Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Noël, la messe de minuit
À la messe de minuit
Il est temps, maintenant, d’offrir le grand sacrifice, et d’appeler l’Emmanuel : lui seul peut acquitter dignement envers son Père la dette de reconnaissance du genre humain. Sur notre autel, comme au sein de la crèche, il intercédera pour nous ; nous l’approcherons avec amour, et il se donnera à nous.
Mais telle est la grandeur du mystère de ce jour, que l’Église ne se bornera pas à offrir un seul sacrifice. L’arrivée d’un don si précieux et si longtemps attendu mérite d’être reconnue par des hommages nouveaux. Dieu le Père donne son Fils à la terre ; l’Esprit d’amour opère cette merveille : il convient que la terre renvoie à la glorieuse trinité l’hommage d’un triple sacrifice.
De plus, celui qui naît aujourd’hui n’est-il pas manifesté dans trois naissances ? Il naît, cette nuit, de la Vierge bénie ; il va naître, par sa grâce, dans les cœurs des bergers qui sont les prémices de toute la chrétienté ; il naît éternellement du sein de son Père, dans les splendeurs des saints : cette triple naissance doit être honorée par un triple hommage.
La première messe honore la naissance selon la chair. Les trois naissances sont autant d’effusions de la divine lumière ; or, voici l’heure où le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, et où le jour s’est levé sur ceux qui habitaient la région des ombres de la mort. En dehors du temple saint qui nous réunit, la nuit est profonde : nuit matérielle, par l’absence du soleil ; nuit spirituelle, à cause des péchés des hommes qui dorment dans l’oubli de Dieu, ou veillent pour le crime. À Bethléhem, autour de l’étable, dans la cité, il fait sombre ; et les hommes qui n’ont pas trouvé de place pour l’hôte divin, reposent dans une paix grossière ; mais ils ne seront point réveillés par le concert des anges.
Cependant, à l’heure de minuit, la Vierge a senti que le moment suprême est arrivé. Son cœur maternel est tout à coup inondé de délices inconnues ; il se fond dans l’extase de l’amour. Soudain, franchissant par sa toute-puissance les barrières du sein maternel, comme il pénétrera un jour la pierre du sépulcre, le Fils de Dieu, Fils de Marie, apparaît étendu sur le sol, sous les yeux de sa mère, vers laquelle il tend ses bras. Le rayon du soleil ne franchit pas avec plus de vitesse le pur cristal qui ne saurait l’arrêter. La Vierge-Mère adore cet enfant divin qui lui sourit ; elle ose le presser contre son cœur ; elle l’enveloppe des langes qu’elle lui a préparés ; elle le couche dans la crèche. Le fidèle Joseph adore avec elle ; les saints anges, selon la prophétie de David, rendent leurs profonds hommages à leur créateur, dans ce moment de son entrée sur cette terre. Le ciel est ouvert au-dessus de l’étable, et les premiers vœux du Dieu nouveau-né montent vers le Père des siècles ; ses premiers cris, ses doux vagissements arrivent à l’oreille du Dieu offensé, et préparent déjà le salut du monde.
Au même moment, la pompe du sacrifice attire tous les regards des fidèles vers l’autel ; les ministres sacrés s’ébranlent, le prêtre sacrificateur est arrivé aux degrés du sanctuaire. Cependant le chœur chante le cantique d’entrée, l’introït. C’est Dieu même qui parle ; il dit à son Fils qu’il l’a engendré aujourd’hui. En vain, les nations frémiront dans leur impatience de son joug ; cet enfant les domptera, et il régnera ; car il est le Fils de Dieu.
Introït
Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils ; je vous ai engendré aujourd’hui. Ps. Pourquoi les nations ont-elles frémi ? Pourquoi les peuples ont-ils médité des choses vaines ? Gloire au Père. Le Seigneur m’a dit.
Le chant du Kyrie eleison prélude à l’hymne angélique, qui éclate bientôt par ces sublimes paroles : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonae voluntatis ! Unissons nos voix et nos cœurs à cet ineffable concert de la milice céleste. Gloire à Dieu ! paix aux hommes ! Les anges, nos frères, ont entonné ce cantique ; ils sont là autour de l’autel, comme autour de la crèche, et ils chantent notre bonheur. Ils adorent cette justice qui n’a pas donné de rédempteur à leurs frères tombés, et qui nous envoie pour libérateur le propre Fils de Dieu. Ils glorifient cet abaissement si plein d’amour dans celui qui a fait l’ange et l’homme, et qui s’incline vers ce qu’il y a de plus faible. Ils nous prêtent leurs voix célestes pour rendre grâces à celui qui, par un si doux et si puissant mystère, nous appelle, nous humbles créatures humaines, à remplir un jour, dans les chœurs angéliques, les places laissées vacantes par la chute des esprits rebelles. Anges et mortels, Église du ciel, Église de la terre, chantons la gloire de Dieu, la paix donnée aux hommes ; et plus le Fils de l’Éternel s’abaisse pour nous apporter de si grands biens, plus ardemment devons-nous chanter d’une voix : Solus Sanctus, solus Dominus, solus Altissimus, Jesu Christe ! Seul Saint, seul Seigneur, seul Très-Haut, Jésus-Christ !
La collecte vient ensuite réunir tous les vœux des fidèles :
Prions
Ô Dieu, qui avez illuminé cette nuit sacrée des splendeurs de celui qui est la vraie lumière ; faites, nous vous en supplions, qu’après avoir connu ici-bas cette lumière mystérieuse, nous puissions jouir, au ciel, des délices dont est la source celui qui vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen.
Épitre
Lecture de l’épître de saint Paul à Tite. Chap. 2
Très cher fils, la grâce de Dieu notre Sauveur a apparu à tous les hommes, pour nous apprendre à renoncer à l’impiété et aux désirs du siècle, et à vivre, en ce monde, avec tempérance, justice et piété ; dans l’attente de la béatitude que nous espérons, et de l’avènement glorieux du grand Dieu notre Sauveur Jésus-Christ, qui s’est livré lui-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité, de nous purifier, et de faire de nous un peuple agréable à ses yeux, et appliqué aux bonnes œuvres. Prêchez ces vérités, et exhortez au nom de Jésus-Christ notre Seigneur.
Il a donc enfin apparu, dans sa grâce et sa miséricorde, ce Dieu Sauveur qui seul pouvait nous arracher aux œuvres de la mort, et nous rendre la vie. Il se montre à tous les hommes, en ce moment même, dans l’étroit réduit de la crèche, et sous les langes de l’enfance. La voilà, cette béatitude que nous attendions de la visite d’un Dieu sur la terre ; purifions nos cœurs, rendons-nous agréables à ses yeux : car s’il est enfant, l’apôtre vient de nous dire qu’il est aussi le grand Dieu, le Seigneur dont la naissance éternelle est avant tous les temps. Chantons sa gloire avec les saints anges et avec l’Église.
Graduel
La principauté éclate en vous, au jour éternel de votre puissance, au milieu des splendeurs des saints : car le Père vous a dit : Je vous ai engendré de mon sein, avant l’étoile du matin. V/. Celui qui est le Seigneur a dit à son Fils, mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je fasse de vos ennemis l’escabeau de vos pieds.
Alleluia, alleluia. V/. Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils ; je vous ai engendré aujourd’hui. Alleluia.
Évangile
La suite du saint évangile selon saint Luc. Chap. 2
En ce temps-là, on publia un édit de César-Auguste pour faire le dénombrement de toute la terre. Ce fut le premier dénombrement qui fut fait par Cyrinus, gouverneur de la Syrie ; et tous allaient pour se faire enregistrer, chacun dans sa ville. Joseph passa donc aussi de la cité de Nazareth de Galilée, en Judée, dans la cité de David, qui est appelée Bethléhem, car il était de la maison et de la famille de David, pour être enregistré avec Marie son épouse, qui était enceinte. Or, il advint, pendant qu’ils étaient en ce lieu, que le temps de ses couches arriva. Et elle enfanta son fils premier-né, et elle l’enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche ; car il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie ! Et il y avait dans cette même contrée des bergers qui veillaient la nuit tour à tour pour la garde de leurs troupeaux. Et voici que l’ange du Seigneur se présenta devant eux, et une clarté divine les environna, et ils furent saisis d’une grande crainte. Et l’ange leur dit : Ne craignez point ; car voici que je vous annonce une heureuse nouvelle, qui sera pour tout le peuple le sujet d’une grande joie. Il vous est né aujourd’hui un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la cité de David. Et voici le signe auquel vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant, enveloppé de langes, et couché dans une crèche. Et tout à coup, une troupe nombreuse de l’armée céleste se joignit à l’ange, louant Dieu et disant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté !
Et nous aussi, ô divin Enfant, nous joignons nos voix à celles des anges, et nous chantons : Gloire à Dieu ! paix aux hommes ! Cet ineffable récit de votre naissance attendrit nos cœurs, et fait couler nos larmes. Nous vous avons accompagné dans le voyage de Nazareth à Bethléhem, nous avons suivi tous les pas de Marie et de Joseph, dans le cours de cette longue route ; nous avons veillé, durant cette sainte nuit, attendant l’heureux moment qui vous montre à nos regards. Soyez loué, ô Jésus, pour tant de miséricorde : soyez aimé, pour tant d’amour. Nos yeux ne peuvent se détacher de cette heureuse crèche qui contient notre salut. Nous vous y reconnaissons tel que vous ont dépeint à nos espérances les saints prophètes, dont votre Église nous a remis, cette nuit même, les divins oracles sous les yeux. Vous êtes le grand Dieu, le roi pacifique, l’époux céleste de nos âmes ; vous êtes notre paix, notre sauveur, notre pain de vie. Que vous offrirons-nous, à cette heure, sinon cette bonne volonté que nous recommandent vos saints anges ? Formez-la en nous ; nourrissez-la, afin que nous méritions de devenir vos frères par la grâce, comme nous le sommes désormais par la nature humaine. Mais vous faites plus encore dans ce mystère, ô Verbe incarné ! Vous nous y rendez, comme parle votre apôtre, participants de cette nature divine que vos abaissements ne vous ont point fait perdre. Dans l’ordre de la création, vous nous avez placés au-dessous des anges ; dans votre incarnation, vous nous faites héritiers de Dieu, et vos propres cohéritiers. Que nos péchés et nos faiblesses ne nous fassent donc pas descendre de ces hauteurs auxquelles vous nous élevez aujourd’hui.
Après l’évangile, l’Église chante en triomphe le glorieux symbole de la foi, dans lequel sont racontés tous les mystères de l’Homme-Dieu. À ces paroles : Et incarnatus est de Spiritu Sancto ex Maria Virgine, ethomo factus est, adorez profondément le grand Dieu qui a pris la forme de sa créature, et rendez-lui par vos plus humbles respects cette gloire dont il se dépouille pour vous. Aux trois messes d’aujourd’hui, lorsque le chœur est arrivé à ces paroles dans le chant du symbole, le prêtre se lève de son siège, et vient rendre gloire, à genoux, au pied de l’autel. Unissez en ce moment vos adorations à celles de toute l’Église représentée par le sacrificateur.
Pendant l’offrande du pain et du vin, l’Église célèbre la joie du ciel et de la terre pour l’arrivée du Seigneur. Encore un peu de temps, et sur cet autel qui ne porte encore que le pain et le vin, nous posséderons le corps et le sang de notre Emmanuel.
Offertoire
Que les cieux se réjouissent ; que la terre tressaille devant la face du Seigneur : car il est venu.
Secrète
Ayez pour agréable, Seigneur, l’oblation que nous vous présentons dans la solennité d’aujourd’hui ; faites par votre grâce, que, au moyen de ce saint et sacré commerce, nous soyons trouvés semblables à celui en qui notre substance humaine est unie à votre divinité ; lequel, étant Dieu, vit et règne avec vous.
La préface vient ensuite réunir les actions de grâces de tous les fidèles, et se termine par l’acclamation au Seigneur trois fois saint. Au moment de l’élévation des sacrés mystères, au sein de ce silence religieux durant lequel le Verbe divin descend sur l’autel, ne voyez plus que la crèche de l’enfant qui tend ses bras vers son Père et vous offre ses caresses, et Marie qui l’adore avec un amour de mère, et Joseph qui verse des pleurs de tendresse, et les saints anges qui s’anéantissent dans l’étonnement. Donnez votre cœur au nouveau-né, afin qu’il y inspire tous ces sentiments ; demandez lui de venir en vous, et faites-lui place au-dessus de toutes vos affections.
Après la communion, l’Église, qui vient de s’unir au Dieu-Enfant par la participation de ses mystères, chante encore une fois la gloire de l’éternelle génération de ce Verbe divin qui est sorti du sein de son Père avant toute créature, et qui, cette nuit, a apparu au monde avant le lever de l’étoile du matin.
Communion
Le Seigneur a dit à celui qui est son Fils : Dans les splendeurs des saints, je vous ai engendré de mon sein avant le lever de l’étoile du matin.
La sainte Église conclut les supplications de ce premier sacrifice, en demandant la grâce d’une indissoluble union avec le Sauveur qui a daigné apparaître.
Postcommunion
Faites, nous vous en supplions, Seigneur notre Dieu, que célébrant avec joie la nativité de notre Seigneur Jésus-Christ par la fréquentation de ces divins mystères, nous méritions par une vie sainte d’entrer en union parfaite avec lui. Qui vit et règne avec vous, etc.
La nuit miraculeuse poursuit son cours ; le chant du coq se fait entendre. Bientôt l’heure sera venue d’offrir le second sacrifice, qui doit sanctifier l’aurore. Chaque jour, l’Église est en prière à ce moment qui précède le lever du soleil, et qui rappelle si vivement le mystère du Verbe divin descendu pour illuminer le monde. Cet office est tout entier consacré à la louange et à la jubilation ; et, pour cette raison, il a reçu le nom de laudes. Aujourd’hui l’Église l’anticipe, afin de réserver pour l’instant où l’aurore paraîtra au ciel un sacrifice de louange plus complet, plus divin, l’hostie eucharistique qui acquitte toutes les dettes de la terre.
L’office des laudes est aussi solennel que celui des vêpres, et présente avec lui de grandes analogies. L’un et l’autre rappellent magnifiquement le divin soleil de justice, dont les laudes représentent le lever glorieux, tandis que les vêpres, nous montrant l’astre du jour à son couchant et la nuit qui arrive avec ses ombres, engagent nos cœurs à soupirer après le jour éternel qui n’aura point de déclin, et dont l’agneau est l’immortel flambeau. Les laudes sont l’encens du matin, comme les vêpres sont l’encens du soir : les mystères de la journée liturgique s’accomplissent entre ces deux termes solennels.
Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Les matines de Noël
Avant l’office de la nuit
Les fidèles doivent savoir que, dans les premiers siècles de l’Église, on ne célébrait pas de fête solennelle sans s’y préparer par une veille laborieuse, durant laquelle le peuple chrétien, renonçant au sommeil, remplissait l’église, et suivait avec ferveur la psalmodie et les lectures dont l’ensemble formait dès lors ce que nous appelons aujourd’hui l’office des matines. La nuit était divisée en trois parties, désignées sous le nom de nocturnes ; et au point du jour, on reprenait les chants avec plus de solennité encore dans l’office des louanges qui a retenu le nom de laudes. Ce divin service, qui remplissait la meilleure partie de la nuit, se célèbre encore chaque jour, quoique à des heures moins pénibles, dans les chapitres et les monastères, et il est récité dans le particulier par tous les clercs astreints à l’office divin, dont il forme la portion la plus considérable. Le relâchement des habitudes liturgiques a peu à peu désaccoutumé les peuples de prendre part à la célébration des matines ; et dans la plupart des églises paroissiales de France, on a fini par ne les plus chanter que quatre fois par an : savoir, les trois derniers jours de la semaine sainte ; encore sont-elles anticipées à la veille dans l’après-midi, sous le nom de ténèbres ; et enfin, le jour de Noël, où du moins on les solennise à peu près à la même heure qu’on le faisait dans l’antiquité.
L’office de la nuit de Noël a toujours été célèbre entre tous ceux de l’année, et solennise avec une dévotion spéciale : d’abord à raison de l’heure à laquelle la très sainte Vierge enfanta le Sauveur, et qu’il convient d’attendre dans les prières et les vœux les plus ardents ; ensuite, parce que l’Église ne se contente pas de célébrer en cette nuit l’office des matines à l’ordinaire, mais elle y joint, par une exception unique, et pour mieux honorer la divine naissance, l’offrande du saint sacrifice de la messe à l’heure même de minuit, qui est celle où Marie donna son auguste fruit à la terre. Aussi voyons-nous que dans beaucoup de lieux, dans les Gaules principalement, selon le témoignage de saint Césaire d’Arles, les fidèles passaient la nuit entière à l’Église.
