Dom Guéranger
L’année liturgique ~ 25 mars
L’Annonciation de la Très Sainte Vierge
Introduction
Cette journée est grande dans les annales de l’humanité ; elles est grande aux yeux même de Dieu : car elle est l’anniversaire du plus solennel événement qui se soit accompli dans le temps. Aujourd’hui, le Verbe divin, par lequel le Père a créé le monde, s’est fait chair au sein d’une Vierge, et il a habité parmi nous (s. Jean 1, 14). Suspendons en ce jour nos saintes tristesses ; et en adorant les grandeurs du Fils de Dieu qui s’abaisse, rendons grâces au Père qui a aimé le monde jusqu’à lui donner son Fils unique (Ibid. 3, 16), et au Saint-Esprit dont la vertu toute-puissante opère un si profond mystère. Au sein même de l’austère Quarantaine, voici que nous préludons aux joies ineffables de la fête de Noël ; encore neuf mois, et notre Emmanuel conçu en ce jour naîtra dans Bethléhem, et les concerts des Anges nous convieront à venir saluer sa naissance fortunée.
Dans la semaine de la Septuagésime, nous avons contemplé avec terreur la chute de nos premiers parents ; nous avons entendu la voix de Dieu dénonçant la triple sentence, contre le serpent, contre la femme, et enfin contre l’homme. Nos cœurs ont été glacés d’effroi au bruit de cette malédiction dont les effets sont arrivés sur nous, et doivent se faire sentir jusqu’au dernier jour du monde. Cependant, une espérance s’est fait jour dans notre âme ; du milieu des anathèmes, une promesse divine a brillé tout à coup comme une lueur de salut. Notre oreille a entendu le Seigneur irrité dire au serpent infernal qu’un jour sa tête altière serait brisée, et que le pied d’une femme lui porterait ce coup terrible.
Le moment est venu où le Seigneur va remplir l’antique promesse. Durant quatre mille ans, le monde en attendit l’effet ; malgré ses ténèbres et ses crimes, cette espérance ne s’éteignit pas dans son sein. Dans le cours des siècles, la divine miséricorde a multiplié les miracles, les prophéties, les figures, pour rappeler l’engagement qu’elle daigna prendre avec l’homme. Le sang du Messie a passé d’Adam à Noé ; de Sem à Abraham, Isaac et Jacob ; de David et Salomon à Joachim ; il coule maintenant dans les veines de Marie, fille de Joachim. Marie est cette femme par qui doit être levée la malédiction qui pèse sur notre race. Le Seigneur, en la décrétant immaculée, a constitué une irréconciliable inimitié entre elle et le serpent ; et c’est aujourd’hui que cette fille d’Ève va réparer la chute de sa mère, relever son sexe de l’abaissement dans lequel il était plongé, et coopérer directement et efficacement à la victoire que le Fils de Dieu vient remporter en personne sur l’ennemi de sa gloire et du genre humain.
La tradition apostolique a signalé à la sainte Église le vingt-cinq mars, comme le jour qui vit s’accomplir l’auguste mystère (s. August. de Trinitate L. 4, c. 5). Ce fut à l’heure de minuit que la très pure Marie, seule, et dans le recueillement de la prière, vit apparaître devant elle le radieux Archange descendu du ciel pour venir recevoir son consentement, au nom de la glorieuse Trinité. Assistons à l’entrevue de l’Ange et de la Vierge, et reportons en même temps notre pensée aux premiers jours du monde. Un saint Évêque martyr du IIème siècle, fidèle écho de l’enseignement des Apôtres, saint Irénée, nous a appris à rapprocher cette grande scène de celle qui eut lieu sous les ombrages d’Eden (Adv. haeres. Lib. 5, cap. 19).
Dans le jardin des délices, c’est une vierge qui se trouve en présence d’un ange, et un colloque s’établit entre l’ange et la vierge. À Nazareth, une vierge est aussi interpellée par un ange, et un dialogue s’établit entre eux ; mais l’ange du Paradis terrestre est un esprit de ténèbres, et celui de Nazareth est un esprit de lumière Dans les deux rencontres, c’est l’ange qui prend le premier la parole. « Pourquoi, dit l’esprit maudit à la première femme, pourquoi Dieu vous a‑t-il commandé de ne pas manger du fruit de tous les arbres de ce jardin ? » On sent déjà dans cette demande impatiente la provocation au mal, le mépris, la haine envers la faible créature dans laquelle Satan poursuit l’image de Dieu.
Voyez au contraire l’ange de lumière avec quelle douceur, quelle paix, il approche de la nouvelle Ève ! avec quel respect il s’incline devant cette fille des hommes ! « Salut, ô pleine de grâce ! le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes » Qui ne reconnaît l’accent céleste dans ces paroles où tout respire la dignité et la paix ! Mais continuons de suivre le mystérieux parallèle.
La femme d’Eden, dans son imprudence, écoute la voix du séducteur ; elle s’empresse de répondre. Sa curiosité l’engage dans une conversation avec celui qui l’invite à scruter les décrets de Dieu. Elle n’a pas de défiance à l’égard du serpent qui lui parle, tout à l’heure, elle se défiera de Dieu même.
Marie a entendu les paroles de Gabriel ; mais cette Vierge très prudente, comme parle l’Église, demeure dans le silence. Elle se demande d’où peuvent venir ces éloges dont elle est l’objet. La plus pure, la plus humble des vierges craint la flatterie ; et l’envoyé céleste n’obtiendra pas d’elle une parole qu’il n’ait éclairci sa mission par la suite de son discours. « Ne craignez pas, ô Marie, dit-il à la nouvelle Ève ; car vous avez trouvé grâce devant le Seigneur. Voici que vous concevrez et enfanterez un fils, et vous l’appellerez Jésus. Il sera grand, et il sera appelé le Fils du Très-Haut ; et le Seigneur lui donnera le trône de David son père ; il régnera sur la maison de Jacob à jamais, et son règne n’aura pas de fin. »
Quelles magnifiques promesses descendues du ciel, de la part de Dieu ! quel objet plus digne de la noble ambition d’une fille de Juda, qui sait de quelle gloire doit être entourée l’heureuse mère du Messie ? Cependant, Marie n’est pas tentée par tant d’honneur. Elle a pour jamais consacré sa virginité au Seigneur, afin de lui être plus étroitement unie par l’amour ; la destinée la plus glorieuse qu’elle ne pourrait obtenir qu’en violant ce pacte sacré, ne saurait émouvoir son âme. « Comment cela pourrait-il se faire, répond-elle à l’Ange, puisque je ne connais pas d’homme ? »
La première Ève ne montre pas ce calme, ce désintéressement. À peine l’ange pervers lui a‑t‑il assuré qu’elle peut violer, sans crainte de mourir, le commandement de son divin bienfaiteur, que le prix de sa désobéissance sera d’entrer par la science en participation de la divinité même : tout aussitôt, elle est subjuguée. L’amour d’elle-même lui a fait oublier en un instant le devoir et la reconnaissance ; elle est heureuse de se voir affranchie au plus tôt de ce double lien qui lui pèse.
Telle se montre cette femme qui nous a perdus ; mais combien différente nous apparaît cette autre femme qui devait nous sauver ! La première, cruelle à sa postérité, se préoccupe uniquement d’elle-même ; la seconde s’oublie, pour ne songer qu’aux droits de Dieu sur elle. L’Ange, ravi de cette sublime fidélité, achève de lui dévoiler le plan divin « L’Esprit-Saint, lui dit-il, surviendra en vous ; la Vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; et c’est pour cela que ce qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. Élisabeth votre cousine a conçu un fils, malgré sa vieillesse : celle qui fut stérile est arrivée déjà à son sixième mois ; car rien n’est impossible à Dieu. » L’Ange arrête ici son discours, et il attend dans le silence la résolution de la vierge de Nazareth.
Reportons nos regards sur la vierge d’Eden. À peine l’esprit infernal a-t-il cessé de parler, qu’elle jette un œil de convoitise sur le fruit défendu ; elle aspire à l’indépendance dont ce fruit si délectable va la mettre en possession. Sa main désobéissante s’avance pour le cueillir ; elle le saisit, elle le porte avidement à sa bouche, et au même instant la mort prend possession d’elle : mort de l’âme par le péché qui éteint la lumière de vie ; mort du corps qui séparé du principe d’immortalité, devient désormais un objet de honte et de confusion, en attendant qu’il tombe en poussière.
Mais détournons nos yeux de ce triste spectacle, et revenons à Nazareth. Marie a recueilli les dernières paroles de l’Ange ; la volonté du ciel est manifeste pour elle. Cette volonté lui est glorieuse et fortunée : elle l’assure que l’ineffable bonheur de se sentir Mère d’un Dieu lui est réservé, à elle humble fille de l’homme, et que la fleur de virginité lui sera conservée. En présence de cette volonté souveraine, Marie s’incline dans une parfaite obéissance, et dit au céleste envoyé : « Voici la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole ».
Ainsi, selon la remarque de notre grand saint Irénée, répétée par toute la tradition chrétienne, l’obéissance de la seconde femme répare la désobéissance de la première ; car la Vierge de Nazareth n’a pas plus tôt dit : Qu’il me soit fait, FIAT, que le Fils éternel de Dieu qui, selon le décret divin, attendait cette parole, se rend présent, par l’opération de l’Esprit-Saint, dans le chaste sein de Marie, et vient y commencer une vie humaine. Une Vierge devient Mère, et la Mère d’un Dieu ; et c’est l’acquiescement de cette Vierge à la souveraine volonté qui la rend féconde, par l’ineffable vertu de l’Esprit-Saint. Mystère sublime qui établit des relations de fils et de mère entre le Verbe éternel et une simple femme ; qui fournit au Tout-Puissant un moyen digne de lui d’assurer son triomphe contre l’esprit infernal, dont l’audace et la perfidie semblaient avoir prévalu jusqu’alors contre le plan divin !
Jamais défaite ne fut plus humiliante et plus complète que celle de Satan, en ce jour. Le pied de la femme, de cette humble créature qui lui offrit une victoire si facile, ce pied vainqueur, il le sent maintenant peser de tout son poids sur sa tête orgueilleuse qui en est brisée. Ève se relève dans son heureuse fille pour écraser le serpent. Dieu n’a pas choisi l’homme pour cette vengeance : l’humiliation de Satan n’eût pas été assez profonde. C’est la première proie de l’enfer, sa victime la plus faible, la plus désarmée, que le Seigneur dirige contre cet ennemi. Pour prix d’un si haut triomphe, une femme dominera désormais non seulement sur les anges rebelles, mais sur toute la race humaine ; bien plus, sur toutes les hiérarchies des Esprits célestes. Du haut de son trône sublime, Marie Mère de Dieu plane au-dessus de toute la création. Au fond des abîmes infernaux Satan rugira d’un désespoir éternel, en songeant au malheur qu’il eut de diriger ses premières attaques contre un être fragile et crédule que Dieu a si magnifiquement vengé ; et dans les hauteurs du ciel, les Chérubins et les Séraphins lèveront timidement leurs regards éblouis vers Marie, ambitionneront son sourire, et se feront gloire d’exécuter les moindres désirs de cette femme, la Mère du grand Dieu et la sœur des hommes
C’est pourquoi nous, enfants de la race humaine, arrachés à la dent du serpent infernal par l’obéissance de Marie, nous saluons aujourd’hui l’aurore de notre délivrance. Empruntant les paroles du cantique de Debbora, où cette femme, type de Marie victorieuse, chante son triomphe sur les ennemis du peuple saint, nous disons : « La race des forts avait disparu d’Israël, jusqu’au jour où s’éleva Debbora, où parut celle qui est la mère dans Israël. Le Seigneur a inauguré un nouveau genre de combat ; il a forcé les portes de son ennemi. » (Judic. 5, 7, 8) Prêtons l’oreille, et entendons encore, à travers les siècles, cette autre femme victorieuse, Judith. Elle chante à son tour : « Célébrez le Seigneur notre Dieu, qui n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui. C’est en moi, sa servante, qu’il a accompli la miséricorde promise à la maison d’Israël ; c’est par ma main qu’il a immolé, cette nuit même, l’ennemi de son peuple. Le Seigneur tout-puissant a frappé cet ennemi ; il l’a livré aux mains d’une femme, et il l’a percé de son glaive. » (Judith, 13, 17, 18 ; 16, 7)
La liturgie du jour
AUX PREMIÈRES VÊPRES
L’Office des premières Vêpres est toujours comme l’ouverture de la fête ; et l’Église aujourd’hui emprunte la matière de ses chants au récit de l’Évangéliste qui nous a transmis le sublime dialogue de l’Ange et de la Vierge. Les Psaumes sont ceux que la tradition chrétienne a consacrés à la célébration des grandeurs de Marie, et dont nous avons ailleurs expliqué l’intention.
À LA MESSE
La sainte Église emprunte la plus grande partie des chants du Sacrifice au sublime épithalame dans lequel le Roi-Prophète célèbre l’union de l’Époux et de l’Épouse. À l’Introït, elle salue en Marie la Reine du genre humain, devant laquelle toute créature doit s’incliner. La virginité a préparé en Marie la Mère d’un Dieu ; cette vertu sera imitée dans l’Église ; et chaque génération enfantera de nombreux essaims de vierges, qui marcheront sur les traces de celle qui est leur mère et leur modèle.
INTROÏT
Tous les puissants de la terre imploreront votre regard. À votre suite viendront des chœurs de vierges, vos compagnes ; elles seront présentées au Roi dans la joie et l’allégresse. Ps. Mon cœur éclate en un cantique excellent ; c’est à la gloire du Roi que je consacre mon œuvre. Gloire au Père. Tous les puissants.
Dans la Collecte, l’Église se glorifie de sa foi dans la maternité divine, et réclame, à ce titre, l’intercession toute-puissante de Marie auprès de Dieu. Ce dogme fondé sur le fait qui s’accomplit aujourd’hui est la base de notre croyance, le fondement du divin mystère de l’Incarnation.
COLLECTE.
Ô Dieu, qui avez voulu que votre Verbe prît chair, à la parole de l’Ange, du sein de la bienheureuse Vierge Marie ; accordez à la prière de vos serviteurs que nous, qui la croyons véritablement Mère de Dieu, nous soyons secourus auprès de vous par son intercession. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
On fait ensuite mémoire du Carême par la Collecte du jour.
ÉPÎTRE
Lecture du Prophète Isaïe. Chap. VII.
En ces jours-là, le Seigneur parla à Achaz, et lui dit : Demande au Seigneur ton Dieu un prodige au fond de la terre, ou au plus haut du ciel. Et Achaz dit : Je n’en demanderai point, et ne tenterai point le Seigneur. Et Isaïe dit : Écoutez donc, maison de David : Est-ce peu pour vous de lasser la patience des hommes, qu’il vous faille lasser aussi celle de mon Dieu ? C’est pourquoi le Seigneur vous donnera lui-même un signe : Voici qu’une Vierge concevra, et elle enfantera un fils qui sera appelé Emmanuel. Il mangera le laitage et le miel, avant d’arriver à l’âge où l’enfant sait rejeter le mal et choisir le bien.
C’est en parlant à un roi impie qui refusait un prodige que Dieu daignait lui offrir, en signe de sa miséricordieuse protection sur Jérusalem, que le Prophète annonce à Juda la sublime merveille qui s’accomplit aujourd’hui : Une vierge concevra et enfantera un fils. C’est dans un siècle où le genre humain semblait avoir comblé la mesure de tous ses crimes, où le polythéisme et la plus affreuse dépravation régnaient par toute la terre, que le Seigneur réalise ce prodige. La plénitude des temps est arrivée ; et cette antique tradition qui a fait le tour du monde : qu’une Vierge deviendrait mère, se réveille dans le souvenir des peuples. En ce jour où un si profond mystère s’est accompli, révérons la puissance du Seigneur, et sa fidélité à ses promesses. L’auteur des lois de la nature les suspend pour agir lui-même ; la virginité et la maternité s’unissent dans une même créature : c’est qu’un Dieu va naître. Une Vierge ne pouvait enfanter qu’un Dieu : c’est pourquoi le fils de Marie aura nom Emmanuel, Dieu avec nous.
Adorons dans son infirmité volontaire le Dieu créateur du monde visible et invisible, qui veut désormais que toute créature confesse non seulement sa grandeur infinie, mais encore la vérité de cette nature humaine qu’il daigne prendre pour nous sauver. À partir de cette heure, il est bien le Fils de l’Homme : neuf mois il habitera le sein maternel, comme les autres enfants ; comme eux après sa naissance, il goûtera le lait et le miel, et sanctifiera tous les états de l’humanité : car il est l’homme nouveau qui a daigné descendre du ciel pour relever l’ancien. Sans rien perdre de sa divinité, il vient subir toutes les conditions de notre être infirme et borné, afin de nous rendre à son tour participants de la nature divine (2 Petr. 1, 4).
Dans le Graduel, l’Église chante avec David la beauté de l’Emmanuel, son règne et la force de son bras ; car il vient dans l’humilité pour se relever dans la gloire : il descend pour combattre et pour triompher.
GRADUEL
La grâce est répandue sur vos lèvres ; c’est pourquoi Dieu vous a béni pour l’éternité. V/. Vous régnerez par la vérité, par la mansuétude et la justice ; et votre bras accomplira des prodiges admirables.
L’Église continue d’employer le même cantique dans le Trait, mais c’est pour célébrer les grandeurs de Marie, Vierge et Mère. L’Esprit-Saint l’a aimée pour son incomparable beauté : aujourd’hui il la couvre de son ombre, et elle conçoit divinement. Quelle gloire est comparable à celle de Marie, en qui se complaît la Trinité tout entière ? Dans l’ordre de la création, la puissance de Dieu ne saurait produire rien de plus élevé qu’une Mère de Dieu. David nous montre son heureuse fille recevant les hommages des grands de la terre, et entourée d’une cour toute composée de vierges dont elle est le modèle et la reine. Ce jour est aussi le triomphe de la virginité, qui se voit élevée jusqu’à la maternité divine ; aujourd’hui Marie relève son sexe de l’esclavage, et lui ouvre la voie à toutes les grandeurs.
