Catéchisme de saint Pie X

Le catéchisme de saint Pie X sera particulièrement bénéfique aux adultes, soit pour apprendre leur catéchisme, soit pour approfondir la connaissance de notre sainte religion, soit pour étudier un point particulier de doctrine. Il est particulièrement complet tout en restant simple.

Chacun devrait l’avoir lu une fois dans sa vie.

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Catéchisme du Concile de Trente
La doctrine traditionnelle de l’Église catholique

Le Catéchisme du Concile de Trente, également appelé Catéchisme Romain, est l’un des plus importants documents pédagogiques et doctrinaux de l’Église catholique. Il expose de façon systématique et autorisée la doctrine catholique traditionnelle de l’Église et demeure un texte de référence pour la connaissance et la compréhension de la foi. Il suffit de se reporter au chapitre 10 « Je crois à la sainte Église catholique » pour constater sa pertinence.

Origine et Promulgation

Le Concile de Trente (1545-1563) du nom de la ville où il fut tenu, réuni pour répondre aux erreurs du protestantisme et pour promouvoir une réforme interne de l’Église catholique, avait appelé à la création d’un catéchisme uniforme et complet destiné aux curés et aux enseignants de la doctrine catholique.

En réponse à ce décret conciliaire, une commission pontificale, composée de théologiens éminents, fut constituée afin de rédiger un catéchisme complet et systématique. Après plusieurs années de travail, le document fut achevé et promulgué par Saint Pie V en 1566 sous le titre Catéchisme Romain.

Structure et Contenu

Le Catéchisme du Concile de Trente est organisé en quatre parties, reflétant la structure traditionnelle de la pédagogie catholique :

Première Partie : Le Symbole de la Foi (Credo). Exposition détaillée des articles de foi contenus dans le Symbole de Nicée-Constantinople. Cette partie explique les mystères fondamentaux de la Trinité, de l’Incarnation, de la Rédemption, et ce qu’est la Sainte Église.

Deuxième Partie : Les Sacrements. Traité complet sur les sept sacrements et leur efficacité dans la vie spirituelle du fidèle. Cette section demeure une référence classique pour comprendre la théologie sacramentelle catholique.

Troisième Partie : Les Commandements. Exposition de la morale chrétienne fondée sur les dix commandements et les béatitudes. Elle aborde le péché, la grâce, les vertus, et le chemin de la perfection chrétienne.

Quatrième Partie : La Prière du Seigneur et les Sacramentaux. Commentaire du Notre Père et traité sur les sacramentaux et la prière dans la vie de la foi catholique.

Importance Doctrinale

Le Catéchisme du Concile de Trente ne fut pas simplement une exposition pédagogique ; il constitua une réaffirmation de la doctrine catholique. Il appartient au magistère ordinaire de l’Église et représente l’enseignement authentique de l’Église

Étant donné que les erreurs modernistes reprennent les erreurs protestantes, il est un puissant remède aux erreurs contemporaines, par exemple sur la nature sacrificielle de la messe.

Pour toute âme droite à la recherche de la vérité et désireuse de sortir du modernisme, il est un guide indispensable.

Importance pastorale

Le Catéchisme fut expressément destiné à la formation des prêtres et à l’instruction des fidèles. Il servait de manuel pour les curés qui devaient instruire leur peuple dans la doctrine, et il demeure un instrument précieux pour cela.

La méthode du Catéchisme du Concile de Trente est remarquable : elle combine la rigueur théologique avec une clarté pastorale qui la rend accessible même aux fidèles non lettrés, tandis que les prêtres plus érudits y trouvent une profondeur doctrinale suffisante et une base sûre pour l’approfondissement de la doctrine.

Son influence s’étend bien au-delà du contexte historique de sa promulgation. Des générations de prêtres et de fidèles ont puisé dans ses enseignements une compréhension profonde de la foi catholique. Son style, son approche systématique et sa profondeur théologique continuent à servir de modèle et d’inspiration.

En outre, il a une orientation explicite vers la sanctification et la perfection chrétienne.

Le Catéchisme de l’Église Catholique publié en 1992, au contraire, véhicule – sous une enveloppe d’apparence traditionnelle – la doctrine et l’esprit du concile Vatican II.

Sermon de la Passion
Parcourir la voie du Christ avec enthousiasme

   Mes bien chers Frères,

En ce dimanche de la Passion, je vous invite à parcourir avec enthousiasme la voie de l’idéal chrétien.

Je dis la messe ce dimanche près de Vesoul pour un tout petit groupe de fidèles fervents et je vous porterai au Saint Sacrifice.

Vive le Christ-Roi !

Abbé François Pivert


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Dom Guéranger ~L’Année liturgique
La Passion et la Semaine Sainte
Introduction

Historique

Après avoir proposé à la méditation des fidèles, durant les quatre premières semaines du Carême, le jeûne quadragénaire de Jésus-Christ sur la montagne, la sainte Église consacre à la commémoration des douleurs du Rédempteur les deux semaines qui nous séparent encore de la fête de Pâques. Elle ne veut pas que ses enfants arrivent au jour de l’immolation du divin Agneau, sans avoir préparé leurs âmes par la compassion aux souffrances qu’il a endurées en leur place.

Les plus anciens monuments de la Liturgie, les Sacramentaires et les Antiphonaires de toutes les Églises nous avertissent par le ton des prières, le choix des lectures, le sens de toutes les formules saintes, que la Passion du Christ est, à partir d’aujourd’hui, la pensée unique de la chrétienté. Jusqu’au Dimanche des Rameaux, les fêtes des Saints pourront encore trouver place dans le cours de la semaine ; mais aucune solennité, de quelque degré qu’elle soit, ne saurait prévaloir sur le Dimanche de la Passion ; et celles qui pourront être encore admises dans les jours qui vont suivre jusqu’à samedi prochain n’obtiendront leurs honneurs qu’à la condition d’être associées à la tristesse de ce saint temps. On y fera commémoration de la Passion, et les saintes images demeureront voilées.

Nous n’avons pas de détails historiques à donner sur la première semaine de cette quinzaine ; ses observances n’ont jamais différé de celles qui sont propres aux quatre semaines précédentes[2]. Nous renvoyons donc le lecteur au chapitre suivant, où nous traitons des particularités mystiques du temps de la Passion en général. Mais, en retour, la seconde semaine fournit matière à d’abondants détails historiques ; car aucune époque de l’Année liturgique n’a autant préoccupé la chrétienté, et donné sujet à d’aussi vives manifestations de la piété.

Cette semaine était déjà en grande vénération au IIIe siècle, d’après le témoignage contemporain de saint Denys, évêque d’Alexandrie[3]. Dès le siècle suivant, nous la trouvons appelée la grande Semaine, dans une Homélie de saint Jean Chrysostome[4] : « Non pas, dit le saint Docteur, qu’elle ait plus de jours que les autres, ou que les jours y soient composés d’un plus grand nombre d’heures, mais à cause de la grandeur des mystères que l’on y célèbre. » On la trouve encore désignée sons le nom de Semaine peineuse ou pénible (pœnosa), à cause des souffrances de Jésus-Christ et des saintes fatigues qu’exige sa célébration ; de Semaine d’indulgence, parce que l’on y recevait les pécheurs à la pénitence ; enfin de Semaine sainte, à cause delà sainteté des mystères dont on v fait la commémoration. Cette désignation est la plus usitée parmi nous ; et elle est devenue tellement propre à cette semaine, qu’elle s’attache a chacun des jours qui la composent : en sorte que l’on dit le Lundi saint, le Mardi saint, etc.

La rigueur du jeûne quadragésimal s’accroît durant ces derniers jours, qui sont comme le suprême effort de la pénitence chrétienne. Même parmi nous, la dispense accordée de faire usage des œufs s’arrête vers le milieu de la semaine, et demeure suspendue en plusieurs lieux jusqu’à la tête de Pâques. Les Églises d’Orient, fidèles aux traditions de l’antiquité, continuent d’observer la rigoureuse abstinence qui, depuis notre Dimanche de Quinquagésime,donne son nom de Xérophagie a cette longue période où il n’est permis de manger que des aliments secs.

Quant au jeûne, dans l’antiquité, il s’étendait aussi loin que les forces humaines le pouvaient permettre. Nous voyons par saint Épiphane[5] qu’il y avait des chrétiens qui le prolongeaient depuis le lundi matin jusqu’au chant du coq le jour de Pâques. Sans doute, ce n’était que le petit nombre des fidèles qui pouvait atteindre à un tel effort ; les autres se contentaient de passer, sans prendre de nourriture, deux, trois ou quatre jours consécutifs ; mais l’usage commun était de demeurer sans manger depuis le Jeudi saint au soir jusqu’au matin du jour de Pâques. Les exemples de cette rigueur ne sont pas rares, même de nos jours, chez les chrétiens orientaux et en Russie : heureux si ces œuvres d’une pénitence courageuse étaient toujours accompagnées d’une ferme adhésion à la foi et à l’unité de l’Église, hors de laquelle le mérite de tant de fatigues devient nul pour le salut !

Les veilles prolongées la nuit dans l’église ont été aussi l’un des caractères de la Semaine sainte dans l’antiquité. Le Jeudi saint, après avoir célébré les divins mystères en commémoration de la dernière Cène du Seigneur, le peuple persévérait longtemps dans la prière[6]. La nuit du Vendredi au Samedi se passait presque tout entière dans les veilles, afin d’honorer la sépulture du Christ[7] : mais la plus longue de toutes ces veilles était celle du Samedi, qui durait jusqu’au matin du jour de Pâques. Le peuple entier y prenait part ; il assistait à la dernière préparation des catéchumènes ; il était ensuite témoin de l’administration du baptême ; et l’assemblée ne se séparait qu’après la célébration du saint Sacrifice, qui ne se terminait qu’au lever du soleil[8].

La suspension des œuvres serviles fut longtemps requise des fidèles durant le cours de la Semaine sainte ; et la loi civile s’unissait à la loi de l’Église pour produire cette solennelle vacation du travail et du négoce, qui exprimait d’une manière si imposante le deuil de la chrétienté. La pensée du sacrifice et de la mort du Christ était la pensée commune ; les relations ordinaires étaient suspendues ; les offices divins et la prière absorbaient la vie morale tout entière, en même temps que le jeûne et l’abstinence réclamaient toutes les forces du corps. On comprend quelle impression devait produire sur le reste de l’année cette solennelle interruption de tout ce qui préoccupait les hommes dans le reste de leur vie ; et quand on se rappelle avec quelle rigueur le Carême avait déjà sévi, durant cinq semaines entières, sur les appétits sensuels, on conçoit la joie simple et naïve avec laquelle était accueillie la fête de Pâques, qui venait apporter en même temps la régénération de l’âme et le soulagement du corps.

Nous avons rappelé, dans le volume précédent, les dispositions du Code Théodosien qui prescrivaient de surseoir à toutes procédures et à toutes poursuites quarante jours avant Pâques. La loi de Gratien et de Théodose, donnée sur ce sujet en 38o, fut développée par Théodose en 389, et rendue propre aux jours où nous sommes par un nouveau décret qui interdisait même les plaidoiries durant les sept jours qui précédaient la fête de Pâques et les sept qui la suivaient. On rencontre, dans les Homélies de saint Jean Chrysostome et dans les Sermons de saint Augustin, plusieurs allusions à cette loi encore récente, qui déclarait que chacun des jours de cette quinzaine aurait désormais, dans les tribunaux, le privilège du Dimanche.

Mais les princes chrétiens ne se bornaient pas à arrêter l’action de la justice humaine en ces jours de miséricorde ; ils voulaient aussi rendre un hommage sensible à la bonté paternelle de Dieu, qui a daigné pardonner au monde coupable par les mérites de son Fils immolé. L’Église allait ouvrir de nouveau son sein aux pécheurs repentants, après avoir rompu les liens du péché dont ils étaient captifs ; les princes chrétiens avaient à cœur d’imiter leur Mère, et ils ordonnaient que l’on brisât les chaînes des prisonniers, que l’on ouvrît les cachots, et que Ton rendit à la liberté les malheureux qui gémissaient sous le poids des sentences portées par les tribunaux de la terre. Il n’y avait d’exception que pour les criminels dont les délits atteignaient gravement la famille ou la société. Le grand nom de Théodose paraît encore ici avec honneur. Au rapport de saint Jean Chrysostome[9], cet empereur envoyait dans les villes des lettres de rémission ordonnant l’élargissement des prisonniers, et accordant la vie aux condamnés à mort, afin de sanctifier les jours qui précédaient la fête de Pâques. Les derniers empereurs établirent en loi cette disposition ; c’est le témoignage que leur rend saint Léon, dans un de ses Sermons : « Les empereurs romains, dit-il, observent déjà depuis longtemps cette sainte institution, par laquelle on les voit, en l’honneur de la Passion et de la Résurrection du Seigneur, abaisser le faîte de leur puissance, relâcher la sévérité de leurs lois, et faire grâce à un grand nombre de coupables : voulant se montrer par cette clémence les imitateurs de la bonté céleste, en ces jours où elle a daigné sauver le monde. Que le peuple chrétien, à son tour, ait à cœur d’imiter ses princes, et que l’exemple donné par le souverain porte les sujets à une mutuelle indulgence ; car les lois domestiques ne doivent pas être plus rigoureuses que les lois publiques. Il faut donc que l’on se remette les torts, que l’on rompe les liens, que l’on pardonne les offenses, que l’on étouffe les ressentiments, afin que, tant du côté de Dieu que du côté de l’homme, tout contribue à rétablir en nous l’innocence de vie qui convient à l’auguste solennité que nous attendons[10]. »

Cette amnistie chrétienne n’est pas seulement décrétée au Code Théodosien ; nous en retrouvons la trace dans les monuments du droit public de nos pères. Sous la première race de nos rois, saint Éloi, évêque de Noyon, dans un sermon prononcé le Jeudi saint, s’exprime ainsi : « En ce jour où l’Église accorde l’indulgence aux pénitents et l’absolution aux pécheurs, les magistrats se relâchent de leur sévérité et pardonnent aux coupables. Dans le monde entier, on ouvre les prisons. Les princes font grâce aux criminels ; les maîtres pardonnent à leurs esclaves[11]. » Sous la seconde race, on voit par les Capitulaires de Charlemagne que les évêques avaient le droit d’exiger des juges, pour l’amour de Jésus-Christ, est-il dit, la délivrance des prisonniers dans les jours qui précédaient la Pâque[12], et de leur interdire, à ces magistrats, l’entrée de l’église, s’ils refusaient d’obéir[13]. Enfin, sous la troisième race, nous trouvons l’exemple de Charles VI, qui, ayant eu à réprimer une rébellion à laquelle s’étaient livrés les habitants de Rouen, ordonna plus tard de rendre les prisonniers à la liberté, parce que l’on était dans la Semaine peineuse, et tout près de la fête de Pâques[14].

Un dernier vestige de cette miséricordieuse législation se conserva jusqu’à la fin, dans les usages du Parlement de Paris. Le Palais, depuis des siècles, ne connaissait plus ces longues et chrétiennes vacations qui, dans d’autres temps, s’étaient étendues au Carême tout entier. C’était seulement le Mercredi saint que les cours commençaient à vaquer, pour ne se rouvrir qu’après le Dimanche de Quasimodo. Le Mardi saint, dernier jour d’audience, le Parlement se transportait aux prisons du Palais, et l’un des Grands-Présidents, ordinairement le dernier reçu, tenait la séance avec la chambre. On interrogeait les prisonniers, et, sans aucun jugement, on délivrait ceux dont la cause semblait favorable, ou qui n’étaient pas criminels au premier chef.

Les révolutions qui se sont succédé sans interruption depuis cent ans ont eu le résultat vanté de séculariser la France, c’est-à-dire d’effacer de nos mœurs publiques et de notre législation tout ce qu’elles avaient emprunté d’inspirations au sentiment surnaturel du christianisme. Depuis, on s’est mis à répéter aux hommes sur tous les tons qu’ils sont égaux entre eux. Il eût été superflu de chercher à convaincre de cette vérité les peuples chrétiens dans les siècles de foi, lorsqu’ils voyaient les princes, à l’approche des grands anniversaires qui rappellent si vivement la justice et la miséricorde divines, abdiquer, pour ainsi dire, le sceptre, s’en remettre à Dieu lui-même du châtiment des coupables, et s’asseoir au banquet pascal de la fraternité chrétienne, à côté de ces hommes qu’ils retenaient dans les fers, au nom de la société, quelques jours auparavant. La pensée d’un Dieu aux yeux duquel tous les hommes sont pécheurs, d’un Dieu de qui seul procèdent la justice et le pardon, planait, en ces jours, sur les nations ; et l’on pouvait, en toute vérité, dater les fériés de la grande Semaine à la manière de certains diplômes de ces âges de foi : « Sous le règne de notre Seigneur Jésus-Christ » : Regnante Domino nostro Jesu Christo.

Au sortir de ces jours de sainte et chrétienne égalité, les sujets répugnaient-ils à reprendre le joug de la soumission envers les princes ? Songeaient-ils à profiter de l’occasion pour rédiger la charte des droits de l’homme ? Nullement : la même pensée qui avait humilié devant la croix du Sauveur les faisceaux de la justice légale révélait au peuple le devoir d’obéir aux puissances établies de Dieu. Dieu était la raison du pouvoir et en même temps celle de la soumission ; et les dynasties pouvaient se succéder, sans que le respect de l’autorité s’amoindrît dans les cœurs. Aujourd’hui la sainte Liturgie n’a plus cette action sur la société ; la religion est réfugiée, comme un secret, au fond des âmes fidèles ; les institutions politiques ne sont plus que l’expression de l’orgueil humain qui veut commander, ou qui refuse d’obéir.

Et cependant cette société du IV° siècle qui produisait comme spontanément, par le seul esprit chrétien, ces lois miséricordieuses que nous venons de rappeler, était encore demi-païenne ! La nôtre a été fondée par le christianisme ; lui seul a civilisé nos pères les barbares : et nous nommons progrès cette marche en sens inverse à toutes les garanties d’ordre, de paix et de moralité qu’il avait inspirées aux législateurs ! Quand donc renaîtra cette foi de nos pères qui seule pourrait rétablir les nations sur leurs bases ? Quand les sages de ce monde en auront-ils fini avec les utopies humaines qui n’ont d’autre but que de flatter ces passions funestes, que les mystères de Jésus-Christ, accomplis en ces jours, réprouvent si hautement ?

Ajoutons encore un trait à ce que nous avons rapporté sur les ordonnances des empereurs chrétiens pour la Semaine sainte. Si l’esprit de charité et le désir d’imiter la miséricorde divine obtenaient d’eux la délivrance des prisonniers, ils ne pouvaient manquer de s’intéresser au sort des esclaves, en ces jours où Jésus-Christ a daigné affranchir le genre humain par son sang. L’esclavage, fils du péché, et institution fondamentale de l’ancien monde, avait été frappé à mort par la prédication de l’Évangile ; mais il était réservé aux particuliers de l’éteindre successivement par l’application du principe de la fraternité chrétienne. De même que Jésus-Christ et les Apôtres n’en avaient pas exigé l’abolition subite, ainsi les princes chrétiens s’étaient bornés à encourager cette abolition par leurs lois. Nous en trouvons une preuve solennelle au Code de Justinien, où, après avoir interdit les procédures durant la grande Semaine et celle qui la suit, le prince ajoute cette disposition touchante : « Il sera néanmoins permis de donner la liberté aux esclaves ; et aucun des actes nécessaires pour leur affranchissement ne sera réputé contrevenir à cette loi[15]. » Au reste, par cette mesure charitable, Justinien ne faisait qu’appliquer à la quinzaine de Pâques la loi miséricordieuse qu’avait portée Constantin, dès le lendemain du triomphe de l’Église, en défendant toutes procédures le dimanche, sauf celles qui auraient pour objet la liberté des esclaves.

Longtemps avant la paix de Constantin, l’Église avait songé aux esclaves, en ces jours où se sont accomplis les mystères de la rédemption universelle. Leurs maîtres chrétiens devaient les laisser jouir d’un repos complet durant la quinzaine sacrée. Telle est la loi canonique portée dans les Constitutions Apostoliques, recueil dont la compilation est antérieure au IV° siècle. « Durant la grande Semaine qui précède le jour de Pâques, y est-il dit, et durant celle qui le suit, les esclaves se reposent, parce que l’une est la semaine de la Passion du Seigneur, et l’autre, celle de sa Résurrection, et qu’ils ont besoin d’être instruits sur ces mystères[16]. »

Enfin, le dernier caractère des jours où nous allons entrer est l’aumône plus abondante, et les œuvres de miséricorde plus fréquentes. Saint Jean Chrysostome nous l’atteste pour son temps, et remarque avec éloge que beaucoup de fidèles doublaient alors leurs largesses envers les pauvres, afin de se mettre en plus parfait rapport avec la divine munificence qui va répandre sans mesure ses bienfaits sur l’homme pécheur.

Mystique

La sainte Liturgie abonde en mystères, en ces jours où l’Église célèbre les anniversaires de tant de merveilleux événements ; mais la plus grande partie de cette mystique se rapportant à des rites et à des cérémonies propres à des jours spéciaux, nous en traiterons à mesure que l’occasion s’en présentera. Notre but, ici, est seulement de dire quelques mots sur les coutumes mystérieuses de l’Église dans les deux semaines auxquelles ce volume est consacré.

Nous n’avons rien à ajouter à ce que nous avons exposé, dans notre Carême, sur le mystère du Quadragénaire ; la sainte carrière de l’expiation poursuit son cours, jusqu’à ce que le jeûne des hommes pécheurs ait atteint la durée de celui que l’Homme-Dieu a accompli sur la montagne. La troupe des fidèles du Christ continue à combattre, sous l’armure spirituelle, les ennemis invisibles du salut ; assistée des Anges de lumière, elle lutte corps à corps avec les esprits de ténèbres, par la componction du cœur et par la mortification de la chair.

Trois objets, comme nous l’avons dit, préoccupent spécialement l’Église pendant le Carême : la Passion du Rédempteur dont nous avons, de semaine en semaine, pressenti les approches ; la préparation des catéchumènes au baptême qui doit leur être conféré dans la nuit de Pâques ; la réconciliation des pénitents publics, auxquels l’Église ouvrira de nouveau son sein, le Jeudi de la Cène du Seigneur. Chaque jour qui s’écoule rend plus vives ces trois grandes préoccupations de la sainte Église.

Le Sauveur, en ressuscitant Lazare à Béthanie, aux portes de Jérusalem, a mis le comble à la rage de ses ennemis. Le peuple s’est ému en voyant reparaître dans les rues de la cité ce mort de quatre jours ; il se demande si le Messie opérera de plus grands prodiges, et s’il n’est pas temps enfin de chanter Hosannah au fils de David. Bientôt il ne sera plus possible d’arrêter l’élan des enfants d’Israël. Les princes des prêtres et les anciens du peuple n’ont pas un instant à perdre, s’ils veulent empêcher la proclamation de Jésus de Nazareth, roi des Juifs. Nous allons assister à leurs infâmes conseils ; le sang du Juste va être vendu et pavé à deniers comptants. La divine Victime, livrée par un de ses disciples, sera jugée, condamnée, immolée ; et les circonstances de ce drame sublime ne seront plus l’objet d’une simple lecture : la sainte Liturgie les représentera, de la façon la plus expressive, sous les yeux du peuple fidèle.

Les catéchumènes n’ont plus que peu de temps à soupirer vers la fontaine de vie. Leur instruction se complète chaque jour ; les figures de l’ancienne alliance achèvent de se dérouler à leurs regards ; et bientôt ils n’auront plus rien à apprendre sur les mystères de leur salut. Dans peu de jours on leur livrera le Symbole de la foi. Initiés aux grandeurs et aux humiliations du Rédempteur, ils attendront avec les fidèles l’instant de sa glorieuse résurrection ; et nous les accompagnerons de nos vœux et de nos chants, à l’heure solennelle où, plongés dans la piscine du salut, et ayant laissé toutes leurs souillures dans les eaux régénératrices, ils remonteront purs et radieux pour recevoir les dons de l’Esprit divin, et participer à la chair sacrée de l’Agneau qui ne doit plus mourir.

La réconciliation des pénitents avance aussi à grands pas. Sous le cilice et la cendre, ils poursuivent leur œuvre d’expiation. Les consolantes lectures que nous avons déjà entendues continueront de leur être faites, et rafraîchiront de plus en plus leurs âmes. L’approche de l’immolation de l’Agneau accroît leur espoir ; ils savent que le sang de cet Agneau est d’une vertu infinie, et qu’il efface tous les péchés. Avant la résurrection du libérateur, ils auront recouvré l’innocence perdue ; le pardon descendra sur eux assez à temps pour qu’ils puissent encore s’asseoir, heureux prodigues, à la table du Père de famille, le jour même où il dira à ses convives : « J’ai désiré d’un désir ardent manger avec vous cette Pâque. (s. Luc. 22, 15) »

Telles sont en abrégé les scènes augustes qui nous attendent ; mais, en même temps, nous allons voir la sainte Église, veuve désolée, s’abîmer de plus en plus dans les tristesses de son deuil. Naguère elle pleurait les péchés de ses enfants ; maintenant elle pleure le trépas de son céleste Époux. Dès longtemps déjà le joyeux Alléluia est banni de ses cantiques ; elle supprimera désormais jusqu’à ce cri de gloire qu’elle consacrait encore à l’adorable Trinité. À moins qu’elle ne célèbre la mémoire de quelque Saint, dont la fête se rencontrerait encore jusqu’au samedi de la Passion, elle s’interdira, en partie d’abord, et bientôt totalement, jusqu’à ces paroles qu’elle aimait tant à redire : « Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ! » Ses chants sont devenus trop lugubres, et ce cri de jubilation irait mal à la désolation qui a submergé son cœur.

Ses lectures, aux offices de la nuit, sont prises dans Jérémie, le plus lamentable des Prophètes. La couleur de ses vêtements est toujours celle qu’elle a adoptée au jour où elle imposa les cendres sur le front humilié de ses enfants ; mais quand sera arrivé le redoutable Vendredi, le violet ne suffira plus à sa tristesse : elle se couvrira de vêtements noirs, comme ceux qui pleurent le trépas d’un mortel ; car son Époux est véritablement mort en ce jour. Les péchés des hommes et les rigueurs de la justice divine ont fondu sur lui, et il a rendu son âme à son Père, dans les horreurs de l’agonie.

Dans L’attente de cette heure terrible, la sainte Église manifeste ses douloureux pressentiments, en voilant par avance l’image de son divin Époux. La croix elle-même a cessé d’être accessible aux regards des fidèles ; elle a disparu sous un voile sombre. Les images des Saints ne sont plus visibles ; il est juste que le serviteur s’efface, quand la gloire du Maître s’est éclipsée. Les interprètes de la sainte Liturgie nous enseignent que cette austère coutume de voiler la croix au temps de la Passion exprime l’humiliation du Rédempteur, réduit à se cacher pour n’être pas lapidé par les Juifs, comme nous le lirons dans l’Évangile du Dimanche de la Passion. L’Église applique dès le samedi, à Vêpres, cette solennelle rubrique, et avec une telle rigueur que, dans les années où la fête de l’Annonciation de Notre-Dame tombe dans la semaine de la Passion, l’image de Marie, Mère de Dieu, demeure voilée, en ce jour même où l’Ange la salue pleine de grâce et bénie entre toutes les femmes.

Pratique

Le ciel de la sainte Église devient de plus en plus sombre ; les teintes sévères qu’il avait revêtues, dans le cours des quatre semaines qui viennent de s’écouler, ne suffisent plus au deuil de l’Épouse. Elle sait que les hommes cherchent l’Époux, et qu’ils ont conspiré sa mort. Douze jours ne seront pas écoulés qu’elle verra ses ennemis mettre sur lui leurs mains sacrilèges. Elle aura à le suivre sur la montagne de douleur ; elle recueillera son dernier soupir ; elle verra sceller sur son corps inanimé la pierre du sépulcre. Il n’est donc pas étonnant qu’elle invite tous ses enfants, durant cette quinzaine à contempler celui qui est l’objet de toutes ses affections et de toutes ses tristesses. Mais ce ne sont pas des larmes et une compassion stériles que demande de nous notre mère : elle veut que nous profitions des enseignements que vont nous fournir les terribles scènes que nous sommes appelés avoir se succéder sous nos yeux. Elle se souvient que le Sauveur, montant au Calvaire, dit à ces femmes de Jérusalem qui osaient pleurer sur son sort en présence même de ses bourreaux : « Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous et sur vos enfants. (Luc. 23, 28) » Il ne refusait pas le tribut de leurs larmes, il était touché de leur affection ; mais l’amour même qu’il leur portait lui dictait ces paroles. Il voulait surtout les voir pénétrées de la grandeur de l’événement qui s’accomplissait, à cette heure où la justice de Dieu se révélait si inexorable envers le péché.

L’Église a commencé la conversion du pécheur dans les semaines qui ont précédé ; elle veut maintenant la consommer. Ce n’est plus le Christ jeûnant et priant sur la montagne de la Quarantaine qu’elle offre à nos regards ; c’est la Victime universelle immolée pour le salut du monde. L’heure va sonner, la puissance des ténèbres s’apprête à user des moments qui lui sont laissés ; le plus affreux des crimes va être commis. Le Fils de Dieu sera, dans quelques jours, livré au pouvoir des pécheurs, et ils le tueront. L’Église n’a plus besoin d’exhorter ses enfants à la pénitence ; il savent trop maintenant ce qu’est le péché qui a exigé une telle expiation. Elle est tout entière aux sentiments que lui inspire le fatal dénouement que devait avoir la présence d’un Dieu sur la terre ; et, en exprimant ces sentiments par la sainte liturgie, elle nous guide dans ceux que nous devons concevoir nous-mêmes.

Le caractère le plus général des prières et des rites de cette quinzaine est une douleur profonde de voir le Juste opprimé par ses ennemis jusqu’à la mort, et une indignation énergique contre le peuple déicide. David, les Prophètes, fournissent ordinairement le fond de ces formules de deuil. Tantôt c’est le Christ lui-même qui dévoile les angoisses de son âme ; tantôt ce sont d’effroyables imprécations contre ses bourreaux. Le châtiment de la nation juive est étalé dans toute son horreur, et à chacun des trois derniers jours on entendra Jérémie se lamenter sur les ruines de l’infidèle cité L’Église ne cherche pas à exciter une sensibilité stérile ; elle veut frapper d’abord au cœur de ses enfants par une terreur salutaire. S’ils sont effrayés du crime commis dans Jérusalem, s’ils sentent qu’ils en sont coupables, leurs larmes couleront toujours assez.

Préparons-nous donc à ces fortes impressions trop souvent méconnues par la piété superficielle de notre temps, Rappelons-nous l’amour et la bénignité du Fils de Dieu venant se confier aux hommes, vivant de leur vie, poursuivant sans bruit sa pacifique carrière, « passant sur cette terre en faisant le bien (Act. 10, 38) », et voyons maintenant cette vie toute de tendresse, de condescendance et d’humilité, aboutira un supplice infâme sur le gibet des esclaves. Considérons d’un côté le peuple pervers des pécheurs qui, faute de crimes, impute au Rédempteur ses bienfaits, qui consomme la plus noire ingratitude par l’effusion d’un sang aussi innocent qu’il est divin ; de l’autre, contemplons le Juste par excellence en proie à toutes les amertumes, son âme « triste jusqu’à la mort (s. Matth. 26, 38) », le poids de malédiction qui pèse sur lui, ce calice qu’il doit boire jusqu’à la lie, malgré son humble réclamation ; le Ciel inflexible à ses prières comme à ses douleurs ; enfin, entendons son cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? (s. Matth.. 27, 46) » C’est là ce qui émeut d’abord la sainte Église ; c’est là ce qu’elle propose à notre attention ; car elle sait que si cette horrible scène est comprise de nous, les liens que nous avons avec le péché se rompront d’eux-mêmes, et qu’il nous sera impossible de demeurer plus longtemps complices de tels forfaits.

Mais l’Église sait aussi combien le cœur de l’homme est dur, combien il a besoin de craindre, pour se déterminer enfin à s’amender : voilà pourquoi elle ne nous fait grâce d’aucune des imprécations que les Prophètes placent dans la bouche du Messie contre ses ennemis. Ces effrayants anathèmes sont autant de prophéties qui se sont accomplies à la lettre sur les Juifs endurcis. Ils sont destinés à nous apprendre ce que le chrétien lui-même pourrait avoir à craindre, s’il persistait, selon l’énergique expression de saint Paul, à « crucifier de nouveau Jésus-Christ (Hebr 6, 6) ». On se rappelle alors, et avec terreur, ces paroles du même Apôtre, dans l’Épître aux Hébreux : « Quel supplice ne méritera pas, dit-il, celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui aura tenu pour vil le sang de l’alliance par lequel il fut sanctifié, et qui aura fait outrage à l’Esprit de grâce ? Car nous savons qui a dit : A moi la vengeance, et je saurai la faire. Et ailleurs : Le Seigneur jugera son peuple. Ce sera donc une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant. (Heb. 10, 31) »

En effet, rien de plus affreux ; car, en ces jours où nous sommes, « il n’a pas épargné son propre Fils(Rom. 8, 32) », nous donnant par cette incompréhensible rigueur la mesure de ce que nous devrions attendre de lui, s’il trouvait encore en nous le péché qui l’a contraint d’en user si impitoyablement envers ce Fils bien-aimé, « objet de toutes ses complaisances (s. Matth. 3, 17) ». Ces considérations sur la justice envers la plus innocente et la plus auguste de toutes les victimes, et sur le châtiment des Juifs impénitents, achèveront de détruire en nous l’affection au péché, en développant cette crainte salutaire sur laquelle une espérance ferme et un amour sincère viendront s’appuyer comme sur une base inébranlable.

En effet, si, par nos péchés, nous sommes les auteurs de la mort du Fils de Dieu, il est vrai aussi de dire que le sang qui coule de ses plaies sacrées a la vertu de nous laver de ce crime. La justice du Père céleste ne s’apaise que par l’effusion de ce sang divin ; et la miséricorde de ce même Père céleste veut qu’il soit employé à notre rachat. Le fer des bourreaux a fait cinq ouvertures au corps du Rédempteur ; et de là cinq sources de salut coulent désormais sur l’humanité pour la purifier et rétablir en chacun de nous l’image de Dieu que le péché avait effacée. Approchons donc avec confiance, et glorifions ce sang libérateur qui ouvre au pécheur les portes du ciel, et dont la valeur infinie suffirait à racheter des millions de mondes plus coupables que le nôtre. Nous touchons à l’anniversaire du jour où il a été versé ; bien des siècles déjà se sont écoulés depuis le moment où il arrosa les membres déchirés de notre Sauveur, où, descendant en ruisseaux le long de la croix, il baignait cette terre ingrate ; mais sa puissance est toujours la même.

Venons donc « puiser aux fontaines du Sauveur (Is 12, 3) » ; nos âmes en sortiront pleines de vie, toutes pures, tout éclatantes d’une beauté céleste ; il ne restera plus en elles la moindre trace de leurs anciennes souillures ; et le Père nous aimera de l’amour même dont il aime son Fils. N’est-ce pas pour nous recouvrer, nous qui étions perdus, qu’il a livre à la mort ce Fils de sa tendresse ? Nous étions devenus la propriété de Satan par nos pochés ; les droits de l’enfer sur nous étaient certains ; et voilà que tout à coup nous lui sommes arrachés et nous rentrons dans nos droits primitifs. Dieu cependant n’a point usé de violence pour nous enlever au ravisseur : comment donc sommes-nous redevenus libres ? Écoutez l’Apôtre : « Vous avez été rachetés d’un grand prix (1 Cor 6, 20) ». Et quel est ce prix ? Le Prince des Apôtres nous l’explique : « Ce n’est pas, dit-il, au prix d’un or et d’un argent corruptibles que vous avez été affranchis, mais par le précieux sang de l’Agneau sans tache (1 s. Pierre 1, 18) ». Ce sang divin, déposé dans la balance de la justice céleste, l’a fait pencher en notre faveur : tant il dépassait le poids de nos iniquités ! La force de ce sang a brisé les portes mêmes de l’enfer, rompu nos chaînes, « rétabli la paix entre le ciel et la terre (Col 1, 20) ». Recueillons donc sur nous ce sang précieux, lavons-en toutes nos plaies, marquons-en notre front comme d’un sceau ineffaçable et protecteur, afin qu’au jour de la colère le glaive vengeur nous épargne.

Avec le sang de l’Agneau qui enlève nos péchés, la sainte Église nous recommande en ces jours de vénérer aussi la Croix, qui est comme l’autel sur lequel notre incomparable Victime est immolée. Deux fois, dans le cours de l’année, aux fêtes de son Invention et de son Exaltation, ce bois sacré nous sera montré pour recevoir nos hommages, comme trophée de la victoire du Fils de Dieu ; à ce moment, il ne nous parle que de ses douleurs, il n’offre qu’une idée de honte et d’ignominie. Le Seigneur avait dit dans l’ancienne alliance : « Maudit celui qui est suspendu au bois (Deut 21, 23) ». L’Agneau qui nous sauve a daigné affronter cette malédiction ; mais, par là même, combien nous devient cher ce bois autrefois infâme, désormais sacre ! Le voilà devenu l’instrument de notre salut, le gage sublime de l’amour du Fils de Dieu pour nous. C’est pourquoi l’Église va lui rendre chaque jour, en notre nom, les plus chers hommages ; et nous, nous joindrons nos adorations aux siennes. La reconnaissance envers le Sang qui nous a rachetés, une tendre vénération envers la sainte Croix seront donc, durant cette quinzaine, les sentiments qui occuperont particulièrement nos cœurs.

Mais que ferons-nous pour l’Agneau lui-même, pour celui qui nous donne ce sang, et qui embrasse avec tant d’amour la croix de notre délivrance ? N’est-il pas juste que nous nous attachions à ses pas ; que, plus fidèles que les Apôtres lors de sa Passion, nous le suivions jour par jour, heure par heure, dans la Voie douloureuse ? Nous lui tiendrons donc fidèle compagnie, dans ces derniers jours où il est réduit à fuir les regards de ses ennemis ; nous envierons le sort de ces quelques familles dévouées qui le recueillent dans leurs maisons, s’exposant par cette hospitalité courageuse à toute la rage des Juifs ; nous compatirons aux inquiétudes mortelles de la plus tendre des mères ; nous pénétrerons par la pensée dans cet horrible Sanhédrin où se trame l’affreux complot contre la vie du Juste. Tout à coup l’horizon, si chargé de tempêtes, semblera un moment s’éclaircir, et nous entendrons le cri d’Hosannah retentir dans les rues et les places de Jérusalem. Cet hommage inattendu au fils de David, ces palmes, ces voix naïves des enfants hébreux, feront trêve un instant à tant de noirs pressentiments. Notre amour s’unira à ces hommages rendus au Roi d’Israël qui visite avec tant de douceur la fille de Sion, pour remplir l’oracle prophétique ; mais que ces joies subites seront de peu de durée, et que nous retomberons promptement dans la tristesse ! Le traître disciple ne tardera pas à consommer son odieux marché ; la dernière Pâque arrivera enfin, et nous verrons l’agneau figuratif s’évanouir en présence du véritable Agneau, dont la chair nous sera donnée en nourriture et le sang en breuvage. Ce sera la Cène du Seigneur. Revêtus de la robe nuptiale, nous y prendrons place avec les disciples ; car ce jour est celui de la réconciliation qui réunit à une même table le pécheur repentant et le juste toujours fidèle. Mais le temps presse : il faudra partir pour le fatal jardin ; c’est là que nous pourrons apprécier le poids de nos iniquités, à la vue des défaillances du cœur de Jésus, qui en est oppressé jusqu’à demander grâce. Puis tout à coup, au milieu d’une nuit sombre, les valets et la soldatesque, conduits par l’infâme Judas, mettront leurs mains impies sur le Fils de l’Éternel ; et les légions d’Anges qui l’adorent resteront comme désarmées en présence d’un tel forfait. Alors commencera cette série d’injustices dont les tribunaux de Jérusalem seront l’odieux théâtre : le mensonge, la calomnie, la soif du sang innocent, les lâchetés du gouverneur romain, les insultes des valets et des soldats, les cris tumultueux d’une populace aussi ingrate que cruelle ; tels sont les incidents dont se rempliront les heures rapides qui doivent s’écouler depuis l’instant où le Rédempteur aura été saisi par ses ennemis, jusqu’à celui où il gravira, sous sa croix, la colline du Calvaire. Nous verrons de près toutes ces choses ; notre amour ne nous permettra pas de nous éloigner dans ces moments où, au milieu de tant d’outrages, le Rédempteur traite la grande affaire de notre salut.