À Rome, durant plusieurs siècles, au moins du septième au onzième, il y avait deux matines dans la nuit de Noël. Les premières se chantaient dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure ; on les commençait aussitôt après le soleil couché ; il n’y avait pas d’invitatoire, et ce premier office de la nuit était suivi de la première messe de Noël que le pape célébrait à minuit. Aussitôt après, il se rendait avec le peuple à l’Église de Sainte-Anastasie, où il célébrait la messe de l’aurore. Le pieux cortège se transportait ensuite, et toujours avec le pontife, à la basilique de Saint-Pierre, où commençaient tout aussitôt les secondes matines. Elles avaient un invitatoire, et étaient suivies des laudes ; lesquelles étant chantées, ainsi que les offices suivants, aux heures convenables, le pape célébrait la troisième et dernière messe, à l’heure de tierce. Amalaire et l’ancien liturgiste du 12e siècle qu’on a publié sous le nom d’Alcuin nous ont conservé ces détails, qui sont d’ailleurs rendus sensibles par le texte même des anciens antiphonaires de l’Église romaine qui ont été publiés par le Bienheureux Joseph-Marie Tommasi et par Gallicioli.
La foi était vive dans ces temps ; le sentiment de la prière étant le lien le plus puissant pour les peuples nourris sans cesse des mystères divins, les heures passaient vite pour eux dans la maison de Dieu. On comprenait alors les prières de l’Église ; les cérémonies de la liturgie, qui en sont l’indispensable complément, n’étaient point comme aujourd’hui un spectacle muet, ou tout au plus empreint d’une vague poésie : les masses croyaient et sentaient comme les individus. Qui nous rendra cette compréhension des choses surnaturelles, sans laquelle tant de gens aujourd’hui encore se flattent d’être chrétiens et catholiques ?
Mais pourtant, grâces à Dieu, cette foi pratique n’est pas encore tout à fait éteinte chez nous ; espérons même qu’elle reprendra un jour son ancienne vie. Que de fois nous nous sommes plu à en rechercher et à en contempler les traces au sein de ces familles patriarcales, encore nombreuses aujourd’hui dans nos petites villes et nos campagnes des provinces éloignées de la capitale de la France ! C’est là que nous avons vu, et nul souvenir d’enfance ne nous est plus cher, toute une famille, après la frugale et sévère collation du soir, se ranger autour d’un vaste foyer, n’attendant que le signal pour se lever comme un seul homme, et se rendre à la messe de minuit. Les mets qui devaient être servis au retour, et dont la recherche simple, mais succulente, devait ajouter à la joie d’une si sainte nuit, étaient là préparés d’avance ; et au centre du foyer, un vigoureux tronc d’arbre, décoré du nom de bûche de Noël, ardait vivement, et dispensait une puissante chaleur dans toute la salle. Sa destinée était de se consumer lentement durant les longues heures de l’office, afin d’offrir au retour un brasier salutaire pour réchauffer les membres des vieillards et des enfants engourdis par la froidure.
Cependant on s’entretenait avec une vive allégresse du mystère de la grande nuit ; on compatissait à Marie et à son doux enfant exposés dans une étable abandonnée à toutes les rigueurs de l’hiver ; puis bientôt, on entonnait quelqu’un de ces beaux Noëls, au chant desquels on avait passé déjà de si touchantes veillées dans tout le cours de l’avent. Les voix et les cœurs étaient d’accord, en exécutant ces mélodies champêtres composées dans des jours meilleurs. Ces naïfs cantiques redisaient la visite de l’ange Gabriel à Marie, et l’annonce d’une maternité divine faite à la noble pucelle ; les fatigues de Marie et de Joseph parcourant les rues de Bethléhem, alors qu’ils cherchaient en vain un gîte dans les hôtelleries de cette ville ingrate ; l’enfantement miraculeux de la reine du ciel ; les charmes du nouveau-né dans son humble berceau ; l’arrivée des bergers, avec leurs présents rustiques, leur musique un peu rude, et la foi simple de leurs cœurs. On s’animait en passant d’un Noël à l’autre ; tous soucis de la vie étaient suspendus, toute douleur était charmée, toute âme épanouie ; mais soudain la voix des cloches retentissant dans la nuit venait mettre fin à de si bruyants et si aimables concerts. On se mettait en marche vers l’Église ; heureux alors les enfants que leur âge un peu moins tendre permettait d’associer pour la première fois aux ineffables joies de cette nuit solennelle, dont les saintes et fortes impressions devaient durer toute la vie !
Mais où nous entraîne le charme de ces souvenirs trop personnels et d’une nature inconnue peut-être à la plupart de nos lecteurs ? Toutefois, s’il ne nous est pas possible de faire revivre ces chères et touchantes habitudes qui confondaient les saintes émotions de la religion avec les plus intimes jouissances de la famille, nous nous efforcerons de suggérer à ceux qui veulent bien nous lire, afin de remplir utilement les derniers instants qui précèdent le départ pour la maison de Dieu, quelques considérations à l’aide desquelles ils pourront entrer plus avant encore dans l’esprit de l’Église, fixant leur cœur et leur imagination sur des objets réels et consacrés par les mystères de cette auguste nuit.
Or donc, il est trois lieux dans le monde que notre pensée doit rechercher principalement à cette heure. Bethléhem est le premier de ces trois lieux, et dans Bethléhem, c’est la grotte de la nativité qui nous réclame. Approchons-nous avec un saint respect, et contemplons l’humble asile que le Fils de l’Éternel descendu du ciel a choisi pour sa première résidence. Cette étable, creusée dans le roc, est située hors la ville ; elle a environ quarante pieds de longueur sur douze de largeur. Le bœuf et l’âne annoncés par le prophète sont là près de la crèche, muets témoins du divin mystère que la demeure de l’homme a refusé d’abriter.
Joseph et Marie sont descendus dans cette humble retraite ; le silence et la nuit les environnent ; mais leur cœur s’épanche en louanges et en adorations envers le Dieu qui daigne réparer si complètement l’orgueil de l’homme. La très pure Marie dispose les langes qui doivent envelopper les membres du céleste enfant, et attend avec une ineffable patience l’instant où ses yeux verront enfin le fruit béni de ses chastes entrailles, où elle pourra le couvrir de ses baisers et de ses caresses, l’allaiter de son lait virginal.
Cependant, le divin Sauveur, près de franchir la barrière du sein maternel, et de faire son entrée visible en ce monde de péché, s’incline devant son Père céleste, et, suivant la révélation du psalmiste expliquée par le grand apôtre dans l’épître aux Hébreux, il dit : « Ô mon Père ! vous ne voulez plus des hosties grossières que l’on vous offre selon la loi ; ces oblations vaines n’ont point apaisé votre justice ; mais vous m’avez donné un corps ; me voici, je viens m’offrir ; je viens accomplir votre volonté [1]. »
Tout ceci se passait vers l’heure où nous sommes, dans l’étable de Bethléhem, et les anges du Seigneur étaient ravis d’admiration pour une si grande miséricorde d’un Dieu envers des créatures révoltées, en même temps qu’ils considéraient avec délices les nobles et gracieux attraits de la Vierge sans tache, attendant, eux aussi, l’instant où la rose mystique allait s’épanouir enfin et répandre son divin parfum.
Heureuse grotte de Bethléhem qui fut témoin de semblables merveilles ! qui de nous, à cette heure, n’y enverrait pas son cœur ? Qui de nous ne la préférerait aux plus somptueux palais des rois ? Dès les premiers jours du christianisme, la vénération des fidèles l’environna des plus tendres hommages, jusqu’à ce que la grande sainte Hélène, suscitée de Dieu pour reconnaître et honorer sur la terre les traces du passage de l’Homme-Dieu, fit bâtir à Bethléhem la magnifique basilique qui devait garder dans son enceinte ce trophée de l’amour d’un Dieu pour sa créature.
Transportons-nous par la pensée dans cette église encore subsistante ; voyons‑y, au milieu des infidèles et des hérétiques, les religieux qui desservent ce sanctuaire, s’apprêtant aussi à chanter, dans notre langue latine, les mêmes cantiques que bientôt nous allons entendre. Ces religieux sont des enfants de saint François, des héros de la pauvreté, des disciples de l’enfant de Bethléhem ; et c’est parce qu’ils sont petits et faibles, que, depuis plus de cinq siècles, ils soutiennent seuls les combats du Seigneur, en ces lieux sacrés de la Terre-Sainte que l’épée des Croisés s’était lassée de défendre. Prions en union avec eux, cette nuit ; et baisons avec eux la terre à cet endroit de la grotte où on lit en lettres d’or ces paroles : Ici le Christ est né de la Vierge Marie, Hic de Virgine Maria Jesus Christus natus est.
Toutefois, c’est en vain que nous demanderions aujourd’hui à Bethléhem l’heureuse crèche qui reçut l’enfant divin. Depuis douze siècles, elle a fui ces contrées frappées de malédiction ; elle est venue chercher un asile au centre de la catholicité, à Rome, l’épouse favorisée du rédempteur.
Rome est donc le second lieu du monde que notre cœur doit rechercher en cette nuit fortunée. Mais dans la ville sainte, il est un sanctuaire qui réclame en ce moment toute notre vénération et tout notre amour. C’est la basilique de la crèche, la splendide et radieuse église de Sainte-Marie-Majeure. Reine de toutes les nombreuses églises que la dévotion romaine a dédiées à la mère de Dieu, elle s’élève avec magnificence sur l’Esquilin, toute resplendissante de marbre et d’or, mais surtout heureuse de posséder en son sein, avec le portrait de la Vierge Mère peint par saint Luc, l’humble et glorieuse crèche que les impénétrables décrets du Seigneur ont enlevée à Bethléhem pour la confier à sa garde. Un peuple immense se presse dans la basilique, attendant l’heureux instant où ce touchant monument de l’amour et des abaissements d’un Dieu apparaîtra porté sur les épaules des ministres sacrés, comme une arche de nouvelle alliance, dont la vue tant désirée rassure le pécheur et fait palpiter le cœur du juste. Dieu a donc voulu que Rome, qui devait être la nouvelle Jérusalem, fût aussi la Bethléhem nouvelle, et que les enfants de son Église trouvassent dans ce centre immuable de leur foi l’aliment multiple et inépuisable de leur amour.
Mais la basilique de la crèche n’est pas le seul sanctuaire de Rome qui nous réclame cette nuit. Un mystère profond et imposant s’accomplit à l’heure même où nous sommes, près du sépulcre du prince des apôtres, dans l’auguste palais du Vatican. Si l’âge et les forces du souverain pontife lui permettent de se rendre cette nuit à Sainte-Marie-Majeure, la cérémonie dont nous allons parler a lieu dans la vaste sacristie de la basilique.
L’enfant divin qui va naître est le Dieu fort, le prince de la paix ; il porte la marque de la royauté sur son épaule, comme nous le chanterons demain avec l’Église. Pour honorer cette puissance de l’Emmanuel, déjà, ainsi que nous l’avons vu, le Seigneur des armées a amené aux pieds de la crèche les deux grands chefs de la nation franque, Clovis et Charlemagne ; et voici que le pontife suprême, le vicaire de l’Emmanuel, bénit en son nom, dans cette nuit même, une épée et un casque destinés à quelque guerrier catholique dont le bras victorieux a bien mérité de la république chrétienne. Cette épée, dit le grand cardinal Polus expliquant ce rite dans une lettre célèbre adressée à Philippe II et à la reine Marie, son épouse, est remise à un prince que le vicaire du Christ veut honorer, au nom du Christ lui-même qui est roi ; car l’ange dit à Marie : Dieu lui donnera le trône de David son père. C’est de lui seul que vient la puissance du glaive ; car Dieu dit à Cyrus : Je t’ai ceint de l’épée ; et le psalmiste dit au Christ : Ceignez-vous du glaive, ô prince très vaillant ! Mais le glaive ne doit se tirer que pour la justice ; et c’est pour cela qu’on le bénit en cette nuit, au milieu de laquelle se lève le divin soleil de justice. Sur le casque, ornement et protection de la tête, est représentée par un travail de perles l’image de l’Esprit-Saint, afin que le prince connaisse que ce n’est point d’après le mouvement de ses passions, ni pour son ambition, qu’il doit faire usage du glaive, mais uniquement dans la sagesse du divin Esprit et pour étendre le royaume du Christ sur la terre.
Ineffable mélange d’idées et de sentiments forts et tendres, dont on ne retrouve l’expression et en même temps l’harmonie que dans cette Rome chrétienne qui est notre mère, et qui seule a reçu avec plénitude la lumière et l’amour ! Cette cérémonie s’est conservée jusqu’aujourd’hui ; et ce serait une liste glorieuse que celle des grands capitaines de la chrétienté que le pontife romain, depuis déjà de longs siècles, a armés ainsi chevaliers de l’Église et des nations, dans cette nuit où le messie descend pour soumettre notre ennemi. En nous inclinant avec amour devant son berceau, rendons aussi gloire à sa royauté ; prions-le d’humilier tous les ennemis de son Église, et de terrasser ceux de notre salut et de notre perfection.
Il est temps maintenant de visiter le troisième des sanctuaires où se doit accomplir durant cette nuit le mystère de la naissance du divin fils de Marie. Or, ce troisième sanctuaire est tout près de nous ; il est en nous : c’est notre cœur. Notre cœur est la Bethléhem que Jésus veut visiter, dans laquelle il veut naître, pour s’y établir et y croître jusqu’à l’homme parfait, comme parle l’apôtre [2]. S’il visite l’étable de la cité de David, ce n’est que pour parvenir plus sûrement à notre cœur qu’il a aimé d’un amour éternel, jusqu’à descendre du ciel pour le venir habiter. Le sein virginal de Marie ne l’a conservé que neuf mois ; il veut éternellement résider dans notre cœur.
Ô cœur du Chrétien, Bethléhem vivante, prépare-toi, et sois dans l’allégresse ! Déjà, tu t’es disposé par l’aveu de tes fautes, par la contrition de tes offenses, par la pénitence de tes méfaits, à cette union que le divin enfant désire contracter avec toi. Maintenant, sois attentif ; il va venir au milieu de la nuit. Qu’il te trouve donc prêt, comme il trouva l’étable et la crèche et les langes. Tu ne peux lui offrir les pures et maternelles caresses de Marie, les tendres soins de Joseph : présente-lui les adorations et l’amour simple des bergers. Semblable à la Bethléhem des temps actuels, tu habites au milieu des infidèles, de ceux qui ignorent le divin mystère d’amour : que tes vœux soient secrets et sincères comme ceux qui monteront cette nuit, vers le ciel, du fond de la glorieuse et sainte grotte qui réunit autour des fils de saint François les rares fidèles que la céleste miséricorde trouve à glaner encore au sein d’une contrée abrutie par plus de mille ans de servitude. Dans la pompe de cette sainte nuit, deviens semblable à la radieuse basilique qui garde dans Rome le dépôt de la sainte crèche et le doux portrait de la Vierge Mère. Que tes affections soient pures comme le marbre blanc de ses colonnes ; ta charité resplendissante comme l’or qui brille à ses lambris ; tes œuvres lumineuses comme les mille cierges qui, dans son heureuse enceinte, illuminent la nuit de toutes les splendeurs du jour. Enfin, ô soldat du Christ ! apprends qu’il faut combattre pour mériter d’approcher de l’enfant divin ; combattre pour conserver en soi sa présence pleine d’amour ; combattre pour arriver à l’heureuse consommation qui te fera tout un avec lui dans l’éternité. Conserve donc chèrement ces impressions ; qu’elles te nourrissent, te consolent et te sanctifient, jusqu’au moment où l’Emmanuel va descendre en toi. Ô Bethléhem vivante ! répète sans cesse cette douce parole de l’épouse : Venez, Seigneur Jésus ! venez.
Oui, le voici qui vient, et il est temps d’aller à lui. Levons-nous et nous acheminons vers le saint temple. Avançons-nous à travers la nuit ; le silence est interrompu par le résonnement des cloches, dont la mélodie est si solennelle à cette heure inaccoutumée. Leur son un peu voilé, moins éclatant qu’il ne l’est pendant le jour, annonce l’approche mystérieuse d’un Dieu. C’est dans un berceau, sous les traits de l’enfance, et non à travers l’épaisse fumée d’un nuage terrible comme au Sinaï, qu’il se manifeste. On n’entend pas de foudres mugir ; les éclairs ne sillonnent pas les nuages ; la lune, symbole de la suave beauté que Marie emprunte au divin soleil, répand au loin sa mystérieuse clarté sur notre route. L’armée des astres scintille au firmament ; et tout à l’heure se lèvera l’étoile qui doit conduire, d’ici à peu de jours, les mages à la crèche de l’Enfant-Dieu.