TRAIT
Écoutez, ô ma fille ! voyez et prêtez l’oreille ; car le Roi est épris d’amour pour votre beauté. V/. Tous les puissants de la terre imploreront vos regards ; les filles des rois formeront votre cour d’honneur. V/. À votre suite viendront des chœurs de vierges ; vos plus proches compagnes seront présentées au Roi. V/. Elles seront amenées dans la joie et l’allégresse ; elles seront introduites dans le temple du Roi.
ÉVANGILE
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. I.
En ce temps-là, l’Ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth, à une vierge mariée à un homme de la maison de David, nommé Joseph ; et le nom de la Vierge était Marie. Et l’Ange, étant entré où elle était, lui dit : Salut, ô pleine de grâce ! le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes. Elle, l’ayant entendu, fut troublée de ses paroles, et elle pensait en elle-même quelle pouvait être cette salutation. Et l’Ange lui dit : Ne craignez point, Marie ; car vous avez trouve grâce devant Dieu : voici que vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. Il sera grand, et sera appelé le Fils du Très-Haut ; et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; et il régnera éternellement sur la maison de Jacob ; et son règne n’aura point de fin. Alors Marie dit à l’Ange : Comment cela se fera-t-il ? car je ne connais point d’homme. Et l’Ange lui répondit : L’Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C’est pourquoi le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. Et voilà qu’Élisabeth votre parente a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse : et ce mois est le sixième de celle qui était appelée stérile ; car rien n’est impossible à Dieu. Et Marie dit : Voici la servante du Seigneur : qu’il me soit fait selon votre parole.
Par ces dernières paroles, ô Marie, notre sort est fixé. Vous consentez au désir du Ciel : et votre acquiescement assure notre salut. Ô Vierge ! ô Mère ! bénie entre les femmes, recevez avec les hommages des Anges les actions de grâces du genre humain. Par vous, notre ruine est réparée, en vous notre nature se relève, car vous êtes le trophée de la victoire de l’homme sur son ennemi. « Réjouis-toi, ô Adam, notre père, mais triomphe surtout, toi notre mère, ô Ève ! vous qui, ancêtres de nous tous, fûtes aussi envers nous tous des auteurs de mort : meurtriers de votre race avant d’en être les pères. Consolez-vous désormais en cette noble fille qui vous est donnée ; mais, toi surtout, ô Ève ! sèche tes pleurs : toi de qui le mal sortit au commencement, toi qui jusqu’aujourd’hui avais communiqué ta disgrâce à ton sexe tout entier. Voici l’heure où cet opprobre va disparaître, où l’homme va cesser d’avoir droit de se plaindre de la femme. Un jour, cherchant à excuser son propre crime, il fit tout aussitôt peser sur elle une accusation cruelle : « La femme que j’ai reçue de vous, dit-il à Dieu, cette femme m’a donné du fruit ; et j’en ai mangé. Ô Ève, cours donc à Marie ; ô mère, réfugie-toi près de ta fille. C’est la fille qui va répondre pour la mère ; c’est elle qui va enlever la honte de sa mère, elle qui va satisfaire pour la mère auprès du père ; car si c’est par la femme que l’homme est tombé, voici qu’il ne peut plus se relever que par la femme. Que disais-tu donc, ô Adam ? La femme que j’ai reçue de vous m’a donné du fruit ; et j’en ai mangé. Ces paroles sont mauvaises ; elles augmentent ton péché ; elles ne l’effacent pas. Mais la divine Sagesse a vaincu ta malice ; elle a pris dans le trésor de son inépuisable bonté le moyen de te procurer un pardon qu’elle avait essayé de te faire mériter, en te fournissant l’occasion de répondre dignement à la question qu’elle t’adressait. Tu recevras femme pour femme ; une femme prudente pour une femme insensée ; une femme humble pour une femme orgueilleuse ; une femme qui, au lieu d’un fruit de mort, te présentera l’aliment de la vie ; qui, au lieu d’une nourriture empoisonnée, enfantera pour toi le fruit des délices éternelles. Change donc en paroles d’actions de grâces ton injuste excuse, et dis maintenant : Seigneur, la femme que j’ai reçue de vous m’a donné du fruit de l’arbre de vie, et j’en ai mangé ; et ce fruit a été doux à ma bouche : car c’est en lui que vous m’avez rendu la vie. (s. Bernard Hom. 2 sur Missus est) »
À l’Offertoire, la sainte Église salue Marie avec les paroles de l’Ange, auxquelles elle réunit celles que prononça Élisabeth, lorsque celle-ci s’inclina devant la Mère de son Dieu.
OFFERTOIRE
Je vous salue, Marie, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni.
L’Église rend un nouvel hommage, dans la Secrète, au dogme de l’Incarnation, en confessant la réalité des deux natures, divine et humaine, en Jésus Christ, Fils de Dieu et fils de Marie.
SECRÈTE
Daignez, Seigneur, confirmer dans nos âmes les mystères de la vraie foi ; afin que nous, qui confessons qu’un homme-Dieu véritable a été conçu d’une Vierge, nous méritions, par la vertu de sa résurrection salutaire, la grâce de parvenir à la félicité éternelle. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
On fait ensuite mémoire du Carême par la Secrète du jour.
La solennité de la fête oblige l’Église à suspendre aujourd’hui la Préface du Carême, et à lui substituer celle qu’elle emploie aux Messes de la très sainte Vierge.
PRÉFACE
C’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, de vous rendre grâces en tout temps et en tous lieux ; spécialement de vous louer, de vous bénir, de vous célébrer, en l’Annonciation de la bienheureuse Marie, toujours vierge. C’est elle qui a conçu votre Fils unique par l’opération du Saint-Esprit, et qui, sans rien perdre de la gloire de sa virginité, a donné au monde la Lumière éternelle, Jésus-Christ notre Seigneur : par qui les Anges louent votre Majesté, les Dominations l’adorent, les Puissances la revêtent en tremblant, les Cieux et les Vertus des cieux, et les heureux Séraphins, la célèbrent avec transport. Daignez permettre à nos voix de s’unir à leurs voix, afin que nous puissions dire dans une humble confession : Saint ! Saint ! Saint !
L’Antienne de la Communion reproduit les paroles de l’oracle divin que nous avons lu dans l’Épître. C’est une Vierge qui a conçu et enfante celui qui, étant Dieu et homme, est aussi le Pain vivant descendu du ciel, et par lequel Dieu est avec nous et en nous.
COMMUNION
Voici qu’une Vierge concevra et enfantera un fils, et il sera nommé Emmanuel.
Dans la Postcommunion, l’Église rappelle en action de grâces tous les mystères qui, pour notre salut, sont sortis de celui qui s’accomplit aujourd’hui. Après l’Incarnation qui unit le Fils de Dieu à la nature humaine, nous avons eu la Passion de ce divin Rédempteur ; et sa Passion a été suivie de sa Résurrection, par laquelle il a triomphé de la mort, notre ennemie.
POSTCOMMUNION
Répandez, s’il vous plaît, Seigneur, votre grâce dans nos âmes ; afin que nous qui avons connu par la voix de l’Ange l’Incarnation de Jésus-Christ, votre Fils, nous arrivions par sa Passion et sa Croix à la gloire de sa Résurrection. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
On fait ensuite mémoire du Carême par la Postcommunion du jour.
AUX SECONDES VÊPRES
Les Antiennes, les Psaumes, le Capitule. l’Hymne et le Verset, sont les mêmes qu’aux premières Vêpres. L’Antienne de Magnificat est seule différente.
Antienne de Magnificat
L’Ange Gabriel parla à Marie, et lui dit : Salut, ô pleine de grâce ! le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes.
ORAISON
Ô Dieu, qui avez voulu que votre Verbe prît chair, à la parole de l’Ange, du sein de la bienheureuse Vierge Marie ; accordez à la prière de vos serviteurs que nous, qui la croyons véritablement Mère de Dieu, nous soyons secourus auprès de vous par son intercession. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
Les diverses liturgies
Réunissons maintenant, comme dans un concert unanime, les diverses Liturgies qui célèbrent chacune avec leur accent propre le grand mystère qui fait aujourd’hui la joie de l’Église. Nous écouterons d’abord la sainte Église Romaine qui, à l’Office des Matines, chante ainsi à l’honneur de Marie Mère de Dieu.
HYMNE DES MATINES
Celui que la terre, la mer et les cieux vénèrent, adorent et célèbrent ; celui qui gouverne les trois régions de cet univers, Marie le porte dans son sein.
Celui auquel obéissent le soleil, la lune et tous les astres, dans les révolutions qu’il leur a fixées, le sein d’une jeune fille rendue féconde par la grâce céleste le contient aujourd’hui.
Heureuse Mère, au sein de laquelle s’est renfermé, comme dans un sanctuaire, le suprême ouvrier qui tient le monde dans sa main.
Heureuse par le message céleste, féconde par l’opération de l’Esprit-Saint, c’est d’elle qu’est sorti le Désiré des nations.
À vous soit gloire, ô Jésus, fils de la Vierge ! gloire au Père, et à l’Esprit divin, dans les siècles éternels. Amen.
Le moyen âge des Églises latines employait à la Messe de l’Annonciation la Prose suivante que l’on attribue à Pierre Abailard.
SÉQUENCE
Dans son amour pour l’homme, Dieu députe à la Vierge, non un Ange ordinaire, mais l’Archange appelé Force de Dieu.
Qu’il se hâte d’envoyer pour nous le vaillant messager ; que la nature soit vaincue par l’enfantement d’une vierge.
Que le Roi de gloire, dans sa naissance, triomphe de la chair ; qu’il règne et commande ; qu’il enlève des cœurs le levain et la rouille du péché.
Qu’il foule aux pieds le faste des fronts superbes ; qu’il marche dans sa force sur les têtes altières, le Dieu puissant dans les combats.
Qu’il chasse dehors le prince du monde ; qu’il partage avec sa Mère le commandement qu’il exerce avec le Père.
Pars, Ange, annonce ces biens ; et par ton puissant message, lève le voile de la lettre antique.
Approche d’elle, et parle ; dis-lui en face : Je vous salue. Dis-lui : Ô pleine de grâce. Dis : Le Seigneur est avec vous. Dis encore : Ne craignez point.
Recevez, ô Vierge ! le dépôt de Dieu ; par lui vous consommerez votre chaste dessein, et votre vœu demeurera intact.
La Vierge entend, et accepte le message ; elle croit, elle conçoit, elle enfante un fils, un fils admirable,
Le Conseiller de la race humaine, le Dieu-homme, le Père du siècle futur, l’immuable pacificateur.
Veuille ce Dieu immuable assurer notre stabilité, de peur que l’humaine faiblesse n’entraîne dans l’abîme nos pas indécis.
Mais que l’auteur du pardon, qui est le pardon lui-même, que la grâce obtenue par la mère de grâce, daigne habiter en nous.
Qu’il nous octroie la remise de nos péchés ; qu’il efface nos méfaits ; qu’il nous donne une patrie dans la cité du ciel. Amen.
La Liturgie Ambrosienne nous fournit cette belle Préface qu’elle emploie à la célébration du mystère d’aujourd’hui.
PRÉFACE AMBROSIENNE
Il est véritablement digne et juste, équitable et salutaire, que nous vous rendions grâces, Seigneur Dieu tout-puissant, et que nous implorions votre secours pour célébrer dignement la fête de la bienheureuse Vierge Marie, du sein de laquelle a fleuri ce fruit qui nous a rassasiés du Pain des Anges. Le fruit qu’avait dévoré Ève dans sa désobéissance, Marie nous l’a rendu, en nous sauvant. Quelle dissemblance entre l’œuvre du serpent et celle de la Vierge ! De l’une sont provenus les poisons qui nous ont fait périr ; de l’autre sont sortis les mystères du Sauveur. Dans l’une, nous voyons l’iniquité du tentateur ; dans l’autre, la majesté du Rédempteur vient à notre secours. Par l’une, l’homme a succombé ; par l’autre, le Créateur a relevé sa gloire ; et la nature humaine affranchie de ses liens, a été rendue à la liberté ; et ce qu’elle avait perdu par son père Adam, elle l’a recouvré par le Christ.
La Liturgie Mozarabe, qui, comme nous l’avons dit ailleurs, célèbre l’Annonciation de la très sainte Vierge le 18 décembre, consacre à ce mystère un grand nombre de belles Oraisons, entre lesquelles nous choisissons celle qui suit.
ORAISON MOZARABE
Nous croyons que vous êtes pleine de grâce, ô Vierge mère du Christ, réparatrice du genre humain, glorieuse Marie ; vous qui par votre enfantement nous avez procuré tant de bonheur, puisque le fruit de vos entrailles, qui est le Christ, Fils de Dieu, nous a arrachés à l’empire de l’ennemi qui nous faisait sentir sa rage, et qu’il nous a rendu ses cohéritiers dans le royaume éternel. Nous vous prions donc, nous vous supplions d’être notre protectrice, afin que, par vos mérites, votre fils nous affranchisse du péché, et qu’il daigne nous donner accès dans son royaume, et nous en faire à son tour les éternels habitants. Vous qu’il a aimée et appelée à l’honneur d’être sa Mère, obtenez qu’il nous accorde la douceur et l’abondance de son amour. Amen.
La Liturgie grecque célèbre à son tour, et avec son abondance accoutumée, la gloire de Marie dans l’Incarnation du Verbe. Nous donnons l’Hymne suivante, qui fait partie de l’Office de la Vigile de l’Annonciation ; elle nous a semblé préférable à celles du jour de la Fête.
HYMNE GRECQUE
Terre, qui dans ta douleur n’as jusqu’ici produit que des épines, tressaille maintenant et livre‑toi à l’allégresse ; voici qu’il approche, l’immortel agriculteur qui doit te débarrasser des épines de la malédiction.
Vierge sans tache, prépare-toi, comme la toison sacrée, à recevoir la divinité qui s’apprête à descendre sur toi, semblable à la rosée, et qui doit mettre à sec le torrent de l’iniquité.
Ô livre d’une pureté divine, tiens-toi prêt ; car la Sagesse de Dieu incarnée va écrire sur tes pages avec le doigt de l’Esprit-Saint, et va faire disparaître les prévarications de ma folie.
Ô chandelier d’or, reçois la flamme de la divinité ; que par toi elle luise sur le monde, et dissipe les ténèbres de nos crimes.
Ô Vierge, palais du grand Roi, ouvre ton oreille divine ; la Vérité même, le Christ, va entrer en toi, pour habiter au milieu de toi.
Ô brebis immaculée, l’Agneau de notre Dieu qui ôte nos péchés, s’apprête à pénétrer dans ton sein. La branche mystique va bientôt produire la fleur divine qui s’élève visiblement de l’arbre de Jessé, comme parle l’Écriture.
Ô Marie, ô vigne fécondée par la parole de l’Ange, prépare-toi à donner la grappe vermeille de maturité et inaccessible à la corruption.
Salut, ô sainte montagne que Daniel a vue à l’avance dans l’Esprit divin, et de laquelle doit être détachée cette pierre spirituelle qui brisera les vaines idoles des démons.
Ô Arche raisonnable, que le véritable législateur aime d’un amour suprême, et qu’il a résolu d’habiter, sois remplie de joie ; car il veut par toi renouveler son œuvre anéantie.
Le chœur des Prophètes, versé dans l’art des divins présages, s’écrie dans son pressentiment de l’entrée pacifique du Rédempteur en toi : Salut, ô Rédemption de tous ; honneur à toi, unique salut des hommes !
Ô nuée légère de la lumière divine, prépare-toi pour le soleil qui va se lever Ce soleil inaccessible répand sur toi ses feux du haut du ciel ; en toi il cachera quelque temps ses rayons, pour luire bientôt sur le monde, et dissiper les ténèbres du mal.
Celui qui ne quitte jamais la droite de son Père, qui surpasse toute substance, arrive pour prendre en toi sa demeure ; il te placera à sa droite, comme une reine digne de lui, et douée d’une excellente beauté ; tu seras comme sa main droite étendue pour relever tous ceux qui sont tombés.
Le prince des Anges, ministre de Dieu, t’adresse sa parole joyeuse, pour annoncer que l’Ange du grand conseil va prendre chair en toi.
Ô Verbe divin, abaisse les cieux, et descends vers nous ; le sein de la Vierge est préparé comme un trône pour toi ; viens t’y asseoir, comme un roi glorieux, et sauve de la ruine l’œuvre de ta droite.
Et toi, ô Vierge, semblable à une terre où la main de l’homme n’a jamais semé, dispose-toi pour recevoir, à la parole de l’Ange, le Verbe céleste, semblable à un froment fécond qui, germant en ton sein, produira le pain qui donne l’intelligence.
L’Angelus
Nous ne terminerons pas cette grande journée sans avoir rappelé et recommandé ici la pieuse et salutaire institution que la chrétienté solennise chaque jour dans tout pays catholique, en l’honneur de l’auguste mystère de l’Incarnation et de la divine maternité de Marie. Trois fois le jour, le matin, à midi et le soir, la cloche se fait entendre, et les fidèles, avertis par ses sons, s’unissent à l’Ange Gabriel pour saluer la Vierge-Mère, et glorifier l’instant où le propre Fils de Dieu daigna prendre chair en elle.
La terre devait bien cet hommage et ce souvenir de chaque jour à l’ineffable événement dont elle fut l’heureux témoin un vingt-cinq mars, lorsqu’une attente universelle avait saisi les peuples que Dieu allait sauver à leur insu.
