joug de l’Égyptien, avez ordonné par votre serviteur Moïse que l’on immolât un agneau en figure de notre Seigneur Jésus-Christ, et qui avez commandé que l’on marquât du sang de cet agneau les portes des maisons ; daignez bénir et sanctifier cette créature de chair, dont nous, vos serviteurs, désirons faire usage à votre gloire, pour fêter la résurrection du même Jésus-Christ notre Seigneur, qui vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen.

La chair des animaux n’est pas le seul mets qu’interdit aux chrétiens la loi quadragésimale ; cette loi prohibe également les œufs, en leur qualité de nourriture animale. Cette prescription est toujours en vigueur ; et il est nécessaire que, chaque année, une dispense plus ou moins étendue vienne légitimer l’usage d’un aliment qui, de tout temps, a été proscrit pendant la sainte quarantaine. Les Églises de l’Orient ont mieux conservé leur discipline, et ne connaissent pas ces dispenses. Dans leur joie simple de recouvrer un aliment dont la suspension leur avait été pénible, les fidèles ont demandé à l’Église de bénir les premiers œufs qui paraîtront sur la table pascale ; et voici la prière que l’Église emploie pour répondre à leur désir :

Bénédiction des œufs de Pâques

Daignez, Seigneur, répandre la grâce de votre bénédiction sur ces œufs, qui sont vos créatures ; afin qu’ils soient une nourriture salubre aux fidèles qui vont s’en nourrir en action de grâces de vos bienfaits, en ce jour de la résurrection de notre Seigneur Jésus‑Christ, qui vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen.

Qu’il soit donc joyeux le festin pascal, béni par l’Église notre Mère, et qu’il accroisse, par sa sainte liberté, l’allégresse de ce grand jour ! Les fêles de la religion doivent être des fêtes de famille chez les chrétiens ; mais, dans tout le Cycle, il n’en est aucune qui soit comparable à celle‑ci, que nous avons attendue si longtemps, à travers tant de tristesses, et qui nous a apporté dans un même moment les miséricordes du Seigneur qui pardonne et les espérances de l’immortalité.

L’après-midi

La journée s’avance dans son cours, et Jésus ne s’est pas montré encore à ses disciples. Les saintes femmes sont tout entières à la joie et à la reconnaissance que leur inspire la faveur dont elles ont été l’objet. Elles ont rendu leur témoignage aux Apôtres : ce ne sont plus seulement des Anges qui leur ont apparu ; Jésus lui-même s’est montré ; il a daigné leur parler ; elles ont embrassé ses pieds sacrés ; elles sont fermes dans leurs affirmations, néanmoins elles ne parviennent pas à vaincre le découragement de ces hommes que les scènes de la Passion de leur maître ont profondément abattus. Quelque récit qu’ils entendent, ils sont tristes comme des gens qui ont éprouvé une cruelle déception. Ce sont eux cependant que l’on verra bientôt affronter les supplices et la mort, en témoignage de la résurrection de ce maître dont le souvenir est en ce moment pour eux comme une humiliation.

Nous pouvons nous faire l’idée des impressions auxquelles ils sont en proie, en écoutant la conversation de deux hommes qui ont passé avec eux une partie du jour, et qui eux-mêmes avaient des relations avec Jésus. Ce soir même, sur le chemin d’Emmaüs, ils exprimeront ainsi l’état de leur âme déçue : « Nous avions espéré en lui comme en celui qui devait racheter Israël ; et voilà déjà trois jours que la catastrophe a eu lieu. Il y a bien eu quelques femmes qui sont des nôtres, et qui, étant allées au tombeau avant le jour, nous ont causé par leurs récits une certaine émotion. N’ayant pas trouvé son corps, elles sont revenues disant avoir vu des Anges qui leur auraient raconté qu’il vit maintenant. Quelques-uns d’entre nous sont allés au tombeau, et ils ont constaté ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas trouvé. » Chose étonnante ! l’annonce de sa résurrection que, tant de fois, Jésus avait faite devant eux, même en présence des Juifs, ne leur revenait pas en mémoire : tant le spectacle et le souvenir de la mort étouffent, chez les hommes charnels, le sentiment de cette nouvelle naissance que notre corps doit puiser au sein du tombeau !

