3e semaine après Pâques

dom Guéranger ~ Année liturgique
Troisième semaine après Pâques

V/. In resurrectione tua, Christe, alleluia,
R/. Cœli et terra laetentur, alleluia.
V/. À votre résurrection, ô Christ ! alleluia,
R/. Le ciel et la terre sont dans l’allégresse, alleluia.

Lundi

La première pierre de l’Église est posée ; Jésus va maintenant bâtir sur ce fondement. Le Pasteur des brebis et des agneaux a été proclamé : il est temps de former la bergerie ; les clefs du royaume ont été données à Pierre : le moment est venu d’inaugurer le Royaume. Or, cette Église, cette bergerie, ce royaume, désignent une société qu’on appellera Chrétienne, du nom de son fondateur. Cette société formée des disciples du Christ est destinée à recevoir dans son sein tous les membres de l’humanité ; aucun n’en sera exclu, quoique par le fait tous n’y entrent pas. Elle devra durer jusqu’à la fin des siècles, puisqu’il n’y aura d’élus que dans son enceinte. Elle sera Une, car le Christ ne dit pas : « Je bâtirai mes Églises ; » il ne parle que d’une seule. Elle sera Sainte, parce que tous les moyens de la sanctification de l’homme lui seront confiés. Elle sera Catholique, c’est‑à‑dire universelle, afin qu’étant connue en tous temps et en tous lieux, les hommes soient à même d’en entendre parler et de s’y enrôler. Elle sera Apostolique, c’est-à-dire que, quelle que soit la durée de ce monde, elle remontera par une succession légitime à ces hommes avec lesquels Jésus traite en ces jours pour sa fondation.

Telle va être l’Église, hors de laquelle il ne peut y avoir de salut pour tout homme qui, l’ayant connue, aura négligé de s’y adjoindre. Encore quelques jours, et le monde en entendra parler. L’étincelle en ce moment n’est que dans la Judée ; mais sous peu ce sera un incendie qui s’étendra au monde entier. Avant la fin du siècle, non seulement l’empire romain, si vaste déjà, aura des membres de l’Église dans toutes ses provinces, mais l’Église en comptera jusque chez les peuples au sein desquels Rome n’a pas promené ses aigles victorieuses. Bien plus, cette propagation miraculeuse ne s’arrêtera jamais ; à chaque siècle de nouveaux apôtres partiront pour faire de nouvelles conquêtes à cette Église immortelle. Rien ne dure sous le soleil ; mais l’Église étonnera par sa durée incessante les regards superbes et irrités de l’incrédule. Les persécutions, les hérésies, les schismes, les défaillances de la faiblesse humaine et ses dépravations, n’y auront aucune prise : l’Église survivra à tout. Les petits-fils de ses adversaires rappelleront leur mère ; elle verra rouler à ses pieds le torrent des âges emportant pêle‑mêle les trônes, les dynasties, les nationalités et jusqu’aux races ; et elle sera toujours là, ouvrant ses bras à tous les hommes, enseignant toujours les mêmes vérités, répétant jusqu’au dernier jour du monde le même symbole, et toujours fidèle aux instructions que notre divin ressuscité lui confia durant les quarante jours dont nous célébrons en ce moment l’anniversaire.

Quelles actions de grâces ne devons-nous pas vous rendre, Seigneur notre Dieu, pour nous avoir fait naître au sein de cette société immortelle, qui seule possède vos enseignements célestes et les secours par lesquels s’opère le salut ! Nous n’avons point à chercher où est votre Église ; c’est en elle, et c’est par elle que nous vivons de cette vie supérieure qui est au-dessus de la chair et du sang, et dont la plénitude, si nous sommes fidèles, nous est réservée dans l’éternité. Jetez, Seigneur, un regard de miséricorde sur tant d’âmes qui n’ont point eu le même bonheur, et qui n’entreront dans votre unique Église qu’au prix de plus d’un sacrifice pénible à la nature. Accordez-leur une lumière plus vive ; soutenez-les, afin qu’elles ne faiblissent pas. Brisez l’indifférence des unes, secondez les efforts des autres, afin que votre bergerie, ô divin Pasteur, s’accroisse toujours davantage, et que votre Église, qui est votre Épouse, se réjouisse encore de la fécondité que vous lui avez promise pour tous les siècles.

Continuons de célébrer le mystère de la Pâque, et empruntons aujourd’hui un nouveau cantique au chantre inspiré de l’Église de France au Moyen Âge, notre inépuisable Adam de Saint-Victor.

Séquence

La lumière du dimanche s’est levée sur le monde ; lumière splendide, lumière unique, lumière brillante et joyeuse, lumière de gloire immortelle.

Ce jour avait la gloire d’être le premier de la création du monde ; la résurrection du Christ vient l’enrichir de nouveaux privilèges.

Enfants de la lumière, tressaillez dans l’espérance des joies sans fin : membres d’un Chef divin, soyez-lui conformes par vos mérites.

Jour solennel, pompes solennelles ; la dignité de la première des fêtes appelle la première des allégresses.

La victoire pascale est la gloire des solennités : elle fut promise et présagée longtemps à nos pères sous de nombreux symboles.

Il est maintenant déchiré, le voile qui couvrait les oracles de la loi antique ; la réalité anéantit la figure ; la lumière illumine les ombres.

L’Agneau sans tache, le chevreau immolé : le Messie expiant nos crimes accomplit ces types à nos yeux.

Par sa mort qui lui est infligée contre toute justice, il nous délivre de celle qui nous était due ; pour avoir saisi une proie qu’elle ne devait pas toucher, la mort perd ses droits sur celle qui lui était dévolue.

Une chair exempte de péché efface l’opprobre de la chair coupable ; au troisième jour elle refleurit, et sa vue confirme dans la foi les cœurs chancelants.

O mort du Christ vivifiante, rendez-nous un avec le Christ. O mort qui ne dois plus reparaître, assurez nous la récompense de vie.

Amen.