Nous touchons enfin le seuil de l’église. La lumière des lampes et des flambeaux qui l’éclairent déborde jusque sous le portique. À la vue de ces feux qui rendent plus splendide encore la décoration de la maison de Dieu, nous nous rappelons le mot de Clovis entrant le même jour, à cette même heure, dans la basilique de Reims où il devait être régénéré : « Mon Père, s’écria le Sicambre ébloui, et agité d’une émotion inconnue, est-ce là le royaume que vous m’avez promis ? » — « Non, mon Fils, répondit l’apôtre des Francs, ce n’est que l’entrée du chemin qui doit t’y conduire. »
Les matines de Noël
L’Église ouvre l’office par la supplication matutinale.
V/. Seigneur, ouvrez mes lèvres ; R/. Et ma bouche annoncera vos louanges. V/. Ô Dieu ! venez à mon aide. R/. Hâtez-vous, Seigneur, de me secourir. V/. Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ; Comme il était au commencement, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen. Alleluia.
Vient ensuite, avec son glorieux refrain qui annonce la nativité du Christ, le cantique invitatoire par lequel, chaque matin, l’Église convie ses enfants à venir adorer le Seigneur. Cette nuit, ce sont les anges eux-mêmes qui nous appellent à la crèche de notre rédempteur. Écoutons leurs voix à travers celles de l’Église et du roi prophète.
Invitatoire
Le Christ nous est né : * Venez, adorons-le.
Psaume 94
Venez, fidèles, tressaillons dans le Seigneur ; chantons dans la jubilation des hymnes à Dieu notre sauveur : prévenons sa présence par des chants de louange, et jubilons en son honneur dans la psalmodie.
Le Christ nous est né : * Venez, adorons-le.
Car le Seigneur est le grand Dieu, le grand roi au-dessus de tous les dieux ; il ne repoussera point son peuple : Dans sa main sont toutes les profondeurs de la terre, et son œil domine les sommets des montagnes.
Venez, adorons-le.
La mer est à lui, et il l’a faite, et ses mains ont formé la terre. Venez, fidèles, adorons et prosternons-nous devant ce Dieu ; pleurons devant ce Seigneur qui nous a faits : car il est le Seigneur notre Dieu, et nous son peuple et les brebis de son pâturage.
Le Christ nous est né : * Venez, adorons-le.
Si aujourd’hui vous entendez sa voix du fond de la crèche, n’endurcissez pas vos cœurs, comme au jour du murmure et de la tentation dans le désert, où vos pères me tentèrent, moi le Seigneur, le Père de l’Emmanuel, et où ils me mirent à l’épreuve et virent mes œuvres.
Venez, adorons-le.
Durant quarante années, j’ai couvert de ma protection cette génération, et j’ai dit : « C’est un peuple dont le cœur est égaré ; ils ne connaissent pas mes voies : c’est pourquoi j’ai juré dans ma colère qu’ils n’entreraient point dans la terre de mon repos. »
Le Christ nous est né : * Venez, adorons-le.
Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ; comme il était au commencement, et maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.
Venez, adorons-le.
Le Christ nous est né : * Venez, adorons-le.
Après l’invitatoire, l’Église entonne l’hymne touchante que saint Ambroise a composée pour la naissance du Sauveur, et qui a déjà été chantée aux premières vêpres. Offrons-la de nouveau à notre libérateur, et goûtons-en de plus en plus la merveilleuse onction.
Hymne
Jesu, Redemptor omnium.
Ces préludes étant accomplis, commence le solennel office de la nuit. Il est divisé en trois veilles, ou nocturnes, composées chacune de trois psaumes, de trois lectures appelées leçons, et de trois répons en manière d’intermèdes. Le troisième nocturne cependant n’a, à proprement parler, que deux répons ; en place du troisième on chante le Te Deum. Les interprètes mystiques de la liturgie ont reconnu des symboles dans ces trois nocturnes des matines de Noël. Le premier signifie le temps qui s’est écoulé pour le genre humain, avant la loi écrite que Dieu donna à Moïse. Au moyen âge, durant ce nocturne, l’autel était couvert d’un voile noir, à cause de la condamnation qui fut prononcée contre l’homme pécheur, et de la grande distance qui, à cette époque, séparait le genre humain de son libérateur. Le second nocturne signifie le temps qui s’est écoulé sous la loi écrite, et durant ce nocturne, l’autel était couvert d’un voile blanc ; parce que, sous la loi, les hommes recevaient une plus grande lumière au moyen des figures de l’ancien testament et des oracles prophétiques. Enfin, le troisième signifie le temps de la loi de grâce, et durant ce nocturne, l’autel était couvert d’un voile couleur de pourpre, pour signifier l’amour de l’époux et de l’épouse, dans cette union ineffable que le Fils de Dieu est venu contracter avec nos âmes.
Premier nocturne
Le premier psaume des matines de Noël célèbre la royauté de l’enfant qui va naître. Toutes les nations lui seront données en héritage, et un jour il viendra juger ces rois qui bientôt vont menacer son berceau. Il est le Fils éternel du Père qui l’a engendré au jour de l’éternité, et qui le manifeste durant cette nuit aux yeux du monde.
Ant. Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils ; je vous ai engendré aujourd’hui.
Psaume 2
Pourquoi les nations ont-elles frémi ?
Pourquoi les peuples ont-ils médité des choses vaines ?
Les rois de la terre se sont levés, les princes se sont ligués ensemble contre le Seigneur et contre son Christ.
Ils ont dit : Brisons leurs liens, et rejetons leur joug loin de nous.
Celui qui habite dans les cieux se rira d’eux ; le Seigneur insultera à leurs efforts.
Il leur parlera dans sa colère ; il les confondra dans sa fureur.
Moi, fils de Marie, j’ai été par lui établi roi sur Sion, sa montagne sainte, pour annoncer sa loi.
Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils ; je vous ai engendré aujourd’hui.
Demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour héritage, et pour empire jusqu’aux confins de la terre.
Vous les régirez avec la verge de fer, et les briserez comme le vase d’argile.
Maintenant donc, ô rois ! comprenez : instruisez-vous, arbitres du monde ;
Servez le Seigneur dans la crainte, réjouissez-vous en lui, mais avec tremblement.
Embrassez sa loi, de peur que le Seigneur ne s’irrite, et que vous ne périssiez de la voie droite,
Quand sa colère s’allumera soudain. Heureux alors tous ceux qui ont mis en lui leur confiance !
Ant. Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils ; je vous ai engendré aujourd’hui.
Le second psaume chante la beauté des cieux durant la nuit, et relève le magnifique témoignage que rend à la grandeur de Dieu l’innombrable multitude des étoiles. Il passe bientôt à la louange du soleil, dont le lever radieux est semblable à celui de l’époux sortant de la chambre nuptiale. Ce soleil est le divin Emmanuel ; le sein de Marie est son sanctuaire. Aujourd’hui il ouvre sa course, partant des extrémités de l’abaissement, pour s’élever ensuite au faîte de la gloire. Adorons-le dans son humilité, et humilions-nous avec lui. Il est le législateur et la loi ; il est notre joie et notre lumière ; il est notre aide et notre rédempteur : aimons-le et soumettons-nous à lui.
Ant. Semblable à l’époux, le Seigneur est sorti de sa chambre nuptiale.
Psaume 18
Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament annonce l’œuvre de ses mains.
Le jour en parle au jour, et la nuit en donne la science à la nuit.
Il n’est ni langues, ni dialectes, dans lesquels on n’entende ce langage des cieux.
Le bruit de leur voix retentit par toute la terre ; leurs paroles s’entendent jusqu’aux extrémités du monde.
Le Seigneur a placé son pavillon dans le soleil, image de son Fils ; et cet astre radieux, semblable à l’époux qui sort de la chambre nuptiale,
S’élance comme un géant pour parcourir sa carrière ; il part des extrémités de l’orient,
Et il s’abaisse aux bornes du couchant ; et nul ne se dérobe à la chaleur de ses rayons.
La loi du Seigneur, que Jésus vient annoncer, est sans tache ; elle convertit les âmes. La parole du Seigneur est fidèle, elle donne la sagesse à ceux qui sont petits comme l’enfant de la crèche.
Les commandements du Seigneur sont droits : ils réjouissent les cœurs ; le précepte du Seigneur est lumineux : il éclaire les yeux.
La crainte du Seigneur est sainte : ses fruits demeurent éternellement ; les jugements du Seigneur sont vrais : ils se justifient par eux-mêmes.
Ils sont plus désirables que l’or, plus précieux que les pierreries, plus doux que le rayon de miel.
Votre serviteur, ô Dieu, les garde, et dans leur accomplissement est une récompense abondante.
Mais quel est celui qui connaît ses fautes ? Purifiez-moi donc, Seigneur, de mes péchés secrets, et préservez votre serviteur du commerce de ceux qui vous sont étrangers.
Sils ne dominent pas sur moi, je serai sans tache ; du moins je demeurerai pur de tout grand péché.
Alors les paroles de ma bouche vous seront agréables, et les pensées de mon cœur seront toujours en votre présence.
Seigneur, né pour moi, vous êtes mon aide et mon rédempteur.
Ant. Semblable à l’époux, le Seigneur est sorti de sa chambre nuptiale.
Le troisième psaume nous montre le Christ vainqueur marchant à la conquête du monde. Sa beauté et sa douceur sont égales à sa vérité et à sa justice ; nul ne pourra résister à la puissance de son amour. À sa droite paraît la reine du monde, l’auguste Marie, dont le Seigneur a aimé la beauté, et dont la virginité féconde a enfanté toutes ces âmes pures et consacrées qui suivront à jamais l’agneau. Célébrons, en ce sublime cantique, l’ineffable dignité de notre grand roi et les doux attraits de notre incomparable reine.
Ant. La grâce est répandue sur vos lèvres ; c’est pourquoi Dieu vous a béni pour l’éternité.
Psaume 44
Mon cœur éclate en un cantique excellent ; c’est à la gloire du Christ Roi que je dédie mes chants.
Que ma langue soit semblable à la plume de l’écrivain dont la main est rapide.
Vous surpassez en beauté tous les enfants des hommes, ô Emmanuel ! La grâce est répandue sur vos lèvres ; c’est pourquoi Dieu vous a béni pour l’éternité.
Vous venez faire la conquête du monde, ô puissant guerrier : ceignez-vous de votre glaive, armez-en votre côté.
Brillant de gloire et de beauté, tendez votre arc, marchez à la victoire et régnez.
Régnez par votre vérité, par votre mansuétude, et par votre justice ; votre bras vous fera faire des prodiges admirables.
Vos flèches sont aiguës, les peuples tomberont à vos pieds : ces flèches perceront au cœur les ennemis du grand roi qui vous envoie.
Votre trône, ô Dieu, demeurera dans les siècles des siècles ; le sceptre de l’équité est le sceptre de votre empire.
Vous aimez la justice et vous haïssez l’iniquité ; c’est pour cela, ô Dieu, que votre Dieu vous a sacré d’une onction de joie au-dessus de tous ceux dont vous avez daigné prendre la nature.
Les parfums de la myrrhe, de l’ambre et du sandale s’exhalent de vos vêtements ; ces vêtements dont l’odeur vous réjouit, sortent de vos coffres d’ivoire. Les filles des rois font la gloire de votre cour.
Mais la reine Marie, celle qui partage vos triomphes, se tient à votre droite, couverte d’une robe brodée d’or, où brille la plus riche variété.
Votre Esprit lui parla un jour et lui dit : « Écoute, ô ma fille ! vois et prête l’oreille, oublie ta nation et la maison de ton père. Et le roi sera épris de ta beauté ; car celui qui t’aime est ton Dieu, et tous les peuples l’adoreront.
Les filles de Tyr t’offriront des présents ; tous les puissants de la terre imploreront ton regard. »
Or, toute la gloire de cette fille de roi est intérieure ; mais en retour, sa parure au dehors brille de l’éclat des franges d’or, et des broderies éclatantes et variées.
À sa suite viendront des chœurs de vierges ; ses compagnes vous seront présentées, ô grand roi !
Elles seront amenées dans la joie et l’allégresse ; elles seront introduites dans le temple du roi.
En la place de ces pères de la nation juive, dont vous avez voulu descendre et qui ne vous ont pas connu, ô Emmanuel ! il vous naîtra des fils d’une nouvelle alliance : vous les établirez princes sur toute la terre.
Ils perpétueront le souvenir de votre nom, de génération en génération.
C’est pourquoi les peuples vous loueront à jamais, et jusque dans les siècles des siècles.
Ant. La grâce est répandue sur vos lèvres ; c’est pourquoi Dieu vous a béni pour l’éternité.
V/. Semblable à l’époux, R/. Le Seigneur est sorti de sa chambre nuptiale.
Le Prêtre commence l’oraison dominicale :
Notre Père
Le reste se continue dans le silence, jusqu’à ce que le prêtre, pour conclure, élève la voix sur les dernières paroles :
V/. Et ne nous laissez pas succomber à la tentation.
Les clercs répondent tout d’une voix :
R/. Mais délivrez-nous du mal.
Puis, le prêtre :
Exaucez, Seigneur Jésus-Christ, les prières de vos serviteurs, et ayez pitié de nous, vous qui vivez et régnez avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles.
On répond : Amen.
Alors un lecteur se lève, et s’inclinant vers le prêtre, il dit :
Mon Père, veuillez me bénir.
Alors, le prêtre :
Que le Père éternel nous bénisse d’une éternelle bénédiction. R/. Amen.
Les leçons du premier nocturne sont tirées du prophète Isaïe, que l’Église a lu pendant tout l’avent. Les répons qui coupent les leçons aident les fidèles à se livrer à la joie que la lecture des divins oracles fait naître en eux, à cette heure même où ils vont s’accomplir.
Leçon 1. Isaïe, Chap. 9
Le Seigneur a d’abord frappé légèrement la terre de Zabulon et la terre de Nephtali ; à la fin, sa main s’est appesantie sur la Galilée des nations qui est le long de la mer, au delà du Jourdain. Mais enfin ce peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, et le jour s’est levé sur ceux qui habitaient la région des ombres de la mort. Vous avez agrandi cette nation ; mais cependant vous ne lui avez pas accordé le comble de ses désirs. Les habitants de la Judée, que vous avez secourus, se réjouiront en votre présence comme des moissonneurs joyeux de leur récolte, comme des vainqueurs fiers de leur butin et partageant les dépouilles dans l’allégresse. Car vous avez brisé le joug qui accablait votre peuple, la verge qui déchirait ses épaules, le sceptre de son oppresseur, comme vous fîtes à la journée de Madian. Voici que toutes ces dépouilles enlevées avec violence et dans le tumulte, et les vêtements souillés de sang, seront livrés au feu et deviendront la proie des flammes ; car un petit enfant nous est né, et un fils nous a été donné. Sur son épaule est le signe de la principauté, et il sera appelé l’Admirable, le Conseiller, Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix.
R/. Aujourd’hui le roi des cieux a daigné naître pour nous d’une vierge, afin de rappeler au royaume céleste l’homme qui en était déchu. * L’armée des anges est dans la joie ; car le salut éternel a apparu au genre humain. V/. Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel ; et paix, sur la terre, aux hommes de bonne volonté. * L’armée des anges. Gloire au Père. R/. Aujourd’hui le Roi des cieux, jusqu’au V/. Gloire à Dieu.
Bénédiction
Dieu nous daigne aider et secourir ! R/. Amen.
Leçon 2. Isaïe, Chap. 41
Console-toi, console-toi, mon peuple, dit celui qui est ton Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem, et dites-lui que ses maux sont finis, que son iniquité est pardonnée, et qu’elle a reçu de la main du Seigneur des bienfaits qui sont doubles de ses péchés. Voix de celui qui crie dans le désert : « Préparez la voie du Seigneur, rendez droits dans la solitude les sentiers de notre Dieu. Que toute vallée soit comblée, toute montagne et toute colline abaissée ; que les chemins tortus deviennent droits ; les raboteux, qu’on les aplanisse. » Et la gloire du Seigneur se révélera ; et toute chair verra au même instant que la bouche du Seigneur a parlé. Une voix m’a dit : Crie, et j’ai dit : Que crierai-je ? Toute chair n’est que de l’herbe, et toute sa gloire ressemble à la fleur des champs. L’herbe s’est desséchée, et la fleur est tombée, parce que le Seigneur l’a frappée de son souffle. Oui, les peuples sont comme l’herbe de la prairie ; mais la parole de notre Seigneur demeure éternellement.
R/. Aujourd’hui la paix véritable est descendue du ciel sur nous : * Aujourd’hui, partout l’univers, les cieux ont distillé le miel. V/. Aujourd’hui a brillé pour nous le jour de la rédemption nouvelle, de l’antique réparation, de l’éternelle félicité. * Aujourd’hui.
Bénédiction
Que la grâce du Saint-Esprit illumine nos esprits et nos cœurs ! R/. Amen.