Enfin, après les soufflets et les crachats, après la sanglante flagellation, après le cruel opprobre du couronnement d’épines, nous nous mettrons en marche à la suite du fils de l’homme ; et c’est à la trace de son sang que nous reconnaîtrons ses pas. Il nous faudra fendre les flots d’un peuple avide du supplice de l’innocent, entendre les imprécations qu’il vomit contre le fils de David. Arrivés au lieu du sacrifice, nous verrons de nos yeux l’auguste Victime, dépouillée de ses vêtements, clouée au bois sur lequel elle doit expirer, élevée dans les airs, entre le ciel et la terre, comme pour être plus exposée encore aux insultes des pécheurs. Nous nous approcherons de l’Arbre de vie, afin de ne perdre ni une seule goutte du sang qui purifie, ni une seule des paroles que, par intervalles, le Rédempteur fera descendre jusqu’à nous. Nous compatirons à sa Mère, dont le cœur est transpercé du glaive de douleur, et nous serons près d’elle au moment où Jésus expirant nous léguera à sa tendresse. Enfin, après les trois heures de son agonie, nous le verrons pencher la tète, et nous recevrons son dernier soupir.

Et c’est là ce qui nous reste : un corps inanimé et meurtri, des membres ensanglantés et roidis par le froid de la mort ; c’est tout ce qui nous reste de ce Fils de l’homme dont nous avions salué avec tant d’allégresse la venue en ce monde ! Il ne lui a pas suffi, à lui, Fils de l’Éternel, de « s’anéantir, en prenant la forme d’esclave (Phil 2, 7) » ; cette naissance dans la chair n’était que le début de son sacrifice ; son amour devait l’entraîner jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix. Il avait vu qu’il n’obtiendrait le nôtre qu’au prix d’une si généreuse immolation, et son cœur n’a pas reculé. « Maintenant donc, nous dit saint Jean, aimons Dieu, puisque Dieu nous a aimes le premier. (s. Jean 4, 19) » Tel est le but que l’Église se propose dans ces solennels anniversaires. Après avoir abattu notre orgueil et nos résistances par le spectacle effrayant de la justice divine, elle entraîne notre cœur à aimer enfin celui qui s’est livré, en notre place, aux coups de cette inflexible justice. Malheur à nous, si cette grande semaine ne produisait pas dans nos âmes un juste retour envers celui qui avait tous les droits de nous haïr, et qui nous a aimés plus que lui-même ! Disons donc avec l’Apôtre : « La charité de Jésus-Christ nous presse, et désormais tous ceux qui vivent ne doivent plus vivre pour eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort pour eux. (2 Cor 5, 14-19) » Nous devons cette fidélité à celui qui fut notre victime, et qui jusqu’au dernier instant, au lieu de nous maudire, ne cessa de demander et d’obtenir pour nous miséricorde. Un jour, il reparaîtra sur les nuées du ciel ; « les hommes verront alors, dit le Prophète, celui qu’ils ont percé (Zach. 12, 10). » Puissions-nous être de ceux auxquels la vue des cicatrices de ses blessures n’inspirera que la confiance, parce qu’ils auront réparé par leur amour le crime dont ils s’étaient rendus coupables envers l’Agneau divin !

Espérons de la miséricorde de Dieu que les saints jours où nous entrons produiront en nous cet heureux changement qui nous permettra, lorsque l’heure du jugement de ce monde aura sonné, de soutenir, sans trembler, le regard de celui que nous allons voir foulé sous les pieds des pécheurs. Le trépas du Rédempteur bouleverse toute la nature : le soleil se voile au milieu du jour, la terre tremble jusque dans ses fondements, les rochers éclatent et se fendent ; que nos cœurs aussi soient ébranlés, qu’ils se laissent aller de l’indifférence à la crainte, de la crainte à l’espérance, de l’espérance enfin à l’amour ; et après être descendus avec notre libérateur jusqu’au fond des abîmes de la tristesse, nous mériterons de remonter avec lui à la lumière, environnés des splendeurs de sa résurrection, et portant en nous le gage d’une vie nouvelle que nous ne laisserons plus s’éteindre.

Prières du matin et du soir

Prière du matin [17]
Dans le cours de cette quinzaine, le chrétien, à son réveil, s’unira à la sainte Église qui, dans les jours consacrés au culte des douleurs de notre Rédempteur, répète, à chaque Heure de l’Office divin, ces paroles de l’Apôtre : « Jésus-Christ s’est fait obéissant pour nous jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix. »

Il adorera profondément cette Majesté redoutable qui n’a pu être apaisée que par le sang d’un Dieu, et cette bonté infinie qui a daigné se dévouer au sacrifice pour sauver l’homme pécheur. C’est sous cette double impression qu’il s’efforcera d’accomplir les premiers actes intérieurs et extérieurs de religion qui doivent ouvrir sa journée. Le moment étant venu de faire la Prière du Matin, il pourra puiser en cette manière, dans les prières de l’Église elle-même, la forme de ses sentiments.

On s’efforcera d’entrer dans des sentiments de regret et de componction au souvenir des péchés qu’on a commis, et l’on demandera au Seigneur les grâces particulières à ce saint temps, en récitant cette prière de l’Église, dans l’Office des Laudes du Carême :

HYMNE

Ô Jésus, soleil de salut, répandez vos rayons au plus intime de notre âme, à cette heure où la nuit ayant disparu, le jour renaît pour réjouir l’univers.

C’est vous qui donnez ce temps favorable ; donnez- nous de laver dans l’eau de nos larmes la victime de notre cœur, et qu’elle devienne un holocauste offert par l’amour.

D’abondantes larmes couleront de la source même d’où sortit le péché, si la verge de la pénitence vient briser la dureté du cœur.

Le jour approche, ce jour qui est à vous, dans lequel tout doit refleurir ; que votre main nous remette dans la voie ; et nous aussi nous serons dans l’allégresse.

Que le monde entier s’humilie devant vous, ô Trinité miséricordieuse ! Renouvelez-nous par votre grâce, et nous vous chanterons un cantique nouveau. Amen.

Puis on confessera humblement ses péchés, en se servant pour cela de la formule générale usitée dans l’Église.

On pourra faire la Méditation, si l’on est dans l’usage de ce saint exercice. Elle doit principalement porter, au temps de la Passion, sur la rigueur de la justice de Dieu envers son Fils charge des péchés du monde ; sur l’ingratitude des Juifs comblés de bienfaits par le Sauveur et demandant sa mort ; sur la part que nous avons eue par nos péchés à l’affreux déicide ; sur les souffrances inouïes du Rédempteur dans son corps et dans son âme ; sur sa patience et sa douceur, au milieu de tant de tourments ; enfin, sur l’amour infini qu’il nous témoigne en nous sauvant au prix de son sang et de sa vie.

La Méditation étant achevée, et même dans le cas où l’on eût été empêché de la faire, on demandera à Dieu par les prières suivantes la grâce d’éviter toute sorte de péchés durant la journée qui commence, disant toujours avec l’Église :

ORAISON

Seigneur, Dieu tout-puissant, qui nous avez fait parvenir au commencement de ce jour, sauvez-nous aujourd’hui par votre puissance, afin que, durant le cours de cette journée, nous ne nous laissions aller à aucun péché ; mais que nos paroles, nos pensées et nos envies tendent toujours à l’accomplissement de votre justice. Par notre Seigneur Jésus-Christ, votre Fils, qui, étant Dieu, vit et règne avec vous, en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

On implorera ensuite le secours divin pour bien faire toutes les actions de la journée, disant trois fois :

ORAISON

Daignez, Seigneur Dieu, Roi du ciel et de la terre, diriger, sanctifier, conduire et gouverner, en ce jour, nos cœurs et nos corps, nos sentiments, nos discours et nos actes, selon votre loi et les œuvres de vos préceptes ; afin que, ici-bas et dans l’éternité, nous méritions, par votre secours, ô Sauveur du monde, d’être sauvés et affranchis. Vous qui vivez et régnez dans tous les siècles des siècles. Amen.

Dans le cours de la journée, il sera convenable de s’occuper des lectures qui sont assignées ci-après, au Propre du Temps et au Propre des Saints. Le soir étant arrivé, on pourra faire la Prière en la manière suivante :
Prière du soir
Après le signe de la Croix, adorons la Majesté divine qui a daigné nous conserver pendant cette journée, et multiplier sur nous, à chaque heure, ses grâces et sa protection. On pourra réciter ensuite cette Hymne que l’Église chante à l’Office du soir, au temps de la Passion.

HYMNE

L’étendard du Roi s’avance ; voici briller le mystère de la Croix, sur laquelle Celui qui est la Vie a souffert la mort, et par cette mort nous a donne la vie.

C’est là que, transpercé du fer cruel d’une lance, son côté épancha l’eau et le sang, pour laver la souillure de nos crimes.

Il s’est accompli, l’oracle de David qui, dans ses vers inspirés, avait dit aux nations : « Dieu régnera par le bois. »

Tu es beau, tu es éclatant, arbre paré de la pourpre du Roi ; noble tronc appelé à l’honneur de toucher des membres si sacrés.

Heureux es-tu d’avoir porté, suspendu à tes bras, celui qui fut le prix du monde ! Tu es la balance où fut pesé ce corps, notre rançon ; tu as enlevé à l’enfer sa proie.

Salut, ô Croix, notre unique espérance ! En ces jours de la Passion du Sauveur, accrois la grâce dans le juste, efface le crime du pécheur.

Que toute âme vous glorifie, ô Trinité, principe de notre salut ; vous nous donnez la victoire par la Croix : daignez y ajouter la récompense.

Amen.

On fera l’examen de conscience, en repassant dans son esprit toutes les fautes de la journée, reconnaissant combien le péché nous rend indignes des desseins de Dieu sur nous, et prenant la ferme résolution de l’éviter à l’avenir, d’en faire pénitence et d’en fuir les occasions.

On s’adressera à la très sainte Vierge, récitant en son honneur l’Antienne que l’Église lui consacre depuis la Purification jusqu’à Pâques.

ANTIENNE A LA SAINTE VIERGE.

Salut, Reine des cieux ! Salut, Souveraine des Anges ! Salut, Tige féconde ! Salut, Porte du ciel, par laquelle la lumière s’est levée sur le monde ! Jouissez de vos honneurs, ô Vierge-glorieuse, qui l’emportez sur toutes en beauté ! Adieu, ô toute belle, et implorez le Christ en notre faveur.

V/. Daignez, ô Vierge sainte, que je célèbre vos louanges.
R/. Donnez-moi courage contre vos ennemis.

ORAISON

Daignez, ô Dieu plein de miséricorde ! venir au secours de notre fragilité, afin que nous, qui célébrons la mémoire de la sainte Mère de Dieu, nous puissions, à l’aide de son intercession, nous affranchir des liens de nos iniquités. Par le même Jésus-Christ, notre Seigneur. Amen.

Il est convenable d’ajouter ici la Prose Stabat Mater, que l’on trouvera au Vendredi de la Passion, en la Fête des Sept-Douleurs de Notre-Dame.

STABAT MATER

Debout, la Mère des douleurs,
Près de la croix était en larmes,
Quand son Fils pendait au bois.

Alors, son âme gémissante,
Toute triste et toute dolente,
Un glaive le transperça.

Qu’elle était triste, anéantie,
La femme entre toutes bénie,
La Mère du Fils de Dieu !

Dans le chagrin qui la poignait,
Cette tendre Mère pleurait
Son Fils mourant sous ses yeux.

Quel homme sans verser de pleurs
Verrait la Mère du Seigneur
Endurer si grand supplice ?

Qui pourrait dans l’indifférence
Contempler en cette souffrance
La Mère auprès de son Fils ?

Pour toutes les fautes humaines,
Elle vit Jésus dans la peine
Et sous les fouets meurtri.

Elle vit l’Enfant bien-aimé
Mourir tout seul, abandonné,
Et soudain rendre l’esprit.

Ô Mère, source de tendresse,
Fais-moi sentir grande tristesse
Pour que je pleure avec toi.

Fais que mon âme soit de feu
Dans l’amour du Seigneur mon Dieu :
Que je lui plaise avec toi.

Mère sainte, daigne imprimer
Les plaies de Jésus crucifié
En mon cœur très fortement.

Pour moi, ton Fils voulut mourir,
Aussi donne-moi de souffrir
Une part de ses tourments.

Donne-moi de pleurer en toute vérité,
Comme toi près du crucifié,
Tant que je vivrai !

Je désire auprès de la croix
Me tenir, debout avec toi,
Dans ta plainte et ta souffrance.

Vierge des vierges, toute pure,
Ne sois pas envers moi trop dure,
Fais que je pleure avec toi.

Du Christ fais-moi porter la mort,
Revivre le douloureux sort
Et les plaies, au fond de moi.

Fais que ses propres plaies me blessent,
Que la croix me donne l’ivresse
Du sang versé par ton Fils.

Je crains les flammes éternelles ;
O Vierge, assure ma tutelle
A l’heure de la justice.

Ô Christ, à l’heure de partir,
Puisse ta Mère me conduire
À la palme des vainqueurs.

À l’heure où mon corps va mourir,
À mon âme, fais obtenir
La gloire du paradis. Amen.

On invoquera ensuite les saints Anges dont la protection nous est nécessaire, surtout au milieu des ténèbres de la nuit, en disant avec l’Église :

Saints Anges, nos gardiens, défendez-nous dans le combat, afin que nous ne périssions pas au jour du jugement redoutable.

V/. Dieu a commandé à ses Anges,
R/. De vous garder dans toutes vos voies.

ORAISON

Ô Dieu ! qui, par une providence ineffable, daignez commettre vos saints Anges à notre garde, accordez à vos humbles serviteurs d’être sans cesse défendus par leur protection et de jouir éternellement de leur société. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Après quoi on s’occupera des besoins de l’Église souffrante, demandant à Dieu pour les âmes du Purgatoire un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix, et récitant à cet effet les prières accoutumées.

PSAUME 129

Du fond de l’abîme j’ai crié vers vous, Seigneur : Seigneur, écoutez ma voix.
Que vos oreilles soient attentives aux accents de ma supplication.
Si vous recherchez les iniquités, Seigneur : Seigneur, qui pourra subsister ?
Mais, parce que la miséricorde est avec vous, et à cause de votre loi, je vous ai attendu, Seigneur.
Mon âme a attendu avec confiance la parole du Seigneur ; mon âme a espéré en lui.
Du point du jour à l’arrivée de la nuit, Israël doit espérer dans le Seigneur.
Car dans le Seigneur est la miséricorde, et en lui une abondante rédemption.
Et lui-même rachètera Israël de toutes ses iniquités.
Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel :
Et que la lumière qui ne s’éteint pas luise sur eux.

V/. Des portes de l’enfer,
R/. Arrachez leurs âmes, Seigneur.

V/. Qu’ils reposent en paix.
R/. Amen.

V/. Seigneur, exaucez ma prière ;
R/. Et que mon cri parvienne jusqu’à vous.

ORAISON.

Ô Dieu ! Créateur et Rédempteur de tous les fidèles, accordez aux âmes de vos serviteurs et de vos servantes la rémission de tous leurs péchés, afin que. par la prière de votre Église. elles obtiennent le pardon qu’elles désirèrent toujours ; vous qui vivez et régnez dans les siècles de siècles. Amen.

Enfin, pour terminer la journée dans les sentiments avec lesquels on l’a commencée, on répétera, avec componction, les paroles de l’Apôtre :

Christus factus est pro nobis obediens usque ad mortem, mortem autem Crucis.
Jésus-Christ s’est fait obéissant pour nous jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix.

L’assistance à la messe

S’il est, dans le cours de l’année, un temps où le saint Sacrifice de la Messe doit exciter les sentiments de la piété dans le cœur du fidèle, c’est assurément le temps de la Passion.[18] Dans ces jours consacrés à célébrer la mort du Rédempteur, le chrétien, ému à la pensée de son Sauveur expirant sur la croix, envie le sort de ceux qui furent témoins de la scène sublime du Calvaire. Il voudrait avoir été présent sous l’arbre de la croix, avoir pu compatir aux douleurs de Jésus, entendre ses dernières paroles, recueillir chèrement ce sang précieux auquel l’homme doit son salut, et l’appliquer sur les plaies de son âme.

De si pieux désirs n’ont point été inspirés à l’âme chrétienne pour demeurer stériles. Dieu lui a donné de les satisfaire pleinement ; car le sacrifice de la Messe n’est pas autre que le sacrifice du Calvaire. Jésus-Christ ne s’est offert qu’une fois sur la croix pour nos péchés ; mais il renouvelle, sinon l’immolation sanglante, du moins l’offrande complète sur l’autel. Il s’y rend présent par les divines paroles de la consécration ; et c’est dans l’état de Victime pour le salut du monde qu’il s’y rend présent. Son corps est là sous les apparences du pain ; le calice contient son sang sous les espèces du vin ; et pourquoi cette séparation mystérieuse du corps et du sang de l’Homme-Dieu toujours vivant désormais, si ce n’est pour rappeler à la majesté divine cette mort sanglante qui s’accomplit une fois, et pour en renouveler, en faveur de l’homme, les mérites et les fruits ?

Tel est le sacrifice de la nouvelle loi, autant supérieur en sainteté et en efficacité à tous les sacrifices de l’ancienne, que Dieu est supérieur à l’homme. Jésus-Christ, dans la puissance de son amour, a trouvé le moyen d’unir sa dignité de Roi immortel des siècles à la qualité de Victime. Il ne meurt plus ; mais sa mort est véritablement représentée sur l’autel : c’est le même corps marque de ses plaies glorieuses ; c’est le même sang qui nous a rachetés ; si le Christ pouvait mourir encore, la force des mystérieuses paroles qui produisent la présence de son sang dans le calice serait le glaive qui l’immolerait.

Que le chrétien approche donc avec confiance, qu’il cherche sur l’autel son Sauveur mourant pour lui, et s’offrant lui-même, comme souverain Prêtre. Il est là, avec le même amour, intercédant pour tous, mais surtout pour ceux qui sont présents et qui s’unissent à lui. Contemplons dans l’action du saint Sacrifice l’immolation même dont nous avons lu le touchant récit dans l’Évangile, et espérons tout de cette bonté adorable qui ne se souvient de sa toute-puissance que pour faciliter, par les moyens les plus merveilleux, le salut et la sanctification de l’homme.

Nous allons maintenant essayer de réduire à la pratique ces sentiments dans une explication des mystères de la sainte Messe, nous efforçant d’initier les fidèles à ces divins secrets, non par une stérile et téméraire traduction des formules sacrées, mais au moyen d’actes destinés à mettre les assistants en rapport suffisant avec les paroles et les sentiments de l’Église et du Prêtre.

La couleur violette, les rites sévères que nous avons exposés plus haut, continuent de donner au saint Sacrifice une teinte de tristesse qui s’harmonise avec les douleurs de ce temps. Toutefois, s’il se rencontre quelque fête en l’honneur des Saints, l’Église la célèbre encore jusqu’au Dimanche des Rameaux. En ces jours consacrés à la mémoire des amis de Dieu, elle dépose pour un moment ses habits de deuil, elle offre le Sacrifice en leur honneur ; mais la croix et les saintes images demeurent toujours sous les voiles qui les dérobent aux regards des fidèles, depuis les premières Vêpres du Dimanche delà Passion.

La communion

La sainte Messe est le véritable Sacrifice, dont ceux de l’ancienne alliance n’étaient que la figure. Ce Sacrifice a été attendu par les hommes durant quatre mille ans ; et c’est dans le temps où nous sommes qu’il a été offert, pour être renouvelé mystérieusement chaque jour sur les autels du christianisme.

Rien ne saurait rendre à Dieu une plus grande gloire que la célébration de ce Sacrifice, où un Dieu même est la Victime ; mais rien aussi ne saurait être plus avantageux à l’homme que de participer à cette Victime divine, que de devenir à son tour cette Victime elle-même, en se l’incorporant par une manducation mystérieuse, dans laquelle s’accomplit la promesse du Sauveur : « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. (s. Jean 6, 57) »

Or c’est par l’immolation du Rédempteur sur la Croix que la chair de cet Agneau de Dieu est devenue « véritablement une nourriture », et son sang « véritablement un breuvage (s. Jean 6, 55) ». Dans les mystères de son incarnation et de sa naissance, nous recevions en lui un frère ; sa divine Passion et sa mort ont fait de lui à la fois notre Sauveur et notre aliment. Ainsi s’accomplit ce sacrifice figuratif que Dieu enseigna à Moïse pour être observé par son peuple, et dans lequel la victime avant été immolée, sa chair était mangée en partie par le prêtre, et en partie par celui dans le nom duquel elle avait été offerte.

Saint Paul dit aux Corinthiens : « Chaque fois que vous mangerez de ce Pain et que vous boirez de ce Calice, d’ici que le Seigneur vienne, vous renouvellerez la mémoire de sa mort. (1 Cor 11, 26) » Il y a donc une liaison intime entre la sainte Communion et la Passion du Sauveur ; et c’est pour cela que nous allons célébrer, en ces jours, l’institution de la divine Eucharistie et l’immolation de l’Agneau rédempteur. Ces deux anniversaires se touchent ; et si Jésus a « désiré d’un si ardent désir manger avec les siens cette dernière Pâque (s. Luc 22, 15) », c’est qu’il ne s’agissait pas seulement de leur servir, comme aux Pâques précédentes, la chair de l’agneau symbolique, mais bien de leur donner le gage du pardon et de l’immortalité, en les faisant participer à la substance même de l’Agneau véritable, dont le sang efface le péché et ouvre les cieux. Jésus s’immole par avance sur la table de la dernière Cène, et cette merveilleuse anticipation de son Sacrifice, dans laquelle il montre à un si haut degré son amour et son pouvoir, est fondée sur l’immolation sanglante qui devait avoir lieu le lendemain.

C’est donc en souvenir de l’Agneau sacrifié que le fidèle s’approchera en ces jours de la table sainte ; il comprendra de plus en plus que cette chair divine qui nourrit son âme a été préparée sur le Calvaire, et que si l’Agneau est aujourd’hui vivant et immortel, c’est par sa mort douloureuse qu’il est devenu notre aliment. Le pécheur réconcilié recevra avec componction ce corps sacré dont il se reproche amèrement d’avoir épuisé tout le sang par ses péchés multipliés ; le juste y participera avec humilité, se souvenant que, lui aussi, a eu sa part trop grande aux douleurs de l’Agneau innocent, et que si, aujourd’hui, il sent en lui la vie de la grâce, il ne le doit qu’au sang de la Victime dont la chair va lui être donnée en nourriture.

Nous formulerons ici, selon notre usage, les Actes de préparation à la sainte Communion dans ce saint temps, pour les personnes qui sentiraient le besoin d’être aidées en cette manière, et nous ajouterons, pour complément, les Actes de l’Action de grâces.[19]

ACTE DE FOI

La grâce insigne que vous m’avez accordée, ô mon Dieu, de me faire connaître les plaies de mon âme, m’a révélé toute la profondeur de mes maux. J’ai compris que je n’étais que ténèbres, et quel besoin j’avais de votre divine lumière. Mais si le flambeau de la foi a éclairé pour moi les tristes ombres de ma nature, il m’a fait voir aussi tout ce que votre amour pour une créature ingrate vous a fait entreprendre, dans le but de la relever et de la sauver. C’est pour moi que vous avez pris naissance dans une chair mortelle ; c’est pour moi que vous accomplissez en ce moment, dans le désert, un jeûne si rigoureux ; c’est pour moi que bientôt vous donnerez votre sang sur l’arbre de la croix : tels sont les prodiges de votre bonté que vous m’ordonnez de croire. Je les crois, ô mon Dieu, avec autant de soumission que de reconnaissance. Mais je crois aussi d’une foi non moins vive que dans peu d’instants, par le plus ineffable des mystères, vous allez venir vous unir à moi dans votre sacrement. Votre parole est formelle ; malgré le cri de mon indignité, je m’abaisse devant votre souveraine raison. Il n’y a rien de commun entre le Dieu de toute sainteté et ma misère coupable ; cependant, vous dites que c’est vous-même qui venez à moi. Je tremble, mais je crois en vous, ô Vérité éternelle ! Je confesse que votre amour pour moi est infini, et que rien ne saurait l’arrêter, quand il a résolu de se communiquer à une humble et infidèle créature.

ACTE D’HUMILITÉ

Lorsque naguère je vous contemplais, ô mon Dieu ! descendant des splendeurs de votre gloire dans le chaste sein d’une fille des hommes, unissant à votre divine substance notre faible et mortelle nature, naissant enfin dans la crèche abandonnée d’une pauvre étable, de tels abaissements d’un Dieu, en même temps qu’ils touchaient mon cœur, me révélaient toute la profondeur de mon néant. Je sentais mieux quelle distance infinie sépare la créature de son Créateur, et je confessais avec bonheur ma bassesse, à la vue des miracles de votre amour. Aujourd’hui, ô mon Sauveur, ce n’est plus seulement la faiblesse de ma nature que je reconnais en moi ; le néant n’est pas coupable de n’être que le néant ; mais ce que je considère avec effroi, c’est le mal qui m’a si longtemps dominé, qui règne encore par ses suites, par les tendances qu’il m’a inspirées, par la faiblesse avec laquelle je le combats. Adam, après son péché, alla se cacher, comme pour fuir vos regards ; et vous m’appelez en ce moment, non pour prononcer contre moi une trop juste sentence, mais pour me donner la plus grande marque de votre amour, pour m’unira vous. Et vous êtes, ô mon Dieu, la sainteté même ! Je me rends à votre appel, car vous êtes mon maître, et nul ne saurait vous résister ; mais je m’humilie et m’anéantis devant votre majesté offensée, la suppliant de considérer que c’est par ses ordres seulement que j’ose approcher d’elle.

ACTE DE CONTRITION

Mais que me servirait de reconnaître, ô mon Sauveur, la grandeur et le nombre de mes fautes, si mon cœur n’était pas dans la résolution de s’en détacher pour jamais ? Vous voulez vous réconcilier avec votre ennemi, le presser contre votre cœur ; et il se contenterait de reconnaître l’honneur que vous lui faites, sans rompre avec la malheureuse cause qui lui fit encourir votre disgrâce et le mit en hostilité avec vous ! Il n’en peut être ainsi, ô mon Dieu 1 Je ne chercherai pas, comme mon premier père, à fuir inutilement l’œil de votre justice ; comme le Prodigue, je me lève et je vais vers mon Père ; comme Madeleine, j’ose entrer dans la salle du festin ; je me rends tout tremblant à l’invitation de votre amour. Mais mon cœur a renoncé sincèrement au péché ; je hais, je déteste cet ennemi de votre gloire et de mon bonheur. Désormais, je veux l’éviter et le poursuivre en moi sans ménagement. Je romps avec cette mollesse qui engourdissait ma volonté, avec cette indifférence calculée qui endormait ma conscience, avec ces habitudes dangereuses qui entraînaient mon âme loin de vous. Ne rejetez pas, ô mon Dieu, un cœur contrit et humilié.

ACTE D’AMOUR

Tel est, ô mon Sauveur, votre amour pour nous en ce monde, que, selon votre consolante promesse, vous n’êtes pas venu pour juger, mais pour sauver. Je ne m’acquitterais donc pas avec vous, en ce moment, si je n’avais à vous offrir que cette crainte si salutaire qui m’a ramené à vous, que cette confusion si légitime qui porte le pécheur à trembler en votre présence. C’est dans votre amour que vous venez me visiter. Le sacrement qui va m’unir à vous est le sacrement de votre amour. Vous l’avez dit, ô Pasteur plein de tendresse : C’est celui à qui on a remis davantage qui aime le plus son bienfaiteur. Il faut donc que mon cœur ose vous aimer, qu’il vous aime avec plénitude, que le souvenir de ses infidélités accroisse de plus en plus en lui le besoin et le sentiment de votre amour. Aidez-le, ô mon Dieu, rassurez-le ; chassez ses terreurs, et faites-vous sentir à lui. C’est parce qu’il vous a craint, qu’il s’est tourné vers vous ; s’il vous aime, il vous demeurera fidèle. Ô Marie, refuge du pécheur, aidez mon cœur à aimer celui qui est votre fils et notre frère. Saints Anges, qui vivez éternellement de cet amour qui ne s’est jamais éteint en vous, souvenez-vous qu’il m’a créé, comme vous-mêmes, pour l’aimer. Saints et Saintes, par l’amour dont il vous enivre au ciel, daignez vous souvenir de moi, et préparer mon cœur à s’unir à lui.

ACTE D’ADORATION.

Vous êtes en moi, Majesté de mon Dieu ! Vous résidez en ce moment dans le cœur d’un pécheur : c’est là votre temple, votre trône, le lieu de votre repos. Que ferai-je pour vous adorer dignement, vous qui avez daigné descendre jusque dans l’abîme de ma bassesse et de ma misère ? Les Esprits bienheureux se voilent la face devant vous ; vos Saints déposent à vos pieds leurs couronnes immortelles ; et moi, qui suis encore dans la condition de pécheur, puis-je m’anéantir assez devant vous, qui êtes infini en puissance, en sagesse, en bonté ? Cette âme, dans laquelle vous résidez en ce moment, osa se mesurer avec vous ; souvent elle eut l’audace de vous désobéir et d’enfreindre vos volontés ; et vous venez en elle, et vous y faites descendre toutes vos grandeurs ! Recevez, ô mon Dieu ! l’hommage qu’elle vous offre en cette heure où elle succombe sous le poids de l’insigne honneur que vous lui faites. Oui, mon Dieu, je vous adore, je vous reconnais pour le souverain Être, pour l’auteur et Je conservateur de toutes choses, pour mon Maître absolu ; je confesse avec bonheur ma dépendance, et j’ose vous offrir mon humble service.

ACTE DE REMERCIEMENT

Vous êtes grand, ô mon Dieu ! mais vous êtes aussi plein de bonté envers votre humble créature. Votre présence en moi n’est pas seulement un trait de cette puissance qui se glorifie de la manière qu’elle veut ; elle est un nouveau gage de votre amour pour moi. Vous venez vous unir à mon âme, la rassurer, la rémunérer, lui apporter tous les biens. Oh ! qui me donnera de sentir un tel bienfait, de vous en remercier dignement ? Je ne le puis faire, ô mon Dieu ! car, dans ma faiblesse, je suis incapable de mesurer toute l’étendue de votre amour, tout le besoin que j’avais de votre présence. Et si je viens à considérer les moyens qui sont à ma disposition pour reconnaître la faveur que vous me faites, je tombe accablé sous mon impuissance. Cependant vous voulez, ô mon Dieu, que ce cœur, tout faible qu’il est, vous rende grâces ; vous prenez plaisir à recevoir l’hommage de sa chétive reconnaissance. Agréez-le donc ; mon âme tout entière vous l’offre, en vous suppliant de lui révéler de plus en plus l’immensité de .vos dons, et de prendre pitié de son insuffisance.

ACTE D’AMOUR

Mais je ne puis m’acquitter avec vous que par l’amour, ô mon souverain bien ! Vous m’avez aimé, vous m’aimez ; il faut que je vous aime. Vous m’avez supporté, vous m’avez pardonné, vous venez de me combler d’honneur et de richesse : l’amour vous a fait accomplir tous ces prodiges, et c’est mon amour que vous demandez en retour du vôtre. La reconnaissance ne suffit pas ; vous voulez être aimé. Si je jette un regard sur le passé, ces longs jours qui s’écoulèrent loin de vous dans la désobéissance se présentent à ma pensée, et il me semble que je devrais fuir vos bontés. Mais où irai-je, ô mon Dieu, que je ne vous y porte avec moi, maintenant que vous êtes établi au centre de mon âme ? Je resterai donc ; et, comme si jamais je ne vous eusse trahi, je réunirai toutes les forces de mon cœur, pour vous dire que je vous aime, que votre divine charité a rassuré mon âme, que cette âme est à vous, qu’elle vous préfère à tout, qu’elle met désormais toute sa joie, tout son bonheur, à vous complaire, à faire vos volontés.

ACTE D’OFFRANDE

Je sais, ô mon Dieu, que ce que vous demandez de moi, ce n’est pas l’effusion passagère d’un cœur touché de vos bontés. Vous m avez aimé de toute éternité, vous m’avez gardé votre prédilection, alors même que je ne vous servais p ; s. Tant de lumières que vous m’avez données sur l’état de mon âme, tant e protection contre votre propre justice, tant de miséricorde à me pardonner, tant d’amour a vous incliner vers moi en ce moment ; toutes ces œuvres de votre droite n’avaient qu’un seul but : celui de m’attacher à vous, de m’amener à vivre enfin pour vous. Ce but, vous avez voulu l’atteindre, en me donnant aujourd’hui le précieux gage de votre amour. Vous avez dit, en parlant de ce don ineffable : De même que je vis par mon Père, ainsi celui qui mange ma chair vivra par moi. Vous êtes désormais, ô Pain vivant descendu du ciel, le principe de ma vie : elle est donc à vous, plus que jamais. Je vous la donne ; je vous dévoue mon âme, mon corps, mes facultés, mon existence tout entière. Dirigez-moi, réglez-moi : je m’abandonne à vous. Je suis aveugle, mais votre lumière me conduira ; je suis faible, mais votre force me soutiendra ; je suis inconstant, mais votre fermeté me maintiendra. Je me repose de tout sur votre miséricorde, qui ne manque jamais à ceux qui espèrent en vous.

Ô Marie ! gardez en moi le fruit de cette visite de votre divin fils. Anges de Dieu, montrez-vous jaloux de conserver intacte la demeure que votre Maître a daigné habiter. Saints et Saintes de Dieu, priez pour le pécheur auquel il a donné un tel gage de réconciliation.

 

[1] Ce volume vient achever l’explication de la Liturgie quadragésimale ; mais il offre en même temps un caractère particulier, à raison du sujet qui en fait le fond. L’Église consacre les deux dernières semaines du Carême à honorer les souffrances et la mort du Christ ; la Passion de notre divin Sauveur est donc l’objet spécial de cette partie de notre Année liturgique.

Malgré l’étendue considérable de ce volume, nous sommes loin d’avoir épuisé un fonds aussi abondant. Il nous a fallu nous borner, et faire un choix parmi tant de richesses que nous offraient les Offices de l’Église si remplis de mystères, si profonds en doctrine, si dramatiques et si touchants. Nous n’avons donc pas la prétention d’avoir réuni tout ce que l’on peut dire sur la Semaine sainte, en ce court abrégé de ses merveilles ; notre désir sera rempli si, au moyen de cet humble essai, nous avons pu contribuer à mettre nos lecteurs fidèles en état de goûter le divin mystère de la Passion, et de suivre l’Église dans la célébration qu’elle en fait durant le cours de ces deux semaines. (Préface de l’auteur)

[2] Nous ne jugeons pas à propos d’entrer ici dans les discussions purement archéologiques qui se sont élevées sur le nom de Mediana, par lequel le Dimanche de la Passion est désigné sur d’anciens monuments de la Liturgie et du Droit ecclésiastique. Note de l’auteur

[3] Epist. ad Basilidem. Canon 1

[4] Hom. 30 sur la Genèse

[5] Expositio fidei, 9 Haeres. 22.

[6] S. Jean. Chrys. Hom. 30 sur la Genèse

[7] S. Cyrile de Jérusalem.. Catech. 17

[8] Const. Apost. Liv.. 18

[9] Homil. pour la Grande Semaine, Hom. 30 sur la Genèse, Homil. 6 au peuple d’Antioche.

[10] Serm. 40, de Quadragesima 2

[11] S. Eligii Sermo x

[12] Ce privilège s’étendait même, d’après les Capitulaires, aux fêtes de Noël et de la Pentecôte.

[13] Capitular. lib. VI

[14] Jean Juvénal des Ursins, à l’année 1382

[15] Cod. lib. III, XII, de feriis. Leg. 8.

[16] Constit. Apost. lib. VII, c. 33.

[17] Dom Guéranger donne ici des prières du matin et du soir. Nous en retenons les principales avec les commentaires de notre auteur. On pourra utilement dire les prières liturgiques de Prime et de Complies qui sont les prières que l’Église nous donne pour le matin et pour le soir et dont Mgr Lefebvre recommandait la récitation dans les règles du Tiers-ordre. (Note de l’éditeur.)

[18] Dom Guéranger donne ici tout un commentaire des textes de la messe sous forme de paraphrase. Nous ne conservons que quelques considérations. (Note de l’éditeur.)

[19] Les considérations de Dom Guéranger valent également pour la communion spirituelle. Nous ne retenons que l’essentiel. (Note de l’éditeur.)

Dom Guéranger ~ Année liturgique
La semaine de la Passion

Le dimanche de la Passion

AUJOURD’HUI, si vous entendez la voix du Seigneur, n’endurcissez pas vos cœurs.

La sainte Église débute aujourd’hui, à l’Office de la nuit, par ces graves paroles du Roi‑Prophète. Autrefois les fidèles se faisaient un devoir d’assister au service nocturne, au moins les jours de Dimanches et de Fêtes ; ils tenaient à ne rien perdre des profonds enseignements que donne la sainte Liturgie. Mais, depuis bien des siècles, la maison de Dieu n’a plus été fréquentée avec cette assiduité qui faisait la joie de nos pères ; et peu à peu le clergé a cessé de célébrer publiquement des offices qui n’étaient plus suivis. Hors des Chapitres et des Monastères, on n’entend plus retentir l’ensemble si harmonieux de la louange divine ; et les merveilles de la Liturgie ne sont plus connues du peuple chrétien que d’une manière incomplète. C’est pour nous une raison de présenter à l’attention de nos lecteurs certains traits des divins Offices, qui autrement seraient pour eux comme s’ils n’existaient pas. Aujourd’hui, quoi de plus propre à les émouvoir que ce solennel avertissement que l’Église emprunte à David pour nous l’adresser, et qu’elle répétera chaque matin, jusqu’au jour de la Cène du Seigneur ? Pécheurs, nous dit-elle, en ce jour où commence à se faire entendre la voix plaintive du Rédempteur, ne soyez pas assez ennemis de vous-mêmes pour laisser vos cœurs dans l’endurcissement. Le Fils de Dieu s’apprête à vous donner la dernière et la plus vive marque de cet amour qui l’a porté à descendre du ciel ; sa mort est proche : on prépare le bois pour l’immolation du nouvel Isaac ; rentrez donc en vous-mêmes, et ne permettez pas que votre cœur, ému peut-être un instant, retourne à sa dureté ordinaire. Il y aurait à cela le plus grand des périls. Ces touchants anniversaires ont la vertu de renouveler les âmes dont la fidélité coopère à la grâce qui leur est offerte ; mais ils accroissent l’insensibilité chez ceux qui les voient passer, sans convertir leurs âmes. « Si donc aujourd’hui vous entendez la voix du Seigneur, n’endurcissez pas vos cœurs. »

Durant les semaines qui ont précédé, nous avons vu monter chaque jour la malice des ennemis du Sauveur. Sa présence, sa vue même les irrite, et l’on sent que cette haine concentrée n’attend que le moment d’éclater. La bonté, la douceur de Jésus continuent d’attirer à lui les âmes simples et droites ; en même temps que l’humilité de sa vie et l’inflexible pureté de sa doctrine repoussent de plus en plus le Juif superbe qui rêve un Messie conquérant, et le pharisien qui ne craint pas d’altérer la loi de Dieu, pour en faire l’instrument de ses passions. Cependant Jésus continue le cours de ses miracles ; ses discours sont empreints d’une énergie nouvelle ; ses prophéties menacent la ville et ce temple fameux dont il ne doit pas rester pierre sur pierre. Les docteurs de la loi devraient du moins réfléchir, examiner ces œuvres merveilleuses qui rendent un si éclatant témoignage au fils de David, et relire tant d’oracles divins accomplis en lui jusqu’à cette heure avec la plus complète fidélité. Hélas ! ces prophétiques oracles, ils s’apprêtent à les accomplir eux-mêmes jusqu’au dernier iota. David et Isaïe n’ont pas prédit un trait des humiliations et des douleurs du Messie que ces hommes aveugles ne s’empresseront de réaliser.