Il faut cependant que Jésus ressuscité se manifeste à ceux qui doivent porter jusqu’aux extrémités du monde le témoignage de sa divinité. Jusqu’à cette heure, il n’a apparu encore que pour satisfaire sa tendresse filiale pour sa mère, et son infinie bonté envers les âmes qui avaient répondu, selon leur pouvoir, à ses bienfaits. Le moment semble venu pour lui de songer à sa gloire ; du moins serions-nous portés à le penser. Attendons encore cependant. Jésus a voulu d’abord récompenser l’amour ; mais, avant de proclamer son triomphe, il éprouve le besoin de signaler sa générosité. Le collège apostolique, dont tous les membres ont fui au moment du péril, a vu son chef s’oublier jusqu’à renier, à la parole d’une servante, le maître qui l’avait comblé d’honneurs ; mais depuis le regard de reproche et de pardon que lui a lancé Jésus chez le Grand-Prêtre, Pierre n’a cessé de déplorer sa lâcheté avec les larmes les plus amères. Jésus veut, avant tout, consoler l’humble pénitent, l’assurer de vive voix qu’il lui pardonne, et confirmer de nouveau, par cette marque de prédilection divine, les sublimes prérogatives qu’il lui a conférées naguère devant tous les autres. Pierre doute encore de la résurrection ; il ne s’est pas rendu au témoignage de Madeleine ; mais il ne tardera pas à reconnaître le divin ressuscité dans la personne de ce maître offensé, qui s’apprête à se montrer à lui sous les traits d’un ami qui pardonne.

Déjà, dès ce matin, par le commandement d’un maître si généreux, l’Ange a dit aux femmes : « Allez, et dites à ses disciples et à Pierre qu’il vous précédera en Galilée. » Pourquoi Pierre est-il nommé ici par son nom, si ce n’est afin qu’il sache que, s’il a eu le malheur de renier Jésus, Jésus ne l’a pas renié ? Pourquoi n’est il pas nommé, cette fois, à la tête des autres, si ce n’est afin de lui épargner l’humiliation qu’offrirait le contraste de sa haute dignité avec la faiblesse indigne qu’il a commise ? Mais cette mention spéciale indique aussi qu’il n’a cessé d’être présent au cœur de son maître, et que bientôt il sera à portée d’expier par ses regrets, par son amende honorable aux pieds de ce maître si glorieux et si rempli de bonté, le malheur qu’il a eu de lui être infidèle. Pierre est lent à croire ; mais son repentir est sincère et mérite récompense.

Tour à coup, à l’une des heures de cette après-midi, l’Apôtre voit paraître devant lui ce même Jésus qu’il vit, il y a trois jours, garrotté et traîné par les valets de Caïphe, et dont il craignit d’avoir à partager le sort. Mais ce Jésus, alors si humilié, brille maintenant de toutes les splendeurs de sa résurrection : c’est un vainqueur, un Messie glorieux ; mais ce qui rayonne le plus vivement aux yeux de l’Apôtre, c’est l’ineffable bonté de ce divin Roi, qui rassure le pécheur plus encore que son éclat ne l’éblouit. Qui oserait essayer de rendre ce colloque entre le coupable et le divin offensé ; les regrets de l’Apôtre, qu’une telle générosité couvre de la plus profonde confusion ; l’assurance du pardon descendant de cette bouche sacrée et remplissant de la joie pascale ce cœur si abattu ? Soyez béni, ô Jésus, qui avez relevé de son abaissement celui que vous nous laisserez pour Chef et pour Père, lorsque vous remonterez au ciel pour n’en plus redescendre qu’à la fin des temps.