Leçon 3. Isaïe, Chap. 52
Lève-toi, Sion ; lève-toi, revêts-toi de ta force ; pare-toi des vêtements de ta gloire, Jérusalem, cité du saint ! À l’avenir, l’incirconcis et l’impur ne passeront plus au travers de toi. Sors de la poussière, lève-toi, repose-toi, ô Jérusalem ! Romps les chaînes de ton cou, fille de Sion, trop longtemps captive. Car voici ce que dit le Seigneur : Vous avez été vendus pour rien, et vous serez rachetés sans argent. Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Mon peuple descendit autrefois en Égypte pour habiter ce pays étranger, et Assur l’a depuis opprimé sans aucun sujet. Qu’ai-je donc à faire maintenant, dit le Seigneur, que mon peuple a été enlevé sans aucune raison ? Ses maîtres le traitent avec injustice, dit le Seigneur, et mon nom est blasphémé tout le jour. C’est pourquoi, il viendra un jour où mon peuple connaîtra mon nom. Moi qui parlais, me voici.
R/. Qui avez-vous vu, bergers ? dites-le-nous ; apprenez-nous quel est celui qui a paru sur la terre. * Nous avons vu l’enfant, et les chœurs des anges qui louaient ensemble le Seigneur. V/. Dites-nous ce que vous avez vu, et annoncez la naissance du Christ. * Nous avons vu. Gloire au Père. * Nous avons vu.
Deuxième nocturne
Le quatrième psaume des matines de Noël est un chant de gloire sur l’Église chrétienne, qui commence aujourd’hui et rassemble dans l’étable de Bethléhem les prémices des croyants, dans la personne des bergers. Cette nouvelle Sion qui portera la cité de Dieu s’élève du côté de l’Aquilon, pour marquer qu’elle sera ouverte aux Gentils. En vain les princes de la terre chercheront, dans leur orgueil et dans leurs calculs, à la renverser. Dieu, qui l’a fondée, la fera triompher ; et seule, elle survivra, dans une jeunesse immortelle, à tous les empires et à toutes les persécutions.
Ant. Nous avons ressenti, ô Dieu, votre miséricorde, au milieu de votre temple.
Psaume 47
Le Seigneur est grand, et digne de toute louange en la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte.
En ce jour, la montagne de Sion est fondée, et s’élève aux acclamations de la terre entière, du côté de l’Aquilon ; c’est la ville du grand roi.
Dieu résidera dans ses palais ; il la prendra sous sa défense.
Voici que les rois de la terre se sont rassemblés ; ils ont marché ensemble.
Ils ont vu, et ils ont été étonnés ; ils se sont troublés, la frayeur les a saisis, la terreur pèse sur eux.
Ils ressentent des douleurs comme celles de l’enfantement. Seigneur, un vent violent soufflera sur eux, et vous briserez les vaisseaux de Tharsis.
Ce qui nous avait été annoncé, nous l’avons vu, dans la cité du Seigneur des armées, dans la cité de notre Dieu ; celle que Dieu a fondée pour jamais.
Nous avons, ô Dieu, ressenti au milieu de votre temple cette miséricorde qui nous avait apparu en Bethléhem.
Comme votre nom, ainsi votre gloire se répandra jusqu’aux extrémités de la terre ; votre droite est pleine de justice.
Que la montagne de Sion soit dans la joie, et les filles de Juda dans l’allégresse, à la vue de vos jugements, Seigneur !
Faites le tour de Sion, parcourez son enceinte, racontez ses merveilles du haut de ses tours.
Considérez sa force inexpugnable, comptez ses palais, et dites aux générations futures :
Que Dieu est ici, notre Dieu à jamais, pour les siècles des siècles ; il nous régira, notre pasteur, jusque dans l’éternité.
Ant. Nous avons ressenti, ô Dieu, votre miséricorde, au milieu de votre temple.
Le cinquième psaume prophétise le règne pacifique du Fils de David qui vient racheter le faible, et briser l’oppresseur. Sa venue est douce et silencieuse, comme celle de la rosée. C’est cette nuit même que le sein virginal de Marie nous le produit. Il est cette pluie annoncée par les prophètes à la terre haletante. Son règne sera glorieux et éternel. Bientôt les rois se présenteront à ses pieds avec l’or de l’Arabie et l’encens de Saba. Lui, en retour, donnera à son peuple, pour le nourrir, le pur froment de son corps, et l’Église sera toujours Bethléhem, la Maison du Pain.
Ant. Sous le règne du Seigneur, la paix sera abondante, et il sera le roi universel.
Psaume 71
Ô Dieu ! donnez au roi votre science du jugement, et à ce fils du roi qui naît aujourd’hui, le soin de votre justice,
Pour juger votre peuple dans l’équité, et vos pauvres dans la droiture.
Que les montagnes de votre peuple soient pacifiées ; que les collines reçoivent la justice.
Il régnera, ce messie, sur les pauvres d’entre le peuple ; il sauvera les fils du pauvre ; il brisera l’oppresseur.
Son règne sur la terre durera autant que le soleil et la lune, de génération en génération.
Il descendra mystérieusement au milieu de la nuit, comme la rosée sur la toison, et comme les gouttes d’une pluie rafraîchissante sur la terre.
Sous son règne, la justice se lèvera avec l’abondance de la paix, aussi longtemps que la lune brillera au ciel.
Et il dominera de la mer à la mer, et du fleuve du Jourdain jusqu’aux confins de la terre.
Devant lui se prosterneront les Éthiopens, et ses ennemis baiseront la poussière.
Les rois de Tharsis et les insulaires lui offriront des présents ; les rois d’Arabie et de Saba lui apporteront leurs dons.
Et tous les rois de la terre adoreront cet enfant, toutes les nations lui seront assujetties :
Car il arrachera le pauvre de la main du puissant, le pauvre qui n’avait point d’appui.
Il sera miséricordieux au genre humain qui est pauvre et indigent, et il s’appellera Jésus, parce qu’il sauvera les âmes de ces pauvres créatures.
Il rachètera ces âmes des usures et de l’injustice de Satan, et il daignera rendre leur nom honorable devant ses propres yeux.
Il vivra, ce messie, et on lui offrira l’or de l’Arabie, et son règne sera l’objet de tous les vœux au Seigneur ; on le bénira durant tout le jour.
Il est le pain de vie ; c’est pourquoi, sous son règne, le froment croîtra sur la terre jusqu’au plus aride sommet des montagnes, et son fruit s’élèvera plus haut que les cèdres du Liban ; et les heureux habitants de l’Église, sa cité, fleuriront comme l’herbe de la prairie.
Que son nom soit béni dans les siècles : ce nom éternel qui subsistait avant le soleil.
Et toutes les tribus de la terre seront bénies en lui ; toutes les nations chanteront sa gloire.
Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, qui seul opère de telles merveilles !
Et béni soit à jamais le nom de sa majesté, et que toute la terre soit remplie de sa gloire ! Amen ! Amen !
Ant. Sous le règne du Seigneur, la paix sera abondante, et il sera le roi universel.
Le sixième Psaume est une effusion de reconnaissance pour la bénédiction que vient nous apporter l’enfant divin. La colère du Tout-Puissant est tombée ; elle s’est dissipée à la vue d’un berceau qui contient celui qui est à la fois fils de Dieu et fils de Marie. Écoutons au fond de nos cœurs la douce parole du nouveau-né. La justice et la paix se donnent le baiser : la vérité incarnée habite maintenant la terre, et la justice du Père la contemple du haut du ciel.
Ant. La vérité est née aujourd’hui sur la terre, et la justice a regardé du haut du ciel.
Psaume 84
Seigneur, vous avez béni la terre qui vous appartient ; vous avez fait cesser, en cette nuit, la captivité de Jacob.
Vous avez remis l’iniquité de votre peuple ; vous avez couvert tous ses péchés.
Vous avez apaisé votre colère, vous avez calmé les flots de votre indignation.
Convertissez-nous, ô Dieu, notre sauveur ; et détournez de nous votre colère.
Père céleste, serez-vous à jamais irrité contre nous ? Étendrez-vous votre colère de génération en génération ?
Ô Dieu ! vous vous tournerez vers nous, et vous nous rendrez la vie, et votre peuple se réjouira en vous.
Montrez-nous, Seigneur, celui qui est votre miséricorde, et donnez-nous le sauveur que vous nous avez promis.
Près de son berceau, j’écouterai ce que dira en moi ce Seigneur Dieu, car il vient adresser des paroles de paix à son peuple,
Et à ses saints, et à ceux qui rentrent en leur cœur, pour se convertir.
Le salut que donne cet enfant est près de ceux qui le craignent, et sa gloire habitera désormais sur la terre.
Aujourd’hui, en Bethléhem, la miséricorde et la vérité se sont rencontrées : la justice et la paix se sont donné le baiser.
La vérité s’est trouvée sur la terre, et la justice a regardé du haut du ciel ;
Car le Seigneur a répandu ses bénédictions, et notre terre a produit son fruit.
La justice marchera devant cet Homme-Dieu, et il conduira ses pas dans la voie droite.
Ant. La vérité est née aujourd’hui sur la terre, et la justice a regardé du haut du ciel.
V/. Vous surpassez en beauté tous les enfants des hommes : R/. La grâce, ô Christ, est répandue sur vos lèvres.
Notre Père.
Après le Pater noster, qui se récite comme au premier nocturne, le prêtre dit :
Qu’il nous secoure par sa bonté et sa miséricorde, celui qui, avec le Père et le Saint-Esprit, vit et règne dans les siècles des siècles. R\ Amen.
On ouvre le livre qui contient les sermons des anciens pères. Saint Léon le Grand répétera aujourd’hui l’un de ces magnifiques discours qui faisaient tressaillir de joie l’Église romaine au cinquième siècle.
Bénédiction
Que le Dieu Père tout-puissant soit pour nous propice et plein de clémence ! R/. Amen.
Leçon 4
Sermon de S. Léon, pape
Notre Sauveur, mes bien-aimés, est né aujourd’hui : réjouissons-nous. Il ne peut y avoir de tristesse au jour où naît la vie, qui, dissipant la crainte de la mort, répand en nos âmes la joie, par la promesse de l’éternité. Il n’y a personne qui n’ait sa part de cette allégresse ; et tous ont un même motif de se réjouir. Car notre Seigneur, destructeur du péché et de la mort, nous trouvant tous assujettis au péché, est venu pour nous affranchir tous. Qu’il tressaille, celui qui est saint ; car la palme approche pour lui. Que le pécheur se réjouisse : voici qu’on l’invite au pardon. Que le Gentil prenne courage ; car il est convié à la vie. En effet, le Fils de Dieu, dans la plénitude des temps fixée par les impénétrables profondeurs du conseil divin, a pris la nature humaine pour la réconcilier avec son auteur, afin que l’inventeur de la mort, le diable, fût vaincu par où il avait triomphé.
R/. Ô grand mystère ! admirable merveille ! Des animaux ont vu couché dans une crèche le Seigneur nouveau-né : * Heureuse Vierge dont le sein a mérité de porter le Christ Seigneur ! V/. Nous vous saluons, Marie, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous. * Heureuse Vierge.
À Rome, si le chevalier auquel ont été destinés le casque et l’épée, qui ont été bénits avant les matines par le souverain pontife, se trouve présent, c’est lui-même qui doit lire la cinquième leçon, parce qu’il y est parlé du grand combat du Christ contre le démon, dans le glorieux mystère de l’incarnation. Pendant le chant du répons Ô Magnum mysterium, les maîtres des cérémonies le conduisent aux pieds du pape, en présence duquel il tire son épée, en touche trois fois la terre avec la pointe, la brandit trois fois d’une façon martiale, et enfin l’essuie sur son bras gauche. Il est ensuite conduit au pupitre, ôte son casque, se revêt du pluvial par-dessus son armure, et lit enfin la leçon. Telles sont les dispositions du cérémonial de la sainte Église Romaine, dressé à une époque où la force matérielle aimait à s’incliner devant l’idée morale, où le chevalier bardé de fer attestait qu’il voulait marcher à la suite du Christ, vainqueur de Satan.
Bénédiction
Le Christ daigne nous octroyer les joies de la vie éternelle ! Amen.
Leçon 5
En ce combat livré pour nous, c’est avec une grande et admirable loyauté qu’on a combattu, puisque le Seigneur tout-puissant a lutté contre ce cruel ennemi, non dans sa majesté, mais dans l’infirmité de notre chair, et lui a opposé la même forme, la même nature, celle de notre mortalité, mais exempte de tout péché ; car ce qu’on lit de tous les hommes est étranger à cette nativité : « Nul n’est pur de souillure, pas même l’enfant dont la vie n’est encore que d’un jour sur la terre. » Rien de la concupiscence de la chair ne s’est rencontré dans cette naissance merveilleuse ; rien n’y est provenu de la loi du péché. Une vierge est élue de la tige de David, une vierge royale qui devant porter en son sein le rejeton sacré, conçut spirituellement l’Homme-Dieu par la foi, avant de le concevoir corporellement. Et de peur que, dans l’ignorance des desseins du ciel, elle ne fût troublée à une si étonnante nouvelle, elle apprend de son entretien avec l’ange ce que l’Esprit-Saint devait opérer en elle ; et celle qui va devenir la mère d’un Dieu n’a rien à craindre pour sa pudeur.
R/. Heureuse est Marie, la mère de Dieu ; son sein n’a rien perdu de sa pureté virginale : * Elle a aujourd’hui enfanté le sauveur du monde. V/. Heureuse celle qui a cru ; car s’est accompli en elle tout ce qui lui avait été dit de la part du Seigneur. * Elle a aujourd’hui.
Bénédiction
Dieu daigne allumer dans nos cœurs le feu de son amour ! R/. Amen.
Leçon 6
C’est pourquoi, mes bien-aimés, rendons grâces à Dieu le Père, par son Fils dans le Saint-Esprit : de ce que, nous ayant aimés dans son infinie charité, il a eu pitié de nous ; et comme nous étions morts par les péchés, il nous a vivifiés tous en Jésus-Christ, afin que nous fussions en lui une nouvelle créature et un ouvrage nouveau. Dépouillons donc le vieil homme et ses œuvres ; et admis à participer à la naissance du Christ, renonçons aux œuvres de la chair. Reconnais, ô chrétien, ta dignité, et, devenu participant de la nature divine, garde-toi de retomber, par une conduite indigne de ta grandeur, dans ta bassesse première. Souviens-toi de quel chef et de quel corps tu es membre. N’oublie jamais que, arraché à la puissance des ténèbres, tu as été transporté à la lumière et au royaume de Dieu.
R/. Ô sainte et inviolable virginité ! je ne sais point de louanges dignes de vous honorer. * Car vous avez renfermé dans votre sein celui que les cieux ne peuvent contenir. V/. Bénie êtes-vous entre les femmes, et béni le fruit de vos entrailles ! * Car vous avez renfermé. Gloire au Père. * Car vous avez renfermé.
Troisième nocturne
Le septième psaume des matines de Noël contient les derniers cris du peuple juif vers le messie libérateur. Juda est tombé sous les coups de la puissance romaine ; le sceptre lui a été enlevé ; Jérusalem est souillée par la présence des Gentils : et cependant le Christ ne paraît pas encore. Le psaume rappelle au Dieu de Jacob ses promesses, faites à David et à sa race : ce règne éternel qui tarde tant à s’ouvrir, ces oracles prophétiques dont le prompt accomplissement peut seul arrêter les blasphèmes superbes des Gentils. Mais l’heure a sonné ; la Judée et la Gentilité ont assez attendu : c’est à cette heure même que Jéhovah a résolu d’acquitter ses serments.
Ant. Il me dira, alleluia ! Vous êtes mon Père, alleluia !
Psaume 88
Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur.
Ma bouche annoncera votre vérité dans tous les âges.
Car vous avez dit que votre miséricorde serait éternelle, et que votre vérité demeurerait ferme à jamais dans les cieux.
Vous avez dit : « J’ai fait alliance avec mes élus ; je l’ai juré à David mon serviteur : Je ferai fleurir ta race à jamais,
Et je fonderai ton trône pour la suite de tous les âges. »
Que les cieux, Seigneur, chantent vos merveilles ; que votre vérité soit exaltée dans l’assemblée des saints.
Qui sur les nuées du ciel égalera le Seigneur ? qui, parmi les fils de Dieu, sera semblable à Dieu ?
Dieu qui se glorifie dans l’assemblée des saints ; grand et terrible au-dessus de tout ce qui l’environne !
Seigneur, Dieu des armées, qui est semblable à vous ? vous êtes puissant, Seigneur, et votre vérité ne vous quitte jamais.
Vous dominez l’orgueil de la mer ; vous modérez la fureur de ses flots.
Vous avez abattu le superbe comme un homme blessé à mort ; dans la force de votre bras, vous avez dispersé vos ennemis.
À vous sont les cieux, et à vous la terre ; vous avez formé ce globe et tout ce qu’il renferme ; l’aquilon et la mer, c’est vous qui les avez créés.
Thabor et Hermon tressaillent à votre nom ; votre bras est tout-puissant.
