4e dimanche de l’avent

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Quatrième dimanche de l’avent

Si ce dimanche tombe le 24 décembre, on l’omet cette année-là, et on fait l’office de la vigile de Noël. Voir aussi les grandes féries de l’avent

Le Seigneur est déjà proche : venez, adorons-le.

Le quatrième dimanche de l’avent est appelé Rorate à cause de l’introït ; mais plus souvent on le nomme Canite tuba Sonnez, trompettes, qui sont les premiers mots du premier répons de matines, et de la première antienne de laudes et de vêpres.

Nous voici entrés dans la semaine qui précède immédiatement la naissance du Messie : dans sept jours au plus tard, il viendra ; et selon la longueur du temps de l’avent, laquelle varie chaque année, il se peut que l’avènement tant désiré ait lieu dans six jours, dans trois jours, demain même. L’Église compte les heures d’attente ; elle veille jour et nuit, et ses offices ont pris une solen­nité inaccoutumée depuis le 17 décembre. À laudes, elle varie chaque jour les antiennes ; à vêpres, elle exprime avec tendresse et majesté ses désirs d’Épouse par de brûlantes exclamations vers le Messie, dans lesquelles elle lui donne chaque jour un titre ma­gnifique emprunté au langage des prophètes.

Aujourd’hui [1] elle veut frapper le dernier coup pour émouvoir ses enfants. Elle les transporte dans la solitude ; elle leur montre Jean-Baptiste, de la mission duquel elle les a déjà entretenus au troisième dimanche. La voix de cet austère précurseur ébranle le désert, et se fait entendre jusque dans les cités. Elle prêche la pénitence, la nécessité de se purifier en attendant celui qui va paraître. Retirons-nous à l’écart durant ces jours ; ou si nous ne le pouvons faire à raison de nos occupations extérieures, retirons-nous dans le secret de notre cœur et confessons notre iniquité, comme ces vrais Israélites qui venaient, pleins de componction et de foi dans le Messie, achever, aux pieds de Jean-Baptiste, l’œuvre de leur préparation à le recevoir dignement, lorsqu’il allait paraître.

Or, voici la sainte Église qui, avant d’ouvrir le livre du prophète, nous dit à l’ordinaire, mais avec une solennité de plus en plus grande :

Le Seigneur est déjà proche : venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 35

La terre déserte et sans chemin se réjouira, et la solitude tres­saillera et fleurira comme le lis. Elle poussera et germera de toutes parts ; et elle sera dans une effusion de joie et de louange. La gloire du Liban lui a été donnée, la beauté du Carmel et de Saron. Ils verront eux-mêmes la gloire du Sei­gneur et la beauté éclatante de notre Dieu. Fortifiez les mains languissantes et raffermissez les genoux tremblants. Dites à ceux qui ont le cœur abattu : Prenez courage, et ne craignez point ; voici votre Dieu, qui vient vous venger et rendre à vos ennemis ce qu’ils méritent. Dieu viendra lui-même, et il vous sauvera. Alors les yeux des aveugles s’ouvriront, et les oreilles des sourds seront accessibles. Alors le boiteux bondira comme le cerf, et la langue des muets sera déliée ; parce que des sources d’eau couleront au désert, et des torrents dans la solitude. Et la terre qui était desséchée sera un étang, et celle qui était altérée une fontaine d’eau vive. Dans les cavernes où les dragons habitaient auparavant, naîtra la verdure du ro­seau et du jonc. Et il y aura là un sen­tier et un chemin battu, et cette voie sera appelée sainte ; celui qui est impur n’y pas­sera point. Elle sera pour vous une voie droite, en sorte que les ignorants y marcheront sans s’égarer. Il n’y aura point là de lion, et la bête farouche n’y montera point, ni ne s’y ren­contrera. Et ceux qui auront été délivrés y marcheront, et ceux que le Seigneur aura rachetés retourneront et viendront en Sion avec des cantiques de louange ; ils seront couronnés d’une allégresse éternelle ; le ravissement de leur joie ne les quittera point ; la douleur et le gémissement fuiront loin d’eux.

Elle sera donc bien grande, ô Jésus ! la joie de votre venue, si elle doit briller sur notre front à jamais comme une couronne ! Mais comment n’en serait-il pas ainsi ? Le désert même, à votre appro­che, fleurit comme un lis, et des eaux vives jaillissent du sein de la terre la plus altérée. Ô Sauveur ! venez vite nous donner de cette eau dont votre cœur est la source, et que la Samaritaine, qui est notre image à nous pécheurs, vous demandait avec tant d’instances. Cette eau est votre grâce ; qu’elle arrose notre aridité, et nous fleurirons aussi ; qu’elle désaltère notre soif, et nous cour­rons la voie de vos préceptes et de vos exemples, ô Jésus ! avec fidélité, sur vos pas. Vous êtes notre voie, notre sentier vers Dieu ; et Dieu, c’est vous-même : vous êtes donc aussi le terme de notre route. Nous avions perdu la voie, nous nous étions égarés comme des brebis errantes : que votre amour est grand de venir ainsi après nous ! Pour nous apprendre le chemin du ciel, vous ne dédaignez pas d’en descendre, et vous voulez faire avec nous la route qui y conduit. Non, désormais nos bras ne sont plus abat­tus ; nos genoux ne tremblent plus ; nous savons que c’est dans l’amour que vous venez. Une seule chose nous attriste : c’est de voir que notre préparation n’est pas parfaite. Nous avons encore des liens à rompre ; aidez-nous, ô Sauveur des hommes ! Nous voulons écouter la voix de votre précurseur, et redresser tout ce qui offenserait vos pas sur le chemin de notre cœur, ô divin En­fant ! Que nous soyons baptisés dans le baptême d’eau de la pénitence ; vous viendrez ensuite nous baptiser dans le Saint-Esprit et dans l’amour.

À la messe

Le prophète a excité notre soif en nous parlant de la limpidité et de la fraîcheur des sources qui jaillissent à l’arrivée du Messie ; demandons, avec la sainte Église, la rosée qui rafraîchira notre cœur, la pluie qui le rendra fécond.

Introït

Cieux, répandez la rosée, et que les nuées fassent pleuvoir le Juste : que la terre s’ouvre, et qu’elle germe le Sauveur. Ps. Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament publie l’ouvrage de ses mains. Gloire au Père. Cieux.

Dans la collecte, l’Église fait instance pour être délivrée au plus tôt ; elle craint que ses péchés ne soient la cause du retard que l’Époux met à venir ; elle se recommande à sa miséricorde pour franchir cet obstacle.

Collecte

Faites paraître, Seigneur, votre puissance, et venez ; secou­rez-nous par votre grande force, afin que par le secours de votre grâce, votre indulgence miséricordieuse daigne accélé­rer le remède dont nos péchés nous rendent indignes ; Vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Amen.

Épître
Lecture de l’Épître de saint Paul, Apôtre, aux Corinthiens. Chap. 4

Mes Frères, que l’homme nous considère comme les minis­tres de Jésus-Christ, et comme les dispensateurs des Mystè­res de Dieu. Or, ce qui est à désirer dans les dispensateurs est qu’ils soient trouvés fidèles. Pour moi, je me mets fort peu en peine d’être jugé par vous, ou par quelque homme que ce soit : et je ne me juge pas moi-même. Car, encore que ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas justifié pour cela ; mais celui qui me juge, c’est le Seigneur. C’est pourquoi ne jugez point avant le temps, jusqu’à ce que le Seigneur vienne, qui produira à la lumière ce qui est caché dans les té­nèbres, et découvrira les pensées des cœurs : alors chacun re­cevra de Dieu la louange qui lui sera due.

L’Église remet sous les yeux des peuples, dans cette épître, la dignité du sacerdoce chrétien, à l’occasion de l’ordination qu’on a célébrée la veille, et rappelle en même temps aux ministres sacrés l’obligation qu’ils ont contractée de se montrer fidèles dans la charge qui leur a été imposée. Au reste, il n’appartient pas aux brebis de juger le pasteur : tous, prêtres et peuple, doivent vivre dans l’attente du jour de l’avènement du Sauveur, de ce dernier avènement dont la terreur sera aussi grande qu’est attrayante la douceur du premier, et du second auquel nous préparons nos âmes. Après avoir fait retentir dans l’assemblée ces paroles sévè­res, la sainte Église reprend le cours de ses espérances, et célèbre encore l’arrivée prochaine de l’Époux.

Graduel

Le Seigneur est proche de tous ceux qui l’invoquent en vérité. V/. Ma bouche annoncera la louange du Seigneur ; que toute chair bénisse son saint Nom. Alleluia, alleluia. V/. Venez, Seigneur, et ne tardez plus : pardonnez les crimes d’Israël votre peuple. Alleluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. 3

L’an quinzième de l’empire de Tibère César, Ponce-Pilate étant gouverneur de la Judée ; Hérode, tétrarque de la Gali­lée ; Philippe son frère, de l’Iturée et de la province de Traco­nite ; et Lysanias, d’Abilène ; Anne et Caïphe étant grands-prêtres ; Dieu fit entendre sa parole à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. Et il vint dans tout le pays qui est aux environs du Jourdain, prêchant le baptême de pénitence pour la ré­mission des péchés ; ainsi qu’il est écrit au livre des paroles du prophète Isaïe : Voix de celui qui crie dans le désert : Pré­parez la voie du Seigneur ; rendez droits ses sentiers. Toute vallée sera remplie, et toute montagne et toute colline sera abaissée ; les chemins tortueux deviendront droits, les rabo­teux seront aplanis. Et toute chair verra le Sauveur envoyé de Dieu.

Vous êtes proche, Seigneur, car l’héritage de votre peuple a passé aux mains des Gentils, et la terre que vous aviez promise à Abra­ham n’est plus aujourd’hui qu’une province de ce vaste em­pire qui doit précéder le vôtre. Les oracles des prophètes s’exécutent de jour en jour ; la prédiction de Jacob lui-même est accomplie : Le sceptre est ôté de Juda. Tout se prépare pour votre arrivée, ô Jésus ! C’est ainsi que vous renouvelez la face de la terre : daignez aussi renouveler mon cœur, et soutenir son cou­rage, dans ces dernières heures qui précèdent votre venue. Il sent le besoin de se retirer au désert, d’implorer le baptême de la pénitence, de redresser ses voies : faites tout cela en lui, divin Sauveur, afin qu’au jour où vous allez descendre sa joie soit pleine et parfaite.

Pendant l’oblation, l’Église salue la glorieuse Vierge dont les flancs recèlent encore le salut du monde. Ô Marie ! donnez-nous bientôt celui qui vous remplit de sa présence et de sa grâce. Le Seigneur est avec vous, ô Marie incomparable ; mais l’heure ap­proche où il sera aussi avec nous ; car son nom est Emmanuel.

Offertoire

Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes, et béni est le fruit de vos entrailles.

Secrète

Daignez, Seigneur, recevoir favorablement ces offrandes, afin qu’elles servent à témoigner notre religion et à nous obtenir le salut. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

Pendant la communion, l’Église, toute pleine du Dieu qui vient de descendre en elle, emprunte les paroles d’Isaïe pour célébrer la Vierge mère, et ce chant lui convient aussi, à elle qui vient d’être mystérieusement visitée par le même Fils de Dieu dont le sein de Marie est le tabernacle.

Communion

Voici qu’une Vierge concevra et enfantera un fils, dont le nom sera Emmanuel.

Postcommunion

Après avoir reçu les dons sacrés, nous vous supplions, Sei­gneur, de faire naître en nous, par la fréquentation de ce mystère, l’effet de notre rédemption. Par notre Seigneur Jésus-Christ. Amen.

À vêpres

(Si la vigile de Noël se trouvait coïncider avec le quatrième dimanche de l’avent, on chanterait les premières vêpres de Noël, en place de celles qui suivent.)

  1. Ant. Sonnez de la trompette dans Sion ; car le jour du Sei­gneur est proche : voici qu’il vient nous sauver. Alleluia, alleluia.
  2. Ant. Voici qu’il va venir, le désiré de toutes les nations, et la maison du Seigneur sera remplie de gloire. Alleluia.
  3. Ant. Les chemins tortueux seront redressés, et les chemins raboteux seront aplanis : venez, Seigneur, et ne tardez pas. Alleluia.
  4. Ant. Le Seigneur va venir ; allez à sa rencontre, et dites : Grande est sa puissance, et son règne n’aura pas de fin ; il est le Dieu, le fort, le dominateur, le prince de la paix. Alleluia, alleluia.
  5. Ant. Seigneur, votre toute-puissante parole va descendre de ses royales demeures. Alleluia.

Capitule

Mes Frères, que l’homme nous considère comme les minis­tres de Jésus-Christ, et comme les dispensateurs des mystè­res de Dieu. Or, ce qui est à désirer dans les dispensateurs, c’est qu’ils soient trouvés fidèles.

L’hymne Creator alme siderum, et le Cantique Magnificat.

On chante, à Magnificat, celle des grandes antiennes qui est marquée pour le jour du mois de décembre auquel tombe le quatrième dimanche. Voir dans les grandes féries de l’avent

Prions

Faites paraître, Seigneur, votre pouvoir, et venez ; secourez-nous par votre vertu toute-puissante, afin que, par le secours de votre grâce, votre indulgence miséricordieuse daigne ac­célérer le remède dont nos péchés nous rendent indignes ; Vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles.

Vous pouvez lire les commentaires de Dom Guéranger pour la 4e semaine de l’avent et pour les grandes féries de l’avent.

L’avent
2e semaine

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
2e semaine de l’avent

Le lundi de la deuxième semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 13

Prophétie contre Babylone révélée à Isaïe fils d’Amos. Levez l’étendard sur la montagne couverte de nuages ; haussez la voix, étendez la main, et que les princes entrent par les portes de Babylone. J’ai donné mes ordres à ceux qui me sont dévoués ; j’ai appelé mes guerriers dans ma colère, ceux que ma gloire fait bondir de joie. Voix de la multitude sur les montagnes, voix éclatante des rois et des nations rassem­blées. Le Seigneur des armées a commandé à sa milice belli­queuse ; il l’a fait venir depuis les confins de la terre jusqu’aux extrémités du ciel. C’est le Seigneur ; il a avec lui les vases de sa fureur pour exterminer toute cette terre. Hurlez ; car le jour du Seigneur est proche : le Seigneur va tout dévaster. C’est pourquoi tout bras sera abattu, tout cœur d’homme séchera et sera brisé. Ils se tordront dans l’angoisse et gémiront comme la femme en travail. Ils se regarderont l’un l’autre dans la stupeur ; leur visage sera desséché comme par le feu. Voici que le jour du Seigneur viendra, jour cruel, plein d’indignation, de colère et de fureur, pour réduire la terre en solitude et broyer les pécheurs qui l’habitent. Les étoiles du ciel les plus éclatantes ne répandront plus leur lumière ; le soleil s’obscurcira dès son lever, et la lune ne brillera plus de sa clarté. Et je visiterai les crimes du monde et l’iniquité des impies ; je mettrai un terme à l’orgueil des infidèles, et j’humilierai l’arrogance des puissants.

L’Église nous remet encore aujourd’hui sous les yeux l’effrayant spectacle du dernier Avènement de Jésus-Christ. Cette Babylone pécheresse dont parle Isaïe, c’est le monde vieilli dans ses crimes ; ce jour cruel, plein d’indignation et de colère, c’est celui où le Messie reviendra et fera briller son étendard sur la nuée. Les paroles qu’emploie le prophète pour peindre la consternation des habitants de Babylone sont si expressives, qu’elles glacent d’effroi ceux qui les méditent sérieusement. Ô vous donc qui, en cette seconde Semaine de préparation à la naissance du Sauveur, hési­teriez encore sur ce que vous avez à faire pour le jour où il va venir, réfléchissez sur l’enchaînement des deux Avènements. Si vous ouvrez au Sauveur dans le premier, vous pourrez être sans inquiétude sur le second ; si au contraire vous dédaignez le premier, le second fondra sur vous comme sur une proie ; et les cris de votre désespoir ne vous sauveront pas. Le Juge viendra à l’improviste, au milieu de la nuit, au moment précis où vous vous flatterez qu’il est loin encore.

Et ne dites pas que la fin des temps n’est pas venue pour le monde, que le genre humain n’a pas accompli ses destinées. Il s’agit ici, non du genre humain, mais de vous. Sans doute, le jour du Seigneur apparaîtra effroyable, quand ce monde sera brisé comme un vase fragile, et que les débris de la création seront la proie d’un affreux incendie ; mais, avant ce jour de terreur uni­verselle, viendra pour vous en particulier celui de l’Avènement du Juge inexorable. Vous aurez à vous trouver en face de lui sans défense, et l’arrêt qu’il rendra alors demeurera à jamais : Avène­ment terrible, quoique ses résultats demeurent secrets jusqu’au dernier et solennel Avènement. Comprenez donc que l’effroi du dernier jour ne sera si grand, que parce que, en ce jour-là même, on entendra confirmer avec solennité ce qui aura été jugé déjà irrévocablement, quoique sans éclat ; comme aussi la voix amie qui conviera les amis de Dieu au festin éternel ne fera que répéter, devant l’Assemblée des anges et des hommes, ce qui déjà aura été résolu dans l’heureuse entrevue du Seigneur et de ses bien-aimés, au moment de leur sortie de ce monde. Donc, ne comptez plus sur des siècles, ô chrétiens ! cette nuit on redemandera votre âme[1]. Le Seigneur vient : hâtez-vous d’aller au-devant de lui dans la confusion de votre visage, dans la contrition de votre cœur, dans la conversion de vos œuvres.

Chant du jugement dernier
(C’est le Répons Libera, interpolé dans les 15e et 16e siècles)

R/. Délivrez-moi, Seigneur, de la mort éternelle, en ce jour redoutable ; * Quand les cieux et la terre seront ébranlés ; * Lorsque vous viendrez juger le siècle par le feu. V/.Les anges et les Archanges seront épouvantés : et les impies, où seront-ils ? * Quand les cieux et la terre seront ébranlés. V/. Que dirai-je ? que ferai-je, moi malheureux, qui n’ai rien de bon à présenter devant un si grand juge ? * Lorsque vous viendrez juger le siècle par le feu. V/. À peine le juste sera-t-il sauvé, et moi, infortuné, où serai-je ? * Quand les cieux et la terre seront ébranlés. V/. Lumière sans nuage, sauvez-moi des ténèbres ; empêchez que je ne tombe dans les flammes obs­cures de l’enfer ; * Lorsque vous viendrez juger le siècle par le feu. V/. Toutes les nations de la terre pleureront sur elles-mêmes ; * Quand les cieux et la terre seront ébranlés. V/. Alors, une voix des cieux : Ô vous, morts qui êtes étendus dans les sépulcres, levez-vous, et venez au jugement du Sau­veur ; * Lorsque vous viendrez, Seigneur, juger le siècle par le feu. V/. Ô mon âme, loue le Seigneur ! Je louerai le Seigneur durant ma vie, et je mériterai de voir Dieu dans ma chair ; * Lorsque vous viendrez, Seigneur, juger le siècle par le feu. V/. Quand le Dieu, fils de la Vierge, viendra juger le monde, il dira aux justes placés à sa droite : Approchez, mes fils bien-aimés ; c’est à vous que j’ai résolu de donner mon Royaume. Ô heureuse parole ! heureuse promesse ! Heureux bienfai­teur ! heureux bienfait ! * Quand les cieux et la terre seront ébranlés. V/. Ensuite, il dira à ceux qui seront à la gauche : Sectateurs du péché, je ne vous connais pas. La gloire du siècle vous a séduits : descendez au fond des enfers, avec le diable et ses ministres. Ô douleur ! ô tristesse ! ô deuil ! ô soupirs ! * Lorsque vous viendrez juger le siècle par le feu. V/. Déjà le Roi se prépare pour le jugement ; le jour affreux va éclater ; dans cette extrémité, quel sera notre refuge ? Nous n’en avons point d’autre que la Vierge Mère, l’espoir univer­sel : qu’elle daigne pour nous supplier son fils ! Ô Roi Jésus ! exaucez nos prières, et nous serons sauvés ; * Quand les cieux et la terre seront ébranlés. V/. Créateur de toutes choses, ô Dieu ! qui m’avez formé du limon de la terre, et m’avez racheté de votre propre sang, par un admirable amour ; vous qui devez, au jour du Jugement, faire sortir du sépulcre mon corps qui est à la veille de tomber en pourriture, exaucez-moi, exaucez-moi, et daignez ordonner que mon âme soit placée au sein du patriarche Abraham ; * Lorsque vous viendrez juger le siècle par le feu.

Prière de la liturgie ambrosienne
(Dans la troisième semaine de l’avent)

Christ tout-puissant, Fils de Dieu, venez, dans votre miséri­corde, sauver votre peuple, au jour de votre Nativité, et dai­gnez, avec votre bénignité accoutumée, nous délivrer de toute inquiétude et de toute crainte temporelle. Vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles.

 

Le mardi de la deuxième semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 14

Le temps où il doit venir est proche, et les jours n’en sont pas éloignés. Car le Seigneur aura pitié de Jacob, et il choisira des hommes dans Israël, et il les fera demeurer paisiblement dans leur terre. L’étranger se joindra à eux et s’unira à la mai­son de Jacob. Et les peuples les prendront et les introduiront dans leur pays ; et la maison d’Israël aura ces peuples pour serviteurs et pour servantes dans la terre d’Israël. Ceux qui les avaient assujettis seront leurs captifs, et ils s’assujettiront ceux qui les avaient dominés. En ce jour-là, quand le Sei­gneur aura mis fin à tes travaux, à l’oppression et à la dure servitude que tu souffrais auparavant, tu entonneras ce Can­tique contre le roi de Babylone. et tu diras : « Comment a disparu le tyran ? Comment a cessé le tribut qu’il nous impo­sait ? Le Seigneur a brisé le bâton des impies, la verge des dominateurs, qui, dans son indignation, frappait les peuples d’une plaie incurable, s’assujettissait les nations dans sa fureur, les persécutait avec cruauté. Comment es-tu tombé du ciel, ô Lucifer ! toi qui te levais le matin avec tant d’éclat ? Tu as été renversé sur la terre, toi qui couvrais de plaies les na­tions ; qui disais dans ton cœur : Je monterai au ciel, j’élève­rai mon trône au-dessus des astres de Dieu, je m’asseye­rai sur la montagne de l’alliance, aux côtés de l’aquilon ; je monterai au-dessus des nuées, je serai sembla­ble au Très-Haut. Et te voilà précipité dans l’enfer, jusqu’au plus profond de ses abîmes. »

Ta ruine est en effet consommée, ô Lucifer ! Tu refusas de t’abaisser devant Dieu et tu fus précipité. Ton orgueil ensuite cherchant à s’étourdir sur l’humiliation d’une chute si profonde, tu causas la ruine du genre humain, en haine de Dieu et de son œuvre. Tu réussis à inspirer au fils de la poussière ce même orgueil qui avait été cause de ta dégradation. Par toi, le péché en­tra dans ce monde, et par le péché la mort ; le genre humain sem­blait une proie dévouée à ta rage éternelle. Forcé de renoncer à tes espérances d’une royauté céleste, tu pensais du moins régner sur l’Enfer et dévorer la création à mesure qu’elle sortirait des mains de Dieu. Mais tu es vaincu aujourd’hui. Ton règne était dans l’orgueil ; à lui seul tu aurais dû ta cour et tes sujets ; or, voici que le souverain Seigneur de toutes choses vient saper ton empire par les fondements, en enseignant lui-même l’humilité à sa créature ; et il vient l’enseigner, non par des lois promulguées avec l’appa­reil éclatant du Sinaï, mais en la pratiquant lui-même sans bruit, cette divine humilité qui seule peut relever ceux qui sont tombés par la superbe. Tremble, Lucifer ! ton sceptre va se briser entre tes mains.

Dans ta fierté, tu dédaignes cette humble et douce Vierge de Nazareth, qui garde silencieuse le mystère de ta ruine et de notre salut. Tu dédaignes par avance l’Enfant qu’elle porte dans son sein et qu’elle mettra bientôt au jour. Sache que Dieu ne le dédai­gne pas ; car il est Dieu aussi, cet Enfant qui n’a pas vu le jour encore ; et un seul des actes d’adoration et de dévouement qu’il pratique à l’égard de son Père, au sein de Marie, apporte plus de gloire à la Divinité, que tout ton orgueil, croissant à jamais dans l’éternité, ne lui en pourrait ravir. Instruits désormais par les leçons d’un Dieu sur la puissance du grand remède de l’humilité, les hommes sauront y avoir recours. Au lieu de s’élever comme toi, dans un fol et criminel orgueil, ils s’abaisseront avec joie et amour ; et plus ils seront humbles, plus Dieu prendra plaisir à les élever ; plus ils se confesseront pauvres, plus il aimera à les rassa­sier. C’est la Vierge divine qui nous le dit dans son beau Cantique. Gloire à elle, si douce mère à ses enfants, et si terrible à toi, Luci­fer ! qui te débats en vain sous son pied victorieux.

Prose pour le temps de l’avent
(11e siècle, anciens missels romains-français)

Prêt à recevoir celui qui règne dans les siècles éternels,

Peuple chrétien, chante-le dévotement, rends hommage à ton Créateur.

C’est lui que bénissent avec jubilation les milices célestes, enivrées de sa vue

C’est lui qu’attendent toutes les choses terrestres, pour com­paraître devant lui,

Sévère en ses jugements,

Clément en sa puissance.

O Christ ! sauvez-nous par votre clémence, vous qui souffrîtes pour nous une cruelle passion.

Soulevez-nous jusqu’aux brillantes étoiles des cieux, vous qui effacez les souillures des siècles ;

Rosée du ciel, Sauveur véritable, chassez nos périls ;

Faites que tout soit pur, et donnez-nous la paix ;

Afin que, sauvés ici-bas par votre miséricorde, nous puis­sions, après cette vie, monter joyeux aux célestes royaumes :

Vous qui régnez dans les siècles infinis. Amen.

Prière du sacramentaire gallican
(En la messe de la vigile de Noël)

Dieu miséricordieux et clément, par la volonté et la munifi­cence duquel Jésus-Christ notre Seigneur s’est humilié, pour élever le genre humain tout entier, et est descendu au plus bas pour exalter ce qui était misérable, en sorte que Dieu est né homme au moyen d’une Vierge, afin que la ressemblance céleste que l’homme avait perdue fût rétablie en lui ; faites que votre peuple s’attache à vous, et qu’après que vous l’avez racheté par votre bienfait, il vous soit toujours agréable par sa dévote servitude.

 

Le mercredi de la deuxième semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 16

Envoyez, Seigneur, l’Agneau qui doit régner sur la terre ; qu’il s’élance de la pierre du désert jusqu’à la montagne de la fille de Sion : et comme l’oiseau qui s’enfuit, comme les petits qui s’envolent de leur nid, ainsi seront les filles de Moab au pas­sage d’Arnon. Prends conseil, forme une assemblée, prépare en plein midi une ombre aussi noire que la nuit même ; cache les fuyards et ne trahis point les vagabonds ; ô Moab ! sois leur asile, devant la face du tyran. Mais la pous­sière se dis­sipe, le misérable n’est plus ; celui qui foulait la terre a dis­paru. Un trône sera préparé dans la miséricorde, et l’Agneau Dominateur s’asseyera dessus dans la vérité, sous la tente de David ; il jugera et cherchera l’équité, et il rendra prompte­ment ce qui est juste.