Après avoir rendu hommage à cette infinie miséricorde qui réside dans le Cœur de notre Sauveur ressuscité, avec non moins de puissance et d’expansion qu’il la daigna manifester dans les jours de sa vie mortelle, admirons la sublime sagesse avec laquelle il continue d’accomplir en saint Pierre le mystère de l’unité de l’Église, mystère qui doit résider en cet Apôtre et dans ses successeurs. Jésus lui a dit en présence des autres, à la dernière Cène : « J’ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille pas : lorsque tu seras converti, tu confirmeras tes frères. » Le moment est venu d’établir en Pierre cette foi qui ne doit jamais manquer : Jésus la lui donne à l’heure même. C’est lui qu’il instruit d’abord par lui‑même, afin de poser le fondement. Bientôt il va se montrer aux autres Apôtres ; mais Pierre y sera présent avec ses frères ; en sorte que si cet Apôtre obtient des faveurs auxquelles les autres ne participent pas, ceux-ci n’en reçoivent jamais qu’il n’y ait sa part. C’est à eux de croire sur la parole de Pierre, comme ils le firent ; par le témoignage de Pierre, ils reçoivent la foi de la résurrection et ils la proclament, ainsi que nous le verrons bientôt. Jésus ensuite leur apparaîtra à eux-mêmes ; car il les aime, il les appelle ses frères, il les destine à prêcher sa gloire par toute la terre ; mais il trouvera déjà établie en eux la foi de sa résurrection, parce qu’ils ont cru au témoignage de Pierre ; et le témoignage de Pierre a opéré en eux le mystère de l’unité, qu’il opérera dans l’Église jusqu’au dernier jour du monde.

L’apparition de Jésus au Prince des Apôtres est appuyée sur l’Évangile de saint Luc et sur la première Épître de saint Paul aux Corinthiens, et elle est la quatrième de celles qui eurent lieu le jour de la résurrection.

Les Vêpres Pascales

L’Office du soir, qui, pour cette raison, est appelé les Vêpres, a réuni à l’église l’immense concours des fidèles. Nous continuons à exposer les fonctions sacrées de ce grand jour, dans la forme qu’elles avaient autrefois, afin que le lecteur chrétien soit plus à même de saisir l’esprit de la fête. L’administration solennelle du baptême ayant cessé de faire partie essentielle des pompes pascales, les rites antiques qui s’y rapportaient, surtout à l’Office des Vêpres, sont tombés successivement en désuétude presque partout. Nous essaierons d’en donner une idée, en mariant les formes antiques avec celles qui sont en usage aujourd’hui, et qui, dans la plupart des lieux, rendent les Vêpres pascales fort peu différentes de celles des autres solennités de l’année. Il n’en était pas ainsi il y a huit siècles.

L’Évêque, en habits pontificaux, et entouré de tout le clergé, se rendait d’abord en face du Crucifix qui s’élevait sur une poutre richement ornée, au-dessous de l’arc triomphal de la Basilique ; et tout aussitôt les chantres entonnaient le Kyrie eleison, qui se répétait neuf fois. La psalmodie des Vêpres commençait ensuite. Les Antiennes des Psaumes étaient différentes de celles que nous chantons actuellement, et qui sont celles des Laudes ; mais il est juste de nous conformer à l’usage actuel.

Les trois premiers Psaumes étant achevés, l’Office des Vêpres était suspendu ; et l’assemblée des fidèles tressaillait dans l’attente du sublime spectacle qui allait s’offrir à ses regards. Chacun se rappelait les émotions qu’il avait éprouvées, lorsque, néophyte encore, il avait pris part au triomphe qui se préparait pour les nouveaux chrétiens. En attendant, les chantres exécutaient la mélodie de l’Alleluia, qui avait tant réjoui l’oreille des fidèles, ce matin même, entre l’Épître et l’Évangile.

Alleluia. Pascha nostrum immolatus est Christus. Alleluia. Alleluia. Le Christ notre Pâque a été immolé. Alleluia.

On chantait ensuite le Cantique Magnificat, qui était suivi de la Collecte solennelle que récitait le Pontife. Immédiatement après, une imposante procession se formait ; elle devait conduire les néophytes au bord de la fontaine sacrée où cette nuit même ils étaient descendus chargés de leurs péchés, et d’où ils étaient remontés, comme le Christ du tombeau, tout éclatants de lumière et d’immortalité. L’Église voulait, par cette religieuse visite au théâtre de leur délivrance, imprimer en eux plus profondément encore le sentiment qu’ils devaient conserver toujours, du bienfait qu’ils avaient reçu dans cette eau purifiante, et de la ressemblance qu’ils avaient contractée alors avec le Christ ressuscité qui ne meurt plus.