Depuis, le nom du Seigneur Christ a retenti dans le monde entier ; il est grand de l’Orient à l’Occident ; grand aussi est celui de sa Mère. De là est né le besoin d’une action de grâces journalière pour le sublime mystère de l’Annonciation qui a donné le Fils de Dieu aux hommes. Nous rencontrons déjà la trace de ce pieux usage au XIVème siècle, lorsque Jean XXII ouvre le trésor des indulgences en faveur des fidèles qui réciteront l’Ave Maria, le soir, au son de la cloche qui retentit pour les inviter à penser à la Mère de Dieu. Au XVème siècle, nous apprenons de saint Antonin, dans sa Somme, que la sonnerie avait déjà lieu soir et matin dans la Toscane. Ce n’est qu’au commencement du XVIème siècle que l’on trouve sur un document français cité par Mabillon le son à midi venant se joindre à ceux du lever et du coucher du soleil. Ce fut en cette forme que Léon X approuva cette dévotion, en 1513, pour l’abbaye de Saint-Germain des Prés, à Paris. Dès lors la chrétienté tout entière accepta le pieux usage avec ses développements ; les Papes multiplièrent les indulgences ; après celles de Jean XXII et de Léon X, le XVIIIème siècle vit publier celles de Benoît XIII ; et telle parut l’importance de cette pratique que Rome statua qu’en l’année du jubilé, où toutes les indulgences, sauf celles du pèlerinage de Rome, demeurent suspendues, les trois salutations sonnées en l’honneur de Marie, le matin, à midi et le soir, continueraient chaque jour de convier tous les fidèles à s’unir dans la glorification du Verbe fait chair. Quant à Marie, l’Épouse du Cantique, l’Esprit-Saint semblait avoir désigné à l’avance les trois termes de cette touchante dévotion, en nous invitant à la célébrer, parce qu’elle est douce « comme l’aurore » à son lever, resplendissante « comme le soleil » en son midi, et belle « comme la lune » au reflet argenté
Ô Emmanuel, Dieu avec nous, qui, comme chante votre Église, « ayant entrepris de délivrer l’homme, avez daigné descendre au sein d’une vierge pour y prendre notre nature », le genre humain tout entier salue aujourd’hui votre miséricordieux avènement. Verbe éternel du Père, ce n’est donc pas assez pour vous d’avoir tiré l’homme du néant par votre puissance ; votre inépuisable bonté vient le poursuivre jusque dans l’abîme de dégradation où il est plongé. Par le péché, l’homme était tombé au-dessous de lui-même ; et, afin de le faire remonter aux destinées divines pour lesquelles vous l’aviez formé, vous venez en personne vous revêtir de sa substance, et le relever jusqu’à vous. En vous, aujourd’hui et pour jamais, Dieu se fait homme, et l’homme est fait Dieu. Accomplissant divinement les promesses du sacré Cantique, vous vous unissez à la nature humaine, et c’est au sein virginal de la fille de David que vous célébrez ces noces ineffables. Ô abaissement incompréhensible ! ô gloire inénarrable ! l’anéantissement (Philipp. 2, 7) est pour le Fils de Dieu, la gloire pour le fils de l’homme. C’est ainsi que vous nous avez aimés, ô Verbe divin, et que votre amour a triomphé de notre dégradation. Vous avez laissé les anges rebelles dans l’abîme que leur orgueil a creusé ; c’est sur nous que votre pitié s’est arrêtée. Mais ce n’est point par un de vos regards miséricordieux que vous nous avez sauvés ; c’est en venant sur cette terre souillée, prendre la nature d’esclave (Philipp. 2, 7), et commencer une vie d’humiliation et de douleurs. Verbe fait chair, qui descendez pour sauver, et non pour juger (s. Jean 2, 47), nous vous adorons, nous vous rendons grâces, nous vous aimons, rendez-nous dignes de tout ce que votre amour vous a fait entreprendre pour nous.
Nous vous saluons, ô Marie, pleine de grâce, en ce jour où vous jouissez du sublime honneur qui vous était destiné. Par votre incomparable pureté, vous avez fixé les regards du souverain Créateur de toutes choses, et par votre humilité vous l’avez attiré dans votre sein ; sa présence en vous accroît encore la sainteté de votre âme et la pureté de votre corps. Avec quelles délices vous sentez le Fils de Dieu vivre de votre vie, emprunter à votre substance ce nouvel être qu’il vient prendre pour notre amour ! Déjà est formé entre vous et lui ce lien ineffable que vous seule avez connu : il est votre créateur, et vous êtes sa mère ; il est votre fils, et vous êtes sa créature. Tout genou fléchit devant lui, ô Marie ! car il est le grand Dieu du ciel et de la terre ; mais toute créature s’incline devant vous ; car vous l’avez porté dans votre sein, vous l’avez allaité ; seule entre tous les êtres, vous pouvez, comme le Père céleste, lui dire : « Mon fils ! » Ô femme incomparable, vous êtes le suprême effort de la puissance divine : recevez l’humble soumission de la race humaine qui se glorifie, en présence même des Anges, de ce que son sang est le vôtre, et votre nature la sienne. Nouvelle Ève, fille de l’ancienne, mais sans le péché ! par votre obéissance aux décrets divins, vous sauvez votre mère et toute sa race ; vous rétablissez dans l’innocence primitive votre père et toute sa famille qui est la vôtre. Le Sauveur que vous portez nous assure tous ces biens ; et c’est par vous qu’il vient à nous ; sans lui, nous demeurerions dans la mort ; sans vous, il ne pouvait nous racheter. Il puise dans votre sein virginal ce sang précieux qui sera notre rançon, ce sang dont sa puissance a protégé la pureté au moment de votre conception immaculée, et qui devient le sang d’un Dieu par l’union qui se consomme en vous de la nature divine avec la nature humaine.
Aujourd’hui s’accomplit, ô Marie, l’oracle du Seigneur qui annonça, après la faute, « qu’il établirait une inimitié entre la femme et le serpent ». Jusqu’ici le genre humain tremblait devant le dragon infernal ; dans son égarement, il lui dressait de toutes parts des autels ; votre bras redoutable terrasse aujourd’hui cet affreux ennemi. Par l’humilité, par la chasteté, par l’obéissance, vous l’avez abattu pour jamais ; il ne séduira plus les nations. Par vous, libératrice des hommes, nous sommes arrachés à son pouvoir ; notre perversité, notre ingratitude pourraient seules nous rejeter sous son joug. Ne le souffrez pas, ô Marie ! venez‑nous en aide ; et si, dans ces jours de réparation, nous reconnaissons à vos pieds que nous avons abusé de la grâce céleste dont vous fûtes pour nous le sublime moyen, aujourd’hui, en cette fête de votre Annonciation, ô Mère des vivants, rendez-nous la vie, par votre toute-puissante intercession auprès de celui qui daigne aujourd’hui être votre fils pour l’éternité. Fille des hommes, ô notre sœur aimée, par la salutation que vous adressa Gabriel, par votre trouble virginal, par votre fidélité au Seigneur, par votre prudente humilité, par votre acquiescement qui nous sauva, nous vous en supplions, convertissez nos cœurs, rendez-nous sincèrement pénitents, préparez-nous aux grands mystères que nous allons célébrer. Qu’ils seront douloureux pour vous, ces mystères, ô Marie ! Que le passage va être rapide des joies de cette journée aux tristesses inénarrables qui vous attendent ! Mais vous voulez qu’aujourd’hui notre âme se réjouisse en songeant à l’ineffable félicité qui inonda votre cœur, au moment où le divin Esprit vous couvrit de son ombre, et où le Fils de Dieu devint aussi le vôtre ; nous demeurons donc, toute cette journée, près de vous, dans votre modeste demeure de Nazareth. Neuf mois encore, et Bethléhem nous verra prosternés, avec les bergers et les Mages, devant l’Enfant-Dieu qui naîtra pour votre joie et pour notre salut ; et nous dirons alors avec les Anges : « Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel ; et sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté ! »
Le journaliste italien Marco Tosatti nous donne l’information suivante sur son blog. Source
« Mgr Fellay a démenti les rumeurs sur l’achat d’une propriété appartenant au Vicariat de Rome, Sante Marie Immaculée de l’Esquilino, pour en faire le futur siège de la Fraternité Saint Pie X. Et il dit vrai. Mais en réalité, dans la perspective d’une régularisation des relations avec le Saint-Siège, la Fraternité s’intéresserait au domaine des Sœurs de l’Immaculée de la rue Monza, un ancien pensionnat, avec une église qui donne sur la rue. Le complexe pourrait devenir le nouveau siège romain de la Fraternité Saint Pie X. Les photos que vous voyez sont liées à ce bâtiment. »
Quant à l’accord qui serait imminent, je maintiens mon opinion qu’il est plus avantageux pour Rome de voir la Fraternité Saint Pie X lui manger dans la main que de lui accorder une reconnaissance officielle. Celle-ci viendra, mais plus tard, quand la Fraternité Saint Pie X sera suffisamment diluée.
Voici mon sermon pour le 3e dimanche de carême. Vous pouvez lire aussi le commentaire de Dom Guéranger sur ce 3e dimanche et toute la semaine de Carême.
Je vous assure de mes prières à la sainte messe.
Dom Guéranger ~ Année liturgique
Troisième semaine de carême
TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME
La sainte Église, qui, au premier Dimanche de Carême, nous a proposé la tentation de Jésus‑Christ au désert pour sujet de nos méditations, afin de nous éclairer sur la nature de nos propres tentations, et sur la manière dont nous en devons triompher, nous fait lire aujourd’hui un passage de l’Évangile de saint Luc, dont la doctrine est destinée à compléter notre instruction sur la puissance et les manœuvres de nos ennemis invisibles. Durant le Carême, le chrétien doit réparer le passé et assurer l’avenir ; il ne pourrait se rendre compte du premier, ni défendre efficacement le second, s’il n’avait des idées saines sur la nature des périls auxquels il a succombé, et sur ceux qui le menacent encore. Les anciens liturgistes ont donc reconnu un trait de la sagesse maternelle de l’Église dans le discernement avec lequel elle propose aujourd’hui à ses enfants cette lecture, qui est comme le centre des enseignements de la journée.
Nous serions assurément les plus aveugles et les plus malheureux des hommes, si, environnés comme nous le sommes d’ennemis acharnés à notre perte et très supérieurs à nous en force et en adresse, nous en étions venus à ne pas songer souvent à leur existence, peut-être même à n’y réfléchir jamais. Tel est cependant l’état dans lequel vivent un nombre immense de chrétiens de nos jours, tant « les vérités sont diminuées parmi « les enfants des hommes ». (Ps. 11, 2) Cet état d’insouciance et d’oubli sur un objet que les saintes Écritures nous rappellent à chaque page, est tellement répandu, qu’il n’est pas rare de rencontrer des personnes aux yeux desquelles l’action continue des démons autour de nous n’est rien autre chose qu’une croyance gothique et populaire qui n’appartient point aux dogmes de la religion. Tout ce qu’en racontent l’histoire de l’Église et la vie des Saints est pour eux comme s’il n’existait pas. Pour eux, Satan semble n’être qu’une pure abstraction sous laquelle on aurait personnifié le mal.
S’agit-il d’expliquer le péché en eux-mêmes ou dans les autres ? Ils vous parlent du penchant que nous avons au mal, du mauvais usage de notre liberté ; et ils ne veulent pas voir que l’enseignement chrétien nous révèle en outre dans nos prévarications l’intervention d’un agent malfaisant, dont la puissance est égale à la haine qu’il nous porte. Cependant, ils savent, ils croient sincèrement que Satan a conversé avec nos premiers parents et les a entraînés dans le mal, en se montrant à eux sous la forme d’un serpent. Ils croient que ce même Satan a osé tenter le Fils de Dieu incarné, qu’il l’a enlevé par les airs jusque sur le sommet du temple, et de là sur une haute montagne. Ils lisent aussi dans l’Évangile et ils croient qu’un des malheureux possédés qui furent délivrés par le Sauveur était assiégé d’une légion entière d’esprits infernaux, que l’on vit, sur la permission qu’ils en reçurent, fondre sur un troupeau de porcs et le précipiter dans le lac de Génézareth. Ces faits et mille autres sont l’objet de leur foi ; et avec cela tout ce qu’ils entendent dire de l’existence des démons, de leurs opérations, de leur adresse à séduire les âmes, leur semble fabuleux. Sont-ils chrétiens, ou ont-ils perdu le sens ? On ne saurait répondre, surtout lorsqu’on les voit se livrer de nos jours à des consultations sacrilèges du démon, à l’aide de moyens renouvelés des siècles du paganisme, sans qu’ils paraissent se rappeler, ni même savoir qu’ils commettent un crime que Dieu, dans l’ancienne loi, punissait de mort, et que la législation de tous les peuples chrétiens, durant un grand nombre de siècles, a frappé du dernier supplice.
Mais s’il est une époque de l’année où les fidèles doivent méditer ce que la foi et l’expérience nous apprennent sur l’existence et les opérations des esprits de ténèbres, c’est assurément ce temps où nous sommes, durant lequel nous avons tant à réfléchir sur les causes de nos péchés, sur les dangers de notre âme, sur les moyens de la prémunir contre de nouvelles chutes et de nouvelles attaques. Écoutons donc le saint Évangile. Il nous apprend d’abord que le démon s’était emparé d’un homme, et que l’effet de cette possession avait été de rendre cet homme muet. Jésus délivre ce malheureux, et l’usage de la parole revient aussitôt que l’ennemi a été chassé. Ainsi, la possession du démon non seulement est un monument de l’impénétrable justice de Dieu ; mais elle peut produire des effets physiques sur ceux qui en sont l’objet. L’expulsion du malin esprit rend l’usage de la langue à celui qui gémissait sous ses liens. Nous n’insistons pas ici sur la grossière malice des ennemis du Sauveur, qui veulent attribuer son pouvoir sur les démons à l’intervention de quelque prince de la milice infernale ; nous voulons seulement constater le pouvoir des esprits de ténèbres sur les corps, et confondre par le texte sacré le rationalisme de certains chrétiens. Qu’ils apprennent donc à connaître la puissance de nos adversaires, et qu’ils évitent de leur donner prise sur eux, par l’orgueil de la raison.
Depuis la promulgation de l’Évangile, le pouvoir de Satan sur les corps s’est trouvé restreint par la vertu de la Croix, dans les pays chrétiens ; mais il reprend une nouvelle extension, si la foi et les œuvres de la piété chrétienne diminuent. De là toutes ces horreurs diaboliques qui, sous divers noms plus ou moins scientifiques, se commettent d’abord dans l’ombre, sont ensuite acceptées dans une certaine mesure par les gens honnêtes, et pousseraient au renversement de la société, si Dieu et son Église n’y mettaient enfin une digue. Chrétiens de nos jours, souvenez-vous que vous avez renoncé à Satan, et prenez garde qu’une ignorance coupable ne vous entraîne dans l’apostasie. Ce n’est pas à un être de raison que vous avez renoncé sur les fonts baptismaux : c’est à un être réel, formidable, et dont Jésus-Christ nous dit qu’il a été homicide dès le commencement (Johan. 8, 44).
Mais si nous devons redouter l’affreux pouvoir qu’il peut exercer sur les corps, et éviter tout contact avec lui dans les pratiques auxquelles il préside, et qui sont le culte auquel il aspire, nous devons aussi craindre son influence sur nos âmes. Voyez quelle lutte la grâce divine a dû engager pour l’arracher de votre âme. En ces jours, l’Église nous offre tous ses moyens pour triompher de lui : le jeûne uni à la prière et à l’aumône. Vous arriverez à la paix ; et votre cœur, vos sens purifiés, redeviendront le temple de Dieu. Mais n’allez pas croire que vous ayez anéanti votre ennemi. Il est irrité ; la pénitence l’a expulsé honteusement de son domaine, et il a juré de tout tenter pour y rentrer. Craignez donc la rechute dans le péché mortel ; et pour fortifier en vous cette crainte salutaire, méditez la suite des paroles de notre Évangile.
Le Sauveur nous y apprend que cet esprit immonde, chassé d’une âme, s’en va errant dans les lieux arides et déserts. C’est là qu’il dévore son humiliation, et qu’il sent davantage les tortures de cet enfer qu’il porte partout avec lui, et dont il voudrait se distraire, s’il le pouvait, par le meurtre des âmes que Jésus-Christ a rachetées. L’Ancien Testament nous montre déjà les démons vaincus, réduits à fuir dans des solitudes éloignées : c’est ainsi que le saint Archange Raphaël relégua dans les déserts de l’Égypte supérieure l’esprit infernal qui avait fait périr les sept maris de Sara (Tob. 8, 3). Mais l’ennemi de l’homme ne se résigne pas à rester ainsi toujours éloigné de la proie qu’il convoite. La haine le pousse, comme au commencement du monde, et il se dit : « Il faut que je retourne à ma maison d’où je suis sorti ». Mais il ne viendra pas seul ; il veut triompher, et pour cela il amènera, s’il le faut, avec lui sept autres démons plus pervers encore. Quel choc se prépare pour la pauvre âme, si elle n’est pas vigilante, fortifiée ; si la paix que Dieu lui a rendue n’a pas été une paix armée ! L’ennemi sonde les abords de la place ; dans sa perspicacité, il examine les changements qui se sont opérés pendant son absence. Qu’aperçoit-il dans cette âme où il avait naguère ses habitudes et son séjour ? Notre Seigneur nous le dit : le démon la trouve sans défense, toute disposée à le recevoir encore ; point d’armes dirigées contre lui. Il semble que l’âme attendait cette nouvelle visite. C’est alors que, pour être plus sûr de sa conquête, l’ennemi va chercher ses renforts. L’assaut est donné ; rien ne résiste ; et bientôt, au lieu d’un hôte infernal, la pauvre âme en recèle une troupe ; « et, ajoute le Sauveur, le dernier état de cet homme devient pire que le premier ».
Comprenons l’avertissement que nous donne la sainte Église, en nous faisant lire aujourd’hui ce terrible passage de l’Évangile. De toutes parts, des retours à Dieu se ménagent ; la réconciliation va s’opérer dans des millions de consciences ; le Seigneur va pardonner sans mesure ; mais tous persévéreront-ils ? Lorsque le Carême reviendra dans un an convoquer les chrétiens à la pénitence, tous ceux qui, dans ces jours, vont se sentir arraches à la puissance de Satan, auront-ils maintenu leurs âmes franches et libres de son joug ? Une triste expérience ne permet pas à l’Église de l’espérer. Beaucoup retomberont, et peu de temps après leur délivrance, dans les liens du péché. Oh ! s’ils étaient saisis par la justice de Dieu en cet état ! Cependant, tel sera le sort de plusieurs, d’un grand nombre peut-être. Craignons donc la rechute ; et pour assurer notre persévérance, sans laquelle il nous eût peu servi de rentrer pour quelques jours seulement dans la grâce de Dieu, veillons désormais, prions, défendons les abords de notre âme, résignons-nous au combat ; et l’ennemi, déconcerté de notre contenance, ira porter ailleurs sa honte et ses fureurs.