Mardi

L’Église que Jésus ressuscité organise en ces jours, et qui doit s’étendre dans le monde entier, est une société véritable et complète. Elle doit donc renfermer dans son sein un pouvoir qui la régisse, et qui, par l’obéissance des sujets, maintienne l’ordre et la paix. Nous avons vu que le Sauveur avait pourvu à ce besoin en établissant un Pasteur des brebis et des agneaux, un vicaire de son autorité divine ; mais Pierre n’est qu’un homme ; et si grand que soit son pouvoir, il ne peut l’exercer directement sur tous les membres du troupeau. La nouvelle société a donc besoin de magistrats d’un rang inférieur qui soient, selon la belle expression de Bossuet, « brebis à l’égard de Pierre, et Pasteurs à l’égard des peuples. » (Sermon sur l’unité de l’Église) Jésus a pourvu à tout ; il a choisi douze hommes qu’il a appelés ses Apôtres, et c’est à eux qu’il va confier la magistrature de son Église. En mettant Pierre à part pour en faire le Chef et comme un autre lui-même, il n’a pas renoncé à les faire servir à son dessein. Loin de là, ils sont destinés à être les colonnes de l’édifice dont Pierre est désormais le fondement. Ils sont au nombre de douze, comme autrefois les douze fils de Jacob ; car l’ancien peuple était en tout la figure du nouveau. Avant de monter au ciel, Jésus leur donne pouvoir d’enseigner par toute la terre, et il les établit Pasteurs des fidèles en tous les lieux où ils s’arrêteront. Aucun d’eux n’est chef des autres, si ce n’est Pierre, dont l’autorité paraît d’autant plus grande qu’elle s’élève au-dessus de ces puissants dépositaires du pouvoir du Christ.

Une délégation si étendue des droits pastoraux dans la généralité des Apôtres avait pour but d’assurer la solennelle promulgation de l’Évangile ; mais elle ne devait pas survivre, dans cette vaste mesure, à ses dépositaires. Le successeur de Pierre devait seul conserver le pouvoir apostolique dans toute son étendue, et désormais, en dehors de lui, nul pasteur légitime n’a pu exercer une autorité territoriale sans limites. Le Rédempteur n’en fondait pas moins, en créant le Collège des Apôtres, cette divine magistrature que nous vénérons sous le nom d’Épiscopat. Les Évêques, s’ils n’ont pas succédé à la juridiction universelle des Apôtres, s’ils n’ont pas reçu comme eux l’infaillibilité personnelle dans l’enseignement, n’en tiennent pas moins dans l’Église la place des Apôtres. À eux Jésus-Christ confère les clefs par le ministère du successeur de Pierre ; et ces clefs, symbole du gouvernement, ils en usent pour ouvrir et pour fermer dans toute l’étendue du territoire assigné à leur juridiction.

Qu’elle est magnifique, qu’elle est imposante, cette magistrature de l’Épiscopat sur le peuple chrétien ! Contemplez dans le monde entier ces trônes sur lesquels sont assis les pontifes présidant aux diverses parties du troupeau, appuyés sur le bâton pastoral, symbole de leur puissance. Parcourez la terre habitable, franchissez les limites qui séparent les nations, passez les mers ; partout vous trouverez l’Église, et partout vous rencontrerez l’Évêque occupé à régir la portion du troupeau confiée à sa garde ; et voyant que tous ces pasteurs sont frères, que tous gouvernent leurs ouailles au nom d’un même Christ, et que tous s’unissent dans l’obéissance à un même chef, vous comprendrez alors comment elle est une société complète, cette Église au sein de laquelle l’autorité règne avec tant d’empire.

Au-dessous des Évêques, nous trouvons encore dans l’Église d’autres magistrats d’un rang inférieur ; la raison de leur établissement s’explique d’elle-même. Préposé à un territoire plus ou moins vaste, l’Évêque a besoin de coopérateurs qui représentent son autorité, et l’exercent en son nom et sous ses ordres, partout où celle-ci ne pourrait s’exercer immédiatement. Ce sont les prêtres à charge d’âmes, dont le Sauveur a fixé la place dans son Église, par le choix qu’il fit des soixante-douze disciples, dont il tira ses Apôtres, auxquels les disciples devaient être soumis. Complément admirable du gouvernement dans l’Église, où tout fonctionne avec la plus parfaite harmonie, au moyen de cette hiérarchie du sommet de laquelle l’autorité descend, et va se répandant dans les Évêques qui la délèguent ensuite au clergé inférieur.

Nous sommes dans les jours où cette divine juridiction que Jésus avait annoncée, émane enfin de son divin pouvoir. Voyez avec quelle solennité il la confère : « Toute puissance, dit-il, m’a été donnée au ciel et sur la terre : allez donc, enseignez toutes les nations. » ( s. Matth. 28, 18) Ainsi, ce pouvoir que les pasteurs vont exercer, c’est dans son propre fonds qu’il le puise ; il est un écoulement de sa propre autorité au ciel et sur la terre ; et afin que nous comprenions plus clairement quelle en est la source, il dit encore en ces mêmes jours : « Comme mon Père m’a envoyé, de même je vous envoie. » (s. Jean 20, 21)

Ainsi, le Père a envoyé le Fils, et le Fils envoie les Pasteurs, et cette mission ne sera jamais interrompue d’ici à la consommation des siècles. Toujours Pierre instituera les évêques, toujours les évêques conféreront une partie de leur autorité aux prêtres destinés au ministère des âmes ; et nulle puissance humaine sur la terre ne pourra ni intercepter cette transmission, ni faire que ceux qui n’y ont pas eu part aient le droit de se donner pour pasteurs. César gouvernera l’État ; mais il sera impuissant à créer un seul pasteur ; car César n’a pas sa place dans cette hiérarchie divine, hors de laquelle l’Église ne reconnaît que des sujets. À lui de commander en souverain dans les choses temporelles : à lui d’obéir, comme le dernier des fidèles, au Pasteur chargé du soin de son âme. Plus d’une fois il se montrera jaloux de ce pouvoir surhumain ; il cherchera à l’intercepter ; mais ce pouvoir n’est pas saisissable ; sa nature est purement spirituelle. D’autres fois César en foulera sous ses pieds les dépositaires ; on le verra même, dans son délire, tenter de l’exercer lui-même ; vains efforts ! ce pouvoir qui remonte au Christ ne se confisque pas, ne s’arrête pas ; il est le salut du monde, et l’Église au dernier jour doit le remettre intact à celui qui daigna le lui confier avant de remonter vers son Père.