Le Cierge pascal, descendu de la colonne de l’Ambon, était porté à la tête du cortège sacré. Comme hier, dans la marche nocturne vers le Baptistère, il figurait cette colonne de lumière qui frayait la route aux Israélites à travers les ténèbres de l’Égypte. Près du Cierge mystérieux, un diacre couvert de la dalmatique blanche portait respectueusement l’ampoule d’argent qui contenait le saint Chrême, dans l’onction duquel, cette nuit même, les néophytes avaient reçu l’Esprit divin et ses dons merveilleux. Venait ensuite la croix accompagnée des sept acolytes portant les sept chandeliers d’or que saint Jean a vus dans le ciel. La longue suite des ministres sacrés, et des prêtres se déployait sous le divin étendard, et était terminée par l’Évêque, qui exprimait dans ses traits la joie céleste que lui avaient apportée le triomphe du Christ et la fécondité de la sainte Église. À la suite du Pontife, les néophytes s’avançaient deux à deux, attirant tous les regards par leur modestie et par l’éclatante blancheur de leur vêtement. Le peuple fidèle se pressait respectueusement sur leurs pas ; et la voix des chantres exécutait en chœur cette Antienne :

In die resurrectionis meae, dicit Dominus, alleluia : congregabo gentes, et colligam regna, et effundam super vos aquam mundam. Alleluia, alleluia. Au jour de ma résurrection, dit le Seigneur, alleluia : je réunirai les nations et je rassemblerai les royaumes ; et je répandrai sur vous une eau pure. Alleluia, alleluia.

L’Antienne étant achevée, on entonnait le quatrième Psaume des Vêpres (le Psaume 112 ), qui célèbre avec tant de magnificence la grandeur du Nom du Seigneur, et qui exprime les joies de la mère dont il a daigné remplir les vœux, en lui donnant des fils.

La procession, ayant traversé la grande nef, descendait les marches du portique de la Basilique, et se développant sur la place, se dirigeait vers le Baptistère. Elle pénétrait sous sa vaste coupole, où le Pontife prenait place avec le clergé. Au centre, le bassin qu’environnait une balustrade réfléchissait, dans ses eaux limpides, les derniers rayons du jour qui pénétraient par les nombreuses fenêtres, et à travers les colonnes de l’élégante rotonde.

L’heureux essaim des néophytes formait un large cercle autour de la fontaine ; et leurs yeux attendris se reposaient sur cette eau sainte dans laquelle ils avaient laissé tous leurs péchés. Le Psaume étant achevé, le Pontife descendait de l’estrade où il était assis, et prenant dans ses mains l’encensoir, faisait le tour du bassin, répandant les nuages mystérieux de l’encens sur cette eau qu’il avait sanctifiée la nuit dernière par des rites si augustes, et à laquelle il était redevable d’être devenu père de tant de nouveau-nés à la grâce. Lorsqu’il était remonté à son trône, deux voix faisaient entendre ce Verset :

V/. En vous, Seigneur, est la fontaine de vie, alléluia.
R/. Et dans votre lumière, nous verrons la lumière. Alléluia.

Faites, s’il vous plaît, Dieu tout-puissant, que nous qui avons reconnu la grâce de la résurrection du Seigneur, nous soyons ressuscités de la mort de l’âme par l’amour dont le Saint-Esprit est la source. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen

Dans certaines Églises, on chantait deux fois le Magnificat ; en d’autres, trois fois, et même jusqu’à quatre. Le rite essentiel de ces Vêpres était la procession au Baptistère, accompagnée des Antiennes que nous avons reproduites et du chant du Laudate pueri, et de l’In exitu. Dans la plupart des diocèses de France, cette procession aux Fonts s’est conservée jusqu’à nos jours ; mais il est à regretter que les anciennes formules aient été remplacées, depuis environ deux siècles, par d’autres qui varient selon les diocèses, et qui n’ont plus le même parfum d’antiquité. Nous allons maintenant reprendre l’Office des Vêpres à l’endroit où nous l’avons laissé.