Le troisième Dimanche de Carême est appelé Oculi, du premier mot de l’Introït de la Messe. Dans l’Église primitive, on le nommait le Dimanche des scrutins, parce que c’était en ce jour que l’on commençait l’examen des catéchumènes qui devaient être admis au Baptême dans la nuit de Pâques. Tous les fidèles étaient invités à se présenter à l’église pour rendre témoignage de la vie et des mœurs de ces aspirants à la milice chrétienne. À Rome, ces examens, auxquels on donnait le nom de Scrutins, avaient lieu en sept séances, à raison du grand nombre des aspirants au Baptême ; mais le principal Scrutin était celui du Mercredi de la quatrième semaine. Nous en parlerons plus loin.
Le Sacramentaire Romain de saint Gélase nous donne la forme de la convocation des fidèles pour ces assemblées ; elle est conçue en ces termes : « Frères très chers, vous savez que le jour du Scrutin dans lequel nos élus doivent recevoir l’instruction divine est proche ; vous voudrez donc bien vous réunir avec zèle tel jour de cette semaine, à l’heure de Sexte, afin que nous soyons en mesure, avec l’aide de Dieu, d’accomplir sans erreur le mystère céleste qui ouvre la porte du royaume des cieux, et anéantit le diable avec toutes ses pompes. » Cette invitation se répétait, s’il était besoin, chacun des Dimanches suivants. Dans celui que nous célébrons aujourd’hui, le Scrutin ayant déjà procuré l’admission d’un certain nombre de candidats, on plaçait leurs noms dans les diptyques de l’autel, ainsi que ceux de leurs parrains et marraines, et on les récitait au Canon de la Messe.
La Station avait lieu et se tient encore dans la Basilique de Saint-Laurent-hors-les-murs. On voulait, en réveillant le souvenir du plus célèbre des Martyrs de Rome, rappeler aux Catéchumènes quels sacrifices la foi dans laquelle ils allaient s’enrôler pourrait exiger d’eux.
Ce Dimanche est célèbre, dans l’Église grecque, par la solennelle adoration de la Croix qui précède la semaine appelée Mésonestime, c’est-à-dire milieu des jeûnes.
À LA MESSE
Le Catéchumène admis à la grâce du Baptême, le Pénitent qui espère sa prochaine réconciliation, expriment dans l’Introït l’ardeur de leurs désirs. Ils confessent leur misère avec humilité ; mais ils sont remplis d’espérance en Celui qui bientôt brisera leurs liens.
INTROÏT
Mes yeux sont toujours vers le Seigneur ; car c’est lui qui dégagera mes pieds des filets qu’on m’a tendus ; regardez-moi, mon Dieu, et ayez pitié de moi : car je suis seul et je suis pauvre. Ps. Vers vous, Seigneur, j’ai élevé mon cœur ; c’est en vous, mon Dieu, que je me confie ; je n’aurai point à en rougir. Gloire au Père. Mes yeux.
Au moment de livrer une lutte aussi terrible à l’ennemi des hommes, l’Église, dans la Collecte, demande d’être assistée du secours de la droite de Dieu.
COLLECTE
Dieu tout-puissant, daignez regarder favorablement les vœux de notre humilité, et étendre pour nous protéger le bras de votre Majesté. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
La deuxième et la troisième Collectes, comme au premier Dimanche de Carême.
ÉPÎTRE
Lecture de l’Épître de saint Paul, Apôtre, aux Éphésiens. Chap. V.
Mes Frères, soyez les imitateurs de Dieu, comme ses enfants bien-aimés, et marchez dans la charité comme Jésus-Christ nous a aimés, et s’est livré lui-même pour nous, s’offrant à Dieu comme une oblation et une victime d’agréable odeur. Qu’on n’entende même pas nommer parmi vous la fornication, ni quelque impureté que ce soit, ni l’avarice, ainsi qu’il convient à des saints. Qu’on n’entende chez vous ni paroles déshonnêtes, ni propos insensés, ni bouffonneries, ce qui ne convient pas à votre état, mais plutôt les paroles d’actions de grâces. Car sachez que nul fornicateur, nul impudique, nul avare, ce qui est une idolâtrie, ne sera héritier du royaume de Jésus-Christ et de Dieu. Que personne ne vous séduise par de vains discours ; car c’est pour ces choses que la colère de Dieu tombe sur les enfants de l’infidélité. N’ayez donc rien de commun avec eux. Car vous étiez autrefois ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. Marchez comme les fils de la lumière. Or le fruit de la lumière consiste en toute sorte de bonté, de justice et de vérité.
L’Apôtre, s’adressant aux fidèles d’Éphèse, leur rappelle qu’ils étaient autrefois ténèbres, et qu’ils sont devenus lumière dans le Seigneur. Quelle joie pour nos Catéchumènes d’apprendre que le même sort leur est réservé ! Jusqu’à présent, ils ont vécu dans la dépravation païenne, et maintenant ils possèdent les arrhes de la sainteté par leur admission au Baptême. Asservis naguère à ces faux dieux dont le culte était l’aliment du vice, ils entendent aujourd’hui l’Église exhorter ses enfants à imiter la sainteté du Dieu des chrétiens ; et la grâce qui les rendra capables d’aspirer à reproduire en eux les perfections divines est sur le point de leur être communiquée. Mais il leur faudra combattre pour se maintenir à cette élévation ; et deux ennemis surtout chercheront à se relever : l’impureté et l’avarice. Le premier de ces vices, l’Apôtre ne veut même pas qu’il soit nommé désormais ; le second, il le flétrit en le comparant au culte des idoles, auquel les élus vont renoncer. Tels sont les enseignements que l’Église prodigue à ses futurs enfants ; mais nous qui avons été sanctifiés dès notre entrée en ce monde, sommes nous demeurés fidèles à notre Baptême ? Nous avons été lumière ; pourquoi sommes-nous ténèbres aujourd’hui ? que sont devenus les traits de la ressemblance divine qui avait été imprimée en nous ? Hâtons-nous de les faire revivre, en renonçant à Satan et à ses idoles ; et faisons en sorte que la pénitence nous rétablisse dans cet état de lumière dont le fruit consiste en toute sorte de bonté, de justice et de vérité.
Le Graduel exprime les sentiments de l’âme environnée d’ennemis et implorant le secours du Seigneur qui s’apprête à les renverser.
Le Trait est formé du Psaume 122e, cantique de confiance et d’humilité. L’aveu sincère de notre misère fait toujours descendre sur nous la miséricorde de Dieu.
GRADUEL
Levez-vous, Seigneur ; que l’homme ne prévale pas : que les nations soient jugées en votre présence. V/. Lorsque mon ennemi sera mis en fuite, ils tomberont dans l’abattement, et périront devant votre face.
TRAIT
J’ai élevé vers vous mes regards, ô vous qui habitez dans les cieux. V/. Comme les yeux des serviteurs sont fixés sur les mains de leurs maîtres. V/. Et les yeux de la servante sur les mains de sa maîtresse : ainsi nous arrêtons nos yeux sur le Seigneur notre Dieu, jusqu’à ce qu’il prenne pitié de nous. V/. Ayez pitié de nous, Seigneur, ayez pitié de nous.
ÉVANGILE
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. XI.
En ce temps-là, Jésus chassa un démon, et ce démon était muet. Et lorsqu’il eut chassé le démon, le muet parla, et la foule fut dans l’admiration. Mais quelques-uns d’entre eux dirent : C’est par Béelzébuth, prince des démons, qu’il chasse les démons. Et d’autres, pour le tenter, lui demandaient un signe du ciel. Mais lui, ayant vu leurs pensées, leur dit : Tout royaume divisé contre lui-même sera dévasté, et toute maison divisée contre elle-même s’écroulera. Si donc Satan est divisé contre lui-même, comment son royaume tiendra-t-il debout ? Cependant vous dites que c’est par Béelzébuth que je chasse les démons. Mais si je chasse les démons par Béelzébuth, par qui vos enfants les chassent-ils ? C’est pourquoi ils seront vos juges. Que si je chasse les démons par le doigt de Dieu, le royaume de Dieu est donc venu jusqu’à vous. Lorsque le fort armé garde sa maison, tout ce qu’il possède est en sûreté. Mais s’il survient un plus fort que lui qui le surmonte, il emporte toutes ses armes dans lesquelles il se confiait, et il distribue ses dépouilles. Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui ne recueille pas avec moi dissipe. Lorsqu’un esprit immonde est sorti d’un homme, il s’en va errant par des lieux arides, cherchant le repos ; et comme il ne le trouve pas, il dit : Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti. Et quand il revient, il la trouve nettoyée et parée. Alors il s’en va prendre avec lui sept autres esprits plus méchants que lui, et, étant entrés dans cette maison, ils y demeurent. Et le dernier état de cet homme devient pire que le premier. Comme il disait ces choses, une femme élevant la voix du milieu de la foule, lui dit : Heureux le sein qui vous a porté, et les mamelles qui vous ont nourri ! Et Jésus dit : Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la pratiquent !
Le démon dont Jésus délivra le possédé de notre Évangile rendait cet homme muet ; et la sortie de l’esprit de ténèbres affranchit la langue du malheureux qu’il tyrannisait. Ce fait nous donne une image du pécheur captif de son redoutable vainqueur, et réduit par lui au mutisme. Si ce pécheur parlait pour confesser ses fautes, pour demander grâce, il serait délivré. Que de démons muets, répandus de toutes parts, empêchent les hommes de faire cet aveu salutaire qui les sauverait ! Cependant, la sainte Quarantaine avance dans son cours, les jours de grâce s’écoulent ; profitons du temps favorable ; et si nous sommes dans l’amitié de Dieu, prions instamment pour les pécheurs, afin qu’ils parlent, qu’ils s’accusent et qu’ils soient pardonnés.
Écoutons aussi dans une religieuse terreur ce que nous apprend le Sauveur sur nos ennemis invisibles. Avec leur puissance, leur adresse, leurs moyens de nuire, qui pourrait subsister devant eux, si Dieu ne nous soutenait pas, s’il n’avait pas député ses Anges pour veiller sur nous et pour combattre avec nous ? Par le péché cependant, nous nous étions livrés à ces impurs et odieux esprits ; nous avions préféré leur empire tyrannique au joug si suave et si léger de notre compatissant Rédempteur. Maintenant nous sommes affranchis, ou nous allons bientôt l’être ; remercions notre libérateur ; mais prenons garde de ne plus retomber au pouvoir de ces hôtes infernaux. Le Sauveur nous avertit du péril qui nous menace. Ils reviendront, ils essaieront de forcer la demeure de notre âme sanctifiée par l’Agneau de la Pâque. Si nous sommes vigilants, si nous sommes fidèles, ils se retireront pleins de confusion ; mais si nous étions tièdes et lâches, si nous perdions de vue le prix de la grâce et les obligations qui nous enchaînent à celui qui nous a sauvés, notre perte serait certaine ; et selon la terrible parole de Jésus-Christ, « le second état deviendrait pire que le premier ».
Voulons-nous éviter un si grand malheur ? méditons cette autre parole du Sauveur dans notre Évangile : « Qui n’est pas avec moi est contre moi ». Ce qui fait que l’on retombe dans les liens du démon, que l’on oublie tout ce que l’on doit au divin libérateur, c’est qu’on ne prend pas franchement parti pour Jésus-Christ en présence des occasions où le devoir exige que le chrétien se prononce avec fermeté. On ménage, on dissimule, on temporise : cependant l’énergie de l’âme s’affaiblit ; Dieu ne donne plus qu’avec mesure ses grâces d’abord si abondantes ; et la rechute devient imminente. Marchons donc d’un pas ferme et assuré, et souvenons-nous que le soldat de Jésus-Christ doit toujours se faire honneur de son divin Chef.
L’Offertoire célèbre la douceur des consolations que l’âme enlevée au pouvoir de Satan goûte à suivre les volontés du divin Pasteur.
OFFERTOIRE
Les préceptes du Seigneur sont droits et répandent la joie dans les cœurs. Ses commandements sont plus doux que le rayon de miel. O Dieu ! votre serviteur les garde avec fidélité.
Dans la Secrète, l’Église exprime la confiance que lui inspire le Sacrifice qui va s’offrir, et dont la vertu purifiante sur le Calvaire a effacé les péchés des hommes.
SECRÈTE
Que cette hostie, Seigneur, nous purifie de nos péchés, et qu’elle sanctifie les corps et les âmes de vos serviteurs, afin qu’ils célèbrent dignement ce Sacrifice. Par Jésus‑Christ notre Seigneur. Amen.
La deuxième et la troisième Secrètes comme au premier Dimanche de Carême.
Empruntant encore les paroles de David, l’Église exprime dans l’Antienne de la Communion le bonheur de l’âme unie à Dieu dans le sacrement d’amour. C’est le sort auquel seront appelés bientôt les heureux Catéchumènes dont l’admission au Baptême vient d’être prononcée ; ce sera aussi celui des Pénitents qui auront lavé dans leurs larmes les souillures de leur vie passée.
COMMUNION.
Le passereau a trouvé sa retraite ; la tourterelle le nid où déposer ses petits ; vos autels sont en ma demeure, Seigneur des armées, mon Roi et mon Dieu ! Heureux ceux qui habitent dans votre maison ! ils vous loueront dans les siècles des siècles.
L’Église, dans la Postcommunion, supplie le Seigneur, au nom des Mystères auxquels les fidèles ont participé, de vouloir bien absoudre les pécheurs, et les délivrer des périls éternels qu’ils ont eu le malheur d’encourir.
POSTCOMMUNION
Daignez, Seigneur, nous délivrer de tous péchés et de tous périls, nous que vous rendez participants d’un si grand mystère. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
La deuxième et la troisième Postcommunions, ci-dessus, au premier Dimanche de Carême.
VÊPRES
Les Psaumes se trouvent au Dimanche.
CAPITULE
Mes Frères, soyez les imitateurs de Dieu, comme ses enfants bien-aimés, et marchez dans la charité, comme Jésus-Christ nous a aimés, et s’est livré lui-même pour nous, s’offrant à Dieu comme une oblation et une victime d’agréable odeur. R/. Rendons grâces à Dieu.
L’Hymne et le Verset ci-dessus.
ANTIENNE DE Magnificat
Une femme, élevant la voix du milieu de la foule, dit : Heureux le sein qui vous a porté et les mamelles qui vous ont nourri ! Mais Jésus lui dit : Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la pratiquent !
ORAISON.
Dieu tout-puissant, daignez regarder favorablement les vœux de notre humilité, et étendre pour nous protéger le bras de votre Majesté. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
Le Bréviaire Mozarabe nous fournit cette belle prière, au commencement de la troisième semaine de Carême.
CAPITULA.
Déjà quatorze jours sur cette carrière qui forme la dîme de l’année, sont écoulés ; nous levons nos yeux vers vous, Seigneur, qui habitez les cieux. Répandez votre miséricorde sur les misérables : appliquez le remède aux blessés ; rendez-nous sereine cette voie où nous sommes entrés ; dirigez notre cœur dans le sentier de vos préceptes. Faites nous trouver le chemin de la lumière. Éclairez-nous et embrasez-nous de votre amour. Donnez le repos après le travail, l’habitation tranquille après les fatigues, afin que, nous étant rendus agréables à vos yeux par l’observance de ces saints jours, nous méritions d’être participants de votre gloire.
LUNDI
La Station est dans l’Église de Saint-Marc, bâtie au IVe siècle en l’honneur de l’Évangéliste de ce nom, parle pape saint Marc, dont le corps y repose encore aujourd’hui.
COLLECTE.
Daignez, Seigneur, verser votre grâce dans nos cœurs, afin qu’en pratiquant l’abstinence des viandes, nous retirions aussi nos sens des excès qui nous furent nuisibles. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
LEÇON.
Lecture du livre des Rois. IV, Chap. V.
En ces jours-là, Naaman, général de l’armée du roi de Syrie, était un homme puissant et en grand honneur auprès de son maître ; car le Seigneur avait sauvé par lui la Syrie. Il était vaillant et riche, mais lépreux. Or il arriva que des voleurs sortis de Syrie firent captive une jeune fille de la terre d’Israël, et que celle-ci fut attachée au service de la femme de Naaman. Cette fille dit à sa maîtresse : Plût à Dieu que mon maître eût été trouver le Prophète qui est en Samarie ! il aurait été assurément guéri de sa lèpre. Naaman alla donc trouver son maître et lui dit : Une fille de la terre d’Israël a dit ceci et cela. Le roi de Syrie lui dit : Va, et j’écrirai pour toi au roi d’Israël. Naaman partit donc, et prit avec lui dix talents d’argent, six mille écus d’or et dix habillements neufs, et il porta au roi d’Israël la lettre du roi de Syrie ainsi conçue : Lorsque vous aurez reçu cette lettre, elle vous apprendra que j’ai envoyé vers vous Naaman mon serviteur, afin que vous le guérissiez de sa lèpre. Le roi d’Israël, ayant lu cette lettre, déchira ses vêtements, et dit : Suis-je donc un Dieu pour pouvoir ôter et rendre la vie, que celui-ci m’envoie un homme à guérir de la lèpre ? Considérez et voyez que ce roi cherche une occasion contre moi. Élisée, l’homme de Dieu, ayant appris que le roi d’Israël avait ainsi déchiré ses vêtements, lui envoya dire : Pourquoi avez-vous déchiré vos vêtements ? Que cet homme vienne à moi, et qu’il sache qu’il y a un Prophète en Israël. Naaman vint donc avec tous ses chevaux et ses chariots, et il s’arrêta à la porte de la maison d’Élisée. Et Élisée lui envoya dire par quelqu’un : Allez, et lavez-vous sept fois dans le Jourdain, et votre chair se guérira et deviendra nette. Naaman irrité se retirait déjà, en disant : Je croyais qu’il serait venu me trouver, qu’il invoquerait sur moi le nom du Seigneur son Dieu, qu’il toucherait de sa main ma lèpre, et qu’il me guérirait. N’avons-nous pas à Damas les fleuves d’Abana et de Pharphar qui sont meilleurs que toutes les eaux d’Israël, pour aller m’y laver et me rendre le corps net ? Comme donc il avait déjà détourné sa face et s’en allait plein d’indignation, ses serviteurs s’approchèrent de lui et lui dirent : Père, si le Prophète vous eût enjoint quelque chose de bien difficile, vous auriez dû néanmoins le faire : combien plus devez-vous aujourd’hui lui obéir, lorsqu’il vous dit : Allez vous laver, et vous deviendrez net ? Il descendit, et se lava sept fois dans le Jourdain selon la parole de l’homme de Dieu ; et sa chair redevint aussi saine que la chair d’un petit enfant, et il se trouva guéri. Il retourna donc vers l’homme de Dieu avec toute sa suite, et il vint se présenter devant lui, et lui dit : Je sais fermement qu’il n’y a point d’autre Dieu sur toute la terre, que celui qui est en Israël.