Redisons encore les louanges de notre divin Roi. Le grand Fulbert de Chartres va nous fournir cette Hymne que nos anciennes liturgies romaines-françaises employaient au Temps Pascal.

Hymne

Chœurs de la Jérusalem nouvelle, célébrez la douceur du miel nouveau ; livrez-vous aux joies innocentes, en cette solennité pascale.

Aujourd’hui, le Christ, lion invincible, foule le dragon et se lève du tombeau ; sa voix éclatante retentit ; elle appelle les morts à la vie.

Le perfide tartare rend la proie qu’il avait dévorée ; une foule affranchie de la captivité suit Jésus montant vers la lumière.

Son triomphe est splendide ; il est digne du triomphateur qui, unissant le ciel et la terre, en fait un seul et même empire.

Nous, ses soldats, célébrons notre Roi ; prions-le humblement de nous donner place en sa cour magnifique.

Au Père suprême soit la gloire ! honneur au Fils ! honneur à l’Esprit Paraclet, dans les siècles sans fin !

Amen.

Mercredi

Rien de plus grand, de plus élevé sur la terre que les Princes de la sainte Église, que les Pasteurs établis par le Fils de Dieu, et dont la succession durera autant que le monde ; mais n’allons pas croire que les sujets de cet immense empire que l’on appelle l’Église n’aient pas aussi leur dignité et leur grandeur. Le peuple chrétien, au sein duquel se confondent, dans une égalité complète, le prince et le simple particulier, l’emporte en lumières et en valeur morale sur tout le reste de l’humanité. Partout où il s’étend, la vraie civilisation pénètre ; car il porte partout la vraie notion de Dieu et de la fin surnaturelle de l’homme. Devant lui la barbarie recule, les institutions païennes, si antiques qu’elles soient, s’effacent ; il vit même un jour la civilisation grecque et romaine lui rendre les armes, et le droit chrétien sorti de l’Évangile se substituer de lui-même au droit des peuples gentils. De nos jours encore, dans l’extrême Orient, la vue seule d’une armée chrétienne, composée de quelques mille hommes, a frappé de stupeur tout un immense empire ; le souverain qui commande à trois cents millions de sujets et se fait appeler le Fils du ciel, n’a pu vaincre ses terreurs ; sans essayer la moindre résistance, il a fui honteusement sa capitale et ses palais. Sous les mêmes cieux, d’autres faits plus nouveaux ont également montré la supériorité que le baptême imprime ainsi aux races chrétiennes ; car il serait déraisonnable de prétendre trouver la raison première de cette supériorité dans notre civilisation, puisque cette civilisation elle-même n’a été que le produit du baptême.

Mais si la grandeur du peuple chrétien est telle, qu’elle exerce son prestige extérieur jusque sur les infidèles eux-mêmes, que dirons-nous de celle que la foi nous révèle en lui ? L’Apôtre saint Pierre, le Pasteur universel entre les mains duquel nous venons de voir le divin Pasteur déposer les clefs, définit ainsi le noble troupeau qu’il est chargé de paître : « Vous êtes, leur dit-il, la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple acquis, chargé de publier les grandeurs de Celui qui vous a appelés du sein des ténèbres à son admirable lumière. » (1 s. Pierre 2, 9) C’est en effet au sein de ce peuple que se conserve la vérité divine ; et elle ne saurait s’éteindre chez lui. Lorsque l’autorité enseignante doit proclamer, dans son infaillibilité, une décision solennelle en matière de doctrine, elle fait d’abord appel à la foi du peuple chrétien, et la sentence déclare inviolable ce qui a été cru « en tous lieux, en tous temps, et par tous. » (Vincent. Lirin. Commonitorium) Chez le peuple chrétien réside ce principe admirable de fraternité des intelligences, le plus sublime phénomène qui soit sous le ciel, en vertu duquel vous retrouvez la même croyance chez les races les plus diverses, fussent-elles même hostiles les unes à l’égard des autres ; sous le rapport de la foi, sous celui de la soumission aux Pasteurs, il n’y a qu’un seul peuple. Au sein de ce peuple fleurissent les vertus les plus complètes, quelquefois les plus héroïques ; car il est le dépositaire, pour une large part, de l’élément de sainteté que Jésus a versé par sa grâce dans la nature humaine.

Voyez aussi avec quel amour le Pastorat le protège et l’honore ! À tous les degrés de la sainte hiérarchie est attaché le devoir de donner sa vie pour le troupeau. Ce sacrifice du Pasteur à ses brebis n’est pas même un héroïsme : il est un devoir strict. Honte et malédiction au Pasteur qui recule ! le Rédempteur le flétrit du nom de mercenaire. Mais aussi, qu’elle est belle, et qu’elle est innombrable, cette armée de Pasteurs qui, depuis dix-huit siècles, ont donné leur vie pour le troupeau ! Il n’est pas une page des annales de l’Église où leurs noms ne resplendissent, depuis celui de Pierre crucifié comme son Maître, jusqu’à ceux de ces Évêques de la Cochinchine, du Tonkin et de la Corée, dont les récents martyres sont venus nous avertir que le Pasteur n’a pas cessé de se considérer comme victime pour le troupeau. Aussi voyons-nous qu’avant de confier ses agneaux et ses brebis à Pierre, Jésus veut avant tout s’assurer s’il aime plus que les autres. Si Pierre aime son Maître, il aimera les brebis de son Maître, et il saura les aimer jusqu’à donner sa vie pour elles. C’est l’avertissement que lui donne le Sauveur qui, après lui avoir confié son troupeau tout entier, termine en lui prédisant le martyre. Heureux peuple que celui dont les chefs n’exercent la puissance qu’à la condition d’être prêts à répandre pour lui tout leur sang !