Les cinq Psaumes ordinaires étant achevés, on commence la solennelle Antienne que l’Église emploie à chaque Heure de l’Office dans tout le cours de cette Octave. « Haec dies…, C’est le jour que le Seigneur a fait : passons-le dans les transports de l’allégresse. » Vient ensuite le Cantique de Marie, qui fait partie essentielle de l’Office du soir, et pendant le chant duquel le célébrant encense l’autel avec pompe.

Le Soir

Le jour marqué par le plus grand des prodiges s’avance rapidement vers son terme ; et bientôt la nuit va descendre avec ses ombres. Quatre fois, dans le cours de cette journée, la plus solennelle qui se soit levée sur le monde depuis la création de la lumière, Jésus a daigné manifester sa résurrection. Il lui reste maintenant à se faire voir aux Apôtres rassemblés, et à les mettre en mesure de joindre leur expérience personnelle au témoignage qu’ils ont accepté de la bouche de Pierre. Mais telle est la condescendance de notre divin ressuscité envers ceux qui s’attachèrent à lui dans les jours de sa vie mortelle, que, laissant pour quelques moments encore ceux qu’il nomme ses frères et qui maintenant ne doutent plus de son triomphe, il songe d’abord à consoler deux cœurs qui sont affligés à son sujet, mais dont l’affliction n’a cependant d’autre cause que leur peu de foi.

Sur la route de Jérusalem à Emmaüs cheminent lentement et tristement deux voyageurs. À leur extérieur abattu, on juge aisément qu’une cruelle déception les a atteints ; qui sait même s’ils ne s’éloignent pas de la ville par un sentiment d’inquiétude ? Ils étaient disciples de Jésus, lorsqu’il vivait ; mais la mort honteuse et violente de ce maître en qui ils avaient cru leur a causé une désolation aussi amère que profonde. Humiliés d’avoir compromis leur honneur en suivant un homme qui n’était pas ce qu’ils avaient pensé, ils s’étaient tenus cachés durant les premières heures qui suivirent son supplice ; mais tout à coup on a parlé de sépulcre ouvert et forcé, de la disparition d’un corps enseveli. Les ennemis de Jésus sont puissants, et sans doute en ce moment ils informent contre les violateurs d’un tombeau dont la pierre était scellée du sceau de l’autorité publique. Il est à croire que l’enquête amènera devant leur tribunal ceux qui s’étaient attachés à la suite d’un Messie que la Synagogue a crucifié entre deux voleurs. Tel était sans doute le sujet du dialogue de nos deux voyageurs.

Mais voici qu’ils sont joints par un troisième, et ce troisième voyageur est Jésus lui-même. La concentration de leurs pensées sur l’objet lugubre qui les occupe leur a enlevé la liberté de reconnaître ses traits ; ainsi, lorsque nous nous laissons aller à une douleur trop humaine, nous arrive-t-il de perdre de vue le divin compagnon qui vient se placer près de nous, pour cheminer avec nous et raffermir nos espérances. Jésus interroge ces deux hommes sur le sujet de leur tristesse ; ils le lui avouent avec simplicité ; et ce Roi de gloire, ce vainqueur de la mort en ce jour même, daigne balbutier avec eux, et leur expliquer, chemin faisant, toute la série des divins oracles qui annonçaient les humiliations, la mort et le triomphe final du Rédempteur d’Israël. Les deux voyageurs sont émus ; ils sentent, comme ils l’avouèrent plus tard, leur cœur brûler d’un feu inconnu, à mesure que cette voix, qu’ils ne savent pas reconnaître encore, fait retentir à leurs oreilles ces touchantes vérités qu’ils avaient jusqu’alors méconnues. Jésus feint de vouloir les quitter ; ils le retiennent. « Oh ! restez avec nous, lui disent-ils ; le jour baisse, et vous accepterez notre hospitalité. » Ils introduisent leur maître inconnu dans la maison d’Emmaüs ; ils le font asseoir à table avec eux ; et, chose merveilleuse ! ils n’ont pas deviné encore quel est ce céleste docteur qui vient de résoudre leurs doutes avec tant de sagesse et d’éloquence. Tels sommes-nous nous-mêmes, lorsque nous laissons les pensées humaines dominer en nous ; Jésus est près de nous, il nous parle, il nous instruit, il nous console ; et il nous faut souvent beaucoup de temps pour reconnaître que c’est Jésus.