Seigneur, envoyez-nous l’Agneau ; « c’est l’Agneau qu’il nous faut, et non le Lion, s’écrie Pierre de Celles dans son 3e Sermon de l’Avent, l’Agneau qui ne s’irrite point, et dont la mansuétude ne se trouble jamais ; l’Agneau qui nous donnera sa laine blanche comme la neige pour réchauffer ce qui en nous est froid, pour couvrir ce qui en nous est nu ; l’Agneau qui nous donnera sa chair à manger, de peur que nous ne périssions de faiblesse dans le chemin. Envoyez-le plein de sagesse, car dans sa divine prudence il vaincra l’esprit superbe ; envoyez-le plein de force, car il est dit que le Seigneur est fort et puissant dans le combat ; envoyez-le plein de douceur, car il descendra comme la rosée sur la toison ; envoyez-le comme une victime, car il doit être vendu et immolé pour notre rachat ; envoyez-le, non pour exterminer les pécheurs, car il doit venir les appeler, et non les justes ; envoyez-le enfin digne de recevoir la puissance et la divinité, digne de délier les sept sceaux du livre scellé, savoir l’ineffable mystère de l’Incarnation. » Vous êtes donc Roi, divin Agneau ! Vous êtes, dès le sein de votre Mère, le souverain Dominateur. Ce sein virginal est un trône de miséricorde sur lequel vous siégez dans l’humilité, prêt à nous rendre justice et à confondre notre cruel ennemi. Ô Roi chéri ! si nos yeux ne vous aperçoivent pas encore, notre cœur vous a senti. Il sait que c’est pour lui que vous revêtez une si étonnante royauté. Laissez-le s’approcher de vous, et vous rendre foi et hommage, pendant que le nuage vous voile encore. Bientôt les bras de Marie seront un second trône pour votre Majesté, et toute la terre verra le Salut qui lui est envoyé.

Hymne tirée de l’anthologie des grecs
(au 20 décembre)

Grotte, prépare-toi : voici venir la Brebis qui porte le Christ en son sein ; Crèche, reçois celui qui d’une parole ineffable nous délivre, nous enfants de la terre ; Bergers, qui veillez la nuit, publiez le prodige ; Mages, accourez de la Perse, appor­tez au Roi l’or, l’encens et la myrrhe ; car le Seigneur est apparu, né d’une Vierge-mère qui s’abaisse comme une hum­ble servante, toute mère qu’elle est, l’adore et dit, le tenant en ses bras : Comment as-tu été produit, comment as-tu été en­gendré dans mes entrailles, mon Sauveur et mon Dieu ?

Écoute, ô ciel ! terre, prête l’oreille ; car voici le Fils et le Verbe du Dieu Père, qui s’avance pour naître d’une Vierge qui n’a pas connu l’homme, et qui enfante sans douleur par la vertu du Saint-Esprit. Bethléhem, prépare-toi ; Éden, ouvre tes portes : Celui qui Est devient celui qui n’était pas ; celui qui du limon forma toute créature reçoit lui-même une forme, apportant au monde une grande miséricorde.

Nature immense, Christ Roi, comment pourra vous recevoir une chétive étable ? comment la crèche vous pourra-t-elle contenir, ô Jésus ! fils d’une mère intacte, qui vous êtes fait étranger dans votre propre domaine, pour sauver ceux qui vous donneraient l’hospitalité !

Auguste Princesse, nouveau ciel, de votre sein, ainsi que d’un nuage, hâtez-vous de faire sortir le Christ, Soleil de gloire : que dans la grotte il apparaisse avec notre chair, et répande jusqu’aux extrémités du monde le vif éclat de ses splendeurs par une immense miséricorde.

Vous savez nos douleurs et nos misères, ô Christ débonnaire ! et vous ne nous dédaignez pas ; mais vous vous anéantissez avant même de sortir de votre mère, fixant votre demeure au sein virginal de celle qui, dans la grotte, vous enfantera sans douleur, revêtu de notre chair.

Monts et collines, vallées et plaines, peuples et tribus, nations de la terre et tout ce qui respire, poussez des cris de victoire : voici venir la plénitude de joie divine, la Rédemption de tous approche, le Verbe de Dieu qui ne connaît point de temps, soumis au temps par sa miséricorde.

Elle approche, la vigne céleste sur laquelle a mûri la grappe incorruptible ; elle vient enfanter le vin d’allégresse qui, comme une vive source, étanchera notre soif, à nous qui lui chanterons : Vous êtes béni, ô notre Dieu !

Le vase de divins parfums qui renferme le parfum d’excellence, s’avance pour répandre en la grotte de Bethlé­hem celui qui remplit de sa mystique odeur ceux qui lui chantent : Vous êtes béni, ô le Dieu de nos pères !

Marie, vous êtes semblable à l’instrument que vit autrefois Isaïe entre les mains de l’ange : comme lui vous portez en vous le divin charbon, le Christ qui consume toute matière de péché et illumine les âmes des fidèles.

Les chants des prophètes ont cessé : car Celui qu’ils ont annoncé devoir venir en la plénitude des temps, va paraître ; il est présent, ayant pris un corps dans la chaste Vierge : allons le recevoir avec des cœurs purs.

Prière du missel mozarabe
(Au second dimanche de l’avent)

Seigneur, la terre est dans la joie, et tressaille de plaisir ; car le Verbe fait chair habite dans le sein de la Vierge sacrée. À son avènement, la terre entière est affranchie de la captivité, après avoir été si longtemps captive dans une noire prison, par suite de la transgression d’Adam. Que maintenant la mer s’ébranle et tous les êtres qu’elle renferme ; que les monta­gnes bondissent ; que les arbres des forêts soient dans la jubilation ; car Dieu, se faisant homme, daigne venir du ciel en ce monde, en passant par le sein de la bienheureuse Vierge Marie. Nous vous supplions donc, ô Dieu tout-puissant ! d’affranchir des liens du péché la fragilité de notre chair et de recevoir avec miséricorde votre famille ici présente qui vient à vous.

 

Le jeudi de la deuxième semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 19

Prophétie contre l’Égypte. Voici que le Seigneur montera sur un nuage léger, et il entrera dans l’Égypte, et devant sa face les idoles de l’Égypte seront ébranlées, et le cœur de l’Égypte se desséchera au milieu d’elle ; et je ferai que les Égyptiens s’élèveront contre les Égyptiens, et le frère combattra contre le frère, l’ami contre l’ami, la cité contre la cité, le royaume contre le royaume.

Cette Égypte que le Seigneur vient visiter, dont il va renverser les idoles et bouleverser l’empire, est la Cité de Satan qui doit crouler et faire place à la Cité de Dieu. Admirons l’entrée pacifi­que du triomphateur ; c’est sur un nuage, et sur un nuage léger, qu’il monte en guise de char. Que de mystères en peu de mots ! « Il y a trois nuages, dit Pierre de Blois dans son 2e Sermon de l’Avent : l’obscurité des Prophéties, la profondeur des divins Conseils, la merveilleuse fécondité de la Vierge. » En effet, il est de l’essence de toute Prophétie d’être enveloppée d’une certaine obscurité, afin que la liberté des hommes demeure intacte ; mais le Seigneur arrive sous le nuage, et le jour de l’accomplissement révèle toutes choses. Ainsi en fut-il du premier Avènement ; ainsi en sera-t-il du second. Les desseins de Dieu ne se rendant visibles pour l’ordinaire que dans les causes secondes, il arrive presque tou­jours, et il arriva en particulier dans le grand événement de l’Incarnation, que l’extrême simplicité des moyens employés par la Sagesse divine trompa la prévoyance des hommes. Ils auraient cru volontiers que, pour rétablir le monde tombé, il serait besoin d’un déploiement de puissance égal au moins à celui de la pre­mière création ; et on leur dit simplement : Vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche. Ô toute-puissance de Dieu, que vous reluisez admirablement à travers ce nuage ! que vous êtes forte dans cette apparente faiblesse ! Mais le troisième nuage est la Vierge Marie ; nuage léger ; « car, dit saint Jérôme, ni la concupiscence, ni le fardeau du mariage terrestre, ne l’appesantissent » ; nuage fécond en rosée rafraîchis­sante, puisqu’il contient le Juste qui doit pleuvoir sur nous pour éteindre nos ardeurs sensuelles et fertiliser le champ de notre vie. Qu’il est doux l’éclat de la majesté de notre divin Roi, quand nous le contemplons à travers le nuage de Marie ! Ô Vierge incompara­ble ! toute l’Église vous reconnaît dans ce nuage mystérieux que, des sommets du Carmel, le prophète Élie aperçut s’élevant de la mer, petit d’abord comme le pas d’un homme, mais bientôt montant à l’horizon, et envoyant sur la terre une pluie si abon­dante, qu’elle suffit à désaltérer tout Israël. Donnez-nous bientôt cette rosée divine qui est en vous ; nos péchés ont rendu le ciel d’airain sur notre tête : vous seule êtes juste et pure, ô Marie ! Priez le Seigneur, dont vous êtes le Trône miséricordieux, de venir bientôt terrasser nos ennemis et nous apporter la paix.

Hymne de l’avent
(Bréviaire mozarabe, au 1er dimanche de l’avent)

Le tout-puissant Roi de toutes choses venant sauver le monde, a pris un corps formé à notre ressemblance.

Celui qui règne avec le Très-Haut entre au sein d’une Vierge, pour naître dans la chair et briser les liens de la mort.

Les nations étaient dans les ténèbres ; elles verront l’éclat de la lumière, quand le Sauveur sera venu racheter ceux qu’il a créés.

Celui que les prophètes ont chanté dans leurs oracles sur l’avenir, le voici qui vient entouré de gloire : c’est pour guérir nos plaies.

Réjouissons-nous maintenant dans le Seigneur, réjouissons-nous ensemble dans le Fils de Dieu, nous préparant à le rece­voir, dans la gloire de son Avènement. Amen.

Prière du bréviaire ambrosien
(Au 6e dimanche de l’avent, préface)

C’est une chose digne et juste, équitable et salutaire de vous rendre grâces, Seigneur Dieu tout-puissant, et de joindre à l’invocation de votre force la mémoire solennelle de la bien­heureuse Vierge Marie ; c’est elle dont les entrailles ont pro­duit ce Fruit qui a daigné nous rassasier du Pain des anges. Ève avait dévoré un fruit dans sa désobéissance ; Marie nous a rendu un Fruit de salut. Bien différente est l’œuvre du serpent de celle de la Vierge. L’un a versé les poisons qui nous ont mis en péril ; de l’autre sont sortis les mystères du Sauveur. D’un côté a paru l’iniquité du tenta­teur ; de l’autre, la Majesté du Rédempteur est venue au secours. Rédemp­teur, il est né, et il a connu la mort ; Créa­teur, il est ressus­cité ; et par lui l’humaine nature a vu cesser son esclavage et a recouvré sa liberté, retrouvant dans le Christ, son créateur, ce qu’elle avait perdu en Adam, son premier père.

 

Le vendredi de la deuxième semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 24

Voici que le Seigneur rendra déserte la terre : il la dépouil­lera, il en désolera la face, et il en dispersera les habitants. Et alors le prêtre sera comme le peuple ; le seigneur comme l’esclave ; la maîtresse comme la servante ; celui qui vend comme celui qui achète ; celui qui prête comme celui qui em­prunte ; celui qui redemande ce qu’il a prêté comme le débi­teur. La terre sera bouleversée et livrée au pillage ; car c’est le Seigneur qui a parlé. La terre a pleuré, elle s’est fondue, elle est tombée en défaillance. L’univers s’est dissous ; la gran­deur des peuples est tombée en décadence. Et la terre a été infectée par ses habitants : car ils ont transgressé les lois, changé le droit, rompu l’alliance éternelle. À cause de cela, la malédiction dévorera la terre ; ceux qui l’habitent s’abandonneront au péché ; ceux qui la cultivent seront insensés ; et il n’y demeurera qu’un petit nombre d’hommes. Le vin a pleuré, la vigne a langui ; ils ont gémi, tous ceux qui avaient la joie dans le cœur. L’allégresse des tambours a cessé, le bruit des réjouissances s’est reposé, la douceur de la harpe s’est tue. Ils ne boivent plus de vin en chantant : amer sera le breuvage à ceux qui le boivent : la cité du faste a été brisée : toutes ses maisons sont fermées : et personne n’y entre plus. Il y aura un cri dans les rues, parce qu’il n’y a plus de vin : tout divertissement est abandonné ; la joie est bannie de la terre. La solitude est dans la ville, et la calamité en a brisé les portes. Et voilà ce qui restera au milieu de la terre, au milieu des peuples : il y aura comme quelques olives qui demeurent sur l’olivier, après qu’on l’a secoué, et encore, comme quelques grappes, après que la vendange est finie. Ceux-là élèveront leurs voix et ils chanteront des cantiques de louanges ; ils jetteront de grands cris de dessus la mer, quand le Seigneur aura été glorifié. C’est pourquoi, glorifiez le Sei­gneur selon la science : célébrez le Nom du Seigneur Dieu d’Israël dans les îles de la mer. Nous avons entendu des ex­trémités de la terre des louanges : elles célébraient la gloire du Juste.

Ainsi était désolée la terre au jour où le Messie la vint délivrer et sauver. Les vérités étaient si fort diminuées chez les enfants des hommes, que le genre humain penchait à sa ruine. La connais­sance du vrai Dieu allait s’obscurcissant de plus en plus ; l’idolâtrie embrassait toute la création dans les objets de son culte adultère ; une morale hideuse était la conséquence d’une si gros­sière religion ; l’homme était sans cesse armé contre l’homme ; et l’ordre social n’avait d’autres garanties que l’esclavage et l’extermination. Au milieu de tant de peuples, on avait peine à trouver quelques hommes qui cherchassent Dieu ; ils étaient rares sur la terre, comme les olives oubliées sur l’arbre après la récolte, comme les grappes que le vendangeur néglige sur le cep ; tels furent, dans le Judaïsme, ces vrais Israélites que le Sauveur prit pour disciples, et tels, dans la Gentilité, les Mages qui vinrent d’Orient demander le Roi nouveau-né, et plus tard Corneille le Centurion que l’ange du Seigneur envoya vers saint Pierre. Mais avec quelle fidélité et quelle joie ils reconnurent le Dieu incarné ! Quels cris d’allégresse ils firent éclater, quand ils connurent qu’ils avaient été réservés pour voir de leurs yeux le Sauveur promis !

Or, tout ceci se renouvellera à l’approche des jours où le Messie devra reparaître. La terre sera désolée de nouveau, la race hu­maine sera dans l’abaissement. Les hommes corrompront encore leurs voies, et avec une malice d’autant plus grande, que le Verbe de vie aura lui à leurs yeux. Cependant, une grande tris­tesse, une impuissance de vivre saisira les nations ; elles se senti­ront vieillir avec la terre qui les porte ; et il ne leur viendra pas en pensée que les destinées du monde touchent à leur fin. Il y aura de grands scandales : les Étoiles du ciel, c’est-à-dire plusieurs de ceux qui étaient Docteurs en Israël, feront défaut, et leur lumière se chan­gera en ténèbres. Il y aura des jours d’épreuve, et la foi dimi­nuera ; en sorte qu’au moment où le Fils de l’homme para­îtra, il aura peine à en trouver encore sur la terre. Gardez-nous, Seigneur, de voir ces jours de tentation, ou fortifiez dans nos cœurs la docilité envers votre sainte Église, qui sera le seul fanal de vos fidèles au milieu d’une si éclatante défection. Donnez-nous, ô Sauveur ! d’être du nombre de ces olives choisies, de ces grappes de prédilection par lesquelles vous compléterez l’heureuse récolte qui doit remplir vos celliers durant l’éternité. Gardez en nous le dépôt de la foi que vous y avez placé ; que le contact des nouveautés ne l’altère point ; que notre œil soit tou­jours fixé vers cet Orient que nous indique la sainte Église, et où vous paraîtrez tout d’un coup avec gloire. À l’aspect de votre triomphe, nous pousserons des cris d’allégresse, et bientôt, sem­blables à des aigles qui se rassemblent autour d’une proie, nous volerons au-devant de vous à travers les airs, comme parle votre Apôtre ; et nous serons toujours avec vous[2]. C’est alors qu’on entendra retentir la gloire du Juste jusqu’aux extrémités de cette terre qu’il vous plaira de conserver, jusqu’à ce que les arrêts de votre miséricorde et ceux de votre justice aient reçu leur pleine exécution. Ô Jésus ! sauvez l’œuvre de vos mains, et soyez-nous propice en ce grand jour.

Hymne de l’avent
(Bréviaire mozarabe, en la 2e semaine de l’avent)

Fils unique du Père, vous descendez à nous par la Vierge, pour nous bénir de la rosée baptismale, et nous régénérer tous par la foi.

Parti des hauteurs du ciel, un Dieu a pris la forme d’un homme, pour retourner ensuite, vainqueur de la mort, en nous laissant les joies d’une vie nouvelle.

C’est pourquoi nous vous prions, ô Rédempteur ! Descendez dans votre miséricorde, et répandez en nos cœurs les clartés de la lumière déifiante.

Gloire soit à Dieu le Père, à son Fils unique, et à l’Esprit consolateur, dans les siècles éternels.

Amen.

Prière du missel gallican
(In Adventu Domini, Collecta)

Dieu tout-puissant, daignez faire que nos âmes soient enflammées de votre Esprit, suivant le désir qu’elles en ont ; afin que, rassasiés du don céleste, nous puissions, comme des lampes brillantes, luire en présence de Jésus-Christ votre Fils, qui va bientôt paraître.

 

Le samedi de la deuxième semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 25

Seigneur, vous êtes mon Dieu : je vous exalterai et je confes­serai votre Nom ; parce que vous avez fait des choses mer­veilleuses, et rempli avec fidélité vos antiques desseins. Amen. Car vous avez réduit toute une ville en un tombeau ; cette ville si forte n’est plus qu’une ruine, la demeure des étrangers ; elle ne sera plus ville, et on ne la rebâtira jamais. C’est pourquoi un peuple puissant vous louera ; la cité des nations robustes vous craindra : car vous êtes devenu la force de l’indigent dans sa tribulation, l’espoir dans la tempête, l’ombrage contre la chaleur. Et le Seigneur des armées fera à tous les peuples, sur cette montagne, un festin de viandes délicieuses, un festin de vins exquis, de viandes pleines de suc et de moelle, d’un vin pur sans aucune lie. Et il brisera sur cette montagne la chaîne qui était serrée sur tous les peuples, et la toile que l’ennemi avait ourdie sur toutes les nations. Il précipitera la mort à jamais ; et le Seigneur Dieu séchera les larmes de tous les yeux, et il effacera l’opprobre de son peu­ple de dessus la terre : car c’est le Seigneur qui a parlé. Et son peuple dira en ce jour-là : C’est là vraiment celui qui est notre Dieu ; nous l’avons attendu, et il nous sauvera : il est le Seigneur ; nous avons supporté ses délais ; nous tressaille­rons et nous nous réjouirons dans le Salut qu’il vient opérer.

Encore un peu de temps, et le triomphateur de la mort va para­ître, et nous dirons, dans la joie de notre cœur : C’est là notre Dieu ; nous l’avons attendu, et il nous sauvera ; nous avons sup­porté ses délais, et nous nous réjouirons maintenant dans le Salut qu’il vient opérer. Préparons donc la voie du Seigneur, pour le recevoir dignement ; et dans cette œuvre de préparation, aidons-nous du secours de Marie. Ce jour du samedi lui est consacré ; elle nous y accordera d’autant plus volontiers sa faveur. Considérons-la pleine de grâce, portant en elle celui que nous désirons aussi porter en nous. Si nous lui demandons par quel moyen elle a pu se rendre digne d’une si haute distinction, elle nous dira qu’en elle a été simplement accomplie la Prophétie que l’Église redit plusieurs fois au temps de l’Avent : Toute vallée sera remplie. L’humble Marie a été la vallée bénie du Seigneur ; vallée fraîche et fertile, en laquelle Dieu a semé le divin froment, Jésus notre Sauveur : car il est écrit dans le Psaume que les vallées seront abondantes en froment[3]. O Marie ! c’est par votre humi­lité que vous avez attiré les regards de votre Créateur. Si, du haut du ciel où il habite, il eût aperçu une vierge plus humble dans son amour, il l’eût choisie de préférence à vous : mais vous avez ravi son cœur, ô divine vallée toujours verdoyante et émaillée de la fleur des vertus ! Que ferons-nous, pécheurs, collines altières ? Il nous faut nous abaisser, par amour et par reconnaissance, devant le Dieu qui s’abaisse lui-même. Marie, obtenez-nous cette grâce. Faites que nous disions désormais à toutes les volontés du Sei­gneur notre Dieu ce que vous avez dit vous-même : Nous sommes les serviteurs du Seigneur ; qu’il nous soit fait selon son bon plaisir.

Prose en l’honneur de la Sainte Vierge

(Tirée du missel de Cluny de 1523)

Gabriel, envoyé des cieux, fidèle messager de la parole, converse en un saint langage avec la Vierge bienheureuse.

Sa parole bonne et suave se répand en la sainte demeure : et le nom d’Eva, se changeant sur ses lèvres, devient Ave, Salut !

Donc, selon le pacte nouveau, voici que le Verbe se fait chair ; mais toujours demeure intact le sein pudique de la Vierge.

Celle qui enfante n’a point vu le père ; et sans que l’homme l’ait ternie, sans souffrance et sans labeur, elle met au jour un fils.

Écoute : c’est un signe nouveau ; crois seulement, et c’est assez ; il n’est pas de notre faiblesse de percer un si profond mystère.

C’est un signe grand et sublime ; c’est le prodige du buisson enflammé ; que nul indigne n’en approche sans déposer sa chaussure.

C’est la verge stérile, qui, sans rosée, d’une façon nouvelle et inouïe, a produit le fruit avec la fleur. Ainsi enfanta la Vierge.

Béni est un fruit si doux ; fruit de joie et non de deuil ; non, Adam ne sera pas séduit, s’il ose le porter à sa bouche.

Notre Jésus, le bon Jésus, pieux fardeau d’une Mère si ten­dre, Jésus, qui dans le ciel a son trône, va naître dans une étable.

C’est pour nous qu’il prendra naissance ; qu’il daigne effacer nos péchés ; car notre pèlerinage s’écoule parmi les périls.

Amen.

Prière du bréviaire mozarabe

(Au vendredi de la troisième semaine de l’avent)

Qui pourra, ô Fils de Dieu, scruter vos voies ? dire les sentiers par lesquels vous êtes entré dans la Vierge de laquelle vous devez naître, et ceux par lesquels vous remonterez au ciel ? Mais parce que vous seul connaissez toutes choses, vous dont le Nom demeure au-dessus des bornes de l’univers : donnez-nous de toujours concevoir et dire à votre sujet des choses exemptes d’erreur ; afin que vous qui descendez des sommets de votre force, pour secourir ce qu’il y a de plus humble, vous nous rendiez dignes de vos bienfaits. Amen.

[1]     s. Luc 12,20.

[2]     1 Thess. 4, 16.

[3]     74, 14.

Avent
2e dimanche

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique

Le deuxième dimanche de l’avent

L’office de ce dimanche est rempli tout entier des sentiments d’espérance et de joie que donne à l’âme fidèle l’heureuse nou­velle de la prochaine arrivée de celui qui est son Sauveur et son Époux. L’avènement intérieur, celui qui s’opère dans les âmes, est l’objet presque exclusif des prières de l’Église en ce jour : ouvrons donc nos cœurs, préparons nos lampes, et atten­dons dans l’allégresse ce cri qui se fera entendre au milieu de la nuit : Gloire à Dieu ! Paix aux hommes !

L’Église romaine fait en ce jour la station en la basilique de Sainte-Croix-en-Jérusalem. C’est dans cette vénérable Église que Constantin déposa une portion considérable de la vraie Croix, avec le titre qui y fut attaché par ordre de Pilate, et qui proclamait la royauté du Sauveur des hommes. On y garde encore ces pré­cieuses reliques ; et, enrichie d’un si glorieux dépôt, la basilique de Sainte-Croix-en-Jérusalem est considérée, dans la liturgie romaine, comme Jérusalem elle-même ; ainsi qu’on peut le voir aux allusions que présentent les diverses messes des stations qu’on y célèbre. Dans le langage des saintes Écritures et de l’Église, Jérusalem est le type de l’âme fidèle ; telle est aussi la pensée fondamentale qui a présidé à la composition de l’office et de la messe de ce dimanche. Nous regrettons de ne pouvoir déve­lopper ici tout ce magnifique ensemble, et nous nous hâtons d’ouvrir le prophète Isaïe, et d’y lire, avec l’Église, le passage où elle puise aujourd’hui le motif de ses espérances dans le règne doux et pacifique du Messie. Mais adorons d’abord ce divin Messie.

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 11

Et il sortira un rejeton de la tige de Jessé, et une fleur naîtra de ses racines. Et l’Esprit du Seigneur se reposera sur lui, l’Esprit de sagesse et d’intelligence, l’Esprit de conseil et de force, l’Esprit de science et de piété : et l’Esprit de la crainte du Seigneur le remplira. Il ne jugera point sur le rapport des yeux, et il ne condamnera point sur un ouï-dire : mais il jugera les pauvres dans la justice, et se déclarera le juste ven­geur des humbles de la terre. Il frappera la terre par la verge de sa bouche, et il tuera l’impie par le souffle de ses lèvres. Et la justice sera la ceinture de ses reins, et la fidélité son bau­drier. Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera auprès du chevreau ; le veau, le lion et la brebis demeureront ensemble ; et un petit enfant les mènera. La génisse et l’ours paîtront de compagnie ; leurs petits dormiront ensemble ; et le lion mangera la paille comme le bœuf. L’enfant à la mamelle se jouera sur le trou de l’aspic, et l’enfant nouvelle­ment sevré mettra sa main dans la caverne du basilic. Ces bêtes ne nuiront point, elles ne tueront point sur toute ma montagne sainte : car la terre est remplie de la connaissance du Seigneur, comme les eaux couvrent la mer. En ce jour-là, le rejeton de Jessé sera arboré devant les peuples comme un étendard : les nations lui offriront leurs prières, et son sépul­cre sera glorieux.

Que de choses dans ces magnifiques paroles du prophète ! La branche ; la fleur qui en sort ; l’Esprit qui se repose sur cette fleur ; les sept dons de cet Esprit ; la paix et la sécurité rétablies sur la terre ; une fraternité universelle dans l’empire du Messie. Saint Jérôme, dont l’Église emprunte aujourd’hui les paroles dans les leçons du second nocturne, nous dit « que cette branche sans aucun nœud qui sort de la tige de Jessé, est la Vierge Marie, et que la fleur est le Sauveur lui-même, qui a dit dans le Cantique : Je suis la fleur des champs et le lis des vallons ». Tous les siècles chrétiens ont célébré avec transport et la branche merveilleuse, et sa divine fleur. Au moyen âge, l’arbre de Jessé couvrait de ses prophétiques rameaux le portail des Cathédrales, étincelait sur leurs vitraux, s’épandait en broderie sur les tapisseries du sanc­tuaire ; et la voix mélodieuse des prêtres chantait le doux répons composé par Fulbert de Chartres et mis en chant grégorien par le pieux roi Robert :

R/. La tige de Jessé a produit une branche, et la branche une fleur ; * Et sur cette fleur l’Esprit divin s’est reposé. V/. La Vierge Mère de Dieu est la branche, et son fils est la fleur ; * Et sur cette fleur l’Esprit divin s’est reposé.