Votre main est inébranlable ; votre droite paraît avec éclat ; la justice et l’équité sont l’appui de votre trône.
La miséricorde et la vérité marchent devant vous ; heureux le peuple qui sait chanter vos louanges !
Ils marcheront, Seigneur, à la lumière de votre visage ; ils seront dans la joie tout le jour, en votre nom, et ils seront exaltés dans votre justice ;
Car leur force est votre gloire, et c’est votre bonté qui fait toute notre vigueur ;
C’est le Seigneur qui nous a pris sous sa protection ; c’est le Saint d’Israël, notre roi.
Vous avez parlé en vision à vos saints, et vous avez dit : « J’ai déposé mon secours dans un homme puissant ; j’ai exalté celui que j’ai choisi d’entre mon peuple.
J’ai trouvé David mon serviteur ; je l’ai sacré de mon huile sainte.
Ma main sera son secours, et mon bras le fortifiera.
L’ennemi n’aura point sur lui l’avantage, et le fils de l’iniquité ne pourra lui nuire.
J’exterminerai ses ennemis sous ses yeux, et je mettrai en fuite ceux qui le haïssent.
Ma vérité et ma miséricorde seront avec lui, et sa puissance s’élèvera en mon nom.
J’étendrai sa main gauche sur la mer, et sa droite sur les fleuves.
Il me dira : Vous êtes mon Père, mon Dieu, mon défenseur, mon salut.
Et moi, je le ferai mon premier-né, plus élevé que tous les rois de la terre.
Je lui garderai à jamais ma miséricorde ; et mon alliance avec lui sera inviolable ;
Et j’établirai sa race pour toujours ; et son trône durera autant que les cieux.
Mais si ses enfants venaient à abandonner ma loi, s’ils ne marchaient plus dans mes préceptes,
S’ils profanaient mes justices, s’ils ne gardaient pas mes commandements,
Je visiterai leurs iniquités avec la verge, leurs péchés avec les châtiments.
Toutefois je ne retirerai point de David ma miséricorde ; et je ne mentirai pas à ma vérité.
Je ne violerai point mon alliance, et je ne rendrai point vaines les paroles sorties de ma bouche.
Je l’ai juré une fois par ma sainteté : si je mentais à David !… mais sa race durera éternellement.
Et son trône brillera devant moi comme le soleil et comme la lune, à jamais ; au ciel, il attestera ma fidélité. »
Ce sont vos paroles, Seigneur ! et cependant vous avez repoussé, vous avez méprisé David, vous avez différé la venue de votre Christ.
Vous avez rompu l’alliance de votre serviteur ; vous avez jeté contre terre son diadème profané.
Vous avez détruit ses remparts, vous avez réduit ses tours à n’être plus que l’objet de ses terreurs.
Tous ceux qui l’ont trouvé sur leur voie ont enlevé ses dépouilles ; il est devenu l’opprobre de ses voisins.
Vous avez élevé le bras de ceux qui l’accablaient, vous avez comblé de joie tous ses ennemis.
Vous avez retiré le secours que vous donniez à ses armes, et vous ne l’avez plus assisté dans ses combats.
Vous lui avez enlevé ses cérémonies qui devaient le rendre saint et pur, et vous avez semé sur la terre les débris de son trône.
Vous avez abrégé les jours de sa durée ; vous l’avez couvert d’ignominie.
Jusques à quand, Seigneur, vous cacherez-vous ? combien de temps encore votre colère sera-t-elle embrasée comme un feu ?
Souvenez-vous combien fragile je suis, moi votre peuple ; est-ce donc en vain que vous avez créé tous les enfants des hommes ?
Quel est l’homme vivant et qui ne verra pas la mort ? qui sauvera sa vie des droits du tombeau ?
Où sont donc, Seigneur, vos antiques miséricordes, que vous aviez jurées à David dans votre vérité ?
Souvenez-vous, Seigneur, de l’opprobre de vos serviteurs, de cet opprobre dont je porte l’amertume en mon sein ; voyez les insultes des gentils.
Oui, Seigneur, vos propres ennemis nous reprochent le retard que vous mettez à envoyer votre Christ
Mais béni soit à jamais le Seigneur ! il vient, ce Christ, en cette nuit même. Amen. Amen.
Ant. Il me dira, alleluia ! Vous êtes mon Père, alleluia !
Le huitième psaume célèbre avec enthousiasme la venue du Seigneur ; il invite tous les peuples à l’adorer, toute la nature à lui rendre hommage. Il vient régner, ce messie ; il vient raffermir la création tout entière qui s’écroulait : chantons-lui un cantique nouveau.
Ant. Que les cieux se réjouissent, que la terre tressaille à la face du Seigneur ; car le voici qui vient.
Psaume 95
Chantez au Seigneur un cantique nouveau : toute la terre, chantez au Seigneur.
Chantez au Seigneur, et bénissez son nom ; célébrez à jamais le sauveur qu’il nous envoie.
Publiez sa gloire parmi les nations, ses merveilles parmi les peuples ;
Car le Seigneur est grand et digne de toute louange, plus redoutable que tous les dieux.
Les dieux des nations sont les démons ; mais c’est le Seigneur qui a fait les cieux.
La gloire et la beauté l’environnent, la sainteté et la splendeur reluisent dans son sanctuaire.
Apportez au Seigneur, familles des nations, apportez au Seigneur l’honneur et la gloire : apportez au Seigneur la gloire due à son nom.
Prenez vos offrandes, et entrez dans ses parvis ; adorez le Seigneur dans son saint temple.
Que la terre entière tremble devant sa face ; dites parmi les nations : Le Seigneur règne, il règne dans un berceau.
Par son heureuse naissance, il affermit la terre qui ne sera plus ébranlée ; il jugera les peuples dans la justice.
Que les cieux se réjouissent, que la terre tressaille, que la mer s’ébranle, et tout ce qu’elle renferme ; que les champs et tout ce qui les habite soient dans l’allégresse.
Que les arbres des forêts soient dans la joie à la face du Seigneur ; car il vient, il vient sauver et régir la terre.
Il gouvernera l’univers dans sa justice, et les peuples dans sa vérité.
Ant. Que les cieux se réjouissent, que la terre tressaille à la face du Seigneur ; car le voici qui vient.
Le neuvième psaume est aussi un cantique nouveau à la louange du Sauveur qui arrive, et du Seigneur qui nous l’envoie. Jéhovah s’est ressouvenu de ses miséricordes, et bientôt la terre entière verra l’Emmanuel. Faisons retentir cette sainte nuit des bruyants concerts de l’enthousiasme, et prêtons une voix à toute la nature régénérée par l’heureux avènement de son auteur.
Ant. Le Seigneur a manifesté, alleluia, le sauveur promis, alleluia.
Psaume 97
Chantez au Seigneur un cantique nouveau, car il a opéré des prodiges.
En ce jour, sa droite nous sauve, la sainteté de son bras nous délivre.
Le Seigneur a enfin manifesté le sauveur promis ; il a révélé sa justice aux yeux des nations.
Il s’est souvenu de sa miséricorde et de sa vérité, envers la maison d’Israël.
Toutes les régions de la terre, qui toutes étaient dans l’attente, ont vu le salut que notre Dieu nous envoie.
Toute la terre, louez Dieu dans la joie ; chantez, tressaillez et jouez des instruments.
Chantez le Seigneur sur la harpe, mêlez ses sons à vos cantiques, avec l’accompagnement des clairons et des trompettes.
Poussez des cris de joie en présence du Seigneur Roi ; que la mer soit émue et tout ce qu’elle contient, la terre et tout ce qui l’habite.
Que les fleuves applaudissent, que les montagnes tressaillent à la venue du Seigneur ; car il vient sauver et régir la terre.
Il gouvernera la terre selon la justice et les peuples selon l’équité.
Ant. Le Seigneur a manifesté, alleluia, le sauveur promis, alleluia.
V/. Il me dira, alleluia : R/. Vous êtes mon Père, alleluia.
Après le Pater noster, qui se récite comme aux deux premiers Nocturnes, le prêtre dit :
Le Dieu tout-puissant et miséricordieux daigne nous délivrer des liens de nos péchés ! R/. Amen.
On lit ensuite successivement le commencement des divers textes du saint évangile qui seront lus plus tard en entier, à chacune des trois messes par lesquelles l’Église honore la naissance du Sauveur. Les saints docteurs commentent ces sublimes mystères dans leurs homélies.
Le premier texte, qui est de saint Luc, est expliqué par saint Grégoire le Grand. Il rapporte l’édit de l’empereur Auguste pour le dénombrement de l’empire romain. Cette septième leçon, suivant le cérémonial de la sainte Église romaine, doit être lue par l’empereur lui-même, s’il se trouve à Rome, afin d’honorer la puissance impériale dont les décrets, appelant à Bethléhem Marie et Joseph, procurèrent l’accomplissement des volontés du Très-Haut, manifestées par les prophètes. L’empereur est conduit devant le pape, comme le chevalier qui a chanté la cinquième leçon ; on le revêt du pluvial ; deux cardinaux-diacres lui ceignent l’épée et l’accompagnent au pupitre. La leçon étant lue, l’empereur se présente de nouveau devant le pontife et lui baise le pied, comme au vicaire du Christ qu’il vient d’annoncer. Ce cérémonial fut encore observé, en 1468, par l’empereur Frédéric III, en présence du pape Paul II.
Bénédiction
La lecture de l’évangile nous soit salut et protection ! R/. Amen.
Leçon 7
Lecture du saint évangile selon saint Luc. Chap. 2
En ce temps-là, il sortit un édit de César-Auguste, pour faire le dénombrement de tout l’univers. Et le reste.
Homélie de saint Grégoire, pape.
Comme nous devons aujourd’hui, grâce à la bonté du Seigneur, célébrer trois fois les solennels mystères de la messe, nous ne pouvons vous parler longtemps sur la leçon de l’évangile. Mais nous devons au moins en dire brièvement quelque chose : la naissance de notre rédempteur nous y oblige. Pourquoi donc, au moment de la naissance du Seigneur, ce dénombrement du monde, si ce n’est pour nous faire comprendre que dans la chair apparaissait celui qui devait enregistrer les élus dans l’éternité ? D’autre part, le prophète dit des réprouvés : Qu’ils soient rayés du livre des vivants, et ne soient point inscrits avec les justes. De plus, il convient que le Seigneur naisse à Bethléhem, d’autant que Bethléhem est interprété Maison du Pain. Et en effet, c’est lui qui a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel. » Ainsi le lieu où naît le Seigneur a été auparavant appelé Maison du Pain, parce que là devait apparaître dans la chair celui qui un jour rassasiera intérieurement les âmes de ses élus. Il naît hors de la maison de ses parents, en un voyage, pour montrer qu’en prenant l’humanité, il naissait comme en un lieu étranger.
R/. Heureuses les entrailles de la Vierge Marie, qui ont porté le Fils du Père éternel, et heureuses les mamelles qui ont allaité le Seigneur Christ, * Qui daigne aujourd’hui, pour le salut du monde, naître du sein d’une Vierge. V/. C’est un jour vraiment saint que celui qui brille pour nous : venez, nations, adorez le Seigneur. * Qui daigne aujourd’hui.
Le second texte de l’évangile, qui fait le sujet de la huitième leçon, est encore emprunté à saint Luc, et il est commenté par saint Ambroise. C’est le récit de la venue des bergers à l’étable.
Bénédiction
Par les paroles du saint évangile, nos péchés nous soient remis ! R/. Amen.
Leçon 8
Leçon du saint évangile selon saint Luc. Chap. 2
En ce temps-là, les bergers se dirent entre eux : Passons jusqu’à Bethléhem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. Et le reste.
Homélie de saint Ambroise, évêque.
Considérez les commencements de l’Église naissante : le Christ naît, et déjà les pasteurs veillent, comme pour rassembler dans le bercail du Seigneur les nations qui jusque-là vivaient comme des bêtes ; comme pour les garantir, au milieu des ombres de la nuit, de l’incursion des bêtes spirituelles. Il est bon que les pasteurs veillent, formés qu’ils sont par le bon pasteur. Ainsi le troupeau, c’est le peuple ; la nuit, c’est le monde ; les bergers sont les évêques. Sans doute il faut bien qu’il soit pasteur celui à qui il a été dit : « Sois vigilant et confirme les autres » ; mais le Seigneur n’a pas seulement établi les évêques pour défendre le troupeau, il y a encore destiné ses anges.
R/. Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous : * Et nous avons vu sa gloire, sa gloire comme du Fils unique du Père, étant plein de grâce et de vérité. V/. Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n’a été fait. * Et nous avons vu. Gloire au Père. * Et nous avons vu.
Le troisième texte de l’évangile, qui fait le sujet de la neuvième leçon, est le commencement de l’évangile de saint Jean, et il est expliqué par saint Augustin. C’est la génération éternelle du Verbe.
Bénédiction
Le Christ, Fils de Dieu, daigne nous enseigner les paroles du saint évangile ! R/. Amen.
Leçon 9
Leçon du saint évangile selon saint Jean. Chap. 1
Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Et le reste.
Homélie de saint Augustin, évêque.
Afin que vous n’ayez pas du Verbe une idée basse, comme s’il était question de paroles humaines, écoutez ce qu’il en faut penser : « Le Verbe était Dieu. » Vienne donc je ne sais quel infidèle Arien nous dire : « Le Verbe de Dieu a été fait. » Comment se peut-il que le Verbe de Dieu ait été fait, quand Dieu par ce Verbe a fait toutes choses ? Que si le Verbe de Dieu a été fait, par quel autre Verbe a‑t-il été fait ? Si vous dites qu’il a été fait par un Verbe du Verbe, je prétends à mon tour que cet autre Verbe est l’unique Fils de Dieu. Si vous n’admettez point un Verbe du Verbe, accordez donc qu’il n’a point été fait, celui par qui tout a été fait. Car il n’a pu se faire lui-même celui par qui tout a été fait. Croyez-en donc à l’évangéliste.
Les trois veilles de la nuit sont accomplies, les chants sont épuisés, les oracles prophétiques ont repassé tour à tour sous les yeux des fidèles ; durant tout ce temps, la nuit poursuivait son cours. L’heure approche, l’heure sacrée de minuit qui va nous montrer l’enfant divin étendu dans la crèche et souriant à sa mère. À cet instant fortuné, que nos cœurs soient dans la jubilation. Le salut descend du ciel pour nous ; accueillons, avec l’Église, par le cantique de l’action de grâces, celui qui vient combler tous nos désirs, et faisons retentir la nuit de nos plus joyeuses acclamations.
Cantique d’action de grâces
Ô Dieu ! nous vous louons : Ô Seigneur ! nous vous glorifions.
Père éternel, la terre entière vous révère.
Tous les anges, les cieux et toutes les puissances,
Les chérubins et les séraphins redisent éternellement :
Saint, saint, saint, le Seigneur Dieu des armées !
Les cieux et la terre sont remplis de la majesté de votre gloire.
Le chœur glorieux des apôtres,
La troupe vénérable des prophètes,
La blanche armée des martyrs, chantent vos louanges.
Par toute la terre, la sainte Église vous célèbre :
Père d’une infinie majesté ;
Et votre véritable et unique Fils, digne de tous les hommages ;
Et l’Esprit-Saint, le Consolateur.
Vous êtes le Roi de gloire, ô Christ !
Vous êtes le Fils éternel du Père.
Prenant la nature de l’homme pour le délivrer, vous n’avez pas dédaigné le sein de la Vierge.
Brisant l’aiguillon de la mort, vous avez ouvert aux croyants le royaume des cieux.
Vous êtes assis à la droite de Dieu, dans la gloire du Père.
Vous reviendrez comme juge ; nous le croyons.
Daignez donc secourir vos serviteurs que vous avez rachetés de votre précieux sang.
Faites qu’ils soient comptés parmi vos saints, dans la gloire éternelle.
Sauvez votre peuple, Seigneur, et bénissez votre héritage.
Régissez-les, protégez-les jusque dans l’éternité.
Chaque jour nous vous bénissons,
Et nous louons votre nom jusque dans les siècles des siècles.
Daignez, Seigneur, en ce jour, nous conserver sans péché.
Ayez pitié de nous, Seigneur ! ayez pitié de nous.
Que votre miséricorde soit sur nous, Seigneur, comme nous avons espéré en vous.
En vous, Seigneur, j’ai espéré ; je ne serai point confondu éternellement.
Après le cantique d’action de grâces, l’Église clôt l’office des matines par cette oraison qui résume tous ses vœux dans cette nouvelle nativité du Fils unique de Dieu.
Prions
Faites, s’il vous plaît, Dieu tout-puissant, que la nouvelle naissance de votre Fils unique nous délivre, nous qu’une antique servitude retient sous le joug du péché. Par le même Jésus-Christ, notre Seigneur, votre Fils, qui, étant Dieu, vit et règne avec vous, en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. R/. Amen.