Enfin le moment est venu où le maître de la lumière va se révéler à ces deux disciples si lents à croire. Ils l’ont invité à présider à leur table ; c’est à lui de rompre le pain. Il le prend entre ses mains sacrées, comme il fit à la Cène ; et à l’instant où il en opère la fraction pour le leur partager, soudain leurs yeux s’ouvrent, et ils ont reconnu Jésus lui‑même, Jésus ressuscité. Ils vont tomber à ses pieds ; mais à peine s’est-il dévoilé à leurs regards qu’il disparaît, les laissant en proie à la stupeur, mais en même temps inondés d’une joie qui dépasse tout ce qu’ils ont jamais goûté de bonheur dans toute leur vie. C’est ici la cinquième apparition du Sauveur dans la journée de Pâques. Saint Luc nous en donne le récit ; et elle sera le sujet de la lecture du saint Évangile à la messe de demain.

Les deux disciples ne peuvent plus demeurer davantage à Emmaüs ; malgré l’heure avancée, ils ne songent désormais qu’à rentrer au plus tôt dans Jérusalem. Il leur tarde d’annoncer aux Apôtres, dont ils ont partagé ce matin l’abattement, que leur maître est vivant, qu’ils lui ont parlé, qu’ils l’ont vu. Ils franchissent rapidement l’espace qui sépare le village où ils comptaient passer la nuit, de la grande cité dont, il y a peu d’instants, ils fuyaient les périls. Bientôt ils sont au milieu des Apôtres, auxquels ils s’apprêtent à raconter leur bonheur ; mais ils ont été prévenus ; la foi de la Résurrection est vivante dans le collège apostolique. Avant qu’ils aient ouvert la bouche, on leur dit tout d’une voix : « Le Seigneur est vraiment ressuscité, et il a apparu à Pierre. » Les deux disciples racontent alors aux Apôtres qu’eux aussi ont été favorisés de l’entretien et de la vue de leur maître commun.

La conversation continuait entre ces hommes simples et droits, ces hommes si obscurs alors, et dont le monde entier devait plus tard connaître les noms immortels. Les portes de la maison étaient fermées cependant ; car la petite troupe craignait une surprise. Les gardes du tombeau avaient fait leur rapport aux princes des prêtres dans la matinée ; ceux-ci avaient cherché à les suborner, et leur avaient même donné de l’argent pour les engager à dire que, pendant leur sommeil, les disciples de Jésus étaient venus dérober le corps. Ce système déloyal des autorités juives pouvait amener quelque réaction populaire contre les Apôtres, et ceux-ci avaient jugé devoir prendre des précautions. À ce moment, ils se trouvaient dix rassemblés ; car Thomas, qui avait été présent au moment de l’entrée des disciples d’Emmaüs, était sorti plus tard dans la ville, à la faveur des ténèbres.

Au moment où les Apôtres repassaient entre eux les émotions de cette mémorable journée, voici Jésus qui paraît devant eux, et les portes ne se sont pas ouvertes pour lui donner passage. C’est bien lui, ce sont bien ses traits ; c’est sa voix pleine de bonté. « La paix soit avec vous ! » leur dit-il avec tendresse. Toutefois ils demeurent interdits ; cette entrée mystérieuse et inattendue les a bouleversés. Ils ignorent encore les prérogatives d’un corps glorieux ; et sans douter de la résurrection de leur maître, ils ne savent s’ils ne sont point en présence d’un fantôme. Jésus, qui, dans toute cette journée, semble avoir plus souci de témoigner son amour aux siens que de proclamer sa gloire, daigne leur donner à toucher ses membres divins ; il fait plus, et pour leur prouver la réalité de son corps, il leur demande à manger et mange devant eux. Qui pourrait dire la joie dont leurs cœurs sont remplis à la vue de cette ineffable familiarité, les larmes d’attendrissement qui coulent de leurs yeux ? Avec quelle allégresse naïve ils disent à Thomas, lorsque cet Apôtre est de retour auprès d’eux : « Nous avons vu le Seigneur ! » Ainsi se passa la sixième apparition de Jésus ressuscité, en ce jour de Pâques. Elle nous est rapportée par saint Luc, dont la sainte Église nous donnera à lire le récit à la Messe de l’un des jours de l’Octave.