Et le dévot saint Bernard, commentant ce répons dans sa deuxième homélie sur l’avent, disait : « Le Fils de la Vierge est la fleur, fleur blanche et pourprée, choisie entre mille ; fleur dont la vue réjouit les anges, et dont l’odeur rend la vie aux morts ; Fleur des champs, comme elle le dit elle-même, et non fleur des jardins ; car la fleur des champs pousse d’elle-même sans le secours de l’homme, sans les procédés de l’agriculture. Ainsi le chaste sein de la Vierge, comme un champ d’une verdure éter­nelle, a produit cette divine fleur dont la beauté ne se corrompt pas, dont l’éclat ne se fanera jamais. Ô Vierge ! branche sublime, à quelle hauteur ne montez-vous pas ? Vous arrivez jusqu’à celui qui est assis sur le trône, jusqu’au Seigneur de majesté. Et je ne m’en étonne pas ; car vous jetez profondément en terre les racines de l’humilité. Ô plante céleste, la plus précieuse de toutes et la plus sainte ! Ô vrai arbre de vie, qui seule avez été digne de porter le fruit du salut ! »

Parlerons-nous de l’Esprit-Saint et de ses dons, qui ne se répan­dent sur le Messie qu’afin de descendre ensuite sur nous, qui seuls avons besoin de Sagesse et d’Intelligence, de Conseil et de Force, de Science, de Piété et de Crainte de Dieu ? Implorons avec instances ce divin Esprit par l’opération duquel Jésus a été conçu et formé au sein de Marie, et demandons-lui de le former aussi dans notre cœur. Mais réjouissons-nous encore sur les admirables récits que nous fait le prophète, de la félicité, de la concorde, de la douceur qui règnent sur la Montagne sainte. Depuis tant de siècles le monde attendait la paix : elle vient enfin. Le péché avait tout divisé ; la grâce va tout réunir. Un tendre enfant sera le gage de l’alliance universelle. Les prophètes l’ont annoncé, la sibylle l’a déclaré, et dans Rome même encore ensevelie sous les ombres du paganisme, le prince des poètes latins, écho des traditions anti­ques, a entonné le chant fameux dans lequel il dit : « Le dernier âge, l’âge prédit par la sibylle de Cumes va s’ouvrir ; une nouvelle race d’hommes descend du ciel. Les troupeaux n’auront plus à craindre la fureur des lions. Le serpent périra ; et l’herbe trom­peuse qui donne le poison sera anéantie. »

Venez donc, ô Messie, rétablir l’harmonie primitive ; mais dai­gnez vous souvenir que c’est surtout dans le cœur de l’homme que cette harmonie a été brisée ; venez guérir ce cœur, posséder cette Jéru­salem, indigne objet de votre prédilection. Assez longtemps elle a été captive en Babylone ; ramenez-la de la terre étrangère. Rebâ­tissez son temple ; et que la gloire de ce second temple soit plus grande que celle du premier, par l’honneur que vous lui ferez de l’habiter, non plus en figure, mais en personne. L’Ange l’a dit à Marie : Le Seigneur Dieu donnera à votre fils le trône de David son père ; et il régnera dans la maison de Jacob à jamais, et son règne n’aura point de fin. Que pouvons-nous faire, ô Jésus ! si ce n’est de dire, comme Jean le bien-aimé, à la fin de sa Prophétie : Amen ! Ainsi soit-il ! Venez, Seigneur Jésus !

À la messe

La solennité du sacrifice s’ouvre par un chant de triomphe qui s’adresse à Jérusalem. Ce chant exprime la joie qui saisira le cœur de l’homme, quand il aura entendu la voix de son Dieu. Il célèbre la bonté de ce divin Pasteur, pour lequel chacune de nos âmes est une brebis chérie, qu’il est prêt à nourrir de sa propre chair.

Introït

Peuple de Sion, voici le Seigneur qui vient pour sauver les nations ; et le Seigneur fera entendre sa voix pleine de ma­jesté, et votre cœur sera dans la joie.

Ps. Écoutez-nous, ô vous qui gouvernez Israël, qui conduisez Joseph comme une brebis ! V/. Gloire au Père, etc.

Dans la collecte, le prêtre insiste sur la pureté que nos cœurs doivent avoir pour l’avènement du Sauveur.

Prions

Seigneur, réveillez nos cœurs, afin qu’ils préparent la voie de votre Fils unique, et que nous méritions de vous servir avec des âmes purifiées, au moyen de l’avènement de Celui qui vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen.

Épître
Lecture de l’Épître de saint Paul, Apôtre, aux Romains. Chap. 15

Mes Frères, tout ce qui a été écrit, est écrit pour notre ins­truction, afin que nous concevions une espérance ferme par la patience et la consolation que les Écritures nous donnent. Que le Dieu de patience et de consolation vous fasse la grâce d’être toujours unis de sentiment et d’affection les uns avec les autres, selon l’esprit de Jésus-Christ. C’est pourquoi unis­sez-vous les uns avec les autres, pour vous soutenir mutuel­lement, comme Jésus-Christ vous a unis avec lui pour la gloire de Dieu. Car je vous déclare que Jésus-Christ a été le dispensateur et le ministre de l’évangile à l’égard des Juifs circoncis ; afin que Dieu fût reconnu pour véritable, par l’accomplissement des promesses qu’il avait faites à leurs pères. Et quant aux Gentils, ils n’ont qu’à glorifier Dieu de sa miséricorde, selon qu’il est écrit : C’est pour cette raison, Seigneur, que je publierai vos louanges parmi les Gentils, et que je chanterai des cantiques à la gloire de votre Nom. Il est encore écrit : Réjouissez-vous, Gentils, avec son peuple. Et ailleurs : Gentils, louez tous le Seigneur : peuples, glorifiez-le tous. Isaïe a dit aussi : Il sortira de la tige de Jessé un rejeton qui s’élèvera pour commander aux Gentils ; et les Gentils espéreront en lui. Que le Dieu d’espérance vous comble de paix et de joie dans votre loi, afin que votre espérance croisse toujours de plus en plus par la vertu et la puissance du Saint-Esprit.

Ayez donc patience, Chrétiens ; croissez dans l’espérance ; et vous goûterez le Dieu de paix qui va venir en vous. Mais soyez unis de cœur les uns aux autres ; car c’est la marque des enfants de Dieu. Le prophète nous annonce que le Messie fera habiter ensemble le loup et l’agneau ; et voici que l’Apôtre nous le montre réunissant dans une même famille le Juif et le Gentil. Gloire à ce souverain Roi, puissant rejeton de la tige de Jessé, et qui nous commande d’espérer en lui ! Voici que l’Église nous avertit encore qu’il va paraître en Jérusalem :

Graduel

C’est de Sion que va briller l’éclat de sa beauté : il va paraître au grand jour, notre Dieu. V/. Rassemblez autour de lui ses saints, tous ceux qui ont contracté avec lui une alliance scel­lée par le sacrifice. Alleluia, alleluia. V/. Je me suis réjoui dans cette parole qui m’a été dite : Nous irons dans la maison du Seigneur. Alleluia.

Évangile
Suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. 11

En ce temps-là, Jean, ayant appris dans la prison les œuvres merveilleuses de Jésus-Christ, lui fit dire par deux de ses dis­ciples, qu’il lui envoya : Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? Jésus leur répondit : Allez dire à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lé­preux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressusci­tent, l’évangile est annoncé aux pauvres ; et heureux celui qui ne prendra pas de moi un sujet de scandale ! Comme ils s’en retournaient, Jésus se mit à parler de Jean, et dit au peuple : Qu’êtes-vous allés voir dans le désert ? Un roseau agité par le vent ? Mais encore qu’êtes-vous allés voir ? un homme vêtu mollement ? Vous savez que ceux qui sont vêtus mollement sont dans les maisons des rois. Qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète. Je vous le dis, et plus qu’un prophète. Car c’est de lui qu’il a été écrit : J’envoie devant vous mon ange, qui vous préparera la voie.

C’est bien vous, Seigneur, qui deviez venir, et nous ne devons pas en attendre un autre. Nous étions aveugles, vous nous avez éclai­rés ; notre marche était chancelante, vous l’avez raffermie ; la lèpre du péché nous couvrait, vous nous avez guéris ; nous étions sourds à votre voix, vous nous avez rendu l’ouïe ; nous étions morts par nos iniquités, vous nous avez tirés du tombeau ; enfin, nous étions pauvres et délaissés, vous êtes venu nous consoler. Tels ont été, tels seront les fruits de votre visite dans nos âmes, ô Jésus ! visite silencieuse, mais puissante ; dont la chair et le sang n’ont point le secret, mais qui s’accomplit dans un cœur touché. Venez ainsi en moi, ô Sauveur ! Votre abaissement, votre familia­rité ne me scandaliseront pas ; car vos œuvres dans les âmes disent assez que vous êtes un Dieu. C’est parce que vous les avez créées que vous pouvez les guérir.

Après le chant du symbole de la foi, quand le prêtre procède à l’oblation du Pain et du Vin, unissez-vous à l’Église qui demande d’être vivifiée par l’Hôte divin qu’elle attend.

Offertoire

Ô Dieu, vous vous tournerez vers nous, et vous nous rendrez la vie ; et votre peuple se réjouira en vous. Montrez-nous, Seigneur, votre miséricorde, et donnez-nous le salut dont vous êtes la source.

Secrète

Laissez-vous apaiser, Seigneur, par les prières de notre humilité et par les hosties que nous vous offrons ; et si nous n’avons aucun mérite de notre part, assistez-nous du moins de votre secours. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

Pendant la Communion, la voix de l’Église fait retentir encore la félicité de Jérusalem. Son Dieu vient à elle, et il veut la traiter en épouse : qu’elle se prépare donc à l’honneur de cette visite, en s’élevant au-dessus de tout ce qui est inférieur à cet Époux divin qui daigne descendre pour elle.

Communion

Lève-toi, Jérusalem, et monte sur un lieu élevé : et considère les délices que ton Dieu versera en toi.

L’Église, dans l’oraison suivante, explique en quoi consiste cette élévation que Jérusalem doit chercher : aimer les choses du ciel d’où vient le Sauveur, mépriser celles de la terre dont l’amour sépare de Dieu.

Postcommunion

Rassasiés de la nourriture spirituelle, nous vous supplions, Seigneur, de nous apprendre, par la participation de ce Mys­tère, à mépriser les choses de la terre et à aimer celles du ciel. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

À vêpres

1 Ant. Voici que le Seigneur viendra sur les nuées du ciel avec une grande puissance. Alleluia.

  1. Ant. Sion est notre ville forte ; le Sauveur en sera la mu­raille et le rempart : ouvrez-en la porte ; car Dieu est avec nous. Alleluia.
  2. Ant. Le Seigneur apparaîtra, et il ne trompera pas notre attente : s’il tarde, attendons encore, car il viendra et ne diffé­rera plus. Alleluia.
  3. Ant. Les montagnes et les collines chanteront devant Dieu le cantique de louanges : tous les arbres des forêts applaudi­ront ; car le Dominateur, le Seigneur, viendra pour régner à jamais. Alleluia, alleluia.
  4. Ant. Voici que le Seigneur notre Dieu viendra dans sa puis­sance, et il éclairera les yeux de ses serviteurs. Alleluia.

Capitule

Mes Frères, tout ce qui est écrit a été écrit pour notre ins­truction, afin que nous concevions une espérance ferme par la patience et la consolation que les Écritures nous donnent.

Antienne de Magnificat

Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? Dites à Jean ce que vous avez vu : les aveugles voient, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés. Alleluia.

Prions

Seigneur, réveillez nos cœurs, afin qu’ils préparent la voie de votre Fils unique, et que nous méritions de vous servir avec des âmes purifiées, au moyen de l’avènement de Celui qui vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen

Vous pouvez lire les commentaires de Dom Guéranger pour la 2e semaine de l’avent

Avent
1ère semaine

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
1ère semaine de l’avent

Le lundi de la première semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 1

Lavez-vous, purifiez-vous ; ôtez de devant mes yeux la mali­gnité de vos pensées ; cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien ; recherchez ce qui est juste ; secourez l’opprimé ; faites justice à l’orphelin, défendez la veuve ; et, après cela, venez et plaignez-vous de moi, dit le Seigneur. Quand vos péchés seraient comme l’écarlate, ils deviendront blancs comme la neige ; et quand ils seraient rouges comme le ver­millon, ils seront blancs comme la laine la plus pure.

Le Seigneur qui va bientôt descendre pour nous sauver, nous avertit non seulement de nous disposer à paraître devant lui, mais de purifier nos âmes. « Il est bien juste, dit saint Bernard en son 6e sermon de l’avent, que l’âme, qui était tombée la première, soit aussi rétablie la première. Différons donc le soin du corps jusqu’au jour où Jésus-Christ viendra pour le réformer par la résurrection ; car, dans le premier avènement, le Précurseur nous dit : Voici l’Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. Il ne dit pas les maladies du corps, ni les misères de la chair ; mais les péchés, qui sont la maladie de l’âme et la corruption de l’esprit. Ô corps ! garde-toi donc d’anticiper les temps. Tu peux empêcher le salut de l’âme ; mais tu es impuissant pour le tien propre. Souffre donc que l’âme travaille pour elle, et tâche toi-même de travailler avec elle ; parce que, si tu as part à ses souffrances, tu participeras à sa gloire. Autant tu suspends sa réparation, autant tu retardes la tienne ; et tu ne seras jamais régénéré que Dieu ne voie aupara­vant son image réformée dans l’âme. » Purifions-nous donc, chrétiens : faisons les œuvres de l’esprit, et non plus celles de la chair. La promesse du Seigneur est formelle : il fera succéder la blancheur la plus éclatante aux trop vives couleurs de nos iniqui­tés. Il ne nous demande pour cela qu’une seule chose : c’est que nous consentions à suspendre le cours de nos péchés. Cessez de faire le mal, dit-il, et après cela, venez et plaignez-vous de moi. Ô Sauveur ! dès l’entrée de cette sainte carrière, nous voulons pro­fiter de vos avances. Nous voulons rentrer en paix avec vous, soumettre la chair à l’esprit, réparer nos injustices à l’égard de nos frères, faire succéder les soupirs de notre componction à la voix de nos péchés, qui depuis trop longtemps fatigue vos oreilles.

Autres liturgies

Prose pour le temps de l’avent
(11e siècle, anciens missels romains-français)

Salut à jamais durable, inépuisable vie du monde ;

Lumière qui ne s’éteint pas, ô Rédempteur vraiment à nous !

Ému de compassion, à la vue des générations qui mouraient aux pieds des idoles du tentateur,

Sans quitter les hauteurs du ciel, vous descendîtes aux profondeurs où vous attirait votre clémence.

Puis, par l’élan de votre amour prenant l’humanité,

Vous avez, sur la terre, sauvé tout ce qui était perdu,

Apportant la joie au monde.

Ô Christ ! venez purifier et nos corps et nos âmes.

Faites-en, pour y habiter, vos pures et lumineuses demeures.

Au premier Avent, justifiez-nous ;

Au second, délivrez-nous ;

Afin qu’au jour de grande lumière, où vous jugerez l’univers,

Ornés de la robe immaculée, nous marchions sur vos traces, partout où s’imprimeront vos pas. Amen.

Prière du bréviaire ambrosien
(2e dimanche de l’avent)

Dieu tout-puissant, daignez accorder à toute votre famille le désir d’aller par les bonnes œuvres au-devant de Jésus-Christ votre Fils, notre Seigneur ; afin que, assis à sa droite, nous méritions de posséder le royaume des cieux. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

Le mardi de la première semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 2

Vision d’Isaïe, fils d’Amos, sur Juda et Jérusalem. Et dans les derniers jours, sur le sommet des monts, sera fondée la Montagne de la maison du Seigneur ; et elle s’élèvera au-dessus de toutes les collines, et toutes les nations y accour­ront en foule. Et les peuples iront en grand nombre, et ils diront : Venez, et montons à la Montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob, et il nous enseignera ses voies : et nous marcherons dans ses sentiers, car la loi sortira de Sion, et le Verbe du Seigneur, de Jérusalem.

Avec quelle complaisance la sainte Église écoute et répète ces belles paroles du prophète : Venez, montons à la Montagne du Seigneur ! Chaque jour de férie, dans l’avent, elle les redit à l’office des laudes ; et tous ses enfants rendent gloire au Seigneur, qui, pour attirer plus sûrement nos regards, s’est fait semblable à une Montagne élevée, mais accessible à tous. Il est vrai que cette Montagne, comme le dit un autre prophète, est d’abord imper­ceptible comme une petite pierre, pour marquer l’humilité du Messie dans sa naissance ; mais bientôt elle grandit à la vue de tous les peuples, qui sont conviés à venir habiter sur ses flancs fertiles, et jusque sur sa cime illuminée des rayons du Soleil de justice. C’est ainsi, ô Jésus ! que vous nous appelez tous, que vous êtes accessible à tous ; que la grandeur et l’élévation de vos mys­tères n’ont rien d’incompatible avec notre faiblesse. Nous vou­lons, dès ce moment, nous joindre à ces flots de peuples qui mar­chent vers vous : voici que nous partons ; nous voulons aller placer notre tente sous vos ombrages, ô Montagne bénie ! Rece­vez-nous ; que nous n’entendions plus les bruits mondains qui s’élèvent de la plaine. Placez-nous si haut, que nos yeux ne voient plus les vanités de la terre. Puissions-nous ne jamais oublier les sentiers par lesquels on arrive jusqu’à ce sommet bienheureux, où la montagne, qui est la figure, s’évanouit, et où l’âme se trouve à jamais face à face avec Celui que les anges contemplent dans un ravissement éternel, et dont les délices sont d’être avec les en­fants des hommes [1] !

Hymne pour le temps de l’avent
(Composée au 9e siècle, Hymnaire du B. Joseph-Marie Tom­masi)

Que le soleil, les astres, la terre et les mers retentissent de l’avènement du Dieu très-haut : que le riche et le pauvre unis­sent leurs chants pour célébrer le Fils du Créateur suprême !

C’est le Sauveur promis jadis à nos pères ; le glorieux fruit d’une Vierge ; le Fils du Dieu puissant, dont la naissance précède l’étoile du matin.

C’est le Roi de gloire qui devait venir régner en Dieu sur les rois, fouler sous ses pieds l’ennemi perfide, guérir le monde languissant.

Que les anges s’en réjouissent de concert ; que tous les peu­ples tressaillent de joie : le Très-Haut vient s’humilier pour sauver ce qui était perdu.

Un Dieu-homme va prendre naissance ; l’auguste Trinité règne à jamais ! Le Fils coéternel au Père, le Seigneur va des­cendre sur la terre.

Que les prophètes élèvent leur voix et qu’ils prophétisent : Emmanuel est déjà près de nous. Que la langue des muets articule des sons ; et vous, boiteux, courez à sa rencontre.

Que l’agneau et la bête féroce paissent ensemble l’herbe des champs ; que le bœuf et l’âne reconnaissent Celui qui gît dans la crèche.

Le signe royal étincelle ; il annonce notre divin chef ; au noble et royal enfant, rois, préparez vos offrandes.

Oh ! quelle heureuse nouvelle entendit la vierge Marie ! En croyant, elle conçoit ; la voilà mère ; et c’est une vierge qui n’a point connu l’homme.

Îles et nations, applaudissez toutes à ce grand triomphe. Cou­rez avec la vitesse des cerfs : le Rédempteur, le voici qui vient.

Que les yeux des aveugles, fermés à la lumière, sachent maintenant percer les ténèbres de la nuit, s’ouvrir à la lu­mière véritable.

Que la nation de Galilée et celle de la Grèce, que la Perse et l’Inde croient en leur Rédempteur ; un Dieu daigne se faire homme : et Verbe il demeure avec le Père.

Louange, honneur, vertu et gloire soient à Dieu le Père, et à son Fils, ensemble avec le Saint-Esprit, dans les siècles éter­nels !

Amen.

Prière du missel gallican
(Pour la venue du Seigneur, Contestatio)

Ô Dieu, dont la nature propre est la bonté, et dont les volon­tés ne sont sujettes à aucune variation ni changement, mon­trez-vous propice à nos supplications, et daignez témoigner à votre Église cette miséricorde que nous célébrons, en mani­festant à votre peuple l’admirable mystère de votre Fils uni­que ; afin que l’universalité des nations accédant à la vraie foi, les promesses de l’Évangile de votre Verbe soient accom­plies, et que l’adoption universelle étant effectuée, le témoi­gnage de la vérité soit trouvé fidèle. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

Le mercredi de la première semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 3

Le Dominateur, le Seigneur des armées enlèvera de Jérusa­lem et de Juda la vigueur et le courage, toute la force du pain, toute la force de l’eau, l’homme vaillant, le guerrier, le juge, le prophète, le devin, le vieillard, le capitaine de cinquante sol­dats, l’homme au visage vénérable, l’homme de conseil, le plus sage d’entre les architectes, celui qui a l’intelligence des paroles mystérieuses. Et je leur donnerai des enfants pour princes, et les efféminés domineront sur eux. Car Jérusalem va crouler, et Juda penche vers sa ruine ; parce que leurs lan­gues et leurs œuvres se sont élevées contre le Seigneur, et ont irrité les yeux de sa Majesté. L’impudence de leurs visa­ges rend témoignage contre eux ; et ils ont publié hautement leur péché, comme Sodome, et ne l’ont point caché. Malheur à leur âme ! car on leur rendra le mal qui leur est dû. Quant au juste, dites-lui que tout est bien ; car il mangera le fruit de ses œuvres ; mais, malheur à l’impie, à cause du mal qu’il a fait ! car on lui rendra suivant ses crimes.

Parce que Jérusalem penche vers sa ruine, la force de l’intelligence s’éteint en elle avec toutes les autres forces. Elle ne sait plus où elle va, et elle ignore l’abîme qui doit l’engloutir. Ainsi sont les hommes qui ne méditent point l’avènement du souverain Juge, ceux dont Moïse a dit dans le Cantique : Race sans conseil et sans prudence ; si du moins ils avaient la sagesse et l’intel­ligence pour prévoir la fin des choses ! Le Fils de Dieu vient pré­sentement dans les langes de la faiblesse, dans l’humilité du ser­viteur, et, pour parler avec les prophètes, comme la rosée qui tombe goutte à goutte et sans bruit ; mais il n’en sera pas toujours ainsi. Cette terre, qui supporte nos péchés et notre insensibilité, s’écroulera aussi en présence du Juge terrible. À quoi nous ratta­cherons-nous, si nous n’avons aimé qu’elle ? « Une mort subite arrivée sous vos yeux, dit saint Jean Chrysostome, une secousse de tremblement de terre, la seule menace d’une calamité impré­vue vous consterne et vous abat : que sera-ce alors que la terre tout entière manquera sous vos pieds ; que vous verrez le boule­versement de la nature ; que vous entendrez le son de la trom­pette fatale ; que le souverain Maître de l’univers se montrera à vos regards dans la plénitude de sa Majesté ? Vous avez vu des malheureux traînés au supplice : combien de morts n’ont-ils pas eu à subir avant d’arriver au lieu de l’exécution ! Anéantis par l’épouvante, plusieurs n’ont plus à livrer au bourreau qu’un cada­vre. » Ô terreur de ce dernier moment ! Comment ose-t-on t’affronter, quand, pour t’éviter, il suffit d’ouvrir aujourd’hui son âme à Celui qui vient doux et désarmé, demandant un asile à nos cœurs, et promettant, s’ils veulent le recevoir, de les sauver de la colère à venir ! Ô Jésus ! nous ne sommes pas de force à lutter contre vous au dernier jour ; maintenant vous êtes notre frère, notre ami, un petit Enfant qui va naître pour nous ; nous voulons donc faire alliance avec vous ; et quand nous vous aurons aimé dans votre premier Avènement, nous ne vous craindrons plus dans le dernier. Puissions-nous alors entendre retentir à notre oreille cette parole que vos anges diront aux justes : Tout est bien !

Hymne de l’avent

(Bréviaire romain, à l’office de matines)

Verbe souverain qui sortez du sein éternel du Père, et qui, par une naissance temporelle, venez au secours de l’univers,

Illuminez aujourd’hui nos cœurs, embrasez-les de votre amour ; qu’ils se détachent des choses qui passent, et devien­nent sensibles aux célestes jouissances :

Afin qu’au jour où le Juge, du haut de son tribunal condam­nera les coupables aux flammes, et, d’une voix amie, conviera les justes au ciel,

Nous ne soyons pas du nombre de ceux qui, voués à des feux éternels, seront lancés dans un noir tourbillon ; mais que, favorisés de la vue de Dieu, nous soyons admis à goûter les délices du Paradis.

Au Père, au Fils, et à vous, Esprit-Saint, soient à jamais dans tous les siècles, gloire et honneur, comme il fut toujours.

Amen.

Prière du missel mozarabe

En la messe du 4e dimanche de l’avent, Illation[2]

C’est une chose digne et juste, et vraiment avantageuse pour nous, de faire retentir sans relâche vos louanges, ô Père tout-puissant ! vous qui nous ayant créés dans un état de sainteté et de noblesse, daignâtes, par une miséricorde insigne, après que nous eûmes été séduits par la fraude de l’ancien serpent, nous arracher à la mort. Vous annonçâtes longtemps d’avance que votre Fils, que vous deviez nous envoyer dans la chair, viendrait sur cette terre et naîtrait d’une Vierge ; et vous chargeâtes vos saints de proclamer d’une voix éclatante l’avènement de ce Messie, afin que le monde, préparé par une longue attente, conçût une plus grande joie au jour où, la plénitude des temps étant accomplie, le Sauveur lui serait enfin donné. Donc, nous vous prions et supplions que, de même que, dans votre clémence et miséricorde, vous n’avez pas voulu souffrir que votre créature pérît entièrement, mais l’avez rappelée à la vie par l’humble avènement de votre Fils notre Seigneur ; de même, aujourd’hui, vous daigniez proté­ger, conserver, guérir, défendre et délivrer ce qu’une pre­mière fois vous avez retrouvé, réparé, rappelé à la vie ; afin qu’en ce terrible avènement où il doit reparaître pour juger ceux par lesquels et pour lesquels il a été jugé lui-même, il retrouve ceux qu’il a rachetés en tel état de fidélité, qu’il puisse les posséder éternellement, lui qui les a acquis au prix de son sang.

 

Le jeudi de la première semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 4

Je chanterai à mon Bien-Aimé le Cantique de mon proche parent sur sa vigne. Mon Bien-Aimé avait une vigne plantée sur un lieu élevé et fertile. Il l’environna d’une haie ; il en ôta les pierres, il la planta d’une espèce choisie ; il bâtit une tour au milieu, et il y fit un pressoir. Il s’attendait qu’elle porterait de bons fruits ; et elle n’en a porté que de sauvages. Mainte­nant donc, vous, habitants de Jérusalem, et vous, hommes de Juda, soyez juges entre moi et ma vigne. Qu’ai-je dû faire de plus à ma vigne que je n’aie point fait ? Est-ce parce que j’attendais d’elle de bons raisins, qu’elle n’en a produit que de mauvais ? Maintenant je vous montrerai ce que je vais faire à ma vigne. J’arracherai la haie qui l’entoure, et elle sera expo­sée au pillage : je détruirai le mur qui la défend, et elle sera foulée aux pieds. Je la rendrai déserte : elle ne sera plus ni taillée, ni labourée : les ronces et les épines pousseront des­sus, et je commanderai aux nuages de ne pleuvoir plus sur elle. Or, la maison d’Israël est la vigne du Seigneur des ar­mées, et la race de Juda le plant qu’il aimait. J’ai attendu qu’ils fissent des actions justes, et voilà des iniquités ; qu’ils portassent des fruits de justice, et voilà des cris.

Nous attendons la naissance d’un enfant qui doit paraître sept siècles après Isaïe ; et cet enfant sera le Sauveur du monde. Or, les hommes le persécuteront, l’accableront de calomnies et d’injures ; et à la veille du jour où ils le crucifieront, il leur proposera cette parabole : Il y avait un homme qui était père de famille, et il planta une vigne, l’entoura d’une haie, y creusa un pressoir, y bâtit une tour et la loua à des laboureurs ; après quoi il partit pour un pays étranger. Or, quand le temps de la vendange fut venu, il envoya ses serviteurs vers les laboureurs pour recueillir ses fruits. Et les laboureurs ayant pris ses serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent celui-ci. Il envoya donc de nou­veaux serviteurs en plus grand nombre que la première fois ; et ils leur firent de même. En dernier lieu, il leur envoya son fils, disant : Au moins ils respecteront mon fils. Chrétiens, le voici qui vient, ce Fils. Le respecterez-vous ? Le traiterez-vous comme le Fils de Dieu, avec l’honneur et l’amour qui lui sont dus ? Voyez quelle progression dans la malice des hommes ! Au temps d’Isaïe, les Juifs ont méprisé les prophètes ; mais les prophètes, quoique envoyés de Dieu, n’étaient que des hommes. Le Fils de Dieu est venu lui-même, et ils l’ont méconnu ; et c’était là un bien plus grand crime que de lapider les prophètes. Quel serait donc le crime des chrétiens qui connaissent celui qui vient ; bien plus, qui sont ses membres par le Baptême, de ne pas lui ouvrir leur cœur, quand il va venir envoyé par son Père ? Quel châtiment ne méri­te­rait pas la vigne ingrate plantée avec tant d’amour, si elle persis­tait à ne donner que des fruits sauvages ? ô Sauveur ! hâtez-vous de nous fertiliser : couronnez-nous de fleurs et de fruits pour le jour prochain de votre Avènement.