Avec quel respect, quelle considération, les Pasteurs traitent ces brebis de leur Maître ! Que l’une d’elles vienne à retracer dans sa vie les caractères qui dénotent la sainteté, au point de mériter d’être proposée à la société chrétienne comme modèle et comme intercesseur ; vous verrez alors non seulement le Prêtre dont la parole appelle le Fils de Dieu sur l’autel, non seulement l’Évêque dont les mains sacrées tiennent le bâton pastoral, mais le Vicaire du Christ lui-même, humblement agenouillés devant le tombeau ou l’image du serviteur ou de la servante de Dieu, si humble qu’ait été son rang, si faible qu’ait été son sexe sur la terre. Ce respect pour les brebis du Christ, le sacerdoce hiérarchique le témoignera même à l’enfant baptisé dont la langue n’est pas déliée encore, qui n’est pas compté dans l’État parmi les citoyens, qui peut-être avant la fin du jour sera fané comme la fleur des champs. Le Pasteur reconnaît en lui un membre digne d’honneur de ce Corps de Jésus-Christ qui est l’Église, un être comblé de dons sublimes qui font de lui l’objet des complaisances du ciel et la bénédiction de tous ceux qui l’entourent. Lorsque le temple saint réunit l’assemblée des fidèles, et que l’encens a fumé sur l’oblation sainte et autour de l’autel, le célébrant qui offre le Sacrifice reçoit l’hommage de ce parfum mystérieux qui honore en lui le représentant du Christ ; le collège sacerdotal voit ensuite s’avancer vers lui le thuriféraire, qui vient rendre honneur à ceux qui sont marqués du caractère sacré ; mais l’encens ne s’arrête pas dans le sanctuaire. Voici que le thuriféraire vient se placer en face du peuple fidèle, et lui décerne au nom de l’Église ce même hommage que nous avons vu rendre au Pontife et aux prêtres ; car le peuple fidèle est aussi dans le Christ. Bien plus, lorsque la dépouille mortelle du chrétien, eût-il été le plus pauvre entre ses frères, est apportée dans la maison de Dieu pour y recevoir les derniers devoirs, ces devoirs sont encore un hommage. L’encensoir parcourt encore ces membres inanimés ; tant l’Église tient à reconnaître et à honorer jusqu’au dernier moment le caractère divin que la foi lui révèle jusque dans le plus humble de ses enfants ! O peuple chrétien ! qu’il est juste de dire de toi, et à plus forte raison, ce que Moïse disait de son Israël : « Non, il n’est pas de nation si grande et si comblée d’honneur ! » (Deut. 4, 7)

À la louange du divin ressuscité qui nous a assuré tous ces biens, chantons un cantique de reconnaissance et d’amour, que nous prendrons encore dans les anciens Missels de Saint-Gall.

Séquence

Qui pourra jamais, dans ses chants, célébrer les mystères accomplis par votre majesté, ô le plus grand des rois ! Égal en divinité au Père suprême, vous disposez toutes choses par un semblable pouvoir.

Ce monde n’existait pas encore, et déjà au sein du Père, vous étiez cette Sagesse par qui toutes choses ont été faites, et dont rend témoignage ce triple univers. Voyant plongés dans l’abîme ceux que vous aviez honorés en les créant à votre image, vous vous êtes fait homme pour nous, afin de nous délivrer par votre sang.

Votre immolation fut jadis figurée sous le type de notre aïeul Isaac, en place duquel un bélier fut offert au Seigneur.

Joseph figura aussi les épreuves que vous deviez souffrir pour le rachat du monde, ô Christ ! vendu d’abord comme esclave en Égypte, et bientôt fournissant à son peuple un aliment mystérieux.

La victoire que vous deviez remporter sur l’enfer fut représentée aussi par Samson, l’homme invincible, lorsqu’il étouffa le lion, et qu’il brisa les portes de la cité ennemie.

Vous êtes, ô Seigneur, la fleur vermeille et odorante, qu’a produite la branche sortie du tronc de Jessé qui doit sa noblesse à un tel rejeton, comme l’ont chanté les Prophètes.

Tels furent, ô Rédempteur, les symboles manifestés autrefois à nos pères, comme des ombres figuratives ; maintenant, vous daignez vous-même nous en montrer la réalité.

À votre présence les nuages se dissipent ; aujourd’hui vous faites voir l’éclat de votre visage à la terre qui naguère, au moment de votre mort, avait disparu tremblante sous les ténèbres.

Tous les éléments de ce monde se sont embellis d’une lumière sereine, depuis que vous êtes revenu vainqueur du tombeau. Donc, ô frères, d’un cœur humble et sincère, louons ensemble le Seigneur, et ensemble chantons :

Louange soit au souverain Père, qui, voulant nous retirer de l’abîme du péché, n’a pas épargné même son propre Fils.

Louange aussi soit au Fils, qui pour nous s’est fait homme, afin de nous arracher à l’enfer, et de nous rendre au Paradis.

Gloire égale à l’Esprit-Saint, dans toute l’éternité. Amen.

Jeudi

Cette Église que le Sauveur a bâtie et qu’il conserve de sa main divine, est‑elle seulement la société des esprits qui possèdent, et des cœurs qui aiment la vérité apportée du ciel ? L’a-t-on suffisamment définie, quand on l’a appelée une société spirituelle ? Non, assurément ; car nous savons qu’elle devait s’étendre et qu’elle s’est étendue de fait au monde entier. Or, comment auraient pu avoir lieu ces progrès, comment auraient pu s’étendre ces conquêtes, si la société fondée par le Rédempteur n’eût été extérieure et visible, en même temps que spirituelle ? Les âmes ne communiquent pas sans l’intermédiaire des corps. « La foi vient de l’ouïe, dit l’Apôtre ; or comment entendront-ils, si on ne leur prêche ? » (Rom. 10, 17, 14) Lors donc que Jésus ressuscité dit à ses Apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations, » (s. Matth. 28, 19) il indique assez que la parole devra retentir aux oreilles, qu’elle fera son bruit dans le monde, un bruit qui sera entendu de ceux qui se rendront à cette parole, comme de ceux qui la dédaigneront. Cette parole a-t-elle le droit de circuler ainsi librement, sans demander permission aux puissances de la terre ? Qui oserait nier qu’elle ait ce droit ? Le Fils de Dieu a dit : « Allez, et enseignez toutes les nations ; » il doit être obéi ; et la parole de Dieu confiée à ses envoyés ne saurait être enchaînée. (2 Tim. 2, 9)

La voilà donc déclarée libre, cette parole extérieure, et dans sa liberté elle enfante de nombreux disciples. Ces disciples demeureront-ils isolés les uns des autres ? Ne se grouperont-ils pas autour de leur apôtre pour l’entendre ? Ne se sentiront-ils pas frères et membres d’une même famille ? Alors il faut qu’ils s’assemblent ; et tout à coup le peuple nouveau apparaît, visible à tous les regards. Il en devait être ainsi ; car si ce peuple qui doit assimiler tous les autres ne frappait pas les regards, ses destinées ne s’accompliraient pas.