Sermon de la Vigile, par M. l’abbé Pivert
Il nous sauvera et nous verrons sa gloire
Mes bien chers Frères,
Voici mon sermon pour la vigile de Noël. Oui, dans l’humilité et la pauvreté, Notre Seigneur reste bien notre Roi.
Je prie la Très Saint Vierge de vous accorder un saint Noël à tous et la communauté du prieuré Notre Dame du Christ-Roi priera particulièrement pour vous en la nuit de Noël.
25 décembre 1983 ~ Pensées de Marie sur son Fils, Sauveur du monde. ~L’éternelle génération du Fils dans la Trinité. ~ Le Baptême, qui chasse les ténèbres du péché. ~La lutte contre le péché. ~ La Foi en l’unique Sauveur, Jésus-Christ, qui est Dieu.
Si le quatrième dimanche de l’avent et la vigile de Noël tombent le même jour, on prend la messe et l’office de la vigile et non du quatrième dimanche.
« Enfin, dit saint Pierre Damien dans son sermon pour ce jour, nous voici arrivés de la haute mer dans le port, de la promesse à la récompense, du désespoir à l’espérance, du travail au repos, de la voie à la patrie. Les courriers de la divine promesse s’étaient succédé ; mais ils n’apportaient rien avec eux, si ce n’est le renouvellement de cette même promesse. C’est pourquoi notre psalmiste s’était laissé aller au sommeil, et les derniers accents de sa harpe semblaient accuser les retards du Seigneur. Vous nous avez repoussés, disait-il, vous nous avez dédaignés ; et vous avez différé l’arrivée de votre Christ[1]. Puis, passant de la plainte à l’audace, il s’était écrié d’une voix impérative : Manifestez-vous donc, ô vous qui êtes assis sur les Chérubins[2] ! En repos sur le trône de votre puissance, entouré des bataillons volants de vos anges, ne daignerez-vous pas abaisser vos regards sur les enfants des hommes, victimes d’un péché commis par Adam, il est vrai, mais permis par vous-même ? Souvenez-vous de ce qu’est notre nature ; c’est à votre ressemblance que vous l’avez créée ; et si tout homme vivant est vanité, ce n’est pas du moins en ce qu’il a été fait à votre image. Abaissez donc vos cieux et descendez ; abaissez les cieux de votre miséricorde sur les misérables qui vous supplient, et du moins ne nous oubliez pas éternellement. Isaïe à son tour, dans la violence de ses désirs, disait : À cause de Sion, je ne me tairai pas ; à cause de Jérusalem, je ne me reposerai pas, jusqu’à ce que le Juste quelle attend se lève enfin dans son éclat. Forcez donc les cieux et descendez ! Enfin, tous les prophètes, fatigués d’une trop longue attente, n’ont cessé de faire entendre tour à tour les supplications, les plaintes, et souvent même les cris de l’impatience. Quant à nous, nous les avons assez écoutés ; assez longtemps nous avons répété leurs paroles : qu’ils se retirent maintenant ; il n’est plus pour nous de joie, ni de consolation, jusqu’à ce que le Sauveur, nous honorant du baiser de sa bouche, nous dise lui-même : Vous êtes exaucés.
Mais que venons-nous d’entendre ? Sanctifiez-vous, enfants d’Israël, et soyez prêts : car demain descendra le Seigneur. Le reste de ce jour, et à peine la moitié de la nuit qui va venir nous séparent de cette entrevue glorieuse, nous cachent encore l’Enfant-Dieu et son admirable naissance. Courez, heures légères ; achevez rapidement votre cours, pour que nous puissions bientôt voir le Fils de Dieu dans son berceau et rendre nos hommages à cette Nativité qui sauve le monde. Je pense, mes Frères, que vous êtes de vrais enfants d’Israël, purifiés de toutes les souillures de la chair et de l’esprit, tout prêts pour les mystères de demain, pleins d’empressement à témoigner de votre dévotion. C’est du moins ce que je puis juger, d’après la manière dont vous avez passé les jours consacrés à attendre l’Avènement du Fils de Dieu. Mais si pourtant quelques gouttes du fleuve de la mortalité avaient touché votre cœur, hâtez-vous aujourd’hui de les essuyer et de les couvrir du blanc linceul de la Confession. Je puis vous le promettre de la miséricorde de l’Enfant qui va naître : celui qui confessera son péché avec repentir, la Lumière du monde naîtra en lui ; les ténèbres trompeuses s’évanouiront, et la splendeur véritable lui sera donnée. Car comment la miséricorde serait-elle refusée aux malheureux, en cette nuit même où prend naissance le Seigneur miséricordieux ? Chassez donc l’orgueil de vos regards, la témérité de votre langue, la cruauté de vos mains, la volupté de vos reins ; retirez vos pieds du chemin tortueux, et puis venez et jugez le Seigneur, si, cette nuit, il ne force pas les Cieux, s’il ne descend pas jusqu’à vous, s’il ne jette pas au fond de la mer tous vos péchés. »
Ce saint jour est, en effet, un jour de grâce et d’espérance, et nous devons le passer dans une pieuse allégresse. L’Église, dérogeant à tous ses usages habituels, veut que si la vigile de Noël vient à tomber au dimanche, le jeûne seul soit anticipé au samedi ; mais dans ce cas l’office et la messe de la vigile l’emportent sur l’office et la messe du quatrième dimanche de l’avent : tant ces dernières heures qui précèdent immédiatement la Nativité lui semblent solennelles ! Dans les autres fêtes, si importantes qu’elles soient, la solennité ne commence qu’aux premières vêpres ; jusque-là l’Église se tient dans le silence, et célèbre les divins offices et le Sacrifice suivant le rite quadragésimal. Aujourd’hui, au contraire, dès le point du jour, à l’office des laudes, la grande fête semble déjà commencer. L’intonation solennelle de cet office matutinal annonce le rite double ; et les antiennes sont chantées avec pompe avant et après chaque psaume ou cantique. À la Messe, si l’on retient encore la couleur violette, du moins on ne fléchit plus les genoux comme dans les autres féries de l’avent ; et il n’y a plus qu’une seule collecte, au lieu des trois qui caractérisent une messe moins solennelle.
Entrons dans l’esprit de la sainte Église, et préparons-nous, dans toute la joie de nos cœurs, à aller au-devant du Sauveur qui vient à nous. Accomplissons fidèlement le jeûne qui doit alléger nos corps et faciliter notre marche ; et, dès le matin, songeons que nous ne nous étendrons plus sur notre couche que nous n’ayons vu naître, à l’heure sacrée, Celui qui vient illuminer toute créature ; car c’est un devoir, pour tout fidèle enfant de l’Église Catholique, de célébrer avec elle cette nuit heureuse durant laquelle, malgré le refroidissement de la piété, l’univers entier veille encore à l’arrivée de son Sauveur : dernier vestige de la piété des anciens jours, qui ne s’effacerait qu’au grand malheur de la terre.
Parcourons en esprit de prière les principales parties de l’office de cette vigile. D’abord, la sainte Église éclate par un cri d’avertissement qui sert d’invitatoire à matines, d’introït et de graduel à la messe. C’est la parole de Moïse annonçant au peuple la manne céleste que Dieu enverra le lendemain. Nous aussi, nous attendons notre manne, Jésus-Christ, Pain de vie, qui va naître dans Bethlehem, la Maison du Pain.
Invitatoire
Sachez aujourd’hui que le Seigneur viendra ;
et dès le matin vous verrez sa gloire.
Les répons sont remplis de majesté et de douceur. Rien de plus lyrique ni de plus touchant que leur mélodie, dans cette nuit qui précède la nuit même où le Seigneur vient en personne.
R/. Sanctifiez-vous aujourd’hui, et soyez prêts : car demain vous verrez * la Majesté de Dieu au milieu de vous. V/. Sachez aujourd’hui que le Seigneur va venir ; et demain vous verrez * la Majesté de Dieu au milieu de vous.
R/. Soyez constants ; vous verrez venir sur vous le secours du Seigneur. Ô Judée et Jérusalem ! ne craignez point : * Demain vous serez délivrées, et le Seigneur sera avec vous. V/. Sanctifiez-vous, enfants d’Israël, et soyez prêts. * Demain vous serez délivrés, et le Seigneur sera avec vous.
R/. Sanctifiez-vous, enfants d’Israël, dit le Seigneur ; car demain le Seigneur descendra. * Et il ôtera de vous toute langueur. V/. Demain, l’iniquité de la terre sera effacée ; et le Sauveur du monde régnera sur nous. * Et il ôtera de vous toute langueur.
L’annonce de Noël au martyrologe
À l’office de prime, dans les chapitres et les monastères, on fait en ce jour l’annonce solennelle de la fête de Noël, avec une pompe extraordinaire. Le lecteur, qui est souvent une des dignités du chœur, chante sur un ton plein de magnificence la leçon suivante du martyrologe, que les assistants écoutent debout, jusqu’à l’endroit où la voix du lecteur fait retentir le nom de Bethlehem. À ce nom, tout le monde se prosterne, jusqu’à ce que la grande nouvelle ait été totalement annoncée.
Le huit des calendes de janvier. L’an de la création du monde, quand Dieu au commencement créa le ciel et la terre, cinq mille cent quatre-vingt-dix-neuf : du déluge, l’an deux mille neuf cent cinquante-sept : de la naissance d’Abraham, l’an deux mille quinze : de Moïse et de la sortie du peuple d’Israël de l’Égypte, l’an mille cinq cent dix : de l’onction du roi David, l’an mille trente-deux : en la soixante-cinquième semaine, selon la prophétie de Daniel : en la cent quatre-vingt-quatorzième olympiade : de la fondation de Rome, l’an sept cent cinquante-deux : d’Octavien Auguste, l’an quarante-deuxième : tout l’univers étant en paix : au sixième âge du monde : Jésus-Christ, Dieu éternel et Fils du Père éternel, voulant consacrer ce monde par son très miséricordieux avènement, ayant été conçu du Saint-Esprit, et neuf mois s’étant écoulés depuis la conception, naît, fait homme, de la Vierge Marie, en Bethlehem de Judée : la nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ selon la chair !
Ainsi toutes les générations ont comparu successivement devant nous [3]. Interrogées si elles auraient vu passer Celui que nous attendons, elles se sont tues, jusqu’à ce que le nom de Marie s’étant d’abord fait entendre, la Nativité de Jésus-Christ, Fils de Dieu fait homme, a été proclamée. « Une voix d’allégresse a retenti sur notre terre, dit à ce sujet saint Bernard dans son premier sermon sur la vigile de Noël ; une voix de triomphe et de salut sous les tentes des pécheurs. Nous venons d’entendre une parole bonne, une parole de consolation, un discours plein de charmes, digne d’être recueilli avec le plus grand empressement. Montagnes, faites retentir la louange ; battez des mains, arbres des forêts, devant la face du Seigneur ; car le voici qui vient. Cieux, écoutez ; terre, prête l’oreille ; créatures, soyez dans l’étonnement et la louange ; mais toi surtout, ô homme ! Jésus-Christ, Fils de Dieu, naît en Bethlehem de Judée ! Quel cœur, fût-il de pierre, quelle âme ne se fond pas à cette parole ? Quelle plus douce nouvelle ? quel plus délectable avertissement ? qu’entendit-on jamais de semblable ? quel don pareil le monde a‑t-il jamais reçu ? Jésus Christ, Fils de Dieu, naît en Bethlehem de Judée ! Ô parole brève qui nous annonce le Verbe dans son abaissement ! mais de quelle suavité n’est-elle pas remplie ! Le charme d’une si mielleuse douceur nous porte à chercher des développements à cette parole ; mais les termes manquent. Telle est, en effet, la grâce de ce discours, que si j’essaie d’en changer un iota, j’en affaiblis la saveur : Jésus-Christ, Fils de Dieu, naît en Bethlehem de Judée ! »
À la messe
Introït
Sachez aujourd’hui que le Seigneur va venir, et il nous sauvera ; et dès le matin vous verrez sa gloire. Ps. La terre est au Seigneur, et tout ce qu’elle renferme ; l’univers et tous ceux, qui l’habitent. Gloire au Père. Sachez.
Dans la collecte, l’Église semble encore préoccupée de la venue du Christ comme juge ; mais c’est la dernière fois qu’elle fera allusion à ce dernier avènement. Désormais, elle sera toute à ce Roi pacifique, à cet Époux qui vient à elle ; et ses enfants doivent imiter sa confiance.
Prions
Ô Dieu ! qui nous comblez de joie tous les ans, par l’attente de notre rédemption ; faites que, comme nous recevons avec allégresse votre Fils unique notre Seigneur Jésus-Christ, lorsqu’il vient nous racheter, nous puissions pareillement le contempler avec assurance lorsqu’il viendra nous juger : Lui qui vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen.
Dans l’Épître, l’Apôtre saint Paul, s’adressant aux Romains, leur annonce la dignité et la sainteté de l’Évangile, c’est-à-dire de cette bonne Nouvelle que les anges vont faire retentir dans la nuit qui s’approche. Or, le sujet de cet Évangile, c’est le Fils qui est né à Dieu de la race de David selon la chair, et qui vient pour être dans l’Église le principe de la grâce et de l’apostolat, par lesquels il fait qu’après tant de siècles, nous sommes encore associés aux joies d’un si grand mystère.
Épître
Lecture de l’Épître de saint Paul aux Romains. Chap. 1
Paul, serviteur de Jésus-Christ, Apôtre par la vocation divine, choisi pour prêcher l’Évangile de Dieu (que Dieu avait promis longtemps auparavant par ses prophètes, dans les Écritures saintes), au sujet du Fils qui lui est né, de la race de David selon la chair ; lequel a été prédestiné Fils de Dieu dans la puissance, selon l’Esprit de sainteté, par sa résurrection d’entre les morts ; au sujet, dis-je, de Jésus-Christ notre Seigneur, par qui nous avons reçu la grâce et l’apostolat, pour rendre obéissantes à la foi, par la vertu de son Nom, toutes les nations, au nombre desquelles vous aussi avez été appelés par Jésus-Christ notre Seigneur.
Graduel
R/. Sachez aujourd’hui que le Seigneur va venir, et il nous sauvera ; et dès le matin vous verrez sa gloire. V/. Regardez-nous, ô vous qui régissez Israël, qui conduisez Joseph comme une brebis. Vous qui êtes assis sur les Chérubins, paraissez aux yeux d’Éphraïm, de Benjamin et de Manassé.
Si la vigile de Noël tombe un dimanche, on ajoute l’Alleluia avec son verset, ainsi qu’il suit :
Alleluia alleluia. V/. Demain sera effacée l’iniquité de la terre, et le Sauveur du monde régnera sur nous. Alleluia.
L’évangile de cette messe est le passage dans lequel saint Matthieu raconte les inquiétudes de saint Joseph et la vision de l’ange. Il convenait que cette histoire, l’un des préludes de la naissance du Sauveur, ne fût pas omise dans la liturgie ; et jusqu’ici le lieu de la placer ne s’était pas présenté encore. D’autre part, cette lecture convient à la vigile de Noël, à raison des paroles de l’ange, qui indique le nom de Jésus comme devant être donné à l’Enfant de la Vierge, et qui annonce que cet enfant merveilleux sauvera son peuple du péché.
Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. 1
Marie, mère de Jésus, ayant épousé Joseph, se trouva enceinte par l’opération du Saint-Esprit, avant qu’ils eussent été ensemble. Joseph, son époux, qui était juste, ne voulant pas la diffamer, résolut de la quitter secrètement. Mais lorsqu’il était dans cette pensée, l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains point de prendre avec toi Marie ton épouse ; car ce qui est né en elle vient du Saint-Esprit ; et elle enfantera un fils à qui tu donneras le nom de Jésus : car ce sera lui qui sauvera son peuple, en le délivrant de ses péchés.
Offertoire
Ô princes ! ouvrez vos portes ; portes éternelles, élevez-vous ; et le Roi de gloire fera son entrée.
Secrète
Accordez-nous, s’il vous plaît, ô Dieu tout-puissant, que de même que nous prévenons par nos vœux l’adorable naissance de votre Fils ; ainsi nous recevions dans la joie les dons éternels de Celui qui vit et règne avec vous, dans les siècles des siècles ! Amen.
Pendant la communion, l’Église se réjouit de goûter déjà dans le Sacrement Eucharistique Celui dont la chair purifie et nourrit notre propre chair, et elle puise dans la consolation que cet aliment divin porte avec lui, la force d’attendre jusqu’à ce moment suprême où les anges vont l’appeler à la crèche du Messie.
Communion
La gloire du Seigneur va se révéler, et toute chair verra le Sauveur que notre Dieu envoie.
Postcommunion
Donnez-nous, Seigneur, de respirer, par la consolation que nous donne la pensée de la naissance de votre Fils unique, dont le céleste mystère est pour nous une nourriture et un breuvage. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
Les liturgies ambrosienne et mozarabe ont peu de choses saillantes dans l’office et la messe de la vigile de Noël : nous ne leur emprunterons donc rien, et nous nous bornerons à puiser dans l’Anthologie des Grecs quelques strophes du chant qu’ils ont intitulé : Le commencement des Heures de la Nativité ; Tierce, Sexte et None.