Prière des églises de France pendant l’avent

(Tirée du prophète Isaïe)

Cieux, répandez votre rosée ; et que les nuées fassent pleuvoir le Juste.

Ne vous irritez plus, Seigneur, ne vous souvenez plus désor­mais de notre iniquité. Voilà que la cité du Saint est devenue déserte, Sion est dans la solitude, Jérusalem est désolée, cette maison consacrée à votre culte et à votre gloire, où nos pères ont chanté vos louanges.

Cieux, répandez votre rosée ; et que les nuées fassent pleuvoir le Juste.

Nous avons péché, et nous sommes devenus comme le lépreux ; et nous sommes tous tombés comme la feuille ; et comme un vent impétueux, nos iniquités nous ont enlevés et dispersés. Vous avez caché votre face à nos regards, et vous nous avez brisés par la main de notre iniquité.

Cieux, répandez votre rosée ; et que les nuées fassent pleuvoir le Juste.

Voyez, Seigneur, l’affliction de votre peuple, et envoyez Celui que vous devez envoyer. Faites sortir l’Agneau qui doit domi­ner sur la terre ; qu’il s’élance de la pierre du désert sur la montagne de la fille de Sion, afin qu’il enlève lui-même le joug de notre captivité.

Cieux, répandez votre rosée ; et que les nuées fassent pleuvoir le Juste.

Console-toi, console-toi, ô mon peuple ! bientôt viendra ton salut : pourquoi te consumes-tu dans la tristesse ? Pourquoi la douleur s’est-elle emparée de toi ? Je te sauverai, ne crains point : car je suis le Seigneur ton Dieu, le Saint d’Israël, ton Rédempteur.

Cieux, répandez votre rosée ; et que les nuées fassent pleuvoir le Juste.

Oraison tirée du bréviaire ambrosien

(Au 4e dimanche de l’avent)

Dieu tout-puissant et éternel, qui par l’avènement de votre Fils unique Jésus-Christ notre Seigneur, avez daigné faire luire les rayons d’une nouvelle lumière ; accordez-nous que, de même que nous avons mérité de l’avoir participant de la forme de notre corps par l’enfantement de la Vierge, nous méritions aussi d’entrer en partage du royaume de sa grâce ; lui qui vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen.

 

Le vendredi de la première semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 6

L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur assis sur un trône sublime et élevé ; et les bords de son manteau remplis­saient le temple. Les Séraphins étaient autour du trône. L’un avait six ailes, et l’autre également six ; de deux ils voilaient leurs faces, de deux ils couvraient leurs pieds et des deux autres ils volaient. Et ils criaient de l’un à l’autre, et disaient : Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu des armées : toute la terre est pleine de sa gloire.

Telle est la gloire du Seigneur au plus haut des cieux : qui pourra la voir et ne pas mourir ? Maintenant, contemplez le même Seigneur sur la terre, dans les jours où nous sommes. Le sein d’une Vierge le contient, lui que le ciel ne pouvait contenir. Son éclat, loin d’éblouir les anges, n’est pas même perceptible aux mortels. Nulle voix ne fait retentir autour de lui ces paroles du Ciel : Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des armées ! Les anges ne disent plus : Toute la terre est pleine de sa gloire ; car la terre est le théâtre de son abaissement, et d’un abaissement si profond que les hommes mêmes l’ignorent. La Vierge a d’abord été seule dans le secret divin ; bientôt Élisabeth a connu que Marie est Mère du Seigneur ; Joseph ne l’a appris que par la voix d’un ange, et après de cruels et humiliants soupçons. Trois per­sonnes sur la terre savent donc que Dieu est descendu ; c’est par cette voie obscure qu’il rentre dans son œuvre, dont le péché d’orgueil l’avait chassé. Ô Dieu de l’ancienne alliance, que vous êtes grand, et qui ne tremblerait devant vous ? Ô Dieu de la nou­velle Alliance, que vous vous êtes fait petit, et qui ne vous aimerait pas ? Guérissez mon orgueil, principe de toutes mes révoltes ; apprenez-moi à estimer ce que vous avez estimé. Vous créez le monde une seconde fois par votre Incarnation ; et dans cette création, plus excellente que la première, vous opérez par le silence, vous triomphez par l’anéantissement. Je veux m’humilier à votre exemple, et profiter des leçons qu’un Dieu est venu me donner de si haut. Abaissez donc, ô Jésus, toutes mes hauteurs ; c’est une des fins de votre avènement. Je me prête à vous, comme à mon souverain Maître : faites en moi ce qu’il vous plaira.

Hymne tirée de l’anthologie des Grecs

(Au 23 décembre)

Chantons dans l’allégresse de nos âmes les cantiques pour l’Avant-Fête de la naissance du Christ ; car Celui qui est égal au Père et à l’Esprit, ayant dans sa miséricorde, par pitié pour nos maux, revêtu cette masse de limon, doit naître en la cité de Bethléhem ; et sa naissance ineffable sera célébrée par les anges et les pasteurs.

Faisons résonner les cymbales, poussons des cris de victoire ; le Christ va se montrer à nous, les prédictions des prophètes seront accomplies. Celui qu’ils ont annoncé devoir apparaître au milieu des mortels, va naître dans la grotte sacrée, et, faible enfant, il gît dans la crèche.

Bethléhem, prépare-toi ; Éden, ouvre tes portes ; prends au­jourd’hui tes habits de fête, ô terre de Juda ! que les cieux se réjouissent, que les hommes tressaillent de bonheur ; pour enrichir la pauvreté d’Adam par l’abondance de sa miséri­corde, la Vie même descend dans une crèche, le riche dans une étable ; et la nature divine n’éprouve ni changement ni confusion.

Mon cœur veille pour vous dès l’aurore, ô Verbe de Dieu ! vous qui, par miséricorde et sans rien perdre, vous êtes anéanti pour l’homme tombé, qui avez pris dans une Vierge la forme d’esclave, donnez-moi la paix, ô ami des hommes !

Que les nues distillent la rosée d’en haut : Celui qui a placé les nuages, le Dieu adorable, descend dans une nuée qui est la Vierge, pour illuminer de son éternelle lumière ceux qui étaient avant lui dans les périls et les ténèbres.

Ô doux enfant ! comment te nourrirai-je ? Comment te serrer dans mes bras, toi qui tiens toutes choses sous ton empire ? Comment t’envelopperai-je de bandelettes, toi qui envelop­pes toute la terre de nuages ? s’écriait la sainte Dame.

Soleil, ô mon Fils, comment te couvrirai-je de langes ? Com­ment te tiendrai-je en ces humbles tissus, toi qui contiens toutes choses ? Comment oserai-je te fixer sans crainte, toi que n’osent regarder ces Esprits aux yeux innombrables ? disait celle qui ne connut point d’homme.

Donc, ô Bethlehem ! prépare toutes choses pour l’enfante­ment. Allez, Joseph, vous faire inscrire avec Marie. Ô crèche vénérable ! ô langes qui portez Dieu ! dans lesquels s’enve­loppe la Vie, le Christ notre Dieu, pour rompre les liens de la mort et enchaîner les mortels à l’immortalité.

Prière du missel mozarabe

(En la messe du 5e dimanche de l’avent)

Seigneur, le jour de votre avènement est proche ; mais nous vous prions, avant de venir à nous, de nous purifier de toute la contagion de nos péchés. Effacez d’abord tout ce que vous auriez à punir au jour de la discussion des consciences ; afin qu’au moment où vous arriverez pour juger avec justice, vous ne trouviez en nous rien à condamner.

 

Le samedi de la première semaine de l’avent

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Du prophète Isaïe. Chap. 7

Et le Seigneur, continuant de parler à Achaz, lui dit : Deman­dez au Seigneur votre Dieu un prodige au fond de la terre, ou au plus haut du ciel. Et Achaz dit : Je n’en demanderai point, et ne tenterai point le Seigneur. Et Isaïe dit : Écoutez donc, maison de David : Est-ce peu pour vous de lasser la patience des hommes, qu’il vous faille lasser aussi celle de mon Dieu ? C’est pourquoi le Seigneur vous donnera lui-même un signe : voici qu’une vierge concevra, et elle enfantera un fils qui sera appelé Emmanuel.

Que notre cœur soit rempli d’espérance et de joie, en entendant cette belle et douce prophétie : Une Vierge concevra et elle en­fantera. Ces paroles renferment le salut du monde, comme ces autres paroles expliquent sa ruine : La femme prit le fruit et en mangea, et elle en donna à son mari. Elle est donc venue, cette Vierge promise ; le divin fruit est dans ses entrailles. Par elle, la prévarication d’Ève est réparée, le monde est relevé de sa chute, la tête du serpent est écrasée. Dieu lui-même est plus glorifié dans la fidélité de cette seconde Vierge, qu’il n’avait été outragé par l’infidélité de la première. Le consentement de Marie obtient une part immense dans le salut du monde. Sans doute, c’est le Verbe lui-même qui vient ; « mais, dit saint Bernard dans son 2e Sermon de l’avent, Marie est la voie par laquelle il vient ; c’est de son sein virginal qu’il sort, comme l’époux de la chambre nuptiale. Tra­vaillons donc à monter vers Jésus par Marie ; puisque c’est par elle qu’il est descendu vers nous. Or, donnez-nous accès auprès de votre Fils, vous, Bénie, vous qui avez trouvé grâce, Mère de la Vie, Mère du salut ; qu’il nous reçoive de vous, celui qui par vous nous a été donné. Que votre intégrité soit l’excuse de notre souillure ; que votre humilité, si agréable à Dieu, obtienne le pardon de notre vanité ; que votre abondante charité couvre la multitude de nos péchés, et que votre glorieuse fécondité nous procure la plé­nitude des mérites. Ô notre Dame, notre Médiatrice, notre Avo­cate ! réconciliez-nous avec votre fils, recommandez-nous à votre fils, présentez-nous à votre fils. Faites, ô bénie Vierge ! par la grâce que vous avez trouvée, par la prérogative que vous avez mé­ritée, par la miséricorde dont vous êtes la Mère, que celui qui par votre moyen a daigné se faire participant de notre infirmité et de notre misère, nous rende, par votre intercession, participants de sa gloire et de sa béatitude. »

Prose en l’honneur de la Sainte Vierge
(Composée par Abailard ; elle se trouve dans tous les missels romains-français)

Dans son amour pour l’homme, Dieu va députer à la Vierge, non un ange ordinaire, mais l’Archange appelé Force de Dieu.

Qu’il se hâte d’envoyer pour nous le vaillant messager ; que la nature soit vaincue par l’Enfantement d’une Vierge.

Que le Roi de gloire, dans sa naissance, triomphe de la chair ; qu’il règne et commande ; qu’il enlève des cœurs le levain et la rouille du péché.

Qu’il foule aux pieds le faste des fronts superbes ; qu’il mar­che dans sa force sur les têtes altières, le Dieu puissant dans les combats.

Qu’il chasse dehors le prince du monde ; qu’il partage avec sa Mère le commandement qu’il exerce avec le Père.

Pars, ange, annonce ces biens ; et par ton puissant message, lève le voile de la lettre antique.

Approche d’elle et parle : dis-lui en face : Je vous salue. Dis-lui : Ô pleine de grâce. Dis : Le Seigneur est avec vous. Dis encore : Ne craignez point.

Recevez, ô Vierge ! le dépôt de Dieu ; par lui vous consomme­rez votre chaste dessein : et votre vœu demeurera intact.

La Vierge entend et accepte le message ; elle croit et conçoit, et enfante un fils, un fils admirable,

Le Conseiller de la race humaine, le Dieu-homme, le Père du siècle futur, l’immuable Pacificateur.

Veuille ce Dieu immuable assurer notre stabilité, de peur que l’humaine faiblesse n’entraîne dans l’abîme nos pas indécis.

Mais que l’auteur du pardon, qui est le Pardon lui-même, que la Grâce obtenue par la Mère de grâce, daigne habiter en nous.

Qu’il nous octroie la remise de nos péchés ; qu’il efface nos méfaits ; qu’il nous donne une patrie dans la cité du ciel.

Amen.

Prière du sacramentaire gallican
(En la vigile de Noël)

Emmanuel, Dieu avec nous. Christ Fils de Dieu, qui avez déclaré devoir naître d’une Vierge, vous qui comme Seigneur avez créé Marie, cette mère dont vous êtes né le fils ; daignez nous accorder, à nous qui comme elle avons été par vous tirés du néant, d’obtenir une récompense semblable à celle que lui a méritée sa foi.

[1]     Prov. 8, 31.

[2] L’illation est la prière proclamée à haute voix avant le canon de la messe et qui correspond à la Préface, dans le rite latin, mais avec une forme plus développée

1er dimanche de l’avent

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
1er dimanche de l’avent

Avez-vous lu pour commencer l’Introduction à l’avent : historique, mystique et pratique ?

Ce dimanche, le premier de l’année ecclésiastique, est appelé, dans les chroniques et les chartes du moyen âge, le dimanche Ad te levavi, à cause des premiers mots de l’introït, ou encore le dimanche Aspiciens a longe, à cause des premières paroles d’un des répons à l’office de matines.

La station [1] est à Sainte-Marie-Majeure ; c’est sous les auspices de Marie, dans l’auguste basilique qui garde la crèche de Bethlé­hem, et qui pour cela est appelée dans les anciens monuments Sainte-Marie ad Prœsepe, que l’Église Romaine recommence chaque année le cycle sacré. Il était impossible de choisir un lieu plus convenable pour saluer l’approche du divin enfantement qui doit enfin réjouir le ciel et la terre, et montrer le sublime prodige de la fécondité d’une Vierge. Transportons-nous par la pensée dans ce temple auguste, et unissons-nous aux prières qui s’y font entendre ; ce sont les mêmes que celles qui vont être exposées ici.

À l’office de la nuit, l’Église commence aujourd’hui la lecture du Prophète Isaïe, celui de tous qui a prédit avec le plus d’évidence les caractères du Messie, et elle continue cette lecture jusqu’au jour même de Noël inclusivement. Efforçons-nous de goûter les enseignements du saint Prophète, et que l’œil de notre foi décou­vre avec amour le Sauveur promis, sous les traits tantôt gracieux, tantôt terribles, à l’aide desquels Isaïe nous le dépeint.

Les premières paroles de l’Église, au milieu de la nuit, sont celles ci :

Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le.

Après avoir rempli ce devoir suprême d’adoration, écoutons l’oracle d’Isaïe qui nous est transmis par la sainte Église.

Ici commence le livre du Prophète Isaïe. Chap. 1

Vision d’Isaïe, fils d’Amos, qu’il a vue sur Juda et Jérusalem dans les jours d’Ozias, Joathan, Achaz, et Ezéchias, rois de Juda. Cieux, écoutez ; terre, prête l’oreille ; car le Seigneur a dit : J’ai nourri des enfants et je les ai élevés ; mais eux, ils m’ont méprisé. Le bœuf connaît son maître, et l’âne la crèche de son seigneur ; mais Israël ne m’a point connu, et mon peuple a été sans intelligence. Malheur à la nation péche­resse, au peuple chargé d’iniquités, à la race mauvaise, aux fils scélérats. Ils ont abandonné le Seigneur, ils ont blas­phémé le Saint d’Israël, ils sont retournés en arrière. Où vous frapperai-je de nouveau, vous qui ajoutez sans cesse de nou­velles prévarications ? Toute tête est languissante, et tout cœur désolé. De la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête, il n’y a rien de sain dans mon peuple. Ce n’est que bles­sure, que contusion, qu’une plaie enflammée, qui n’a point été bandée, ni pansée avec un médicament, ni adoucie avec l’huile.

Ces paroles du saint Prophète, ou plutôt de Dieu qui parle par sa bouche, doivent faire une vive impression aux enfants de l’Église, à l’entrée de la sainte carrière de l’avent. Qui ne tremblerait en entendant ce cri du Seigneur méprisé, méconnu, au jour même où il est venu visiter son peuple ? Il a dépouillé son éclat dans la crainte d’effrayer les hommes ; et, loin de sentir la divine force de Celui qui s’abaisse ainsi par amour, ils ne l’ont point connu ; et la crèche qu’il a choisie pour y reposer après sa naissance n’a d’abord été visitée que par deux animaux sans raison. Sentez-vous, chrétiens, combien sont amères les plaintes de votre Dieu ? combien son amour méprisé souffre de votre indifférence ? Il prend à témoin le ciel et la terre, il lance l’anathème à la nation perverse, aux fils ingrats. Reconnaissons sincèrement que jusqu’ici nous n’avons point connu tout le prix de la visite du Seigneur, que nous avons trop imité l’insensibilité des Juifs, qui ne s’émurent pas quand il apparut au milieu de leurs ténèbres. Ce fut en vain que les anges chantèrent au milieu de la nuit, que les bergers furent conviés à l’adorer et à le reconnaître ; en vain que les mages vinrent d’Orient demander où était son berceau. Jérusalem fut troublée un instant, il est vrai, à la nouvelle qu’un Roi lui était né ; mais elle retomba bientôt dans son insouciance, et ne s’enquit même pas de la grande nouvelle.

C’est ainsi, ô Sauveur ! que vous venez dans les ténèbres, et que les ténèbres ne vous comprennent pas. Oh ! faites que nos ténè­bres comprennent la lumière et la désirent. Un jour viendra où vous déchirerez les ténèbres insensibles et volontaires, par l’éclair effrayant de votre justice. Gloire à vous en ce jour, ô souverain Juge ! mais gardez-nous de votre colère, durant les jours de cette vie mortelle. — Où frapperai-je maintenant ? dites-vous. Mon peuple n’est déjà plus qu’une plaie. — Soyez donc Sauveur, ô Jésus ! dans l’Avènement que nous attendons : Toute tête est languissante, et tout cœur désolé : venez relever ces fronts que la confusion et trop souvent aussi de viles attaches courbent vers la terre. Venez consoler et rafraîchir ces cœurs timides et flétris. Et si nos plaies sont graves et invétérées, venez, vous qui êtes le charitable Samaritain, répandre sur elles l’huile qui fait disparaî­tre la douleur et rend la santé.

Le monde entier vous attend, ô Rédempteur ! venez vous révéler à lui en le sauvant. L’Église, votre Épouse, commence en ce moment une nouvelle année ; son premier cri est un cri de dé­tresse vers vous ; sa première parole est celle-ci : Venez ! Nos âmes, ô Jésus ! ne veulent pas non plus cheminer sans vous dans le désert de cette vie. Il se fait tard : le jour incline au soir, les om­bres sont descendues : levez-vous, divin Soleil ; venez guider nos pas, et nous sauver de la mort.

À la messe

Pendant que le prêtre se rend à l’autel pour célébrer le sacrifice, l’Église débute par ce beau chant qui montre si bien sa confiance d’épouse ; répétons-le avec elle, du fond de notre cœur ; car le Sauveur viendra à nous dans la mesure que nous l’aurons désiré, et fidèlement attendu.

Introït

Vers vous, ô mon Dieu ! j’ai élevé mon âme. En vous j’ai mis ma confiance, et je sais que je n’aurai point à en rougir : car vous viendrez au temps marqué. En vain les ennemis de mon salut riront de ma patience : quiconque vous attend ne sera point confondu. Ps. Seigneur, venez me montrer la voie qui conduit à vous ; venez m’apprendre vos divins sentiers. Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ; comme il était au commencement, et maintenant et toujours, et dans les siè­cles des siècles. Amen. On répète : Vers vous, ô mon Dieu.

Après le Kyrie eleison, le prêtre recueille les vœux de toute l’Église dans les oraisons suivantes, appelées pour cela collectes.

Collecte

Réveillez, s’il vous plaît, Seigneur, votre puissance, et venez, afin que nous méritions d’être arrachés, par votre protection, aux imminents périls où nos péchés nous engagent, et d’en être sauvés par votre secours libérateur : Vous qui, étant Dieu, vivez et régnez avec Dieu le Père, en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. R/. Amen.

Il est juste d’implorer aussi, dans ce saint temps, la médiation toute-puissante de celle qui a d’abord été seule dépositaire du grand secret qui devait rendre la vie au monde ; disons donc avec le prêtre : [2]

En l’honneur de la Sainte Vierge

Ô Dieu, qui avez voulu que votre Verbe prît chair, à la parole de l’Ange, dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie ; accordez à la prière de vos serviteurs, que nous qui la croyons véritablement Mère de Dieu, nous soyons secourus auprès de vous par son intercession.

On ajoute ensuite l’une des deux oraisons suivantes :

Contre les persécuteurs de l’Église

Daignez, Seigneur, vous laisser fléchir par les prières de votre Église, afin que, toutes les adversités et toutes les erreurs ayant disparu, elle puisse vous servir dans une paisible liberté.

Pour le pape

Ô Dieu, qui êtes le Pasteur et le Conducteur de tous les fidè­les, regardez d’un œil propice votre serviteur N. que vous avez mis à la tête de votre Église en qualité de Pasteur ; donnez-lui, nous vous en supplions, d’être utile par ses paro­les et son exemple à ceux qui sont sous sa conduite, afin qu’il puisse parvenir à la vie éternelle avec le troupeau qui lui a été confié. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Épître
Lecture de l’Épître de saint Paul, Apôtre, aux Romains. Chap. 13

Mes Frères, nous savons qu’il est temps de nous réveiller de notre sommeil ; car notre salut est plus proche que lorsque nous avons commencé à croire. La nuit est sur sa fin, et le jour approche. Jetons donc au loin les œuvres des ténèbres, et revêtons-nous des armes de la lumière. Marchons dans l’honnêteté, comme on fait en plein jour, et non dans les débauches, dans les excès de la boisson, dans les impudicités, dans les dissolutions, dans les querelles et les envies ; mais revêtez-vous de notre Seigneur Jésus-Christ.

Le Sauveur que nous attendons est donc le vêtement qui cou­vrira notre nudité. Admirons en cela la bonté de notre Dieu, qui, se souvenant que l’homme s’était caché après son péché, parce qu’il se sentait nu, veut bien lui servir lui-même de voile, et cou­vrir une si grande misère du manteau de sa divinité. Soyons donc attentifs au jour et à l’heure où il viendra, et gardons-nous de nous laisser appesantir par le sommeil de l’habitude et de la mol­lesse. La lumière luira bientôt ; que ses premiers rayons éclairent notre justice, ou du moins notre repentir. Si le Sauveur vient cou­vrir nos péchés, afin qu’ils ne paraissent plus, nous, du moins, détruisons dans nos cœurs toute affection à ces mêmes péchés ; et qu’il ne soit pas dit que nous avons refusé le salut. Les dernières paroles de cette épître se trouvèrent à l’ouverture du livre, quand saint Augustin, pressé depuis longtemps par la grâce divine de se donner à Dieu, voulut obéir à la voix qui lui disait : Tolle, lege ; prends, et lis. Elles décidèrent sa conversion ; il résolut tout à coup de rompre avec la vie des sens et de revêtir Jésus-Christ. Imitons son exemple en ce jour : soupirons ardemment après le cher et glorieux vêtement qui sera bientôt placé sur nos épaules par la miséricorde de notre Père céleste, et répétons avec l’Église ces touchantes paroles dont nous ne devons pas craindre de fati­guer l’oreille de notre Dieu :

Graduel

Seigneur, tous ceux qui vous attendent ne seront point confondus. V/. Montrez-moi la voie qui conduit à vous, ap­prenez-moi vos sentiers. Alleluia, alleluia. V/. Faites paraître sur nous, Seigneur, votre miséricorde, et donnez-nous le Sauveur que vous nous préparez. Alleluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. 21

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : Il y aura des signes dans le soleil, et dans la lune, et dans les étoiles ; et, sur la terre, les peuples seront dans la consternation, par le trouble que causera le bruit de la mer et des flots. Les hommes séche­ront de frayeur dans l’attente des choses qui doivent arriver à l’univers : car les vertus des cieux seront ébranlées. Et alors ils verront le Fils de l’homme venant sur une nuée avec une grande puissance et majesté. Pour vous, lorsque ces choses commenceront d’arriver, regardez en haut et levez vos têtes ; car votre rédemption approche. Et il leur fit cette comparai­son : Voyez le figuier et tous les arbres : lorsqu’ils commen­cent à pousser, vous connaissez que l’été est proche. De même, quand vous verrez arriver ces choses, sachez que le royaume de Dieu est proche. En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera point que toutes ces choses n’arrivent. Le ciel et la terre passeront ; mais mes paroles ne passeront point.

Nous devons donc nous attendre à voir éclater tout à coup votre avènement terrible, ô Jésus ! Bientôt vous allez venir dans votre miséricorde pour couvrir notre nudité, comme un vêtement de gloire et d’immortalité ; mais vous reviendrez un jour, et avec une si effrayante majesté que les hommes en sécheront de frayeur. Ô Christ ! ne me perdez pas, en ce jour de l’embrasement universel. Visitez-moi auparavant dans votre amour : je veux vous préparer mon âme. Je veux que vous preniez naissance en elle, afin qu’au jour où les convulsions de la nature annonceront votre approche, je puisse lever la tête, comme vos fidèles disciples, qui, vous portant déjà dans leurs cœurs, ne craindront rien de vos foudres.

Pendant l’offrande du Pain et du Vin, l’Église a les yeux fixés sur Celui qui doit venir, et chante avec persévérance son même canti­que :

Offertoire

Vers vous ô mon Dieu, j’ai élevé mon âme. En vous j’ai mis ma confiance, et je n’aurai point à en rougir. Que mes enne­mis ne se rient point de ma patience ; car tous ceux qui vous attendent ne seront point confondus.

Après l’oblation, elle recueille en silence les vœux de tous ses membres dans les oraisons suivantes : [2]

Secrètes

Que ces Mystères, Seigneur, après nous avoir purifiés par leur vertu puissante, nous donnent de parvenir plus purs à Celui qui est leur principe. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

De la Sainte Vierge

Daignez, Seigneur, confirmer dans nos âmes les Mystères de la vraie foi ; afin que nous qui confessons qu’un Homme-Dieu véritable a été conçu d’une Vierge, nous méritions, par la vertu de sa Résurrection salutaire, de parvenir à l’éternelle félicité.

Contre les persécuteurs de l’Église

Protégez-nous, Seigneur, nous qui célébrons vos mystères, afin que, nous attachant aux choses divines, nous vous ser­vions dans le corps et dans l’âme.

Pour le pape

Laissez-vous fléchir, Seigneur, par l’offrande de ces dons, et daignez gouverner par votre continuelle protection votre ser­viteur N. que vous avez voulu établir Pasteur de votre Église. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Après la communion du Prêtre et du peuple, le chœur chante ces belles paroles de David, pour célébrer la douceur du Fruit divin que notre Terre va produire, et qui vient de se donner par avance à ses élus. Cette Terre qui est à nous, c’est la Vierge Marie fécondée par la rosée du ciel, et qui s’ouvre, comme nous le dit Isaïe, pour produire le Sauveur.

Communion

Le Seigneur répandra sur nous son bienfait, et notre terre produira son fruit.

Viennent ensuite les oraisons de conclusion et d’action de grâces. [2]

Postcommunions

Que nous recevions, Seigneur, votre miséricorde au milieu de votre temple ; et nous célébrerons par une préparation convenable la solennité prochaine de notre régénération. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

De la Sainte Vierge

Répandez, s’il vous plaît, Seigneur, votre grâce dans nos âmes, afin que nous, qui avons connu, par la voix de l’Ange, l’Incarnation de Jésus-Christ, votre Fils, nous arrivions, par sa Passion et sa Croix, à la gloire de sa Résurrection.

Contre les persécuteurs de l’Église

Nous vous supplions, Seigneur notre Dieu, de ne pas laisser exposés aux périls de la part des hommes, ceux à qui vous accordez de participer aux mystères divins.