Mais il faut à ce peuple qui s’assemble des édifices, des temples. Il va donc bâtir au soleil les maisons de la prédication et de la prière. L’étranger, à la vue de ces nouveaux sanctuaires, se demande : Qu’est-ce que ceci ? D’où viennent ces hommes qui ne prient plus avec leurs concitoyens ? Ne dirai‑on pas une nation dans la nation ? L’étranger a raison ; c’est une nation dans la nation, jusqu’à ce que la nation elle-même ait passé tout entière dans les rangs de ce peuple nouveau.

Les besoins de toute société exigent qu’elle ait ses lois, comme elle a sa hiérarchie ; l’Église montrera donc au grand jour les signes d’un gouvernement intérieur dont les effets se produisent à l’extérieur. Ce sont des fêtes, des solennités dont la pompe annonce un grand peuple, des règlements rituels qui forment entre les membres de la société un lien visible au dehors comme au dedans du temple ; des commandements, des ordres émanés des divers degrés de la hiérarchie, qui sont promulgués et viennent réclamer l’obéissance ; des institutions, des corporations qui se meuvent au sein de la société, et lui apportent secours et splendeur ; tout enfin, jusqu’à des lois pénales contre les délinquants et les réfractaires.

Mais il ne suffit pas à l’Église d’avoir des lieux de réunion pour les assemblées de ses fidèles ; il faut qu’il soit pourvu à l’entretien de ses ministres, aux dépenses du culte qu’elle rend à Dieu, aux nécessités de ses membres indigents. La voilà donc qui, secondée par la générosité de ses enfants, prend possession de certaines parties du sol qui deviennent par là même sacrées à raison de leur destination, et à cause de la dignité surhumaine de celle qui les possède. Bien plus, lorsque les princes, lassés de s’opposer vainement au progrès de l’Église, demanderont eux-mêmes à en faire partie, il deviendra nécessaire que le Pasteur suprême ne soit plus sujet d’aucun roi dans l’ordre temporel, et qu’il devienne roi lui-même. La société chrétienne accueille avec acclamation ce couronnement de l’œuvre du Christ, à qui « toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre, » et qui devait un jour régner temporellement dans son Vicaire.

Telle est donc l’Église : société spirituelle, mais extérieure et visible, de même que l’homme, spirituel quant à son âme, tient à la nature physique par son corps qui fait partie essentielle de lui-même. Le chrétien aimera donc la sainte Église telle que Dieu l’a voulue, et il aura en horreur ce faux et hypocrite spiritualisme qui, pour renverser l’œuvre du Christ, prétend refouler la religion dans le pur domaine de l’esprit. Nous ne pouvons accepter un tel sort. Le Verbe divin a revêtu notre chair ; il s’est donné « à voir, à entendre, à toucher ; » ( 1 s. Jean 1, 1) et s’adressant aux hommes, il les a organisés en Église visible, parlante et palpable. Nous sommes un vaste État ; nous avons notre monarque, nos magistrats, nos concitoyens, et nous devons être prêts à donner notre vie pour cette patrie surnaturelle, dont la dignité s’élève autant au-dessus de celle de la patrie terrestre que le ciel est au-dessus de la terre. Satan, jaloux de cette patrie qui doit nous conduire à celle dont il est exclu, n’a rien épargné dans le cours des siècles pour la renverser. Il s’est d’abord attaqué à la liberté de la parole sacrée qui enfante les membres de l’Église : « Nous vous défendons, disaient ses premiers organes, de parler désormais de ce Jésus. » (Act. 4, 18) Le stratagème est habile ; et s’il n’a pas réussi, si la prédication chrétienne s’est fait jour malgré tout, l’ennemi n’a pas laissé de l’appliquer jusqu’à nos temps dans la mesure qui lui restait possible.

Les assemblées des chrétiens ont éveillé de bonne heure les poursuites de la puissance mondaine. La violence a tenté de les disperser ; souvent nous avons été réduits à chercher les antres et les forêts, à choisir les heures de la nuit pour célébrer les Mystères de lumière, pour chanter les splendeurs du divin Soleil de justice. Que de fois nos temples les plus aimés, monuments de la piété, consacrés par les plus chers souvenirs, ont couvert la terre de leurs débris ! Satan eût voulu effacer jusqu’aux traces du domaine de son vainqueur.

Et les lois que l’Église promulgue pour ses fidèles, et les relations de ses Pasteurs entre eux et avec leur Chef, à quelles tyranniques jalousies n’ont‑elles pas donné lieu ! On a voulu refuser à la société des chrétiens jusqu’au droit de se gouverner elle-même ; des hommes serviles ont aidé les gens de César à garrotter l’Épouse du Fils de Dieu. Ses biens temporels ont aussi tenté la cupidité des puissances du monde ; ils lui procuraient l’indépendance ; il fallait donc les lui ravir, afin qu’elle n’eût plus qu’une situation précaire : attentat que nos sociétés politiques expient cruellement chaque jour, mais moindre pourtant que celui qui est le crime de notre siècle, et qui a fait descendre de son trône, après mille ans de royauté temporelle, le Pasteur qui tient les clefs du Royaume de Dieu.

Cependant, les plus odieuses erreurs circulent : l’idée d’une Église toute spirituelle, d’une Église qui ne doit pas être visible, à moins qu’elle ne consente à devenir l’un des ressorts du gouvernement national, cette idée impie et absurde trouve de nombreux partisans. Pour nous, nous n’oublierons pas les innombrables martyrs qui ont donné leur sang pour maintenir et assurer à l’Église de Jésus-Christ sa qualité de société publique, extérieure, indépendante de tout joug humain, en un mot complète en elle‑même. Peut-être sommes-nous les derniers héritiers de la promesse ; raison de plus pour proclamer jusqu’à la fin les droits de celle que Jésus s’est donnée pour Épouse, à laquelle il a conféré l’empire de ce monde qui n’a été conservé qu’à cause d’elle, et qui s’écroulera le jour où elle en serait exilée.