En eux s’accomplit donc cette terrible parole : « Celui qui aura blasphémé contre le Saint‑Esprit, il ne lui sera pardonné ni dans ce siècle, ni dans le siècle futur. » (s. Matth. 12, 32) La synagogue court à la malédiction. Obstinée dans son erreur, elle ne veut rien écouter, rien voir ; elle a faussé à plaisir son jugement : elle a éteint en elle la lumière de l’Esprit‑Saint ; et on la verra descendre tous les degrés de l’aberration jusqu’à l’abîme. Lamentable spectacle que l’on retrouve encore trop souvent de nos jours, chez ces pécheurs qui, à force de résister à la lumière de Dieu, finissent par trouver un affreux repos dans les ténèbres ! Et ne soyons pas étonnés de rencontrer en d’autres hommes les traits que nous observons dans les coupables auteurs de l’effroyable drame qui va s’accomplir à Jérusalem. L’histoire de la Passion du Fils de Dieu nous fournira plus d’une leçon sur les tristes secrets du cœur humain et de ses passions. Il n’en saurait être autrement : car ce qui se passe à Jérusalem se renouvelle dans le cœur de l’homme pécheur. Ce cœur est un Calvaire sur lequel, selon l’expression de l’Apôtre, Jésus-Christ est trop souvent crucifié. Même ingratitude, même aveuglement, même fureur ; avec cette différence que le pécheur, quand il est éclairé des lumières de la foi, connaît celui qu’il crucifie, tandis que les Juifs, comme le dit encore saint Paul, ne connaissaient pas comme nous ce Roi de gloire (1 Cor. 2, 8) que nous attachons à la croix. En suivant les récits évangéliques qui vont, jour par jour, être mis sous nos yeux, que notre indignation contre les Juifs se tourne donc aussi contre nous-mêmes et contre nos péchés. Pleurons sur les douleurs de notre victime, nous dont les fautes ont rendu nécessaire un tel sacrifice.

En ce moment, tout nous convie au deuil. Sur l’autel, la croix elle-même a disparu sous un voile sombre ; les images des Saints sont couvertes de linceuls ; l’Église est dans l’attente du plus grand des malheurs. Ce n’est plus de la pénitence de l’Homme-Dieu qu’elle nous entretient ; elle tremble à la pensée des périls dont il est environné. Nous allons lire tout à l’heure dans l’Évangile que le Fils de Dieu a été sur le point d’être lapidé comme un blasphémateur ; mais son heure n’était pas venue encore. Il a dû fuir et se cacher. C’est pour exprimer à nos yeux cette humiliation inouïe du Fils de Dieu que l’Église a voilé la croix. Un Dieu qui se cache pour éviter la colère des hommes ! Quel affreux renversement ! Est-ce faiblesse, ou crainte de la mort ? La pensée en serait un blasphème ; bientôt nous le verrons aller au-devant de ses ennemis. En ce moment, il se soustrait à la rage des Juifs, parce que tout ce qui a été prédit de lui ne s’est pas encore accompli. D’ailleurs ce n’est pas sous les coups de pierres qu’il doit expirer ; c’est sur l’arbre de malédiction, qui deviendra dès lors l’arbre de vie. Humilions-nous, en voyant le Créateur du ciel et de la terre réduit à se dérober aux regards des hommes, pour échapper à leur fureur. Pensons à cette lamentable journée du premier crime, où Adam et Ève, coupables, se cachaient aussi, parce qu’ils se sentaient nus. Jésus est venu pour leur rendre l’assurance par le pardon : et voici qu’il se cache lui-même ; non parce qu’il est nu, lui qui est pour ses saints le vêtement de sainteté et d’immortalité ; mais parce qu’il s’est rendu faible, afin de nous rendre notre force. Nos premiers parents cherchaient à se soustraire aux regards de Dieu ; Jésus se cache aux yeux des hommes ; mais il n’en sera pas toujours ainsi. Le jour viendra où les pécheurs, devant qui il semble fuir aujourd’hui, imploreront les rochers et les montagnes, les suppliant de tomber sur eux et de les dérober à sa vue ; mais leur vœu sera stérile, et « ils verront le Fils de l’homme assis sur les nuées du ciel, dans une puissante et souveraine majesté ». (s. Matth. 24, 30)

Ce dimanche est appelé Dimanche de la Passion, parce que l’Église commence aujourd’hui à s’occuper spécialement des souffrances du Rédempteur. On le nomme aussi Dimanche Judica, du premier mot de l’Introït de la messe ; enfin Dimanche de la Néoménie, c’est-à-dire de la nouvelle lune pascale, parce qu’il tombe toujours après la nouvelle lune qui sert à fixer la fête de Pâques.

Dans l’Église grecque, ce Dimanche n’a pas d’autre nom que celui de cinquième Dimanche des saints jeûnes.

À la messe

À Rome, la Station est dans la Basilique de Saint-Pierre. L’importance de ce Dimanche, qui ne cède la place à aucune fête, quelque solennelle qu’elle soit, demandait que la réunion des fidèles eût lieu dans l’un des plus augustes sanctuaires de la ville sainte.

L’Introït est le début du Psaume 42. Le Messie implore le jugement de Dieu, et proteste contre la sentence que les hommes vont porter contre lui. Il témoigne en même temps son espoir dans le secours de son Père, qui, après l’épreuve, l’admettra triomphant dans sa gloire.

INTROÏT.

O Dieu, jugez-moi, et séparez ma cause de celle d’un peuple impie ; arrachez-moi à l’homme inique et trompeur, parce que vous êtes mon Dieu et ma force. Ps. Envoyez-moi votre lumière et votre vérité : elles me guideront et me conduiront jusqu’à votre montagne sainte et à vos tabernacles. O Dieu, jugez-moi.

On ne dit plus Gloria Patri, si ce n’est aux messes des Fêtes ; mais on répète l’Introït.

Dans la Collecte, l’Église demande pour ses enfants cette complète réforme que le saint temps du Carême est appelé à produire, et qui doit tout à la fois soumettre les sens à l’esprit, et préserver l’esprit des illusions et des entraînements auxquels il n’a été que trop sujet jusqu’à présent.

COLLECTE.

Daignez, Dieu tout-puissant, regarder votre famille d’un œil favorable ; et par vos soins paternels conduisez-la au dehors et gardez-la au dedans. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen. [1]

ÉPÎTRE.

Lecture de l’Épître de saint Paul, Apôtre, aux Hébreux. Chap. IX.

Mes Frères, Jésus-Christ, le Pontife des biens futurs, étant venu à paraître, est entré une fois dans le sanctuaire par un tabernacle plus grand et plus parfait, qui n’a point été fait de main d’homme, c’est-à-dire qui n’a point été formé par la voie commune et ordinaire. Il est entré une fois dans le Saint des Saints, non avec le sang des boucs et des taureaux, mais avec son propre sang ; nous ayant acquis une rédemption éternelle ; car si le sang des boucs et des taureaux, et l’aspersion de l’eau mêlée avec la cendre d’une génisse, sanctifient ceux qui ont été souillés, et leur donnent une pureté extérieure et charnelle ; combien plus le sang du Christ qui par l’Esprit‑Saint s’est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache, purifiera-t-il notre conscience de ses œuvres mortes, pour nous rendre capables de servir le Dieu vivant ? Et c’est pourquoi il est le médiateur du Testament nouveau, afin que, par la mort qu’il a subie pour racheter les prévarications commises sous le premier Testament, ceux qui y sont appelés reçoivent l’héritage éternel, en Jésus-Christ notre Seigneur.

C’est seulement par le sang que l’homme peut être racheté. La majesté divine offensée ne s’apaisera que par l’extermination de la créature rebelle qui, par son sang épanché à terre avec sa vie, rendra témoignage de son repentir et de son abaissement extrême devant celui contre lequel elle s’est révoltée. Autrement la justice de Dieu se compensera par le supplice éternel du pécheur. Tous les peuples l’ont compris, depuis le sang des agneaux d’Abel jusqu’à celui qui coulait à flots dans les hécatombes de la Grèce, et dans les innombrables immolations par lesquelles Salomon inaugura la dédicace de son temple. Cependant Dieu dit : « Écoute, Israël, je suis ton Dieu. Je ne te ferai pas de reproches sur tes sacrifices : tes holocaustes s’accomplissent fidèlement devant moi ; mais je n’ai pas besoin de tes boucs ni de tes génisses. Toutes ces bêtes ne sont-elles pas à moi ? Si j’avais faim, je n’aurais pas besoin de te le dire : l’univers est à moi, et tout ce qu’il renferme. Est-ce que la chair des taureaux est ma nourriture ? est-ce que le sang des boucs est un breuvage pour moi ? » (Psalm. 49) Ainsi Dieu commande les sacrifices sanglants, et il déclare qu’ils ne sont rien à ses yeux. Y a-t-il contradiction ? Non : Dieu veut à la fois que l’homme comprenne qu’il ne peut être racheté que par le sang, et que le sang des animaux est trop grossier pour opérer ce rachat. Sera-ce le sang de l’homme qui apaisera la divine justice ? Non encore : le sang de l’homme est impur et souillé ; d’ailleurs, fût-il pur, il est impuissant à compenser l’outrage fait à un Dieu. Il faut le sang d’un Dieu ; et Jésus s’apprête à répandre tout le sien.

En lui va s’accomplir la plus grande figure de l’ancienne loi. Une fois l’année, le grand-prêtre entrait dans le Saint des Saints, afin d’intercéder pour le peuple. Il pénétrait derrière le voile, en face de l’Arche sainte ; mais cette redoutable faveur ne lui était accordée qu’à la condition qu’il n’entrerait dans cet asile sacré qu’en portant dans ses mains le sang de la victime qu’il venait d’immoler. En ces jours, le Fils de Dieu, Grand-Prêtre par excellence, va faire son entrée dans le ciel, et nous y pénétrerons après lui ; mais il faut pour cela qu’il se présente avec du sang, et ce sang ne peut être autre que le sien. Nous allons le voir accomplir cette prescription divine. Ouvrons donc nos âmes, afin que ce sang « les purifie des œuvres mortes, comme vient de nous dire l’Apôtre, et que nous servions désormais le Dieu vivant. »

Le Graduel est emprunté au Psautier ; le Sauveur y demande d’être délivré de ses ennemis, et d’être soustrait à la rage d’un peuple ameuté contre lui ; mais en même temps il accepte de faire la volonté de son Père, par qui il sera vengé.

Dans le Trait, qui est puisé à la même source, le Messie, sous le nom d’Israël, se plaint de la fureur des Juifs qui l’ont persécuté dès sa jeunesse, et qui s’apprêtent à lui faire subir une cruelle flagellation. Il annonce en même temps les châtiments que le déicide attirera sur eux.

GRADUEL.

Seigneur, arrachez-moi à mes ennemis : enseignez-moi à faire votre volonté. V/. C’est vous, Seigneur, qui me délivrerez d’un peuple furieux ; vous me ferez triompher de ceux qui s’élèvent contre moi ; vous m’arracherez à l’homme inique.

TRAIT.

Dès ma jeunesse, ils ont souvent dirigé contre moi leurs attaques. V/. Israël peut bien dire : Dès ma jeunesse, ils ont souvent dirigé contre moi leurs attaques. R/. Mais ils n’ont rien pu contre moi. Les pécheurs m’ont laissé la trace de leurs coups sur le dos. V/. Ils ont continué longtemps leurs iniquités ; mais le Seigneur, qui est juste, brisera la tête des pécheurs.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. VIII.

En ce temps-là, Jésus disait à la foule des Juifs : Qui de vous me convaincra de péché ? Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Celui qui est de Dieu, écoute la parole de Dieu. Vous ne l’écoutez point, parce que vous n’êtes pas de Dieu. Les Juifs lui dirent : N’avons-nous pas raison de dire que vous êtes un Samaritain, et que vous êtes possédé du démon ? Jésus répondit : Je ne suis point possédé du démon ; mais j’honore mon Père, et vous me déshonorez. Pour moi, je ne cherche pas ma gloire ; il est un autre qui la cherchera et qui jugera. En vérité, en vérité, je vous le dis : Si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort. Les Juifs lui dirent donc : Maintenant nous voyons bien que le démon est en vous. Abraham est mort, et les Prophètes aussi ; et vous dites : Si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort. Êtes-vous donc plus grand que notre père Abraham, qui est mort, et que les Prophètes qui aussi sont morts ? Que prétendez-vous être ? Jésus répondit : Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien ; c’est mon Père qui me glorifie. Vous dites qu’il est votre Dieu, et vous ne le connaissez pas ; mais moi je le connais. Et si je disais que je ne le connais pas, je serais comme vous un menteur. Mais je le connais et je garde sa parole. Abraham votre père a désiré ardemment de voir mon jour : il l’a vu, et il en a été comblé de joie. Les Juifs lui dirent : Vous n’avez pas encore cinquante ans, et vous avez vu Abraham ? Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis : avant qu’Abraham fût créé, je suis. Alors ils prirent des pierres pour les lui jeter ; mais Jésus se cacha, et sortit du temple.

On le voit, la fureur des Juifs est au comble, et Jésus est réduit à fuir devant eux. Bientôt ils le feront mourir ; mais que leur sort est différent du sien ! Par obéissance aux décrets de son Père céleste, par amour pour les hommes, il se livrera entre leurs mains, et ils le mettront à mort ; mais il sortira victorieux du tombeau, il montera aux cieux, et il ira s’asseoir à la droite de son Père. Eux, au contraire, après avoir assouvi leur rage, ils s’endormiront sans remords jusqu’au terrible réveil qui leur est préparé. On sent que la réprobation de ces hommes est sans retour. Voyez avec quelle sévérité le Sauveur leur parle : « Vous n’écoutez pas la parole de Dieu, parce que vous n’êtes pas de Dieu. » Cependant il fut un temps où ils étaient de Dieu : car le Seigneur donne sa grâce à tous ; mais ils ont rendu inutile cette grâce ; ils s’agitent dans les ténèbres, et ils ne verront plus la lumière qu’ils ont refusée.

« Vous dites que le Père est votre Dieu ; mais vous ne le connaissez même pas. » À force de méconnaître le Messie, la synagogue en est venue à ne plus connaître même le Dieu unique et souverain dont le culte la rend si chère ; en effet, si elle connaissait le Père, elle ne repousserait pas le Fils. Moïse, les Psaumes, les Prophètes sont pour elle lettre close, et ces livres divins vont bientôt passer entre les mains des gentils, qui sauront les lire et les comprendre. « Si je disais que je ne connais pas le Père, je serais comme vous un menteur. » À la dureté du langage de Jésus, on sent déjà la colère du juge qui descendra au dernier jour pour briser contre terre la tête des pécheurs. Jérusalem n’a pas connu le temps de sa visite ; le Fils de Dieu est venu à elle, et elle ose dire qu’il est « possédé du démon ». Elle dit en face au Fils de Dieu, au Verbe éternel qui prouve sa divine origine par les plus éclatants prodiges, qu’Abraham et les Prophètes sont plus que lui. Étrange aveuglement qui procède de l’orgueil et de la dureté du cœur ! La Pâque est proche ; ces hommes mangeront religieusement l’agneau figuratif ; ils savent que cet agneau est un symbole qui doit se réaliser. L’Agneau véritable sera immolé par leurs mains sacrilèges, et ils ne le reconnaîtront pas. Son sang répandu pour eux ne les sauvera pas. Leur malheur nous fait penser à tant de pécheurs endurcis pour lesquels la Pâque de cette année sera aussi stérile de conversion que celle des années précédentes ; redoublons nos prières pour eux, et demandons que le sang divin qu’ils foulent aux pieds ne crie pas contre eux devant le trône du Père céleste.

À l’Offertoire, le chrétien, plein de confiance dans les mérites du sang qui l’a racheté, emprunte les paroles de David pour louer Dieu, et pour le reconnaître auteur de cette vie nouvelle dont le sacrifice de Jésus-Christ est la source intarissable.

OFFERTOIRE.

Seigneur, je vous louerai de tout mon cœur ; répandez votre grâce sur votre serviteur, et je vivrai, et je garderai vos commandements. Donnez-moi la vie. Seigneur, selon votre parole.

Le sacrifice de l’Agneau sans tache a produit deux effets sur l’homme pécheur : il a brisé ses chaînes, et il l’a rendu l’objet des complaisances du Père céleste. L’Église demande, dans la Secrète, que le Sacrifice qu’elle va offrir, et qui est le même que celui de la Croix, produise en nous ces mêmes résultats.

SECRÈTE.

Que cette offrande, Seigneur, nous dégage des liens de notre malice, et nous concilie les dons de votre miséricorde. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen. [2]

L’Antienne de la Communion est formée des paroles mêmes de Jésus-Christ instituant l’auguste Sacrifice qui vient d’être célébré, et auquel le Prêtre et les fidèles viennent de participer, en mémoire de la divine Passion, dont il a renouvelé le souvenir et le mérite infini.

COMMUNION.

Ceci est mon corps, qui sera livré pour vous : ceci est le calice de la nouvelle alliance en mon sang, dit le Seigneur. Faites ceci en mémoire de moi, toutes les fois que vous recevez ces choses.

Dans la Postcommunion, l’Église demande à Dieu de conserver dans les fidèles les fruits de la visite qu’il a daigné leur faire, en entrant en eux par la participation aux Mystères sacrés.

POSTCOMMUNION.

Assistez-nous, Seigneur notre Dieu ; et défendez par votre continuel secours ceux que vous venez de nourrir par vos mystères. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen. [3]

Prières d’autres liturgies

Nous placerons ici cette solennelle Oraison de l’Église gothique d’Espagne que nous empruntons au Bréviaire Mozarabe.

CAPITULE

Le cours du temps, ô Christ Fils de Dieu, nous a ramené les fêtes commémoratives de votre Passion. Nous commençons d’un cœur pieux à vous rendre les devoirs qui vous appartiennent, en ce temps où vous avez souffert pour nous les insultes de vos persécuteurs et enduré sur la croix les coups de vos ennemis ; nous vous en supplions, ne vous éloignez pas de nous. Aux approches de votre tribulation, personne n’était là pour vous secourir ; soyez, au contraire, notre seul soutien par le mérite de votre Passion. Ne nous livrez pas à nos ennemis pour nous perdre ; mais recevez vos serviteurs pour les sauver. Par votre puissante vertu, repoussez ces superbes qui nous calomnient, c’est-à-dire les ennemis de nos âmes ; car vous êtes, dans votre humanité, le divin flambeau placé sur le chandelier de la croix. Enflammez-nous des feux qui sont les vôtres, afin que nous ignorions ceux du châtiment. Faites part des mérites de votre Passion à ceux que vous voyez en célébrer les prémices d’un cœur pieux ; par le bienfait de votre lumière, daignez dissiper les ténèbres de nos erreurs.

Pour honorer la sainte Croix, nous insérons chaque jour de cette semaine une pièce liturgique où elle est célébrée. Nous commencerons aujourd’hui par cette belle Hymne de saint Venance Fortunat, évêque de Poitiers

HYMNE

Elle attire nos regards, la Croix bénie, sur laquelle le Sauveur fut suspendu par sa chair ; sur laquelle il lava nos blessures dans son sang.

C’est par elle que l’Agneau sacré, douce victime, dans son amour pour nous, a arraché les brebis de la gueule du loup.

C’est sur elle que, ayant les mains clouées, il a racheté le monde de sa perte, et, en mourant, fermé ses voies à la mort.

Sur elle fut traversée d’un clou sanglant cette main qui arracha Paul à ses crimes, et sauva Pierre du trépas.

Doux et noble bois, qu’elle est riche, ta fécondité, quand tu portes sur tes rameaux un fruit si nouveau !

À l’odeur merveilleuse que tu répands, les corps morts se lèvent de leurs tombeaux, et ceux qui ne voyaient plus la lumière reviennent a la vie.

Sous le feuillage de cet arbre, on ne sent plus les ardeurs dévorantes, ni la lune pendant la nuit, ni le soleil dans son midi brûlant.

Dans ton éclat tu t’élèves au bord des eaux ; c’est là que tu étales ta verdure embellie de fleurs nouvelles.

À tes branches est suspendue la vigne qui donne un vin si doux, dans le sang vermeil du Christ.

Lundi

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La Station, à Rome, est dans l’Église de Saint-Chrysogone, l’un des plus célèbres Martyrs de l’Église Romaine, qui a inséré son nom dans le Canon de la Messe.

COLLECTE.

Daignez, Seigneur, sanctifier nos jeûnes, et dans votre bonté accordez-nous le pardon de nos péchés Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

ÉPÎTRE.
Lecture du Prophète Jonas. Chap. III.

En ces jours-là, le Seigneur parla une seconde fois au Prophète Jonas, et lui dit : Lève-toi, va dans la grande ville de Ninive, et y prêche ce que je t’ordonne de leur dire. Et Jonas se leva, et il alla à Ninive, selon l’ordre du Seigneur. Et Ninive était une grande ville qui avait trois journées de chemin. Et Jonas, étant entré dans la ville, marcha pendant une journée, et ensuite il cria en disant : Encore quarante jours, et Ninive sera détruite. Et les Ninivites crurent en Dieu. Ils proclamèrent un jeûne public, et se couvrirent de sacs, depuis le plus grand jusqu’au plus petit. La chose ayant été rapportée au roi de Ninive, il se leva de son trône, dépouilla ses habits royaux, se revêtit d’un sac et s’assit sur la cendre. Ensuite il fit crier partout et publier dans Ninive cet ordre de la bouche du roi et de ses grands : Que les hommes et les bêtes, les bœufs et les brebis ne mangent rien ; qu’on ne les mène point au pâturage, et qu’ils ne boivent point d’eau ; que les hommes et les bêtes se couvrent de sacs, et qu’ils crient au Seigneur de toute leur force ; que l’homme se retire de sa mauvaise voie, et de l’iniquité dont ses mains sont souillées. Qui sait si Dieu ne se retournera pas vers nous, pour nous pardonner, et s’il ne reviendra pas de la fureur de sa colère, en sorte que nous ne périrons pas ? Et Dieu considéra leurs œuvres : il vit qu’ils s’étaient convertis de leur voie mauvaise ; et le Seigneur notre Dieu eut pitié de son peuple.

La sainte Église nous offre aujourd’hui ce récit, afin de ranimer notre zèle dans la voie de la pénitence.

Une ville livrée à l’idolâtrie, une capitale superbe et voluptueuse, a mérité la colère du ciel. Dieu s’apprête à la renverser sous les coups de sa vengeance ; encore quarante jours, et Ninive s’écroulera sur ses habitants. Cependant qu’est-il arrivé ? La menace du Seigneur ne s’est pas accomplie, et Ninive a été épargnée. Ce peuple infidèle s’est souvenu du Dieu qu’il avait oublié ; il a crié vers le Seigneur ; il s’est humilié, il a jeûné ; et l’Église conclut le récit du Prophète par ces touchantes paroles : « Et le Seigneur notre Dieu eut pitié de son peuple. » Ce peuple gentil était devenu le peuple du Seigneur, parce qu’il avait fait pénitence à la voix du Prophète. Le Seigneur n’avait fait alliance qu’avec une seule nation ; mais il ne repoussait pas les hommages des Gentils, qui, renonçant à leurs idoles, confessaient son saint Nom et voulaient aussi le servir. Nous voyons ici l’efficacité de la pénitence du corps unie à celle du cœur pour fléchir le courroux céleste : combien devons-nous donc estimer les saintes pratiques que l’Église nous impose en ces jours, et réformer les fausses idées qu’une spiritualité rationaliste et lâche pourrait nous avoir inspirées ?

Cette lecture était, en même temps, un motif d’espoir et de confiance pour les catéchumènes dont l’initiation était proche, ils y apprenaient à connaître la miséricorde du Dieu des chrétiens, dont les menaces sont si terribles, et qui cependant ne sait pas résister au repentir d’un cœur qui renonce au péché. Sortis du sein de la gentilité, de cette Ninive profane, ils apprenaient par ce récit que le Seigneur, avant même d’avoir envoyé son Fils au monde, invitait tous les hommes à devenir son peuple ; et songeant aux obstacles que leurs pères avaient eus à vaincre pour saisir la grâce qui leur était offerte et pour y persévérer, ils bénissaient le Dieu Sauveur qui, par son incarnation, son sacrifice, ses divins sacrements et son Église, a daigné mettre si près de nous ce salut dont il est la source unique pour l’ancien monde comme pour le nouveau. Les pénitents publics puisaient aussi dans cette lecture un nouvel encouragement à espérer le pardon. Dieu avait fait miséricorde à Ninive, la cité pécheresse et condamnée ; il daignerait donc agréer aussi leur pénitence, et révoquer en leur faveur l’arrêt de sa justice.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. VII.

En ce temps-là, les princes et les pharisiens envoyèrent des gardes pour prendre Jésus. Jésus donc leur dit : Je suis encore avec vous un peu de temps, et je m’en vais ensuite à celui qui m’a envoyé. Vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas ; et où je serai, vous ne pouvez venir. Les Juifs dirent entre eux : Où donc ira-t-il, que nous ne pourrons le trouver ? Ira-t-il vers les Gentils qui sont dispersés, et les enseignera-t-il ? Quelle est cette parole qu’il a dite : Vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas ; et où je serai, vous ne pouvez venir ? Le dernier jour de la fête, qui est le plus solennel, Jésus, se tenant debout, disait à haute voix : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive, dit l’Écriture, couleront de son sein. Il disait ceci de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui.

Les ennemis du Sauveur n’ont pas seulement songé à lancer des pierres contre lui ; aujourd’hui ils veulent lui ravir la liberté, et ils envoient des soldats pour se saisir de lui. En cette rencontre, Jésus ne juge pas à propos de fuir ; mais quelle terrible parole il leur dit ! « Je m’en vais à celui qui m’a envoyé ; vous me chercherez, et vous ne me trouverez plus. » Le pécheur qui a longtemps abusé de la grâce peut donc, en punition de son ingratitude et de ses mépris, ne plus retrouver ce Sauveur avec lequel il a voulu rompre ; ses efforts à le chercher sont donc quelquefois vains et stériles. Antiochus, humilié sous la main de Dieu, pria et n’obtint pas son pardon. Après la mort et la résurrection de Jésus, tandis que l’Église jetait ses racines dans le monde, les Juifs, qui avaient crucifié le Juste, cherchaient le Messie dans chacun des imposteurs qui s’élevèrent alors en Judée, et causèrent des soulèvements qui amenèrent la ruine de Jérusalem. Cernés de tous côtés par le glaive des Romains et par les flammes de l’incendie qui dévorait le temple et les palais, ils criaient vers le ciel, et suppliaient le Dieu de leurs pères d’envoyer, selon sa promesse, le libérateur attendu ; et il ne leur venait pas en pensée que ce libérateur s’était montré à leurs pères, même à plusieurs d’entre eux, qu’ils l’avaient mis à mort, et que les Apôtres avaient déjà porté son nom aux extrémités de la terre. Ils attendirent encore, jusqu’au moment où la cité déicide s’écroula sur ceux que n’avait pas immolés l’épée du vainqueur ; ceux qui survécurent furent traînés à Rome, pour orner le triomphe de Titus. Si on leur eût demandé ce qu’ils attendaient, ils auraient répondu qu’ils attendaient le Messie. Vaine attente : le moment était passé. Tremblons que la menace du Sauveur ne s’accomplisse en plusieurs de ceux qui laisseront encore passer cette Pâque, sans faire leur retour au Dieu de miséricorde ; prions, intercédons, afin qu’ils ne tombent pas entre les mains d’une justice que leur repentir trop tardif et trop imparfait ne fléchirait pas.

Des pensées plus consolantes nous sont suggérées par la suite du récit de notre Évangile. Âmes fidèles, âmes pénitentes, écoutez ; c’est pour vous que parle Jésus : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. » Rappelez-vous la prière de la pauvre Samaritaine : « Seigneur, donnez-moi toujours de cette eau. » Cette eau est la grâce divine ; puisez à longs traits dans ces fontaines du Sauveur qu’avait annoncées le Prophète (Isai. 12, 3). Cette eau donne la pureté à l’âme souillée, la force à l’âme languissante, l’amour à celle qui se sentait tiède. Bien plus, le Sauveur ajoute : « Celui qui croit en moi deviendra, lui aussi, une source vive » ; car l’Esprit-Saint viendra en lui, et alors le fidèle épanchera sur les autres cette grâce qu’il a reçue dans sa plénitude. Avec quelle sainte joie le catéchumène entendait lire ces paroles qui lui promettaient que sa soif serait enfin étanchée à la divine fontaine ! Le Sauveur a voulu être toutes choses pour l’homme régénéré : la Lumière qui éclaire ses ténèbres, le Pain qui le nourrit, la Vigne qui lui prête son cep, enfin l’Eau jaillissante qui rafraîchit ses ardeurs.

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Donnez, s’il vous plaît, Seigneur, à votre peuple la santé de l’âme et du corps, afin que, s’attachant aux bonnes œuvres, il mérite d’être toujours assisté de votre protection. Par Jésus‑Christ notre Seigneur. Amen

Autres liturgies

En ce jour où la sainte Église nous donne à lire et à méditer un trait de l’histoire de Jonas, nous placerons ici un nouveau fragment de l’Hymne de Prudence sur le jeûne. C’est le passage où il raconte la vie de ce Prophète, et spécialement la pénitence de Ninive.

HYMNE.

Je raconterai, à la gloire du jeûne, un fait antique rapporté dans le livre sacré ; je dirai comment la foudre du Père des hommes retint ses feux, et pardonna aux habitants d’une cité qu’elle devait dévaster.

Un peuple jadis avait mis le comble à son orgueil et à son insolence ; la licence des mœurs l’avait fait descendre tout entier à une indigne corruption ; et, plongé dans une stupide insouciance, il avait mis en oubli le culte du grand Dieu.

Après une longue indulgence, la justice divine offensée s’indigne et arme sa main d’un glaive de feu. De sombres nuages éclatent avec fracas ; des feux livides et tonnants ébranlent la voûte du ciel sur la tête des coupables.

Toutefois un délai leur est accordé pour se repentir ; il leur est libre encore d’interrompre le cours de leurs infâmes débauches ; ils peuvent, s’ils le veulent, arrêter les désordres dans lesquels ils ont vieilli ; la vengeance miséricordieuse daigne suspendre ses coups ; et la sentence prononcée retarde son exécution.

Le juge plein de douceur donne mission au prophète Jonas ; il le charge d’annoncer à ce peuple le châtiment qui le menace. Il savait, le prophète, que ce juge redoutable aime à pardonner plutôt qu’à frapper et à punir. Il ose donc se dérober à ses ordres, et s’enfuit secrètement vers Tharsis.

Il prend place sur un navire des plus imposants ; bientôt on lâche le câble, et l’on s’avance dans la haute mer ; mais tout à coup s’élève une furieuse tempête. L’équipage alarmé cherche quel peut être l’auteur d’un si grand péril ; et le sort tombe sur le prophète fugitif.

Il est le seul coupable : seul il doit périr, lui dont le nom est sorti de l’urne avec son crime. On le précipite dans les flots, et l’abîme l’engloutit. Un monstre marin le reçoit et le prophète descend tout vivant dans les vastes flancs de l’animal.

Enfin, après trois nuits, le monstre le vomit sur un rivage, à l’endroit où le flot expire avec un léger bruit, et où l’écume vient blanchir le rocher. Délivré par l’effort de la bête, le prophète s’étonne de se sentir encore vivant.

Contraint par la volonté divine, il se dirige sans délai vers Ninive. Censeur austère, il reprend les habitants ; il dénonce leurs crimes honteux. « La colère du vengeur suprême, dit-il, est sur vos têtes ; sous peu de jours la flamme dévorera votre cité : croyez à ma parole. »

Il monte ensuite sur la cime d’une haute montagne, afin de voir de là les épais tourbillons de fumée qui s’élèveront de l’incendie, les ruines et les désastres qui vont s’accumuler. Il se tient sous le feuillage d’une plante aux nœuds abondants, qui, tout à coup, est sortie de terre pour lui prêter son ombrage.

Mais à peine la cité a reçu la lugubre nouvelle du fléau qui la menace, qu’une dernière émotion la saisit ; dans la vaste enceinte de ses murs on voit s’agiter le peuple, le sénat, les citoyens de tous les âges, la jeunesse pâle d’effroi, les femmes poussant des lamentations.

On décrète un jeûne public, pour tâcher d’apaiser la colère divine ; il n’est plus question de repas dans la ville. La matrone jette loin d’elle ses brillantes parures, et se revêt d’habits sombres ; la cendre répandue sur sa chevelure y a remplacé les réseaux de soie et les pierreries.

Les patriciens paraissent en habits vulgaires et négligés ; dans sa douleur, chacun porte sur son corps de rudes tissus de crin ; la jeune fille fait subir à ses membres le contact de ces soies cruelles, et couvre d’un voile noir son visage ; l’enfant lui-même languit étendu sur le sable.

Le roi détache l’agrafe qui retenait sur ses épaules le manteau teint de la pourpre de Cos. Il dépouille son front du bandeau sur lequel éclataient l’émeraude et le diamant ; et ses cheveux ne connaissent plus que la poussière qui les souille.

Le manger et le boire sont oubliés ; la tendre jeunesse livrée au jeûne ne se souvient plus des festins ; l’enfant à la mamelle réclame en vain le lait par ses vagissements ; ses larmes arrosent son berceau ; la nourrice sévère lui refuse l’aliment qui le soutenait.

Les troupeaux eux-mêmes ont leur part à cette abstinence ; on retient avec soin leurs pas dans la prairie. On les empêche de toucher le gazon nhumide de rosée, de se désaltérer aux eaux murmurantes des fontaines ; en face de sa crèche vide, le taureau fait entendre ses mugissements.

Bientôt, apaisé par ces expiations, Dieu retient sa colère. Il révoque son arrêt ; de terrible qu’elle était, sa sentence est devenue favorable. C’est ainsi que la clémence divine se montre facile à pardonner les crimes des mortels, lorsqu’ils l’implorent, et qu’elle prend bientôt le parti de ceux qui répandent les larmes du repentir à ses pieds.

Terminons la journée par ces strophes en l’honneur de la sainte Croix, que nous empruntons au Triodion de l’Église grecque.

Purifiés et embellis par le jeûne, adorons, pour la gloire du Tout-Puissant, le bois sacré sur lequel le Christ, ayant les bras étendus, a vaincu les puissances ennemies.

La Croix salutaire qui donna la sanctification est exposée à nos yeux. Approchons d’elle avec un cœur et un corps sans souillures.

Purifiez-moi, vous qui êtes bon, par le feu de vos commandements ; donnez-moi de contempler votre Passion qui donne le salut, d’être protégé par la Croix, et de vous adorer avec un ardent désir.

Ayant nos cœurs lavés dans les eaux du jeûne, embrassons avec foi le bois de la Croix, du haut duquel le Christ crucifié a épanché sur nous l’eau d’immortalité.

Jésus Sauveur ! notre navire, dont votre Croix est la voile, a déjà traversé la plus grande partie de la carrière des jeûnes ; par elle, conduisez-nous au port de votre Passion.

Moïse te figurait sur la montagne, ô Croix, pour la perte d’Amalec. Nous te formons sur nous ; nous te contemplons et t’adorons de cœur ; par ta vertu, nous triomphons des ennemis invisibles.

Mardi

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À Rome, la Station était autrefois à l’Église du saint martyr Cyriaque, et elle est encore marquée ainsi au Missel Romain ; mais cet antique sanctuaire ayant été ruiné, et le corps du saint diacre transféré dans l’Église de Sainte-Marie in Via lata, c’est dans cette dernière que la Station a lieu présentement.

COLLECTE.

Daignez avoir nos jeûnes pour agréables, Seigneur ; afin que, produisant l’expiation, ils nous rendent dignes de votre grâce, et nous conduisent à l’éternel remède. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

ÉPÎTRE.
Lecture du Prophète Daniel. Chap. XIV.

En ces jours-là, les Babyloniens s’étant assemblés, allèrent trouver le roi et lui dirent : Livre‑nous Daniel qui a renversé Bel et tué le dragon : autrement, nous te ferons périr avec toute ta maison. Le roi, voyant qu’ils le pressaient avec tant de violence, et étant contraint par la nécessité, leur abandonna Daniel. Ils allèrent le jeter dans la fosse aux lions, et il y demeura six jours. Or il y avait dans la fosse sept lions à qui l’on donnait par jour deux corps avec deux brebis ; mais on ne leur en donna point alors, afin qu’ils dévorassent Daniel. En ce même temps, le prophète Habacuc était en Judée ; et ayant apprêté un potage, il l’avait mis dans un vase avec du pain trempé, et allait le porter dans le champ à ses moissonneurs. Et l’Ange du Seigneur dit à Habacuc : Porte à Babylone le dîner que tu as préparé, et donne-le à Daniel, qui est dans la fosse aux lions. Et Habacuc dit : Seigneur, je n’ai jamais vu Babylone, et je ne sais où est la fosse. Et l’Ange du Seigneur le prit par le haut de la tète, et le tenant par les cheveux, il le porta avec la rapidité d’un esprit jusqu’à Babylone, au-dessus de la fosse. Et Habacuc s’écria : Daniel, serviteur de Dieu, prends le dîner que Dieu t’a envoyé. Et Daniel dit : Seigneur, mon Dieu, vous vous êtes souvenu de moi, et vous n’avez pas abandonné ceux qui vous aiment. Et se levant, il mangea ; et l’Ange du Seigneur reporta aussitôt Habacuc dans le lieu où il l’avait pris. Le roi étant venu le septième jour pour pleurer Daniel, il vint près de la fosse et regarda dedans. Or Daniel était assis au milieu des lions. Et le roi jeta un grand cri, et il dit : Vous êtes grand, Seigneur, Dieu de Daniel ! Et il le fit tirer de la fosse aux lions. Quant à ceux qui avaient voulu perdre Daniel, il les y fit jeter, et ils furent dévorés devant lui en un moment. Alors le roi dit : Que tous les habitants de ce pays tremblent devant le Dieu de Daniel ; car c’est lui qui sauve, qui fait des prodiges et des merveilles sur la terre, et qui a délivré Daniel de la fosse aux lions.

Cette lecture était destinée spécialement à l’instruction des catéchumènes. Ils se préparaient à donner leurs noms à la milice chrétienne ; il convenait donc de mettre sous leurs yeux les exemples qu’ils devaient étudier et réaliser dans leur vie. Daniel exposé aux lions, pour avoir méprisé et renversé l’idole de Bel, était le type du Martyr. Daniel avait confessé le vrai Dieu dans Babylone, exterminé un dragon monstrueux, image de Satan, auquel le peuple idolâtre, après la destruction de Bel, avait transporté ses hommages superstitieux ; la mort du Prophète pouvait seule apaiser les païens. Plein de confiance en son Dieu, Daniel s’était laissé descendre dans la fosse des lions, donnant ainsi aux âges chrétiens l’exemple de ce courageux dévouement qui devait apporter durant trois siècles la consécration du sang à l’établissement de l’Église. L’image de ce prophète entouré de lions se rencontre à chaque pas dans les Catacombes romaines ; et la plupart des peintures qui le retracent remontent au temps des persécutions. Ainsi les yeux des catéchumènes pouvaient contempler ce que leur oreille entendait lire, et tout leur parlait d’épreuves et de sacrifices. Il est vrai que l’histoire de Daniel leur montrait la puissance de Dieu intervenant pour arracher aux lions la proie innocente qu’on leur avait jetée ; mais les aspirants au baptême savaient d’avance que la délivrance sur laquelle ils devaient compter, ne leur serait accordée qu’après qu’ils auraient rendu le témoignage du sang. De temps en temps des prodiges se manifestaient jusque dans l’arène ; on voyait quelquefois les léopards lécher les pieds des Martyrs, et contenir leur voracité en présence des serviteurs de Dieu ; mais de si éclatants miracles ne faisaient que suspendre l’immolation des victimes et leur susciter des imitateurs.