Hier, la sainte Église annonçait l’approche du Baptême pour nos Catéchumènes ; aujourd’hui, elle leur présente une histoire de l’Ancien Testament qui renferme un symbole de ce bain salutaire que leur a préparé la miséricorde divine. La lèpre de Naaman est la figure du péché ; cette hideuse maladie n’a pour l’officier syrien qu’un seul remède : il faut qu’il se baigne sept fois dans les eaux du Jourdain, et il sera guéri. Le Gentil, l’infidèle, l’enfant qui naît avec la tache originelle, tous peuvent devenir justes et saints, mais par l’eau seulement et par l’invocation de la glorieuse Trinité. Naaman trouve qu’un tel remède est trop vulgaire ; il doute, il hésite ; dans sa sagesse humaine, il voudrait un moyen plus digne de lui, un prodige sensible qui pût lui faire honneur autant qu’au Prophète. Au temps de la prédication apostolique, plus d’un Gentil raisonna de même ; mais ceux qui crurent avec simplicité à la vertu de l’eau sanctifiée par Jésus-Christ reçurent la régénération ; et la fontaine baptismale enfanta un nouveau peuple formé de tous les peuples qui sont sous le ciel. Naaman, figure de la gentilité, se résolut enfin à croire ; et sa foi fut récompensée par une guérison complète. Ses chairs putréfiées devinrent semblables à celles de l’enfant chez qui les sources de la vie n’ont point encore été altérées. Glorifions Dieu qui a donné cette vertu aux eaux, et qui, par sa grâce, produit dans les âmes dociles cette foi à laquelle il réserve une si précieuse récompense.
ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap, IV.
En ce temps-là, Jésus dit aux Pharisiens : Vous m’appliquerez sans doute ce proverbe : Médecin, guéris-toi toi-même ; vous me direz : Les grandes choses que nous avons ouï dire avoir été accomplies par vous à Capharnaüm, faites-les ici dans votre patrie. Et il ajouta : En vérité, je vous le dis, nul prophète n’est accueilli dans sa patrie. Je vous le dis en vérité, il y avait plusieurs veuves en Israël aux jours d’Élie, lorsque le ciel lut fermé durant trois ans et six mois, et qu’il y eut une grande famine par toute la terre ; néanmoins Élie ne fut envoyé à aucune d’elles, si ce n’est à la veuve de Sarepta des Sidoniens. Et il y avait de même plusieurs lépreux en Israël aux jours du prophète Élisée, et néanmoins nul d’entre eux ne fut guéri, mais seulement Naaman le Syrien. En entendant ceci, ils furent tous remplis de colère dans la synagogue. Et se levant ils le jetèrent hors de la ville, et le menèrent au sommet d’un mont sur lequel leur ville était bâtie, pour le précipiter ; mais lui, passant au milieu d’eux, se retira.
Nous venons d’entendre le Sauveur proclamer encore le mystère de la vocation des Gentils à la place des Juifs incrédules ; et notre Naaman est cité ici comme un exemple de cette miséricordieuse substitution. Jésus rappelle aussi la veuve de Sarepta, l’hôtesse d’Élie, dont nous avons lu l’histoire il y a quelques jours. Cette effrayante résolution du Seigneur de transporter sa lumière d’un peuple à l’autre irrite les pharisiens de Nazareth contre le Messie. Ils savent que Jésus, qui, à ce moment, n’était encore qu’au début de sa prédication, vient d’opérer de grandes merveilles dans Capharnaüm : ils voudraient le voir illustrer leur petite ville par quelques signes semblables ; mais Jésus sait qu’ils ne se convertiraient pas. Le connaissent-ils seulement ? Il a atteint au milieu d’eux l’âge de trente ans, « croissant toujours en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes » (s. Luc 2, 52) ; mais ces puissants du siècle ne faisaient guère attention à un pauvre ouvrier, au fils du charpentier. Savent-ils même que, si Jésus a fait un long séjour à Nazareth, ce n’est cependant pas dans cette ville, mais à Bethléhem, qu’il est né ? Devant eux, dans la synagogue de Nazareth (Ibid. 4, 16-22), il vient d’expliquer le prophète Isaïe avec une éloquence et une grâce merveilleuses ; il annonçait que le temps de la miséricorde était arrivé. Son discours, qui étonna et ravit l’assistance, a moins frappé les sages de la ville que le bruit des prodiges qu’il vient d’opérer dans un pays voisin. Ils veulent lui voir faire quelque miracle sous leurs yeux, comme un vain spectacle ; ils ne l’obtiendront pas. Qu’ils se rappellent le discours que Jésus a fait dans la synagogue, et surtout qu’ils tremblent en l’entendant annoncer le retour des Gentils. Mais le divin Prophète n’est point écouté dans sa propre ville ; et si sa puissance ne l’eût soustrait à la férocité de ses indignes compatriotes, le sang du Juste eût été répandu dès ce jour-là. C’est la triste gloire de l’ingrate Jérusalem, « que nul prophète ne doit périr, si ce n’est dans ses murs » (s. Luc 13, 38).
ORAISON.
Humiliez vos têtes devant Dieu.
Que votre miséricorde, Seigneur, nous assiste, afin que nous méritions d’être arrachés par votre protection aux périls pressants où nos péchés nous engagent, et d’en être sauvés par votre secours libérateur. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
Offrons à Dieu, en cette journée, cette solennelle Supplication, empruntée à la Liturgie gothique :
SUPPLICATION.
Roi des siècles, Dieu saint, nous avons péché contre vous ; nous vous en prions, ayez enfin pitié.
V/. Père très haut, écoutez nos cris ; dans votre bonté, octroyez nos demandes ; exaucez-nous, Seigneur.
R/. Ayez enfin pitié.
V/. Rédempteur plein de bonté, nous vous supplions, pleurant de tout notre cœur ; nous sommes devant vous, soyez propice ; assistez-nous.
R/. Ayez enfin pitié.
V/. Dieu tout-puissant, étendez votre main du haut du ciel : ô miséricordieux, dans votre puissance, protégez ceux qui vous invoquent.
R/. Ayez enfin pitié.
V/. Donnez la fertilité et la paix, écartez les guerres, repoussez la famine, ô Rédempteur très saint !
R/. Ayez enfin pitié.
V/. Pardonnez à ceux qui sont tombés ; pardonnez à ceux qui se sont perdus ; remettez les fautes, lavez les crimes ; délivrez ceux qui sont devant vous prosternés.
R/. Ayez enfin pitié.
V/. Voyez les gémissements, considérez lespleurs, étendez la main, rachetez ceux qui ont péché.
R/. Ayez enfin pitié.
V/. Acceptez, ô Dieu ! cette réconciliation ; accueillez ces voix suppliantes, et pardonnez, vous plein de bonté.
R/. Roi des siècles, Dieu saint, nous avons péché contre vous, nous vous en prions, ayez enfin pitié de nous.
MARDI
La Station est dans l’Église de sainte Pudentienne, petite-fille du sénateur Pudens. Cette vierge illustra Rome chrétienne au IIème siècle par sa piété, sa charité et son zèle à ensevelir les corps des Martyrs. Son église est bâtie sur l’emplacement de la maison qu’elle habitait avec son père et sa sœur sainte Praxède, maison qui avait été, sous son aïeul, honorée de la présence de saint Pierre.
COLLECTE.
Exaucez-nous, Dieu tout-puissant et miséricordieux, et daignez nous accorder le don d’une abstinence si salutaire à nos âmes. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
LEÇON.
Lecture du livre des Rois, IV, Chap. IV.
En ces jours-là, une femme s’adressa avec des cris au prophète Élisée, et lui dit : Mon mari, votre serviteur, est mort ; et vous savez que votre serviteur était craignant Dieu, et maintenant son créancier vient pour prendre mes deux fils, et en faire ses esclaves. Élisée lui dit : Que voulez-vous que je vous fasse ? Dites-moi, qu’avez-vous dans votre maison ? Elle répondit : Votre servante n’a plus dans sa maison qu’un peu d’huile pour s’en oindre. Il lui dit : Allez, empruntez de tous vos voisins des vases vides ; puis entrez, fermez votre porte, et quand vous serez au dedans, vous et vos fils, versez de cette huile dans tous ces vases ; et quand ils seront pleins, vous les ôterez. Cette femme alla donc et ferma la porte sur elle et sur ses fils ; ceux-ci lui présentaient les vases, et elle versait dedans. Lorsque les vases furent pleins, elle dit à son fils : Apporte-moi encore un vase. Et il répondit : Je n’en ai plus. Et l’huile s’arrêta. Elle vint donc et rendit compte à l’homme de Dieu. Et il lui dit : Allez, vendez cette huile, et payez votre créancier : et vivez de ce qui reste, vous et vos fils.
Le mystère de cette lecture est facile à saisir. Le créancier de l’homme est Satan, à qui nos péchés ont donné sur nous d’immenses droits. Le seul moyen de nous acquitter est l’huile, c’est-à-dire la miséricorde, dont l’huile est le symbole par sa douceur. « Heureux ceux qui sont miséricordieux : car ils obtiendront eux-mêmes miséricorde » (s. Mat 5, 7). En ces jours de salut, préparons donc notre réconciliation par notre empressement à soulager nos frères, joignant l’aumône au jeûne, et pratiquant les œuvres de miséricorde. Par ce moyen, nous déchirons le cœur de Dieu ; et nous remettant lui-même notre dette, il enlèvera à Satan le titre qu’il s’apprêtait à faire valoir contre nous. Profitons de l’exemple de cette femme de l’Écriture : c’est loin des regards des hommes qu’elle remplit ses vases de l’huile mystérieuse ; fermons aussi notre porte pour faire le bien ; et « que notre main gauche ignore ce qu’aura fait notre main droite » (Ibid. 6, 3). Observons encore ceci : l’huile ne s’arrête que lorsqu’il n’y a plus de vases à remplir. Ainsi notre miséricorde envers le prochain doit être proportionnée à nos moyens d’action. Dieu les connaît, et il ne veut pas que nous restions en deçà de ce que nous pouvons faire. Soyons donc larges en ce saint temps, et prenons la résolution de l’être toujours. Quand les ressources matérielles nous manqueront, soyons encore miséricordieux par nos désirs, par nos instances auprès des hommes, par nos prières auprès de Dieu.
ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. XVIII.
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : Si votre frère a péché contre vous, allez et le reprenez seul entre vous et lui. S’il vous écoute, vous aurez gagné votre frère. Mais s’il ne vous écoute pas, prenez encore avec vous une ou deux personnes, afin que tout soit avéré par la parole de deux ou trois témoins. Que s’il ne les écoute pas, dites-le à l’Église ; et s’il n’écoute pas l’Église, qu’il vous soit comme un païen et un publicain. En vérité, je vous le dis, tout ce que vous aurez lié sur la terre, sera lié aussi dans le ciel : et tout ce que vous aurez délié sur la terre, sera aussi délié dans le ciel. Je vous le dis encore, si deux d’entre vous se réunissent sur la terre, quoi que ce soit qu’ils demandent, ils l’obtiendront de mon Père qui est dans les cieux : car là où deux ou trois sont réunis en mon nom, j’y suis au milieu d’eux. Pierre alors, s’approchant de lui, lui dit : Seigneur, combien de fois mon frère péchant contre moi, le lui remettrai‑je ? Jusqu’à sept fois ? Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois.
La miséricorde que le Seigneur veut voir en nous ne consiste pas seulement à répandre l’aumône corporelle et spirituelle dans le sein des malheureux ; elle embrasse encore le pardon et l’oubli des injures. C’est ici que Dieu nous attend pour éprouver la sincérité de notre conversion. « La mesure dont vous aurez usé envers les autres, dit-il, sera celle dont on usera envers vous. » (s. Luc 6, 38) Si nous pardonnons du fond du cœur à nos ennemis, le Père céleste nous pardonnera sans restriction à nous-mêmes. En ces jours de réconciliation, efforçons-nous de gagner nos frères, comme dit le Seigneur ; et pour cela, pardonnons, quand bien même il le faudrait faire septante fois sept fois. Nos rixes d’un jour sur le chemin de l’éternité ne doivent pas nous faire manquer le terme du voyage. Remettons donc les torts et les injures, et imitons la conduite de Dieu lui-même à notre égard.
Remarquons encore dans notre Évangile ces paroles qui sont le fondement de notre espérance, et qui doivent retentir jusqu’au fond de nos cœurs reconnaissants : Tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. Quel nombre immense de pécheurs vont faire l’expérience de cette heureuse promesse ! Ils confesseront leurs péchés, ils offriront à Dieu l’hommage d’un cœur contrit et humilié ; et au moment où le prêtre les déliera sur la terre, la main de Dieu au ciel les dégagera des liens qui les tenaient enchaînés pour les supplices éternels.
Enfin, n’oublions pas non plus cette autre parole qui est liée à la précédente : Si quelqu’un n’écoute pas l’Église, qu’il vous soit comme un païen et un publicain. Qu’est-ce donc que cette Église dont il est parlé ici ? Des hommes auxquels Jésus-Christ a dit : Qui vous écoute m’écoute ; qui vous méprise me méprise ; des hommes par la bouche desquels la vérité, qui seule peut sauver, arrive à l’oreille du Chrétien ; des hommes qui seuls sur la terre peuvent réconcilier le pécheur avec Dieu, lui fermer l’enfer et lui ouvrir le ciel. Devons-nous donc nous étonner après cela que le Sauveur, qui les a voulus pour ses intermédiaires entre lui et les hommes, menace de regarder comme un païen, comme un homme sans baptême, celui qui ne reconnaît pas leur autorité ? En dehors de leur enseignement, point de vérité révélée ; en dehors des Sacrements qu’ils administrent, point de salut ; en dehors de la soumission aux lois spirituelles qu’ils imposent, point d’espérance en Jésus-Christ.
ORAISON.
Humiliez vos têtes devant Dieu.
Défendez-nous, Seigneur, par votre protection, et gardez-nous sans cesse de toute iniquité. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
Demandons à la Liturgie grecque quelques accents de pénitence, pour les offrir à Dieu aujourd’hui. Elle nous présente cette Hymne de saint André de Crète :
HYMNE
Le Prophète ayant appris votre futur avènement, Seigneur : que vous deviez naître d’une Vierge et vous montrer au monde, fut saisi de crainte, et il dit : J’ai entendu le bruit de votre arrivée, et je me suis effrayé. Gloire soit à votre puissance, Seigneur !
Juste Juge, ne méprisez pas l’ouvrage de vos mains ; ne dédaignez pas votre œuvre. Quoique j’aie moi seul péché, vous, ô Dieu clément, supérieur à tous les hommes dans votre humanité, vous avez encore le pouvoir de remettre les péchés, étant le Seigneur de tous.
La fin s’approche, ô mon âme ! elle est tout près, et tu ne t’inquiètes pas ? tu ne te prépares pas ? Le temps presse, lève-toi : le juge est à la porte. La vie passe comme un songe, se flétrit comme une fleur : pourquoi donc nos vaines agitations ?
Rentre en toi-même, ô mon âme ! repasse tes œuvres, remets-les devant tes yeux, verse d’abondantes larmes. Raconte au Christ tes actions et tes pensées, et deviens juste.
O Sauveur ! il n’est point dans la vie de l’homme de péchés, d’actions mauvaises que je n’aie commises, dans la pensée du moins et dans l’intention ; personne n’a été plus coupable que moi dans l’affection au mal, dans les jugements de l’esprit et dans les œuvres.
C’est pourquoi j’ai encouru la damnation ; c’est pourquoi, malheureux, je suis tombé avec justice, et ma conscience est pour moi un juge plus terrible que tout ce que renferme le monde. O juge ! ô rédempteur ! tu me connais ; pardonne, délivre et sauve ton serviteur.
Le temps de ma vie est court, plein de fatigues et d’ennuis ; reçois en moi un vrai pénitent ; rappelle près de toi celui qui te reconnaît. Que je ne sois point la possession et la proie de l’étranger ; tu es mon Sauveur, aie pitié de moi.
Je suis encore trop parleur, trop audacieux dans la témérité de mon cœur ; ne me condamne pas avec le Pharisien, toi qui seul es miséricordieux ; donne-moi l’humilité du Publicain. Juste juge, place-moi avec lui.
J’ai été ma propre idole ; j’ai corrompu mon âme par le péché ; reçois en moi un vrai pénitent ; rappelle près de toi celui qui te reconnaît ; que je ne sois point la possession et la proie de l’étranger : tu es encore mon Sauveur, aie pitié de moi.
MERCREDI
La Station, à Rome, est dans l’Église de Saint-Sixte, sur la Voie Appienne. On l’appelle aujourd’hui Saint-Sixte-le-Vieux, pour la distinguer d’une autre église consacrée à la mémoire du même saint Pape et Martyr.