Terminons par le cantique à l’honneur de notre Chef invincible. Les anciens Missels de Saint-Gall nous donnent encore cette Prose pour célébrer le mystère de la Pâque.

Séquence

Allons, frères ! que nos chants éclatants et remplis d’harmonie

Célèbrent, en s’unissant, les joies enivrantes de cette saison riche et printanière,

Dans laquelle le Christ daigna rouvrir pour nous les espérances de la patrie céleste.

À cette heure Pharaon gémit de sentir enlevés à sa tyrannie les esclaves qu’il écrasait d’un joug de mort.

Rendons grâces au Roi suprême qui nous a rachetés de l’abîme ;

Et puisque, comme Israël, nous sommes dégagés du joug égyptien, préparons aussi nos âmes, et immolons une victime mystique.

Du sang divin de cette victime, marquons la maison de notre âme, et nous ne craindrons plus le glaive vengeur de l’Ange qui vient frapper les coupables.

Pour manger dignement la chair sacrée de l’Agneau, ôtons le levain du péché, et vivons dans la sincérité.

Ainsi nous mériterons que la lumière céleste nous arrache à nos noirs ennemis, dans le désert de cette vie.

Affranchis de notre adversaire par les eaux purifiantes du Christ, nous chanterons, à la louange du libérateur, le cantique de Moïse qui délivra son peuple opprimé par le cruel Pharaon, en submergeant cet ennemi dans les sombres gouffres de la mer.

Donc à l’envi chantons avec allégresse le Seigneur tout-puissant.

Que nos dévotes prières frappent à la porte de sa sublime miséricorde ; afin que lui qui, par sa mort, a brisé l’empire de la mort, daigne garder ceux qu’il a rachetés ; qu’il les préserve de revenir sur leurs pas, mais plutôt qu’il les aide à monter au royaume promis. Amen.

Vendredi

Église de Jésus, promise par lui à la terre dans les jours de sa vie mortelle, sortie de son flanc divin ouvert par la lance sur la croix, ordonnée et perfectionnée par lui dans les dernières heures de son séjour ici-bas, nous vous saluons avec amour comme notre Mère commune. Vous êtes l’Épouse de notre Rédempteur, et vous nous avez enfantés à lui. C’est vous qui nous avez donné la vie dans le Baptême ; c’est vous qui nous éclairez par la Parole qui produit en nous la lumière ; c’est vous qui nous administrez les secours au moyen desquels notre pèlerinage terrestre doit nous conduire au ciel ; c’est vous enfin qui nous gouvernez dans l’ordre du salut par vos saintes ordonnances.

Dans votre sein maternel, ô Église, nous sommes en sûreté, nous n’avons rien à craindre. Que peut contre nous l’erreur ? Vous êtes « la colonne et l’appui de la vérité sur la terre. » (1 Tim. 3, 13) Que nous font les révolutions de la patrie terrestre ? Nous savons que si tout manque, vous ne sauriez manquer. En ces jours mêmes, Jésus dit à ses Apôtres, et en eux à leurs successeurs : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles. » (s. Matth. 28, 20) Quel titre de durée que celui-là, ô Église ! L’histoire humaine tout entière est là pour attester si jamais, depuis dix-huit siècles, il vous a fait défaut. Mille fois les portes de l’enfer ont mugi ; mais elles n’ont pas prévalu contre vous une seule heure.

C’est ainsi, ô Église, qu’étant fondée dans le Christ votre Époux, vous nous faites participer à la divine immutabilité que vous avez reçue. Établis en vous, il n’est pas de vérité que notre œil purifié par la foi ne pénètre, pas de bien que, malgré notre faiblesse, nous ne puissions réaliser, pas d’espérance infinie dont nous ne soyons capables d’atteindre l’objet. Vous nous tenez dans vos bras, et de la hauteur où vous nous élevez, nous découvrons les mystères du temps et les secrets de l’éternité. Notre regard vous suit avec admiration, soit qu’il vous considère militante sur la terre, soit qu’il vous retrouve souffrante dans vos membres chéris, au séjour temporaire de l’expiation, soit enfin qu’il vous découvre triomphante dans les cieux : notre contemporaine dans le temps, vous êtes déjà, pour une partie de vous-même, héritière de l’éternité. Oh ! gardez-nous avec vous, gardez‑nous en vous toujours, ô notre Mère qui êtes la bien-aimée de l’Époux ! À qui irions-nous ? n’est-ce pas à vous seule qu’il a confié les paroles de la vie éternelle ?

Qu’ils sont à plaindre, ceux qui ne vous connaissent pas, ô Église ! Mais nous savons que s’ils cherchent Dieu du fond de leur cœur, ils vous connaîtront un jour. Qu’ils sont à plaindre, ceux qui vous ont connue, et qui vous renient dans leur orgueil et leur ingratitude ! Mais nul n’arrive à un tel malheur sans avoir volontairement éteint en soi la lumière. Qu’ils sont à plaindre, ceux qui vous connaissent, qui vivent de votre substance maternelle, et qui s’unissent à vos ennemis pour vous insulter et vous trahir ! Légers de pensée, confiants en eux-mêmes, entraînés par l’audace de leur siècle, on dirait qu’ils vous considèrent désormais comme une institution humaine, et ils osent vous juger, pour vous absoudre ou vous condamner, selon qu’il semblera convenable à leur sagesse.