C’était donc le courage de Daniel, et non sa victoire sur les lions, que l’Église proposait à l’attention des catéchumènes ; l’important pour eux était d’avoir désormais présente à la mémoire cette parole du Sauveur : « Ne craignez point ceux qui ne peuvent tuer que le corps ; mais craignez plutôt celui qui peut précipiter l’âme avec le corps dans l’enfer. » (s.Matth. 10, 28) Nous sommes les descendants de ces premières générations de la sainte Église ; mais nous n’avons pas conquis au même prix l’avantage d’être chrétiens. Ce n’est plus en face des proconsuls que nous avons à confesser Jésus-Christ ; c’est en face du monde, cet autre tyran. Que l’exemple des Martyrs nous fortifie, en ces jours, pour la lutte qu’il nous faudra soutenir de nouveau contre ses maximes, ses pompes et ses œuvres. Il y a trêve entre lui et nous, dans ce temps de recueillement et de pénitence ; mais le moment viendra où nous devrons le braver et nous montrer chrétiens.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chat. VII.

En ce temps-là, Jésus parcourait la Galilée, ne poulant pas aller en Judée, parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir. Or la fête des Juifs, appelée des Tabernacles, étant proche, ses frères lui dirent : Quitte ce pays, et va en Judée, afin que tes disciples voient aussi les œuvres que tu fais. Car personne n’agit en secret, lorsqu’il veut être connu dans le public. Si tu fais de telles choses, montre-toi au monde. Car ses frères non plus ne croyaient pas en lui. Jésus leur dit donc : Mon temps n’est pas encore venu ; mais votre temps est toujours prêt. Le monde ne saurait vous haïr ; mais moi, il me hait, parce que je rends de lui ce témoignage, que ses œuvres sont mauvaises. Allez, vous, à cette fête ; pour moi, je n’y vais pas, parce que mon temps n’est pas encore accompli. Ayant dit cela, il demeura en Galilée. Et lorsque ses frères furent partis, il alla lui-même à la fête, non publiquement, mais comme en secret. Or, le jour de la fête, les Juifs le cherchaient, et ils disaient : Où est-il ? Et il y avait une grande rumeur à son sujet dans le peuple ; car les uns disaient : C’est un homme de bien ; et d’autres disaient : Non, mais il séduit la foule. Cependant personne ne parlait de lui ouvertement, par crainte des Juifs.

Les faits racontés dans ce passage du saint Évangile se rapportent à une époque un peu antérieure de la vie du Sauveur ; mais l’Église nous les propose aujourd’hui, à cause de la relation qu’ils ont avec ceux que nous avons lus dans le livre sacré depuis plusieurs jours. On voit que non seulement aux approches de cette Pâque qui devait être la dernière pour la Synagogue, mais dès le temps de la fête des Tabernacles, qui avait lieu au mois de septembre, la fureur des Juifs contre Jésus conspirait déjà sa mort. Le Fils de Dieu était réduit à voyager secrètement, et pour se rendre en sûreté à Jérusalem, il lui fallait prendre des précautions. Adorons ces humiliations de l’Homme-Dieu, qui a daigné sanctifier tous les états, même celui du juste persécuté et réduit à se dérober aux regards de ses ennemis. Il lui eût été facile d’éblouir ses adversaires par des miracles inutiles, comme ceux que désira Hérode, et de forcer ainsi leur culte et leur admiration. Dieu ne procède point ainsi ; il ne contraint pas ; il agit sous les yeux de l’homme ; mais, pour reconnaître l’action de Dieu, il faut que l’homme se recueille et s’humilie, qu’il fasse taire ses passions. Alors la lumière divine se manifeste à l’âme ; cette âme a vu suffisamment ; maintenant, elle croit et veut croire ; son bonheur, comme son mérite, est dans la foi ; elle est en mesure d’attendre la manifestation radieuse de l’éternité.

Le chair et le sang ne l’entendent pas ainsi ; ils aiment l’éclat et le bruit. Le Fils de Dieu venant sur la terre ne devait pas se soumettre à un tel abaissement que de faire montre aux hommes de son pouvoir infini. Il avait à opérer des prodiges pour appuyer sa mission ; mais en lui, devenu le Fils de l’Homme, tout ne devait pas être prodige. La plus large part de sa carrière était réservée aux humbles devoirs de la créature : autrement il ne nous eût pas appris par son exemple ce que nous avions tant besoin de savoir. Ses frères (on sait que les Juifs étendaient le nom de frères à tous les parents en ligne collatérale), ses frères auraient voulu avoir leur part dans cette illustration vulgaire qu’ils désiraient pour Jésus. Ils lui fournissent l’occasion de leur dire cette forte parole que nous devons méditer en ce saint temps, pour nous en souvenir plus tard : « Le monde ne saurait vous haïr ; mais moi, il me hait ». Gardons-nous donc désormais de plaire au monde ; son amitié nous séparerait de Jésus-Christ.

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Faites-nous, Seigneur, la grâce de persévérer dans le service que vous voulez de nous ; afin que, en nos jours, le peuple qui vous sert croisse en nombre et en mérites. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Autres liturgies

Cette Hymne touchante, empruntée à nos anciens Bréviaires Romains-Français, servira aujourd’hui à exprimer nos sentiments à notre Rédempteur.

HYMNE.

O Christ, Créateur et Roi de tous les êtres, rédempteur des croyants, nous célébrons vos louanges : laissez-vous fléchir par nos supplications.

Votre bonté unie à votre puissance a daigné briser les liens de notre premier père, par les blessures sacrées qu’elle reçut sur la Croix.

Vous, le Créateur des cieux, vous avez revêtu notre enveloppe de chair ; vous avez daigné subir l’humiliation et la douleur.

Vous avez souffert d’être enchaîné, afin de délier les pécheurs, tristes suppôts de ce monde destiné à périr ; par vos opprobres, vous avez effacé les crimes que le genre humain avait accumulés.

Rédempteur, on vous cloue à la Croix ; mais la terre entière s’ébranle ; vous rendez au Père votre âme toute-puissante ; et le monde disparaît sous d’épaisses ténèbres.

Mais bientôt on vous voit victorieux resplendir dans la gloire du Père ; soyez, ô Roi de bonté notre défenseur, et envoyez-nous le secours de votre Esprit. Amen.

Rendons notre hommage à la divine Croix, par cette Hymne de la Liturgie Grecque.

Seigneur de tous les êtres, Dieu créateur, vous avez été élevé sur la Croix, au milieu de la terre, attirant à vous la nature humaine qui s’était précipitée par les perfides conseils de l’ennemi ; c’est pourquoi nous vous offrons nos vœux sincères, relevés que nous sommes par votre Passion.

Déjà nos âmes illuminées par le jeûne se purifient ; éclairez-les des rayons spirituels de votre Croix. Aujourd’hui elle est exposée à nos regards ; nous la couvrons de nos chastes baisers ; nous l’adorons de bouche et de cœur.

Adorons la Croix divine ; elle est le lieu où se sont arrêtes les pieds du Seigneur ; demandons que les pieds de notre âme se fixent sur la pierre des divins commandements, et que, par la grâce divine, ils se dirigent dans la voie de la paix.

Régions de la terre, faites entendre vos cantiques, à ce moment où l’on adore le bois auquel le Christ a été suspendu, et par lequel le diable a reçu la blessure.

Aujourd’hui est montrée la Croix qui donne la vie. Adorons avec joie et avec terreur la Croix du Seigneur, afin de recevoir l’Esprit-Saint.

Croix vivifiante, je m’approche pour te toucher ; ma langue et mon esprit sont saisis de frayeur, quand je vois que le sang divin de mon Maître t’a baignée.

Confirmez, Seigneur, votre Église que vous avez acquise par la vertu de votre Croix ; par cette Croix, vous avez triomphé de l’ennemi, et illuminé le monde tout entier.

Mercredi

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À Rome, la Station est dans l’Église de Saint-Marcel, Pape et Martyr. Cette église avait été la maison de la sainte dame Lucine, qui la donna au Pontife pour la consacrer au culte de Dieu.

COLLECTE.

Dieu de miséricorde, sanctifiez ce jeûne, éclairez les cœurs de vos fidèles, et daignez prêter une oreille favorable à ceux auxquels vous inspirez le sentiment de la piété. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

ÉPÎTRE.
Lecture du Livre du Lévitique. Chap. XIX.

En ces jours-là, le Seigneur parla à Moïse et lui dit : Parle à toute l’assemblée des enfants d’Israël, et dis leur de ma part : Je suis le Seigneur votre Dieu. Vous ne déroberez point ; vous ne mentirez point ; et nul de vous ne trompera son prochain ; vous ne jurerez point faussement en mon nom, et vous ne souillerez point le nom de votre Dieu ; je suis le Seigneur. Vous ne calomnierez point votre prochain, et vous ne l’opprimerez point par violence. Le salaire de votre mercenaire ne demeurera point chez vous jusqu’au matin. Vous ne parlerez point mal du sourd, et vous ne placerez point d’obstacle devant les pas de l’aveugle ; mais vous craindrez le Seigneur votre Dieu, parce que je suis le Seigneur. Vous ne ferez rien contre l’équité, et vous ne jugerez point injustement. Ne faites point attention si la personne est pauvre, et ne vous laissez point intimider par l’aspect du puissant. Jugez votre prochain selon la justice. Vous ne serez point calomniateur, ni semeur de rapports parmi le peuple. Vous ne ferez point d’entreprise contre le sang de votre prochain. Je suis le Seigneur. Vous ne haïrez point votre frère dans votre cœur ; mais reprenez-le publiquement, de peur qu’il ne soit pour vous cause de péchés. Ne cherchez point la vengeance, et ne gardez pas souvenir de l’injure de vos concitoyens. Vous aimerez votre ami comme vous-même ; je suis le Seigneur. Gardez mes lois ; car je suis le Seigneur votre Dieu.

L’Église, en nous mettant aujourd’hui sous les yeux ce passage du Lévitique, dans lequel les devoirs de l’homme envers son prochain se trouvent exposés avec tant de clarté et d’abondance, veut faire comprendre au chrétien en quel détail il doit scruter et réformer sa vie, sur un point de si haute importance. C’est Dieu même qui parle ici et qui intime ses ordres ; entendez comme il répète presque à chaque phrase : « Moi, le Seigneur » ; afin de nous faire comprendre qu’il se constituera le vengeur du prochain que nous aurions lésé. Que ce langage devait être nouveau à l’oreille des catéchumènes, élevés au sein de ce monde païen, égoïste et sans entrailles, qui ne leur avait jamais dit que tous les hommes étant frères, Dieu, Père commun de l’immense famille de l’humanité, exigeait qu’ils s’aimassent tous d’un amour sincère, sans distinction de races et de condition ! Nous, chrétiens, en ces jours de réparation, songeons à remplir à la lettre les intentions du Seigneur notre Dieu. Souvenons‑nous que ces préceptes furent intimés au peuple israélite, bien des siècles avant la publication de la Loi de miséricorde. Or, si le Seigneur prescrivait au Juif un si sincère amour de ses frères, lorsque la loi divine n’était encore écrite que sur des tables de pierre, que ne demandera-t-il pas du chrétien qui peut maintenant la lire dans le cœur de l’Homme-Dieu descendu du ciel et devenu notre frère, afin qu’il nous fût à la fois plus facile et plus doux de remplir le précepte de la charité ? L’humanité unie en sa personne à la divinité est désormais sacrée ; elle est devenue l’objet des complaisances du Père céleste ; c’est par amour fraternel pour elle que Jésus se dévoue à la mort, nous apprenant par son exemple à aimer si sincèrement nos frères que, s’il est nécessaire, « nous allions jusqu’à donner notre vie pour eux » (s. Jean 3, 16). C’est le disciple bien-aimé qui l’a appris de son Maître, et qui nous l’enseigne.

ÉVANGILE
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. X.

En ce temps-là, on faisait à Jérusalem la fête de la Dédicace, et c’était l’hiver ; et Jésus se promenait dans le temple, sous le portique de Salomon. Les Juifs s’assemblèrent autour de lui et lui dirent : Jusqu’à quand nous tiendrez-vous l’esprit en suspens ? Si vous êtes le Christ, dites‑le‑nous ouvertement. Jésus leur répondit : Je vous parle, et vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent témoignage de moi ; mais vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes pas de mes brebis. Mes brebis écoutent ma voix ; je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront jamais ; et nul ne les ravira d’entre mes mains. Ce que mon Père m’a donné est plus grand que toutes choses, et personne ne le saurait ravir de la main de mon Père. Moi et le Père sommes une même chose. Alors les Juifs prirent des pierres pour le lapider. Jésus leur dit : J’ai fait devant vous plusieurs bonnes œuvres par la puissance de mon Père ; pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous ? Les Juifs lui répondirent : Nous ne vous lapidons pas pour aucune bonne œuvre, mais à cause de votre blasphème ; et parce que, étant un homme, vous vous faites Dieu. Jésus leur répondit : N’est-il pas écrit dans votre loi : J’ai dit que vous êtes des dieux ? Si donc elle appelle dieux ceux à qui la parole de Dieu était adressée, et que l’Écriture ne puisse être détruite, celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde, comment dites-vous de lui : il a blasphémé, parce qu’il a dit : Je suis le Fils de Dieu ? Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas ; mais si je les fais, quand vous ne voudriez pas me croire, croyez à mes œuvres ; afin que vous connaissiez et que vous croyiez que le Père est en moi, et moi dans le Père.

Après la fête des Tabernacles vint celle de la Dédicace, et Jésus était demeuré à Jérusalem. La haine de ses ennemis croissait toujours, et voici qu’ils s’assemblent autour de lui, afin de lui faire dire qu’il est le Christ, pour l’accuser ensuite d’usurper une mission qui n’est pas la sienne. Jésus dédaigne de leur répondre, et les renvoie aux prodiges qu’ils lui ont vu opérer, et qui rendent de lui un si éclatant témoignage. C’est par la foi, et par la foi seule, que l’homme peut arriver à Dieu en ce monde. Dieu se manifeste par des œuvres divines ; l’homme qui les connaît doit croire la vérité que de telles œuvres attestent ; en croyant ainsi, il a en même temps la certitude de ce qu’il croit et le mérite de sa croyance. Le Juif superbe se révolte ; il voudrait dicter la loi à Dieu même, et il ne comprend pas que sa prétention est aussi impie qu’elle est absurde.

Cependant il faut que la doctrine divine ait son cours, dût-elle exciter le scandale de ces esprits pervers. Jésus n’a pas à parler seulement pour eux : il faut aussi qu’il le fasse pour ceux qui croiront. Il dit donc alors cette grande parole, par laquelle il atteste, non plus seulement sa qualité de Christ, mais sa divinité : « Moi et mon Père, nous sommes une même chose ». Il savait qu’en s’exprimant ainsi il exciterait leur fureur ; mais il fallait qu’il se révélât à la terre et confondît d’avance l’hérésie. Arius se lèvera un jour contre le Fils de Dieu, et dira qu’il n’est que la plus parfaite des créatures : l’Église répondra qu’il est une même chose avec le Père, qu’il lui est consubstantiel ; et après bien des agitations et bien des crimes, la secte arienne s’éteindra et tombera dans l’oubli. Les Juifs sont ici les précurseurs d’Arius. Ils ont compris que Jésus confesse qu’il est Dieu, et ils tentent de le lapider. Par une dernière condescendance, Jésus veut les préparer à goûter cette vérité, en leur montrant par leurs Écritures que l’homme peut recevoir quelquefois, dans un sens restreint, le nom de Dieu, à raison des fonctions divines qu’il exerce ; puis il porte de nouveau leur pensée sur les prodiges qui témoignent si hautement de l’assistance que lui prête son Père, et répète avec une fermeté nouvelle que « le Père est en lui, et lui dans le Père ». Rien ne peut convaincre ces cœurs obstinés ; et la peine du péché qu’ils ont commis contre le Saint-Esprit pèse toujours sur eux davantage. Que différent est le sort des brebis du Sauveur ! « Elles écoutent sa voix, elles le suivent ; il leur donne la vie éternelle, et nul ne les ravira de ses mains. » Heureuses brebis ! elles croient parce qu’elles aiment ; c’est par le cœur que la vérité se fait jour en elles ; de même que c’est par l’orgueil de l’esprit que les ténèbres pénètrent dans l’âme de l’incrédule, et s’y établissent pour toujours. L’incrédule aime les ténèbres ; il les appelle lumière, et il en vient à blasphémer, sans plus sentir qu’il blasphème. Le Juif en vient jusqu’à crucifier le Fils de Dieu pour rendre hommage à Dieu.

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Écoutez nos supplications, ô Dieu tout-puissant, et daignez accorder l’effet de votre miséricorde accoutumée à ceux auxquels vous donnez la confiance de l’espérer de votre bonté. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Autres liturgies

L’Église Gothique d’Espagne nous présente, dans son Bréviaire Mozarabe, cette belle prière composée de solennelles acclamations au Christ souffrant.

V/. O Christ, vrai Fils de Dieu !

R/. Exaucez-nous, ayez pitié d’un peuple suppliant.

V/. Vous qui, par le triomphe de votre Croix, avez seul sauvé l’univers, délivrez-nous par votre sang expiateur.

R/. Exaucez-nous.

V/. Vous qui, en mourant, condamnez la mort, et par votre Résurrection procurez la vie ; vous qui souffrez pour nous une peine qui ne vous était pas due.

R/. Exaucez-nous.

V/. Accordez-nous de célébrer en paix ces jours de votre Passion. Dans ce saint temps, que votre bonté nous protège.

R/. Exaucez-nous.

V/. Ne laissez pas périr ceux pour qui vous avez souffert la Croix ; mais, par la Croix, conduisez-les à la vie éternelle.

R/. Exaucez-nous.

Saluons la sainte Croix, en empruntant la voix de l’Église Grecque, dans son Triodion.

En changeant la disposition de ses bras, pour répandre la bénédiction sur ses petits-fils, Jacob, l’illustre patriarche, marquait la figure de la Croix ; il présageait la bénédiction de salut qui, par la Croix, est descendue sur nous tous.

O Croix digne d’honneur, nous t’embrassons comme l’armure de salut, l’invincible trophée, le signe d’allégresse, l’instrument par lequel la mort a succombé ; nous qui participons à la gloire de celui qui fut attaché à tes bras.

Les hiérarchies angéliques assistent saisies de terreur, en présence du bois qui donne la vie. Car sur ce bois le Christ a versé son sang, et il a offert, pour éloigner des hommes la ruine qui les menaçait, le prix de la rédemption qui détruit tous les droits que le péché avait donnés aux démons.

O Verbe, j’ai été blessé par le glaive de l’ennemi ; guérissez-moi par votre sang ; hâtez-vous de déchirer par la lance de votre Passion la cédule de mes péchés, et inscrivez-moi au livre de vie.

O Croix digne d’hommages, lorsque tu fus plantée en terre, les demeures infernales en furent ébranlées ; mais tu es devenue pour les fidèles l’appui solide, la protection qui ne manque jamais.

Rendus fertiles en vertus, cueillons sur ce bois divin les fruits vivifiants que nous présente Jésus, la vigne féconde, étendue sur ce bois.

Nous louons, ô Jésus, votre immense bonté, en adorant la Croix, la lance et le roseau avec lesquels vous avez renversé, dans votre miséricorde, le mur de séparation qui nous faisait ennemis de Dieu.

Jeudi

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À Rome, la Station est dans l’Église de saint Apollinaire, qui fut disciple de saint Pierre et ensuite premier Évêque de Ravenne et Martyr.

COLLECTE.

Faites, ô Dieu tout-puissant, que la nature humaine, qui a été blessée par son intempérance, soit rétablie en sa dignité par cette abstinence salutaire. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

ÉPÎTRE.
Lecture du Prophète Daniel. Chap. III.

En ces jours-là, Azarias pria le Seigneur et dit : Seigneur notre Dieu, nous vous en conjurons par la gloire de votre nom, ne nous abandonnez pas à jamais. Ne détruisez pas votre alliance, et ne retirez pas de nous votre miséricorde. Ayez égard à Abraham votre bien-aimé, à Isaac votre serviteur, et à Israël votre saint, auxquels vous avez promis que vous multiplieriez leur race comme les étoiles du ciel, et comme le sable qui est sur le rivage de la mer. Car nous sommes réduits, Seigneur, à un plus petit nombre que toutes les autres nations, et nous sommes aujourd’hui humiliés par toute la terre, à cause de nos péchés. Et il n’y a plus maintenant parmi nous ni prince, ni chef, ni prophète, ni holocauste, ni sacrifice, ni oblation, ni encens, ni lieu où nous puissions vous offrir les prémices, afin d’avoir part à votre miséricorde. Mais daignez nous recevoir à cause de notre cœur contrit et de notre esprit humilié. Que ce sacrifice offert devant vous aujourd’hui vous soit agréable comme un holocauste de béliers et de taureaux, comme l’offrande de mille agneaux gras ; car ceux qui mettent en vous leur confiance ne seront point confondus. Et maintenant, c’est de tout notre cœur que nous allons à vous, que nous vous craignons, et que nous cherchons votre face. Ne nous repoussez pas ; mais agissez avec nous selon votre douceur et selon la grandeur de votre miséricorde. Délivrez-nous par les merveilles de votre puissance, et donnez gloire à votre nom, Seigneur. Que tous ceux qui font souffrir des maux à vos serviteurs soient confondus ; qu’ils soient confondus par votre toute-puissance ; que leur force soit brisée ; et qu’ils sachent que vous êtes le Seigneur, le Dieu unique, plein de gloire par toute la terre, ô Seigneur notre Dieu !

C’est ainsi que Juda, captif en Babylone, épanchait ses vœux au Seigneur par la bouche d’Azarias. La désolation était au comble dans Sion, veuve de son peuple et de ses solennités ; ses fils, transplantés sur une rive étrangère, devaient successivement y mourir jusqu’à la soixante-dixième année de l’exil ; après quoi Dieu se souviendrait de ses exilés, et les ramènerait en Jérusalem par la main de Cyrus. Alors aurait lieu la construction du second temple qui devait voir le Messie. Quel crime avait donc commis Juda pour se voir soumis à une telle expiation ? La fille de Sion s’était prostituée à l’idolâtrie ; elle avait rompu le pacte sacré qui l’unissait au Seigneur comme à son époux. Toutefois son crime fut effacé par cette captivité d’un nombre limité d’années ; et Juda, rétabli dans la terre de ses pères, ne retourna plus au culte des faux dieux. Il était pur d’idolâtrie lorsque le Fils de Dieu vint habiter au milieu de lui. Mais quarante ans ne s’étaient pas écoulés depuis l’ascension glorieuse de ce divin Rédempteur, que Juda reprenait de nouveau le chemin de l’exil ; qu’il était, non plus emmené captif à Babylone, mais dispersé, après d’affreux massacres, dans toutes les nations qui sont sous le ciel. Voilà, non plus soixante-dix ans, mais dix-huit siècles qu’il est « sans prince, sans chef, sans prophète, sans holocauste, sans sacrifice et sans temple ». Le crime commis par Juda est donc plus grand encore que l’idolâtrie, puisque, après une si longue suite de malheurs et d’humiliations, la justice du Père n’est pas apaisée ! C’est que le sang qui fut versé par le peuple juif sur le Calvaire en ces jours n’est pas seulement le sang d’un homme ; c’est le sang d’un Dieu. Il faut que toute la terre le sache et le comprenne, à la seule vue du châtiment des meurtriers. Cette immense expiation d’un crime infini doit se continuer jusqu’aux derniers jours du monde ; alors seulement le Seigneur se souviendra d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ; une grâce extraordinaire descendra sur Juda, et son retour consolera l’Église affligée de la défection d’un grand nombre de ses fils. Le spectacle d’un peuple entier imprégné de la malédiction dans toutes ses générations, pour avoir crucifié le Fils de Dieu, donne à réfléchir au chrétien. Il y apprend que la justice divine est terrible, et que le Père demande compte du sang de son Fils, jusqu’à la dernière goutte, à ceux qui l’ont versé. Hâtons-nous de laver dans ce sang précieux la tache de complicité que nous avons avec les Juifs ; et, rompant les liens de l’iniquité, imitons, par une entière conversion, ceux d’entre eux que nous voyons de temps en temps se détacher de leur peuple et se rendre au divin Messie, dont les bras sont étendus sur la Croix pour recevoir tous ceux qui veulent revenir à lui.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. VII.

En ce temps-là, un Pharisien pria Jésus de venir manger avec lui ; et étant entré dans la maison de ce Pharisien, il se mit à table. Et voilà qu’une femme de la ville, qui vivait dans le péché, ayant su que Jésus était à table dans la maison du Pharisien, apporta un vase d’albâtre plein d’une huile de parfum. Et se tenant derrière lui à ses pieds, elle commença à les arroser de ses larmes, et les essuyant avec ses cheveux, elle les baisait, et y répandait le parfum. Ce que voyant le Pharisien qui avait invité Jésus, il se dit en lui-même : Si cet homme était un Prophète, il saurait qui est celle qui le touche, et que c’est une pécheresse. Alors Jésus, prenant la parole, lui dit : Simon, j’ai quelque chose à te dire. Il répondit : Maître, dites. Un créancier avait deux débiteurs ; l’un lui devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. Comme ils n’avaient pas de quoi lui rendre, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel l’aimera le plus ? Simon répondit : J’estime que c’est celui à qui il a remis davantage. Jésus lui dit : Tu as bien jugé. Et, se tournant vers la femme, il dit à Simon : Vois-tu cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu n’as pas versé d’eau sur mes pieds ; mais elle, elle les a arrosés de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas donné le baiser ; mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé de baiser mes pieds. Tu n’as pas versé de parfum sur ma tète ; mais elle, elle a répandu ses parfums sur mes pieds. C’est pourquoi je te dis : Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé ; mais celui à qui on remet moins, aime moins. Alors il dit à cette femme : Tes péchés te sont remis. Et ceux qui étaient à table avec lui commencèrent à dire en eux-mêmes : Quel est celui-ci qui remet même les péchés. Et il dit à la femme : Ta foi t’a sauvée ; retire-toi en paix.

Aux idées sombres que suggère le spectacle de la réprobation du peuple déicide, l’Église se hâte de faire succéder les pensées consolantes que doit produire dans nos âmes l’histoire de la pécheresse de l’Évangile. Ce trait de la vie du Sauveur ne se rapporte pas au temps de la Passion ; mais les jours où nous sommes ne sont-ils pas les jours de la miséricorde ; et ne convient-il pas d’y glorifier la mansuétude et la tendresse du cœur de notre Rédempteur qui s’apprête, en ces jours mêmes. à faire descendre le pardon sur un si grand nombre de pécheurs par toute la terre ? D’ailleurs Madeleine n’est-elle pas la compagne inséparable de son cher Maître crucifié ? Bientôt nous la verrons au pied de la Croix ; étudions ce type d’amour, fidèle jusqu’à la mort ; et pour cela considérons son point de départ.

Madeleine avait mené une vie coupable ; sept démons, nous dit ailleurs le saint Évangile, avaient fixé en elle leur demeure. Il a suffi à cette femme de voir et d’entendre le Sauveur ; tout aussitôt la haine du péché la saisit, le saint amour se révèle à son cœur ; elle n’a plus qu’un désir, celui de réparer sa vie passée. Elle a péché avec éclat : il lui faut une rétractation éclatante de ses égarements ; elle a vécu dans le luxe : désormais ses parfums sont tous pour son libérateur ; de sa chevelure, dont elle était si fière, elle lui essuiera les pieds ; son visage ne connaîtra plus les ris immodestes ; ses yeux, qui séduisaient les âmes, sont noyés dans les larmes. Par le mouvement de l’Esprit divin qui la possède, elle part pour revoir Jésus. Il est chez le Pharisien, il est assis à un festin, elle va donc se donner en spectacle ; que lui importe ? elle s’élance avec son vase précieux, et dans un instant la voilà aux pieds du Sauveur. C’est là qu’elle s’établit, là qu’elle épanche son cœur et ses larmes. Qui pourrait décrire les sentiments qui se pressent dans son âme ? Jésus lui-même nous les fera connaître tout à l’heure d’un seul mot. Mais il est aisé de voir à ses pleurs combien elle est touchée, à l’emploi de ses parfums et de ses cheveux combien elle est reconnaissante, à sa prédilection pour les pieds de son Sauveur combien elle est humble.

Le Pharisien se scandalise. Par un mouvement de cet orgueil judaïque qui bientôt crucifiera le Messie, il prend de là occasion de douter de la mission de Jésus. « S’il était prophète, pense‑t‑il, il saurait quelle est cette femme. » Lui, s’il avait l’esprit de Dieu, il reconnaîtrait le Sauveur promis à cette condescendance envers la créature repentante. Avec sa réputation de vertu, qu’il est au-dessous de cette pauvre femme pécheresse ! Jésus prend la peine de le lui donner à comprendre, en faisant de sa bouche divine le parallèle de Madeleine et de Simon le Pharisien, et dans ce parallèle l’avantage reste à Madeleine. Quelle cause a donc ainsi transformé la pécheresse de manière à lui mériter non seulement le pardon, mais les éloges publics de Jésus ? Son amour : « elle a aimé son Rédempteur, elle l’a aimé beaucoup », et le pardon qu’elle a reçu est selon la mesure de cet amour. Il y a peu d’heures, elle n’aimait que le monde et la vie sensuelle ; le repentir a créé en elle un être nouveau ; elle ne cherche plus, elle ne voit plus, elle n’aime plus que Jésus. Désormais elle s’attache à ses pas, elle veut subvenir à ses besoins, elle veut surtout le voir et l’entendre ; et, au moment de l’épreuve, quand les Apôtres auront fui, elle sera là au pied de la Croix, pour recevoir le dernier soupir de celui à qui son âme doit la vie. Quel sujet d’espérance pour le pécheur ! Jésus vient de le dire : « Celui à qui l’on remet plus, est celui-là même qui aime plus. » Pécheurs, songez à vos péchés ; mais songez surtout à accroître votre amour. Qu’il soit en proportion de la grâce du pardon que vous allez recevoir, et « vos péchés vous seront remis ».

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Soyez, Seigneur, favorable à votre peuple, afin que, rejetant tout ce qui vous déplaît, il mette ses délices dans l’accomplissement de vos commandements. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Autres liturgies

Nous terminerons cette journée par cette Hymne touchante du Bréviaire Mozarabe.

HYMNE.

Verbe du Père, qui avez daigné paraître dans la chair, Agneau de Dieu, qui ôtez les péchés du monde, nous venons vers vous humblement, pour nous désaltérer dans le sang de votre auguste Passion.

Montrez-nous les stigmates de vos blessures sacrées ; faites briller le signe glorieux de votre Croix ; que par la force inépuisable qui réside en lui, le salut soit accordé aux croyants.

Le roseau, les clous, les crachats, le breuvage de myrrhe, la couronne d’épine, les fouets, la lance, sont, ô Christ, les instruments de votre supplice ; à cause d’eux, daignez aujourd’hui pardonner nos crimes.

Que le sang de vos blessures sacrées arrose et lave nos cœurs, qu’il enlève le poison de notre malice ; que notre vie présente soit exempte de péché : que la vie future nous soit une bienheureuse récompense.

Quand le jour de la résurrection se lèvera, quand les splendeurs de l’éternel royaume viendront illuminer ce monde, faites-nous suivre, à travers les airs, cette route qui nous conduira vers les heureux habitants du céleste séjour.

Honneur soit au Dieu éternel ! gloire au seul Père, au Fils unique et à l’Esprit-Saint ! Trinité qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.

Rendons notre hommage à la sainte Croix, en lui offrant ces strophes que lui consacre l’Église Grecque.

Le bois avec lequel Élisée retira du Jourdain le fer de la hache fut la figure de la Croix, par laquelle, ô Christ, vous avez retiré de l’abîme de leurs vanités les nations qui, aujourd’hui, chantent avec transport : « Vous êtes béni, Dieu de nos pères ! »

Les cieux s’unissent à la terre dans une commune allégresse, pour adorer votre Croix ; car c’est vous-même qui avez réuni les Anges et les hommes qui chantent ensemble : « Seigneur notre Dieu, soyez béni ! »

Adorant la Croix du Seigneur, et glorifiant notre libérateur qui y fut attaché, présentons notre hommage selon les trois bois dont elle fut formée : une tendre compassion pour le cyprès odorant, la foi pour le cèdre, et pour le pin une charité sincère.

Vous avez étendu, ô Christ, vos mains sur le bois ; là vous avez détruit le péché de l’homme, qui n’avait pas su retenir sa convoitise. La lance vous a blessé ; mais vous l’avez retournée contre l’ennemi. En goûtant le fiel,vous avez anéanti le mal dont la douceur est trompeuse ; vous avez été abreuvé de vinaigre, vous qui êtes les délices de tous.

J’étais mort par l’arbre du péché, j’étais livré au trépas par une nourriture qui m’avait flatté ; rendez-moi la vie, Seigneur ; relevez-moi, faites-moi adorer vos souffrances et participer à votre divine résurrection ; rendez-moi le cohéritier de ceux qui vous aiment.

O Croix, signe d’allégresse, armure invincible, honneur des Apôtres, force des Pontifes, rends la vigueur à mon âme languissante ; fais que je t’adore, que je célèbre tes louanges, que je m’écrie : « Créatures du Seigneur, louez le Seigneur, et exaltez-le dans les siècles. »

Vendredi

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À Rome, la Station est dans l’Église de Saint-Étienne, au mont Cœlius. En ce jour qui devait être consacré à vous Marie, la Reine des Martyrs, il est touchant de reconnaître que, par une sorte de pressentiment prophétique, cette église dédiée au premier des Martyrs se trouvait déjà désignée, dès la plus haute antiquité, pour la réunion des fidèles.

COLLECTE.

Daignez répandre, Seigneur, votre grâce dans nos cœurs ; afin que, punissant nos péchés par des châtiments volontaires, nous évitions par ces peines temporelles le malheur d’être condamnés aux supplices éternels. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

ÉPÎTRE.
Lecture du Prophète Jérémie. Chap XVII.

En ces jours-là, Jérémie dit : Seigneur, tous ceux qui vous abandonnent seront confondus ; ceux qui se retirent de vous seront inscrits sur le sable, d’où leur nom sera bientôt effacé ; car ils ont abandonné la source des eaux vives, le Seigneur. Guérissez-moi, Seigneur, et je serai guéri ; sauvez-moi, et je serai sauvé ; parce que vous seul êtes ma gloire. Les voilà qui me disent : Où est la parole du Seigneur ? qu’elle s’accomplisse. Mais moi, je n’ai point été troublé, en vous suivant comme mon Pasteur, et je n’ai point désiré le jour de l’homme, vous le savez. Ce qui est sorti de mes lèvres a été droit devant vos yeux. Ne soyez point pour moi un sujet de terreur ; c’est vous qui êtes mon espérance au jour de l’affliction. Que ceux qui me persécutent soient confondus, et que je ne sois point confondu moi-même ; qu’ils soient dans l’épouvante, et que je ne sois pas épouvanté. Faites venir sur eux un jour de malheur, et brisez-les, en les accablant de maux, ô Seigneur notre Dieu !

Jérémie est une des principales figures de Jésus-Christ dans l’Ancien Testament, où il représente spécialement le Messie persécuté par les Juifs. C’est ce qui a porté l’Église à choisir ses Prophéties pour sujet des lectures de l’Office de la nuit, dans les deux semaines consacrées à la Passion du Sauveur. Nous venons d’entendre une des plaintes que ce juste adresse à Dieu contre ses ennemis ; et c’est au nom du Christ qu’il parle. Écoutons ces accents désolés qui dépeignent à la fois la malice des Juifs, et celle des pécheurs qui persécutent Jésus-Christ au sein même du christianisme. « Ils ont, dit le Prophète, abandonné la source des eaux vives. » Juda a perdu le souvenir de la roche du désert, d’où jaillirent les eaux dont il étancha sa soif ; ou, s’il se la rappelle encore, il ne sait plus que cette roche mystérieuse représentait le Messie.

Cependant Jésus est là dans Jérusalem, et il crie : « Que celui qui a soif vienne à moi, et qu’il se désaltère. » Sa bonté, sa doctrine, ses œuvres merveilleuses, les oracles accomplis en lui, disent assez que l’on doit croire à sa parole. Juda est sourd à l’invitation ; et plus d’un chrétien imite son endurcissement. Il en est qui ont goûté à la « source des eaux vives », et qui s’en sont détournés pour aller se désaltérer aux ruisseaux bourbeux du monde ; et leur soif s’en est irritée davantage. Qu’ils tremblent en voyant le châtiment des Juifs ; car s’ils ne reviennent pas au Seigneur leur Dieu, ils tomberont dans ces ardeurs dévorantes et éternelles, où l’on refuse une goutte d’eau à celui qui l’implore. Le Sauveur, par la bouche de Jérémie, annonce « un jour de malheur » qui doit fondre sur les Juifs ; plus tard, lorsqu’il vient en personne, il prévient les Juifs que la tribulation qui tombera sur Jérusalem, en punition de son déicide, sera si affreuse, que « depuis le commencement du monde elle n’a pas eu sa pareille, et ne l’aura jamais dans la suite des siècles » (s. Matth. 14, 21). Mais si le Seigneur a vengé avec tant de rigueur le sang de son Fils contre une ville qui fut longtemps l’escabeau de ses pieds, et contre un peuple qu’il avait préféré à tous les autres, épargnera-t-il le pécheur qui, malgré les invitations de l’Église, s’obstine à rester dans son endurcissement ? Juda eut le malheur de combler la mesure de ses iniquités ; nous aussi, nous avons tous une mesure de mal que la justice de Dieu ne nous permettrait pas de dépasser. Hâtons-nous d’ôter le péché ; songeons à remplir l’autre mesure, celle des bonnes œuvres ; et prions pour les pécheurs qui ne se convertiront pas en ces jours. Demandons que ce sang divin, qu’ils mépriseront encore une fois, et dont ils sont couverts, ne s’appesantisse pas sur eux.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. XI.

En ce temps-là, les Pontifes et les Pharisiens assemblèrent le conseil contre Jésus, et ils disaient : Que faisons-nous ? cet homme opère beaucoup de miracles. Si nous le laissons faire, tous croiront en lui ; et les Romains viendront et ruineront notre ville et notre nation. L’un d’eux, nommé Caïphe, qui était le grand-prêtre de cette année-là, leur dit : Vous n’y entendez rien, et vous ne songez pas qu’il est expédient pour vous qu’un seul homme meure pour le peuple, afin que toute la nation ne périsse pas. Or il ne disait pas ceci de lui-même ; mais, étant grand-prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation, et non pas pour la nation seulement, mais aussi pour rassembler et réunir les enfants de Dieu qui étaient dispersés. À partir de ce jour, ils songèrent donc à le faire mourir. C’est pourquoi Jésus ne se montrait plus en public parmi les Juifs ; mais il s’en alla dans une contrée près du désert, en une ville nommée Éphrem et il s’y tint avec ses disciples.

La vie du Sauveur est menacée plus que jamais. Le conseil de la nation s’est réuni pour aviser à se défaire de lui. Écoutez ces hommes que la plus vile des passions, la jalousie, a rassemblés. Ils ne nient pas les miracles de Jésus ; ils sont donc en mesure de porter un jugement sur sa mission, et ce jugement devrait être favorable. Mais ce n’est pas dans ce but qu’ils sont venus ; c’est pour s’entendre sur les moyens de le faire périr. Que se diront-ils à eux-mêmes ? quels sentiments exprimeront-ils en commun pour légitimer cette résolution sanguinaire ? Ils oseront mettre en avant la politique, l’intérêt de la nation. Si Jésus continue de se montrer et d’opérer des prodiges, bientôt la Judée va se lever pour le proclamer son Roi, et les Romains ne tarderont pas à venir venger l’honneur du Capitole outragé par la plus faible des nations qui soit dans l’Empire. Insensés, qui ne comprennent pas que si le Messie eût dû être roi à la manière de ce monde, toutes les puissances de la terre seraient demeurées sans force contre lui ! Que ne se souviennent-ils plutôt de la prédiction de Daniel, qui a annoncé que dans le cours de la soixante-dixième semaine d’années, à partir du décret pour la réédification du temple, le Christ sera mis à mort, et le peuple qui l’aura renié ne sera plus son peuple (Dan. 9, 25) ; qu’après ce forfait un peuple commandé par un chef militaire viendra, et renversera la ville et le temple ; que l’abomination de la désolation entrera dans le sanctuaire, et que la désolation s’établira à Jérusalem, pour y demeurer jusqu’à la fin (Ibid. 26, 27) ! En mettant à mort le Messie, ils vont du même coup anéantir leur patrie.