COLLECTE.
Faites, Seigneur, que ces jeûnes salutaires contribuant à nous éclairer, nous parvenions à nous abstenir des péchés qui nous sont si dangereux, et que nous obtenions plus promptement votre miséricorde. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
LEÇON.
Lecture du livre de l’Exode. Chap. XX.
Voici ce que dit le Seigneur : Honore ton père et ta mère, afin de vivre longtemps sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donnera. Tu ne tueras point. Tu ne commettras point d’adultère. Tu ne déroberas point. Tu ne porteras point faux témoignage contre ton prochain. Tu ne désireras point la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras point sa femme, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à lui. Or tout le peuple entendait le bruit de la voix et le son de la trompette ; il voyait les éclairs et la montagne fumante ; et, dans la crainte et l’effroi dont ils étaient saisis, ils se tinrent loin de la montagne, et dirent à Moïse : Parlez-nous vous-même, et nous écouterons ; mais que le Seigneur ne nous parle plus, de peur que nous ne mourions. Et Moïse dit au peuple : Ne craignez point : car Dieu est venu pour vous éprouver, et afin que sa terreur soit en vous, et que vous ne péchiez point. Le peuple donc demeura bien loin ; mais Moïse entra dans l’obscurité où Dieu était. Le Seigneur dit encore à Moïse : Tu diras ceci aux enfants d’Israël : Vous avez vu que je vous ai parlé du ciel. Vous ne vous ferez point de dieux d’argent, ni de dieux d’or. Vous me dresserez un autel en terre, et vous offrirez dessus vos holocaustes et vos hosties pacifiques, vos brebis et vos bœufs, en tous les lieux où la mémoire de mon Nom sera établie.
L’Église nous rappelle aujourd’hui les préceptes du Seigneur qui ont rapport au prochain, en commençant par celui qui prescrit le respect des parents. Dans ce temps de réforme et de conversion, il est utile aux fidèles de se souvenir que c’est sur l’autorité de Dieu que reposent nos devoirs envers les hommes : d’où il suit que c’est Dieu même que nous avons offensé, quand nous avons péché contre nos semblables. Le Seigneur réclame d’abord ses propres droits ; il veut être adoré et servi ; il défend le culte grossier des idoles ; il prescrit l’observation du Sabbat, les sacrifices, les cérémonies ; mais en même temps il veut que l’homme aime son prochain comme lui-même ; il se déclare le vengeur de nos frères quand nous les avons lésés, si nous ne réparons pas le tort ou l’injure. La voix de Jéhovah est aussi tonnante sur le Sinaï, quand elle réclame les droits de notre prochain, que lorsqu’elle retentit pour déclarer à l’homme ses obligations envers son Créateur. Étant ainsi éclairés sur l’origine de nos devoirs, nous comprendrons mieux l’état de nos consciences, et combien nous sommes redevables à la justice de Dieu. Mais si l’ancienne loi, gravée sur des tables de pierre. sanctionne avec tant d’autorité le précepte de l’amour du prochain ; combien plus la nouvelle scellée du sang de Jésus-Christ mourant sur la croix pour ses frères ingrats, nous révélera‑t‑elle l’étendue du précepte de la charité fraternelle ! Ces deux lois sont devant nous ; elles sont le double texte sur lequel nous serons jugés ; hâtons-nous donc de nous conformer à ce qu’elles prescrivent, afin que cette parole du Sauveur s’accomplisse en nous : « Tout le monde verra que vous « êtes mes disciples à l’affection que vous aurez les uns pour les autres. » (s. Jean 13,35)
ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. XV.
En ce temps-là, des Scribes et des Pharisiens venus de Jérusalem s’approchèrent de Jésus, et lui dirent : Pourquoi vos disciples transgressent-ils les traditions des Anciens ? Car ils ne lavent pas leurs mains, lorsqu’ils mangent du pain ? Mais il leur répondit : Et vous, pourquoi transgressez-vous le commandement de Dieu par votre tradition ? Car Dieu a dit : Honore ton père et ta mère ; et : Quiconque maudira son père ou sa mère, mourra de mort. Mais vous, vous dites : Quiconque dira à son père ou à sa mère : Tout don que j’offre à Dieu vous est utile, satisfait à la loi, encore qu’après cela il n’honore point son père ni sa mère. Et ainsi vous avez rendu inutile le commandement de Dieu par votre tradition. Hypocrites, c’est bien de vous qu’Isaïe a prophétisé, lorsqu’il a dit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ; le culte qu’ils me rendent est vain, et ils enseignent des doctrines et des ordonnances humaines. Puis, ayant appelé le peuple, il leur dit : Écoutez, et comprenez. Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de la bouche, c’est là ce qui souille l’homme. Alors ses disciples, s’approchant, lui dirent : Savez-vous que les Pharisiens, entendant cette parole, se sont scandalisés ? Mais il leur répondit : Toute plante que mon Père céleste n’a point plantée, sera arrachée. Laissez-les : ce sont des aveugles et des conducteurs d’aveugles. Or, si un aveugle conduit un aveugle, ils tombent tous deux dans la fosse. Pierre, reprenant, lui dit : Expliquez-nous cette parabole. Mais il lui répondit : Êtes-vous donc encore, vous aussi, sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre par la bouche va au ventre, et est rejeté ensuite en un lieu secret ? Mais ce qui sort de la bouche part du cœur, et c’est là ce qui souille l’homme. Car c’est du cœur que sortent les mauvaises pensées, les homicides, les adultères, les fornications, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes. C’est là ce qui souille l’homme ; mais manger sans avoir lavé ses mains, ne souille point l’homme.
La loi que Dieu avait donnée à Moïse prescrivait un grand nombre de pratiques et de cérémonies extérieures ; et les Juifs fidèles les observaient avec zèle et ponctualité. Jésus lui‑même, bien qu’il fût le législateur suprême, s’y conforma en toute humilité. Mais les Pharisiens avaient ajouté des traditions humaines et superstitieuses aux lois et aux ordonnances divines, et ils faisaient consister la religion dans ces inventions de leur orgueil. Le Sauveur vient au secours des faibles et des simples que ce faux enseignement pouvait égarer, et il rétablit le véritable sens des prescriptions extérieures. Les Pharisiens pratiquaient dans le cours de la journée un grand nombre de lotions, prétendant que s’ils ne se fussent pas ainsi lavé les mains, et même une fois par jour tout le corps, leur nourriture aurait été impure, à raison des souillures qu’ils avaient contractées par la rencontre ou le contact de mille choses qui n’étaient point signalées dans la loi. Jésus veut arracher les Juifs à ce joug humiliant et arbitraire, et il reproche aux Pharisiens d’avoir perverti la loi de Moïse.
Venant ensuite à juger le fond de ces pratiques, il enseigne qu’il n’y a point de créature impure par elle-même, que la conscience d’un homme ne saurait être souillée par le seul fait de la nourriture qui descend dans son estomac. « Ce qui rend l’homme coupable, ce sont, dit le Sauveur, les pensées mauvaises, les œuvres mauvaises, qui montent du cœur. » Les hérétiques ont prétendu trouver dans ces paroles la réprobation des pratiques extérieures qu’impose l’Église, et spécialement la condamnation des abstinences qu’elle prescrit ; mais en cela ils méritent qu’on leur applique à leur tour ce que Jésus-Christ disait aux Pharisiens : « Ce sont des aveugles qui conduisent d’autres aveugles. » En effet, de ce que les péchés que l’homme commet à propos des choses matérielles doivent être mis sur le compte de la volonté qui est spirituelle, il ne s’ensuit pas que cette volonté puisse innocemment user des choses matérielles, lorsque Dieu, ou son Église qui commande en son nom, le défendent. Dieu défendit à nos premiers pères, sous peine de mort, de manger du fruit d’un certain arbre ; ils en mangèrent et furent coupables. Est-ce parce que le fruit en lui-même était impur ? Non ; ce fruit était une créature de Dieu comme les autres fruits du jardin ; mais le cœur de nos premiers parents accueillit la pensée de la désobéissance et s’y livra : voilà comment le péché fut commis à l’occasion d’un fruit. Par sa loi donnée sur le Sinaï, Dieu avait interdit aux Hébreux l’usage de la chair de certaines espèces d’animaux ; s’ils en mangeaient, ils devenaient coupables, parce qu’ils avaient désobéi au Seigneur, et non parce que ces viandes étaient maudites en elles-mêmes. Les préceptes de l’Église relatifs au jeûne et à l’abstinence sont de même nature que ceux que nous venons de rappeler. Afin de nous donner lieu d’appliquer en nous, et uniquement dans notre intérêt, le principe de la pénitence chrétienne, l’Église nous prescrit l’abstinence dans une certaine mesure ; si nous violons sa loi, ce ne sont pas les mets dont nous usons qui nous souillent : c’est la révolte contre un pouvoir sacré que Jésus-Christ recommandait hier à notre respect avec tant d’énergie, qu’il ne faisait pas difficulté de nous dire que quiconque n’écoute pas l’Église doit être tenu par nous au rang des païens.
ORAISON.
Humiliez vos têtes devant Dieu.
Daignez faire, ô Dieu tout-puissant, que nous, qui réclamons la grâce de votre protection, étant délivrés de tous les maux, nous vous servions dans un esprit tranquille. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
L’Église gothique d’Espagne nous offrira encore aujourd’hui une des solennelles Supplications qu’elle adressait à Dieu, pendant le Carême.
PRECES.
Rédempteur de tous, roi suprême, nous élevons vers vous nos yeux baignés de pleurs ; exaucez, ô Christ, vos suppliants.
R/. Ayez pitié.
V/. Droite du Père, pierre angulaire, voie du salut, porte du ciel, lavez les taches de nos péchés.
R/. Ayez pitié.
V/. Nous prions, ô Dieu, votre majesté ; que votre oreille sacrée écoute nos gémissements ; dans votre indulgence, remettez nos crimes
R/. Ayez pitié.
V/. Nous vous confessons le mal commis ; d’un cœur contrit nous révélons nos secrets ; ô Rédempteur, que votre bonté pardonne !
R/. Ayez pitié.
V/. O vous l’innocent chargé de fers, entraîné par vos ennemis sans résistance, condamné sur de faux témoignages à la mort pour les impies ; conservez, ô Christ, ceux que vous avez rachetés.
R/. Ayez pitié.
JEUDI
Le jour marque le milieu de la sainte Quarantaine, et c’est pour cela qu’il est appelé le Jeudi de la mi-Carême. Nous accomplissons en effet aujourd’hui le vingtième jeûne sur quarante que nous impose l’Église en ce saint temps. Chez les Grecs, c’est la journée d’hier qui est comptée comme Mésonestime à proprement parler, ou milieu des jeûnes ; au reste, ils donnent ce nom ainsi que nous l’avons vu, à la semaine tout entière, qui est, dans leur liturgie, la quatrième des sept dont est formé leur Carême. Mais le Mercredi de cette semaine est. chez eux l’objet d’une fête solennelle, un jour de réjouissance, où l’on ranime son courage pour achever la carrière. Les nations catholiques de l’Occident, sans considérer le jour où nous sommes parvenus comme une fête, ont toujours eu la coutume de le passer dans une certaine allégresse. La sainte Église Romaine s’est unie à cette pratique ; mais afin de ne pas donner prétexte à une dissipation qui pourrait nuire à l’esprit du jeûne, elle a remis l’expression plus marquée de cette joie innocente au Dimanche suivant, comme nous le verrons ci-après. Toutefois il n’est pas contre l’esprit du Christianisme de fêter aujourd’hui le jour central du Carême, en réunissant, à la manière de nos pères, de plus nombreux convives, et en servant la table avec plus de recherche et d’abondance, pourvu toutefois que l’abstinence et le jeûne soient respectés. Mais, hélas ! avec le relâchement qui règne aujourd’hui dans notre malheureux pays, combien de gens, qui se disent catholiques, n’ont guère fait autre chose depuis vingt jours que de violer ces lois du jeûne et de l’abstinence, sur la foi de dispenses légitimes ou extorquées ! Quel sens peuvent avoir pour eux les joies naïves que goûtent aujourd’hui, en de lointaines provinces, ces familles de vieux chrétiens qui n’ont point encore laissé périr chez eux les saintes traditions ? Mais ces joies, pour les éprouver, il faut les avoir méritées par quelques privations, par un peu de gêne imposée au corps : et c’est ce que trop de catholiques de nos jours ne savent plus faire. Prions pour eux, afin que Dieu leur donne de comprendre enfin à quoi les oblige la foi qu’ils professent.
À Rome, la Station est aujourd’hui dans l’Église de Saint-Côme-et-Saint-Damien, au Forum. Le Moyen Âge, comme nous l’apprenons de Durand, dans son Rational des divins Offices, cherchait la raison du choix de cette Station dans la profession de médecins que ces deux saints Martyrs ont exercée. On pensait que l’Église voulait implorer non seulement pour les âmes, mais aussi pour les corps de ses enfants déjà fatigués par le jeûne et l’abstinence, la protection de ces puissants amis de Dieu qui, sur la terre, consacraient les ressources de l’art médical au soulagement corporel de leurs frères. Le savant liturgiste Gavantus commente longuement cette idée qui, si elle n’a pas inspiré le choix de cette église pour la Station d’aujourd’hui, n’en est pas moins propre à édifier les fidèles, en les engageant à recourir aux deux illustres frères médecins, et à demander par leur intercession la constance et les forces nécessaires pour achever dignement et fidèlement la carrière si heureusement commencée.
COLLECTE.
Que l’heureuse solennité de vos saints Côme et Damien vous glorifie, Seigneur, qui leur avez donné l’éternelle félicité, et nous avez secourus par votre ineffable providence. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
LEÇON.
Lecture du Prophète Jérémie. Chap. VII.
En ces jours-là, la parole du Seigneur descendit vers moi, et me dit : Tiens-toi à la porte de la maison du Seigneur, prêches-y ces paroles, et dis : Écoutez la parole du Seigneur, vous tous, peuple de Juda, qui entrez par ces portes pour venir adorer le Seigneur. Voici ce que dit le Seigneur des armées, le Dieu d’Israël : Redressez vos voies et vos désirs, et j’habiterai en ce lieu avec vous. Ne mettez point votre confiance dans des paroles de mensonge, en disant : Le temple est au Seigneur, le temple est au Seigneur, le temple est au Seigneur. Car si vous avez soin de redresser vos voies et vos désirs ; si vous rendez la justice à ceux qui plaident ensemble ; si vous ne faites point violence à l’étranger, au pupille et à la veuve ; si vous ne répandez point en ce lieu le sang innocent, et si vous ne suivez point les dieux étrangers pour votre malheur, j’habiterai avec vous de siècle en siècle en ce lieu et en cette terre que j’ai donnée à vos pères, dit le Seigneur tout-puissant.
La sainte Église ne manque à aucun de ses devoirs à L’égard de ses enfants. Si elle insiste pour obtenir d’eux l’accomplissement des obligations extérieures de la religion, quelque pénibles qu’elles soient à leur lâcheté, elle les avertit aussi de ne pas penser que les observances corporelles, si exactement qu’on les remplisse, pourraient tenir lieu des vertus intérieures commandées à l’homme et au chrétien. Dieu n’accepte pas l’hommage de l’esprit et du cœur, si l’homme, par orgueil ou par mollesse, néglige d’offrir en même temps le service du corps ; mais réduire sa religion aux œuvres purement matérielles, ce n’est pas non plus honorer Dieu qui veut être servi en esprit et en vérité (s. Jean 4, 24). Les Juifs étaient fiers de posséder le temple de Jérusalem, où habitait la majesté de Dieu ; mais cet avantage, qui les mettait au-dessus de toutes les autres nations, tournait trop souvent à leur perte, parce que se contentant d’un stérile respect pour cette maison sainte, ils ne s’élevaient pas plus haut, et ne songeaient point à reconnaître un si grand bienfait, en pratiquant la loi de Dieu. Ainsi feraient parmi nous des chrétiens qui, remplis d’une fidélité purement extérieure au jeûne et à l’abstinence, ne se mettraient pas en peine de corriger leur vie, en y introduisant l’esprit de justice, de charité, d’humilité. Ils mériteraient que le Seigneur les flétrît par ces paroles qu’il prononça autrefois contre Israël : « Ce peuple m’honore des lèvres ; mais son cœur est loin de moi » (Isaï 29, 13). Ce pharisaïsme chrétien est devenu assez rare de nos jours. Le relâchement presque universel à l’égard des pratiques extérieures est bien plutôt la plaie d’aujourd’hui ; et les personnes fidèles aux observances de l’Église ne sont pas, pour l’ordinaire, en retard sous le rapport des autres vertus chrétiennes. Cependant cette fausse conscience se rencontre quelquefois, et produit un scandale qui retarde chez plusieurs l’avancement du royaume de Dieu. Attachons-nous donc à la loi tout entière. Offrons à Dieu un service spirituel qui consiste dans l’obéissance du cœur à tous les préceptes, et joignons-y, comme complément nécessaire, l’hommage de notre corps, en pratiquant tout ce que l’Église nous prescrit pour l’élever à la hauteur de l’âme, dont il doit partager les destinées.
ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. IV.
En ce temps-là, Jésus, étant sorti de la synagogue, entra dans la maison de Simon. Or la belle-mère de Simon était retenue par une grosse fièvre ; et ils le prièrent pour elle. Et s’approchant d’elle, il commanda à la fièvre, et la fièvre la quitta. Et se levant aussitôt, elle les servait. Lorsque le soleil fut couché, tous ceux qui avaient des malades atteints de diverses langueurs les amenaient à Jésus. Et lui, imposant les mains sur chacun d’eux, les guérissait. Les démons sortaient de plusieurs, en criant et disant : Vous êtes le Fils de Dieu ; et les menaçant, il ne leur permettait pas de dire ce qu’ils savaient, qu’il était le Christ. Lorsqu’il fut jour, il sortit pour aller en un lieu désert ; et le peuple le cherchait, et ils vinrent jusqu’à lui, et ils le retenaient, dans la crainte qu’il ne s’éloignât d’eux. Et il leur dit : Il faut que j’évangélise en d’autres villes le royaume de Dieu ; car je suis envoyé pour cela. Et il prêchait dans les synagogues de Galilée.