Pour le pape

Que la réception de ce divin sacrement nous protège, Sei­gneur ; qu’elle sauve aussi et fortifie à jamais, avec le trou­peau qui lui est confié, votre serviteur N. que vous avez établi Pasteur de votre Église. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

À vêpres

Les psaumes du dimanche se trouvent ci-dessus. Le chœur chante après chacun d’eux une des cinq Antiennes suivantes :

  1. Ant. Au jour du Messie, les montagnes distilleront la dou­ceur, et le lait et le miel découleront des collines. Alleluia.
  2. Ant. Réjouis-toi, fille de Sion ; tressaille, fille de Jérusalem. Alleluia.
  3. Ant. Voici que le Seigneur va venir, et tous ses Saints avec lui ; et il paraîtra en ce jour-là une grande lumière. Alleluia.
  4. Ant. Vous tous qui êtes altérés, venez aux fontaines : cher­chez le Seigneur pendant qu’on peut le trouver. Alleluia.
  5. Ant. Un grand Prophète viendra bientôt, et il renouvellera Jérusalem. Alleluia.

Capitule

Mes Frères, l’heure est venue de sortir du sommeil : car notre salut est plus proche que lorsque nous avons commencé à croire.

L’Hymne Creator alme siderum, et le cantique Magnificat.

V/. Cieux, répandez la rosée, et que les nuées fassent pleuvoir le Juste ; R/. Que la terre s’ouvre et germe le Sauveur.

Antienne de Magnificat

Ne craignez point, ô Marie ! car vous avez trouvé grâce devant le Seigneur : voilà que vous concevrez et enfanterez un fils. Alleluia.

Prions

Faites paraître, Seigneur, votre puissance et venez, afin que nous méritions d’être arrachés par votre secours aux immi­nents périls où nos péchés nous engagent, et d’en être sauvés par votre vertu libératrice. Vous qui, étant Dieu, vivez et régnez avec Dieu le Père en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

Vous pouvez lire les commentaires de Dom Guéranger pour chaque jour de la 1ère semaine de l’avent

 

[1] Les stations marquées au missel romain, pour certains jours de l’année, étaient autrefois des processions dans lesquelles tout le clergé et le peuple se rendaient à une église désignée pour cet effet, et y célébraient l’office et la messe. Cet usage, qui remonte aux premiers temps de l’Église Romaine, et dont saint Grégoire le Grand n’a été que le restaurateur, existe encore aujourd’hui dans un certain degré ; et les stations continuent de s’accomplir, quoique avec moins de pompe et de concours, à tous les jours marqués au missel.

[2] Ces oraisons furent supprimées par la réforme de Jean XXIII. Nous les donnons ici, de même celles de la sécrète et de la postcommunion ci-dessous, mais nous ne les reproduirons plus dans la suite. Note de l’éditeur.

30 novembre
Saint André, apôtre

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
30 novembre, Saint André, apôtre

Cette fête est destinée, chaque année, à clore majestueusement le cycle catholique qui s’éteint, ou à briller en tête du nouveau qui vient de s’ouvrir. Certes, il était juste que, dans l’année chrétienne, tout commençât et finît par la Croix, qui nous a mérité chacune des années qu’il plaît à la miséricorde divine de nous octroyer, et qui doit paraître au dernier jour sur les nuées du ciel, comme un sceau mis sur les temps.

Nous disons ceci, parce que tout fidèle doit savoir que saint André est l’apôtre de la Croix. À Pierre, Jésus-Christ a donné la solidité de la foi ; à Jean, la tendresse de l’amour ; André a reçu la mission de représenter la croix du divin Maître. Or, c’est à l’aide de ces trois choses, foi, amour et Croix, que l’Église se rend digne de son Époux : tout en elle retrace ce triple caractère. C’est donc pour cela qu’après les deux apôtres que nous venons de nommer, saint André est l’objet d’une religion toute particulière dans la liturgie universelle.

Mais lisons les gestes de l’héroïque pêcheur du lac de Génézareth, appelé à devenir plus tard le successeur du Christ lui-même, et le compagnon de Pierre sur l’arbre de la Croix. L’Église les a puisés dans les anciens actes du martyre du saint Apôtre, dressés par les prêtres de l’Église de Patras, qu’il avait fondée. L’authenticité de ce monument vénérable a été contestée par les protestants, qui y trouvent plusieurs choses qui les contrarient ; en quoi ils ont été imités par plusieurs critiques des 17e et 18e siècles, tant en France qu’à l’étranger. Néanmoins, ces Actes ont pour eux un bien plus grand nombre d’érudits catholiques, parmi lesquels nous nous plaisons à citer, à côté du grand Baronius, Labbe, Noël Alexandre, Galland, Lumper, Morcelli, etc. Toutes les Églises de l’Orient et de l’Occident, qui ont inséré ces actes dans leurs divers offices de saint André, sont bien aussi de quelque poids, ainsi que saint Bernard, qui a bâti sur eux ses trois beaux sermons sur saint André.

Actes du martyre de saint André

André, Apôtre, né à Bethsaïde, bourg de Galilée, était frère de Pierre et disciple de saint Jean. Ayant entendu celui-ci dire du Christ : Voici l’Agneau de Dieu ! il suivit Jésus, et lui amena son frère. Plus tard, comme il péchait avec son frère dans la mer de Galilée, tous deux furent appelés, avant tous les autres Apôtres, par le Seigneur, qui, passant près d’eux, leur dit : Suivez-moi : je vous ferai pêcheurs d’hommes. Eux aussitôt, quittant leurs filets, le suivirent. Après la passion et la résurrection, André alla prêcher la foi chrétienne dans la province qui lui était échue, la Scythie d’Europe ; puis il parcourut l’Épire et la Thrace, et par sa prédication et ses miracles, convertit à Jésus-Christ une foule innombrable. Parvenu à Patras, ville d’Achaïe, il y fit embrasser à beaucoup de monde la vérité de l’Évangile, et ne craignit pas de reprendre généreusement le proconsul Égée, qui résistait à la prédication évangélique, lui reprochant de vouloir être le juge des hommes, pendant que les démons le jouaient jusqu’à lui faire méconnaître le Christ Dieu, Juge de tous les hommes.

Égée irrité lui dit : Cesse de vanter ton Christ que de tels propos n’ont point empêché d’être crucifié par les Juifs. Et comme André néanmoins continuait de prêcher intrépidement que Jésus-Christ s’était lui-même offert à la Croix pour le salut du genre humain, Égée l’interrompt par un discours impie, et le prévient de pourvoir à son salut, en sacrifiant aux dieux. André lui dit : Pour moi, il est un Dieu tout-puissant, seul et vrai Dieu, auquel je sacrifie tous les jours, non point les chairs des taureaux, ni le sang des boucs, mais l’Agneau sans tache immolé sur l’autel ; et tout le peuple participe à sa chair, et l’Agneau qui est sacrifié demeure entier et plein de vie. C’est pourquoi Égée, outré de colère, le fait jeter en prison. Le peuple en eût aisément retiré son Apôtre, si celui-ci n’eût apaisé la multitude, en la suppliant très ardemment de ne pas l’empêcher d’arriver à la couronne du martyre.

Peu après, étant amené devant le tribunal, comme il exaltait le mystère de la Croix, et reprochait encore au Proconsul son impiété, Égée exaspéré commanda qu’on le mît en croix, pour lui faire imiter la mort du Christ. C’est alors qu’arrivé au lieu de son martyre, et voyant la croix, André s’écria de loin : Ô bonne Croix qui as tiré ta gloire des membres du Seigneur, Croix longtemps désirée, ardemment aimée, cherchée sans relâche, et enfin préparée à mes ardents désirs, retire-moi d’entre les hommes, et rends-moi à mon maître, afin que par toi me reçoive Celui qui m’a racheté par toi. Il fut donc attaché à la croix, sur laquelle il resta deux jours, sans cesser de vivre ni de prêcher la foi de Jésus-Christ, et passa ainsi à Celui dont il avait souhaité d’imiter la mort. Les Prêtres et les Diacres d’Achaïe, qui ont écrit sa Passion, attestent qu’ils ont vu et entendu toutes ces choses ainsi qu’ils les ont racontées. Ses ossements furent transportés d’abord à Constantinople, au temps de l’empereur Constance, et ensuite à Amalfi. Son Chef, apporté à Rome sous le pontificat de Pie II, fut placé dans la Basilique de Saint-Pierre.

Entendons maintenant la voix des diverses Églises qui sont sous le ciel, célébrer tour à tour un si grand triomphe. La sainte Église Romaine, Mère et Maîtresse de toutes les autres, ne trouve rien de plus expressif à la louange de l’Apôtre de la Croix, que de faire retentir en son honneur, tantôt les paroles du saint Évangile sur la vocation du glorieux André, tantôt les passages les plus touchants des Actes rédigés par les Prêtres de Patras, en les entremêlant aux éloges que le sujet lui inspire. Nous citerons d’abord quelques-uns des Répons de Matines.

Liturgie romaine

R/. Comme le Seigneur marchait le long de la mer de Galilée, il vit Pierre et André qui jetaient leurs filets dans la mer, et il les appela, disant : * Venez après moi ; je vous ferai pêcheurs d’hommes, V/. Car ils étaient pêcheurs. Et il leur dit : * Venez après moi ; je vous ferai pêcheurs d’hommes.

R/. Dès que le bienheureux André eut entendu la voix du Seigneur qui l’appelait, ayant quitté les filets dont l’usage le faisait vivre, * Il suivit Celui qui donne les récompenses de la vie éternelle, V/. C’est cet homme qui pour l’amour du Christ fut attaché à la croix, et qui pour sa loi endura la Passion. * Et il suivit Celui qui donne les récompenses de la vie éternelle.

R/. Docteur plein de bonté et ami de Dieu, André fut mené à la croix. La voyant de loin, il dit : Salut, ô Croix ! * Reçois le disciple de Celui qui à toi fut attaché, le Christ, mon maître, V/. Ô Croix, salut ! toi qui as été consacrée par le corps de Jésus-Christ, et ornée de ses membres, comme d’autant de perles précieuses. * Reçois le disciple de Celui qui à toi fut attaché, le Christ, mon maître.

R/. André, voyant la croix, s’écria : Ô Croix admirable ! ô Croix désirable ! ô Croix qui brilles par tout l’univers ! * Reçois le disciple du Christ, et que par toi me reçoive Celui qui m’a racheté en mourant sur toi. V/. Ô bonne Croix, qui as reçu par les membres du Seigneur l’éclat et la beauté. * Reçois le disciple du Christ, et que par toi me reçoive Celui qui m’a racheté en mourant sur toi.

R/. Saint André pria, en regardant le ciel, et s’écria à haute voix : Vous qui êtes mon Dieu, vous que j’ai vu de mes yeux ; ne souffrez pas que je sois détaché d’ici par un juge impie : * Car j’ai ressenti la vertu de la sainte Croix. V/. Vous êtes le Christ mon maître, que j’ai aimé, que j’ai connu, que j’ai confessé : exaucez seulement cette prière que je vous fais. * Car j’ai ressenti la vertu de la sainte Croix.

Vêpres

Les Antiennes des Vêpres forment un ensemble lyrique plein de grâce et d’onction.

Antiennes

Salut, ô Croix précieuse ! reçois le disciple de Celui qui à toi fut attaché, le Christ mon maître.

Le bienheureux André priait, et disait : Seigneur, Roi d’éternelle gloire, recevez-moi qui suis suspendu à ce gibet.

André, le serviteur du Christ, le digne Apôtre de Dieu, le frère de Pierre et le compagnon de son supplice.

Maximille, femme aimée du Christ, enleva le corps de l’Apôtre, et l’ensevelit avec des parfums en un lieu honorable.

Ceux qui persécutaient le juste, vous les avez précipités, Seigneur, dans les enfers, et vous êtes l’appui du juste sur la Croix.

L’Hymne suivante a été composée, à la louange du saint Apôtre, par le Pape saint Damase, l’ami de saint Jérôme ; il y est fait allusion au nom d’André qui, entre plusieurs significations, a aussi celle de Beauté.

Hymne

Vous dont le nom glorieux et sacré présageait la vie, votre nom exprime aussi la Beauté dont la Croix bienheureuse vous a noblement couronné.

André, Apôtre du Christ, votre nom seul est un signe qui vous distingue, un mystique emblème de votre beauté.

Ô vous que la Croix élève jusqu’aux cieux, vous que la Croix aime avec tendresse, vous à qui l’amertume de la Croix prépare les joies de la lumière future,

En vous le mystère de la Croix brille doublement imprimé : vous triomphez de l’opprobre par la Croix, et vous prêchez le Sang divin qui arrosa la Croix.

Désormais donc réchauffez nos langueurs, daignez veiller sur nous, afin que, par la victoire de la Croix, nous entrions dans la patrie du ciel.

Amen.

Le moyen âge consacra les deux Séquences que nous donnons ci-après à la gloire de l’Apôtre de la Croix. La première est du 11e siècle. Elle est sans mesure régulière, comme toutes les séquences de cette époque.

Séquence

Elle est sainte et sacrée, la gloire de la fête qu’on célèbre en ce jour.

Que toute l’Église fasse entendre un chant digne du sujet.

Qu’elle exalte les mérites très saints du Saint le plus débonnaire,

De l’Apôtre André, en qui reluit une merveilleuse grâce.

Il apprend de Jean-Baptiste que celui-là était venu qui enlevait les péchés.

Bientôt il entra dans la demeure du Messie, et écouta ses paroles.

Et rencontrant son frère Barjona :Nous avons trouvé le Messie, dit-il plein de joie ;

Et il le mena à la très douce présence du Sauveur.

André parcourait les mers, quand l’appela la clémence du Christ ;

Pour échanger l’art de pêcheur contre la dignité de l’Apostolat.

Son âme, après les joyeuses jubilations de la Pâque,

Fut illuminée par la puissance glorieuse de l’Esprit-Saint ;

Pour prêcher aux peuples la pénitence et la clémence du Père, manifestée par le Fils.

Réjouis-toi d’un si noble Père, ô Achaïe !

Éclairée par sa doctrine salutaire,

Illustrée par l’abondance variée de ses prodiges.

Et toi, gémis et pleure, Égée, cruel bourreau !

À toi, l’infection infernale et l’éternelle mort.

Pour André, la Croix lui prépare des joies pleines de bonheur.

Déjà tu contemples ton Roi, André ! déjà tu apparais debout devant lui.

Déjà tu aspires l’odeur des parfums qu’exhale l’arôme du divin amour.

Sois donc aussi pour nous une merveilleuse suavité, qui répande au fond des cœurs les senteurs balsamiques de la céleste vie. Amen.

La seconde Séquence, dont la rime est régulière et le mètre exact, est du pieux Adam de Saint-Victor, le plus grand poète lyrique du moyen âge.

Séquence

Tressaillons et réjouissons-nous, et savourons les louanges de l’Apôtre André.

Sa foi, sa doctrine, ses mœurs, ses longs labeurs pour le Christ, il sied de les célébrer.

C’est lui qui mena Pierre à la foi, lui qui le premier vit briller la lumière, montrée par Jean-Baptiste.

Aux rives de la mer de Galilée, Pierre et André sont choisis à la fois.

Tous deux d’abord pêcheurs, deviennent les hérauts du Verbe et les modèles de la justice.

Ils jettent le filet sur le monde, et leurs soins vigilants s’étendent sur toute l’Église naissante.

Séparé de son frère, André est envoyé aux parages de l’Achaïe.

Dans les filets d’André tombe, par la grâce divine, la province presque tout entière.

Sa foi, sa vie, sa parole, ses miracles, tout en fait un Docteur de piété, un Docteur illustre pour former le cœur du peuple.

Égée apprend les œuvres d’André, et déjà s’agite sa fureur.

Âme sereine, âme virile, dédaignant la vie présente, André s’arme de la patience.

Ni les caresses, ni les tortures qu’emploie le sensé, n’amollissent son âme vigoureuse.

Il voit préparer la croix, il tressaille, impatient d’être un disciple semblable à son Maître.

Il paie au Christ mort pour mort ; par lui la Croix est conquise comme un trophée triomphal.

Deux jours il vit sur la croix, pour vivre à jamais. Il résiste au vœu du peuple, et ne veut point être détaché de son gibet.

Pendant une moitié d’heure, il est inondé de clarté ; et dans cette auréole et cette allégresse, il monte au palais de la lumière.

Ô glorieux André, dont précieuse est la prière, la mort lumineuse, et suave la souvenance ;

Du fond de ce val des larmes, tendre Pasteur des âmes, élevez-nous par votre faveur jusqu’à cette éclatante lumière.

Amen.

Autres liturgies

Les pièces que nous avons rapportées jusqu’ici appartiennent à la Liturgie Romaine, étant tirées des livres de cette Mère des Églises, ou de ceux des diverses Églises de l’Occident qui gardent la forme de ses offices. Nous allons maintenant, à la louange de notre saint apôtre, produire ici quelques-unes des formules que les autres liturgies anciennes lui ont consacrées ; nous commencerons par le rite Ambrosien, auquel nous empruntons la belle Préface qui suit.

Préface

Il est vraiment digne et juste, équitable et salutaire, que nous vous rendions grâces en tout temps et en tous lieux, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel ; car voici le jour consacré à la mémoire d’un mystère auguste, le jour où le bienheureux André se fit reconnaître pour le frère de l’Apôtre Pierre, tant par son zèle à prêcher votre Christ que par son courage à le confesser, jour dans lequel il compléta l’honneur de la dignité apostolique par les souffrances unies à la gloire ; ne voulant pas taire sur la croix même ce qu’il avait prêché sur la terre d’une voix intrépide ; heureux de suivre l’auteur de la vie éternelle pendant les jours de cette vie, et de l’imiter ensuite dans le genre de sa mort. Fidèle au précepte du Sauveur, il avait crucifié en lui-même les désirs terrestres : à son exemple il fut attaché à la croix. Donc, les deux frères pêcheurs sont tous deux élevés au ciel par la Croix, en sorte que ceux que votre grâce, Seigneur, avait enchaînés de tant de liens d’amour, une même couronne fût tressée pour eux et les réunît dans le royaume des cieux, et qu’après avoir livré un seul et même combat, une seule et même récompense demeurât leur partage.

La Liturgie Gallicane célébra aussi les grandeurs de saint André. Dans le petit nombre de fragments qui nous sont restés des monuments qui la composaient, aucune pièce métrique ne nous est parvenue ; mais du moins la Préface que nous donnons ici sous son titre gallican de Contestation, montre que l’Église des Gaules, du 4e au 8e siècle, partageait l’enthousiasme des Églises Romaine et Ambrosienne pour le glorieux Apôtre de la Croix.

Contestation

Il est digne et juste, équitable et raisonnable que nous rendions d’ineffables actions de grâces à votre bonté, Dieu tout-puissant et éternel, et que nous célébrions avec une joie sans égale la passion de vos Saints, par Jésus-Christ notre Seigneur, qui donna au bienheureux André la foi, dès le moment de sa vocation, et plus tard lui octroya la victoire dans les souffrances. Le bienheureux André avait donc reçu ces deux faveurs ; et c’est pour cela qu’il montrait la constance dans la prédication, la patience dans les supplices. Après des verges injustes, après l’étroite prison, enchaîné au gibet, il s’offrit à vous, ô Dieu ! comme une oblation pure. Plein de douceur, il étend ses bras vers le ciel, il embrasse l’étendard de la Croix, il y colle ses lèvres, il y pénètre les secrets de l’Agneau. Enfin, comme on le conduisait au supplice, comme on le suspendait à la croix, il souffrait dans la chair, mais l’Esprit parlait par sa bouche. Il oublie les douleurs de la croix, en prêchant Jésus-Christ du haut de cette croix. Plus son corps était étendu sur le bois, plus sa langue exaltait le Christ ; car, suspendu au bois, il se félicitait d’être associé au Christ. Il ne souffre pas qu’on le descende de la croix, dans la crainte que l’ardeur du combat qu’il soutient ne s’attiédisse. La foule le considère et se lamente ; elle veut qu’on délie les liens de celui qu’elle sait être le médecin des âmes ; elle demande qu’on dégage le juste, dans la crainte que le peuple lui-même ne périsse pour un si grand forfait. Cependant, le martyr rend l’âme, et est admis en possession du royaume de l’éternel juge. Par ses mérites, accordez-nous, Dieu tout-puissant, d’être délivrés et préservés de tous les maux, et de vous rendre d’éternelles louanges et actions de grâces, à vous, notre Seigneur, Dieu des Martyrs et Prince des Apôtres.

La Liturgie Mozarabe est très abondante sur les louanges de saint André, tant au Missel qu’au Bréviaire ; nous nous bornons à lui emprunter la belle Oraison qui suit :

Capitule

Ô Christ, notre Seigneur, qui avez décoré le très heureux André de la grâce de l’Apostolat et de la couronne du Martyre, lui ayant fait l’honneur d’arriver lui-même au supplice de la Croix, après avoir prêché le mystère de cette même Croix : accordez-nous de devenir de très véritables amateurs de votre sainte Croix, et, nous renonçant nous-mêmes, de prendre notre croix et de vous suivre ; afin que, participant en cette vie à vos souffrances, nous méritions de parvenir à la félicité de l’éternelle vie.

L’Église Grecque ne le cède à aucune de celles de l’Occident pour le zèle à célébrer les prérogatives et les mérites de saint André. Il lui est même d’autant plus cher, que Constantinople le regarde comme son Apôtre tutélaire. Il serait difficile, peut-être, de justifier par des arguments sérieux la prétention des Grecs, qui attribuent à saint André la fondation de l’Église de Byzance ; mais il est certain que Constantinople fut, pendant plusieurs siècles, enrichie du précieux dépôt de ses reliques. Elles y furent transportées en 357, par les soins de l’Empereur Constance, qui les déposa dans la Basilique des Apôtres bâtie par Constantin. Plus tard, vers le milieu du 6e siècle, Justinien en fit une nouvelle translation, toujours dans la même Église. Nous empruntons aux Menées des Grecs les belles Hymnes qui suivent ; la première se chante à l’Office du soir, et la seconde à l’Office du matin.

Au solennel office du soir

Quand Celui que l’on compare à l’astre avant-coureur du jour, et que nous appelons la splendeur hypostatique de la gloire du Père, voulut, par sa grande miséricorde, sauver le genre humain, tu vins le premier, ô glorieux André, te présenter à lui, illuminé dans ton âme par la pure clarté de sa très parfaite Divinité ; c’est pourquoi tu es appelé et le héraut et l’Apôtre de notre Dieu, lequel daigne prier de sauver nos âmes.

Quand Celui qu’avait proclamé la voix du Précurseur, le Verbe très saint, se fit chair et nous donna la vie ; quand il apporta la bonne nouvelle du salut à la terre, tu vins te mettre à sa suite en t’offrant toi-même comme prémices, comme sacrifice, et première oblation à Celui que tu fis ensuite connaître, et que tu désignas à ton frère comme étant notre Dieu, lequel daigne prier de sauver nos âmes.

Quand Celui qui se revêtit de notre chair dans un sein infécond, et pourtant florissant ; quand le Fils de la Vierge apparut, le maître de la piété, l’auteur de la pureté ; alors, très ardent amateur de la vertu, ô André ! tu fus au comble de ton bonheur ; disposant dans ton cœur de sublimes élans, tu t’élevas de la gloire à la gloire ineffable du Seigneur notre Dieu, lequel daigne prier de sauver et d’éclairer nos âmes.

Tu abandonnes la pêche des poissons, ô grand Apôtre, pour pêcher les hommes avec la ligne de la prédication, leur jetant l’appât de la piété, et retirant tous les peuples de l’abîme de l’erreur, ô André, Apôtre, frère du Coryphée, glorieux, excellent et puissant Prince de la terre ; viens illuminer par ta douce mémoire ceux qui sont dans les ténèbres.

Le premier appelé à l’Apostolat, l’imitateur de votre Passion, celui qui se rendit semblable à vous, Seigneur, c’est André, Apôtre, lequel se servant de votre Croix comme d’une ligne salutaire, retira de l’abîme de l’ignorance ceux qui y vivaient errants autrefois, et vous les amena ; c’est pourquoi, nous, fidèles qui avons été sauvés, nous crions vers vous, ô Seigneur de bonté : Pacifiez notre vie et sauvez nos âmes par son intercession !

L’Apôtre disciple du Christ est un feu qui illumine les intelligences, consume les péchés et pénètre jusqu’au fond des cœurs. Il brille par les mystiques rayons de ses préceptes dans les cœurs ténébreux des Gentils. Il consume les vains rejetons des discours fabuleux des impies ; tant a d’énergie le feu de l’Esprit-Saint ! Ô étonnante merveille ! une langue de limon, une nature d’argile, un corps de poussière a montré à tous l’intellectuelle, l’immatérielle Gnose. Et toi, ô initié des mystères ineffables ! ô contemplateur des choses célestes ! daigne prier le Seigneur d’illuminer nos âmes.

Réjouis-toi, ô Ciel éloquent ! qui racontes partout la gloire de notre Dieu. Le premier tu te soumis à l’obéissance du Seigneur, tu t’attachas immédiatement à lui ; et nourri de ses divins feux, tu apparus comme une seconde lumière pour éclairer de tes rayons ceux qui vivaient dans les ténèbres, imitant ainsi la bénignité du Seigneur ; c’est pourquoi nous célébrons par nos louanges ta sainte mémoire, et nous baisons avec grande joie la châsse sacrée de tes Reliques, de laquelle découle la santé et une grande miséricorde pour ceux qui t’invoquent.

Par les filets de tes oracles, tu as retiré de l’abîme de l’ignorance les peuples qui ne connaissaient point Dieu. Tu as agité les ondes comme le coursier généreux du dominateur de la mer, ô digne de toute louange ! tu as desséché l’ordure de l’impiété, ô sel vénérable, en y semant ta sagesse, laquelle, ô glorieux Apôtre, remplit de stupeur et d’étonnement ceux qu’enflait une vaine et nuisible sagesse, et qui ignoraient le Seigneur qui donne au monde sa grande miséricorde.

À l’office du matin

Tu es accouru, ô André ! appelé non par la soif, mais de toi-même, comme le cerf, à la fontaine de vie. Appuyé sur la foi, tu as abreuvé aux sources incorruptibles les régions les plus éloignées, exténuées par la soif.

Tu as reconnu les lois de la nature, ô André l’Admirable ! et tu as admis ton frère en partage avec toi, en lui criant : Nous avons trouvé le Désiré ; et à celui qui marchait selon la voie de la chair, tu as procuré la connaissance de l’Esprit.

Quand le Verbe eut dit : Suivez-moi, Céphas aussi suivit le Christ avec André ; tous deux disant adieu à leur père, à leur barque, à leurs filets, pour être les citadelles de la foi.

La déifique et inépuisable vertu du puissant auteur de toutes choses et de l’Esprit sans cesse enflammé, habitant en toi, ô divin André ! sous la forme d’une langue de feu, te fît connaître comme le héraut des ineffables vérités.

André, digne à jamais de tout honneur, n’apporta point des armes de chair pour sa défense et pour la destruction des remparts terribles de son ennemi ; mais, couvert de la cuirasse, il amena soumises au Christ les nations que le Christ avait déjà rachetées de la captivité.

André, voyant le premier votre ineffable beauté, ô Jésus ! appela son frère à haute voix : Pierre, dit-il, homme brûlant de désirs, nous avons trouvé le Messie prédit dans la Loi et les Prophètes ; viens, attachons-nous à la véritable Vie.

Tu as retrouvé, pour ta récompense, Celui que tu désirais, ô Apôtre André ! Celui avec lequel tu as lié les gerbes de tes travaux, et tu les as dignement amassées ; c’est pourquoi nous te chantons un hymne de gloire.

Tu as désiré le Maître et tu l’as suivi, marchant à la vie sur ses traces, imitant ses souffrances jusqu’à la mort, ô André ! digne de tout honneur.

Tu as navigué tranquillement sur la mer spirituelle de la vie, ô Apôtre ! tu l’as parcourue avec la voile de l’Esprit, et la foi au Christ ; c’est pourquoi tu es parvenu joyeux au port de vie pour les siècles des siècles.