En attendant, l’indigne pontife qui préside aux derniers jours de la religion mosaïque s’est revêtu de l’éphod, et il a prophétisé, et sa prophétie est selon la vérité. Ne nous en étonnons pas. Le voile du temple n’est pas déchiré encore ; l’alliance entre Dieu et Juda n’est pas rompue. Caïphe est un homme de sang, un lâche, un sacrilège ; mais il est pontife. Dieu parle encore par sa bouche. Écoutons ce nouveau Balaam : « Jésus mourra pour la nation, et non pour la nation seulement, mais aussi pour rassembler et réunir les enfants de Dieu qui étaient dispersés. » Ainsi la Synagogue expirante est contrainte de prophétiser la naissance de l’Église par l’effusion du sang de Jésus ! Ça et là sur la terre il y a des enfants de Dieu qui le servent, au milieu de la gentilité, comme le centenier Corneille ; mais aucun lien visible ne les réunit. L’heure approche où la grande et unique Cité de Dieu va apparaître sur la montagne, « et toutes les nations se dirigeront vers elle ». (Isa. 2, 2) Après que le sang de l’alliance universelle aura été répandu, après que le sépulcre aura rendu le vainqueur de la mort, cinquante jours seront à peine écoulés, que la trompette sacrée de la Pentecôte convoquera, non plus les Juifs au temple de Jérusalem, mais tous les peuples à l’Église de Jésus-Christ. Caïphe ne se souvient plus déjà de l’oracle qu’il a lui-même proféré ; il a fait rétablir le voile du Saint des Saints qui s’était déchiré en deux, au moment ou Jésus expirait sur la Croix ; mais ce voile ne cache plus qu’un réduit désert. Le Saint des Saints n’est plus là ; « on offre maintenant en tout lieu une hostie pure » (Malach. 1, 2), et les vengeurs du déicide n’ont pas encore apparu, avec leurs aigles, sur la montagne des Oliviers, que déjà les sacrificateurs ont entendu retentir au fond du sanctuaire répudié une voix qui disait : « Sortons d’ici. »

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Dieu tout-puissant, daignez faire que nous, qui implorons la grâce de votre protection, nous soyons délivrés de tous les maux, et que nous vous servions avec tranquillité d’esprit. Par Jésus‑Christ notre Seigneur. Amen.

Les sept douleurs de la Très Sainte Vierge

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La piété des derniers temps a consacré d’une manière spéciale cette journée à la mémoire des incomparables douleurs que Marie a ressenties au pied de la Croix de son divin Fils. La semaine suivante est occupée tout entière par la célébration des mystères de la Passion du Sauveur ; et bien que le souvenir de Marie compatissante soit souvent présent au cœur du fidèle qui suit pieusement tous les actes de cette longue et sublime scène, les douleurs du Rédempteur, le spectacle de la justice et de la miséricorde divines s’unissant pour opérer notre salut, préoccupent trop vivement le cœur et la pensée, pour qu’il soit possible d’honorer, comme il le mérite, le profond mystère de la compassion de Marie aux souffrances de Jésus.

Il était donc à propos qu’un jour fût choisi dans l’année pour remplir ce devoir sacré ; et quel jour plus convenable que le Vendredi de la semaine où nous sommes, qui est déjà tout entière vouée au culte de la Passion du Fils de Dieu ? Dès le XVème siècle, en 1423, un pieux archevêque de Cologne, Thierry de Meurs, inaugurait cette fête dans son Église par un décret synodal (Labb. Concil. t. 12, p. 365). Elle s’étendit successivement, sous des noms divers. dans les provinces de la catholicité, par la tolérance du Siège Apostolique, jusqu’à ce qu’enfin, au siècle dernier, le pape Benoît XIII, par un décret du 22 août 1727, l’inscrivit solennellement sur le cycle de l’Église catholique, sous le nom de Fête des sept Douleurs de la Bienheureuse Vierge Marie. Nous expliquerons ce titre, lorsque notre Année liturgique sera arrivée au 15 Septembre, jour où l’Église fait une nouvelle commémoration du mystère d’aujourd’hui ; nous raconterons alors l’origine première du culte des sept Douleurs de Marie. En ce jour, c’est uniquement Marie compatissante au pied de la Croix que l’Église veut honorer. Jusqu’à l’époque où le Siège Apostolique étendit à toute la chrétienté cette Fête sous le titre que nous venons d’exprimer, on la désignait par ces différentes appellations : Notre-Dame de Pitié, la Compassion de Notre-Dame, Notre-Dame de la Pâmoison ; en un mot, cette fête était déjà pressentie par la piété populaire, avant d’avoir obtenu la consécration solennelle de l’Église.

Pour en bien comprendre l’objet, et pour rendre en ce jour à la Mère de Dieu et des hommes les devoirs qui lui sont dus, nous devons nous rappeler que Dieu a voulu, dans les desseins de sa souveraine sagesse, associer Marie, en toutes manières, à l’œuvre du salut du genre humain. Le mystère d’aujourd’hui présente une nouvelle application de cette loi merveilleuse qui nous révèle toute la grandeur du plan divin ; il nous montre une fois de plus le Seigneur brisant l’orgueil de Satan par le faible bras de la femme. Dans l’œuvre de notre salut, nous reconnaissons trois interventions de Marie, trois circonstances où elle est appelée à unir son action à celle de Dieu même. La première, dans l’Incarnation du Verbe, qui ne vient prendre chair dans son chaste sein qu’après qu’elle a donné son acquiescement par ce solennel FIAT qui sauve le monde ; la seconde, dans le sacrifice que Jésus-Christ accomplit sur le Calvaire, où elle assiste pour participer à l’offrande expiatrice ; la troisième, au jour de la Pentecôte, où elle reçoit l’Esprit-Saint, comme le reçurent les Apôtres, afin de pouvoir s’employer efficacement à l’établissement de l’Église. À la fête de l’Annonciation, nous avons exposé la part qu’a eue la Vierge de Nazareth au plus grand acte qu’il a plu à Dieu d’entreprendre pour sa gloire, et pour le rachat et la sanctification du genre humain. Ailleurs nous aurons occasion de montrer l’Église naissante s’élevant et se développant sous l’action de la Mère de Dieu ; aujourd’hui il nous faut raconter la part qui revient à Marie dans le mystère de la Passion de Jésus, exposer les douleurs qu’elle a endurées près de la Croix, les titres nouveaux qu’elle y a acquis à notre filiale reconnaissance.

Le quarantième jour qui suivit la naissance de notre Emmanuel, nous accompagnâmes au temple l’heureuse mère portant son divin fils entre ses bras. Un vieillard vénérable attendait cet enfant, et le proclama « la lumière des nations et la gloire d’Israël ». Mais bientôt, se tournant vers la mère, nous l’entendîmes lui dire ces désolantes paroles : « Cet enfant sera aussi un signe de contradiction, et un glaive transpercera votre âme. » Cette annonce de douleurs pour la mère de Jésus nous fit comprendre que les joies innocentes du Temps de Noël avaient cessé, et que la carrière des amertumes était ouverte pour le fils et pour la mère. En effet, depuis la fuite nocturne en Égypte jusqu’à ces jours où la noire malice des Juifs prépare une affreuse catastrophe, quelle a été la situation du fils, humilié, méconnu, persécuté, abreuvé d’ingratitudes ? Quelle a été, par contrecoup, la continuelle inquiétude, la persévérante angoisse du cœur de la plus tendre des mères ? Mais aujourd’hui, prévenant le cours des événements, nous passons outre, et nous arrivons tout de suite au matin du fatal Vendredi.

Marie sait que, cette nuit même, son fils a été livré par un de ses disciples, par un homme que Jésus avait choisi pour confident, auquel elle-même avait donné plus d’une fois des marques de sa maternelle bonté. À la suite d’une cruelle agonie, le fils de Marie s’est vu enchaîner comme un malfaiteur, et la soldatesque l’a entraîné chez Caïphe, son principal ennemi. De là on l’a conduit chez le gouverneur romain, dont la complicité est nécessaire aux princes des prêtres et aux docteurs de la loi pour qu’ils puissent, selon leur désir, répandre le sang innocent. Marie est dans Jérusalem ; Madeleine et les autres amies de son fils l’entourent ; mais il n’est pas en leur pouvoir d’empêcher les cris tumultueux du peuple d’arriver à son oreille. Et qui d’ailleurs pourrait arrêter les pressentiments au cœur d’une telle mère ? Le bruit ne tarde pas à se répandre dans la ville que Jésus de Nazareth est demandé au gouverneur pour être crucifié. Marie se tiendra-t-elle à l’écart, en ce moment où tout un peuple est sur pied pour accompagner de ses insultes, jusqu’au Calvaire, ce Fils de Dieu qu’elle a porté dans son sein, qu’elle a nourri de son lait virginal ? Loin d’elle cette faiblesse ! Elle se lève, elle se met en marche, et se rend sur le passage de Jésus.

L’air retentissait de cris et de blasphèmes. Dans cette foule, on n’apercevait ni Joseph d’Arimathie, le noble décurion, ni le docte et grave Nicodème ; ils se tenaient cachés dans leurs demeures, déplorant le sort du Juste. Cette multitude qui précédait et suivait la victime n’était composée que de gens féroces ou insensibles ; seulement un groupe de femmes faisait entendre de douloureuses lamentations, et par cette compassion mérita d’attirer les regards de Jésus. Marie pouvait-elle se montrer moins sensible au sort de son fils que ne le parurent ces femmes qui n’avaient avec lui d’autres liens que ceux de l’admiration ou de la reconnaissance ? Nous insistons sur ce trait pour exprimer combien nous avons en horreur ce rationalisme hypocrite qui, foulant aux pieds tous les sentiments du cœur et les traditions de la piété catholique de l’Orient et de l’Occident, a tenté de mettre en doute la vérité de cette touchante Station de la Voie douloureuse qui marque le lieu de la rencontre du fils et de la mère. La secte impure n’oserait nier la présence de Marie au pied de la Croix : l’Évangile est trop formel ; mais plutôt que de rendre hommage à l’amour maternel le plus tendre et le plus dévoué qui fut jamais, elle préfère donner à entendre que lorsque les filles de Jérusalem se montraient sans crainte sur les pas du Sauveur, Marie se rendait au Calvaire par des chemins détournés.

Notre cœur filial rendra plus de justice à la femme forte par excellence. Qui pourrait dire quelle douleur et quel amour exprimèrent ses regards, lorsqu’ils rencontrèrent ceux de son fils chargé de sa Croix ? dire aussi quelle tendresse et quelle résignation répondirent de la part de Jésus à ce salut d’une mère éplorée ? avec quelle affection empressée et respectueuse Madeleine et les autres saintes femmes soutinrent dans leurs bras celle qui avait encore à monter le Calvaire, à recevoir le dernier soupir de ce fils de sa tendresse ? Le chemin est long encore de la quatrième Station de la Voie douloureuse à la dixième, et s’il fut arrosé du sang du Rédempteur, il fut baigné aussi des larmes de sa mère.

Jésus et Marie sont arrivés au sommet de cette colline qui doit servir d’autel pour le plus auguste et le plus terrible des sacrifices ; mais le décret divin ne permet pas encore à la mère d’approcher de son fils. Quand la victime sera prête, celle qui doit l’offrir s’avancera. En attendant ce moment solennel, quelles secousses au cœur de Marie, à chaque coup du marteau impitoyable qui cloue au gibet les membres délicats de son Jésus ! Et quand enfin il lui est donné de s’approcher avec Jean le bien-aimé qui a réparé sa fuite honteuse, avec l’inconsolable Madeleine et ses compagnes, quelles mortelles défaillances éprouve le cœur de cette mère qui, levant les yeux, aperçoit à travers ses pleurs le corps déchiré de son fils, étendu violemment sur le gibet, son visage couvert de sang et souillé d’infâmes crachats, sa tête couronnée d’un diadème d’épines !

Voilà donc ce Roi d’Israël dont l’Ange lui avait prophétisé les grandeurs, ce fils de sa virginité, celui qu’elle a aimé à la fois comme son Dieu et comme le fruit béni de son sein ! C’est pour les hommes, plus encore que pour elle, qu’elle l’a conçu, qu’elle l’a enfanté, qu’elle l’a nourri ; et les hommes l’ont mis dans cet état ! Encore si, par un de ces prodiges qui sont au pouvoir de son Père céleste, il pouvait être rendu à l’amour de sa mère ; si cette justice souveraine envers laquelle il a daigné acquitter toutes nos obligations voulait se contenter de ce qu’il a souffert ! Mais non, il faut qu’il meure, qu’il exhale son âme au milieu de la plus cruelle agonie.

Marie est donc au pied de la Croix, pour recevoir le dernier adieu de son fils : il va se séparer d’elle, et dans quelques instants elle n’aura plus de ce fils tant chéri qu’un corps inanimé et couvert de plaies. Mais cédons ici la parole au dévot saint Bernard, dont l’Église emprunte aujourd’hui le langage dans l’Office des Matines : « O mère, s’écrie-t-il, en considérant la violence de la douleur qui a traversé votre âme, nous vous proclamons plus que martyre ; car la compassion dont vous avez été saisie pour votre fils a surpassé toutes les souffrances que peut endurer le corps. N’a-t-elle pas été plus pénétrante qu’un glaive pour votre âme, cette parole : Femme, voilà votre fils ? Échange cruel ! en place de Jésus, vous recevez Jean ; en place du Seigneur, le serviteur ; en place du maître, le disciple ; en place du Fils de Dieu, le fils de Zébédée ; un homme enfin, en place d’un Dieu ! Comment votre âme si tendre n’en serait-elle pas traversée, quand nos cœurs à nous, nos cœurs de fer et de bronze, se sentent déchirés au seul souvenir de ce que le vôtre dut alors souffrir ? Ne soyez donc pas surpris, mes Frères, d’entendre dire que Marie a été martyre dans son âme. Il ne peut y avoir à s’en étonner que celui qui aurait oublié que saint Paul compte entre les plus grands crimes des Gentils d’avoir été sans affection. Un tel défaut est loin du cœur de Marie ; qu’il soit loin aussi du cœur de ceux qui l’honorent ! » (Sermon des douze étoiles)

Au milieu des clameurs et des insultes qui montent jusqu’à son fils élevé sur la Croix dans les airs, Marie entend descendre vers elle cette parole mourante qui lui apprend qu’elle n’aura plus d’autre fils sur la terre qu’un fils d’adoption. Les joies maternelles de Bethléhem et de Nazareth, joies si pures et si souvent troublées par l’inquiétude, sont refoulées dans son cœur et s’y changent en amertumes. Elle fut la mère d’un Dieu, et son fils lui est enlevé par les hommes ! Elle élève une dernière fois ses regards vers le bien-aimé de sa tendresse ; elle le voit en proie à une soif brûlante, et elle ne peut le soulager. Elle contemple son regard qui s’éteint, sa tète qui s’affaisse sur sa poitrine : tout est consommé.

Marie ne s’éloigne pas de l’arbre de douleur, à l’ombre duquel l’amour maternel l’a retenue jusqu’ici : et cependant quelles cruelles émotions l’y attendent encore ! Un soldat vient sous ses yeux traverser d’un coup de lance la poitrine de son fils expiré. « Ah ! dit encore saint Bernard, c’est votre cœur, ô mère, qui est transpercé par le fer de cette lance, bien plus que celui de votre fils qui a déjà rendu son dernier soupir. Son âme n’est plus là ; mais c’est la vôtre qui ne s’en peut détacher. » (Sermon des douze étoiles) L’invincible mère persiste à la garde des restes sacrés de son fils. Ses yeux le voient détacher de la Croix ; et lorsque enfin les pieux amis de Jésus, avec tout le respect qu’ils doivent au fils et à la mère, le lui rendent tel que la mort le lui a fait, elle le reçoit sur ses genoux maternels, sur ses genoux qui autrefois furent le trône où il reçut les hommages des princes de l’Orient. Qui comptera les soupirs et les sanglots de cette mère pressant sur son cœur la dépouille inanimée du plus cher des fils ? Qui comptera aussi les blessures dont le corps de la victime universelle est couvert ?

Mais l’heure avance, le soleil descend de plus en plus au couchant ; il faut se hâter de renfermer dans le sépulcre le corps de celui qui est l’auteur de la vie. La mère de Jésus rassemble toute l’énergie de son amour dans un dernier baiser, et oppressée d’une douleur immense comme la mer, elle livre ce corps adorable à ceux qui doivent, après l’avoir embaumé, l’étendre sur la pierre du tombeau. Le sépulcre se ferme ; et Marie, accompagnée de Jean, son fils adoptif, et de Madeleine, suivie des deux disciples qui ont présidé aux funérailles, et des autres saintes femmes, rentre désolée dans la cité maudite.

Ne verrons-nous dans tout ceci qu’une scène de deuil, que le spectacle lamentable des souffrances qu’a endurées la mère de Jésus, près de la Croix de son fils ? Dieu n’avait-il pas une intention en la faisant assister en personne à une si désolante scène ? Pourquoi ne l’a-t-il pas enlevée de ce monde, comme Joseph, avant le jour où la mort de Jésus devait causer à son cœur maternel une affliction qui surpasse toutes celles qu’ont ressenties toutes les mères, depuis l’origine du monde ? Dieu ne l’a pas fait, parce que la nouvelle Ève avait un rôle à remplir au pied de l’arbre de la Croix. De même que le Père céleste attendit son consentement avant d’envoyer le Verbe éternel sur cette terre, de même aussi l’obéissance et le dévouement de Marie furent requis pour l’immolation du Rédempteur. N’était-il pas le bien le plus cher de cette mère incomparable, ce fils qu’elle n’avait conçu qu’après avoir acquiescé à l’offre divine ? Le ciel ne devait pas le lui enlever, sans qu’elle le donnât elle-même.

Quelle lutte terrible eut lieu alors dans ce cœur si aimant ! L’injustice, la cruauté des hommes lui ravissent son fils ; comment elle, sa mère, peut-elle ratifier, par un consentement, la mort de celui qu’elle aime d’un double amour, comme son fils et comme son Dieu ? D’un autre côté, si Jésus n’est pas immolé, le genre humain demeure la proie de Satan, le péché n’est pas réparé, et c’est en vain qu’elle est devenue mère d’un Dieu. Ses honneurs et ses joies sont pour elle seule ; et elle nous abandonne à notre triste sort. Que fera donc la Vierge de Nazareth, celle dont le cœur est si grand, cette créature toujours pure, dont les affections ne furent jamais entachées de l’égoïsme qui se glisse si aisément dans les âmes où a régné la faute originelle ? Marie, par dévouement pour les hommes, s’unissant au désir de son fils qui ne respire que leur salut, Marie triomphe d’elle-même ; elle dit une seconde fois cette solennelle parole : FIAT, et consent à l’immolation de son fils. La justice de Dieu ne le lui ravit pas ; c’est elle qui le cède ; mais en retour elle est élevée à un degré de grandeur que son humilité n’eût jamais pu concevoir. Une ineffable union s’établit entre l’offrande du Verbe incarné et celle de Marie ; le sang divin et les larmes de la mère coulent ensemble, et se mêlent pour la rédemption du genre humain.

Comprenez maintenant la conduite de cette Mère de douleurs, et le courage qui l’anime. Bien différente de cette autre mère dont parle l’Écriture, l’infortunée Agar, qui, après avoir en vain cherché à étancher la soif d’Ismaël haletant sous le soleil du désert, s’éloigne pour ne pas voir mourir son fils ; Marie, ayant entendu que le sien est condamné à mort, se lève, court sur ses traces jusqu’à ce qu’elle l’ait rencontré, et l’accompagne au lieu où il doit expirer. Et quelle est son attitude au pied de la Croix de ce fils ? Y paraît-elle défaillante et abattue ? La douleur inouïe qui l’oppresse l’a-t-elle renversée par terre, ou entre les bras de ceux qui l’entourent ? Non ; le saint Évangile répond d’un seul mot à ces questions : « Marie était debout (stabat) près de la Croix. « Le sacrificateur se tient debout à l’autel ; pour offrir un sacrifice tel que le sien, Marie devait garder la même attitude. Saint Ambroise, dont l’âme tendre et la profonde intelligence des mystères nous ont transmis de si précieux traits sur le caractère de Marie, exprime tout dans ces quelques mots : « Elle se tenait debout en face de la Croix, contemplant de ses regards maternels les blessures de son fils, attendant, non la mort de ce cher fils, mais le salut du monde. » (In Lucam, Cap. 23)

Ainsi, cette Mère de douleurs, dans un pareil moment, loin de nous maudire, nous aimait, sacrifiait à notre salut jusqu’aux souvenirs de ces heures de bonheur qu’elle avait goûtées dans son fils. Malgré les cris de son cœur maternel, elle le rendait à son Père comme un dépôt confié. Le glaive pénétrait toujours plus avant dans son âme ; mais nous étions sauvés ; et bien qu’elle ne fût qu’une pure créature, elle coopérait, avec son fils, à notre salut. Devons‑nous être étonnés, après cela, que Jésus choisisse ce moment même pour l’établir la Mère des hommes, en la personne de Jean qui nous représentait tous ? Jamais encore le Cœur de Marie ne s’était autant ouvert en notre faveur. Qu’elle soit donc désormais, cette nouvelle Ève, la véritable « Mère des vivants ». Le glaive, en traversant son Cœur immaculé, nous en a frayé l’entrée. Dans le temps et dans l’éternité, Marie étendra jusqu’à nous l’amour qu’elle porte à son fils ; car elle vient de lui entendre dire que nous aussi désormais nous sommes à elle. Pour nous avoir rachetés, il est notre Seigneur ; pour avoir si généreusement coopéré à notre rachat, elle est notre Dame.

Dans cette confiance, ô Mère affligée, nous venons aujourd’hui vous rendre, avec la sainte Église, notre filial hommage. Jésus, le fruit de vos entrailles, fut enfanté par vous sans douleur ; nous, vos enfants d’adoption, nous sommes entrés dans votre cœur par le glaive. Aimez-nous cependant, ô Marie, corédemptrice des hommes ! Et comment ne compterions‑nous pas sur l’amour de votre cœur si généreux, lorsque nous savons que, pour notre salut, vous vous êtes unie au sacrifice de votre Jésus ? Quelles preuves ne nous avez‑nous pas constamment données de votre maternelle tendresse, ô vous qui êtes la Reine de miséricorde, le refuge des pécheurs, l’avocate infatigable de toutes nos misères ? Daignez, ô Mère, veiller sur nous en ces jours. Donnez-nous de sentir et de goûter la douloureuse Passion de votre fils. C’est sous vos yeux qu’elle s’est accomplie ; vous y avez pris une part sublime. Faites-nous-en pénétrer tous les mystères, afin que nos âmes, rachetées du sang de votre fils et arrosées de vos larmes, se convertissent enfin au Seigneur, et persévèrent désormais dans son service.

Offrons maintenant à Marie la touchante Complainte par laquelle l’Église aujourd’hui s’unit à ses douleurs.

SÉQUENCE.

Debout au pied de la croix à laquelle son fils était suspendu, la Mère des douleurs pleurait.

Son âme, en proie aux frémissements et à la désolation, fut alors transpercée d’un glaive.

Oh ! qu’elle fut triste et affligée, cette Mère bénie d’un fils unique !

Elle gémissait et soupirait, cette tendre Mère, à la vue des angoisses de cet auguste fils.

Qui pourrait retenir ses larmes, en voyant la Mère du Christ en proie à cet excès de douleur ?

Qui pourrait contempler, sans une tristesse profonde, cette Mère du Sauveur souffrant avec son fils ?

Elle avait sous les yeux Jésus livré aux tourments, déchiré de coups de fouets pour les péchés de ses frères.

Elle voyait ce tendre fils mourant, et sans consolation, jusqu’au dernier soupir.

O Mère, ô source d’amour, faites que je sente votre douleur, que je pleure avec vous.

Faites que mon cœur aime avec ardeur le Christ mon Dieu, et ne songe qu’à lui plaire.

Mère sainte, imprimez profondément dans mon cœur les plaies du Crucifié.

Donnez-moi part aux douleurs que votre fils a daigné endurer pour moi.

Faites que je pleure de compassion avec vous, que je compatisse à votre Crucifié, tous les jours de ma vie.

Mon désir est de demeurer avec vous près de la croix, et de m’associer pour toujours à votre deuil.

Vierge, la plus noble des vierges, ne me soyez pas sévère ; laissez-moi pleurer avec vous.

Que je porte en moi la mort du Christ ; que je partage sa Passion ; que je garde le souvenir des plaies qu’il a souffertes.

Faites que ses blessures soient miennes ; que je sois enivré de la croix et du sang de votre fils.

O Vierge, gardez-moi des feux dévorants ; défendez-moi vous-même au jour du jugement.

O Christ, quand il me faudra sortir de cette vie, accordez-moi, par votre Mère, la palme victorieuse.

Et lorsque mon corps devra subir la mort, daignez accorder à mon âme la gloire du paradis.

Amen.

Rendons notre hommage à la Sainte Croix, par ces dernières strophes de l’Hymne grecque que nous avons employée hier.

Venez, fidèles, purifiés par le jeûne, embrassons avec amour la Croix du Seigneur exposée à nos regards ; car elle est un trésor de sainteté et de puissance ; par elle nous célébrons le Christ dans les siècles.

Cette Croix qui s’étend et projette ses trois rayons parut vile au commencement ; maintenant elle monte jusqu’aux cieux par sa vertu puissante ; elle élève les hommes jusqu’à Dieu ; par elle, nous célébrons le Christ dans les siècles.

Honorons ce bois sacré que, selon l’oracle du Prophète, les Juifs devaient mettre dans le pain du Christ ; eux qui ont crucifié celui que nous célébrons dans les siècles.

Montagnes, distillez la douceur ; collines, répandez l’allégresse ; arbres des champs, cèdres du Liban, tressaillez aujourd’hui pour l’adoration de la Croix vivifiante. Prophètes, Martyrs, Apôtres, esprits des justes, triomphez.

Jetez un regard, Seigneur, sur votre peuple et votre clergé, qui chantent avec amour vos louanges, et pour lesquels vous avez souffert la mort. Que votre miséricorde ne soit pas dépassée par l’infinie multitude de nos péchés ; mais sauvez-nous tous par votre Croix, vous plein de bonté.

O Croix, tu es l’armure divine de ma vie ; c’est en montant sur toi que le Seigneur m’a sauvé ; c’est là que de son côté ouvert sont sortis le sang et l’eau, auxquels je participe avec joie, chantant gloire au Christ.

O Croix, tu es le divin sceptre de notre Roi, la force de nos armées. Dans notre confiance en toi, nous abattons nos ennemis ; donne-nous toujours, à nous qui t’adorons, la victoire sur les Barbares.

Samedi

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Aujourd’hui nous commençons, avec le saint Évangile, à compter d’une manière précise les jours qui doivent s’écouler encore avant l’immolation de notre divin Agneau. Ce Samedi est le sixième jour avant la Pâque, selon la supputation de saint Jean, au Chapitre XII.

Jésus est à Béthanie ; on donne un festin en son honneur. Lazare ressuscité assiste à ce repas qui a lieu chez Simon le Lépreux. Marthe s’occupe des soins du ménage ; sa sœur, Marie‑Madeleine, à qui l’Esprit-Saint fait pressentir que la mort et la sépulture de son bien‑aimé maître approchent, a préparé un parfum qu’elle vient répandre sur lui. Le saint Évangile, qui observe toujours une discrétion pleine de mystères sur la Mère de Jésus, ne nous dit point qu’elle était, en ce moment, à Béthanie ; mais il est impossible d’en douter. Les Apôtres s’y trouvaient aussi, et prirent part au repas. Pendant que les amis du Sauveur se serraient ainsi autour de lui, dans ce village de Béthanie, situé à deux mille pas de Jérusalem, le ciel devenait plus sombre au-dessus de la ville infidèle. Jésus doit cependant demain y faire une apparition ; mais ses disciples l’ignorent encore. Le cœur de Marie est en proie à toutes les tristesses ; Madeleine est absorbée dans des pensées de deuil ; tout annonce que le fatal dénoûment est près d’éclater.

L’Église a cependant réservé le passage de l’Évangile de saint Jean qui raconte les faits de cette journée pour la Messe de Lundi prochain. La raison de cette particularité est que, jusqu’au XIIème siècle, il n’y avait pas aujourd’hui de Station à Rome. Le Pape préludait par une journée de vacation aux fatigues de la grande Semaine, dont les solennelles fonctions doivent commencer dès demain. Mais s’il ne présidait pas l’assemblée des fidèles, il ne laissait pas d’accomplir en ce jour deux prescriptions traditionnelles qui avaient leur importance dans les usages liturgiques de l’Église romaine.

Dans le cours de l’année, le Pape avait coutume d’envoyer, chaque dimanche, une portion de la sainte Eucharistie consacrée par lui à chacun des prêtres qui desservaient les Titres presbytéraux, ou églises paroissiales de la ville. Cet envoi, ou plutôt cette distribution, avait lieu dès aujourd’hui pour toute la Semaine sainte, peut-être parce que la fonction de demain n’aurait pas permis de l’effectuer aisément. Les anciens monuments liturgiques de Rome nous apprennent que la remise du pain sacré se faisait, en ce jour, dans le Consistoire de Latran ; le bienheureux Cardinal Tommasi et Benoît XIV inclinent à croire que les évêques des Églises suburbicaires y avaient part. On a d’autres preuves par l’antiquité que les Évêques s’envoyaient quelquefois mutuellement la sainte Eucharistie, en signe de la communion qui les unissait. Quant aux prêtres préposés aux Titres presbytéraux de la ville, auxquels était remise chaque semaine une portion de l’Eucharistie consacrée par le Pape, ils s’en servaient à l’autel, en mettant une parcelle de ce pain sacré dans le calice, avant de communier.

L’autre usage de ce jour consistait en une aumône générale à laquelle le Pape présidait, et qui sans doute était destinée par son abondance à suppléer à celle qui ne pouvait avoir lieu dans la Semaine sainte, trop remplie par les offices divins et les autres cérémonies. Les liturgistes du Moyen Âge montrent avec une pieuse complaisance la touchante relation qui existe entre le Pontife Romain exerçant en personne les œuvres de miséricorde envers les pauvres, et Marie‑Madeleine embaumant de ses parfums, aujourd’hui même, les pieds du Sauveur.

Postérieurement au XIIème siècle, on a établi une Station en ce jour ; elle a lieu dans l’Église Saint-Jean devant la Porte Latine. Cette antique basilique s’élève près du lieu où le Disciple bien-aimé fut, par ordre de Domitien, plongé dans une chaudière d’huile bouillante.

COLLECTE.

Faites, nous vous en prions, Seigneur, que le peuple qui vous est consacré s’avance avec ardeur dans la piété, afin que, étant instruit par les actes de la religion, il devienne toujours plus agréable à votre Majesté, et mérite ainsi de recevoir vos dons avec plus d’abondance. Par Jésus‑Christ notre Seigneur. Amen.

ÉPÎTRE.
Lecture du Prophète Jérémie. Chap. XVIII.

En ces jours-là, les Juifs impies se dirent entre eux : Venez, formons des desseins contre le Juste ; car nous ne manquerons point de prêtres qui nous enseignent la Loi, ni de sages qui nous donnent leurs conseils, ni de prophètes qui nous annoncent la parole. Venez donc, et perçons-le des traits de notre langue, et n’ayons aucun égard à tous ses discours. Seigneur, jetez les yeux sur moi, et écoutez la voix de mes adversaires. Est-ce ainsi que l’on rend le mal pour le bien, et qu’ils creusent une fosse pour m’y faire tomber ? Souvenez-vous que je me suis présenté devant vous pour vous prier de leur faire grâce et pour détourner votre indignation de dessus eux. C’est pourquoi, abandonnez leurs enfants à la famine, et livrez-les au fil de l’épée ; que leurs épouses perdent leurs enfants et deviennent veuves ; que leurs maris périssent de mort violente ; que leurs jeunes gens soient percés du glaive dans le combat. Que leurs maisons retentissent de cris ; car vous ferez fondre sur eux un ennemi terrible et imprévu ; parce qu’ils ont creusé une fosse pour m’y faire tomber, et qu’ils ont tendu secrètement un filet sous mes pieds. Mais vous, Seigneur, vous connaissez tous les desseins de mort qu’ils ont formés contre moi. Ne leur pardonnez pas leur iniquité ; et que leur péché ne s’efface jamais devant vos yeux. Qu’ils tombent tout d’un coup en votre présence ; et exterminez-les au jour de votre fureur, ô Seigneur notre Dieu !

On ne lit pas sans frémir ces effrayants anathèmes que Jérémie, figure de Jésus-Christ, adresse aux Juifs, ses persécuteurs. Cette prédiction, qui s’accomplit à la lettre lors de la première ruine de Jérusalem par les Assyriens, reçut une confirmation plus terrible encore, à la seconde visite de la colère de Dieu sur cette ville maudite. Ce n’était plus seulement Jérémie, un prophète, que les Juifs avaient poursuivi de leur haine et de leurs indignes traitements ; c’était le Fils même de Dieu qu’ils avaient rejeté et crucifié. C’est à leur Messie tant attendu qu’ils avaient « rendu le mal pour le bien ». Ce n’était pas seulement Jérémie « qui avait prié le Seigneur de leur faire grâce et de détourner de dessus eux son indignation » ; l’Homme-Dieu lui-même avait intercédé constamment en leur faveur ; et si enfin il les abandonnait à la justice divine, c’était après avoir épuisé toutes les voies de la miséricorde et du pardon. Mais tant d’amour avait été stérile ; et ce peuple ingrat, toujours plus irrité contre son bienfaiteur, s’écriait dans les transports de sa haine : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » Quel affreux arrêt Juda portait contre lui-même, en formant son épouvantable souhait ! Dieu l’entendit et s’en souvint. Le pécheur, hélas ! qui connaît Jésus-Christ et le prix de son sang, et qui répand de nouveau à plaisir ce sang précieux, ne s’expose-t-il pas aux rigueurs de cette même justice qui se montra si terrible envers Juda ? Tremblons et prions ; implorons la miséricorde divine en faveur de tant d’aveugles volontaires, de cœurs endurcis, qui courent à leur perte ; et par nos instances adressées au Cœur miséricordieux de notre commun Rédempteur, obtenons que l’arrêt qu’ils ont mérité soit révoqué et se change en une sentence de pardon.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. XII.

En ce temps-là, les princes des prêtres délibérèrent de faire mourir Lazare, parce que beaucoup d’entre les Juifs se retiraient d’eux à cause de lui, et croyaient en Jésus. Le lendemain, une foule nombreuse qui était venue pour le jour de la fête, ayant appris que Jésus venait a Jérusalem, ils prirent des rameaux de palmiers, et allèrent au-devant de lui, criant : Hosannah ! béni soit le Roi d’Israël qui vient au nom du Seigneur ! Et Jésus ayant trouvé un ânon, il monta dessus, selon ce qui est écrit : Ne crains point, fille de Sion ; voici ton Roi qui vient monté sur le petit de l’ânesse. Ses disciples ne comprirent point ceci tout d’abord ; mais quand Jésus fut entré dans sa gloire, alors ils se souvinrent que ces choses étaient écrites de lui, et qu’ils les avaient accomplies.

Or, la foule qui l’accompagnait lorsqu’il rappela Lazare du tombeau et le ressuscita d’entre les morts, rendait témoignage de lui ; c’est pourquoi une grande multitude vint au-devant de lui, ayant appris qu’il avait fait ce prodige. Alors les Pharisiens se dirent entre eux : Vous voyez que nous n’y gagnons rien ; voilà que tout le monde va à lui. Or il y avait plusieurs Gentils, de ceux qui étaient venus pour adorer au jour de la Fête. Ils s’approchèrent de Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et lui firent cette prière : Seigneur, nous voudrions voir Jésus. Philippe le vint dire à André ; puis André et Philippe le dirent à Jésus.

Jésus leur répondit : L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié. En vérité, en vérité, je vous le dis : Si le grain de froment tombant sur la terre ne meurt, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie, la perdra ; et qui hait sa vie en ce monde, la conserve pour la vie éternelle. Si quelqu’un me sert, qu’il me suive ; et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. Maintenant mon âme est troublée ; et que dirai-je ? Père, sauvez-moi de cette heure ; mais c’est pour cela que je suis venu en cette heure. Père, glorifiez votre nom. Et une voix vint du ciel, et dit : Je l’ai glorifié, et je le glorifierai encore. La foule qui était là et qui entendait, disait que c’était un coup de tonnerre ; d’autres disaient : Un Ange lui a parlé.

Jésus répondit : Ce n’est pas pour moi que cette voix a retenti, mais pour vous. C’est maintenant le jugement du monde ; maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors. Et moi, quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi. Il disait cela, indiquant de quelle mort il devait mourir. Le peuple lui dit : Nous avons appris de la Loi que le Christ demeure éternellement : comment dites-vous : Il faut que le Fils de l’homme soit élevé en haut ? Qui est ce Fils de l’homme ? Jésus leur dit : La lumière est encore pour un peu de temps au milieu de vous. Marchez pendant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous surprennent. Celui qui marche dans les ténèbres ne sait pas où il va. Pendant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin que vous soyez enfants de lumière. Jésus dit ces choses ; puis il se retira, et se cacha d’eux.

Les ennemis du Sauveur sont arrivés à ce degré de fureur qui fait perdre le sens. Lazare ressuscité est devant leurs yeux ; et au lieu de reconnaître en lui la preuve incontestable de la mission divine de Jésus, et de se rendre enfin à l’évidence, ils songent à faire périr ce témoin irrécusable, comme si Jésus, qui l’a ressuscité une fois, ne pouvait pas de nouveau lui rendre la vie. La réception triomphale que le peuple fait au Sauveur dans Jérusalem, et dont la commémoration fera l’objet de la solennité de demain, vient encore accroître leur dépit et leur haine. « Nous n’y gagnons rien, disent-ils ; tout le monde va après lui. » Hélas ! cette ovation d’un moment sera promptement suivie d’un de ces retours auxquels le peuple n’est que trop sujet. En attendant, voici jusqu’à des Gentils qui se présentent pour voir Jésus. C’est l’annonce du prochain accomplissement de la prophétie du Sauveur : « Le royaume des cieux vous sera enlevé, pour être donné à un peuple qui en produira les fruits » (s. Matth. 21, 43). C’est alors que « le Fils de l’homme sera glorifié », que toutes les nations protesteront par leur humble hommage au Crucifié, contre l’affreux aveuglement des Juifs. Mais auparavant il faut que le divin « Froment soit jeté en terre, qu’il y meure » ; puis viendra le temps de la récolte, et l’humble grain rendra cent pour un.

Jésus cependant éprouve dans son humanité un moment de trouble à la pensée de cette mort. Ce n’est pas encore l’agonie du jardin ; mais un frisson l’a saisi. Écoutons ce cri : « Père ! sauvez-moi de cette heure. » Chrétiens, c’est notre Dieu qui s’émeut de crainte, en prévoyant ce qu’il aura bientôt à souffrir pour nous. Il demande d’échapper à cette destinée qu’il a prévue, qu’il a voulue. « Mais, ajoute-t-il, c’est pour cela que je suis venu ; ô Père, glorifiez votre nom. » Son cœur est calme maintenant ; il accepte de nouveau les dures conditions de notre salut. Entendez aussi cette parole de triomphe. Par la vertu du sacrifice qui va s’offrir, Satan sera détrôné ; « ce prince du monde va être jeté dehors. » Mais la défaite de Satan n’est pas l’unique fruit de l’immolation de notre Sauveur ; l’homme, cet être terrestre et dépravé, va quitter la terre et s’élever jusqu’au ciel. Le Fils de Dieu, comme un aimant céleste, l’attirera désormais à soi. « Quand je serai élevé de terre, dit-il, quand je serai attaché à ma croix, j’attirerai tout à moi. » Il ne pense plus à ses souffrances, à cette mort terrible qui tout à l’heure l’effrayait ; il ne voit plus que la ruine de notre implacable ennemi, que notre salut et notre glorification par sa croix. Nous avons dans ces paroles le cœur tout entier de notre Rédempteur ; si nous les méditons, elles suffisent à elles seules pour disposer nos âmes à goûter les mystères ineffables dont est remplie la grande Semaine qui s’ouvre demain.

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Que votre droite, Seigneur, daigne défendre votre peuple qui vous adresse ses prières ; qu’elle le purifie et l’instruise, afin que la consolation présente lui serve à acquérir les biens futurs. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Autres liturgies

Implorons le Sauveur de nos âmes, en récitant cette solennelle supplication que nous offre la Liturgie Gothique d’Espagne.