Admirons la bonté du Sauveur, qui daigne employer son pouvoir à la guérison des corps, et comprenons qu’il est plus empressé encore de subvenir aux infirmités de nos âmes. Nous sommes travaillés de la fièvre des passions : lui seul peut la chasser. Imitons pour notre propre compte le zèle des habitants de la Galilée, qui apportent leurs malades aux pieds de Jésus ; supplions-le aussi de nous guérir. Nous voyons avec quelle bonté il accueille tous ces malheureux ; présentons-nous à leur suite. Faisons-lui instance pour qu’il ne s’éloigne pas, pour qu’il demeure toujours avec nous ; et il daignera rester. Prions pour les pécheurs ; les jours du jeûne s’écoulent ; déjà nous entrons dans la seconde moitié du Carême, et la Pâque de notre délivrance approche. Voyez ces multitudes qui ne s’ébranlent pas, ces âmes fermées à la lumière qui ne s’ouvrent pas, ces cœurs endurcis que rien n’émeut, tant de chrétiens qui vont ajouter une chance de plus à leur réprobation éternelle. Offrons pour eux notre pénitence, et demandons à Jésus, par les mérites de sa Passion dont l’heure ne doit pas tarder, qu’il daigne faire un dernier effort de miséricorde, et arracher au démon ces âmes pour lesquelles il va répandre son sang.
ORAISON.
Humiliez vos têtes devant Dieu.
Que votre céleste miséricorde, Seigneur, daigne accroître le peuple qui vous est soumis, et le rendre toujours fidèle à garder vos commandements. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
La Liturgie Mozarabe nous fournit cette belle exhortation pour ranimer notre courage dans la carrière qui nous reste à parcourir.
MISSA
Dans l’attente de l’heureux espoir que nous avons, Frères très chers, de célébrer la Passion et la Résurrection du Fils de Dieu, et de voir la manifestation de la gloire de notre bienheureux Sauveur Jésus-Christ, ranimez vos forces et votre courage. Ne vous effrayez pas des fatigues qui restent encore à subir, vous qui désirez avec tant d’ardeur arriver à la solennité de la Pâque du Seigneur. En ce milieu de la sainte Quarantaine, vous qui déjà avez traversé une partie des labeurs du jeûne, prenez confiance pour ceux qui restent à accomplir. Jésus, qui a daigné se faire infirme pour nous, donnera le courage à ceux qui sont fatigués ; il nous a donné de fournir le commencement de la carrière, il en accordera la continuation. Il vous viendra en aide, très chers fils, lui qui veut que nous vivions dans l’attente de sa glorieuse Passion. Amen.
VENDREDI
La Station est à l’Église de Saint-Laurent in Lucina, antique et célèbre sanctuaire, où l’on conserve le gril sur lequel le saint Archidiacre de l’Église Romaine consomma son martyre.
COLLECTE.
Nous vous supplions, Seigneur, d’agréer favorablement nos jeûnes, afin que, comme nos corps observent l’abstinence des viandes, ainsi nos âmes s’abstiennent du péché. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
LEÇON.
Lecture du livre des Nombres. Chap. XX.
En ces jours-là, les enfants d’Israël s’assemblèrent contre Moïse et Aaron, et ayant formé une sédition, ils leur dirent : Donnez-nous de l’eau, afin que nous buvions. Moïse et Aaron, ayant congédié le peuple, entrèrent dans le tabernacle de l’alliance, et s’étant prosternés le visage contre terre, ils crièrent vers le Seigneur et dirent : Seigneur Dieu, exaucez le cri de ce peuple, et ouvrez-lui votre trésor en lui donnant une source d’eau vive, afin que, étant désaltérés, ils cessent leurs murmures. Et la gloire du Seigneur parut au-dessus d’eux, et le Seigneur parla à Moïse et lui dit : Prends la verge et rassemble le peuple, toi et Aaron ton frère ; parle en leur présence à la roche, et elle vous donnera des eaux. Et lorsque tu auras fait sortir l’eau de la pierre, tout le peuple boira, ainsi que les bestiaux. Moïse prit donc la verge, qui était devant le Seigneur, selon qu’il le lui avait ordonné, et ayant rassemblé la multitude devant la pierre, il leur dit : Rebelles et incrédules, écoutez. Pourrons-nous faire sortir de l’eau de cette pierre pour votre usage ? Et Moïse, ayant élevé la main, frappa deux fois la pierre avec la verge, et les eaux sortirent avec grande abondance, en sorte que le peuple eut à boire, ainsi que les bestiaux. Et le Seigneur dit à Moïse et à Aaron : Parce que vous n’avez pas cru en moi, pour manifester ma sainteté devant les enfants d’Israël, vous n’introduirez pas ces peuples dans la terre que je leur donnerai. C’est là l’eau de contradiction, où les enfants d’Israël murmurèrent contre le Seigneur, et il manifesta sa sainteté sur eux.
C’est ici l’un des plus augustes symboles de l’Ancien Testament, et la figure du Baptême auquel aspirent nos Catéchumènes. L’eau y paraît comme l’objet des désirs de tout un peuple, qui sans cette eau allait périr. Saint Paul, qui nous dévoile les mystères de l’ancienne Alliance, nous apprend que le rocher, la pierre, signifiait Jésus-Christ (1 Cor. 10, 4), dont est sortie la fontaine d’eau vive qui désaltère et purifie les âmes. Les saints Pères sont venus ensuite, qui nous font remarquer que la pierre n’a rendu l’eau vivifiante qu’elle contenait qu’après avoir été frappée par la verge, dont les coups donnés sur le rocher signifient la Passion du Rédempteur. Le bois de cette verge, nous disent aussi les anciens interprètes, est le symbole de la Croix, et le double coup représente le double bois dont elle est formée. Les peintures que l’Église primitive a laissées dans les Catacombes de Rome, nous offrent sans cesse cette image de Moïse frappant le rocher d’où s’écoulent les eaux ; et un verre peint trouvé dans ces souterrains, berceau de notre foi, nous apprend, par l’inscription qu’on y lit encore, que les premiers chrétiens considéraient sous les traits de Moïse, qui n’a agi qu’en figure, saint Pierre lui-même, qui dans la nouvelle Alliance, a ouvert au vrai peuple de Dieu la source de toute grâce dans sa prédication au jour de la Pentecôte, et plus tard dans celle qu’il fit entendre aux Gentils en la personne du centurion Corneille. Ce symbole de Moïse frappant le rocher, et la plupart de ceux que nous avons reconnus, et que nous reconnaîtrons encore dans les lectures que l’Église destinait à l’instruction des Catéchumènes, non seulement ont été exprimés, aux premiers siècles, sur les fresques des catacombes romaines ; mais de nombreux monuments nous apprennent qu’on les représentait aussi dans toutes les églises de l’Orient et de l’Occident. Plusieurs de ces symboles sont arrivés jusqu’au XIIIème siècle et au delà, sur les verrières de nos cathédrales, conservant encore la forme hiératique qu’ils avaient reçue au commencement. Il est triste de voir que des sujets qui excitaient un si vif enthousiasme chez nos pères les martyrs, sont aujourd’hui si peu familiers à leurs derniers neveux. Sortons de cette indifférence qui n’est pas chrétienne, et revenons, par la méditation de la sainte Liturgie, à ces traditions auxquelles nos aïeux empruntèrent leur foi énergique et leur sublime dévouement à Dieu et à leur postérité.
ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. IV.
En ce temps-là, Jésus vint dans une ville de Samarie nommée Sichar, près de l’héritage que Jacob donna à son fils Joseph. Or, il y avait là un puits nommé la fontaine de Jacob. Jésus, étant donc fatigué de la route, s’assit sur le bord du puits. Il était environ la sixième heure. Une femme de Samarie vint puiser de l’eau. Jésus lui dit : Donne‑moi à boire ; car ses disciples étaient allés à la ville pour acheter des vivres. Cette femme samaritaine lui dit : Comment, vous qui êtes juif, me demandez-vous à boire, à moi qui suis une femme samaritaine ? car les Juifs n’ont point de commerce avec les Samaritains. Jésus lui répondit : Si tu connaissais le don de Dieu, et quel est celui qui te dit : Donne-moi à boire, peut-être lui en aurais-tu demandé toi-même, et il t’aurait donné de l’eau vive. La femme lui dit : Seigneur, vous n’avez pas avec quoi en puiser, et le puits est profond : d’où auriez-vous donc de l’eau vive ? Êtes-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits, et en a bu lui-même, ainsi que ses enfants et ses troupeaux ? Jésus lui répondit : Quiconque boit de cette eau aura soif encore ; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine d’eau jaillissante dans la vie éternelle. La femme lui dit : Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n’aie plus soif, et que je ne vienne plus en puiser ici. Jésus lui dit : Va, appelle ton mari, et viens ici. La femme répondit : Je n’ai point de mari. Jésus lui dit : Tu dis vrai, que tu n’as pas de mari ; car tu as eu cinq hommes ; et celui que tu as maintenant, n’est pas ton mari. Tu as dit vrai en cela. La femme lui dit : Seigneur, je le vois, vous êtes un prophète. Nos pères ont adoré sur cette montagne, et vous autres, vous dites que Jérusalem est le lieu ou il faut adorer. Jésus lui dit : Femme, crois-moi, l’heure vient où vous n’adorerez plus le Père ni sur cette montagne, ni dans Jérusalem. Vous adorez, vous autres, ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons : car le salut vient des Juifs. Mais vient l’heure, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité : car tels sont les adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent le doivent adorer en esprit et en vérité. La femme lui dit : Je sais que le Messie, qu’on appelle le Christ, doit venir ; lors donc qu’il sera venu, il nous annoncera toutes choses. Jésus lui dit : Je le suis, moi qui parle avec toi. Et en même temps ses disciples arrivèrent, et ils s’étonnaient de ce qu’il parlait avec une femme ; néanmoins, aucun ne lui dit : Que lui demandez-vous, et d’où vient que vous parlez avec elle ? La femme cependant laissa là sa cruche, et s’en alla dans la ville, et elle dit aux habitants : Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ; ne serait-ce point le Christ ? Ils sortirent donc de la ville, et vinrent à lui. Pendant ce temps-là ses disciples le pressaient, disant : Maître, mangez. Mais il leur dit : J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. Et les disciples disaient entre eux : Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? Jésus leur dit : Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé, et d’accomplir son œuvre. Ne dites-vous pas : Encore quatre mois, et la moisson viendra ? Moi, je vous dis : Levez les yeux, et voyez les campagnes qui déjà blanchissent pour la moisson. Et celui qui moissonne reçoit sa récompense et amasse les fruits pour la vie éternelle, afin que celui qui sème se réjouisse aussi avec celui qui moissonne. Car ce que l’on dit d’ordinaire est vrai en cette rencontre : autre est celui qui sème, et autre celui qui moissonne. Moi, je vous ai envoyés moissonner là où vous n’avez pas travaillé ; d’autres ont travaillé, et vous, vous êtes entrés dans leurs travaux. Or, plusieurs des Samaritains de cette ville crurent en lui à cause de ce témoignage qu’avait rendu la femme : Il m’a dit tout ce que j’ai fait. Les Samaritains étant donc venus à lui le prièrent de demeurer chez eux, et il y demeura deux jours. Et beaucoup plus crurent en lui à cause de ses paroles. Et ils disaient à la femme : Maintenant, ce n’est plus sur ce que tu nous as dit que nous croyons : car nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu il est vraiment le Sauveur du monde.
Dans le récit de notre Évangile, le Fils de Dieu vient en personne continuer le ministère de Moïse en révélant à la Samaritaine, figure de la gentilité, le mystère de l’Eau qui donne la vie éternelle : aussi retrouvons-nous encore ce sujet sur les peintures murales des catacombes, et sur les bas-reliefs des sarcophages chrétiens des IVème et Vème siècles. Méditons donc cette histoire, où tout nous parle de la miséricorde du Rédempteur. Jésus est fatigué de la route qu’il a parcourue ; lui, le Fils de Dieu, à qui le monde n’a coûté qu’une parole, il s’est lassé en cherchant ses brebis. Le voilà réduit à s’asseoir pour reposer ses membres harassés ; mais c’est au bord d’un puits, près d’une source d’eau, qu’il vient prendre son repos. Une femme idolâtre est là, qui ne connaît que l’eau matérielle ; Jésus veut lui révéler une eau bien plus précieuse. Mais il commence par lui faire connaître la fatigue dont il est accablé, la soif qui le presse. Donne-moi à boire, lui dit-il ; comme il dira dans peu de jours sur la Croix : J’ai soif. C’est ainsi que, pour arriver à concevoir la grâce du Rédempteur, il faut d’abord l’avoir connu lui-même sous les traits de l’infirmité et de la souffrance.
Mais bientôt ce n’est plus Jésus qui demande de l’eau ; c’est lui qui en offre, et une eau qui enlève la soif pour jamais, une eau qui rejaillit jusque dans la vie éternelle. La femme aspire à goûter cette eau ; elle ne sait pas encore quel est celui qui lui parle, et déjà elle ajoute foi à ses paroles. Cette idolâtre montre plus de docilité que les Juifs ; cependant elle sait que celui qui lui parle appartient à une nation qui la méprise. L’accueil qu’elle fait au Sauveur lui obtient de nouvelles grâces de sa part. Il commence par l’éprouver. Va, lui dit-il, appelle ton mari, et reviens ici. Cette malheureuse n’avait point de mari légitime ; Jésus veut qu’elle l’avoue. Elle n’hésite pas ; et c’est parce qu’il lui a révélé sa honte qu’elle le reconnaît pour un prophète. Son humilité sera récompensée, et les sources d’eau vive sont pour elle. C’est ainsi que la gentilité s’est rendue à la prédication des Apôtres ; ils venaient révéler à ces hommes abandonnés la gravité du mal et la sainteté de Dieu ; et, loin d’en être repoussés, ils les trouvaient dociles, prêts à tout. La foi de Jésus-Christ avait besoin de martyrs ; ils se rencontrèrent en foule dans ces premières générations enlevées au paganisme et à tous ses désordres. Jésus, voyant cette simplicité dans la Samaritaine, juge, dans sa bonté, qu’il est temps de se révéler à elle. Il dit à cette pauvre pécheresse que le moment est venu où les hommes adoreront Dieu par toute la terre ; que le Messie est descendu, et que lui-même est le Messie. Telle est la divine condescendance du Sauveur pour l’âme simple et docile : il se manifeste à elle tout entier. Les Apôtres arrivent sur ces entrefaites ; mais ils sont trop israélites encore pour comprendre la bonté de leur Maître envers cette Samaritaine ; l’heure approche cependant où ils diront eux-mêmes avec le grand Paul : « Il n’y a plus de juif ni de gentil, plus d’esclave ni d’homme libre, plus d’homme ni de femme ; mais vous êtes tous une même chose en Jésus-Christ » (Gal. 3, 28).
En attendant, la femme de Samarie. transportée d’une ardeur céleste, devient apôtre elle‑même. Elle laisse son vase sur le bord du puits ; l’eau matérielle n’a plus de prix à ses yeux, depuis que le Sauveur lui a donné à boire de son eau vive. Elle rentre dans la ville ; mais c’est pour y prêcher Jésus-Christ, pour amener à ses pieds, si elle le pouvait, tous les habitants de Samarie. Dans son humilité, elle donne pour preuve de la grandeur de son Prophète la révélation qu’il vient de lui faire des désordres dans lesquels elle a vécu jusqu’aujourd’hui. Ces païens abandonnés, objet d’horreur pour les Juifs, accourent au puits où Jésus est resté entretenant ses disciples de la moisson prochaine ; ils vénèrent en lui le Messie, le Sauveur du monde ; et Jésus daigne habiter pendant deux jours au milieu de cette ville où régnait l’idolâtrie mêlée à quelques débris des observances judaïques. La tradition chrétienne a conservé le nom de cette femme, qui, après les Mages de l’Orient, compte au nombre des prémices du nouveau peuple : elle se nommait Photine, et répandit son sang pour celui qui s’était fait connaître à elle au bord du puits de Jacob.
L’Église honore chaque année sa mémoire, au Martyrologe romain, le 20 mars.
ORAISON.
Humiliez vos têtes devant Dieu.
Dieu tout-puissant, daignez accorder à la confiance que nous avons en votre protection, de surmonter, par votre assistance, tout ce qui nous est contraire. Par Jésus‑Christ notre Seigneur. Amen.
La Liturgie Mozarabe célèbre la vocation de la Samaritaine dans la belle Préface ou Illation que nous donnons ci-après.