Le Soleil spirituel s’étant couché par sa volonté sur la Croix, André, le grand et brillant flambeau de l’Église, le glorieux reflet de ce divin soleil, voulant disparaître aussi et s’éteindre dans le Christ, a été suspendu au bois.

Comme un disciple, le plus généreux de tous, de Celui qui volontairement fut attaché à la Croix, tu as suivi ton Maître jusqu’à la mort, tu es monté avec joie sur les sommets de la Croix ; nous traçant, ô bienheureux Apôtre, la route qui mène aux cieux.

Réjouis-toi présentement, Bethsaïda : en toi, en ton sein maternel ont fleuri les deux lis odorants, Pierre et André, qui ont répandu dans tout l’univers comme une suave odeur la prédication de la foi, par la grâce du Christ dont ils ont partagé la Passion.

La cité des Pères te possède comme son pasteur et son divin gouverneur, comme son libérateur dans tous les dangers et sa sentinelle vigilante, ô André, plein de sagesse ! Elle t’offre des hommages reconnaissants ; et toi, prie sans cesse pour elle, afin qu’elle soit préservée de toute calamité.

L’Église de Constantinople, si jalouse de la gloire de saint André, ne garda pas toujours le précieux dépôt de sa dépouille mortelle. Elle fut privée de ce trésor en 1210, lors de la prise de cette ville par les Croisés. Le Cardinal Pierre de Capoue, Légat Apostolique, transporta le corps du saint Apôtre dans la Cathédrale d’Amalfi, au royaume de Naples, où il repose encore, illustre par des miracles sans nombre et environné des témoignages de la vénération des peuples. On sait qu’à la même époque, les plus précieuses reliques de l’Église grecque passèrent, par un visible jugement de Dieu, entre les mains des Latins. Byzance méconnut ces redoutables avertissements, et persista dans l’orgueil de son schisme. Elle avait néanmoins conservé le Chef du saint Apôtre, sans doute parce que, dans les diverses Translations qui avaient eu lieu, il avait été réservé dans un reliquaire à part. Lors de la destruction de l’Empire Byzantin par les Turcs, la Providence disposa les événements de manière à enrichir l’Église de Rome d’une si précieuse relique. En 1462, le Chef de saint André fut donc apporté de Grèce par le célèbre Cardinal Bessarion, et le douze avril de cette même année, dimanche des Rameaux, l’héroïque Pape Pie II l’alla chercher en grande pompe jusqu’au Pont Milvius (Ponte Molle) et le déposa dans la Basilique de Saint-Pierre au Vatican, où il est encore aujourd’hui, près de la Confession du Prince des Apôtres. À l’aspect de ce Chef vénérable, Pie II se sentit transporté d’un enthousiasme religieux, et avant de lever un si glorieux fardeau pour l’introduire dans Rome, il prononça le magnifique discours que nous allons rapporter ici, comme un complément des éloges liturgiques que les diverses Églises ont prodigués à saint André :

« Vous voici donc arrivé, ô très saint et très vénérable Chef du saint Apôtre ! La fureur des Turcs vous a chassé de votre asile, et vous venez demander un refuge à votre frère le Prince des Apôtres. Non, ce frère ne vous fera point défaut ; et par la volonté du Seigneur, on pourra dire un jour à votre gloire : Ô heureux exil qui trouve un pareil secours ! Cependant, vous demeurerez avec votre frère, et vous partagerez ses honneurs.

Cette ville que vous voyez, c’est l’auguste Rome consacrée par le sang précieux de votre frère. Ce peuple qui vous entoure, c’est celui que le bienheureux Apôtre, votre frère plein de tendresse, aidé par saint Paul, le Vase d’élection, a régénéré en Jésus-Christ. Fils de votre frère, ces Romains sont vos neveux. Tous reconnaissent en vous le frère d’un père, un second père ; tous vous vénèrent, vous honorent, vous rendent hommage et s’appuient sur votre patronage en la présence du grand Dieu.

Ô très fortuné Apôtre André ! prédicateur de la vérité, défenseur de l’auguste Trinité, de quelle joie vous nous remplissez en ce moment où nous contemplons de nos yeux votre tête sacrée et vénérable, qui mérita qu’au jour de la Pentecôte, le saint Paraclet se reposât visiblement sur elle, sous l’apparence du feu !

Ô vous, Chrétiens, qui allez à Jérusalem pour honorer le Sauveur au lieu même où ses pieds se sont posés, voici le Trône de l’Esprit- Saint ! Ici s’arrêta l’Esprit du Seigneur ; ici a été vue la troisième personne de la Trinité ; ici ont été des yeux qui souvent ont contemplé le Seigneur dans la chair. Cette bouche a fréquemment adressé la parole au Christ ; ces joues, il n’est pas douteux qu’elles n’aient plus d’une fois reçu les baisers de Jésus.

Ô Sanctuaire ineffable ! ô charité ! ô piété ! ô douceur de l’âme ! ô consolation de l’esprit ! qui ne sentirait, en une telle présence, ses entrailles s’émouvoir ? Quel cœur ne s’embraserait ? Qui ne répandrait des larmes de joie, à l’aspect des tant vénérables et précieuses reliques de l’Apôtre du Christ ? Oui, nous nous réjouissons, nous tressaillons, nous jubilons de votre arrivée, ô très divin Apôtre André ! car nous ne doutons pas que vous ne soyez ici accompagnant votre Chef mortel, et que vous ne fassiez avec lui votre entrée dans Rome.

Sans doute, nous haïssons les Turcs, ennemis de la Religion chrétienne ; mais nous ne les haïssons pas de ce qu’ils ont été la cause de votre venue parmi nous. En effet, que pouvait-il nous arriver de plus fortuné que de contempler votre très honorable Chef, et d’être embaumés de son très suave parfum ? Une seule chose nous attriste : c’est de ne pouvoir, à votre arrivée, vous rendre les honneurs dont vous êtes digne, ni vous recevoir comme le mérite votre excellente sainteté. Mais accueillez notre désir, comprenez la sincérité de notre cœur, et souffrez avec bonté que nos mains indignes touchent vos ossements, et que nous, pécheurs, vous fassions cortège dans l’enceinte de la ville.

Pénétrez donc dans cette sainte Cité, et soyez propice au peuple Romain. Qu’à tout le monde chrétien votre arrivée soit salutaire, votre entrée pacifique ; votre séjour au milieu de nous, heureux et fortuné. Soyez notre Avocat au ciel, et ensemble avec les bienheureux Apôtres Pierre et Paul, veillez paternellement sur tout le peuple chrétien, afin que, par votre intercession, les miséricordes de Dieu viennent sur nous ; et si nos péchés, qui sont nombreux, ont provoqué son indignation, qu’elle retombe sur les Turcs impies et sur les nations barbares qui déshonorent le Seigneur Jésus-Christ. Amen. »

C’est ainsi que la gloire de saint André est venue se confondre, dans Rome, avec celle de saint Pierre. Mais l’Apôtre de la Croix, dont la fête était autrefois décorée d’une Octave dans beaucoup d’Églises, compte aussi parmi ses titres d’honneur celui d’avoir été choisi pour Patron de l’un des Royaumes de l’Occident : l’Écosse, aux jours de l’unité catholique, s’était placée sous sa protection. Puisse-t-il s’en souvenir du haut du ciel, et préparer le retour de cette contrée à la véritable foi !

Prions maintenant, en union avec l’Église, ce saint Apôtre dont le nom et la mémoire font la gloire de ce jour ; rendons-lui honneur, et demandons-lui le secours dont nous avons besoin.

C’est vous, ô bienheureux André ! que nous rencontrons le premier aux abords de ce chemin mystique de l’Avent où nous marcherons bientôt, cherchant notre divin Sauveur Jésus-Christ ; et nous remercions Dieu de ce qu’il a bien voulu nous ménager une telle rencontre. Quand Jésus, notre Messie, se révéla au monde, vous aviez déjà prêté une oreille docile au saint Précurseur qui annonçait son approche, et vous fûtes des premiers parmi les mortels à confesser, dans le fils de Marie, le Messie promis dans la Loi et les Prophètes. Mais vous ne voulûtes pas rester seul confident d’un si merveilleux secret, et bientôt vous fîtes part de la Bonne Nouvelle à Pierre votre frère, et vous l’amenâtes à Jésus.

Saint Apôtre, nous aussi nous désirons le Messie, le Sauveur de nos âmes ; puisque vous l’avez trouvé, daignez donc aussi nous amener à lui. Nous mettons sous votre protection cette sainte carrière d’attente et de préparation qu’il nous reste à traverser, jusqu’au jour où ce Sauveur si attendu paraîtra dans le mystère de sa merveilleuse Naissance. Aidez-nous à nous rendre dignes de le voir au milieu de cette nuit radieuse où il apparaîtra. Le baptême de la pénitence vous prépara à recevoir la grâce insigne de connaître le Verbe de vie ; obtenez-nous d’être vraiment pénitents et de purifier nos cœurs, durant ce saint temps, afin que nous puissions contempler de nos yeux Celui qui a dit : Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu.

Vous êtes puissant pour introduire les âmes auprès du Seigneur Jésus, ô glorieux André ! puisque celui-là même que le Seigneur devait établir Chef de tout le troupeau, fut présenté par vous à ce divin Messie. Nous ne doutons pas que le Seigneur n’ait voulu, en vous appelant à lui en ce jour, assurer votre suffrage aux chrétiens qui cherchant de nouveau, chaque année, Celui en lequel vous vivez à jamais, viennent vous demander la voie qui conduit à lui.

Cette voie, vous nous l’enseignez, est la voie de la fidélité, de la fidélité jusqu’à la Croix. Vous y avez marché avec courage ; et parce que la Croix conduit à Jésus-Christ, vous avez aimé la Croix avec passion. Priez, ô saint Apôtre ! afin que nous comprenions cet amour de la Croix ; afin que, l’ayant compris, nous le mettions en pratique. Votre frère nous dit dans son Épître : Puisque le Christ a souffert dans la chair, armez-vous, mes frères, de cette pensée[1]. Vous, ô bienheureux André ! vous nous présentez aujourd’hui le commentaire vivant de cette maxime. Parce que votre Maître a été crucifié, vous avez voulu l’être aussi. Du haut de ce trône où vous vous êtes élevé par la Croix, priez donc, afin que la Croix soit pour nous l’expiation des péchés qui nous couvrent, l’extinction des flammes mondaines qui nous brûlent, enfin, le moyen de nous unir par l’amour à Celui que son amour seul y a attaché.

Mais, quelque importantes et précieuses que soient pour nous les leçons de la Croix, souvenez-vous, ô grand Apôtre ! que la Croix est la consommation, et non le principe. C’est le Dieu enfant, c’est le Dieu de la crèche qu’il nous faut d’abord connaître et goûter ; c’est l’Agneau de Dieu que vous désigna saint Jean, c’est cet Agneau que nous avons soif de contempler. Le temps qui va s’ouvrir est celui de l’Avent, et non celui de la dure Passion du Rédempteur. Fortifiez donc notre cœur pour le jour du combat ; mais ouvrez-le en ce moment à la componction et à la tendresse. Nous plaçons sous votre patronage le grand œuvre de notre préparation à l’Avènement du Christ en nos cœurs.

Souvenez-vous aussi, bienheureux André, de la sainte Église dont vous êtes une des colonnes, et que vous avez arrosée de votre sang ; levez vos mains puissantes pour elle, en présence de Celui pour lequel elle milite sans cesse. Demandez que la Croix qu’elle porte en traversant ce monde soit allégée, et priez aussi afin qu’elle aime cette Croix, et qu’elle y puise sa force et son véritable honneur. Souvenez-vous en particulier de la sainte Église Romaine, Mère et Maîtresse de toutes les autres, et lui obtenez la victoire et la paix par la Croix, à cause du tendre amour qu’elle vous porte. Visitez de nouveau, dans votre Apostolat, l’Église de Constantinople, qui a perdu la vraie lumière avec l’unité, parce qu’elle n’a pas voulu rendre hommage à Pierre, votre frère, que vous avez honoré comme votre Chef, pour l’amour de votre commun Maître. Enfin, priez pour le royaume d’Écosse, qui depuis trois siècles a oublié votre douce tutelle ; obtenez que les jours de l’erreur soient abrégés, et que cette moitié de l’Île des Saints rentre bientôt, avec l’autre, sous la houlette de l’unique Pasteur.

[1] – 1 s. Pierre 4, 1.

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
Historique, mystique et pratique de l’avent

Avez-vous lu au préalable la Préface générale à l’année liturgique ?

Historique de l’avent

On donne, dans l’Église latine, le nom d’avent (du mot latin adventus, qui signifie avènement) au temps destiné par l’Église à préparer les fidèles à la célébration de la fête de Noël, anniver­saire de la naissance de Jésus-Christ. Le mystère de ce grand jour méritait bien sans doute l’honneur d’un prélude de prière et de pénitence : aussi serait-il impossible d’assigner d’une manière certaine l’institution première de ce temps de préparation, qui n’a reçu que plus tard le nom d’avent. Il paraît toutefois que cette observance aurait commencé d’abord en Occident ; car il est in­dubitable que l’avent n’a pu être affecté comme préparation à la fête de Noël, que depuis que cette fête a été définitivement fixée au vingt-cinq décembre : ce qui n’a eu lieu pour l’Orient que vers la fin du 4e siècle, tandis qu’il est certain que l’Église de Rome la célébrait en ce jour longtemps auparavant.

L’avent doit être considéré sous deux points de vue différents : comme un temps de préparation proprement dite à la naissance du Sauveur, par les exercices de la pénitence, ou comme un corps d’offices ecclésiastiques organisé dans le même but. Nous trou­vons, dès le 5e siècle, l’usage de faire des exhortations au peuple pour le disposer à la fête de Noël ; il nous reste même sur ce sujet deux sermons de saint Maxime de Turin, sans parler de plusieurs autres attribués autrefois à saint Ambroise et à saint Augustin, et qui paraissent être de saint Césaire d’Arles. Si ces monuments ne nous apprennent point encore la durée et les exercices de cette sainte carrière, nous y voyons du moins l’ancienneté de l’usage qui marque par des prédications particulières le temps de l’avent. Saint Yves de Chartres, saint Bernard, et plusieurs autres doc­teurs des 11e et 12e siècles, ont laissé des sermons spéciaux de Adventu Domini, totalement distincts des homélies dominicales sur les évangiles de ce temps. Dans les Capitulaires de Charles le Chauve, de l’an 846, les Évêques représentent à ce prince qu’il ne doit pas les retirer de leurs Églises pendant le carême, ni pendant l’avent, sous prétexte des affaires de l’État, ou de quelque expédi­tion militaire, parce qu’ils ont des devoirs particuliers à remplir, et principalement celui de la prédication, durant ce saint temps.

Le plus ancien document où l’on trouve le temps et les exercices de l’avent précisés d’une manière tant soit peu claire, est un pas­sage de saint Grégoire de Tours, au deuxième livre de son His­toire des Francs, dans lequel il rapporte que saint Perpétuus, l’un de ses prédécesseurs, qui siégeait vers l’an 480, avait statué que les fidèles jeûneraient trois fois la semaine, depuis la fête de saint Martin jusqu’à Noël. Par ce règlement, saint Perpétuus établis­sait-il une observance nouvelle, ou sanctionnait-il simplement une loi établie ? C’est ce qu’il est impossible de déterminer avec exactitude aujourd’hui. Remarquons du moins cet intervalle de quarante jours ou plutôt de quarante-trois jours, désigné expres­sément, et consacré par la pénitence comme un second carême, quoique avec une moindre rigueur.

Nous trouvons ensuite le neuvième canon du premier Concile de Mâcon, tenu en 582, qui ordonne que, durant le même intervalle de la Saint-Martin à Noël, on jeûnera les lundis, mercredis et vendredis, et qu’on célébrera le sacrifice suivant le rite Quadra­gésimal. Quelques années auparavant, le deuxième Concile de Tours, tenu en 567, avait enjoint aux moines de jeûner depuis le commencement du mois de décembre jusqu’à Noël. Cette prati­que de pénitence s’étendit bientôt à la quarantaine tout entière pour les fidèles eux-mêmes ; et on lui donna vulgairement le nom de carême de saint Martin. Les Capitulaires de Charlemagne, au livre sixième, n’en laissent plus aucun doute ; et Rhaban Maur atteste la même chose au livre second de l’Institution des Clercs. On faisait même des réjouissances particulières à la fête de saint Martin, en la manière qu’on en fait encore aux approches du carême et à la fête de Pâques.

L’obligation de ce carême, qui, commençant à poindre d’une manière presque imperceptible, s’était accrue successivement jusqu’à devenir une loi sacrée, se relâcha insensiblement ; et les quarante jours de la Saint-Martin à Noël se trouvèrent réduits à quatre semaines. On a vu que la coutume de ce jeûne avait com­mencé en France ; mais de là elle s’était répandue en Angleterre, comme nous l’apprenons par l’Histoire du Vénérable Bède ; en Italie, ainsi qu’il conste d’un diplôme d’Astolphe, roi des Lom­bards, de l’an 753 ; en Allemagne, en Espagne, etc., comme on en peut voir les preuves dans le grand ouvrage de Dom Martène sur les anciens Rites de l’Église. Le premier indice que nous rencon­trons de la réduction de l’avent à quatre semaines se trouve être, dès le 9e siècle, la lettre du pape saint Nicolas Ier aux Bulgares. Le témoignage de Rathier de Vérone et d’Abbon de Fleury, tous deux auteurs du même siècle, sert aussi à prouver que dès lors il était grandement question de diminuer d’un tiers la durée du jeûne de l’avent. Il est vrai que saint Pierre Damien, au 11e siècle, suppose encore que le jeûne de l’avent était de quarante jours, et que saint Louis, deux siècles après, l’observait encore en cette mesure ; mais peut-être ce saint roi le pratiquait-il ainsi par un mouvement de dévotion particulière.

La discipline des Églises de l’Occident, après s’être relâchée sur la durée du jeûne de l’avent, se radoucit bientôt au point de trans­former ce jeûne en une simple abstinence ; et encore trouve-t-on des Conciles dès le 12e siècle, tels que ceux de Selingstadt, en 1122, et d’Avranches, en 1172, qui semblent n’astreindre que les clercs à cette abstinence. Le Concile de Salisbury, en 1281, paraît même n’y obliger que les moines. D’un autre côté, telle est la confusion sur cette matière, sans doute parce que les diverses Églises d’Occident n’en ont pas fait l’objet d’une discipline uniforme, que, dans sa lettre à l’Évêque de Brague, Innocent III atteste que l’usage de jeûner pendant tout l’avent se conservait à Rome de son temps, et que Durand, au même 13e siècle, dans son Rational des divins Offices, témoigne pareillement que le jeûne était conti­nuel en France durant tout le cours de cette sainte carrière.

Quoi qu’il en soit, cet usage tomba de plus en plus en désuétude, en sorte que tout ce que put faire, en 1302, le pape Urbain V pour en arrêter la chute complète, ce fut d’obliger tous les clercs de sa cour à garder l’abstinence de l’avent, sans aucune mention du jeûne, et sans comprendre aucunement les autres clercs, et moins encore les laïques, sous cette loi. Saint Charles Borromée chercha aussi à ressusciter l’esprit, sinon la pratique des temps anciens, chez les peuples du Milanais. Dans son quatrième Concile, il enjoignit aux curés d’exhorter les fidèles à communier au moins tous les dimanches du carême et de l’avent, et adressa ensuite à ses diocésains eux-mêmes une lettre pastorale, dans laquelle, après leur avoir rappelé les dispositions avec lesquelles on doit célébrer ce saint temps, il faisait instance pour les engager à jeûner au moins les lundis, les mercredis et les vendredis de chaque semaine de l’avent. Enfin Benoît XIV encore archevêque de Bologne, marchant sur de si glorieuses traces, a consacré sa onzième Institution Ecclésiastique à réveiller dans l’esprit des fidèles de son diocèse la haute idée que les chrétiens avaient autrefois du saint temps de l’avent, et à combattre un préjugé répandu dans cette contrée, savoir que l’avent ne regardait que les personnes religieuses, et non les simples fidèles. Il montre que cette assertion, à moins qu’on ne l’entende simplement du jeûne et de l’abstinence, est à proprement parler téméraire et scanda­leuse, puisqu’on ne saurait douter qu’il existe, dans les lois et les usages de l’Église universelle, tout un ensemble de pratiques des­tinées à mettre les fidèles dans un état de préparation à la grande fête de la naissance de Jésus-Christ.

L’Église grecque observe encore le jeûne de l’avent, mais avec beaucoup moins de sévérité que celui du carême. Il se compose de quarante jours, à partir du 14 novembre, jour où cette Église célè­bre la fête de l’apôtre saint Philippe. Pendant tout ce temps, on garde l’abstinence de la viande, du beurre, du lait et des œufs ; mais on y use de poisson, d’huile et de vin, toutes choses interdi­tes durant le carême. Le jeûne proprement dit n’est d’obligation que pour sept jours sur les quarante ; et tout l’ensemble s’appelle vulgairement le carême de saint Philippe. Les Grecs justifient ces adoucissements, en disant que le carême de Noël n’est que de l’institution des moines, tandis que celui de Pâques est d’institu­tion apostolique.

Mais si les pratiques extérieures de pénitence qui consacraient autrefois le temps de l’avent, chez les Occidentaux, se sont peu à peu mitigées, en sorte qu’il n’en reste plus maintenant aucun ves­tige hors des monastères, l’ensemble de la liturgie de l’avent n’a pas changé ; et c’est dans le zèle à s’en approprier l’esprit que les fidèles feront preuve d’une véritable préparation à la fête de Noël.

La forme liturgique de l’avent, telle qu’elle se garde aujourd’hui dans l’Église romaine, a souffert quelques variations. Saint Grégoire paraît avoir le premier dressé cet Office qui aurait d’abord embrassé cinq dimanches, ainsi qu’on est à même de le voir par les plus anciens Sacramentaires de ce grand Pape. On peut même dire à ce sujet, d’après Amalaire de Metz et Bernon de Richenaw, qui sont suivis en cela par Dom Martène et Benoît XIV, que saint Grégoire semblerait être l’auteur du précepte ecclésias­tique de l’avent, bien que l’usage de consacrer un temps plus ou moins long à se préparer à la fête de Noël soit d’ailleurs immémo­rial, et que l’abstinence et le jeûne de ce saint temps aient d’abord commencé en France. Saint Grégoire aurait déterminé, pour les Églises du rite romain, la forme de l’office durant cette espèce de carême, et sanctionné le jeûne qui l’accompagnait, laissant tou­tefois quelque latitude aux diverses Églises dans la manière de le pratiquer.

Le sacramentaire de saint Gélase ne porte aucune messe, ni office de préparation à Noël ; les premières que l’on rencontre sont au sacramentaire grégorien, et, ainsi que nous venons de le dire, les messes y sont au nombre de cinq. Il est remarquable qu’alors on comptait ces dimanches à rebours, appelant premier dimanche celui qui était le plus voisin de Noël, et ainsi des autres. Dès les 9e et 10e siècles, ainsi qu’on le voit par Amalaire, saint Nicolas Ier, Bernon de Richenaw, Rathier de Vérone, etc., les dimanches étaient déjà réduits à quatre ; c’est aussi le nombre que porte le sacramentaire grégorien donné par Pamélius, et qui semble avoir été transcrit à cette époque. Depuis lors, dans l’Église romaine, la durée de l’avent n’a pas varié, et il a toujours consisté en quatre semaines, dont la quatrième est celle même dans laquelle tombe la fête de Noël, à moins que cette fête n’arrive le dimanche. On peut donc assigner déjà à l’usage actuel une durée de mille ans, du moins dans l’Église romaine ; car il y a des preuves que jusqu’au 13e siècle certaines Églises de France ont gardé l’usage des cinq dimanches.

L’Église ambrosienne, aujourd’hui encore, compte six semaines dans sa liturgie de l’avent ; le missel gothique ou mozarabe garde la même coutume. Pour l’Église gallicane, les fragments que Dom Mabillon nous a conservés de sa liturgie ne nous apprennent rien à ce sujet ; mais il est naturel de penser avec ce savant homme, dont l’autorité est encore fortifiée par celle de Dom Martène, que l’Église des Gaules suivait en ce point, comme dans un grand nombre d’autres, les usages de l’Église gothique, c’est-à-dire que la liturgie de son avent se composait également de six dimanches et de six semaines.

Quant aux Grecs, leurs rubriques pour le temps de l’avent se lisent dans les ménées, après l’office du 14 novembre. Ils n’ont point d’office propre de l’avent, et ne célèbrent point pendant ce temps la messe des Présanctifiés, comme ils le font en carême. On trouve seulement, dans le corps même des offices des saints qui remplissent l’intervalle du 15 novembre au dimanche le plus proche de Noël, plusieurs allusions à la Nativité du Sauveur, à la maternité de Marie, à la grotte de Bethléhem, etc. Le dimanche qui précède Noël, ils font ce qu’ils appellent la Fête des saints Aïeux, c’est-à-dire la Commémoration des saints de l’Ancien Tes­tament, pour célébrer l’attente du Messie. Les 20, 21, 22 et 23 décembre sont décorés du titre d’Avant-Fête de la Nativité ; et quoique, en ces jours, on célèbre encore l’Office de plusieurs saints, le mystère de la prochaine naissance du Sauveur domine toute la liturgie.

Mystique de l’avent

Si maintenant, après avoir détaillé les caractères qui distinguent le temps de l’avent de tout autre temps, nous voulons pénétrer dans les profondeurs du mystère qui occupe l’Église à cette épo­que, nous trouvons que ce mystère de l’avènement de Jésus-Christ est à la fois simple et triple. Il est simple, car c’est le même Fils de Dieu qui vient ; triple, car il vient en trois temps et en trois manières.

« Dans le premier avènement, dit saint Bernard au sermon cin­quième sur l’avent, il vient en chair et infirmité ; dans le second, il vient en esprit et en puissance ; dans le troisième, il vient en gloire et en majesté ; et le second avènement est le moyen par lequel on passe du premier au troisième. »

Tel est le mystère de l’avent. Écoutons maintenant l’explication que Pierre de Blois va nous donner de cette triple visite du Christ, dans son sermon troisième de Adventu : « Il y a trois avènements du Seigneur, le premier dans la chair, le second dans l’âme, le troisième par le jugement. Le premier eut lieu au milieu de la nuit, suivant ces paroles de l’évangile : Au milieu de la nuit un cri s’est fait entendre : Voici l’Époux ! Et ce premier avènement est déjà passé : car le Christ a été vu sur la terre et a conversé avec les hommes. Nous sommes présentement dans le second avène­ment : pourvu toutefois que nous soyons tels qu’il puisse ainsi venir à nous ; car il a dit que si nous l’aimons, il viendra à nous et fera sa demeure en nous. Ce second avènement est donc pour nous une chose mêlée d’incertitude ; car quel autre que l’Esprit de Dieu connaît ceux qui sont à Dieu ? Ceux que le désir des choses célestes ravit hors d’eux-mêmes, savent bien quand il vient ; cependant, ils ne savent pas d’où il vient ni où il va. Quand au troisième avènement, il est très certain qu’il aura lieu ; très incer­tain quand il aura lieu : puisqu’il n’est rien de plus certain que la mort, et rien de plus incertain que le jour de la mort. Au moment où l’on parlera de paix et de sécurité, dit le Sage, c’est alors que la mort apparaîtra soudain, comme les douleurs de l’enfantement au sein de la femme, et nul ne pourra fuir. Le premier avènement fut donc humble et caché, le second est mys­térieux et plein d’amour, le troisième sera éclatant et terrible. Dans son premier avènement, le Christ a été jugé par les hommes avec injustice ; dans le second, il nous rend justes par sa grâce ; dans le dernier, il jugera toutes choses avec équité : Agneau dans le premier avè­nement, Lion dans le dernier, Ami plein de ten­dresse dans le second [1]. »

Les choses étant telles, la sainte Église, pendant l’avent, attend avec larmes et impatience la venue du Christ Rédempteur en son premier avènement. Elle emprunte pour cela les expressions en­flammées des prophètes, auxquelles elle ajoute ses propres sup­plications. Dans la bouche de l’Église, les soupirs vers le Messie ne sont point une pure commémoration des désirs de l’ancien peuple : ils ont une valeur réelle, une influence efficace sur le grand acte de la munificence du Père céleste qui nous a donné son Fils. Dès l’éternité, les prières de l’ancien peuple et celles de l’Église chrétienne unies ensemble ont été présentes à l’oreille de Dieu ; et c’est après les avoir toutes entendues et exau­cées, qu’il a envoyé en son temps sur la terre cette rosée bénie qui a fait germer le Sauveur.