SUPPLICATION

V/. Ayez pitié. Seigneur très clément, et pardonnez à votre peuple.

R/. Car nous avons péché contre vous.

V/. Du haut du trône de votre croix, jetez un regard sur nous, misérables et captifs dans les liens de nos passions ; ô Rédempteur ! délivrez-nous des supplices que nous avons mérités.

R/. Car nous avons péché contre vous.

V/. Vous qui avez souffert les fouets et l’ignominie de la croix, et supporté les outrages de vos persécuteurs, accordez-nous la pénitence de nos péchés.

R/. Car nous avons péché contre vous.

V/. Juste juge, vous avez été jugé avec injustice, et quoique innocent vous avez souffert le supplice de la croix ; par votre Rédemption, sauvez-nous des peines qui nous sont dues.

R/. Car nous avons péché contre vous.

V/. Que votre voix, cette voix qui resta muette devant le juge, supplie pour nous le Père, afin que nous soyons admis à jouir du royaume dont vous êtes le Seigneur.

R/. Car nous avons péché contre vous.

En ce jour du Samedi, lisons à la louange de Marie affligée cette touchante Séquence que l’on trouve dans les livres d’Heures du XVIème siècle, et dans laquelle l’hommage rendu à la sainte Croix s’unit à celui que le chrétien rend à la Mère des douleurs.

SÉQUENCE.

Nous cherchons l’arbre de vie, nous qui avons perdu la vie en mangeant le fruit défendu.

Celui dont l’œil n’a pas vu le fruit adhérent à l’Arbre n’a pas vu l’Arbre lui-même.

Le fruit qui donne la vie est suspendu au sein de la Vierge-Mère : ainsi l’enseigne la foi.

On le voit suspendu aussi à l’Arbre de la Croix, entre les larrons, traversé de cinq blessures.

La Vierge-Mère, la Croix qui nous sauve, sont les deux arbres mystiques ;

L’une humble comme l’hysope, l’autre imposante comme le cèdre : toutes deux donnant la vie.

Placé entre l’une et l’autre, laquelle attirera mes regards ?

Dans cet embarras plein de charmes, je me livre à la comparaison.

Sur le sein de Marie, retenu par les bras maternels, c’est un enfant qui pousse des vagissements.

Sur la Croix, il étend les bras vers les hommes pour les embrasser tous.

Ici c’est sa Mère pleine de tendresse qui le retient sur son cœur.

Là c’est l’amour lui-même, qui ne consent pas à demeurer caché dans sa poitrine.

Ici il s’attache à la mamelle, pour en être nourri.

Là il est cloué au bois ; et le sang de ses blessures est notre breuvage.

C’est la Croix qui nous nourrit par le Fruit qu’elle a porté.

La Mère a tout préparé, nourrissant d’abord le Fruit.

J’arrive donc à cette conclusion, que nul ne saurait jouir de l’une, sans jouir en même temps de l’autre.

Celui qui choisit la Croix ne quitte pas pour cela la Mère : dès qu’il arrive à la Croix, la Mère s’offre à ses regards, debout au pied de cet Arbre.

Celui qui choisit la Mère ne s’éloigne pas non plus de la Croix ; car c’est au pied de la Croix que le glaive a transpercé le cœur de la Mère.

Fils unique d’une Mère crucifiée, Fils vous-même crucifié, du haut de la Croix, regardez‑nous.

Fruit vivifiant, fruit de l’Arbre de vie, nourrissez-nous et donnez-nous de jouir enfin de vous.

Amen.

[1]Avant la réforme de 1960 on ajoutait à l’oraison du jour l’une des deux Oraisons suivantes :

CONTRE LES PERSÉCUTEURS DE L’ÉGLISE :  » Daignez, Seigneur, vous laisser fléchir par les prières de votre Église, afin que toutes les adversités et toutes les erreurs ayant disparu, elle puisse vous servir dans une paisible liberté.  »
POUR LE PAPE :  » O Dieu, qui êtes le Pasteur et le Conducteur de tous les fidèles, regardez d’un œil propice votre serviteur N., que vous avez mis à la tête de votre Église en qualité de Pasteur ; donnez-lui, nous vous en supplions, d’être utile par ses paroles et son exemple à ceux qui sont sous sa conduite, afin qu’il puisse parvenir à la vie éternelle avec le troupeau qui lui a été confie. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.  »

 

[2]Avant la réforme de 1960 on ajoutait une de ces deux secrètes :

CONTRE LES PERSÉCUTEURS DE L’ÉGLISE :  » Protégez-nous, Seigneur, nous qui célébrons vos mystères, afin que, nous attachant aux choses divines, nous vous servions dans le corps et dans l’âme. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.  »
POUR LE PAPE :  » Laissez-vous fléchir, Seigneur, par l’offrande de ces dons, et daignez gouverner par votre continuelle protection votre serviteur N., que vous avez voulu établir Pasteur de votre Église. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.  »

 

[3]Avant 1960 on ajoutait une des deux postcommunions :

CONTRE LES PERSÉCUTEURS DE L’ÉGLISE : « Nous vous supplions, Seigneur notre Dieu, de ne pas laisser exposés aux périls de la part des hommes, ceux à qui vous accordez de participer aux mystères divins. »
POUR LE PAPE :  » Que la réception de ce divin Sacrement nous protège, Seigneur ; qu’elle sauve aussi et fortifie à jamais, avec le troupeau qui lui est confié, votre serviteur N., que vous avez établi Pasteur de votre Église. Par Jésus-Christ notre Seigneur. « 

Sur les pas de Jésus, le chemin de la Croix
par Dom Marmion

Chers Amis,

Je viens de publier en plaquette l’excellent chemin de la Croix de Dom Marmion, précédé de ses considé­rations sur la Passion. Vous pouvez l’acheter à notre librairie, au prix de 3,50 € l’unité ou 2,50 € par 10. Port gratuit dans les deux cas. (Cliquer sur l’image.)

Sermon du 4e dimanche de carême
La multiplication des pains

Mes biens chers Frères,

Voici mon sermon pour aujourd’hui.

Par ailleurs, vous trouverez ici les commentaires de Dom Guéranger pour aujourd’hui et pour la semaine.

Je suis en Alsace et je serai uni avec vous par la prière particulièrement lors de ma messe. Les Frères de la Villeneuve seront également unis à vous par la prière durant leur office de sanctification du dimanche.

Abbé François Pivert

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4e semaine de carême

Dom Guéranger ~ Année liturgique
Quatrième semaine de carême

4e DIMANCHE DE CARÊME

CE Dimanche, appelé Laetare, du premier mot de l’Introït de la Messe, est un des plus célèbres de l’année. L’Église, en ce jour, suspend les saintes tristesses du Carême ; les chants de la Messe ne parlent que de joie et de consolation ; l’orgue, muet aux trois Dimanches précédents, fait entendre sa voix mélodieuse ; le diacre reprend la dalmatique, le sous-diacre la tunique ; et il est permis de remplacer sur les ornements sacrés la couleur violette par la couleur rose. Nous avons vu, dans l’Avent, ces mêmes rites pratiques au troisième Dimanche appelé Gaudete. Le motif de l’Église, en exprimant aujourd’hui l’allégresse dans la sainte Liturgie, est de féliciter ses enfants du zèle avec lequel ils ont déjà parcouru la moitié de la sainte carrière, et de stimuler leur ardeur pour en achever le cours. Nous avons parlé, au jeudi précédent, de ce jour central du Carême, jour d’encouragement, mais dont la solennité ecclésiastique devait être transférée au Dimanche suivant, dans la crainte qu’une trop grande liberté ne vint altérer en quelque chose l’esprit du jeûne : aujourd’hui rien ne s’oppose a la joie des fidèles et l’Église elle-même les y convie.

La Station, à Rome, est dans la Basilique de Sainte-Croix-en-Jérusalem, l’une des sept principales de la ville sainte. Élevée au IVème siècle par Constantin, dans la villa de Sessorius, ce qui l’a fait appeler aussi la basilique Sessorienne, elle fut enrichie des plus précieuses reliques par sainte Hélène, qui voulait en faire comme la Jérusalem de Rome. Elle y fit transporter, dans cette pensée, une grande quantité de terre prise sur le mont du Calvaire, et déposa dans ce sanctuaire, entre autres monuments de la Passion du Sauveur, l’inscription qui était placée au-dessus de sa tête pendant qu’il expirait sur la Croix, et qu’on y vénère encore sous le nom du Titre de la Croix. Le nom de Jérusalem attaché à cette Basilique, nom qui réveille toutes les espérances du chrétien, puisqu’il rappelle la patrie céleste qui est la véritable Jérusalem dont nous sommes encore exilés, a porté dès l’antiquité les souverains Pontifes à la choisir pour la Station d’aujourd’hui. Jusqu’à l’époque du séjour des Papes à Avignon, c’était dans son enceinte qu’était inaugurée la Rose d’or, cérémonie qui s’accomplit de nos jours dans le palais où le Pape fait sa résidence.

La Rose d’or

La bénédiction de la Rose d’or est donc encore un des rites particuliers du quatrième Dimanche de Carême : et c’est ce qui lui a fait donner aussi le nom de Dimanche de la Rose. Les idées gracieuses que réveille cette fleur sont en harmonie avec les sentiments que l’Église aujourd’hui veut inspirer à ses enfants, auxquels la joyeuse Pâque va bientôt ouvrir un printemps spirituel, dont celui de la nature n’est qu’une faible image ; aussi cette institution remonte-t-elle très haut dans les siècles. Nous la trouvons déjà établie dès le temps de saint Léon IX ; et il nous reste encore un sermon sur la Rose d’or, que le grand Innocent III prononça en ce jour, dans la Basilique de Sainte-Croix-en-Jérusalem. Au Moyen Âge, quand le Pape résidait encore au palais de Latran, après avoir béni la Rose, il partait en cavalcade, la mitre en tête, avec tout le sacré Collège, pour l’Église de la Station, tenant cette fleur symbolique à la main. Arrivé à la Basilique, il prononçait un discours sur les mystères que représente la Rose par sa beauté, sa couleur et son parfum. On célébrait ensuite la Messe. Quand elle était terminée, le Pontife revenait dans le même cortège au palais de Latran, toujours en cavalcade, et traversait l’immense plaine qui sépare les deux Basiliques portant toujours dans sa main la fleur mystérieuse dont l’aspect réjouissait le peuple de Rome. À l’arrivée au seuil du palais, s’il y avait dans le cortège quelque prince, c’était à lui de tenir l’étrier et d’aider le Pontife à descendre de cheval ; il recevait en récompense de sa filiale courtoisie cette Rose, objet de tant d’honneurs et de tant d’allégresse.

De nos jours, la fonction n’est plus aussi imposante ; mais elle a conservé tous ses rites principaux. Le Pape bénit la Rose d’or dans la Salle des parements, il l’oint du Saint-Chrême, et répand dessus une poudre parfumée, selon le rite usité autrefois ; et quand le moment de la Messe solennelle est arrivé, il entre dans la chapelle du palais, tenant la fleur mystique entre ses mains. Durant le saint Sacrifice, elle est placée sur l’autel et fixée sur un rosier en or disposé pour la recevoir ; enfin, quand la Messe est terminée, on l’apporte au Pontife, qui sort de la chapelle la tenant encore entre ses mains jusqu’à la Salle des parements. Il est d’usage assez ordinaire que cette Rose soit envoyée par le Pape à quelque prince ou à quelque princesse qu’il veut honorer ; d’autres fois, c’est une ville ou une Église qui obtiennent cette distinction.

Nous donnerons ici la traduction de la belle prière par laquelle le souverain Pontife bénit la Rose d’or : elle aidera nos lecteurs à mieux pénétrer le mystère de cette cérémonie, qui ajoute tant à la splendeur du quatrième Dimanche de Carême. Voici en quels termes cette bénédiction est conçue : « O Dieu, dont la parole et la puissance ont tout créé, dont la volonté gouverne toutes choses, vous qui êtes la joie et l’allégresse de tous les fidèles ; nous supplions votre majesté de vouloir bien bénir et sanctifier cette Rose, si agréable par son aspect et son parfum, que nous devons porter aujourd’hui dans nos mains, en signe de joie spirituelle : afin que le peuple qui vous est consacré, étant arraché au joug de la captivité de Babylone par la grâce de votre Fils unique qui est la gloire et l’allégresse d’Israël, représente d’un cœur sincère les joies de cette Jérusalem supérieure qui est notre mère. Et comme votre Église, à la vue de ce symbole, tressaille de bonheur, pour la gloire de votre Nom ; vous. Seigneur, donnez-lui un contentement véritable et parfait. Agréez la dévotion, remettez les péchés, augmentez la foi : guérissez par votre pardon, protégez par votre miséricorde ; détruisez les obstacles, accordez tous les biens : afin que cette même Église vous offre le fruit des bonnes œuvres, marchant à l’odeur des parfums de cette Fleur qui, sortie de la tige de Jessé, est appelée mystiquement la fleur des champs et le lis des vallées, et qu’elle mérite de goûter une joie sans fin au sein de la gloire céleste, dans la compagnie de tous les saints, avec cette Fleur divine qui vit et règne avec vous, en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen. »

Le dimanche des cinq pains

Nous avons maintenant à parler d’une autre appellation que l’on a donnée au quatrième Dimanche de Carême, et qui se rapporte à la lecture de l’Évangile que l’Église nous propose aujourd’hui. Ce Dimanche est en effet désigné dans plusieurs anciens documents sous le nom de Dimanche des cinq pains ; et le miracle que ce titre rappelle, en même temps qu’il complète le cycle des instructions quadra­gésimales, vient encore ajouter aux joies de cette journée. Nous perdons de vue un instant la Passion imminente du Fils de Dieu, pour nous occuper du plus grand de ses bienfaits ; car sous la figure de ces pains matériels multipliés par la puissance de Jésus, notre foi doit découvrir ce « Pain de vie descendu du ciel, qui donne la vie au monde. » (s. Jean, 6, 35) La Pâque est proche, dit notre Évangile ; et sous peu de jours le Sauveur nous dira lui-même : « J’ai désiré d’un extrême désir manger avec vous cette Pâque» (s. Luc 22, 15). Avant de passer de ce monde à son Père, il veut rassasier cette foule qui s’est attachée à ses pas, et pour cela il se dispose à faire appel à toute sa puissance. Vous admirez avec raison ce pouvoir créateur à qui cinq pains et deux poissons suffisent pour nourrir cinq mille hommes, en sorte qu’après le festin il reste encore de quoi remplir douze corbeilles. Un prodige si éclatant suffit sans doute à démontrer la mission de Jésus ; n’y voyez cependant qu’un essai de sa puissance, qu’une figure de ce qu’il s’apprête à faire, non plus une ou deux fois, mais tous les jours, jusqu’à la consommation des siècles ; non plus en faveur de cinq mille personnes, mais pour la multitude innombrable de ses fidèles. Comptez sur la surface de la terre les millions de chrétiens qui prendront place au banquet pascal ; celui que nous avons vu naître en Bethléhem, la Maison du pain, va lui-même leur servir d’aliment ; et cette nourriture divine ne s’épuisera pas. Vous serez rassasiés comme vos pères l’ont été ; et les générations qui vous suivront seront appelées comme vous à venir goûter combien le Seigneur est doux (Psalm. 33, 9).

Mais remarquez que c’est dans le désert que Jésus nourrit ces hommes qui sont la figure des chrétiens. Tout ce peuple a quitté le tumulte de la ville pour suivre Jésus ; dans l’ardeur d’entendre sa parole, il n’a craint ni la faim, ni la fatigue ; et son courage a été récompensé. C’est ainsi que le Seigneur couronnera les labeurs de notre jeûne et de notre abstinence, à la fin de cette carrière que nous avons déjà parcourue plus d’à moitié. Réjouissons-nous donc, et passons cette journée dans la confiance de notre prochaine arrivée au terme. Le moment vient où notre âme, rassasiée de Dieu, ne plaindra plus les fatigues du corps qui, unies à la componction du cœur, lui auront mérité une place d’honneur au festin immortel.

L’Église primitive ne manquait pas de proposer aux fidèles cet éclatant miracle de la multiplication des pains, comme l’emblème de l’inépuisable aliment eucharistique : aussi le rencontre-t-on fréquemment sur les peintures des Catacombes et sur les bas-reliefs des anciens sarcophages chrétiens. Les poissons donnés en nourriture avec les pains apparaissent aussi sur ces antiques monuments de notre foi, les premiers chrétiens ayant l’usage de figurer Jésus-Christ sous le symbole du Poisson, parce que le mot Poisson, en grec, est formé de cinq lettres dont chacune est la première de ces mots : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur.

En ce jour, qui est le dernier de la semaine Mésonestime, les Grecs honorent saint Jean Climaque, illustre Abbé du monastère du Mont-Sinaï, au VI° siècle.

 À la messe

Les soixante-dix ans de la captivité seront bientôt écoulés. Encore un peu de temps, et les exilés rentreront dans Jérusalem : telle est la pensée de l’Église dans tous les chants de cette Messe. Elle n’ose pas encore faire retentir le divin Alléluia ; mais tous ses cantiques expriment la jubilation, parce que, dans peu de jours, la maison du Seigneur dépouillera le deuil et reprendra toutes ses pompes.

INTROÏT.

Réjouis-toi, Jérusalem, et vous tous qui l’aimez, rassemblez-vous ; unissez-vous à sa joie, vous qui avez été dans la tristesse ; tressaillez d’allégresse, rassasiez-vous et soyez consolés dans ses délices. Ps. Je me suis réjoui dans cette parole qui m’a été dite : Nous irons dans la maison du Seigneur. Gloire au Père. Réjouis-toi.

Dans la Collecte, l’Église confesse que ses enfants ont mérité la pénitence qu’ils s’imposent ; mais elle demande pour eux la faveur de pouvoir aujourd’hui respirer un peu, en se livrant à l’espérance des consolations qui leur sont réservées.

COLLECTE.

Faites, s’il vous plaît, Dieu tout-puissant, qu’étant justement affligés à cause de nos péchés, nous respirions par la consolation de votre grâce. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

La deuxième et la troisième Collectes comme au premier Dimanche de Carême.

ÉPÎTRE.
Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Galates. Chap. IV.

Mes Frères, il est écrit qu’Abraham eut deux fils, l’un de la servante, et l’autre de la femme libre ; mais celui qui naquit de la servante naquit selon la chair ; celui qui naquit de la femme libre naquit en vertu de la promesse. Ceci est une allégorie ; car ces deux femmes sont les deux alliances, dont la première, établie sur le mont Sinaï, engendre pour la servitude : c’est celle que figure Agar. En effet, Sinaï est une montagne d’Arabie qui tient à la Jérusalem d’ici-bas, laquelle est esclave avec ses enfants ; au lieu que la Jérusalem d’en haut est libre ; et c’est elle qui est notre mère. Car il est écrit : Réjouis-toi, stérile, toi qui n’enfantais pas ; éclate, pousse des cris de joie, toi qui ne devenais pas mère, parce que celle qui était délaissée a maintenant plus de fils que celle qui a un mari. Nous sommes donc, mes Frères, les enfants de la promesse figurés dans Isaac ; et comme alors celui qui était né selon la chair persécutait celui qui était né selon l’esprit, ainsi en est-il encore aujourd’hui. Mais que dit l’Écriture ? Chasse la servante et son fils, car le fils de la servante ne sera point héritier avec celui de la femme libre. Ainsi, mes Frères, nous ne sommes pas les fils de la servante, mais de la femme libre, par la liberté que le Christ nous a octroyée.

Réjouissons-nous donc, enfants de Jérusalem et non plus du Sinaï ! La mère qui nous a enfantés, la sainte Église, n’est point esclave, elle est libre ; et c’est pour la liberté qu’elle nous a mis au jour. Israël servait Dieu dans la terreur ; son cœur toujours porté à l’idolâtrie avait besoin d’être sans cesse comprimé par la crainte, et le joug meurtrissait ses épaules. Plus heureux que lui, nous servons par amour ; et pour nous « le joug est doux et le fardeau léger » (s. Matth. 11, 30). Nous ne sommes pas citoyens de la terre ; nous ne faisons que la traverser ; notre unique patrie est la Jérusalem d’en haut. Nous laissons celle d’ici-bas au Juif qui ne goûte que les choses terrestres, et qui, dans la bassesse de ses espérances, méconnaît le Christ, et s’apprête à le crucifier. Trop longtemps nous avons rampé avec lui sur la terre ; le péché nous tenait captifs ; et plus les chaînes de notre esclavage s’appesantissaient sur nous, plus nous pensions être libres. Le temps favorable est arrivé, les jours de salut sont venus ; et, dociles à la voix de l’Église, nous avons eu le bonheur d’entrer dans les sentiments et dans les pratiques de la sainte Quarantaine. Aujourd’hui, le péché nous apparaît comme le plus pesant des jougs, la chair comme un fardeau dangereux, le monde comme un tyran impitoyable ; nous commençons à respirer, et l’attente d’une délivrance prochaine nous inspire de vifs transports. Remercions avec effusion notre libérateur qui nous tire de la servitude d’Agar, qui nous affranchit des terreurs du Sinaï, et, nous substituant à l’ancien peuple, nous ouvre par son sang les portes de la céleste Jérusalem.

Le Graduel exprime la joie des gentils convoqués à venir prendre place dans la maison du Seigneur, qui désormais est à eux. Le Trait célèbre la protection de Dieu sur l’Église, la nouvelle Jérusalem qui ne sera point ébranlée comme la première. Cette sainte cité communique à ses enfants la sécurité dont elle jouit ; car le Seigneur veille sur son peuple comme sur elle-même.

GRADUEL.

J’ai été ravi de joie, quand on m’a dit : Nous irons en la maison du Seigneur. V/. Que la paix règne sur tes remparts, et l’abondance dans tes palais.

TRAIT.

Ceux qui se confient dans le Seigneur sont comme la montagne de Sion ; il ne sera jamais ébranlé, celui qui habite en Jérusalem. V/. Des montagnes environnent cette ville de toutes parts ; et le Seigneur est le boulevard de son peuple, aujourd’hui et à jamais.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. VI.

En ce temps-là, Jésus s’en alla de l’autre côté de la mer de Galilée, qui est celle de Tibériade, et une grande multitude le suivait, parce qu’ils voyaient les miracles qu’il faisait sur ceux qui étaient malades. Il monta sur une montagne et il s’y assit avec ses disciples. Or la Pâque, qui est la grande fête des Juifs, était proche. Jésus donc, levant les yeux, et voyant qu’une très grande multitude venait à lui, dit à Philippe : Où achèterons-nous des pains pour donner à manger à tout ce monde ? Il disait cela pour le tenter : car il savait bien ce qu’il devait faire. Philippe lui répondit : Quand on aurait du pain pour deux cents deniers, cela ne suffirait pas pour en donner à chacun quelque peu. Un de ses disciples, André, frère de Simon Pierre, lui dit : Il y a ici un jeune homme qui a cinq pains d’orge et deux poissons ; mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ? Jésus dit : Faites-les asseoir. Il y avait beaucoup d’herbe en ce lieu. Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille. Et Jésus prit les pains, et ayant rendu grâces, il les distribua à ceux qui étaient assis ; et pareillement des deux poissons, autant qu’ils en voulaient. Après qu’ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : Recueillez les morceaux qui sont restés, pour qu’ils ne se perdent pas. Ils les recueillirent donc, et remplirent douze corbeilles des morceaux restés des cinq pains d’orge, après que tous en eurent mangé. Ces hommes, ayant donc vu le miracle que Jésus avait fait, disaient : Celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde. Mais Jésus, sachant qu’ils devaient venir pour l’enlever et le faire roi, s’enfuit et se retira seul sur la montagne.

Ces hommes que le Sauveur venait de rassasier avec tant de bonté et une puissance si miraculeuse, n’ont plus qu’une pensée : ils veulent le proclamer leur roi. Cette puissance et cette bonté réunies en Jésus le leur font juger digne de régner sur eux. Que ferons-nous donc, nous chrétiens, auxquels ce double attribut du Sauveur est incomparablement mieux connu qu’il ne l’était à ces pauvres Juifs ? Il nous faut dès aujourd’hui l’appeler à régner sur nous. Nous venons de voir dans l’Épître que c’est lui qui nous a apporté la liberté, en nous affranchissant de nos ennemis. Cette liberté, nous ne la pouvons conserver que sous sa loi. Jésus n’est point un tyran, comme le monde et la chair ; son empire est doux et pacifique, et nous sommes plus encore ses enfants que ses sujets. À la cour de ce grand roi, servir c’est régner. Venons donc oublier auprès de lui tous nos esclavages passés ; et si quelques chaînes nous retiennent encore, hâtons-nous de les rompre ; car la Pâque est la fête de la délivrance, et déjà le crépuscule de ce grand jour paraît à l’horizon. Marchons sans faiblesse vers le terme ; Jésus nous donnera le repos, il nous fera asseoir sur le gazon comme ce peuple de notre Évangile ; et le Pain qu’il nous a préparé nous fera promptement oublier les fatigues de la route.

Dans l’Offertoire, l’Église continue d’employer les paroles de David pour louer le Seigneur ; mais c’est sa bonté et sa puissance qu’elle se plaît à célébrer aujourd’hui.

OFFERTOIRE.

Louez le Seigneur, parce qu’il est bon : chantez à son Nom, parce qu’il est doux : il a fait tout ce qu’il a voulu au ciel et sur la terre.

La Secrète demande pour le peuple fidèle un accroissement de dévotion, par les mérites du Sacrifice qui va s’offrir, et qui est le principe du salut.

SECRÈTE.

Daignez, Seigneur, recevoir favorablement le présent Sacrifice ; et qu’il serve à nourrir notre piété et à nous faire obtenir le salut. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

La deuxième et la troisième Secrètes comme au premier Dimanche de Carême.

Dans l’Antienne de la Communion, l’Église exalte la gloire de la Jérusalem céleste, figurée par l’auguste Basilique de Sainte-Croix qui s’honore de ce nom mystérieux. Elle chante l’allégresse des tribus du Seigneur rassemblées dans l’enceinte de ce temple pour y contempler, sous le gracieux symbole de la Rose, le divin Époux de la nature humaine qui attire les fidèles à l’odeur de ses parfums.

COMMUNION.

Jérusalem est bâtie comme une ville, dont toutes les parties sont unies et liées ensemble. C’est là que montent les tribus, les tribus du Seigneur, pour célébrer votre Nom, ô Seigneur !

En ce jour où le divin mystère du Pain de vie est proposé à notre foi et à notre amour, l’Église demande pour nous, dans la Postcommunion, la grâce d’y participer toujours avec le respect et la préparation qui conviennent à un si auguste mystère.

POSTCOMMUNION.

Dieu de miséricorde, faites-nous la grâce de nous approcher avec un respect sincère de vos Mystères sacrés, dont nous sommes sans cesse nourris, et de les recevoir toujours dans un cœur fidèle. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

La deuxième et la troisième Postcommunions, ci-dessus, au premier Dimanche de Carême.

Triodion

Nous empruntons au Triodion de l’Église grecque les strophes suivantes, qui se rapportent à l’Office d’aujourd’hui, et expriment les sentiments du chrétien, au milieu de la sainte Quarantaine.

Déjà nous avons parcouru plus de la moitié de la carrière du jeûne ; courons dans le stade, et achevons la course avec allégresse ; oignons nos âmes de l’huile des bonnes œuvres, afin que nous méritions d’adorer la divine Passion du Christ notre Dieu, et d’arriver à la sainte Résurrection digne de tous nos hommages.

Celui qui a planté la vigne et appelé les ouvriers, le Sauveur, est proche ; venez, athlètes du jeûne, recevoir la récompense ; car il est riche, ce dispensateur, et plein de miséricorde. Nous avons peu travaillé ; et cependant nos âmes recevront ses faveurs.

O Dieu ! qui donnes la vie, ouvre-moi les portes de la pénitence. Mon esprit veille dans ton temple saint ; mais le temple du corps qui lui est uni a contracté un grand nombre de taches Prends pitié, et purifie-moi dans ta miséricordieuse bonté.

Venez, produisons des fruits de pénitence dans la vigne mystique ; travaillons, ne nous livrons point au manger et au boire ; accomplissons des œuvres de vertu dans la prière et le jeûne. Le Seigneur y prendra plaisir ; et, pour prix de notre travail, il nous donnera le denier qui délivre les âmes de la dette du péché, lui le seul Dieu, lui dont la miséricorde est grande.

LUNDI

La Station est dans l’antique Église appelée des Quatre-Couronnés, c’est-à-dire des saints martyrs Sévère, Sévérien, Carpophore et Victorin, qui souffrirent la mort sous la persécution de Dioclétien. Leurs corps reposent dans ce sanctuaire, qui s’honore aussi de posséder le chef du grand martyr saint Sébastien.

COLLECTE.

Faites-nous la grâce, Dieu tout-puissant, qu’en observant religieusement chaque année ces saintes pratiques, nous vous soyons agréables et dans nos corps et dans nos âmes. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LEÇON.
Lecture du livre des Rois. III, Chap. III.

En ces jours-là, deux femmes de mauvaise vie se présentèrent au roi Salomon, et se tinrent devant son tribunal. L’une lui dit : Seigneur, daignez m’écouter : nous demeurions, cette femme et moi, dans une même maison, et je suis accouchée dans la chambre où elle était. Trois jours après, celle-ci est accouchée à son tour. Nous étions ensemble dans cette maison, et il n’y avait personne que nous deux. Or le fils de cette femme est mort pendant la nuit, parce qu’elle l’a étouffé en dormant ; et se levant, sans bruit, au milieu de la nuit, elle a ôté mon fils d’à côté de moi votre servante qui dormais, et l’ayant pris auprès d’elle, elle a mis auprès de moi son fils qui était mort. Lorsque le matin je me suis levée pour allaiter mon fils, il m’a paru qu’il était mort, et l’ayant considéré avec plus d’attention au grand jour, j’ai reconnu que ce n’était pas là celui que j’avais enfanté. L’autre femme répondit : Ce que tu dis n’est pas vrai ; mais c’est ton fils qui est mort, et le mien est vivant. La première au contraire répliquait : Tu mens, car c’est mon fils qui est vivant, et le tien est mort. Et elles disputaient ainsi devant le roi. Alors le roi dit : Celle-ci dit : Mon fils est vivant, et le tien est mort ; et l’autre répond : Non, mais c’est ton fils qui est mort, et le mien est vivant. Le roi ajouta : Qu’on m’apporte une épée. Lorsqu’on eut apporté une épée devant le roi, il dit : Coupez en deux l’enfant qui est vivant, et donnez-en la moitié à l’une, et la moitié à l’autre. Alors la femme dont le fils était vivant dit au roi (car ses entrailles furent émues pour son fils) : Seigneur, donnez-lui, je vous en supplie, l’enfant vivant, et ne le tuez pas. L’autre au contraire disait : Qu’il ne soit ni à moi ni à toi, mais qu’on le partage. Le roi prit la parole et dit : Donnez à celle-ci l’enfant vivant, et qu’on ne le tue point : car c’est elle qui est sa mère. Tout Israël ayant donc su la manière dont le roi avait jugé ce différend, ils furent saisis de crainte devant lui, voyant que la sagesse de Dieu était en lui pour rendre la justice.

Saint Paul nous expliquait, dans l’Épître de la Messe d’hier, l’antagonisme de la Synagogue et de L’Église, et comment le fils d’Agar persécute le fils de Sara qui lui a été préféré par le père de famille. Aujourd’hui, ces deux femmes qui comparaissent devant Salomon nous présentent encore ce double type. Elles se disputent un enfant ; cet enfant est la Gentilité initiée à la connaissance du vrai Dieu. La Synagogue, figurée par la femme qui a laissé mourir son fils, c’est-à-dire le peuple qui lui était confié, réclame injustement celui que son sein n’a point porté ; et comme cette réclamation ne lui est inspirée que par son orgueil, et non par aucune affection maternelle, il lui est indifférent qu’on l’immole, pourvu qu’il soit arraché à sa vraie mère qui est l’Église. Salomon, le Roi pacifique, figure du Christ, adjuge l’enfant à celle qui l’a conçu, qui l’a enfanté, qui l’a nourri ; et la fausse mère est confondue. Aimons donc notre Mère la sainte Église, l’Épouse de notre Sauveur. C’est elle qui par le Baptême nous a faits enfants de Dieu ; elle qui nous a nourris du Pain de vie ; elle qui nous a donné le Saint-Esprit ; elle enfin qui, lorsque nous avons eu le malheur de retomber dans la mort par le péché, nous a rendu la vie par le divin pouvoir qui est en elle. L’amour filial envers l’Église est le signe des élus, et l’obéissance à ses commandements est la marque d’une âme sur laquelle Dieu règne.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. II.

En ce temps-là, la Pâque des Juifs étant proche, Jésus monta à Jérusalem. Et il trouva dans le temple des vendeurs de bœufs, de brebis et de colombes, et des changeurs assis. Et ayant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, et aussi les brebis et les bœufs ; et il jeta par terre l’argent des changeurs, et renversa leurs tables. Et il dit à ceux qui vendaient des colombes : Ôtez cela d’ici, et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. Alors ses disciples se souvinrent qu’il est écrit : Le zèle de votre maison me dévore. Les Juifs lui dirent : Quel signe nous montrez-vous, pour faire de telles choses ? Jésus leur répondit : Détruisez ce temple, et je le relèverai en trois jours. Les Juifs dirent : Ce temple a été quarante-six ans à bâtir ; et vous, vous le relèverez en trois jours ? Mais lui parlait du temple de son corps. Lors donc qu’il fut ressuscité d’entre les morts, ses disciples se ressouvinrent qu’il avait dit cela, et ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. Jésus étant à Jérusalem pendant la Pâque, au jour de la fête, beaucoup crurent en son nom, voyant les miracles qu’il faisait. Mais Jésus ne se fiait pas à eux parce qu’il les connaissait tous, et qu’il n’avait pas besoin que personne lui rendît témoignage d’aucun homme : car il savait lui-même tout ce qu’il y avait dans l’homme.

Nous avons vu déjà, au Mardi de la première semaine, le Seigneur chasser les vendeurs du Temple ; il accomplit en effet deux fois cet acte de justice et de religion. Le récit que nous lisons aujourd’hui se rapporte à la première expulsion de ces profanes du lieu saint. L’Église insiste sur ce fait dans le Carême, parce qu’il nous présente la sévérité avec laquelle Jésus‑Christ agira contre l’âme qui se sera laissé envahir par les passions terrestres. Que sont, en effet, nos âmes, sinon le temple de Dieu ? de Dieu qui les a créées et sanctifiées pour y habiter ? Mais il veut que tout y soit digne de cette sublime destination. En ces jours où nous scrutons nos âmes, combien de profanes vendeurs ne trouvons-nous pas établis dans la demeure du Seigneur ? Hâtons-nous de les expulser ; prions même le Seigneur de les chasser lui-même avec le fouet de sa justice, dans la crainte qu’il ne nous arrive de trop ménager ces hôtes dangereux. Le jour où le pardon descendra sur nous est proche ; veillons à être dignes de le recevoir. Avons-nous remarqué dans notre Évangile ce qui est dit de ces Juifs qui, plus sincères que les autres, se mirent à croire en lui, à cause des miracles qu’ils lui voyaient faire ? Jésus cependant ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous. Il y a donc des hommes qui arrivent à croire, à reconnaître Jésus-Christ, sans que pour cela leur cœur soit changé ! O dureté du cœur de l’homme ! ô anxiété cruelle pour la conscience des ministres du salut ! Des pécheurs, des mondains assiègent, en ces jours, les tribunaux de la réconciliation ; ils croient, ils confessent leurs péchés : et l’Église n’ose se fier à leur repentir. Elle sait d’avance que, bien peu de temps après le festin pascal, ils seront redevenus ce qu’ils étaient le jour où elle leur imposa les cendres de la pénitence ; elle tremble en songeant au danger que ces âmes, partagées entre Dieu et le monde, encourent en recevant sans préparation, sans conversion véritable, le Saint des Saints ; d’un autre côté, elle se souvient qu’il est écrit de ne pas éteindre la mèche qui fume encore, de ne pas achever de rompre le roseau déjà éclaté (Isai. 42, 3). Prions pour ces âmes dont le sort est si inquiétant, et demandons pour les pasteurs de l’Église quelques rayons de cette lumière par laquelle Jésus connaissait tout ce qu’il y avait dans l’homme.

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Exaucez, Seigneur, nos prières, dans votre bonté ; et accordez le secours de votre protection à ceux auxquels vous inspirez le sentiment de s’adresser à vous par la prière. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Prions pour l’entière conversion des pécheurs, en empruntant au Pontifical Romain cette belle Préface que l’Église employait autrefois dans la réconciliation des Pénitents publics.

PRÉFACE

C’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, de vous rendre grâces en tout temps et en tout lieu, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, par Jésus-Christ notre Seigneur, dont vous avez décrété la naissance ineffable, afin qu’il acquittât la dette d’Adam envers vous, Père éternel ; qu’il détruisit notre mort par la sienne, qu’il supportât nos blessures en son corps, qu’il effaçât nos taches dans son sang, nous relevant dans sa bonté de la chute où nous avait précipités la jalousie de l’ancien ennemi. C’est par lui, Seigneur, que nous vous supplions humblement d’exaucer nos prières pour les péchés des autres, nous cependant qui ne suffisons pas à vous prier pour les nôtres. Daignez donc, Seigneur très clément, rappeler à vous, dans votre bonté accoutumée, ces hommes vos serviteurs, que leurs péchés ont séparés de vous. Vous n’avez pas dédaigné l’humiliation du criminel Achab ; mais vous avez suspendu la vengeance qu’il avait méritée. Vous avez exaucé les pleurs de Pierre, et vous lui avez donné ensuite les clefs du royaume céleste, de ce royaume que vous avez daigné promettre au larron qui confessait ses crimes. Recueillez, miséricordieux Seigneur, ceux pour qui nous vous adressons nos prières ; remettez-les au giron de votre Église ; que l’ennemi ne puisse plus triompher d’eux, mais que votre Fils, qui vous est égal, les réconcilie avec vous, qu’il les purifie de tous péchés et daigne les admettre à goûter les mets de votre festin sacré. Qu’il daigne les nourrir de sa chair et de son sang, et les conduise après cette vie au royaume des cieux.

MARDI

La Station est dans l’Église de Saint-Laurent in Damaso, ainsi appelée parce qu’elle fut bâtie, au IVème siècle, en l’honneur du glorieux Archidiacre de l’Église Romaine, par le Pape saint Damase, dont elle conserve encore aujourd’hui le corps.

COLLECTE.

Daignez faire, Seigneur, que les jeûnes qu’il nous faut observer dans ce saint temps nous fassent avancer dans la piété, et nous procurent l’assistance continuelle de votre miséricorde. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LEÇON.
Lecture du livre de l’Exode. Chap. XXXII.

En ces jours-là, le Seigneur parla à Moïse, et lui dit : Descends de la montagne ; car ton peuple que tu as tiré de l’Égypte a péché. Ils se sont retirés bientôt de la voie que tu leur avais montrée ; ils ont fondu l’image d’un veau et l’ont adoré ; ils lui ont immolé des victimes, et ils ont dit : O Israël, ce sont là les dieux qui t’ont délivré de la terre d’Égypte.Le Seigneur dit encore à Moïse : Je vois que ce peuple a la tête dure : laisse-moi faire, afin que ma colère s’allume contre eux, et que je les extermine ; et je te ferai chef d’un grand peuple. Mais Moïse priait le Seigneur son Dieu, et disait : Pourquoi, Seigneur, votre fureur s’allume-t-elle contre votre peuple que vous avez tiré de la terre d’Égypte, dans votre grande force et votre main puissante ? Ne permettez pas, je vous prie, que les Égyptiens disent : Il les a fait sortir avec adresse pour les tuer sur des montagnes et pour les exterminer de la terre. Que votre colère s’apaise, et laissez-vous fléchir sur la malice de votre peuple. Souvenez-vous d’Abraham, d’Isaac et d’Israël vos serviteurs, auxquels vous avez juré par vous-même, en disant : Je multiplierai votre race comme les étoiles du ciel, et je donnerai à votre postérité toute cette terre dont je vous ai parlé, et vous la posséderez à jamais. Et le Seigneur s’apaisa, et il ne fit point à son peuple le mal dont il l’avait menacé.