Soyez donc béni et glorifié, vainqueur de la mort, qui en ce seul jour avez daigné vous montrer aux hommes jusqu’à six fois, pour satisfaire votre amour et pour appuyer notre foi en votre divine Résurrection. Soyez béni et glorifié d’avoir consolé, par votre chère présence et vos douces caresses, le cœur si oppressé de votre Mère et la nôtre. Soyez béni et glorifié d’avoir calmé la désolation de la pauvre Madeleine par une seule parole de votre amour. Soyez béni et glorifié d’avoir essuyé en un moment les larmes des saintes femmes par votre vue soudaine, et de leur avoir donné à baiser vos pieds sacrés. Soyez béni et glorifié d’avoir donné à Pierre de votre propre bouche l’assurance de son pardon, et d’avoir confirmé en lui les dons de la Primauté, en lui révélant, à lui avant tous, le dogme fondamental de notre foi. Soyez béni et glorifié d’avoir rassuré avec tant de douceur le cœur chancelant des deux disciples, sur la route d’Emmaüs, et d’avoir mis le comble à cette faveur, en vous dévoilant à eux. Soyez béni et glorifié de n’avoir pas achevé cette journée sans visiter vos Apôtres, et sans leur avoir donné de si touchantes preuves de votre adorable condescendance à leur faiblesse. Soyez enfin béni et glorifié, ô Jésus, de ce que vous daignez aujourd’hui, par l’organe de votre sainte Église, nous faire entrer en participation, après tant de siècles, des joies si pures et si enivrantes que goûtèrent à pareil jour et Marie, votre mère, et Madeleine avec ses compagnes, et Pierre, et les disciples d’Emmaüs, et les Apôtres rassemblés. Rien ici n’est effacé ; tout est vivant, tout est renouvelé ; vous êtes le même, et notre Pâque aujourd’hui est aussi la même que celle qui vous vit sortir du tombeau. Tous les temps sont à vous ; et le monde des âmes vit par vos mystères, comme le monde matériel se soutient par votre pouvoir, depuis le moment où, à pareil jour, il vous plut de commencer votre œuvre, en créant la lumière visible qui doit éclairer ce monde, jusqu’à ce qu’elle pâlisse et s’efface devant l’éternelle clarté que vous nous avez conquise aujourd’hui.

Célébrons en ce jour le premier des six jours de la création, celui qui vit la lumière sortir des ténèbres à l’appel souverain du Verbe de Dieu. Il est la lumière incréée du Père, et il a débuté dans son œuvre en produisant du néant cette image matérielle de sa propre splendeur ; et il a voulu que les justes fussent appelés enfants de la lumière, et les pécheurs enfants des ténèbres. Lorsqu’il s’est montré aux hommes dans la chair, il leur a dit : « Je suis la Lumière du monde : celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres ; mais il aura la lumière de vie. » (s. Jean 8, 12) Enfin, pour montrer la parfaite harmonie et le lien sacré de l’ordre de nature et de l’ordre de grâce, il s’est élancé des ombres du tombeau le jour même où il fit sortir du chaos la lumière visible qui nous éclaire, et qui est pour nous le premier des biens dans l’ordre matériel.

Autres liturgies

L’Église Gothique d’Espagne exprimait la reconnaissance de l’humanité régénérée pour le double bienfait qui se rattache à ce grand jour, dans cette belle prière que nous empruntons à son Bréviaire.