L’Église aspire aussi vers le second avènement, suite du premier, et qui consiste, comme nous venons de le voir, en la visite que l’Époux fait à l’Épouse. Chaque année cet avènement a lieu dans la fête de Noël ; et une nouvelle naissance du Fils de Dieu délivre la société des fidèles de ce joug de servitude que l’ennemi voudrait faire peser sur elle [2]. L’Église, durant l’avent, demande donc d’être visitée par celui qui est son chef et son Époux, visitée dans sa hiérarchie, dans ses membres, dont les uns sont vivants et les autres sont morts, mais peuvent revivre ; enfin dans ceux qui ne sont point de sa communion, et dans les infidèles eux-mêmes, afin qu’ils se convertissent à la vraie lumière qui luit aussi pour eux. Les expressions de la liturgie que l’Église emploie pour solli­citer cet amoureux et invisible avènement, sont les mêmes que celles par lesquelles elle sollicite la venue du Rédempteur dans la chair ; car, sauf la proportion, la situation est la même. En vain le Fils de Dieu serait venu, il y a dix-huit siècles, visiter et sauver le genre humain, s’il ne revenait, pour chacun de nous et à chaque moment de notre existence, apporter et fomenter cette vie sur­naturelle dont le principe n’est que de lui et de son divin Esprit. Mais cette visite annuelle de l’Époux ne satisfait pas l’Église ; elle aspire après le troisième avènement qui consommera toutes choses, en ouvrant les portes de l’éternité. Elle a recueilli cette dernière parole de l’Époux : Voilà que je viens tout à l’heure [3] ; et elle dit avec ardeur : Venez, Seigneur Jésus [4] ! Elle a hâte d’être délivrée des conditions du temps ; elle soupire après le complé­ment du nombre des élus, pour voir paraître sur les nuées du ciel le signe de son libérateur et de son Époux. C’est donc jusque-là que s’étend la signification des vœux qu’elle a déposés dans la liturgie de l’avent ; telle est l’explication de la parole du disciple bien-aimé dans sa prophétie : Voici les noces de l’Agneau, et l’Épouse s’est préparée [5].

Mais ce jour de l’arrivée de l’Époux sera en même temps un jour terrible. La sainte Église souvent frémit à la seule pensée des for­midables assises devant lesquelles comparaîtront tous les hom­mes. Elle appelle ce jour « un jour de colère, duquel David et la Sibylle ont dit qu’il doit réduire le monde en cendres ; un jour de larmes et d’épouvante. » Ce n’est pas cependant qu’elle craigne pour elle-même, puisque ce jour fixera à jamais sur son front la couronne d’Épouse ; mais son cœur de Mère s’inquiète en son­geant qu’alors plusieurs de ses enfants seront à la gauche du Juge, et que, privés de toute part avec les élus, ils seront jetés pieds et mains liés dans ces ténèbres où il n’y aura que des pleurs et des grincements de dents. Voilà pourquoi, dans la liturgie de l’avent, l’Église s’arrête si souvent à montrer l’avènement du Christ comme un avènement terrible, et choisit dans les Écritures les passages les plus propres à réveiller une terreur salutaire dans l’âme de ceux de ses enfants qui dormiraient d’un sommeil de péché.

Tel est donc le triple mystère de l’avent. Or, les formes litur­gi­ques dont il est revêtu, sont de deux sortes : les unes consistent dans les prières, lectures et autres formules, où la parole elle-même est employée à rendre les sentiments que nous venons d’exposer ; les autres sont des rites extérieurs propres à ce saint temps, et desti­nés à compléter ce qu’expriment les chants et les paroles.

Remarquons d’abord le nombre des jours de l’avent. La quaran­taine est la première forme qu’ait adoptée l’Église pour cette période ; et cette forme est restée dans le rite ambrosien et chez les Orientaux. Si, plus tard, l’Église romaine et celles qui la sui­vent l’ont abandonnée, le quaternaire n’en est pas moins exprimé dans les quatre semaines qui ont été substituées aux quarante jours. La nouvelle naissance du Rédempteur a lieu après quatre semaines, comme la première naissance eut lieu après quatre mille années, selon la supputation de l’Hébreu et de la Vulgate.

Au temps de l’avent comme en celui du carême, les noces sont suspendues, afin que les joies humaines ne viennent pas distraire les chrétiens des pensées graves que doit leur inspirer l’attente du souverain Juge, ni les amis de l’Époux [6] de l’espérance qu’ils nour­rissent chèrement d’être bientôt conviés aux Noces de l’éternité.

Les yeux du peuple sont avertis de la tristesse qui préoccupe le cœur de la sainte Église par la couleur de deuil dont elle se couvre. Hors les fêtes des saints, elle ne revêt plus que le violet ; le diacre dépose la dalmatique, et le sous-diacre la tunique[7]. Autre­fois même, on usait de la couleur noire en plusieurs lieux, comme à Tours, au Mans, etc. Ce deuil de l’Église marque avec quelle vérité elle s’unit aux vrais Israélites qui attendaient le Messie sous la cendre et le cilice, et pleuraient la gloire de Sion éclipsée, et « le sceptre ôté de Juda, jusqu’à ce que vienne celui qui doit être envoyé, et qui est l’attente des nations [8] ». Il signifie encore les œuvres de la pénitence, par lesquelles elle se prépare au second avènement plein de douceur et de mystère, qui a lieu dans les cœurs, en proportion de ce qu’ils se montrent touchés de la ten­dresse que leur témoigne cet Hôte divin qui a dit : Mes déli­ces sont d’être avec les enfants des hommes [9]. Il exprime enfin la désolation de cette veuve attendant l’Époux qui tarde à paraître. Elle gémit sur la montagne, comme la tourterelle, jusqu’à ce que la voix se fasse entendre qui dira : « Viens du Liban, mon Épou­se ; viens pour être couronnée, car tu as blessé mon cœur [10] ».

Pendant l’avent, l’Église suspend aussi, excepté aux fêtes des saints, l’usage du cantique angélique : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonœ voluntatis. En effet, ce chant mer­veilleux ne s’est fait entendre qu’en Bethléhem sur la crèche de l’Enfant divin ; la langue des anges n’est donc pas déliée encore ; la Vierge n’a pas déposé son divin fardeau ; il n’est pas temps de chanter, il n’est pas encore vrai de dire : Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté !

De même, à la fin du Sacrifice, la voix du diacre ne fait plus en­tendre ces paroles solennelles qui congédient l’assemblée des fidèles : Ite, Missa est ! les remplace par cette exclamation ordi­naire : Benedicamus Domino ! comme si l’Église craignait d’inter­rompre les prières du peuple, qui ne sauraient être trop prolon­gées en ces jours d’attente.[11]

À l’office de la nuit, la sainte Église retranche aussi, dans les mêmes jours, l’hymne de jubilation, Te Deum laudamus. C’est dans l’humilité qu’elle attend le bienfait souverain, et, durant cette attente, elle ne peut que demander, supplier, espérer. Mais à l’heure solennelle, quand, au milieu des ombres les plus épaisses, le Soleil de justice viendra à se lever tout à coup, elle retrouvera sa voix d’action de grâces ; et le silence de la nuit fera place, par toute la terre, à ce cri d’enthousiasme : « Nous vous louons, ô Dieu ! Seigneur, nous vous célébrons ! Ô Christ ! Roi de gloire, Fils éternel du Père ! pour la délivrance de l’homme, vous n’avez point eu horreur du sein d’une faible Vierge ».

Dans les jours de férie[12], avant de conclure chaque heure de l’office, les rubriques de l’avent prescrivent des prières particuliè­res qui doivent se faire à genoux ; le chœur doit aussi se tenir dans la même posture, aux mêmes jours, durant une partie consi­dérable de la messe. Sous ce rapport, les usages de l’avent sont totalement identiques à ceux du carême.

Toutefois, il est un trait spécial qui distingue ces deux temps : c’est que le chant de l’allégresse, le joyeux Alleluia, n’est pas sus­pendu durant l’avent, si ce n’est aux jours de férie. À la messe des quatre dimanches, on continue de le chanter ; et il forme con­traste avec la couleur sombre des ornements. Il est même un de ces dimanches, le troisième, où l’orgue retrouve sa grande et mélodieuse voix, et où la triste parure violette peut un moment faire place à la couleur rose. Ce souvenir des joies passées, qui se retrouve ainsi au fond des saintes tristesses de l’Église, dit assez que, tout en s’unissant à l’ancien peuple pour implorer la venue du Messie, et payer ainsi la grande dette de l’humanité envers la justice et la clémence de Dieu, elle n’oublie cependant pas que l’Emmanuel est déjà venu pour elle, qu’il est en elle, et qu’avant même qu’elle ait ouvert la bouche pour demander le salut, elle est déjà rachetée et marquée pour l’union éternelle. Voilà pourquoi l’alleluia se mêle à ses soupirs, pourquoi sont empreintes en elle toutes les joies et toutes les tristesses, en attendant que la joie surabonde à la douleur, en cette nuit sacrée qui sera plus radieuse que le plus brillant des jours.

Pratique de l’avent

Si la sainte Église, notre mère, passe le temps de l’avent dans cette solennelle préparation au triple avènement de Jésus-Christ ; si à l’exemple des vierges sages, elle tient sa lampe allumée pour l’arrivée de l’Époux, nous qui sommes ses membres et ses enfants, nous devons participer aux sentiments qui l’animent, et prendre pour nous cet avertissement du Sauveur : « Que vos reins soient ceints d’une ceinture comme ceux des voyageurs ; que des flam­beaux allumés brillent dans vos mains ; et soyez semblables à des serviteurs qui attendent leur maître [13] ». En effet, les destinées de l’Église sont les nôtres ; chacune de nos âmes est, de la part de Dieu, l’objet d’une miséricorde, d’une prévenance, semblables à celles dont il use à l’égard de l’Église elle-même. Elle n’est le tem­ple de Dieu, que parce qu’elle est composée de pierres vivantes ; elle n’est l’Épouse, que parce qu’elle est formée de toutes les âmes qui sont conviées à l’éternelle union. S’il est écrit que le Sauveur s’est acquis l’Église par son sang [14], chacun de nous peut dire en parlant de soi-même, comme saint Paul : Le Christ m’a aimé et s’est livré pour moi [15]. Les destinées étant donc les mêmes, nous devons nous efforcer, durant l’avent, d’entrer dans les sentiments de préparation dont nous venons de voir que l’Église elle-même est remplie.

Et d’abord, c’est pour nous un devoir de nous joindre aux saints de l’ancienne Loi pour demander le Messie, et d’accomplir ainsi cette dette du genre humain tout entier envers la divine miséri­corde. Afin de nous animer à remplir ce devoir, transportons-nous, par la pensée, dans le cours de ces quatre mille ans, repré­sentés par les quatre semaines de l’avent, et songeons à ces ténè­bres, à ces crimes de tout genre au milieu desquels l’ancien monde s’agitait. Que notre cœur sente vivement la reconnaissance qu’il doit à celui qui a sauvé sa créature de la mort, et qui est des­cendu pour voir de plus près et partager toutes nos misères, hors le péché. Qu’il crie, avec l’accent de la détresse et de la confiance, vers Celui qui voulut sauver l’œuvre de ses mains, mais qui veut aussi que l’homme demande et implore son salut. Que nos désirs et notre espérance s’épanchent donc dans ces ardentes supplica­tions des anciens prophètes, que l’Église nous met à la bouche en ces jours d’attente ; prêtons nos cœurs, dans toute leur étendue, aux sentiments qu’ils expriment.

Ce premier devoir étant rempli, nous songerons à l’avènement que le Sauveur veut faire en notre cœur : Avènement, comme nous avons vu, plein de douceur et de mystère, et qui est la suite du premier, puisque le bon Pasteur ne vient pas seulement visiter le troupeau en général, mais qu’il étend sa sollicitude à chacune des brebis, même à la centième qui s’était perdue. Or, pour bien saisir tout cet ineffable mystère, il faut se rappeler que, comme nous ne pouvons être agréables à notre Père céleste qu’autant qu’il voit en nous Jésus-Christ, son Fils, ce Sauveur plein de bonté daigne venir en chacun de nous, et, si nous y voulons consentir, nous transformer en lui, en sorte que nous ne vivions plus de notre vie, mais de la sienne. Et tel est le but du christianisme tout entier, de diviniser l’homme par Jésus-Christ : telle est la tâche sublime imposée à l’Église. Elle dit aux fidèles avec saint Paul : « Vous êtes mes petits enfants ; car je vous donne une seconde naissance, afin que Jésus-Christ soit formé en vous [16]. »

Mais, de même que, dans son apparition en ce monde, le divin Sauveur s’est d’abord montré sous la forme d’un faible enfant, avant de parvenir à la plénitude de l’âge parfait qui était néces­saire pour que rien ne manquât à son sacrifice, il tend à prendre en nous les mêmes développements. Or, c’est à la fête de Noël qu’il aime à naître dans les âmes, et qu’il répand par toute son Église une grâce de naissance, à laquelle, il est vrai, tous ne sont pas fidèles.

Car voici la situation des âmes à l’approche de cette ineffable solennité. Les unes, et c’est le petit nombre, vivent avec plénitude de la vie du Seigneur Jésus qui est en elles, et aspirent à chaque heure après l’accroissement de cette vie. Les autres, en plus grand nombre, sont vivantes, il est vrai, par la présence du Christ ; mais elles sont malades et languissantes, faute de désirer le progrès de cette vie divine ; car leur charité s’est refroidie [17]. Le reste des hommes ne jouit point de cette vie, et ils sont dans la mort ; car le Christ a dit : Je suis la vie [18].

Or, dans les jours de l’avent, le Sauveur s’en va frappant à la porte de toutes ces âmes, tantôt d’une manière sensible, tantôt d’une manière cachée. Il vient leur demander si elles ont place pour lui, afin qu’il naisse en elles. Mais, quoique la maison qu’il réclame soit à lui, puisqu’il l’a bâtie et la conserve, il s’est plaint que les siens ne l’ont pas voulu recevoir [19] ; au moins le grand nombre d’entre eux. « Quant à ceux qui l’ont reçu, il leur a donné de devenir fils de Dieu, et non plus enfants de la chair et du sang [20]. »

Préparez-vous donc à le voir naître en vous plus beau, plus radieux, plus fort encore que vous ne l’avez connu, ô vous, âmes fidèles qui le gardez en vous comme un dépôt chéri, et qui, dès longtemps, n’avez point d’autre vie que sa vie, d’autre cœur que son cœur, d’autres œuvres que ses œuvres. Sachez démêler, dans les paroles de la sainte liturgie, ces mots cachés qui vont à votre amour, et qui charmeront le cœur de l’Époux.

Dilatez vos portes pour le recevoir dans sa nouvelle entrée, vous qui déjà l’aviez en vous, mais sans le connaître ; qui le possédiez, mais sans le goûter. Il revient avec une nouvelle tendresse ; il a oublié vos dédains ; il veut renouveler toutes choses [21]. Faites place à l’Enfant divin ; car il voudra croître en vous. Le moment approche : que votre cœur donc se réveille ; et dans la crainte que le sommeil ne vous ait surpris quand il passera, veillez et chantez. Les paroles de la liturgie sont aussi pour vous ; car elles parlent de ténèbres que Dieu seul peut dissiper, de plaies que sa bonté seule peut guérir, de langueurs qui ne cesseront que par sa vertu.

Et vous, chrétiens, pour qui la bonne nouvelle est comme si elle n’était pas, parce que vos cœurs sont morts par le péché ; soit que cette mort vous retienne dans ses liens depuis longues années, soit que la blessure qui l’a causée ait été plus récemment portée à votre âme : voici venir celui qui est la vie. « Pourquoi donc vou­driez-vous mourir ? Il ne veut pas la mort du pécheur, mais bien qu’ils se convertisse et qu’il vive [22]. » La grande fête de sa nais­sance sera un jour de miséricorde universelle pour tous ceux qui voudront bien lui donner entrée. Ceux-là recommenceront à vivre avec lui ; toute autre vie antérieure sera abolie, et la grâce sura­bondera, là même où avait abondé l’iniquité [23].

Que si la tendresse, la douceur de cet avènement mystérieux ne vous séduisent pas, parce que votre cœur appesanti ne saurait encore comprendre la confiance, parce que, ayant longtemps avalé l’iniquité comme l’eau, vous ne savez ce que c’est que d’aspirer par l’amour aux caresses d’un père dont vous aviez méprisé les invitations ; songez à l’avènement plein de terreur, qui suivra celui qui s’accomplit silencieusement dans les âmes. Entendez les craquements de l’univers à l’approche du Juge redoutable ; voyez les cieux s’enfuir devant lui, et se rouler comme un livre à sa vue [24] ; soutenez, si vous pouvez, son aspect, ses regards étincelants ; regardez sans frémir le glaive à deux tranchants qui s’élance de sa bouche [25] ; écoutez enfin ces cris lamentables : Montagnes, tombez sur nous ; rochers, couvrez-nous, dérobez-nous sa vue effrayante [26] ! Ces cris sont ceux que feront entendre, en vain, les âmes infortunées qui n’ont pas su connaître le temps de la visite [27]. Pour avoir fermé leur cœur à cet Homme-Dieu qui pleura sur elles, tant il les aimait ! elles descen­dront vivantes dans ces ardeurs éternelles, dont la flamme est si vive qu’elle dévore le germe de la terre et les fondements les plus cachés des montagnes [28]. C’est là que l’on sent le ver éternel d’un regret qui ne meurt jamais [29].

Que ceux-là donc que n’attendrit pas la douce nouvelle de l’approche du céleste Médecin, du généreux Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, méditent pendant l’avent sur l’affreux et pourtant incontestable mystère de la Rédemption rendue inutile par le refus que l’homme fait trop souvent de s’associer à son propre salut. Qu’ils sondent leurs forces, et s’ils dédaignent l’Enfant qui va naître [30], qu’ils voient s’ils seront en mesure de lutter avec le Dieu fort, au jour où il viendra non plus sauver, mais juger. Pour le connaître de plus près, ce Juge devant qui tout doit trembler, qu’ils interrogent la sainte liturgie : là, ils appren­dront à le craindre.

Au reste, cette crainte n’est pas seulement le propre des pécheurs, elle est un sentiment que tout chrétien doit éprouver. La crainte, si elle est seule, fait l’esclave ; si elle balance l’amour, elle convient au fils coupable, qui cherche le pardon de son père qu’il a irrité ; même quand c’est l’amour qui la chasse dehors [31], elle revient parfois comme un éclair rapide ; et jusqu’en ses fon­dements le cœur fidèle en est heureusement ébranlé. Il sent alors se réveiller le souvenir de sa misère et de la gratuite miséricorde de l’Époux. Nul ne doit donc se dispenser, dans le saint temps de l’avent, de s’associer aux pieuses terreurs de l’Église qui, tout aimée qu’elle est, dit chaque jour, dans l’office de sexte : Percez ma chair, Seigneur, de l’aiguillon de votre crainte ! Mais cette partie de la liturgie sera utile surtout à ceux qui commencent à se donner au service de Dieu.

De tout ceci, on doit conclure que l’avent est un temps principa­lement consacré aux exercices de la vie purgative ; ce qui est signifié par cette parole de saint Jean-Baptiste, que l’Église nous répète si souvent dans ce saint temps : Préparez la voie du Sei­gneur ! Que chacun donc travaille sérieusement à aplanir le sen­tier par lequel Jésus-Christ entrera dans son âme. Que les justes, suivant la doctrine de l’Apôtre, oublient ce qu’ils ont fait dans le passé [32], et travaillent sur de nouveaux frais. Que les pécheurs se hâtent de rompre les liens qui les retiennent, de briser les habitu­des qui les captivent ; qu’ils affaiblissent la chair, et commencent le dur travail de la soumettre à l’esprit ; qu’ils prient surtout avec l’Église ; et quand le Seigneur viendra, ils pourront espérer qu’il ne franchira pas le seuil de leur porte, mais qu’il entrera ; car il a dit, en parlant de tous : « Voici que je suis à la porte et que je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre, j’entrerai chez lui [33] ».

 

 

[1]               De Adventu, Sermo 3.

[2]              Collecte du jour de Noël.

[3]              Apoc. 22, 20.

[4]              Ibid.

[5]              Ibid. 19, 7.

[6]              s. Jean 3, 29.

[7]              ce qui n’est plus depuis la réforme de Jean XXIII

[8]              Gen. 49, 10.

[9]              Prov. 8, 31.

[10]             Cant. 5, 8.

[11] Par simplification, la réforme de Jean XXIII maintient l’Ite missa est.

[12] Les jours de férie sont les jours de semaine non consacrés à une fête de saint ou du Seigneur.

[13]             s. Luc 13, 35.

[14]             Act. 20, 28.

[15]             Gal, 2, 20.

[16]             Gal. 4, 19.

[17]             Apoc. 2, 4.

[18]             s. Jean 14, 6.

[19]             s. Jean 1, 11.

[20]             Ibid. 12–13.

[21]             Apoc. 21, 5.

[22]             Ézéch. 18, 31.

[23]             Rom. 5, 20.

[24]             Apoc. 6, 14.

[25]             Ibid. 1, 16.

[26]             s. Luc 23, 3o.

[27]             s. Luc 23, 19, 44.

[28]             Deut. 32, 22

[29]             s. Marc 9, 43.

[30]             Isaï. 9, 6.

[31]             s. Jean 4, 18.

[32]             Phil. 3, 13.

[33]             Apoc, 3, 20.

 

Dom Guéranger
Préface générale à l’Année liturgique

 

La prière est pour l’homme le premier des biens. Elle est sa lu­mière, sa nourriture, sa vie même, puisqu’elle le met en rapport avec Dieu, qui est lumière, nourriture et vie [1]. Mais, de nous-mêmes, nous ne savons pas prier comme il faut [2] ; il est néces­saire que nous nous adressions à Jésus-Christ, et que nous lui disions comme les Apôtres : Seigneur, enseignez-nous à prier [3]. Lui seul peut délier la langue des muets, rendre diserte la bouche des enfants, et il fait ce prodige en envoyant son Esprit de grâce et de prières [4], qui prend plaisir à aider notre faiblesse, suppliant en nous par un gémissement inénarrable [5].

La prière de l’Église

Or, sur cette terre, c’est dans la sainte Église que réside ce divin Esprit. Il est descendu vers elle comme un souffle impétueux, en même temps qu’il apparaissait sous l’emblème expressif de lan­gues enflammées. Depuis lors, il fait sa demeure dans cette heu­reuse Épouse ; il est le principe de ses mouvements ; il lui impose ses demandes, ses vœux, ses cantiques de louange, son enthou­siasme et ses soupirs. De là vient que, depuis dix-huit siècles, elle ne se tait ni le jour, ni la nuit ; et sa voix est toujours mélodieuse, sa parole va toujours au cœur de l’Époux.

Tantôt, sous l’impression de cet Esprit qui anima le divin psal­miste et les Prophètes, elle puise dans les livres de l’ancien Peuple le thème de ses chants ; tantôt, fille et sœur des saints Apôtres, elle entonne les cantiques insérés aux livres de la Nouvelle Alliance ; tantôt enfin, se souvenant qu’elle aussi a reçu la trom­pette et la harpe, elle donne passage à l’Esprit qui l’anime, et chante à son tour un cantique nouveau [6] ; de cette triple source émane l’élément divin qu’on nomme la liturgie.

La prière de l’Église est donc la plus agréable à l’oreille et au cœur de Dieu, et, partant, la plus puissante. Heureux donc celui qui prie avec l’Église, qui associe ses vœux particuliers à ceux de cette Épouse, chérie de l’Époux et toujours exaucée ! Et c’est pourquoi le Seigneur Jésus nous a appris à dire notre Père, et non mon Père ; donnez nous, pardonnez-nous, délivrez-nous, et non donnez-moi, pardonnez-moi, délivrez-moi. Aussi pendant plus de mille ans, voyons-nous que l’Église, qui prie dans ses temples sept fois le jour et encore au milieu de la nuit, ne priait point seule. Les peuples lui faisaient compagnie, et se nourrissaient avec délices de la manne cachée sous les paroles et les mystères de la divine liturgie. Initiés ainsi au cycle divin des mystères de l’année chré­tienne, les fidèles, attentifs à l’Esprit, savaient les secrets de la vie éternelle ; et sans autre préparation, un homme était souvent choisi par les pontifes pour devenir prêtre ou pontife lui-même, afin de répandre sur le peuple chrétien les trésors de doctrine et d’amour qu’il avait amassés à leur source.

Car si la prière faite en union avec l’Église est la lumière de l’intelligence, elle est aussi, pour le cœur, le foyer de la divine charité. L’âme chrétienne ne se retire pas à l’écart pour converser avec Dieu et louer ses grandeurs et ses miséricordes, parce qu’elle sait bien que la société de l’Épouse du Christ ne l’enlève pas à elle-même. Ne fait-elle pas elle-même partie de cette Église qui est l’Épouse, et Jésus-Christ n’a‑t-il pas dit : Mon Père, qu’ils soient un en la manière que nous sommes un [7] ? Et quand plusieurs sont rassemblés en son nom, le même Sauveur ne nous assure-t-il pas qu’il est au milieu d’eux [8] ? L’âme pourra donc converser à l’aise avec son Dieu qui témoigne être si près d’elle ; elle pourra psalmodier comme David, en présence des Anges, dont la prière éternelle s’unit dans le temps à la prière de l’Église.

La perte du sens liturgique

Mais trop de siècles déjà se sont écoulés depuis que les peuples, préoccupés d’intérêts terrestres, ont abandonné les saintes veilles du Seigneur et les heures mystiques du jour. Quand le rationa­lisme du 16e siècle s’en vint les décimer au profit de l’erreur, il y avait déjà longtemps qu’ils avaient réduit aux seuls dimanches et fêtes les jours où ils continueraient de s’unir extérieurement à la prière de la sainte Église. Le reste de l’année, les pompes de la liturgie s’accomplissaient sans le concours des peuples qui, de génération en génération, oubliaient de plus en plus ce qui avait fait la forte nourriture de leurs pères. La prière individuelle se substituait à la prière sociale : le chant, qui est l’expression natu­relle des vœux et des plaintes même de l’Épouse, était réservé pour les jours solennels. Ce fut une première et triste révolution dans les mœurs chrétiennes.

Mais, du moins, le sol de la chrétienté était encore couvert d’églises et de monastères qui retentissaient, le jour et la nuit, des accents de la prière sacrée des âges antiques. Tant de mains levées vers le ciel en faisaient descendre la rosée, dissipaient les orages, assuraient la victoire. Ces serviteurs et ces servantes du Seigneur, qui se répondaient ainsi dans la louange éternelle, étaient députés solennellement par les sociétés encore catho­li­ques d’alors, pour acquitter intégralement le tribut d’hommages et de reconnaissance dû à Dieu, à la glorieuse Vierge Marie et aux saints. Ces vœux et ces prières formaient le bien commun ; chaque fidèle aimait encore à s’y unir ; et si quelque douleur, quelque espérance, le conduisait parfois au temple de Dieu, il aimait à y entendre, à quelque heure que ce fût, cette voix infati­gable qui montait sans cesse vers le ciel pour le salut de la chré­tienté. Bien plus, le chrétien fervent s’y unissait en vaquant à ses fonctions ou à ses affaires ; et tous possédaient encore l’intelli­gence générale des mystères de la liturgie.