Hymne pour la vigile de Noël
(Tirée de l’Anthologie des Grecs)
On inscrivit un jour à Bethlehem avec le vieillard Joseph, comme issue de la race de David, Marie qui portait en son sein virginal un fruit divin. Le temps d’enfanter était arrivé ; et il n’y avait plus de place en l’hôtellerie ; une grotte restait pour auguste palais à la vierge Reine.
Voici venir tout à l’heure l’accomplissement de la mystique promesse du prophète : « Et toi, Bethlehem, terre de Juda, tu n’es pas la moindre entre les principautés, toi qui la première ornes la divine grotte : de toi me viendra le chef des Nations, né selon la chair d’une tendre Vierge, le Christ Dieu qui régira son nouveau peuple d’Israël. » Donnons-lui nos louanges.
Celui-ci est notre Dieu, né d’une Vierge et conversant parmi les hommes ; nous n’en connaîtrons point d’autre ; le Fils unique gisant dans une pauvre étable apparaît sous la forme d’un mortel, et le Seigneur de gloire est enveloppé de langes : l’Étoile invite les Mages à le venir adorer ; et nous, disons en nos chants : Ô Trinité sainte ! sauvez nos âmes.
Venez, fidèles, livrons-nous à de divins transports ; venez voir un Dieu descendre vers nous du haut du ciel en Bethlehem : élevons nos âmes en haut ; pour la myrrhe apportons les vertus de notre vie ; ornons-en d’avance son entrée en ce monde, et disons : Gloire au plus haut des cieux, à Dieu qui est un en trois personnes, lequel daigne manifester aux hommes sa grande miséricorde ! car, ô Christ ! vous avez racheté Adam et relevé l’œuvre de vos mains, ô ami des hommes !
Écoutez, ô cieux ! terre, prête l’oreille ; que l’univers s’ébranle jusque dans ses fondements, et que tout ce qu’il renferme soit saisi de frayeur. Le Dieu auteur de la chair prend lui-même une forme, et Celui qui de sa main créatrice corrobora toute créature, par une miséricordieuse compassion, parait revêtu d’un corps. Ô abîme des richesses de la sagesse et science de Dieu ! combien ses jugements sont incompréhensibles, combien ses voies impénétrables !
Venez, peuples chrétiens, voyons le prodige qui dépasse toute pensée, qui frappe d’étonnement toute imagination ; et pieusement prosternés, chantons avec foi des hymnes de louange. Aujourd’hui la Vierge vient à Bethlehem mettre au monde le Seigneur ; les chœurs des anges la précèdent ; Joseph son époux la voit et s’écrie : Quel prodige aperçois-je en toi, ô Vierge ! Comment pourras-tu enfanter, tendre génisse qui ne connus point le joug ?
Aujourd’hui naît d’une Vierge Celui dont la main contient toute créature ; Celui qui par essence est insaisissable, devenu semblable à un mortel, est enveloppé de langes ; il gît dans une crèche Celui qui au commencement posa les cieux sur leurs fondements ; Celui qui au désert faisait pleuvoir la manne pour son peuple, est nourri du lait de la mamelle ; l’Époux de l’Église invite les Mages, et le Fils de la Vierge accepte leurs présents. Nous adorons votre nativité, ô Christ ! favorisez-nous de vos divines manifestations.
Considérons la très pure Marie, toujours accompagnée de son fidèle époux Joseph, sortant de Jérusalem et se dirigeant vers Bethlehem. Ils y arrivent après quelques heures de marche, et, pour obéir à la volonté céleste, ils se rendent au lieu où ils devaient être enregistrés, selon l’édit de l’Empereur. On inscrit sur le registre public un artisan nommé Joseph, charpentier à Nazareth de Galilée ; sans doute on ajoute le nom de son épouse Marie qui l’a accompagné dans le voyage ; peut-être même est-elle qualifiée de femme enceinte, dans son neuvième mois : c’est là tout. Ô Verbe incarné ! aux yeux des hommes, vous n’êtes donc pas encore un homme ? vous visitez cette terre, et vous y êtes inconnu ; et pourtant, tout ce mouvement, toute l’agitation qu’entraîne le dénombrement de l’Empire, n’ont d’autre but que d’amener Marie, votre auguste Mère, à Bethlehem, afin qu’elle vous y mette au monde.
Ô Mystère ineffable ! que de grandeur dans cette bassesse apparente ! que de puissance dans cette faiblesse ! Toutefois, le souverain Seigneur n’est pas encore descendu assez. Il a parcouru les demeures des hommes, et les hommes ne l’ont pas reçu. Il va maintenant chercher un berceau dans l’étable des animaux sans raison : c’est là qu’en attendant les cantiques des anges, les hommages des Bergers, les adorations des Mages, il trouvera le bœuf qui connaît son Maître, et l’âne qui s’attache à la crèche de son Seigneur. » Ô Sauveur des hommes, Emmanuel, Jésus, nous allons nous rendre aussi à l’étable ; nous ne laisserons pas s’accomplir solitaire et délaissée la nouvelle naissance que vous allez prendre en cette nuit qui s’approche. À cette heure, vous allez frappant aux portes de Bethlehem, sans que les hommes consentent à vous ouvrir ; vous dites aux âmes, par la voix du divin cantique : « Ouvre-moi, ma sœur, mon amie ! car ma tête est pleine de rosée, et mes cheveux imbibés des gouttes de la nuit. »
Nous ne voulons pas que vous franchissiez notre demeure : nous vous supplions d’entrer ; nous nous tenons vigilants à notre porte. « Venez donc, ô Seigneur Jésus ! venez ! »
[3] L’Église, en ce seul jour et en cette seule circonstance, adopte la chronologie des Septante, qui place la naissance du Sauveur après l’an cinq mille, tandis que la version Vulgate ne donne que quatre mille ans jusqu’à ce grand événement ; en quoi elle est d’accord avec le texte hébreu. Ce n’est point ici le lieu d’expliquer cette divergence de chronologie ; il suffit de reconnaître le fait comme une preuve de la liberté qui nous est laissée par l’Église sur cette matière.
Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Introduction au temps de Noël
Historique du temps de Noël
Nous donnons le nom de Temps de Noël à l’intervalle de quarante jours qui s’étend depuis la Nativité de notre Seigneur, le 25 décembre, jusqu’à la Purification de la sainte Vierge, le 2 février. Cette période forme, dans l’année liturgique, un ensemble spécial, comme l’avent, le carême, le temps pascal, etc. ; la célébration d’un même mystère y domine tout, et ni les fêtes des saints qui se pressent dans cette saison, ni l’occurrence encore assez fréquente de la septuagésime, avec ses sombres couleurs, ne paraissent distraire l’Église de la joie immense que lui ont évangélisée les anges [1], dans cette nuit radieuse attendue par le genre humain durant quatre mille ans, et dont la commémoration liturgique a été précédée du deuil des quatre semaines qui forment l’avent.
Le coutume de célébrer par quarante jours de fête ou de mémoire spéciale la solennité de la naissance du sauveur, est fondée sur le saint évangile lui-même, qui nous apprend que la très pure Marie, après quarante jours passés dans la contemplation du doux fruit de sa glorieuse maternité, se rendit au Temple pour y accomplir, dans une humilité parfaite, tout ce que la loi prescrivait au commun des femmes d’Israël, quand elles étaient devenues mères.
La commémoration de la purification de Marie est donc indissolublement liée à celle de la naissance même du Sauveur ; et l’usage de célébrer cette sainte et joyeuse quarantaine paraît être d’une haute antiquité dans l’Église romaine. D’abord, pour ce qui est de la Nativité du Sauveur au 25 décembre, saint Jean Chrysostome, dans son homélie sur cette fête, nous apprend que les Occidentaux l’avaient dès l’origine célébrée en ce jour. Il s’arrête même à justifier cette tradition, en faisant observer que l’Église romaine avait eu tous les moyens de connaître le véritable jour de la naissance du sauveur, puisque les actes du dénombrement exécuté par l’ordre d’Auguste en Judée se conservaient dans les archives publiques de Rome. Le saint docteur propose un second argument tiré de l’évangile de saint Luc, en faisant remarquer que, d’après l’écrivain sacré, ce dut être au jeûne du mois de septembre que le prêtre Zacharie eut dans le temple la vision, à la suite de laquelle son épouse Élisabeth conçut saint Jean-Baptiste : d’où il suit que la très sainte Vierge Marie ayant elle-même, suivant le récit du même saint Luc, reçu la visite de l’archange Gabriel et conçu le sauveur du monde au sixième mois de la grossesse d’Élisabeth, c’est-à-dire en mars, elle devait l’enfanter au mois de décembre.
Les Églises d’Orient, néanmoins, ne commencèrent qu’au quatrième siècle à célébrer la nativité de notre Seigneur au mois de décembre. Jusqu’alors elles l’avaient solennisée, tantôt au six de janvier, en la confondant, sous le nom générique d’épiphanie, avec la manifestation du sauveur aux Gentils, en la personne des mages ; tantôt, si l’on en croit Clément d’Alexandrie, au 25 du mois Pachon (15 de mai), ou au 25 du mois Pharmuth (20 avril). Saint Jean Chrysostome dans l’homélie que nous venons de citer, et qu’il prononça en 386, atteste que l’usage de célébrer avec l’Église romaine la naissance du sauveur au 25 décembre, ne datait encore que de dix ans dans l’Église d’Antioche. Ce changement paraît avoir été intimé par l’autorité du siège apostolique, à laquelle vint se joindre, vers la fin du quatrième siècle, un édit des empereurs Théodose et Valentinien, qui décrétait la distinction des deux fêtes de la Nativité et de l’Épiphanie. Seule Église d’Arménie a gardé l’usage de célébrer au 6 janvier ce double mystère ; sans doute parce que ce pays était indépendant de l’autorité des empereurs, et qu’il fut d’ailleurs soustrait de bonne heure par le schisme et l’hérésie aux influences de l’Église romaine.
La fête de la Purification de la sainte Vierge, qui clôt les quarante jours de Noël, paraît remonter dans l’Église latine à une si haute antiquité, qu’il est impossible d’assigner l’époque précise de son institution. Tous les liturgistes conviennent qu’elle est la plus ancienne des fêtes de la sainte Vierge, et qu’ayant son principe dans le récit même de l’évangile, il est naturel qu’elle ait été célébrée dès les premiers siècles du christianisme. Ceci doit s’entendre de l’Église romaine, car, pour ce qui est de l’Église orientale, nous n’y voyons cette fête définitivement établie au 2 février que sous l’empire de Justinien, au 6e siècle. Il est vrai qu’antérieurement à cette époque, la commémoration du mystère lui-même semble n’avoir pas été totalement inconnue aux Orientaux ; mais elle n’était pas d’un usage aussi universel et, pour l’ordinaire, on la célébrait peu après la fête de Noël, et non au propre jour auquel la mère de Dieu monta au temple pour accomplir la loi.
Si maintenant nous venons à considérer le caractère du temps de Noël dans la liturgie latine, nous sommes à même de reconnaître que ce temps est spécialement voué à la jubilation qu’excite dans toute l’Église l’avènement du Verbe Divin dans la chair, et particulièrement consacré aux félicitations qui sont dues à la très pure Marie pour l’honneur de sa maternité. Cette double pensée d’un Dieu enfant et d’une mère vierge se trouve exprimée à chaque instant dans les prières et dans les usages de la liturgie.
Ainsi, aux jours de dimanche et à toutes les fêtes qui ne sont pas du rite double, dans tout le cours de cette joyeuse quarantaine, l’Église fait mémoire de la virginité féconde[2] de la Mère de Dieu, par trois oraisons spéciales, dans la célébration du saint sacrifice. En ces mêmes jours, aux offices de laudes et de vêpres, elle implore le suffrage de Marie, en confessant hautement sa qualité de mère de Dieu et la pureté inviolable qui est demeurée en elle, même après l’enfantement. Enfin, l’usage de terminer chaque office par la solennelle antienne Alma Redemptoris Mater du moine Herman Contract, à la louange de la Mère du Rédempteur[3], se continue jusqu’au jour même de la Purification.
Telles sont les manifestations d’amour et de vénération par lesquelles l’Église, honorant le Fils dans la Mère, témoigne de sa religieuse allégresse, en cette saison de l’année liturgique que nous désignons sous le nom de Temps de Noël. Il y faut joindre l’usage antique observé dans les provinces ecclésiastiques de France, dont l’Église métropolitaine est dédiée sous le titre de la Sainte Vierge, de suspendre en son honneur l’abstinence du samedi, durant cette quarantaine qui rappelle d’une manière si touchante la gloire et le bonheur de celle qui est à la fois la mère du créateur et la mère du genre humain.
Tout le monde sait que le calendrier ecclésiastique contient jusqu’à six dimanches après l’Épiphanie, pour les années où la fête de Pâques atteint ses dernières limites au mois d’avril. La quarantaine de Noël à la Purification renferme quelquefois jusqu’à quatre de ces dimanches. Au contraire, souvent aussi elle n’en contient que deux, et quelquefois même qu’un seul, lorsque l’anticipation de la Pâque en certaines années contraint de faire remonter jusqu’en janvier le dimanche de Septuagésime, et celui même de Sexagésime. Rien n’est innové cependant, ainsi que nous l’avons dit, dans les rites de cette joyeuse quarantaine, hors la couleur violette et l’omission de l’hymne angélique, en ces dimanches précurseurs du carême.
Quoique la sainte Église honore avec une religion [4] particulière, dans tout le cours du temps de Noël, le mystère de l’enfance du Sauveur, la marche du calendrier qui, dans les années même où la fête de Pâques est le plus retardée, donne moins de six mois pour la célébration de l’œuvre de notre salut tout entière, savoir de Noël à la Pentecôte, oblige cette même Église d’anticiper, dans les lectures du saint évangile, sur les événements de la vie active du Christ ; la liturgie n’en demeure pas moins fidèle à nous rappeler les charmes de l’enfant divin et la gloire incommunicable de sa mère, jusqu’au jour où elle viendra le présenter au temple.
Les Grecs font aussi, dans leurs offices, de fréquentes mémoires de la maternité de Marie, dans toute cette saison ; mais ils ont surtout une vénération spéciale pour les douze jours qui s’écoulent de la fête de Noël à celle de l’Épiphanie. Durant ce temps, ils ne gardent aucune abstinence de viande ; et les empereurs d’Orient avaient même statué que, pour le respect d’un si grand mystère, les œuvres serviles seraient interdites, et que les tribunaux eux-mêmes vaqueraient jusqu’après le 6 janvier.
Telles sont les particularités historiques et les faits positifs qui servent à déterminer le caractère spécial de cette seconde partition de l’année liturgique que nous désignons sous le nom de Temps de Noël. Le chapitre suivant développera les intentions mystiques de l’Église en cette saison si chère à la piété de ses enfants.
Mystique du temps de Noël
Tout est mystérieux dans les jours où nous sommes. Le Verbe de Dieu, dont la génération est avant l’aurore, prend naissance dans le temps ; un enfant est un Dieu ; une vierge devient mère et reste vierge ; les choses divines sont mêlées avec les choses humaines, et la sublime et ineffable antithèse exprimée par le disciple bien-aimé dans ce mot de son évangile : le Verbe s’est fait chair, s’entend répétée sur tous les tons et sous toutes les formes dans les prières de l’Église : car elle résume admirablement le grand événement qui vient d’unir dans une seule personne divine la nature de l’homme et la nature de Dieu.
Mystère éblouissant pour l’intelligence, mais suave au cœur des fidèles, il est la consommation des desseins de Dieu dans le temps, l’objet de l’admiration et de l’étonnement des anges et des saints dans leur éternité, en même temps que le principe et le moyen de leur béatitude. Voyons en quelle manière la sainte Église le propose à ses enfants, sous les symboliques enveloppes de la liturgie.
Après l’attente des quatre semaines de préparation, image des quatre millénaires de l’ancien monde, nous voici arrivés au 25e jour du mois de décembre, comme en une station désirée ; et tout d’abord il nous est naturel d’éprouver quelque étonnement en voyant ce jour garder à lui seul l’immuable prérogative de célébrer la nativité du sauveur ; tandis que le cycle liturgique tout entier paraît en travail, chaque année, pour enfanter le jour de Pâques, sans cesse variable, auquel est attachée la mémoire du mystère de la résurrection.