Le crime de l’idolâtrie était le plus répandu dans le monde, à l’époque de la prédication de l’Évangile. Durant plusieurs siècles, toutes les générations de Catéchumènes que l’Église initiait, en ces jours, à la vraie foi, étaient entachées de cette souillure. C’est afin d’inspirer à ces élus une horreur salutaire de leur conduite passée, qu’on leur lisait aujourd’hui ces terribles paroles de Dieu qui, sans l’intervention de Moïse, allait exterminer, en punition de sa rechute dans l’idolâtrie, un peuple en faveur duquel il avait opéré des prodiges inouïs, et auquel il venait en personne donner sa loi. Ce culte grossier des faux dieux n’existe plus parmi nous ; mais il est encore exercé chez des peuples nombreux, rebelles jusqu’ici à la prédication de l’Évangile. Disons tout : il pourrait encore renaître au sein de notre Europe civilisée, si la foi en Jésus-Christ venait à s’y éteindre. La génération qui nous a précédés n’a‑t-elle pas vu l’idole de la Raison placée sur l’autel, couronnée de fleurs et recevant l’hommage d’un sacrilège encens ? Un homme ou une société livrés à Satan ne sont pas maîtres de s’arrêter où il leur plaît. Les descendants de Noé devaient sans doute être émus de l’affreuse catastrophe du déluge, dont la terre porta si longtemps les traces ; cependant, l’idolâtrie avait fait déjà d’immenses progrès, lorsque Dieu fut contraint de séquestrer Abraham pour l’en préserver. Soyons reconnaissants envers l’Église qui, par son enseignement et par la morale qui en découle, nous préserve de cette honte et de cet abrutissement, et gardons-nous de suivre nos passions ; car toutes conduiraient à l’idolâtrie, si la lumière de la foi nous était enlevée.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. VII.

En ce temps-là, vers le milieu de la fête, Jésus monta au temple, et il y enseignait. Et les Juifs saisis d’étonnement disaient : Comment cet homme sait-il les Écritures, lui qui n’a point étudié ? Jésus leur répondit : Ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé. Si quelqu’un veut faire la volonté de Dieu, il reconnaîtra si ma doctrine est de lui, ou si je parle de moi-même. Celui qui parle de soi-même, cherche sa propre gloire ; mais celui qui cherche la gloire de celui qui l’a envoyé, celui-là est véritable, et il n’y a point d’iniquité en lui. Moïse ne vous a-t-il pas donné la loi ? et néanmoins nul de vous n’accomplit la loi. Pourquoi cherchez-vous à me faire périr ? Le peuple lui répondit : Vous avez en vous le démon : qui est-ce qui cherche à vous faire périr ? Jésus leur répondit : Je n’ai fait qu’une œuvre le jour du Sabbat : et vous vous étonnez tous. Cependant Moïse vous ayant donné la circoncision ( bien qu’elle vienne, non de Moïse, mais des patriarches ), vous ne laissez pas de circoncire, le jour du Sabbat. Or, si un homme peut recevoir la circoncision le jour du Sabbat, afin que la loi de Moïse ne soit pas violée, pourquoi vous indignez-vous contre moi, parce que j’ai rendu un homme sain tout entier le jour du Sabbat ? Ne jugez point sur l’apparence, mais jugez avec justice. Quelques-uns de Jérusalem disaient : N’est-ce pas là celui qu’ils cherchent pour le faire mourir ? Voilà qu’il parle publiquement ; et ils ne lui disent rien. Les princes du peuple auraient-ils reconnu qu’il est véritablement le Christ ? Cependant celui-ci, nous savons bien d’où il est ; mais quand viendra le Christ, personne ne saura d’où il est. Jésus néanmoins continuait à enseigner, et disait à haute voix dans le temple : Vous savez qui je suis, et d’où je suis ; et je ne suis point venu de moi-même ; mais celui qui m’a envoyé est plein de vérité, et vous ne le connaissez pas. Moi, je le connais, parce que je suis de lui, et c’est lui qui m’a envoyé. Ils cherchaient donc à se saisir de lui : et personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n’était pas encore venue. Mais plusieurs du peuple crurent en lui.

La lecture du saint Évangile que l’Église nous propose aujourd’hui, reporte notre pensée sur le prochain sacrifice de l’Agneau divin qui va s’offrir à Jérusalem. L’heure n’est pas encore venue ; mais elle ne doit pas tarder. On le cherche déjà pour le faire mourir. La passion de ses ennemis les aveugle au point de leur faire voir en lui un violateur du Sabbat, parce qu’il guérit les malades par un simple acte de sa volonté, en ce jour du Seigneur. En vain Jésus réfute leurs préjugés, et leur rappelle qu’ils ne font pas difficulté eux-mêmes d’y pratiquer la circoncision, et même, comme il le leur a fait remarquer dans une autre circonstance, de retirer du puits leur bœuf ou leur âne, s’ils y sont tombés. Ils n’écoutent plus rien, ils ne comprennent qu’une seule chose : c’est qu’il faut que Jésus périsse. Ses prodiges sont incontestables, et tous dirigés dans un but de miséricorde pour les hommes ; il refuse seulement d’offrir à la stérile admiration de ses ennemis les signes qu’ils lui demandent d’opérer pour flatter leur curiosité et leur orgueil ; et loin de lui savoir gré de l’usage qu’il daigne faire en faveur des hommes du don des miracles qui brille en lui, ils osent dire, non plus seulement qu’il agit par le pouvoir de Béelzébuth, mais que le démon lui-même est en lui. On frémit d’entendre un si horrible blasphème ; cependant l’orgueil de ces docteurs juifs les entraîne jusqu’à cet excès de déraison et d’impiété ; et la soif du sang s’allume toujours plus ardente dans leur cœur. Pendant qu’une partie du peuple, séduite par ses chefs, se laisse aller à un aveugle fanatisme, d’autres plus indifférents raisonnent sur le Messie, et ne trouvent pas en Jésus les caractères de cet envoyé de Dieu. Ils prétendent que, lorsqu’il paraîtra, on ne saura pas son origine. Cependant, les prophètes ont annoncé qu’il doit sortir du sang de David ; sa généalogie sera un de ses principaux caractères : or, tout Israël sait que Jésus procède de cette race royale. Remarquons d’autre part qu’ils savent aussi que le Messie doit avoir une origine mystérieuse, qu’il doit venir de Dieu. La docilité aux enseignements de Jésus, enseignements confirmés par tant de miracles, les eût éclairés en même temps sur sa naissance temporelle et sur sa filiation divine ; mais l’indifférence et quelque chose de mauvais au fond du cœur de l’homme les empêchaient d’approfondir ; peut-être ceux-là même, au jour du déicide, crieront comme les autres : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants. »

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Ayez pitié, Seigneur, de votre peuple : et dans votre bonté laissez-le respirer, au milieu des tribulations continuelles qui l’accablent. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Nous emprunterons aujourd’hui à la Liturgie grecque ces pieuses stances, dans lesquelles saint André de Crète offre à la contrition du pécheur une expression si vive et si touchante.

CANON MAGNUS

Nous avons péché, nous avons commis l’iniquité, nous avons fait l’injustice devant toi ; nous n’avons point obéi, nous n’avons point fait comme tu nous avais commandé ; mais toi, ô Dieu de nos pères ! ne nous abandonne pas jusqu’à la fin.

J’ai péché, j’ai commis l’iniquité, j’ai violé ton commandement ; car je suis né dans le péché ; j’ai ajouté la blessure à mes meurtrissures ; mais toi, miséricordieux, toi qui es le Dieu de nos pères, aie pitié.

À toi, mon juge, j’ai déclaré les secrets de mon cœur ; vois mon abaissement, vois mon affliction, sois propice dans mon jugement ; toi qui es miséricordieux, toi qui es le Dieu de nos pères, aie pitié.

J’ai défiguré ton image, j’ai violé ton précepte ; toute ma bonté a été obscurcie, ma lampe s’est éteinte par mes péchés : ô Sauveur ! aie pitié, rends-moi la joie, comme chante David.

Convertis-toi, mon âme, fais pénitence ; révèle tes plaies cachées ; dis-les à Dieu qui sait tout. Toi seul, ô Sauveur ! tu connais les secrets ; aie pitié de moi selon ta miséricorde, comme chante David.

Mes jours se sont enfuis comme le songe d’un homme qu’on réveille ; comme Ézéchias, je pleure sur ma couche, je te demande d’ajouter des années à ma vie. Mais quel Isaïe, ô mon âme, peut venir à ton aide, si ce n’est le Dieu de l’univers ?

MERCREDI

Ce jour est la Férie du Grand-Scrutin, parce que, dans l’Église de Rome, après les informations et examens nécessaires, on y consommait l’admission du plus grand nombre des Catéchumènes au Baptême. La Station se tenait dans la Basilique de Saint-Paul-hors-les-murs, tant à cause de la vaste étendue de cet édifice, que pour faire hommage à l’Apôtre de la Gentilité des nouvelles recrues que l’Église se disposait à faire au sein du paganisme. Le lecteur verra avec intérêt et édification les formes et les cérémonies observées en cette circonstance.

La cérémonie des scrutins

Les fidèles et les aspirants au Baptême étant réunis dans la Basilique vers l’heure de midi, on recueillait d’abord les noms de ces derniers ; et un acolyte les faisait ranger avec ordre devant le peuple, plaçant les hommes à droite, et les femmes à gauche. Un prêtre récitait ensuite sur chacun d’eux l’Oraison qui les faisait Catéchumènes ; car c’est improprement et par anticipation que nous leur avons jusqu’ici donné ce nom. Il les marquait d’abord du signe de la croix au front, et leur imposait la main sur la tête. Il bénissait ensuite le sel, qui signifie la Sagesse, et le faisait goûter à chacun d’eux.

Après ces cérémonies préliminaires, on les faisait sortir tous de l’église, et ils demeuraient sous le portique extérieur, jusqu’à ce qu’on les rappelât. Après leur départ, l’assemblée des fidèles étant demeurée dans l’église, on commençait l’Introït, qui est composé des paroles du Prophète Ézéchiel, dans lesquelles le Seigneur annonce qu’il réunira ses élus de toutes les nations, et qu’il répandra sur eux une eau purifiante pour laver toutes leurs souillures. L’acolyte rappelait ensuite tous les Catéchumènes par leur nom, et ils étaient introduits par le portier. On les rangeait de nouveau selon la différence des sexes, et les parrains et marraines se tenaient auprès d’eux. Le Pontife chantait alors la Collecte, après laquelle, sur l’invitation du diacre, les parrains et marraines traçaient le signe de la croix sur le front de chacun des aspirants qu’ils devaient cautionner à l’Église. Des acolytes les suivaient, et prononçaient les exorcismes sur chacun des élus, en commençant par les hommes, et passant ensuite aux femmes.

Un lecteur lisait ensuite la Leçon du Prophète Ézéchiel que l’on verra ci-après. Elle était suivie d’un premier Graduel composé de ces paroles de David :

« Venez, mes enfants, écoutez-moi ; je vous enseignerai la crainte du Seigneur. Approchez de lui, et vous serez illuminés, et vos visages ne seront point dans la confusion. »

Dans la Collecte qui suivait cette Leçon, on demandait pour les fidèles les fruits du jeûne quadragésimal. et cette prière était suivie d’une seconde Leçon du Prophète Isaïe, qui annonce la rémission des péchés pour ceux qui recevront le bain mystérieux.

Un second Graduel, pareillement tiré des Psaumes, était ainsi conçu :

« Heureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu, le peuple que le Seigneur a choisi pour son héritage. »

Pendant la lecture des deux Leçons et le chant des deux Graduels, avait lieu la cérémonie mystérieuse de l’ouverture des oreilles. Des prêtres allaient successivement toucher les oreilles des Catéchumènes, imitant l’action de Jésus-Christ sur le sourd-muet de l’Évangile, et disant comme lui cette parole : Ephpheta, c’est-à-dire : Ouvrez-vous. Ce rite avait pour but de préparer les Catéchumènes à recevoir la révélation des mystères qui jusqu’alors ne leur avaient été montrés que sous le voile de l’allégorie. La première initiation qu’ils recevaient était relative aux saints Évangiles.

Après le second Graduel, on voyait sortir du Secretarium, et précédés des cierges et de l’encensoir, quatre diacres portant chacun un des quatre Évangiles. Ils se dirigeaient vers le sanctuaire, et plaçaient les livres sacrés à chacun des quatre angles de l’autel. Le Pontife, ou un simple prêtre par son ordre, adressait alors aux Catéchumènes l’allocution suivante que nous lisons encore au Sacramentaire Gélasien :

Étant sur le point de vous ouvrir les Évangiles, c’est-à-dire le récit des gestes de Dieu, nous devons d’abord, très chers fils, vous faire connaître ce que sont les Évangiles, d’où ils viennent, de qui sont les paroles qu’on y lit, pourquoi ils sont au nombre de quatre, qui les a écrits ; enfin quels sont ces quatre hommes, qui, annoncés d’avance par l’Esprit-Saint, ont été désignés par le Prophète. Si nous ne vous donnions pas la raison de tous ces détails, nous laisserions de l’étonnement dans vos âmes ; et comme vous êtes venus aujourd’hui pour que vos oreilles soient ouvertes, nous ne devons pas commencer par mettre votre esprit dans l’impuissance. Évangile signifie proprement bonne nouvelle : parce que c’est l’annonce de Jésus-Christ notre Seigneur. L’Évangile est descendu de lui, afin d’annoncer et de montrer que celui qui parlait par les Prophètes est venu dans la chair, ainsi qu’il est écrit : Moi qui parlais, me voici. Ayant à vous expliquer brièvement ce qu’est l’Évangile, et quels sont ces quatre hommes montrés d’avance par le Prophète, nous allons désigner leurs noms d’après les figures qui les indiquent. Le Prophète Ézéchiel dit : Et voici leurs traits : un homme et un lion à sa droite, un taureau et un aigle à sa gauche. Nous savons que ces quatre figures sont celles des Évangélistes, et voici leurs noms : Matthieu, Marc, Luc et Jean.

Après ce grave discours, un diacre, du haut de l’ambon, s’adressant aussi aux Catéchumènes, disait :

Tenez-vous en silence ; écoutez avec attention.

Puis, ouvrant l’Évangile de saint Matthieu, qu’il avait pris sur l’autel, il en lisait le commencement jusqu’au verset vingt-unième.

Cette lecture terminée, un prêtre prenait la parole en ces termes :

Très chers fils, nous ne voulons pas vous tenir plus longtemps en suspens ; nous vous exposerons donc la figure de chaque Évangéliste. Matthieu a la figure d’un Homme, parce que, au commencement de son livre, il raconte tout au long la généalogie du Sauveur. Voici, en effet, son début : Le livre de la généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham. Vous voyez donc que ce n’est pas sans raison que l’on a assigné à Matthieu la figure de l’Homme, puisqu’il commence par la naissance humaine du Sauveur.

Le diacre resté à l’ambon disait encore :

Tenez-vous en silence ; écoutez avec attention.

Puis il lisait le commencement de l’Évangile de saint Marc, jusqu’au verset huitième. Après cette lecture, le prêtre reprenait la parole en ces termes :

L’Évangéliste Marc porte la figure du Lion, parce qu’il commence par le désert, dans ces paroles : La voix qui crie dans le désert : Préparez la voie du Seigneur ; ou encore, parce que le Sauveur règne invincible. Ce type du Lion est fréquent dans les Écritures, afin de ne pas laisser sans application cette parole : Juda, mon fils, tu es le petit du Lion ; tu es sorti de ma race. Il s’est couché, il a dormi comme un Lion, et comme le petit de la lionne : qui osera le réveiller ?

Le diacre, ayant ensuite répété son avertissement, lisait le commencement de l’Évangile de saint Luc, jusqu’au verset dix-septième ; et le prêtre reprenant la parole disait :

L’Évangéliste Luc porte la figure du Taureau, pour rappeler l’immolation de notre Sauveur. Cet Évangéliste commence par parler de Zacharie et d’Élisabeth, desquels naquit Jean‑Baptiste, dans leur vieillesse.

Le diacre ayant annoncé avec la même solennité l’Évangile de saint Jean, dont il lisait les quatorze premiers versets, le prêtre reprenait en ces termes :

Jean a la figure de l’Aigle, parce qu’il plane dans les hauteurs. C’est lui qui dit : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ; il était dans le principe en Dieu. Et David, parlant de la personne du Christ, s’exprime ainsi : Ta jeunesse sera renouvelée comme celle de l’Aigle : parce que Jésus-Christ notre Seigneur, ressuscité d’entre les morts, est monté jusqu’aux cieux. Ainsi, très chers frères, l’Église qui vous a conçus, qui vous porte encore en son sein, se félicite à la pensée du nouvel accroissement que va recevoir la loi chrétienne, lorsque, au jour vénérable de la Pâque, vous allez renaître dans l’eau baptismale, et recevoir du Christ notre Seigneur, comme tous les saints, le don d’une enfance fidèle.

La manifestation des quatre Évangélistes était suivie de la cérémonie qu’on appelait tradition du Symbole, par laquelle on proposait aux Catéchumènes le Symbole des Apôtres, et dans les siècles suivants celui de Nicée. Un prêtre faisait d’abord entendre cette allocution :

Admis à recevoir le Sacrement de Baptême, et devant être l’objet d’une nouvelle création dans le Saint-Esprit, il vous faut en ce moment, très chers fils, concevoir dans votre cœur la foi qui doit vous justifier : il vous faut, par vos esprits changés désormais par l’habitude de la vérité, approcher de Dieu qui est l’illumination de vos âmes. Recevez donc le secret du Symbole évangélique inspiré parle Seigneur, institué par les Apôtres. Il est en peu de mots ; mais les mystères qu’il contient sont grands : car l’Esprit-Saint, qui a dicté cette formule aux premiers maîtres de l’Église, y a formulé la foi qui nous sauve, avec une grande précision de paroles, afin que les vérités que vous devez croire et considérer toujours ne puissent ni se dérober à l’intelligence, ni fatiguer la mémoire. Soyez donc attentifs pour apprendre ce Symbole, et ce que nous vous donnons traditionnellement comme nous l’avons reçu, écrivez‑le, non sur une matière corruptible, mais sur les pages de votre cœur. Or donc, la confession de la foi que vous avez reçue commence ainsi.

On faisait alors avancer un des Catéchumènes, et le prêtre demandait à l’acolyte qui l’avait amené :

En quelle langue ceux-ci confessent-ils notre Seigneur Jésus-Christ ?

L’acolyte répondait :

En grec.

On sait qu’à Rome, sous les empereurs, l’usage du grec était, pour ainsi dire, aussi répandu que l’usage du latin. Le prêtre disait alors à l’acolyte :

Annoncez-leur la foi qu’ils croient.

Et l’acolyte, tenant la main étendue sur la tête du Catéchumène, prononçait le Symbole en grec, sur un récitatif solennel. On faisait ensuite approcher une des femmes catéchumènes de la langue grecque ; l’acolyte répétait le Symbole de la même manière. Le prêtre disait alors :

Très chers fils, vous avez entendu le Symbole en grec ; écoutez-le maintenant en latin.

On amenait donc successivement deux Catéchumènes de la langue latine, homme et femme, et l’acolyte récitait deux fois devant eux, et à haute voix, de manière à ce que tous les autres pussent entendre, le Symbole en latin. La tradition du Symbole étant ainsi accomplie, le prêtre prononçait cette allocution :

Tel est l’abrégé de notre foi, très chers fils, et telles sont les paroles du Symbole, disposées non d’après les pensées de la sagesse humaine, mais selon la raison divine. Il n’est personne qui ne soit capable de les comprendre et de les retenir. C’est là qu’est exprimée la puissance une et égale de Dieu Père et Fils ; là que nous est montré le Fils unique de Dieu, naissant, selon la chair, de la Vierge Marie par l’opération de l’Esprit-Saint ; là que sont racontés son crucifiement, sa sépulture et sa résurrection le troisième jour ; là que l’on confesse son ascension au-dessus des cieux, sa séance à la droite de la majesté du Père, son futur avènement pour juger les vivants et les morts ; là qu’est annoncé le Saint-Esprit qui a la même divinité que le Père et le Fils ; là enfin que sont enseignées la vocation de l’Église, la rémission des péchés et la résurrection de la chair. Vous quittez donc le vieil homme, mes très chers fils, pour être réformés selon le nouveau ; de charnels, vous commencez à devenir spirituels ; de terrestres, célestes. Croyez d’une foi ferme et constante que la résurrection qui s’est accomplie dans le Christ s’accomplira aussi en vous, et que ce prodige qui s’est opéré dans notre Chef se reproduira dans tous les membres de son corps. Le sacrement du Baptême que vous devez bientôt recevoir nous donne une expression visible de cette espérance. Il s’y manifeste comme une mort et comme une résurrection ; on y quitte l’homme ancien, et on y en prend un nouveau. Le pécheur entre dans l’eau, et il en sort justifié. Celui qui nous avait entraînés dans la mort est rejeté ; et l’on reçoit celui qui nous a ramenés à la vie, et qui, par sa grâce qu’il vous donnera, vous rendra enfants de Dieu, non par la chair, mais par la vertu du Saint-Esprit. Vous devez donc retenir dans vos cœurs cette courte formule, de manière à user en tout temps, comme d’un secours, de la Confession qu’elle contient. Le pouvoir de cette arme est invincible contre toutes les embûches de l’ennemi ; elle doit être familière aux vrais soldats du Christ. Que le diable, qui ne cesse jamais de tenter l’homme, vous trouve toujours armés de ce Symbole. Triomphez de l’adversaire auquel vous venez de renoncer ; conservez, par le secours du Seigneur, jusqu’à la fin, incorruptible et immaculée la grâce qu’il se prépare à vous faire : afin que celui en qui vous allez recevoir la rémission des péchés vous procure la gloire de la résurrection. Ainsi donc, très chers fils, vous connaissez présentement le Symbole de la foi catholique ; apprenez-le avec soin, sans y changer un seul mot. La miséricorde de Dieu est puissante ; qu’elle vous conduise à la foi du Baptême à laquelle vous aspirez ; et nous-mêmes qui vous ouvrons aujourd’hui les mystères, qu’elle nous fasse parvenir avec vous au royaume des cieux, par le même Jésus-Christ notre Seigneur, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.

Après la tradition du Symbole, on donnait aux Catéchumènes l’Oraison Dominicale. Le diacre annonçait d’abord cette nouvelle faveur, et après qu’il avait recommandé le silence et l’attention, un prêtre adressait aux candidats cette nouvelle allocution :

Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, entre divers préceptes salutaires, au jour que ses disciples lui demandaient comment ils devaient prier, leur donna cette forme de prière que vous allez entendre, et dont on va vous révéler le sens dans sa plénitude. Que Votre Charité écoute donc maintenant en quelle manière le Sauveur a appris à ses disciples qu’il faut prier le Dieu Père tout-puissant : Lorsque vous prierez, dit-il, entrez dans votre chambre, et ayant fermé la porte, priez votre Père. Ce qu’il entend par la chambre, ce n’est pas un appartement secret, mais l’intime de votre cœur qui n’est connu que de Dieu seul. Quand il dit que l’on doit adorer Dieu après avoir fermé la porte, il nous avertit que nous devons fermer notre cœur aux pensées mauvaises avec la clef mystique, et, les lèvres fermées, parler à Dieu dans la pureté de notre âme. Ce que notre Dieu écoute, c’est la foi, et non le bruit des paroles. Que notre cœur soit donc fermé avec la clef de la foi aux embûches de l’ennemi ; qu’il ne soit ouvert qu’à Dieu dont nous savons qu’il est le temple ; et le Seigneur habitant ainsi dans nos cœurs, il sera propice à nos prières. Le Verbe, la Sagesse de Dieu, le Christ notre Seigneur, nous a donc appris la prière que voici :

NOTRE PÈRE QUI ÊTES AUX CIEUX.

Remarquez cette parole de liberté et d’une pleine confiance. Vivez donc de manière à pouvoir être les fils de Dieu et les frères du Christ. Quelle ne serait pas la témérité de celui qui oserait appeler Dieu son père, et qui se montrerait dégénéré de lui en supposant à sa volonté ? Très chers fils, montrez-vous dignes de la divine adoption ; car il est écrit : Tous ceux qui ont cru en lui, il leur a donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu.

QUE VOTRE NOM SOIT SANCTIFIÉ.

Ce n’est pas que Dieu, qui est toujours saint, ait besoin d’être sanctifié par nous ; nous demandons que son Nom soit sanctifié en nous : en sorte que nous qui sommes rendus saints dans son Baptême, nous persévérions dans le nouvel être que nous avons reçu.

QUE VOTRE RÈGNE ARRIVE.

Notre Dieu, dont le royaume est immortel, ne règne-t-il donc pas toujours ? assurément ; mais quand nous disons : Que votre règne arrive, nous demandons l’avènement du royaume que Dieu nous a promis, et qui nous a été mérité par le sang et les souffrances du Christ.

QUE VOTRE VOLONTÉ SOIT FAITE SUR LA TERRE COMME AU CIEL.

C’est-à-dire : Votre volonté s’accomplisse, en sorte que ce que vous voulez dans le ciel, nous qui sommes sur la terre le fassions fidèlement.

DONNEZ-NOUS AUJOURD’HUI NOTRE PAIN QUOTIDIEN.

Entendons ici la nourriture spirituelle ; car le Christ est notre pain, lui qui a dit : Je suis le Pain vivant descendu du ciel. Nous l’appelons quotidien, parce que nous devons constamment demander l’exemption du péché, afin d’être dignes de l’aliment céleste.

ET PARDONNEZ-NOUS NOS OFFENSES, COMME NOUS PARDONNONS A CEUX QUI NOUS ONT OFFENSÉS.

Ces paroles veulent dire que nous ne pouvons mériter le pardon des péchés, qu’en remettant d’abord aux autres ce qu’ils ont fait contre nous. C’est ainsi que le Seigneur dit dans l’Évangile : Si vous ne remettez pas aux hommes leurs fautes contre vous, votre Père ne vous remettra pas non plus vos péchés.

ET NE NOUS INDUISEZ PAS EN TENTATION.

C’est-à-dire, ne souffrez pas que nous y soyons induits par celui qui tente, par l’auteur du mal. L’Écriture, en effet, nous dit : Dieu n’est pas celui qui nous tente pour le mal. C’est le diable qui nous tente ; et pour le vaincre, le Seigneur nous dit : Veillez et priez, afin que vous n’entriez pas en tentation.

MAIS DÉLIVREZ-NOUS DU MAL.

Ces paroles se rapportent à ce que dit l’Apôtre : Vous ne savez pas ce qu’il vous convient de demander. Le Dieu unique et tout-puissant doit être supplié par nous, afin que les maux qui ne peuvent être évités par la fragilité humaine le soient cependant par nous, en vertu du secours que daignera nous accorder Jésus-Christ notre Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles.

Après cette allocution, le diacre disait :

Tenez-vous en ordre et en silence, et prêtez une oreille attentive.

Et le prêtre reprenait ainsi :

Vous venez d’entendre, très chers fils, les mystères de l’Oraison Dominicale ; maintenant établissez-les dans vos cœurs, en allant et venant, afin que vous arriviez à devenir parfaits, pour demander et recevoir la miséricorde de Dieu. Le Seigneur notre Dieu est puissant, et vous qui êtes en marche vers la foi, il vous conduira au bain de l’eau qui régénère. Qu’il daigne nous faire arriver avec vous au royaume céleste, nous qui venons de vous livrer les mystères de la foi catholique ; lui qui vit et règne avec Dieu le Père, en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles.

Après la lecture de l’Évangile dans lequel était racontée la guérison de l’aveugle-né, le diacre, selon l’usage, faisait sortir de l’église tous les Catéchumènes ; leurs parrains et marraines les conduisaient eux-mêmes dehors, et rentraient ensuite dans l’église pour assister au Sacrifice avec les autres fidèles. À l’Offrande, ils venaient présenter à l’autel les noms de leurs clients spirituels ; et le Pontife récitait ces noms, ainsi que ceux des parrains et marraines, dans les prières du Canon. Vers la fin de la Messe, on faisait rentrer les Catéchumènes, et on leur déclarait le jour où ils devraient se présenter à l’église, pour rendre compte du Symbole et des autres instructions qu’ils venaient de recevoir.

L’imposante cérémonie dont nous venons d’exposer quelques traits, n’avait pas lieu seulement aujourd’hui ; elle se répétait plusieurs fois, selon le nombre des Catéchumènes, et le plus ou moins de temps nécessaire pour recueillir, sur la conduite de chacun d’eux, les renseignements dont l’Église avait besoin pour juger de leur préparation au Baptême. Dans l’Église Romaine, on tenait, comme nous l’avons dit, jusqu’à sept scrutins ; mais le plus nombreux et le plus solennel était celui d’aujourd’hui ; et ils se terminaient tous par la cérémonie que nous venons de décrire.

À la messe

COLLECTE.

O Dieu qui, par le moyen du jeûne, accordez aux justes la récompense de leurs mérites, et aux pécheurs le pardon de leurs crimes, ayez pitié de ceux qui vous supplient, afin que, par la confession de nos offenses, nous méritions d’en obtenir la rémission. Par notre Seigneur Jésus-Christ. Amen.

PREMIÈRE LEÇON.
Lecture du Prophète Ézéchiel. Chap. XXXVI.

Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Je sanctifierai mon grand Nom qui a été profané parmi les nations, et que vous avez déshonoré au milieu d’elles : afin que les nations sachent que je suis le Seigneur, lorsque j’aurai été sanctifié à leurs yeux, au milieu de vous. Car je vous retirerai d’entre les peuples, et je vous rassemblerai de tous les pays, et je vous amènerai dans la terre qui est à vous. Et je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés de toutes vos souillures, et je vous purifierai des impuretés de toutes vos idoles. Et je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai un esprit nouveau au milieu de vous. Et j’ôterai de votre chair le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair, et je mettrai mon Esprit au milieu de vous, et je ferai que vous marcherez dans mes préceptes, que vous garderez mes commandements et que vous les pratiquerez. Et vous habiterez dans la terre que j’ai donnée à vos pères ; et vous serez mon peuple, et je serai votre Dieu, dit le Seigneur tout-puissant.

Ces magnifiques promesses qui s’accompliront un jour à l’égard de la nation juive, quand la justice du Seigneur sera satisfaite, se réalisent d’abord dans nos Catéchumènes. Ce sont eux que la grâce divine a rassemblés de tous les pays de la gentilité, pour les conduire à leur vraie patrie qui est l’Église. Dans peu de jours, on répandra sur eux cette eau pure qui doit effacer la souillure de l’idolâtrie ; ils recevront un esprit nouveau, un cœur nouveau, et ils seront pour toujours le vrai peuple du Seigneur.

DEUXIÈME LEÇON.
Lecture du Prophète Isaïe. Chap. I.

Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de devant mes yeux la malignité de vos pensées, cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien, recherchez l’équité, assistez l’opprimé, faîtes justice à l’orphelin, défendez la veuve, et après cela, venez et soutenez votre cause contre moi, dit le Seigneur. Quand vos péchés seraient comme l’écarlate, ils deviendront blancs comme la neige ; et quand ils seraient rouges comme le vermillon, ils deviendront blancs comme la laine la plus blanche. Si vous voulez m’écouter, vous serez rassasiés des biens de la terre promise, dit le Seigneur tout-puissant.

C’est maintenant à ses Pénitents que l’Église adresse ce beau passage d’Isaïe. Pour eux aussi un bain est préparé : bain laborieux, mais efficace pour laver toutes les taches de leurs âmes, s’ils s’y présentent avec une contrition sincère, et disposés a réparer le mal qu’ils ont commis. Se peut-il rien de plus énergique que la promesse du Seigneur ? Les couleurs les plus foncées et les plus éclatantes remplacées en un instant par la pure blancheur de la neige, telle est l’image du changement que Dieu se prépare à opérer dans l’âme du pécheur repentant. L’injuste va devenir juste, les ténèbres vont se transformer en lumière, l’esclave de Satan va être fait enfant de Dieu. Réjouissons-nous avec notre heureuse mère la sainte Église, et, redoublant d’ardeur dans la prière et la pénitence, obtenons que le nombre des réconciliés, au grand jour de la Pâque, surpasse encore ses espérances.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. IX.

En ce temps-là, Jésus vit, en passant, un homme aveugle de naissance : et ses disciples lui firent cette question : Maître, en quoi celui-ci a-t-il péché, ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? Jésus répondit : Ce n’est point qu’il ait péché, ni ses parents ; mais c’est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. Pendant qu’il est jour, il faut que je fasse les œuvres de celui qui m’a envoyé ; la nuit vient où personne ne peut travailler ; tandis que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. Ayant dit cela, il cracha à terre, et fit de la boue avec sa salive, et il enduisit de cette boue les yeux de l’aveugle, et il lui dit : Va, et lave-toi dans la piscine de Siloé (qui signifie Envoyé). Il s’en alla donc, se lava, et revint voyant clair. Or, ses voisins et ceux qui l’avaient vu auparavant demander l’aumône, disaient : N’est-ce pas celui-là qui était assis là et qui mendiait ? Les uns disaient : C’est lui ; d’autres : Non ; c’en est un qui lui ressemble. Mais lui disait : C’est moi-même. Ils lui disaient donc : Comment tes yeux se sont-ils ouverts ? Il répondit : Cet homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, en a enduit mes yeux, et m’a dit : Va à la piscine de Siloé, et lave-toi. J’y suis allé, je me suis lavé, et je vois. Et ils dirent : Où est-il ? Il répondit : Je ne sais. Ils amenèrent donc aux Pharisiens cet homme qui avait été aveugle. Or, c’était le jour du Sabbat que Jésus avait fait cette boue, et lui avait ouvert les yeux. Les Pharisiens donc lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur dit : Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. Quelques-uns des Pharisiens disaient : Cet homme n’est pas de Dieu, qui ne garde pas le Sabbat. Mais d’autres disaient : Comment un pécheur peut-il faire ces signes ? Et il y avait division entre eux. Ils dirent donc encore à l’aveugle : Et toi, que dis-tu de celui qui t’a ouvert les yeux ? Il répondit : C’est un Prophète. Mais les Juifs ne crurent pas que cet homme eût été aveugle et qu’il eût reçu la vue, jusqu’à ce qu’ils eussent fait venir les parents de celui qui voyait. Et ils les interrogèrent, disant : Est-ce là votre fils que vous dites être né aveugle ? Comment donc voit-il maintenant ? Ses parents répondirent : Nous savons que c’est là notre fils, et qu’il est né aveugle ; mais nous ne savons pas comment il voit maintenant, et nous ignorons qui lui a ouvert les veux. Interrogez-le ; il a de l’âge : qu’il parle de lui‑même. Les parents dirent cela, parce qu ils craignaient les Juifs ; car déjà les Juifs avaient résolu ensemble que quiconque confesserait que Jésus est le Christ serait chassé de la synagogue. Les parents de l’aveugle dirent donc : Il a assez d’âge ; interrogez-le lui-même. Les Juifs appelèrent de nouveau l’homme qui avait été aveugle, et lui dirent : Rends gloire à Dieu. Nous savons que cet homme est un pécheur. Il leur dit : S’il est un pécheur, je n’en sais rien ; tout ce que je sais, c’est que j’étais aveugle, et qu’à présent je vois. Ils lui dirent encore : Que t’a-t-il fait ? et comment t’a-t-il ouvert les yeux ? Il leur répondit : Je vous l’ai déjà dit, et vous l’avez entendu ; pourquoi voulez-vous l’entendre encore ? vous aussi, voulez-vous devenir ses disciples ? Alors ils le maudirent et lui dirent : Sois toi-même son disciple ; nous, nous sommes disciples de Moïse. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; mais celui‑ci, nous ne savons d’où il est. Cet homme leur répondit : Cela est surprenant que vous ne sachiez d’où il est ; et cependant il m’a ouvert les yeux. Nous savons que Dieu n’écoute point les pécheurs ; mais si quelqu’un honore Dieu et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais on n’a ouï dire que personne ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si cet homme n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire de semblable. Ils lui répondirent : Tu n’es que péché dès le ventre de ta mère, et tu nous enseignes ? Et ils le chassèrent. Jésus, ayant appris qu’ils l’avaient ainsi chassé, et l’ayant rencontré, lui dit : Crois-tu au Fils de Dieu ? Il répondit : Qui est-il, Seigneur, afin que je croie en lui ? Jésus lui dit : Tu l’as vu ; et celui qui te parle, c’est lui-même. Il répondit : Je crois. Seigneur. Et, se prosternant, il l’adora.

L’Église des premiers siècles désignait le Baptême sous le nom d’Illumination, parce que c’est ce Sacrement qui confère à l’homme la foi surnaturelle par laquelle il est éclairé de la lumière divine. C’est pour cette raison qu’on lisait aujourd’hui le récit de la guérison de l’aveugle-né, symbole de l’homme illuminé par Jésus-Christ. Ce sujet est souvent reproduit sur les peintures murales des catacombes et sur les bas-reliefs des anciens sarcophages chrétiens.

Nous naissons tous aveugles ; Jésus-Christ, par le mystère de son incarnation figuré sous cette boue qui représente notre chair, nous a mérité le don de la vue ; mais pour en jouir, il nous faut aller à la piscine du divin Envoyé, et nous laver dans l’eau baptismale. Alors nous serons éclairés de la lumière même de Dieu, et les ténèbres de notre raison seront dissipées. La docilité de l’aveugle-né, qui accomplit avec tant de simplicité les ordres du Sauveur, est l’image de celle de nos Catéchumènes qui écoutent si docilement les enseignements de l’Église, parce que eux aussi veulent recouvrer la vue. L’aveugle de l’Évangile, dans la guérison corporelle de ses yeux, nous donne la figure de ce que la grâce de Jésus-Christ opère en nous par le Baptême ; mais, afin que l’instruction soit complète, il reparaît à la fin du récit pour nous fournir un modèle de la guérison spirituelle de l’âme frappée de l’aveuglement du péché.

Le Sauveur l’interroge, comme l’Église nous a interrogés nous-mêmes sur le bord de la piscine sacrée. « Crois-tu au Fils de Dieu ? » lui demande-t-il. Et l’aveugle, rempli d’ardeur pour croire, répond avec empressement : « Qui est-il, Seigneur, afin que je croie en lui ? » Telle est la foi, qui unit la faible raison de l’homme à la souveraine sagesse de Dieu, et nous met en possession de son éternelle vérité. À peine Jésus a-t-il affirmé sa divinité à cet homme simple, qu’il reçoit de lui l’hommage de l’adoration ; et celui qui d’abord avait été aveugle dans son corps, et qui ensuite avait reçu la vue matérielle, est maintenant chrétien. Quel enseignement complet et lucide pour nos Catéchumènes ! En même temps, ce récit leur révélait et nous rappelle à nous-mêmes l’affreuse perversité des ennemis de Jésus. Il sera bientôt mis à mort, le juste par excellence ; et c’est par l’effusion de son sang qu’il nous méritera, et à tous les hommes, la guérison de l’aveuglement dans lequel nous sommes nés, et que nos péchés personnels contribuaient encore à épaissir. Gloire donc, amour et reconnaissance à notre divin médecin qui, en s’unissant à la nature humaine, a préparé le collyre par lequel nos yeux sont guéris de leur infirmité, et rendus capables de contempler à jamais les splendeurs de la divinité même !

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Que les oreilles de votre miséricorde, Seigneur, soient ouvertes aux prières de ceux qui l’implorent ; et afin que vous leur accordiez ce qu’ils désirent, faites qu’ils vous demandent ce qui vous est agréable. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

La Liturgie Mozarabe nous fournit, dans son Missel, cette belle Préface, ou Illation, qui se rapporte à l’Évangile d’aujourd’hui :

ILLATIO.