La Réforme vint, et elle frappa tout d’abord sur l’organe de la vie dans les sociétés chrétiennes : elle fit cesser le sacrifice de louan­ges. Elle joncha la chrétienté des ruines de nos églises ; les clercs, les moines, les vierges furent chassés ou massacrés, et les temples qui survécurent furent condamnés à demeurer muets dans une partie de l’Europe. Dans l’autre, mais surtout en France, la voix de la prière s’affaiblit ; car beaucoup de sanctuaires dévastés ne se relevèrent pas de leurs ruines. Aussi vit-on la foi diminuer, le rationalisme prendre des développements menaçants, et enfin, de nos jours, la société humaine chanceler sur ses bases.

Car les destructions violentes qu’avait opérées le Calvinisme ne furent pas les dernières. La France et d’autres pays catholiques encore furent livrés à cet esprit d’orgueil qui est ennemi de la prière, parce que, dit-il, la prière n’est pas l’action ; comme si toute œuvre bonne de l’homme n’était pas un don de Dieu, un don qui suppose la demande qu’on en a faite et l’action de grâces qu’on en rend. Il se rencontra donc des hommes qui dirent : Faisons cesser les fêtes de Dieu sur la surface de la terre [9] ; et alors descendit sur nous cette calamité universelle, que le pieux Mardochée suppliait le Seigneur d’écarter de dessus son peuple, quand il disait : Ne fermez pas, Seigneur, les bouches de ceux qui chantent vos louanges [10].

Mais, par la miséricorde de Dieu, nous n’avons pas été entière­ment consumés [11] ; les restes d’Israël ont été réservés [12] ; et voici que le nombre des croyants s’est accru dans le Seigneur ? Que s’est-il donc passé dans le cœur du Seigneur notre Dieu pour motiver ce retour miséricordieux ? C’est que la prière a repris son cours. De nombreux chœurs de vierges sacrées, auxquels se joint, quoique en nombre bien inférieur encore, le chant plus mâle des fils du cloître, se font entendre sur notre terre, comme la voix de la tourterelle [13]. Cette voix prend plus de force chaque jour : daigne le Seigneur l’agréer, et faire enfin briller son arc-en-ciel sur la nue ! Puissent bientôt les échos de nos cathédrales se réveiller aux accents de cette solennelle prière qu’ils ont répétée si longtemps ! Puissent la foi et la munificence des fidèles faire revi­vre les prodiges de ces siècles passés, qui ne furent si grands que parce que les institutions publiques elles-mêmes rendaient alors hommage à la toute-puissance de la prière !

La prière des fidèles

Mais cette prière liturgique deviendrait bientôt impuissante, si les fidèles la laissaient retentir sans s’y joindre de cœur, quand ils ne peuvent y prendre une part extérieure. Elle ne vaut pour le salut des nations qu’autant qu’elle est comprise. Dilatez donc vos cœurs, enfants de l’Église catholique, et venez prier de la prière de votre mère. Venez par votre adhésion compléter cette harmonie qui charme l’oreille de Dieu. Que l’esprit de prière se ranime à sa source naturelle. Laissez-nous vous rappeler cette exhortation de l’Apôtre aux premiers fidèles : Que la paix du Christ tressaille dans vos cœurs : que le Verbe du Christ habite en vous en toute sagesse ; et vous-mêmes instruisez-vous et exhortez-vous mu­tuellement dans les psaumes, les hymnes et les cantiques spi­ri­tuels, chantant à Dieu dans vos cœurs, par sa grâce [14].

Assez longtemps, pour remédier à un malaise vaguement senti, on a cherché l’esprit de prière et la prière elle-même dans des méthodes, dans des livres qui renferment, il est vrai, des pensées louables, pieuses même, mais des pensées humaines. Cette nour­riture est vide ; car elle n’initie pas à la prière de l’Église : elle isole au lieu d’unir. Tels sont tant de recueils de formules et de considérations, publiés sous divers titres depuis deux siècles, et dans lesquels on s’est proposé d’édifier les fidèles, et de leur sug­gérer, soit pour l’assistance à la sainte messe, soit pour la récep­tion des sacrements, soit pour la célébration des fêtes de l’Église, certaines affections plus ou moins banales, et toujours puisées dans l’ordre d’idées et de sentiments le plus familier à l’auteur du livre. De là encore la couleur si diverse de ces sortes d’écrits qui servent, il est vrai, faute de mieux, aux personnes déjà pieuses, mais demeurent sans influence quand il s’agit d’inspirer le goût et l’esprit de la prière à ceux qui ne l’ont pas encore.

On dira peut-être qu’en réduisant tous les livres pratiques de la piété chrétienne au simple commentaire de la liturgie, on s’expose à affaiblir et même à anéantir, par des formes trop positives, l’esprit d’oraison et de contemplation qui est un si précieux don de l’Esprit-Saint à l’Église de Dieu. À cela nous répondrons d’abord qu’en proclamant l’incontestable supériorité de la prière liturgique sur la prière individuelle, nous n’allons pas jusqu’à dire qu’on doive abolir les méthodes individuelles : nous voulons seu­lement les mettre à leur place. Nous dirons ensuite que si, dans la divine psalmodie, on compte plusieurs degrés, en sorte que les inférieurs s’appuient encore sur la terre et sont accessibles aux âmes qui sont dans les labeurs de la vie purgative ; à mesure aussi qu’elle s’élève sur cette échelle mystique, l’âme se sent illu­minée d’un rayon céleste, et, parvenue au sommet, trouve l’union et le repos dans le souverain bien. En effet, ces saints docteurs des premiers siècles, ces divins Patriarches de la solitude, où pui­saient-ils la lumière et la chaleur qui étaient en eux, et qu’ils ont laissées si vivement empreintes dans leurs écrits et dans leurs œuvres, si ce n’est dans ces longues heures de la psalmodie, durant lesquelles la vérité simple et multiforme passait sans cesse devant les yeux de leur âme, la remplissant, à grands flots, de lumière et d’amour ? Qui a donné au séraphique Bernard cette onction merveilleuse qui coule en fleuve de miel dans tous ses écrits ; à l’auteur de l’Imitation, cette suavité, cette manne cachée qui, après tant de siècles, ne s’affadit jamais ; à Louis de Blois, cette douceur et cette tendresse inénarrables qui émeuvent tout homme qui voudra lui prêter son cœur : si ce n’est l’usage habi­tuel de la liturgie au milieu de laquelle leur vie s’écoulait avec un mélange de chants et de soupirs ?

Que l’âme, épouse du Christ, prévenue des désirs de l’oraison, ne craigne donc point de se dessécher au bord de ces eaux mer­veilleuses de la liturgie, qui tantôt murmurent comme le ruisseau, tantôt comme le torrent roulent en grondant, tantôt inondent comme la mer ; qu’elle approche et boive cette eau limpide et pure qui jaillit jusqu’à la vie éternelle [15] ; car cette eau émane des fontaines mêmes du Sauveur [16], et l’Esprit de Dieu la féconde de sa vertu, afin qu’elle soit douce et nourrissante au cerf altéré [17]. Que l’âme, séduite par les charmes de la contemplation, ne s’effraie point non plus de l’éclat et de l’harmonie des chants de la prière liturgique. N’est-elle pas elle-même un instrument d’harmonie sous la touche divine de cet Esprit qui la possède ? Certes, elle ne doit pas entendre le céleste colloque autrement que le psalmiste lui-même, cet organe de toute vraie prière, accepté de Dieu et de l’Église ? Or, n’est-ce pas à sa harpe qu’il a recours, quand il veut allumer dans son cœur la flamme sacrée, et qu’il dit : Mon cœur est prêt, ô Dieu ! mon cœur est prêt ; je chanterai donc, je ferai retentir le psaume. Lève-toi, ô ma gloire ! lève-toi, ô ma harpe ! Dès le matin, je m’éveillerai ; je vous chanterai, Seigneur, devant les peuples ; je psalmodierai en présence des nations : car votre miséricorde est grande au-dessus des cieux, et votre vérité au delà des nuages [18]. D’autres fois, emporté au delà du monde sensible, il est entré dans les puissances du Sei­gneur [19], et s’abandonne à une sainte ivresse. Afin de soulager l’ardeur qui le consume, il éclate alors dans l’épithalame sacré : Mon cœur, dit-il, a conçu un poème sublime ; c’est au Roi lui-même que je vais dédier mon cantique ; et il redit la beauté de l’Époux vainqueur et les grâces de l’Épouse [20]. Ainsi, pour l’homme de contemplation, la prière liturgique est tantôt le prin­cipe, tantôt le résultat des visites du Seigneur.

L’année liturgique

Mais elle est surtout divine en ce qu’elle est à la fois le lait des enfants et le pain des forts ; en ce que, semblable au pain miracu­leux du désert, elle prend à la fois tous les goûts de ceux qui s’en nourrissent. Ceux même qui ne sont pas du nombre des enfants de Dieu, admirent quelquefois en elle cette incommu­ni­cable propriété, et conviennent que l’Église catholique seule connaît les mystères de la prière ; et c’est parce qu’il n’y a pas à proprement parler de prière liturgique chez les protestants, qu’ils n’ont pas non plus d’écrivains ascétiques. Sans doute, le divin sacrement de l’Eucharistie étant le centre de la religion, son absence suffirait bien pour rendre raison de ce défaut absolu d’onction qui caracté­rise tous les produits de la Réforme ; mais la liturgie est tellement liée à l’Eucharistie dont elle forme la glorieuse auréole, que les heures canoniales ont cessé, et devaient cesser en effet, partout où le dogme de la Présence réelle était aboli.

Jésus-Christ même est donc le moyen, aussi bien que l’objet de la liturgie, et c’est pourquoi l’année ecclésiastique que nous nous proposons de développer dans cet ouvrage, n’est autre que la ma­nifestation de Jésus-Christ, et de ses mystères dans l’Église et dans l’âme fidèle. C’est là le cycle divin où rayonnent à leur place toutes les œuvres de Dieu : le septénaire de la création ; la Pâque et la Pentecôte de l’ancien peuple ; l’ineffable visite du Verbe in­carné, son sacrifice, sa victoire ; la descente de son Esprit ; la divine Eucharistie ; les gloires inénarrables de la Mère de Dieu, toujours Vierge ; la splendeur des Anges ; les mérites et les triom­phes des saints : en sorte que l’on peut dire qu’il a son point de départ sous la loi des Patriarches, ses progrès dans la loi écrite, sa consommation toujours croissante sous la loi d’amour, jusqu’à ce qu’étant enfin complet, il s’évanouisse dans l’éternité, comme la loi écrite tomba d’elle-même, au jour où l’invincible force du sang de l’Agneau déchira en deux le voile du Temple.

Combien nous voudrions pouvoir raconter dignement les mer­veilles saintes de ce calendrier mystique, dont l’autre n’est que la figure et l’humble support ! Que nous serions heureux de faire bien comprendre toute la gloire qui revient à l’auguste Trinité, au Sauveur, à Marie, aux Esprits bienheureux et aux saints, de cette annuelle commémoration de tant de merveilles ! Si l’Église renouvelle chaque année sa jeunesse, comme l’aigle [21], c’est parce que, au moyen du Cycle liturgique, elle est visitée par son Époux dans la proportion de ses besoins. Chaque année, elle le revoit enfant dans la crèche, jeûnant sur la montagne, s’offrant sur la croix, ressuscitant du sépulcre, fondant son Église et instituant ses Sacrements, remontant à la droite de son Père, envoyant l’Esprit-Saint aux hommes ; et les grâces de ces divins mystères se renouvellent tour à tour en elle, en sorte que, fécondé selon le besoin, le Jardin de l’Église envoie à l’Époux en tout temps, sous le souffle de l’Aquilon et de l’Auster, la délicieuse senteur de ses parfums [22]. Chaque année, l’Esprit de Dieu reprend possession de sa bien-aimée, et lui assure lumière et amour ; chaque année, elle puise un surcroît de vie dans les maternelles influences que la Vierge bénie épanche sur elle, aux jours de ses joies, de ses dou­leurs et de ses gloires ; enfin, les brillantes constellations que forment dans leur radieux mélange les Esprits des neuf chœurs et les saints des divers ordres d’Apôtres, de Martyrs, de Confesseurs et de Vierges, versent sur elle chaque année de puissants secours et d’inexprimables consolations.

Or, ce que l’année liturgique opère dans l’Église en général, elle le répète dans l’âme de chaque fidèle attentif à recueillir le don de Dieu. Cette succession des saisons mystiques assure au Chrétien les moyens de cette vie surnaturelle, sans laquelle toute autre vie n’est qu’une mort plus ou moins déguisée ; et il est des âmes tellement éprises de ce divin successif qui se déploie dans le cycle catholique, qu’elles arrivent à en ressentir physiquement les évo­lutions, la vie surnaturelle absorbant l’autre, et le calendrier de l’Église celui des astronomes.

Puissent donc les lecteurs catholiques de cet ouvrage se garder de cette tiédeur de la foi, de ce sommeil de l’amour qui ont pres­que effacé le cycle qui fut autrefois, et qui doit toujours être la joie des peuples, la lumière des doctes, le livre des humbles !

Le contenu de cet ouvrage

De tout ceci, le lecteur conclura, nous l’espérons, que notre in­tention n’est pas ici de mettre en œuvre les ressources de notre esprit tel quel pour bâtir un système, et faire de l’éloquence, de la philosophie, ou toute autre belle chose, à propos des mystères de l’année ecclésiastique. Nous n’avons qu’un but, et nous deman­dons humblement à Dieu de l’atteindre : c’est de servir d’interprète à la sainte Église, de mettre les fidèles à portée de la suivre dans sa prière de chaque saison mystique, et même de chaque jour et de chaque heure. À Dieu ne plaise que nous nous permettions jamais de mettre nos pensées d’un jour à côté de celles que notre Seigneur Jésus-Christ, qui est la divine Sagesse, inspire par son Esprit à celle qui est son Épouse bien-aimée ! Toute notre application sera de saisir l’intention de l’Esprit-Saint dans les diverses phases de l’année liturgique, nous inspirant de l’étude attentive des plus anciens et des plus vénérables monu­ments de la prière publique, et aussi des sentiments des saints Pères et des interprètes antiques et approuvés ; en sorte qu’à l’aide de tous ces secours, nous puissions offrir aux fidèles la moelle des prières ecclésiastiques, et réunir, s’il est possible, l’utilité pratique et cette agréable variété qui soulage et qui réjouit.

Dans cet ouvrage, nous insisterons sur le culte des saints, parce qu’il est un des grands besoins de la piété dans tous les temps, mais surtout au temps présent. La dévotion à la personne adora­ble du Sauveur a repris, chez nous, une vigueur nouvelle ; le culte de la sainte Vierge s’étend et s’accroît ; que la confiance dans les saints renaisse aussi, et alors auront disparu les traces de cette déviation dans laquelle l’influence sourde du Jansénisme entraî­nait la piété française. Néanmoins, comme il faut savoir se borner, nous traiterons rarement des saints que le calendrier Romain ne porte pas.

Toutefois la liturgie romaine, base sacrée de cette année liturgi­que, ne sera pas la seule dont nous emprunterons les formules : l’Ambrosienne, la Gallicane, la Gothique ou Mozarabe, la Grec­que, l’Arménienne, la Syrienne, etc., déposeront tour à tour le tribut de leurs richesses dans notre trésor de prières ; en sorte que jamais la voix de l’Église ne se sera fait entendre plus pleine ni plus imposante. Le moyen âge des Églises d’Occident a produit, dans le genre liturgique, des séquences d’une rare beauté ; un de nos premiers soins sera d’initier les fidèles qui nous liront à ces sources si pures de tendresse et de vie.

Quant au système que nous suivrons dans chacun des tomes de cette Année Liturgique, il est subordonné au genre spécial des matières qu’il se trouvera contenir. Nous réserverons pour nos Institutions[23] tout ce qui tient à la partie purement scientifique de la liturgie, nous bornant ici aux détails nécessaires pour initier les lecteurs aux intentions de la sainte Église dans chacune des sai­sons mystiques de l’année. Les formules saintes seront expli­quées et adaptées à l’usage commun, au moyen d’une glose dans la­quelle nous tâcherons d’éviter les inconvénients d’une froide tra­duction, et aussi la pesanteur d’une paraphrase lourde et affa­die.

Comme, ainsi que nous l’avons dit, notre but est d’offrir aux fidèles la partie la plus substantielle et la plus nourrissante de la liturgie, nous avons été dirigé dans le choix des pièces par cette intention même, laissant de côté tout ce qui n’allait pas directe­ment à ce but. Cette observation se rapporte principalement aux morceaux empruntés aux livres d’offices de l’Église grecque. Rien de plus riche et de plus pieux que cette liturgie, quand on ne la connaît que par extraits ; rien aussi de moins attrayant, si on veut la lire dans les sources elles-mêmes. Les redites y abondent d’une manière fastidieuse, et le sentiment s’y épuise trop souvent dans des répétitions sans fin. Nous n’avons donc pris que la fleur, et glané seulement dans cette moisson trop exubérante. Ceci s’appli­que particulièrement aux Menées[24] et à l’Anthologie de l’Église grecque. Les pièces liturgiques des autres Églises de l’Orient sont généralement rédigées avec plus de goût et de sobriété.

La première partie de l’Année Liturgique est consacrée à l’Avent. La seconde renfermera l’explication du service divin, de Noël à la Purification. La troisième conduira la liturgie de la Purification au Carême, sous le nom de Temps de la Septuagé­sime. La quatrième sera consacrée aux quatre premières semaines du Carême. La cinquième renfermera seulement la Semaine de la Passion et la Semaine Sainte. La sixième aura pour objet le Temps Pascal. La septième traitera d’abord des fêtes de la Trinité, du Saint-Sacrement et du Sacré-Cœur de Jésus ; elle sera con­sacrée, pour le reste, à la longue période du Temps après la Pente­côte.

Cet ensemble, dont le plan est tracé par la sainte Église elle-même, fournit le drame le plus sublime qui puisse être offert à l’admiration humaine. L’intervention de Dieu pour le salut et la sanctification des hommes, la conciliation de la justice avec la miséricorde, les humiliations, les douleurs et les gloires de l’Homme-Dieu, la venue et les opérations de l’Esprit-Saint dans l’humanité et dans l’âme fidèle, la mission et l’action de l’Église : tout y est exprimé de la manière la plus vive et la plus saisissante ; tout arrive à sa place par l’enchaînement sublime des anniver­saires. Il y a dix-huit siècles qu’un fait divin s’accomplissait ; son anniversaire se reproduit dans la liturgie, et vient rajeunir chaque année dans le peuple chrétien le sentiment de ce que Dieu opéra il y a tant de siècles. Quelle intelligence humaine eût pu concevoir une telle pensée ! Qu’ils sont faibles en présence de nos réalités impérissables, ces hommes téméraires et légers qui croient pren­dre le christianisme en défaut, qui osent le juger comme un débris antique, et ne se doutent pas à quel point il est vivace et immortel par l’année liturgique chez les chrétiens ! Qu’est-ce donc que la liturgie, sinon une incessante affirmation, sinon une solennelle adhésion aux faits divins qui se sont passés une fois, mais dont la réalité est inattaquable, parce que chaque année, depuis lors, en a vu renouveler la mémoire ? N’avons-nous pas nos écrits apostoli­ques, nos Actes des Martyrs, nos antiques décrets des Conciles, nos écrits des Pères, nos monuments figurés, dont la succession remonte à l’origine, et qui nous rendent le témoignage le plus précis sur la tradition de nos fêtes ? Le cycle liturgique ne vit dans sa plénitude et son progrès qu’au sein de l’Église catholique ; mais les sectes séparées soit par le schisme, soit par l’hérésie, lui ren­dent elles-mêmes témoignage par les débris qu’elles en ont conservés, et c’est sur ces restes qu’elles végètent encore.

Mais si la liturgie nous émeut annuellement en présentant à nos regards le renouvellement hautement dramatique de tout ce qui s’est opéré dans l’intérêt du salut de l’homme et de sa réunion avec Dieu, il y a ceci d’admirable que la succession d’une année à l’autre n’enlève rien à la fraîcheur ni à la force des émotions, lorsqu’il nous faut commencer à nouveau le cours du cycle dont nous venons de tracer les partitions. L’avent est toujours impré­gné de la saveur d’une attente douce et mystérieuse ; Noël nous attire toujours par les joies incomparables de la naissance de l’Enfant divin ; nous entrons avec la même émotion sous les om­bres de la Septuagésime ; le Carême nous abat devant la justice de Dieu, et notre cœur est alors saisi d’une crainte salutaire et d’une componction qu’il semble que nous n’avions pas ressenties l’année précédente. La Passion du Rédempteur, suivie jour par jour, heure par heure, ne nous apparaît-elle pas comme nouvelle ? Les splendeurs de la Résurrection n’apportent-elles pas à nos cœurs une allégresse qu’ils ont, ce semble, jusqu’alors ignorée ? La triomphante Ascension ne nous ouvre-t-elle pas, sur toute l’économie de la divine incarnation, des vues que nous n’avions pas encore ? Lorsque l’Esprit-Saint descend à la Pentecôte, n’est-il pas vrai que nous sentons sa présence renouvelée, et que les émotions de l’année précédente en ce grand jour sont en ce moment dépassées ? La fête du Saint-Sacrement, qui revient à son tour si radieuse et si touchante, trouve-t-elle nos cœurs accoutumés au don ineffable que Jésus nous fit la veille de sa Pas­sion ? N’entrons-nous pas plutôt comme dans une nouvelle pos­session de cet inépuisable mystère ? Chaque retour des fêtes de Marie nous révèle des aspects inattendus sur ses grandeurs ; et nos saints bien-aimés, lorsqu’ils reviennent nous visiter sur le cycle, nous semblent plus beaux que jamais : nous les pénétrons mieux, nous sentons plus vivement le lien qui les rattache à nous.

Cette puissance rénovatrice de l’année liturgique, sur laquelle nous insistons en finissant, est un mystère de l’Esprit-Saint, qui féconde incessamment l’œuvre qu’il a inspirée à la sainte Église, dans le but de sanctifier le temps assigné aux hommes pour se rendre dignes de Dieu. Admirons aussi, de cette sublime dispen­sation, le progrès qu’elle opère dans l’intelligence des vérités de la foi et dans le développement de la vie surnaturelle. Il n’est pas un seul point de la doctrine chrétienne qui ne soit non seulement énoncé dans le cours de l’année liturgique, mais inculqué avec l’autorité et l’onction que la sainte Église a su déposer dans son langage et dans ses rites si expressifs. La foi du fidèle s’éclaire ainsi d’année en année, le sens théologique se forme en lui ; la prière le conduit à la science. Les mystères restent mystères ; mais leur splendeur devient si vive que l’esprit et le cœur en sont ravis, et nous arrivons à prendre une idée des joies que nous apportera la vue éternelle de ces divines beautés qui, à travers le nuage, ont déjà pour nous un tel charme.

Et quelle source de progrès pour l’âme du chrétien, lorsque l’objet de la foi lui apparaît toujours plus lumineux, lorsque l’espérance du salut lui est comme imposée par le spectacle de tant de merveilles que la bonté de Dieu a opérées en faveur de l’homme, lorsque l’amour s’enflamme en lui sous le souffle du divin Esprit, qui a établi la liturgie comme le centre de ses opéra­tions dans les âmes ! La formation du Christ en nous [25] n’est-elle pas le résultat de la communion à ses divers mystères joyeux, douloureux et glorieux ? Or, ces mystères, passent en nous, s’incorporent à nous chaque année, par l’effet de la grâce spéciale qu’apporte leur communication dans la liturgie, et l’homme nou­veau s’établit insensiblement sur les ruines de l’ancien. S’il est besoin que l’impression du type divin en nous soit favorisée par un rapprochement avec les membres de la famille humaine qui l’ont le mieux réalisé, l’enseignement pratique et l’encouragement ne nous arrivent-ils pas par nos chers saints dont le cycle est comme étoilé ? En les contemplant nous arrivons à connaître la voie qui mène au Christ, comme le Christ nous offre en lui-même la Voie qui conduit au Père. Mais au-dessus de tous les saints, Marie resplendit plus éclatante que tous, offrant en elle-même le Miroir de justice, où se reflète toute la sainteté possible dans une pure créature.

Enfin, l’Année Liturgique, dont nous venons de tracer le plan, nous initiera à la plus sublime poésie que l’homme ait pu attein­dre ici-bas. Non seulement nous obtiendrons par elle l’intelli­gence des chants divins de David et des Prophètes, qui sont comme le fond de la louange liturgique ; mais le cycle dans son cours ne cessera d’inspirer à la sainte Église les cantiques les plus beaux, les plus profonds, les plus dignes du sujet. Tour à tour nous entendrons les diverses races de l’humanité, réunies en une seule par la foi, épancher leur admiration et leur amour en des accents où l’harmonie la plus parfaite dans les pensées et les sen­timents s’unit à la variété la plus marquée dans le génie et l’ex­pres­sion. Nous repoussons, comme il est juste, de notre recueil certaines compositions modernes, trop souvent imitées d’une littérature profane, et qui, n’ayant pas reçu la bénédiction de la sainte Église, ne sont pas destinées à vivre toujours ; mais nous cueillons dans tous les âges les produits du génie liturgique : pour l’Église latine, depuis Sedulius et Prudence jusqu’à Adam de Saint-Victor et ses émules ; pour l’Église orientale, depuis saint Éphrem jusqu’aux derniers hymnographes catholiques de l’Église byzantine. La poésie ne fera pas plus défaut dans les prières qui sont rédigées en simple prose cadencée, que dans celles qui se présentent ornées d’un rythme régulier. Dans la liturgie, comme dans les Écritures inspirées, elle est partout, parce qu’elle seule est à la hauteur de ce qui doit être exprimé ; et le recueil des monuments de la prière publique, en se complétant, devient aussi le plus riche dépôt de la poésie chrétienne, de celle qui chante sur la terre les mystères du ciel et nous prépare aux cantiques de l’éternité.

Qu’il nous soit permis, en terminant cette préface générale, de rappeler à nos lecteurs que, dans un travail de la nature de celui-ci, l’œuvre de l’écrivain est tout entière sous la dépendance du divin Esprit qui souffle où il veut [26], et non de l’homme auquel appartient tout au plus de planter et d’arroser [27]. Nous osons donc supplier les enfants de la sainte Église qui s’intéressent au retour des traditions antiques de la prière, de nous aider de leur suffrage auprès de Dieu, afin que notre indignité ne soit point un obstacle à l’œuvre que nous entreprenons, et que nous sentons si fort au-dessus de nos moyens.

Il ne nous reste plus qu’à déclarer que nous soumettons notre œuvre, tant pour le tond que pour la forme, au souverain et infaillible jugement de la sainte Église Romaine, qui seule garde, avec les secrets de la prière, les paroles de la vie éternelle.

 

 

[1]           s. Jean. 8, 12 ; 6, 35 ; 14, 6.

[2]           Rom. 8, 26.

[3]           s. Luc 11, 1.

[4]           Zach. 12, 10.

[5]           Rom. 8, 26.

[6]           Ps. 143.

[7]           s. Jean 17, 2.

[8]           s. Matth. 18, 20.

[9]           Psalm. 73, 8.

[10]         Esther 13, 17.

[11]         Thren. 3, 22.

[12]         Isaï. 1, 5.

[13]         Cant. 2, 12.

[14]         Col. 3, 15, 16.

[15]         s. Jean 4, 14.

[16]         Isaï. 12, 3.

[17]         Psalm. 41, 2.

[18]         Psalm. 107.

[19]         Psalm. 70.

[20]         Psalm. 44.

[21]         Psalm. 102.

[22]            Cant. 4, 16.

[23] Les Institutions liturgiques, ouvrage en quatre tomes. Un condensé en un tome est disponible à notre librairie.

[24] Littéralement Livres des mois dans les rites orientaux. Livre qui contient les parties propres aux fêtes fixes de l’année liturgique.

[25]         Gal. 4, 19.

[26]         s. Jean 3, 8.

[27]         1 Cor. 3, 6.