Capitula

O Dieu, à qui nous devons ce jour, le premier de tous, dans lequel vous avez voulu manifester à tous les êtres créés la lumière visible et celui qui est la forme de l’invisible lumière, faisant jaillir dans un même jour le flambeau qui éclaire le monde, et la splendeur divine qui illumine les âmes ; vous qui par un calcul céleste avez joint ensemble le dimanche, premier jour de votre labeur, et le moment de la résurrection, afin que le même mystère ouvrit et terminât la solennité pascale ; jetez un regard, dans ce temps favorable et dans ces jours de salut, sur vos serviteurs que vous avez rachetés, Seigneur, de la captivité des esprits de malice par le trophée de la passion de votre Fils ; que vous avez délivrés en les couvrant du sang de votre Agneau, afin qu’ils ne fussent pas atteints du glaive exterminateur. Dans le désert de cette vie, daignez marcher devant nous, comme un nuage qui nous couvre de son ombre durant le jour, et tempère l’ardeur de nos tentations ; comme une colonne de feu qui, durant la nuit, nous préserve par sa lumière des ténèbres du péché ainsi vous serez notre Sauveur par votre présence, et vous nous conduirez au lieu de notre repos.

Il serait beau d’entendre retentir, à la fin de cette journée, le concert des voix de toutes les Églises dans leurs Liturgies, à la louange du divin Époux ressuscité ; mais déjà nous avons dépassé, dans ce commentaire des saints Offices de Pâques, les limites auxquelles nous avons coutume de nous arrêter dans les autres solennités. Nous réserverons donc pour les jours de l’Octave ces richesses liturgiques ; et nous nous bornerons à insérer ici quelques-unes des strophes que l’Église grecque emploie à célébrer la Résurrection, dans son Office du matin au jour de Pâques.

In Dominica Resurrectionis

C’est le jour de la Résurrection ! Peuples, rayonnons de joie. C’est la Pâque du Seigneur, le Passage : le Christ-Dieu nous a fait passer de la mort à la vie, de la terre au ciel : chantons un cantique de triomphe.

Purifions nos sens, et nous verrons le Christ tout brillant de l’ineffable lumière de sa résurrection ; nous l’entendrons aussi nous dire : « Je vous salue ! » Chantons un cantique de triomphe.

Cieux, soyez dans la joie ; terre, glorifie-toi ; monde visible et invisible, célèbre la fête solennelle ; le Christ est ressuscité, joie éternelle.

Venez boire le breuvage nouveau qui nous fortifie ; il n’a point jailli par un prodige de la roche aride du désert ; il coule du sépulcre du Christ, comme la fontaine de l’immortalité.

L’univers tout entier est inondé de lumière, le ciel, la terre et le monde inférieur ; que toute créature célèbre avec empressement la résurrection du Christ ; car c’est elle qui donne la consistance à tous les êtres.

Hier, ô Christ, j’étais enseveli avec toi ; aujourd’hui avec toi je ressuscite : hier, j’étais avec toi attaché à la croix ; fais-moi part de ta gloire, ô Sauveur, dans ton royaume.

David, l’ancêtre de Dieu, dansait avec transport devant l’arche figurative ; nous, peuple sanctifié de Dieu, qui voyons l’accomplissement des figures, réjouissons-nous, animés d’un souffle divin ; car le Christ est ressuscité, et il a montré qu’il est le Tout-Puissant.

Allons dès le point du jour ; pour myrrhe offrons une hymne au Seigneur, et nous verrons le Christ, soleil de justice, qui répand à son lever la vie sur tous les êtres.

Ils contemplèrent ton infinie miséricorde, ceux que leurs liens retenaient dans la région des Limbes ; d’un pied joyeux ils s’élancèrent à la lumière ; ils applaudissaient à la Pâque éternelle, ô Christ !

Allons avec nos lampes au-devant du Christ qui sort du tombeau comme un époux ; et que nos groupes joyeux célèbrent la Pâque par laquelle un Dieu nous sauve.

[1] Conciles d’Agde, d’Orléans 1 et 4, d’Epaone, etc