Il est juste et équitable que nous vous rendions grâces, Seigneur saint, Père éternel, Dieu tout-puissant, par Jésus-Christ votre Fils, notre Seigneur, qui, répandant l’illumination de la foi, a chassé les ténèbres de ce monde, et a fait enfants de la grâce ceux qui étaient captifs sous la juste condamnation de la loi. Il est venu en ce monde pour exercer un jugement selon lequel ceux qui ne voyaient pas seraient appelés à voir, et ceux qui voyaient deviendraient aveugles : en sorte que ceux qui confesseraient les ténèbres de leurs erreurs recevraient la lumière éternelle qui les délivrerait des ombres du péché. Quant à ceux qui, fiers de leurs mérites, pensaient avoir en eux-mêmes la lumière de justice, ils devaient, par une juste raison, s’abîmer dans leurs propres ténèbres. Enflés d’orgueil et pleins de confiance en leur propre justice, ils ne songèrent pas à chercher le médecin qui pouvait les guérir. Ils étaient libres d’entrer par Jésus qui disait : Je suis la porte pour aller au Père ; mais parce que dans leur malice ils s’enorgueillissaient de leurs mérites, ils demeurèrent dans leur aveuglement. Nous venons donc dans l’humilité, ô Père très saint ! Ce n’est point en présumant de nos mérites que nous découvrons nos plaies devant votre autel ; nous confessons les ténèbres de nos erreurs, nous dévoilons le secret de nos consciences. Faites nous trouver le remède à nos blessures, la lumière éternelle pour éclairer nos ténèbres, l’innocence pour purifier nos âmes. Nous désirons avec ardeur contempler votre face ; mais nos ténèbres ordinaires nous tiennent aveuglés. Nous voudrions voir le ciel, et nous ne le pouvons, ayant les yeux obscurcis par nos péchés ; nous n’avons point imité dans leur vie sainte ceux qui, à cause de leurs vertus, ont été appelés les Cieux. Venez donc à nous, ô Jésus ! à nous qui prions dans votre temple, et guérissez-nous tous en ce jour, vous qui n’avez pas voulu astreindre au Sabbat ceux qui opèrent vos merveilles. Nous découvrons nos blessures devant la majesté de votre saint Nom ; appliquez le remède à nos infirmités. Secourez vos suppliants, vous qui de rien nous avez créés, faites un collyre, et touchez les yeux de notre cœur et de notre corps, de peur que notre aveuglement ne nous fasse retomber dans les ténèbres de l’erreur. Nous arrosons vos pieds de nos larmes ; ne repoussez point nos abaissements. O bon Jésus ! que nous ne quittions point vos pieds sacrés, vous qui êtes venu sur la terre dans l’humilité. Écoutez la prière de nous tous, et, dissipant l’aveuglement de nos crimes, faites-nous voir la gloire de votre face dans l’heureux séjour de l’éternelle paix.

JEUDI

La Station est à l’Église de Saint-Sylvestre-et-Saint-Martin aux Monts, l’une des plus vénérées de la piété romaine. Élevée d’abord par le pape saint Sylvestre, dont elle a retenu le nom et le patronage, elle était consacrée, dès le VIème siècle, au grand thaumaturge des Gaules, saint Martin. Au VIIème siècle on y apporta de la Chersonèse le corps du saint pape Martin, qui avait mérité la couronne du martyre peu d’années auparavant. Cette Église a été le premier titre cardinalice de saint Charles Borromée, et, au siècle dernier, celui du Bienheureux cardinal Joseph-Marie Tommasi, savant liturgiste, dont on y vénère aussi le corps.

COLLECTE.

Faites, s’il vous plaît, ô Dieu tout-puissant, que, mortifiant nos corps par ces jeûnes solennels, nous ressentions la joie d’une dévotion sainte, et que l’ardeur de nos appétits terrestres étant mitigée, nous goûtions plus aisément les choses du ciel. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LEÇON.
Lecture du livre des Rois. IV. Chap. IV.

En ces jours-là, il vint une femme de Sunam vers le prophète Élisée, sur la montagne du Carmel. Et l’homme de Dieu, l’ayant aperçue de loin, dit à Giézi son serviteur : Voici cette Sunamite. Va donc au-devant d’elle, et dis-lui : Tout va-t-il bien chez toi ? Ton mari et ton fils se portent-ils bien ? Elle lui répondit : Tout est bien. Et étant venue jusqu’à l’homme de Dieu, sur la montagne, elle embrassa ses pieds, et Giézi s’approcha d’elle pour la retirer. Mais l’homme de Dieu lui dit : Laisse-la ; car son âme est dans l’amertume ; et le Seigneur me l’a caché, et il ne me l’a pas fait connaître. La femme lui dit alors : Avais-je demandé un fils à mon seigneur ? Ne vous avais-je pas dit : Ne me trompez pas ? Et Élisée dit à Giézi : Ceins tes reins, prends mon bâton à la main, et pars. Si tu rencontres quelqu’un, ne le salue pas ; et si quelqu’un te salue, ne lui réponds pas ; et tu mettras mon bâton sur le visage de l’enfant. Mais la mère de l’enfant dit au prophète : Vive le Seigneur et vive votre âme ! je ne vous quitterai pas. Élisée se leva donc et la suivit. Cependant Giezi était parti devant eux, et il avait mis le bâton sur le visage de l’enfant ; et ni la voix ni le sentiment ne lui étaient revenus. Il retourna donc au-devant de son maître, et vint lui dire : L’enfant n’est pas ressuscité. Élisée entra ensuite dans la maison ; et l’enfant mort était couché sur son lit. Et étant entré, il ferma la porte sur lui et sur l’enfant, et il pria le Seigneur. Après cela, il monta sur le lit et s’étendit sur l’enfant ; il mit sa bouche sur sa bouche, ses yeux sur ses yeux, et ses mains sur ses mains ; et il couvrit le corps de l’enfant. Et la chair de l’enfant en fut échauffée. Et étant descendu de dessus le lit, il se promena et fit deux tours dans la chambre ; puis il remonta et s’étendit encore sur l’enfant. Alors l’enfant bâilla sept fois et ouvrit les yeux. Élisée appela ensuite Giézi, et lui dit : Appelle cette Sunamite. Elle vint aussitôt et entra dans la chambre. Élisée lui dit : Emmène ton fils. Elle vint, se précipita à ses pieds, et l’adora le visage contre terre ; et, ayant pris son fils, elle s’en alla ; et Élisée retourna à Galgala.

Toutes les merveilles du plan divin pour le salut de l’homme sont réunies dans cette mystérieuse narration ; empressons-nous de les y découvrir, afin que nous n’ayons rien à envier à nos Catéchumènes. Cet enfant mort, c’est le genre humain que le péché a privé de la vie ; mais Dieu a résolu de le ressusciter. D’abord un serviteur est envoyé près du cadavre ; ce serviteur est Moïse. Sa mission est de Dieu ; mais, par elle-même, la loi qu’il apporte ne donne pas la vie. Cette loi est figurée par le bâton que Giézi tient à la main, et dont il essaie en vain le contact sur le corps de l’enfant. La Loi n’est que rigueur : elle établit un régime de crainte, à cause de la dureté du cœur d’Israël ; mais elle triomphe à peine de cette dureté ; et les justes dans Israël, pour être vraiment justes, doivent aspirer à quelque chose de plus parfait et de plus filial que la loi du Sinaï. Le Médiateur, qui doit tout adoucir en apportant du ciel l’élément de la charité, n’est pas venu encore ; il est promis, il est figuré ; mais il ne s’est pas fait chair, il n’a pas encore habité parmi nous. Le mort n’est pas ressuscité. Il faut que le Fils de Dieu descende lui-même.

Élisée est la figure de ce divin Rédempteur. Voyez comme il se rapetisse à la mesure du corps de l’enfant, comme il s’unit étroitement à tous ses membres dans le mystérieux silence de cette chambre fermée. C’est ainsi que le Verbe du Père, voilant sa splendeur au sein d’une vierge, s’y est uni à notre nature, et, « prenant la forme de l’esclave, s’est anéanti jusqu’à devenir semblable à l’homme » (Philip. 2, 7), « afin de nous rendre la vie, et une vie plus abondante encore » (s. Jean 10, 10) que celle que nous avions eue au commencement. Observez aussi ce qui se passe dans l’enfant, et quelles sont les marques de la résurrection qui s’opère en lui. Sept fois sa poitrine se dilate, et il aspire, afin de marquer par ce mouvement que l’Esprit aux sept dons reprendra possession de l’âme humaine qui doit être son temple. Il ouvre les yeux, pour signifier la fin de cet aveuglement qui est le caractère de la mort ; car les morts ne jouissent plus de la lumière, et les ténèbres du tombeau sont leur partage. Enfin considérez cette femme, cette mère : c’est la figure de l’Église qui implore de notre divin Élisée la résurrection de ses chers Catéchumènes, de tous les infidèles qui sont encore sous les ombres de la mort (Isai. 9, 2) ; unissons-nous à sa prière, et efforçons-nous d’obtenir que la lumière de l’Évangile s’étende de plus en plus, et que les obstacles qu’apporte à sa propagation la perfidie de Satan, jointe à la malice des hommes, disparaissent sans retour.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. VII.

En ce temps-là, Jésus alla dans une ville appelée Naïm ; et ses disciples allaient avec lui, et une foule nombreuse. Comme il approchait de la porte de la ville, voilà qu’on emportait un mort, fils unique de sa mère ; et celle-ci était veuve, et beaucoup de personnes de la ville l’accompagnaient. Le Seigneur l’ayant vue, il fut touché de compassion pour elle, et lui dit : Ne pleure pas. Et il s’approcha, et toucha le cercueil : ceux qui le portaient s’arrêtèrent. Et il dit : Jeune homme, je te le commande, lève-toi. Et le mort se leva, et commença de parler ; et Jésus le rendit à sa mère. Tous furent saisis de crainte, et ils glorifiaient Dieu, disant : Un grand Prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple.

Aujourd’hui et demain encore, la sainte Église ne cesse de nous offrir des types de la résurrection : c’est l’annonce de la Pâque prochaine, et en même temps un encouragement à l’espérance pour tous les morts spirituels qui demandent à revivre. Avant d’entrer dans les deux semaines consacrées aux douleurs du Christ, l’Église rassure ses enfants sur le pardon qui les attend, en leur offrant le spectacle consolant des miséricordes de celui dont le sang est notre réconciliation. Délivrés de toutes nos craintes, nous serons plus à nous-mêmes pour contempler le sacrifice de notre auguste victime, pour compatir à ses douleurs. Ouvrons donc les yeux de l’âme, et considérons la merveille que nous offre notre Évangile. Une mère éplorée conduit le deuil de son fils unique, et sa douleur est inconsolable. Jésus est touché de compassion ; il arrête le convoi ; sa main divine touche le cercueil ; et sa voix rappelle à la vie le jeune homme dont le trépas avait causé tant de larmes. L’écrivain sacré insiste pour nous dire que Jésus le rendit à sa mère. Quelle est cette mère désolée, sinon la sainte Église qui mène le deuil d’un si grand nombre de ses enfants ? Jésus s’apprête à la consoler. Il va bientôt, par le ministère de ses prêtres, étendre la main sur tous ces morts ; il va bientôt prononcer sur eux la parole qui ressuscite ; et l’Église recevra dans ses bras maternels tous ces fils dont elle pleurait la perte, et qui seront pleins de vie et d’allégresse.

Considérons le mystère des trois résurrections opérées par le Sauveur : celle de la fille du prince de la synagogue[1], celle du jeune homme d’aujourd’hui, et celle de Lazare, à laquelle nous assisterons demain. La jeune fille ne fait que d’expirer ; elle n’est pas ensevelie encore : c’est l’image du pécheur qui vient de succomber, mais qui n’a pas contracté encore l’habitude et l’insensibilité du mal. Le jeune homme représente le pécheur qui n’a voulu faire aucun effort pour se relever, et chez lequel la volonté a perdu son énergie : on le conduit au sépulcre ; et, sans la rencontre du Sauveur, il allait être rangé parmi ceux qui sont morts à jamais. Lazare est un symbole plus effrayant encore. Déjà il est en proie à la corruption. Une pierre roulée sur le tombeau condamne le cadavre à une lente et irrémédiable dissolution. Pourra-t-il revivre ? Il revivra si Jésus daigne exercer sur lui son divin pouvoir. Or, en ces jours où nous sommes, l’Église prie, elle jeûne ; nous prions, nous jeûnons avec elle, afin que ces trois sortes de morts entendent la voix du Fils de Dieu, et qu’ils ressuscitent. Le mystère de la Résurrection de Jésus-Christ va produire son merveilleux effet à ces trois degrés. Associons-nous aux desseins de la divine miséricorde ; faisons instance, jour et nuit, auprès du Rédempteur, afin que, dans quelques jours, nous puissions, à la vue de tant de morts rendus à la vie, nous écrier avec les habitants de Naïm : « Un grand Prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. »

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

O Dieu ! instituteur et conducteur de votre peuple, éloignez de lui les péchés qui l’assaillent : afin que, vous étant toujours agréable, il soit en assurance sous votre protection. Par Jésus‑Christ notre Seigneur. Amen.

 Nous plaçons ici ce beau cantique de l’Église gothique d’Espagne, aux premiers siècles. Il s’adresse aux Catéchumènes admis au Baptême ; mais plus d’un de ses traits peut s’appliquer aux pécheurs qui vont être réconciliés.

HYMNE

On t’appelle à la vie, peuple saint de Dieu ; le Créateur t’invite ; il aime l’œuvre de ses mains. Le Rédempteur dans sa bénignité attire les hommes ; il leur dit : Venez, je suis votre Dieu unique.

Vous aviez fui l’éclat de la lumière ; un immense chaos vous environnait ; le séjour du bonheur n’était plus pour vous ; la mort sanglante avait fait son entrée sur la terre.

Moi, le Dieu qui crée et qui ressuscite, je suis arrivé plein de douceur ; je viens participer à votre infirmité ; dans ma puissance je vous porterai sans effort ; accourez à moi ; le bercail joyeux est prêt à vous recevoir.

Le front va être marqué du signe de la croix ; les oreilles et la bouche seront consacrées par l’onction ; prêtez l’oreille du cœur à l’enseignement ; chantez avec ardeur le Symbole comme un cantique vivifiant.

Réjouissez vous de votre nom nouveau ; vous êtes appelés à recueillir un nouvel héritage ; nul de vous ne sera désormais l’esclave soumis à son ennemi ; vous serez le royaume permanent du seul Dieu.

Honneur au Dieu éternel ; gloire au Père unique, au Fils unique aussi et à l’Esprit : Trinité qui vit, à jamais puissante, dans les siècles des siècles. Amen.

VENDREDI

La Station est à l’Église de saint Eusèbe, prêtre de Rome, qui souffrit pour la foi dans la persécution des Ariens, sous l’empereur Constance.

COLLECTE.

O Dieu, qui renouvelez le monde par d’ineffables mystères, daignez faire que votre Église se développe par les moyens éternels que vous lui avez conférés, et qu’elle ne soit point dépourvue de votre secours dans ses besoins temporels. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LEÇON.
Lecture du livre des Rois. III, Chap. XVII.

En ces jours-là , le fils d’une mère de famille tomba malade, et la maladie était si violente qu’il en fut suffoqué. Cette femme dit donc à Élie : Qu’y a-t-il entre vous et moi, homme de Dieu ? Êtes-vous venu chez moi pour renouveler la mémoire de mes péchés, et pour faire mourir mon fils ? Et Élie lui dit : Donne-moi ton fils. Et, l’ayant pris entre ses bras, il le porta dans la chambre où il logeait, et il le mit sur son lit. Et il cria vers le Seigneur et lui dit : Seigneur mon Dieu, avez-vous ainsi affligé cette veuve, jusqu’à faire mourir son fils, elle qui a soin de me nourrir comme elle peut ? Et il s’étendit sur l’enfant par trois fois, se mesurant sur lui, et il cria vers le Seigneur et dit : Seigneur mon Dieu, faites, je vous prie, que l’âme de cet enfant rentre dans son corps. Et le Seigneur exauça la voix d’Élie, et l’âme de l’enfant rentra en lui, et il recommença à vivre. Élie prit l’enfant, et, le descendant de sa chambre au bas de la maison, il le remit entre les mains de sa mère, et lui dit : Voici ton fils qui est vivant. Et la femme dit à Élie : Je reconnais maintenant que vous êtes un homme de Dieu, et que la parole du Seigneur est véritable dans votre bouche.

C’est encore une mère aujourd’hui qui vient, en pleurs, solliciter la résurrection de son fils. Cette mère est la veuve de Sarepta, que nous connaissons déjà comme la figure de l’Église des Gentils. Elle a péché autrefois, elle été idolâtre, et le souvenir de son passé l’inquiète ; mais le Seigneur, qui l’a purifiée et l’a appelée à l’honneur d’être son Épouse, la rassure en rendant son fils à la vie. La charité d’Élie est l’image de celle du Fils de Dieu. Voyez comment ce grand prophète s’étend sur le corps de l’enfant, comment il se fait petit à sa mesure, ainsi que nous avons vu faire à Élisée. Reconnaissons encore ici le divin mystère de l’Incarnation. Par trois fois le prophète touche le cadavre ; et aussi par trois fois nos Catéchumènes seront plongés dans la piscine baptismale, avec l’invocation des trois personnes de l’adorable Trinité. Dans la nuit solennelle de la Pâque, Jésus aussi dira à l’Église son épouse : « Voici tes fils qui vivent maintenant » ; et l’Église, transportée de joie, sentira toujours plus la vérité des promesses du Seigneur. Les païens eux-mêmes la sentirent à leur manière, cette vérité, lorsque, voyant les mœurs de ce peuple nouveau qui sortait régénéré des eaux du Baptême, ils reconnurent que la divinité pouvait seule être le principe d’une si haute vertu dans des hommes. Au sein de l’empire romain en proie à toutes les corruptions, une race pure et toute céleste apparut soudain, et les fils de cette race si sainte étaient encore la veille mêlés à toutes les dépravations païennes. Où avaient-ils puisé cette vertu sublime ? dans la doctrine de Jésus, et dans les remèdes surnaturels qu’elle applique à la dégradation de l’homme. On vit alors les infidèles accourir en foule, bravant l’épreuve du martyre, et l’Église dilater son sein, pour accueillir ces générations qui lui disaient avec amour : « Nous reconnaissons que vous êtes de Dieu, et que la parole du Seigneur est dans votre bouche. »

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. XI.

En ce temps-là, un homme nommé Lazare était malade à Béthanie, où demeuraient Marie et Marthe sa sœur. Marie était celle qui répandit sur le Seigneur une huile de parfums, et lui essuya les pieds avec ses cheveux ; et Lazare qui était malade était son frère. Ses sœurs donc envoyèrent dire à Jésus : Seigneur, celui que vous aimez est malade. Jésus l’ayant entendu, il dit : Cette maladie n’est pas à la mort, mais elle est pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. Or, Jésus aimait Marthe, et sa sœur Marie, et Lazare. Ayant donc entendu qu’il était malade, il demeura néanmoins deux jours au lieu où il était. Après ce terme, il dit à ses disciples : Retournons en Judée. Ses disciples lui dirent : Maître, tout à l’heure les Juifs voulaient vous lapider, et vous retournez-là ? Jésus répondit : N’y a-t-il pas douze heures au jour ? Si quelqu’un marche pendant le jour, il ne se heurte point, parce qu’il voit la lumière de ce monde ; mais s’il marche durant la nuit, il se heurte, parce qu’il n’a point de lumière. Après ces paroles, il leur dit : Lazare notre ami dort ; mais je vais le réveiller. Ses disciples lui dirent : Seigneur, s’il dort, il sera guéri. Or, Jésus parlait de la mort ; mais eux pensaient qu’il avait parlé seulement de l’assoupissement du sommeil. Alors Jésus leur dit clairement : Lazare est mort, et à cause de vous je me réjouis de n’avoir pas été là, pour que vous croyiez ; mais allons à lui. Thomas appelé Didyme dit aux autres disciples : Allons aussi, nous ; et mourons avec lui. Jésus vint donc, et trouva qu’il y avait déjà quatre jours qu’il était dans le tombeau. Or, Béthanie était environ à quinze stades de Jérusalem ; et beaucoup de Juifs étaient venus près de Marthe et de Marie pour les consoler de la mort de leur frère. Marthe, ayant entendu que Jésus venait, alla au-devant de lui ; mais Marie était demeurée assise dans la maison. Marthe dit donc à Jésus : Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort ; cependant, maintenant même, je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous le donnera. Jésus lui dit : Ton frère ressuscitera. Marthe lui dit : Je sais bien qu’il ressuscitera en la résurrection, au dernier jour. Jésus lui dit : Je suis la résurrection et la vie ; qui croit en moi, fût-il mort, vivra ; et quiconque vit et croit en moi, ne mourra jamais. Le crois-tu ? Elle lui dit : Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Fils du Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde. Ayant dit cela, elle s’en alla et appela secrètement Marie sa sœur, disant : Le Maître est là, et il t’appelle. Ce que celle-ci ayant entendu, elle se leva promptement et vint à lui ; car Jésus n’était pas encore entré dans le bourg, mais il était au même lieu où Marthe l’avait rencontré. Les Juifs cependant qui étaient avec Marie dans la maison et la consolaient, l’ayant vue se lever en hâte et sortir, la suivirent, disant : Elle s’en va au sépulcre pour y pleurer. Or Marie, étant venue au lieu où était Jésus, tomba à ses pieds et lui dit : Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort. Jésus, voyant qu’elle pleurait, et que les Juifs qui étaient venus avec elle pleuraient aussi, frémit en son esprit et se troubla lui‑même. Et il dit : Où l’avez-vous mis ? Ils lui dirent : Seigneur, venez et voyez. Et Jésus pleura. Les Juifs dirent : Voyez comme il l’aimait ! Mais il y en eut aussi quelques-uns qui dirent : Ne pouvait-il pas faire que celui-ci ne mourût point, lui qui a ouvert les yeux d’un aveugle-né ? Jésus, frémissant de nouveau en lui-même, arriva au sépulcre. C’était une grotte, et l’on avait placé une pierre à l’entrée. Jésus dit : Ôtez la pierre. Marthe, sœur de celui qui était mort, lui dit : Seigneur, il sent déjà mauvais : car il y a quatre jours qu’il est là. Jésus lui dit : Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? Ils ôtèrent donc la pierre. Alors Jésus, levant les yeux en haut, dit : Mon Père, je vous rends grâces de ce que vous m’avez exaucé. Pour moi, je savais bien que vous m’exaucez toujours ; mais j’ai dit cela pour ce peuple qui m’entoure, afin qu’ils croient que c’est vous qui m’avez envoyé. Ayant dit cela, il cria d’une voix forte : Lazare, sors dehors Et aussitôt celui qui avait été mort parut ayant les mains et les pieds liés de bandelettes, et le visage enveloppé d’un suaire. Jésus leur dit : Déliez‑le, et le laissez aller. Beaucoup d’entre les Juifs qui étaient venus près de Marie et de Marthe, et qui avaient vu ce que fit Jésus, crurent en lui.

Parcourons avec espérance cet admirable récit qui nous raconte ce que Jésus opère dans les âmes ; rappelons-nous ce qu’il a fait en faveur de la nôtre, et conjurons-le d’avoir enfin pitié de nos Pénitents, qui, en si grand nombre, par toute la terre, se disposent à recevoir ce pardon qui doit leur rendre la vie. Aujourd’hui ce n’est plus une mère qui demande la résurrection de son fils ; ce sont deux sœurs qui implorent cette grâce pour un frère chéri ; l’Église, par cet exemple, nous engage à prier pour nos frères. Mais suivons la sublime narration de notre Évangile.

Lazare a d’abord été malade et languissant ; enfin il est mort. Le pécheur commence par se laisser aller à la tiédeur, à l’indifférence, et bientôt il reçoit la blessure mortelle. Jésus n’a pas voulu guérir l’infirmité de Lazare ; pour rendre ses ennemis inexcusables, il veut opérer un prodige éclatant aux portes même de Jérusalem. Il veut prouver qu’il est le maître de la vie à ceux-là même qui, dans quelques jours, seront scandalisés de sa mort. Au sens moral, Dieu juge quelquefois à propos, dans sa sagesse, d’abandonner à elle-même une âme ingrate, bien qu’il prévoie qu’elle tombera dans le péché. Il la relèvera plus tard ; et la confusion qu’elle ressentira de sa chute servira à la maintenir dans l’humilité qui l’eût préservée.

Les deux sœurs, Marthe et Marie, apparaissent ici avec leurs caractères si tranchés ; toutes deux éplorées, toutes deux unanimes dans leur confiance. À Marthe, Jésus annonce qu’il est lui-même la Résurrection et la Vie, et que celui qui croit en lui ne mourra point de cette mort qui est la seule à craindre ; mais quand il voit les pleurs de Marie, de celle dont il connaissait tout l’amour, il frémit, il se trouble. La mort, châtiment du péché de l’homme, source de tant de larmes, émeut son cœur divin. Arrivé en face du tombeau qui recèle le corps de Lazare son ami, il verse des pleurs : sanctifiant ainsi les larmes que l’affection chrétienne nous arrache sur la tombe de ceux qui nous furent chers. Mais le moment est venu de lever la pierre, d’étaler au grand jour l’affreux triomphe de la mort. Lazare est là depuis quatre jours : c’est le pécheur envieilli dans son péché. N’importe : Jésus ne repousse pas ce spectacle. D’une voix qui commande à toute créature et qui épouvante l’enfer, il crie : Lazare, sors dehors ! et le cadavre s’élance hors du sépulcre. Le mort a entendu la voix ; mais ses membres sont encore enchaînés, son visage est voilé ; il ne peut agir ; la lumière n’a pas lui encore à ses yeux. Jésus commande qu’on le délie ; et par son ordre, des mains humaines rendent aux membres de Lazare la liberté, à ses yeux la vue du soleil. C’est jusqu’à la fin l’histoire du pécheur réconcilié. La voix seule de Jésus pouvait l’appeler à la conversion, émouvoir son cœur, l’amener à confesser son péché ; mais Jésus réserve à la main de ses prêtres de le délier, de l’éclairer, de lui rendre le mouvement. Grâces immortelles au Sauveur qui, par ce prodige opéré dans les jours mêmes où nous sommes, mit le comble à la fureur de ses ennemis, et se dévoua par ce dernier bienfait à toute la rage qu’ils avaient conçue contre lui. Désormais il ne s’éloignera plus de Jérusalem ; Béthanie, où il vient d’accomplir le miracle, n’en est qu’à quelques pas. Dans neuf jours, la ville infidèle verra le triomphe pacifique du fils de David ; il retournera ensuite chez ses amis de Béthanie ; mais bientôt il rentrera dans la ville pour y consommer le sacrifice dont les mérites infinis sont le principe de la résurrection du pécheur.

Cet espoir consolant porta les premiers chrétiens à multiplier sur les peintures des Catacombes l’image de Lazare rappelé à la vie ; et ce type de la réconciliation de l’âme pécheresse, sculpté pareillement sur le marbre des sarcophages des IVème et Vème siècles, se reproduisit jusque sur les verrières de nos cathédrales. L’ancienne France honorait ce symbole de la résurrection spirituelle par une pieuse coutume qui s’est conservée dans l’insigne abbaye de la Trinité de Vendôme, jusqu’au renversement de nos institutions catholiques. Chaque année, en ce jour, un criminel condamné par la justice humaine était amené à l’Église Abbatiale. Il avait la corde au cou et tenait à la main une torche du poids de trente-trois livres, en mémoire des années du divin Libérateur. Les moines faisaient une procession à laquelle le criminel assistait humblement, ainsi qu’au sermon qui la suivait. On le conduisait ensuite au pied de l’autel, où l’Abbé, après une exhortation, lui enjoignait pour pénitence le pèlerinage de Saint-Martin de Tours. Il lui ôtait ensuite du cou la corde qu’il avait portée jusqu’à ce moment, et il le déclarait libre. Cet usage liturgique, si chrétien et si touchant, remontait à Louis de Bourbon, comte de Vendôme, qui, en 1426, durant sa captivité en Angleterre, avait fait le vœu, si Dieu lui rendait la liberté, d’établir dans l’Église de la Trinité, comme monument de sa reconnaissance, cet hommage annuel au Christ qui délivra Lazare du tombeau. Le Ciel agréant la piété du prince, celui-ci ne tarda pas à recevoir la grâce qu’il implorait avec tant de foi.

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

Dieu tout-puissant, faites, nous vous en prions, que, pleins du sentiment de notre faiblesse et de confiance en votre puissance, nous ayons toujours à nous réjouir des effets de votre miséricorde. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Nous prierons aujourd’hui pour la conversion des pécheurs, en empruntant cette touchante prière au Pontifical Romain, dans la réconciliation des pénitents.

ORAISON.

O Dieu qui, dans votre bonté, avez créé le genre humain, et dans votre miséricorde l’avez réparé, vous qui avez racheté par le sang de votre Fils unique l’homme que l’envie du diable avait fait déchoir de l’immortalité, rendez la vie à ces pécheurs, vos serviteurs, dont vous ne voulez point la mort, vous qui êtes leur vie. Lorsqu’ils s’écartèrent, vous ne les avez pas abandonnés ; maintenant qu’ils sont corrigés, accueillez-les. Que les larmes et les soupirs de ces malheureux, vos serviteurs, émeuvent votre compassion, Seigneur ! Guérissez leurs blessures ; ils sont étendus à vos pieds, tendez-leur une main secourable ; que votre Église ne soit point privée d’une partie de son corps ; que votre troupeau n’ait point à souffrir un détriment ; que l’ennemi ne triomphe pas du malheur de votre famille ; que la seconde mort n’envahisse pas ceux qui puisèrent une nouvelle naissance dans le bain du salut. Nous vous offrons donc, Seigneur, nos vœux et nos supplications ; nous répandons des larmes du cœur ; pardonnez à ceux qui confessent leur iniquité ; qu’ils ne tombent pas sous la sentence du jugement futur ; que votre miséricorde leur épargne les peines qui les menacent ; qu’ils ignorent l’horreur des ténèbres, le pétillement des flammes. Quittant le sentier de l’erreur, et rentrant dans le chemin de la justice, qu’ils ne soient plus blessés désormais, mais que le bienfait octroyé par votre grâce et rétabli par votre miséricorde demeure en eux en son entier à jamais. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

SAMEDI

Ce jour est célèbre dans l’antiquité sous le nom de Samedi Sitientes, à cause du premier mot de l’Introït de la Messe, dans lequel l’Église, empruntant les paroles d’Isaïe, invite les aspirants au Baptême à venir se désaltérer à la fontaine du salut. À Rome, la Station fut d’abord à la Basilique de Saint-Laurent-hors-les-Murs ; mais l’éloignement rendant cette Église incommode pour la réunion des fidèles, on a désigné de bonne heure pour la remplacer l’Église de Saint-Nicolas in carcere, qui est dans l’intérieur de la ville.

COLLECTE.

Faites, Seigneur, par votre grâce, que le sentiment de notre dévotion ne demeure pas sans effet : car c’est alors que les jeûnes que nous avons entrepris, étant agréés de votre bonté, nous seront utiles. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LEÇON.
Lecture du Prophète Isaïe. Chap. XLIX.

Voici ce que dit le Seigneur : Je t’ai exaucé au temps favorable, et je t’ai assisté au jour du salut ; je t’ai réservé, et je t’ai donné pour être le réconciliateur du peuple, pour restaurer la terre, pour posséder les héritages qui étaient dissipés, pour dire à ceux qui étaient dans les fers : Soyez libres ; et à ceux qui étaient dans les ténèbres : Faites-vous voir. Ils paîtront librement le long des chemins, et toutes les plaines leur serviront de pâturages. Ils n’auront plus ni faim ni soif ; les feux du soleil ne les brûleront plus : parce que celui qui est miséricordieux les conduira et les mènera aux sources des eaux. Alors j’aplanirai en chemins toutes mes montagnes, et mes sentiers seront rehaussés. Voici qu’ils arrivent de loin, les uns de l’Aquilon, les autres de la mer du Couchant, et les autres de la terre du Midi. Cieux, louez le Seigneur ; terre, sois en allégresse ; montagnes, faites retentir la louange ; car le Seigneur a consolé son peuple, et il aura pitié de ses pauvres. Cependant Sion a dit : Le Seigneur m’a abandonnée, le Seigneur m’a oubliée. — Une mère peut-elle oublier son enfant, et n’avoir pas compassion du fils de ses entrailles ? mais quand même elle l’oublierait, moi je ne t’oublierai point, dit le Seigneur tout-puissant.

Que ce langage devait être doux au cœur de nos Catéchumènes ! Jamais la tendresse du Père céleste s’est-elle exprimée d’une manière plus touchante que dans ces paroles qu’il nous transmet par son Prophète ? Il donne à son Fils incarné, à son Christ, la terre entière, non pour la juger et la condamner, comme elle le mérite, mais pour la sauver (s. Jean 3, 17). Ce divin envoyé convoque tous ceux qui gémissent dans les fers, qui languissent dans les ténèbres ; il les appelle à la liberté, à la lumière. Leur faim sera apaisée, leur soif désaltérée ; naguère haletants sous les rayons d’un soleil brûlant, ils trouveront la plus délicieuse fraîcheur au bord des eaux purifiantes vers lesquelles le miséricordieux pasteur les conduit lui-même. Ils viennent de loin, de tous les points du ciel ; cette fontaine inépuisable est le rendez-vous du genre humain. La Gentilité s’appelle désormais Sion, et le Seigneur aime les portes de cette nouvelle « Sion plus qu’il n’aima les tentes de Jacob » (Psalm. 86, 2). Non, il ne l’avait point oubliée, durant ces siècles où elle servait les idoles ; la tendresse du Seigneur est égale à celle d’une mère ; et si le cœur de la mère était jamais fermé pour son fils, le Seigneur déclare que le sien restera toujours ouvert pour Sion. Livrez-vous donc à une confiance sans bornes, vous, chrétiens, qui dès l’entrée de cette vie fûtes admis dans l’Église par le Baptême, et qui depuis avez eu le malheur de servir un autre maître que celui qui vous avait adoptés. Si, en ce moment où, prévenus de la grâce divine, soutenus par les saintes pratiques du Carême et par les suffrages de l’Église qui prie pour vous sans cesse, vous préparez votre retour au Seigneur, quelque inquiétude se glisse dans votre âme, relisez ces paroles du grand Dieu. Vous le voyez : c’est à son propre Fils qu’il vous a donnés ; c’est lui qu’il a chargé de vous sauver, de vous guérir, de vous consoler. Vous êtes dans les liens du péché ? Jésus est assez fort pour les rompre. Vous êtes dans les ténèbres du monde ? il est la lumière devant laquelle les ombres les plus épaisses s’évanouissent sans retour. Vous avez faim ? il est le Pain de vie. Vous avez soif ? il est la source des eaux vives. Vous êtes brûlés, défigurés par les ardeurs de la convoitise ? plongez-vous dans la fontaine qui rafraîchit et purifie : non plus, il est vrai, cette première fontaine qui vous donna la vie que vous avez si tristement perdue ; mais cette autre source jaillissante, le divin sacrement de la réconciliation, d’où vos âmes sortiront pures et renouvelées.

ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. VIII.

 En ce temps-là, Jésus disait à la foule des Juifs : Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie. Les Pharisiens donc lui dirent : Vous rendez vous-même témoignage de vous ; votre témoignage n’est pas vrai. Jésus leur répondit : Bien que je rende témoignage de moi‑même, mon témoignage est vrai, parce que je sais d’où je viens et où je vais ; mais pour vous, vous ne savez ni d’où je viens ni où je vais. Vous jugez selon la chair ; moi je ne juge personne ; et si je juge, mon jugement est vrai, parce que je ne suis pas seul, mais moi et le Père qui m’a envoyé. Il est écrit dans votre loi que le témoignage de deux personnes est vrai. Me voici qui rends témoignage de moi-même ; et le Père qui m’a envoyé rend aussi témoignage de moi. Ils lui dirent donc : Où est votre Père ? Jésus répondit : Vous ne connaissez ni moi ni mon Père : si vous me connaissiez, peut-être connaîtriez-vous mon Père. Jésus dit ces paroles, enseignant dans le temple, au lieu où est le trésor ; et personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n’était pas encore venue

Quel contraste entre le langage de Dieu qui invite les hommes à recevoir son Fils comme un libérateur, et la dureté de cœur avec laquelle les Juifs accueillent ce céleste envoyé. Jésus s’est dit le Fils de Dieu, et, en preuve de cette divine origine, il n’a cessé, durant trois années, d’opérer les prodiges les plus éclatants. Beaucoup de Juifs ont cru en lui, parce qu’ils ont pensé que Dieu ne pourrait autoriser l’erreur par des miracles ; et la doctrine de Jésus a été acceptée par eux comme venant du ciel. Les Pharisiens ont la haine de la lumière, l’amour des ténèbres ; leur orgueil ne veut pas s’abaisser devant l’évidence des faits. Tantôt ils nient la vérité des prodiges de Jésus, tantôt ils prétendent les expliquer par une intervention diabolique ; d’autres fois, ils voudraient par leurs questions captieuses amener un prétexte de traduire le Juste comme un blasphémateur ou un violateur de la loi. Aujourd’hui, ils ont l’audace d’objecter à Jésus qu’en se déclarant l’envoyé de Dieu, il se rend témoignage à lui‑même. Le Sauveur, qui voit la perversité de leur cœur, daigne encore répondre à leur impie sarcasme ; mais il évite de leur donner une entière explication. On sent que la lumière s’éloigne peu à peu de Jérusalem, et qu’elle se prépare à visiter d’autres régions. Terrible abandon de l’âme qui a abusé de la vérité, qui l’a repoussée par un instinct de haine ! C’est le péché contre le Saint-Esprit, « qui ne sera pardonné, dit Jésus-Christ, ni en ce monde, ni en l’autre.» (s. Matth. 12, 31) Heureux celui qui aime la vérité, quoiqu’elle combatte ses penchants et trouble ses idées ! car il rend hommage à la sagesse de Dieu ; et si la vérité ne le gouverne pas encore en tout, du moins elle ne l’a pas abandonné. Mais plus heureux est celui qui, s’étant rendu tout entier à la vérité, s’est mis à la suite de Jésus-Christ, comme son humble disciple ! « Celui-là, nous dit le Sauveur, ne marche point dans les ténèbres ; mais il possède la lumière de vie. » Hâtons-nous donc de nous placer dans cet heureux sentier frayé par celui qui est notre lumière et notre vie. Attachés à ses pas, nous avons gravi l’âpre montagne de la Quarantaine, et nous y avons été témoins des rigueurs de son jeûne ; désormais, en ces jours consacrés à sa Passion, il nous convie à le suivre sur une autre montagne, sur le Calvaire, où nous allons contempler ses douleurs et sa mort. Soyons fidèles au rendez-vous, et nous obtiendrons « la lumière de vie ».

ORAISON.

Humiliez vos têtes devant Dieu.

O Dieu ! qui aimez mieux faire paraître votre miséricorde que votre colère sur ceux qui espèrent en vous, donnez-nous de pleurer, comme nous le devons, les péchés que nous avons commis, afin que nous méritions de recevoir la grâce de votre consolation. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Terminons ces quatre premières semaines du Carême, en offrant à Marie, Mère de miséricorde, en ce jour du Samedi, cette gracieuse Prose de nos anciens Missels Romains‑Français.

SÉQUENCE.

Salut, Marie, pleine de grâce !

Le Seigneur est avec vous ô Vierge sereine !

Vous êtes bénie entre les femmes ; vous avez enfanté celui qui donne la paix aux hommes, et aux Anges la gloire.

Et béni est le fruit de vos entrailles, qui par sa grâce nous a faits ses cohéritiers.

Par cet Ave, si doux à la terre, vous avez enfanté contre les lois de la nature ; étoile, vous avez produit un nouveau soleil par un prodige nouveau.

Toujours vierge sans tache, vous avez été le temple de celui qui a réuni la petitesse et la grandeur, le Lion et l’Agneau, le Christ sauveur.

Reine des vierges, rose sans épines, vous êtes devenue la Mère de celui qui est Soleil et Rosée, Pain et Pasteur.

Vous êtes la cité du Roi de justice, la mère de miséricorde ; vous rendez Théophile à la vie de la grâce, en le tirant du bourbier de sa misère.

La cour céleste chante vos louanges ; vous êtes la mère et la fille du Roi ; par vous le coupable obtient le pardon ; par vous la grâce descend sur le juste.

Étoile de la mer, demeure du Verbe divin, aurore du Soleil ;

Porte du Paradis d’où la lumière se lève, suppliez votre Fils.

Qu’il nous délivre du péché, et qu’il nous place pour toujours au royaume de la splendeur, où la lumière luit à jamais. Amen.

[1] L’Église nous présente ce récit dans l’Évangile du XXIIIème Dimanche après la Pentecôte.