Au lieu de révérer, ô Église, tout ce que vous avez enseigné sur vous-même et sur vos droits, tout ce que vous avez ordonné, réglé, pratiqué, il en est qui, sans vouloir rompre le lien qui les unit à vous, osent confronter avec les idées d’un soi-disant progrès votre parole et vos actes. En ce monde qui vous a été donné en héritage, ces fils insolents se permettent de vous faire votre part. Désormais, vous, la Mère du genre humain régénéré, vous seriez en tutelle sous leur garde. C’est d’eux que vous apprendriez désormais ce qui convient à votre ministère ici bas. Des hommes sans Dieu et adorateurs de ce qu’ils appelaient les droits de l’homme, osèrent, il y a un siècle, vous expulser de la société politique, que vous aviez jusqu’alors maintenue en rapport avec son divin auteur. Pour satisfaire aujourd’hui leurs imprudents disciples, il vous faut anéantir tous les monuments de votre droit public, et vous résigner au rôle d’étrangère. Jusqu’ici vous exerciez les droits que vous avez reçus du Fils de Dieu sur les âmes et sur les corps ; il vous faut désormais accepter, en place de votre royauté, la liberté commune qu’une même loi de progrès assure à l’erreur comme à la vérité. Les conseils de ce monde ont obtenu le sacrilège succès de faire descendre de son trône, après mille ans de règne, le Vicaire de votre Époux ; et au lieu de se relever de toute la hauteur de leur foi et de se poser en défenseurs chrétiens du dernier boulevard de la chrétienté, il en est parmi nous qui ont été chercher les moyens de le soutenir dans les utopies d’une politique rationaliste, dont votre existence, votre enseignement et vos actes sont la réprobation la plus formelle. Aveugles qui pensent vous faire accepter sous un masque humain par ceux qui haïssent précisément en vous le caractère surnaturel !

Qu’ils ont bien mieux compris les devoirs de leur temps, ceux qui, dédaignant ces profanes théories, sont partis, avec le dévouement des Machabées, pour tirer le glaive contre vos ennemis, ô Église ! Dans ce siècle où la foi est altérée et diminuée, ils ont compris leur rôle de chrétiens, et la couronne des martyrs est à eux. O Église ! il ne s’agit pas pour nous de vous travestir, mais de vous confesser. Vous êtes l’un des articles de notre Symbole : « Je crois la sainte Église catholique. » Il y a dix‑huit siècles que les chrétiens vous connaissent ; ils savent que vous ne marchez pas au caprice des hommes. C’est à eux de vous accepter telle que Jésus vous a faite : signe de contradiction comme lui ; à eux de s’instruire par vos réclamations, vos protestations, et non de vous réformer sur un type nouveau. Une main divine pourrait seule opérer ce prodige.

Qu’il fait bon, ô Église, partager votre sort ! Dans un siècle qui n’est plus chrétien, vous êtes redevenue impopulaire. Vous le fûtes longtemps dans les siècles passés ; et vos fils n’étaient dignes de vous appartenir qu’à la condition de savoir se compromettre pour vous. Ces temps sont revenus. Nous ne voulons point séparer notre cause de la vôtre ; nous vous avouerons toujours comme notre Mère immuable, supérieure à tout ce qui passe, et poursuivant ses destinées à travers des siècles de gloire et des siècles de persécution, jusqu’à ce que l’heure ait sonné où cette terre qui fut créée pour être votre domaine, vous verra monter dans les cieux, et fuir un monde condamné à périr sans retour pour vous avoir méconnue et mise hors la loi.

À la louange du divin Époux de notre Mère, chantons ce cantique pascal tiré des anciens Missels de Flandre.

Séquence

Que l’univers entier chante alleluia : par ses vœux, par ses cantiques, qu’il célèbre la solennité pascale.

Que le jeune essaim, blanc comme la neige, éclate en transports, au sortir des fonts sacrés, délivré des eaux du fleuve infernal.

Et nous avec mélodie, faisons résonner les cordes de nos instruments.

Que nos voix sonores expriment avec accord les neumes de nos joyeux cantiques.

Le Christ plein de douceur, devenu notre hostie, a porté le bois de la croix pour remédier à nos maux.

Pour nous assurer la vie immortelle, il a supporté la mort.

Il a daigné boire l’amer breuvage du fiel.

Il a enduré de cruelles blessures dans sa chair, que les clous et la lance ont traversée.

Après avoir souffert pour nos péchés qu’il avait pris sur lui, il est descendu au fond du Tartare :

D’où il remonte, après avoir brisé les armes de l’antique ennemi, rapportant en triomphe un superbe trophée.

Ayant vaincu la mort et repris sa chair, il ressuscite aujourd’hui victorieux.

Chantons donc à sa gloire de joyeux cantiques.

C’est par lui que la vie éternelle nous est rendue, et que les palais célestes nous sont rouverts.

À lui donc la louange et les cantiques d’honneur. Amen.

Samedi

Le Samedi nous ramène à Marie ; mais en vénérant les grandeurs de la Mère de Dieu, nous ne perdons pas de vue pour cela la sainte Église qui a été, cette semaine, l’objet de nos contemplations. Considérons aujourd’hui les rapports de Marie avec l’Église de son Fils ; cette vue nous découvrira de nouveaux aspects sur ces deux Mères du genre humain.

Avant que l’Homme-Dieu entrât en possession de l’Église qui devait être inaugurée devant toutes les nations au jour de la Pentecôte, il avait préludé à cette possession royale en s’unissant à celle qui mérite par-dessus tout d’être appelée la Mère et la représentante du genre humain. Formée du plus noble sang de notre race, du sang de David, d’Abraham et de Sem, pure dans son origine comme le furent nos premiers parents au sortir des mains de leur créateur, destinée au sort le plus sublime auquel Dieu puisse élever une simple créature, Marie fut sur la terre l’héritage et la coopératrice du Verbe incarné, la Mère des vivants. Dans sa personnalité, elle fut ce que l’Église a été collectivement depuis. Son rôle de Mère de Dieu dépasse sans doute en dignité toutes ses grandeurs ; mais nous ne devons pas pour cela fermer les yeux aux autres merveilles qui brillent en elle.

Marie fut la première créature qui répondit pleinement aux vues du Fils de Dieu descendu du ciel. En elle il trouva la foi la plus vive, l’espérance la plus ferme, l’amour le plus ardent. Jamais la nature humaine complétée par la grâce n’avait offert à Dieu un objet de possession aussi digne de lui. En attendant qu’il célébrât son union avec le genre humain en qualité de Pasteur, il fut le Pasteur de cette unique brebis, dont les mérites et la dignité dépassent d’ailleurs ceux de l’humanité tout entière, quand bien même celle-ci se fût montrée en tout et toujours fidèle à Dieu.