ILLATIO
Il est digne et juste que nous vous rendions de continuelles actions de grâces, Seigneur saint, Père éternel, Dieu tout-puissant, par Jésus-Christ votre Fils, notre Seigneur : qui, venu du haut du ciel pour le salut du genre humain, s’assit, altéré et fatigué, au bord d’un puits. Lui en qui toute la plénitude de la divinité habitait corporellement, s’étant uni le corps de notre mortalité, devait montrer par les faits la vérité de sa chair ; et s’il parait fatigué d’avoir marché, notre foi nous enseigne que cette infirmité n’était que dans sa chair. Il sortit pour se mettre en route, voulant faire voir la réalité du corps qu’il avait pris ; mais si la fatigue apparut dans sa chair, il n’a pas voulu que cette infirmité produisit celle de notre foi ; car ce qui en lui parait faiblesse est plus fort que l’homme. Venant donc dans son humilité arracher le monde à la puissance des ténèbres, il s’assit, et il avait soif, quand il demanda de l’eau à la femme. Ce n’est que dans la chair qu’il était humilié, lorsque, assis au bord du puits, il s’entretenait avec la femme. Il exigeait d’elle la foi en même temps que dans sa soif il désirait l’eau. La foi qu’il réclamait de cette femme, qu’il demandait d’elle, il l’exigeait ; et c’est pour cela qu’il dit aux disciples, quand ils arrivent : J’ai une nourriture à manger que vous ne connaissez pas. Lui qui déjà avait créé en elle le don de la foi, il demandait qu’elle lui donnât aussi à boire. En même temps qu’il la brûlait de l’ardeur de son amour, il implorait d’elle un breuvage pour rafraîchir sa propre soif. En présence de ces prodiges d’une si haute puissance, que devons-nous vous présenter, ô Dieu saint, sans tache et miséricordieux, sinon une conscience pure et une volonté toute préparée à votre amour ? Offrant donc à votre Nom cette victime pure, nous vous prions et vous supplions d’opérer en nous le salut, comme vous avez opéré la foi en cette femme. Extirpez de nous les vices de la chair, vous qui avez daigné supporter dans cette femme les erreurs de l’idolâtrie. Soyez-nous clément au jugement futur, comme elle eut le bonheur de vous trouver apaisé. Nous sommes votre ouvrage, et nous ne pouvons être sauvés que par vous. Rédemption véritable, inépuisable plénitude de bonté, venez à notre secours. Ne perdez pas ce qui est à vous ; donnez la gloire sans fin de l’éternité à ceux auxquels vous avez donné la nature raisonnable. Que nous qui vous louons en cette vie, nous puissions vous glorifier plus dignement encore dans la félicité qui ne finit pas. Vous êtes notre Dieu : ne nous rejetez pas de devant votre face ; mais regardez favorablement ceux que vous avez créés par une miséricorde toute gratuite. Quand vous aurez ôté de nous toutes les traces de nos fautes, rendez‑nous agréables aux regards de votre grâce. Retirés de la profondeur du puits funeste de nos crimes, laissant sur le bord le vase de nos passions, puissions-nous, après le passage de cette vie, courir en hâte à l’éternelle cité de Jérusalem !
SAMEDI
La Station est dans l’Église de sainte Susanne, Vierge romaine et Martyre. La raison qui a porté à choisir cette Église est la lecture que l’on fait aujourd’hui de l’histoire de la chaste Susanne, fille d’Helcias, que l’Église propose à l’imitation des chrétiens.
COLLECTE.
Daignez, Dieu tout-puissant, accorder à ceux qui, pour mortifier leur chair, pratiquent l’abstinence des viandes, la grâce de jeûner aussi du péché, en pratiquant la justice. Par Jésus‑Christ notre Seigneur. Amen.
LEÇON.
Lecture du Prophète Daniel. Chap. XIII.
En ces jours-là, il y avait un homme qui demeurait à Babylone, et son nom était Joakim. Et il épousa une femme nommée Susanne, fille d’Helcias, qui était parfaitement belle et craignant Dieu : car son père et sa mère étant justes, ils avaient instruit leur fille selon la loi de Moïse. Or, Joakim était fort riche, et il y avait un bosquet près de sa maison. Et les Juifs venaient souvent chez lui, parce qu’il était le plus considérable de tous. On avait établi cette année-là pour juges deux vieillards d’entre le peuple. C’est d’eux que le Seigneur a parlé, lorsqu’il a dit : L’iniquité est sortie de Babylone par les vieillards qui étaient juges, et semblaient conduire le peuple. Ces vieillards fréquentaient la maison de Joakim, et tous ceux qui avaient des affaires venaient les y trouver. Sur le midi, lorsque le peuple s’était retiré, Susanne entrait et se promenait dans le bosquet de son mari. Et ces vieillards, qui l’y voyaient entrer et se promener chaque jour, s’enflammèrent pour elle de concupiscence. Et ils pervertirent leur sens, et détournèrent leurs yeux, pour ne point voir le ciel et pour ne point se souvenir de ses jugements. Or, il arriva qu’un jour où ils cherchaient le moment propice, Susanne entra selon sa coutume dans le bosquet, accompagnée seulement de deux filles, dans l’intention de se baigner ; car il faisait chaud. Et il n’y avait alors personne que les deux vieillards qui étaient cachés, et qui l’observaient. Elle dit donc à ses filles : Apportez-moi de l’huile de senteur et des pommades, et fermez les portes du bosquet, afin que je me baigne. Aussitôt que les filles furent sorties, les deux vieillards se levèrent, accoururent vers Susanne, et lui dirent : Voici les portes du bosquet fermées ; personne ne nous voit, et nous brûlons de passion pour vous ; rendez-vous donc à notre désir, et faites ce que nous voulons. Si vous ne le voulez pas, nous porterons témoignage contre vous, et nous dirons qu’il y avait un jeune homme avec vous, et que c’est pour cela que vous avez renvoyé vos filles. Susanne jeta un soupir et dit : De toutes parts le danger m’environne ; car si je fais ceci, c’est la mort pour moi ; et si je ne le fais pas, je n’échapperai pas de vos mains ; mais il m’est meilleur de tomber entre vos mains sans avoir commis le mal, que de pécher en présence du Seigneur. Susanne aussitôt jeta un grand cri, et les vieillards crièrent aussi contre elle ; et l’un d’eux courut à la porte du bosquet et l’ouvrit. Les serviteurs de la maison, ayant entendu crier dans le bosquet, se précipitèrent par la porte de derrière pour voir ce que c’était. Et les vieillards l’ayant dit, les serviteurs en furent couverts de honte, parce que jamais rien de semblable ne s’était dit de Susanne. Et le lendemain, le peuple étant venu à la maison de Joakim son mari, les deux vieillards vinrent aussi, pleins de la résolution criminelle qu’ils avaient formée contre Susanne, de lui faire perdre la vie. Ils dirent donc devant le peuple : Envoyez chercher Susanne, fille d’Helcias, femme de Joakim. On y envoya aussitôt ; et elle vint accompagnée de son père et de sa mère, de ses enfants et de tous ses parents. Les siens et tous ceux qui la connaissaient fondaient en larmes. Mais les deux vieillards, se levant du milieu du peuple, mirent leurs mains sur la tête de Susanne. Elle leva en pleurant les yeux au ciel ; car son cœur avait une ferme confiance dans le Seigneur. Et les vieillards dirent : Nous nous promenions seuls dans le bosquet : cette femme est entrée avec deux filles, et ayant fait fermer les portes du bosquet, elle a congédié ses filles. Alors un jeune homme, qui était caché, est venu, et il a commis le crime avec elle. Nous étions retirés dans un coin du bosquet : voyant cette iniquité, nous avons couru à eux, et nous les avons vus dans cette infamie. Nous n’avons pu prendre le jeune homme, parce qu’il était plus fort que nous, et qu’ayant ouvert la porte, il s’est sauvé. Mais ayant pris celle-ci, nous lui avons demandé quel était le jeune homme, et elle n’a pas voulu nous le faire connaître. Voilà ce dont nous sommes témoins. Toute l’assemblée les crut, en leur qualité de vieillards et de juges du peuple, et on la condamna à mort. Alors Susanne jeta un grand cri et dit : Dieu éternel, qui pénétrez ce qu’il y a de plus caché, qui connaissez toutes choses avant même qu’elles soient faites, vous savez qu’ils ont porté contre moi un faux témoignage ; et cependant je meurs, sans avoir rien fait de ce qu’ils ont inventé si malicieusement contre moi. Le Seigneur exauça sa prière ; et lorsqu’on la conduisait à la mort, le Seigneur suscita l’esprit saint d’un jeune enfant nommé Daniel, qui s’écria à haute voix : Je suis pur du sang de cette femme. Et tout le peuple se tourna vers lui et lui dit : Quelle est cette parole que tu viens de prononcer ? Daniel, se tenant debout au milieu d’eux, leur dit : Enfants d’Israël, insensés que vous êtes, c’est donc ainsi que, sans juger et sans connaître la vérité, vous avez condamne une fille d’Israël ? Retournez pour la juger de nouveau ; car ils ont porté contre elle un faux témoignage. Le peuple retourna donc en grande hâte, et Daniel leur dit : Séparez-les l’un de l’autre, et je les jugerai. Ayant donc été séparés, il appela l’un d’eux et lui dit : Homme envieilli dans le mal, les péchés que tu as commis autrefois retombent aujourd’hui sur toi. Tu rendais des jugements injustes, tu opprimais les innocents, et tu sauvais les coupables, quoique le Seigneur ait dit : Tu ne feras pas mourir l’innocent et le juste. Maintenant donc, si tu as surpris cette femme, dis sous quel arbre tu les as vus parler ensemble. Le vieillard répondit : Sous un lentisque. Daniel lui dit : C’est avec justice que ton mensonge va retomber sur ta tête : car voici l’Ange de Dieu qui a reçu ta sentence, et qui va te couper en deux. Et l’ayant fait retirer, il commanda qu’on fît venir l’autre, et lui dit : Race de Chanaan et non de Juda, la beauté t’a séduit, et la concupiscence a perverti ton cœur. C’est ainsi que vous traitiez les filles d’Israël, et parce qu’elles vous craignaient, elles parlaient avec vous ; mais la fille de Juda n’a pu souffrir votre iniquité. Maintenant donc, dis‑moi sous quel arbre tu les as surpris, lorsqu’ils se parlaient. Il lui répondit : sous une yeuse. Daniel lui dit : C’est avec justice que ton mensonge va aussi retomber sur ta tête : car l’Ange du Seigneur est tout prêt, armé du glaive, pour te couper par le milieu, et pour vous tuer tous deux. Toute l’assemblée aussitôt jeta un grand cri, et ils bénirent Dieu qui sauve ceux qui espèrent en lui. Et ils s’élevèrent contre les deux vieillards ; car Daniel les avait convaincus de faux témoignage par leur propre bouche ; et ils leur firent souffrir ce qu’eux-mêmes avaient voulu faire à leur prochain, et ils les mirent à mort ; et le sang innocent fut sauvé ce jour-là.
Hier, nous prenions part à la joie de nos Catéchumènes, aux yeux desquels l’Église dévoilait déjà cette source limpide et vivifiante qui procède du Sauveur, et dans les eaux de laquelle ils vont bientôt puiser une nouvelle vie. Aujourd’hui, l’enseignement s’adresse aux Pénitents dont la réconciliation approche. Mais comment peuvent-ils encore espérer le pardon, eux qui ont souillé la robe blanche de leur baptême, et foulé aux pieds le sang divin qui les avait rachetés ? Cependant le pardon descendra sur eux, et ils seront sauvés. Que si vous voulez comprendre ce mystère, lisez et méditez les saintes Écritures ; et vous y apprendrez qu’il y a pour l’homme un salut qui procède de la justice, et un salut qui vient de la miséricorde. Aujourd’hui nous avons sous les yeux le type de l’un et de l’autre. Susanne accusée injustement d’adultère, reçoit de Dieu, qui la venge et la délivre, la récompense de sa vertu ; une autre femme véritablement coupable de ce crime est arrachée à la mort par Jésus-Christ lui-même. Que les justes attendent donc avec confiance et humilité la récompense qu’ils ont méritée ; mais aussi que les pécheurs espèrent dans la clémence du Rédempteur, qui est venu pour eux plus encore que pour les justes. C’est ainsi que la sainte Église relève le courage de ses pénitents, et les appelle à la conversion, en leur découvrant les richesses du cœur de Jésus et les miséricordes de la loi nouvelle que ce divin Rédempteur est venu sceller de son sang.
Dans cette admirable histoire de Susanne, les premiers chrétiens voyaient aussi le type de l’Église de leur temps sollicitée au mal par les païens, et demeurant fidèle à son Époux divin jusqu’au péril de sa vie. Un saint évêque martyr du IIIème siècle, saint Hippolyte, nous donne la clef de ce symbole (In Danielem, pag. 27. Edit. Fabricii) ; et les sculptures des antiques sarcophages chrétiens, ainsi que les fresques des catacombes romaines, sont d’accord pour nous présenter la fidélité de Susanne à la loi de Dieu, malgré la mort qui la menace, comme le type des martyrs préférant la mort à l’apostasie, qui, selon le langage des saintes Écritures, est un véritable adultère de l’âme à l’égard de Dieu dont elle est devenue l’épouse par le baptême.
ÉVANGILE.
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. VIII.
En ce temps-là, Jésus s’en alla sur la montagne des Oliviers, et, au point du jour, il retourna au temple. Et tout le peuple vint à lui ; et s’étant assis, il se mit à les enseigner. Or les scribes et les pharisiens lui amenèrent une femme surprise en adultère, et la plaçant debout au milieu du peuple, ils dirent à Jésus : Maître, cette femme vient d’être surprise en adultère : Moïse nous a ordonné dans la Loi de lapider les adultères ; vous donc, que dites-vous ? Ils disaient ceci en le tentant, afin d’avoir de quoi l’accuser. Mais Jésus, se baissant, écrivait sur la terre avec son doigt. Et comme ils continuaient à l’interroger, il se releva et leur dit : Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. Et se baissant de nouveau, il écrivait sur la terre. Ayant donc entendu cette parole, ils se retirèrent l’un après l’autre, en commençant par les plus âgés. Et Jésus demeura seul avec la femme qui était là debout. Alors Jésus, se relevant, lui dit : Femme, où sont tes accusateurs ? Personne ne t’a-t-il condamnée ? Elle lui dit : Personne, Seigneur. Jésus lui dit : Je ne te condamnerai pas non plus : va, et ne pèche plus désormais.
Voici maintenant le salut par la miséricorde. Le crime de cette femme est réel ; la loi la condamne à mort ; ses accusateurs, en requérant la peine, sont fondés en justice : et cependant la coupable ne périra pas. Jésus la sauve, et pour ce bienfait il ne lui impose qu’une seule condition : qu’elle ne pèche plus. Quelle dut être sa reconnaissance envers son libérateur ! Comme elle dut avoir à cœur désormais, de suivre les ordres de celui qui n’avait pas voulu la condamner et à qui elle devait la vie ! Pécheurs que nous sommes, entrons dans ces sentiments à l’égard de notre Rédempteur. N’est-ce pas lui qui a retenu le bras de la divine justice prêt à nous frapper ? N’en a-t-il pas détourné les coups sur lui-même ? Sauvés par sa miséricorde, unissons-nous aux Pénitents de l’Église primitive, et durant ces jours qui nous restent encore, établissons solidement les bases de notre nouvelle vie.
Jésus ne répond qu’un seul mot aux Pharisiens qui sont venus le tenter au sujet de cette femme ; mais cette parole si brève n’en doit pas moins être recueillie par nous avec respect et reconnaissance ; car si elle exprime la pitié divine du Sauveur pour la pécheresse tremblante à ses pieds, elle renferme aussi une leçon pratique pour nous. Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. Dans ce temps de réparation et de pénitence, rappelons‑nous les médisances dont nous nous sommes rendus coupables envers le prochain, ces péchés de la langue que l’on se reproche si peu, que l’on oublie si vite, parce qu’ils coulent, pour ainsi dire, de source. Si la parole du Sauveur eût retenti, comme elle le devait, au fond de notre cœur ; si nous eussions songé avant tout à tant de côtés répréhensibles qui sont en nous, n’est-il pas vrai que jamais nous n’eussions trouvé le courage d’attaquer la conduite du prochain, de révéler ses fautes, de juger jusqu’à ses pensées et ses intentions ? Prenons-y garde dans l’avenir : Jésus connaissait la vie des accusateurs de cette femme ; il sait la nôtre tout entière : malheur donc à nous si nous ne devenons pas indulgents pour nos frères !
Considérons enfin la malice des ennemis du Sauveur, et avec quelle perfidie ils lui tendent un piège. S’il prononce en faveur de la vie de cette femme, ils l’accuseront de mépriser la loi de Moïse qui la condamne à être lapidée ; s’il répond conformément à la loi, ils le traduiront au peuple comme un homme cruel et sanguinaire. Jésus, par sa prudence céleste, échappe à leurs embûches ; mais nous devons prévoir déjà quel sort lui est réservé le jour où, s’étant livré entre leurs mains, il n’opposera plus à leurs calomnies et à leurs outrages que le silence et la patience d’une victime vouée à la mort.
ORAISON.
Humiliez vos têtes devant Dieu.
Étendez, Seigneur, votre main sur vos fidèles, et assistez-les d’un secours céleste, afin qu’ils vous cherchent de tout leur cœur, et qu’ils méritent d’obtenir l’effet de leurs justes demandes. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
Offrons à Marie, en ce jour du Samedi, notre hommage accoutumé, en lui présentant cette prose naïve tirée de nos anciens Missels Romains-Français.
SÉQUENCE.
Que le fidèle plein d’amour pour Marie fasse entendre ses louanges, dans un transport d’allégresse.
Que le cri du cœur, en célébrant la Mère, monte vers le Fils dans un cantique d’amour.
Salut des hommes, gloire de la virginité, nous vous rendons hommage ; après le Seigneur, la louange et l’honneur sont à vous.
Vous êtes la rose, vous êtes le lis dont le parfum attira le Fils de Dieu, quand il s’unit à notre chair.
Salut, source abondante de miséricorde, vraie médecine de l’âme blessée.
Ministre du pardon, lumière de grâce, reine entourée d’une gloire souveraine.
Salut, créature sans tache, miroir de pureté ; vous êtes la beauté du mystère de l’église.
Vous êtes la fin de nos misères, le printemps de l’allégresse, le lien de la paix et de la concorde.
Heureuse mère, effacez nos crimes ; par votre droit de mère, commandez au Rédempteur.
Donnez-nous le lien de la foi ; donnez-nous les œuvres du salut ; donnez-nous, au soir de la vie, de bien mourir. Amen.
Le Libéralisme est un péché par Don Félix Sarda y Sylvany
Catéchisme antilibéral en quarante-quatre questions
« Jamais plus qu’aujourd’hui la lecture de ce livre est nécessaire pour tous ceux qui veulent se désintoxiquer des erreurs du Libéralisme. …Le virus qui détruit toutes les valeurs naturelles et surnaturelles atteint désormais, non seulement les sociétés civiles, mais l’Église elle-même » Mgr Lefebvre [1]. Continuer la lecture de « Le Libéralisme est un péché Un livre à lire »