Marie tint donc la place de l’Église chrétienne, avant que celle-ci fût née. Chez elle le Fils de Dieu trouva non seulement une Mère, mais l’adoratrice de sa divinité dès le premier instant de l’Incarnation. Nous avons vu, au Samedi saint, comment la foi de Marie survécut à l’épreuve du Calvaire et du sépulcre, comment cette foi qui ne vacilla pas un instant conserva sur la terre la lumière qui ne devait plus s’éteindre, et qui bientôt allait être confiée à l’Église collective chargée de conquérir toutes les nations au divin Pasteur.

Il n’entrait pas dans les plans du Fils de Dieu que sa sainte Mère exerçât l’apostolat extérieur, au delà du moins d’une certaine limite ; d’ailleurs il ne devait pas la laisser ici-bas jusqu’à la fin des temps ; mais de même que, depuis son Ascension glorieuse, il associa son Église à tout ce qu’il opère pour ses élus, de même voulut-il, durant sa vie mortelle, que Marie entrât en partage avec lui dans toutes les œuvres qu’il accomplissait pour le salut du genre humain. Celle dont le consentement formel avait été requis avant que le Verbe éternel se fit homme en elle, se retrouva, comme nous l’avons vu, au pied de la croix, afin d’offrir comme créature celui qui s’offrait comme Dieu Rédempteur. Le sacrifice de la mère se confondit dans le sacrifice du fils, qui l’éleva à un degré de mérite que notre pensée mortelle ne saurait pénétrer. Ainsi, quoique dans une mesure inférieure, l’Église s’unit-elle dans une même oblation avec son Époux divin dans le Sacrifice de l’autel. En attendant que la maternité de l’Église à naître fût proclamée, Marie reçut du haut de la croix l’investiture de Mère des hommes ; et lorsque la lance vint ouvrir le côté de Jésus, pour donner passage à l’Église qui procède de l’eau et du sang de la rédemption, Marie était là debout pour accueillir dans ses bras cette mère future qu’elle avait représentée avec tant de plénitude jusqu’alors.

Sous peu de jours nous contemplerons Marie dans le Cénacle, tout embrasée des feux de l’Esprit-Saint, et nous aurons à exposer sa mission dans l’Église primitive. Arrêtons-nous ici aujourd’hui ; mais en finissant jetons un dernier regard sur nos deux Mères, dont les rapports sont si intimes, quelque inégale que soit la dignité de l’une et de l’autre.

Notre Mère des cieux, qui est en même temps la Mère du Fils de Dieu, se tient étroitement unie à notre Mère de la terre, et ne cesse de répandre sur elle ses célestes influences. Si dans sa sphère militante celle-ci triomphe, c’est le bras de Marie qui lui assure la victoire ; si la tribulation l’oppresse, c’est avec le secours de Marie qu’elle soutient l’épreuve. Les fils de l’une sont les fils de l’autre, et toutes deux les enfantent : l’une qui est « la Mère de la divine grâce », par sa prière toute-puissante ; l’autre par la Parole et par le saint Baptême. Au sortir de ce monde, si nos fautes ont mérité que la vue de Dieu soit retardée pour nous, et qu’il nous faille descendre au séjour où les âmes se purifient, les suffrages de notre Mère de la terre nous y suivent et viennent adoucir nos douleurs ; mais le sourire de notre Mère du ciel a plus de vertu encore pour consoler et abréger la trop juste expiation que nous avons méritée. Au ciel, l’éclat dont resplendit l’Église glorifiée fait tressaillir d’admiration et de bonheur les élus, qui l’ont laissée luttant encore sur la terre où elle les enfanta ; mais leurs regards éblouis se portent encore avec plus d’extase et d’attendrissement sur cette première Mère qui fut leur étoile dans les tempêtes, qui, du haut de son trône, ne cessa de les suivre de son œil prévoyant, leur ménagea, dans sa sollicitude, les secours qui les ont conduits au salut, et leur ouvre pour jamais ces bras maternels sur lesquels elle porta autrefois le divin fruit de ses entrailles, « ce Premier‑né » (s. Luc 2, 7) dont nous sommes les frères et les cohéritiers.

Tandis que nous habitons cette vallée de larmes, devenue en ces jours un paradis par la présence prolongée de notre divin ressuscité, chantons encore une fois les allégresses de sa Mère, en empruntant aux mêmes sources, aux Églises de Germanie, le cantique d’aujourd’hui.

Séquence

Réjouissez-vous, ô Vierge, étoile de la mer, épouse chérie du Christ ; car voici que le messager de notre salut vient vous apporter le plus grand sujet d’allégresse. Chaste et féconde Mère, purifiez-nous de nos péchés, et annoncez aussi à nos cœurs les joies d’en haut.

Réjouissez-vous, Mère sans tache, qui, dans votre admirable fécondité, avez enfanté un fils, comme un astre lance son rayon ; par la grâce de votre enfantement, source de notre salut, rendez-nous féconds dans le bien, nous jusqu’ici stériles de cœur.

Réjouissez-vous, ô lis couvert de fleurs, dont les Mages chargés de présents adorent à genoux l’enfant nouveau-né. Heureuse Mère, accordez-nous de pouvoir offrir toujours à Dieu les hommages figurés par leurs dons.

Réjouissez-vous, ô Mère, dont le fils fut présenté au temple, et placé sur les bras de Siméon qui célèbre sa gloire ; donnez-nous de le porter, nous aussi, dans des cœurs purs et sincères.

Réjouissez-vous, Marie, vous dont l’allégresse fut au comble, au jour où votre fils ressuscita vainqueur des liens de la mort : faites-nous aussi ressusciter de nos péchés, ô très clémente ! élevez en haut notre cœur accablé sous le poids de ses vices.

Réjouissez-vous, Marie, vous dont les heureux regards suivirent le vol de votre fils remontant au trône de son Père ; donnez-nous de voir sans crainte son retour, lorsque ce monde arrivera à sa fin.

Réjouissez-vous, Vierge des vierges, que la main du doux Jésus emporta au-dessus des astres, lorsque vous eûtes achevé cette vie mortelle ; accordez-nous l’allégement du poids de nos péchés, et après les tribulations présentes, conduisez-nous à la vraie patrie.

Amen.

Troisième dimanche après Pâques

(Dom Guéranger commente ici la solennité de saint Joseph qui n’est plus au calendrier liturgique depuis Pie XII. Il n’y a donc pas de commentaire pour ce dimanche dans L’année liturgique de Dom Guéranger. Note de l’éditeur.)