Dès le quatrième siècle, saint Augustin se trouvait amené à rendre raison de cette différence, dans sa fameuse épître ad Januarium ; et il en donne ce motif, que nous ne célébrons le jour de la naissance du Sauveur que pour nous remettre en mémoire cette naissance opérée pour notre salut, sans que le jour même auquel elle a eu lieu renferme en soi quelque signification mystérieuse ; tandis que le propre jour de la semaine auquel s’est accomplie la résurrection a été choisi dans les décrets éternels, pour exprimer un mystère dont il doit être fait une commémoration expresse jusqu’à la fin des siècles. Saint Isidore de Séville et l’ancien interprète des rites sacrés, qu’on a longtemps cru être le savant Alcuin, adoptent, sur cette matière, la doctrine de l’évêque d’Hippone ; et leurs paroles sont développées par Durand, dans son Rational.
Ces auteurs observent donc que, suivant les traditions ecclésiastiques, la création de l’homme ayant eu lieu le vendredi, et le Sauveur ayant souffert la mort en ce même jour pour réparer le péché de l’homme ; d’autre part, la résurrection de Jésus-Christ s’étant accomplie le troisième jour après, c’est-à-dire le dimanche, jour auquel la Genèse assigne la création de la lumière, « les solennités de la Passion et de la Résurrection, comme dit saint Augustin, n’ont pas seulement pour but de remettre en mémoire les faits qui se sont accomplis ; mais par-dessus cela, elles représentent et signifient quelque autre chose de mystérieux et de saint [5]. »
Gardons-nous de croire cependant que, pour n’être attachée à aucun des jours de la semaine en particulier, la célébration de la fête de Noël au 25 décembre ait été complètement déshéritée de l’honneur d’une signification mystérieuse. D’abord, nous pourrions déjà dire, avec les anciens liturgistes, que la fête de Noël parcourt successivement les divers jours de la semaine, pour les purifier tous et les dégager de la malédiction que le péché d’Adam avait déversée sur chacun d’eux. Mais nous avons un bien plus sublime mystère à déclarer dans le choix du jour de cette solennité : mystère qui, s’il ne se rapporte pas à la division du temps dans les limites de cet ensemble que Dieu s’est tracé lui-même, et qu’on nomme la semaine, vient se lier de la manière la plus expressive au cours du grand astre par le moyen duquel la lumière et la chaleur, c’est-à-dire la vie, renaissent et s’entretiennent sur la terre. Jésus-Christ, notre sauveur, la lumière du monde[6], est né au moment où la nuit de l’idolâtrie et du crime s’épaississait le plus profondément en ce monde. Et voici que le jour de cette nativité, vingt-cinq décembre, se trouve être précisément celui où le soleil matériel, dans sa lutte avec les ombres, prêt à s’éteindre, se ranime tout à coup et prépare son triomphe.
Dans l’Avent, nous avons signalé, avec les saints Pères, la décroissance de la lumière physique comme le triste emblème de ces jours de l’attente universelle ; nous avons crié avec l’Église vers le divin Orient, le Soleil de justice, qui seul peut nous arracher aux horreurs de la mort du corps et de l’âme. Dieu nous a entendus ; et c’est au jour même du solstice d’hiver, fameux par les terreurs et les réjouissances de l’ancien monde, qu’il nous donne à la fois la lumière matérielle et le flambeau des intelligences.
Saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, saint Maxime de Turin, saint Léon, saint Bernard, et les plus illustres liturgistes, se complaisent en ce profond mystère que le créateur de l’univers a empreint d’un seul coup dans son œuvre à la fois naturelle et surnaturelle ; et nous verrons les prières de l’Église continuer d’y faire allusion au Temps de Noël, comme au Temps de l’avent.
« En ce jour que le Seigneur a fait, dit saint Grégoire de Nysse, dans son homélie sur la Nativité, les ténèbres commencent à diminuer, et la lumière prenant accroissement, la nuit est refoulée au delà de ses frontières. Certes, mes frères, ceci n’arrive ni par hasard, ni au gré d’une volonté étrangère, en ce jour même où resplendit celui qui est la vie divine de l’humanité. C’est la nature qui, sous ce symbole, révèle un arcane à ceux dont l’œil est pénétrant, et qui sont capables de comprendre cette circonstance de l’avènement du Seigneur. Il me semble l’entendre dire : Ô homme, sache que sous les choses que tu vois, te sont révélés des mystères cachés. La nuit, tu l’as vu, était parvenue à sa plus longue durée, et tout à coup elle s’arrête. Songe à la funeste nuit du péché qui était arrivée au comble par la réunion de tous les artifices coupables : c’est aujourd’hui que son cours a été tranché. À partir de ce jour, elle est réduite, et bientôt anéantie. Vois maintenant les rayons du soleil plus vifs, l’astre lui-même plus élevé dans le ciel, et contemple en même temps la vraie lumière de l’évangile qui se lève sur l’univers entier. »
« Réjouissons-nous, mes frères, s’écrie à son tour saint Augustin : car ce jour est sacré, non à cause du soleil visible, mais par la naissance de l’invisible créateur du soleil. Le Fils de Dieu a choisi ce jour pour naître, comme il s’est choisi une mère, lui créateur à la fois et du jour et de la mère. Ce jour, en effet, auquel la lumière reprend accroissement, était propre à signifier l’œuvre du Christ qui, par sa grâce, renouvelle sans cesse notre homme intérieur. L’éternel créateur ayant résolu de naître dans le temps, il fallait que le jour de sa naissance fût en harmonie avec la création temporelle [7]. »
Dans un autre sermon sur la même fête, l’évêque d’Hippone nous donne la clef d’une parole mystérieuse de saint Jean-Baptiste qui confirme merveilleusement la pensée traditionnelle de l’Église. Cet admirable précurseur avait dit, en parlant du Christ : Il faut qu’il croisse, et il faut que moi-même je diminue[8]. Sentence prophétique qui, dans son sens littéral, signifiait que la mission de saint Jean-Baptiste touchait à sa fin, du moment que le Sauveur lui-même entrait dans l’exercice de la sienne ; mais voyons‑y aussi, avec saint Augustin, un second mystère : « Jean est venu en ce monde dans le temps où les jours commencent à diminuer ; le Christ est né au moment où les jours commencent à croître [9]. » Ainsi, tout est mystique : et le lever de l’astre du précurseur au solstice d’été, et l’apparition du divin soleil en la saison des ombres.
La science courte et déjà surannée des Dupuis et des Volney pensait avoir grandement ébranlé les bases de la superstition religieuse, pour avoir constaté, chez les peuples anciens, l’existence d’une fête du soleil au solstice d’hiver ; il leur semblait qu’une religion ne pouvait plus passer pour divine, du moment que les usages de son culte eussent offert des analogies avec les phénomènes d’un monde que, suivant la Révélation, Dieu n’a cependant créé que pour le Christ et pour son Église. Nous, catholiques, nous trouvons la confirmation de notre foi, là même où ces hommes crurent un moment apercevoir sa ruine.
Ainsi donc nous avons expliqué le mystère fondamental de notre joyeuse quarantaine, en dévoilant le grand secret caché dans la prédestination éternelle du vingt-cinquième jour de décembre à devenir le jour de la naissance d’un Dieu sur la terre. Scrutons maintenant avec respect un second mystère, celui du lieu où s’accomplit cette naissance.
Ce lieu est Bethléhem. C’est de Bethléhem que doit sortir le chef d’Israël. Le prophète l’a prédit [10] ; les pontifes juifs le savent et sauront bien le déclarer, sous peu de jours, à Hérode [11]. Mais par quelle raison cette ville obscure a‑t-elle été choisie de préférence à toute autre, pour devenir le théâtre d’un si sublime événement ? Soyez attentifs, ô chrétiens ! Le nom de cette cité de David signifie maison du pain : voilà pourquoi le pain vivant descendu du ciel[12] l’a choisie pour s’y manifester. Nos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts[13] ; mais voici le Sauveur du monde qui vient soutenir la vie du genre humain, au moyen de sa chair qui est vraiment nourriture[14]. Jusqu’ici Dieu était loin de l’homme ; désormais, ils ne feront plus qu’une même chose. L’arche d’alliance qui ne renfermait que la manne des corps est remplacée par l’arche d’une alliance nouvelle ; arche plus pure, plus incorruptible que l’ancienne : l’incomparable vierge Marie, qui nous présente le pain des anges, l’aliment qui transforme l’homme en Dieu ; car le Christ a dit : Celui qui mange ma chair demeure en moi, et moi en lui[15].
C’est là cette divine transformation que le monde attendait depuis quatre mille ans, vers laquelle l’Église a soupiré durant les quatre semaines du temps de l’avent. L’heure est enfin venue, et le Christ va entrer en nous, si nous voulons le recevoir[16]. Il demande à s’unir à chacun de nous, comme il s’est uni à la nature humaine en général, et pour cela il se veut faire notre pain, notre nourriture spirituelle. Son avènement dans les âmes, en cette saison mystique, n’a pas d’autre but. Il ne vient pas juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui[17], pour que tous aient la vie, et une vie toujours plus abondante[18]. Il n’aura donc point de repos, ce divin ami de nos âmes, qu’il ne se soit substitué lui-même à nous, en sorte que nous ne vivions plus nous-mêmes en nous, mais lui en nous-mêmes ; et pour que ce mystère s’exécute avec plus de suavité, c’est d’abord sous la forme d’un enfant qu’il se dispose, ce doux fruit de Bethléhem, à pénétrer en nous, pour y croître ensuite en âge et en sagesse, devant Dieu et devant les hommes[19].
Et lorsque, nous ayant ainsi visités par sa grâce et par l’aliment d’amour, il nous aura changés en lui-même, alors s’accomplira un nouveau mystère. Devenus une même chair, un même cœur avec Jésus, Fils du père céleste, nous deviendrons par là même les fils de ce même Père ; en sorte que le disciple bien aimé s’écrie : Ô mes petits enfants ! voyez quelle charité nous a donnée le Père, que nous soyons les fils de Dieu, non pas seulement de nom, mais en réalité[20] ! Mais nous parlerons ailleurs, et à loisir, de cette suprême félicité de l’âme chrétienne, et des moyens qui lui sont offerts pour la maintenir et l’accroître.
Nous aurions trop à dire, s’il nous fallait présentement montrer dans toute sa gloire le cortège mystique qui environne la fête de Noël, sur le cycle liturgique, à partir du jour même de la Nativité du Sauveur, jusqu’à celui de la Purification de la sainte Vierge. La plus magnifique pléiade de saints et de saintes se trouve avoir été semée autour du berceau de l’Enfant-Dieu. Sans parler des quatre grands astres qui rayonnent près de notre divin soleil, duquel ils empruntent toute leur splendeur : saint Étienne, saint Jean l’Évangéliste, les saints Innocents et saint Thomas de Cantorbéry ; quelle autre fraction du cycle présente, dans un si court espace, une aussi merveilleuse constellation ? Le collège apostolique fournit ses deux grands luminaires, saint Pierre et saint Paul, l’un sur sa chaire romaine, l’autre dans le miracle de sa conversion ; l’armée des martyrs nous envoie les valeureux champions du Christ : Timothée, Ignace d’Antioche, Polycarpe, Vincent et Sébastien ; la radieuse succession des pontifes romains détache quatre de ses plus glorieux noms : Sylvestre, Télesphore, Hygin et Marcel ; l’école sublime des docteurs présente Hilaire, Jean Chrysostome, Ildefonse et l’angélique François de Sales ; auxquels s’ajoute, comme eux pasteur des peuples, Julien le Thaumaturge. La milice des ascètes députe Paul l’ermite ; Antoine, le vainqueur de Satan ; Maur, l’apôtre des cloîtres ; Pierre Nolasque, le rédempteur des captifs ; Raymond de Pennafort, l’oracle du droit et le législateur des consciences. Au rang des défenseurs de la sainte Église éclate le pieux Canut, qui rencontra le martyre en la servant, et ce Charles dont le nom signifie la grandeur. Le chœur des vierges sacrées est gracieusement représenté par la douce Agnès, la généreuse Émérentienne, l’invincible Martine, la secourable Geneviève ; enfin, dans les rangs plus humbles des veuves, nous vénérons Paule, l’amante de la crèche, et la reine Bathilde, qui goûta le mystère de Bethléhem. Mais n’anticipons pas sur les temps, et laissons se dérouler l’un après l’autre, dans toute la durée de notre quarantaine, les glorieux anneaux de cette chaîne triomphante.
Il nous reste un mot à dire sur les couleurs symboliques que l’Église revêt dans cette saison. La blanche est celle qu’elle a adoptée durant les vingt premiers jours qui s’étendent jusqu’à l’octave même de l’Épiphanie. Elle n’y déroge que pour honorer la pourpre des martyrs Étienne et Thomas de Cantorbéry [21], et aussi pour s’unir au deuil de Rachel qui pleure ses enfants, dans la fête des saints Innocents ; hors de ces trois occasions, la blancheur des vêtements sacrés exprime l’allégresse à laquelle les anges ont convié les hommes, l’éclat du divin soleil naissant, la pureté de la Vierge-Mère, la candeur des âmes fidèles qui se pressent autour du berceau de l’Enfant divin.
Dans les vingt derniers jours, la multitude des fêtes des saints exige que la parure de l’Église se montre en harmonie, tantôt avec les roses des martyrs, tantôt avec les immortelles qui forment la couronne des pontifes et des confesseurs, tantôt avec les lis qui décorent les vierges. Aux jours de dimanche, s’il ne se rencontre point quelque fête du rite double qui impose la couleur rouge ou blanche, et si la Septuagésime n’a pas encore ouvert la sombre série des semaines qui précèdent les douleurs du Christ, les vêtements de l’Église sont de la couleur verte. Le choix de cette couleur montre, suivant les liturgistes, que dans la naissance du Sauveur, qui est la fleur des champs[22] est née aussi l’espérance de notre salut, et qu’après l’hiver de la gentilité et du judaïsme, le verdoyant printemps de la grâce a commencé son cours.
Nous bornerons ici cette explication mystique des usages généraux du temps de Noël. Il nous reste sans doute encore de nombreux symboles à dévoiler ; mais les mystères auxquels ils se rattachent, étant propres à certains jours en particulier, plutôt qu’à l’ensemble même de cette portion de l’année liturgique, nous les traiterons en détail, jour par jour, et sans en omettre aucun.
Pratique du temps de Noël
Le moment est venu où l’âme fidèle va recueillir le fruit des efforts qu’elle a faits dans la carrière laborieuse de l’avent, pour préparer une demeure au Fils de Dieu, qui veut prendre naissance en elle. Le jour des noces de l’agneau est arrivé, et l’épouse s’est préparée[23]. Or, l’épouse, c’est la sainte Église ; l’épouse, c’est toute âme fidèle. L’inépuisable Seigneur se donne tout entier, et avec une particulière tendresse, à tout le troupeau et à chacune des brebis du troupeau. Quelle parure revêtirons-nous donc pour aller au-devant de l’époux ? Quelles perles, quels joyaux orneront nos âmes dans cette entrevue fortunée ? La sainte Église, dans sa liturgie, nous instruit sur ce point ; et nous ne pouvons mieux faire, sans doute, que de l’imiter en tout, puisqu’elle est toujours agréée, et qu’étant notre mère, nous la devons écouter sans cesse.
Mais avant de parler de l’avènement mystique du Verbe dans les âmes, avant de raconter les secrets de cette sublime familiarité du créateur et de la créature, traçons d’abord, avec l’Église, les devoirs que la nature humaine et chacune de nos âmes ont à rendre à l’enfant divin que les cieux nous ont enfin donné comme une rosée bienfaisante. Durant l’avent, nous nous sommes unis aux saints de l’ancienne alliance pour implorer la venue de ce messie rédempteur ; maintenant qu’il est descendu, considérons quels hommages il convient de lui offrir.
Or, l’Église, en ce saint temps, offre au Dieu-Enfant le tribut de ses profondes adorations, les transports de ses joies ineffables, l’hommage d’une reconnaissance sans bornes, la tendresse d’un amour nonpareil. Ces sentiments, adoration, allégresse, reconnaissance, amour, forment aussi l’ensemble des devoirs que toute âme fidèle doit offrir à l’Emmanuel dans son berceau. Les prières de la liturgie en fourniront l’expression la plus pure, la plus complète ; mais pénétrons la nature de ces sentiments, afin de les concevoir mieux, et de nous approprier plus intimement encore la forme sous laquelle la sainte Église les exprime.
Notre premier devoir à remplir auprès du berceau du Sauveur est celui de l’adoration. L’adoration est le premier acte de la religion ; mais on peut dire que, dans le mystère de la nativité, tout semble contribuer à rendre ce devoir plus sacré encore. Au ciel, les anges se voilent la face et s’anéantissent devant le trône de Jéhovah ; les vingt-quatre vieillards abaissent continuellement leurs diadèmes devant la majesté de l’agneau : que ferons-nous, pécheurs, membres indignes de la tribu rachetée, quand Dieu lui-même se montre à nous abaissé, anéanti à cause de nous ? quand, par le plus sublime renversement, les devoirs de la créature à l’égard du créateur sont remplis par le créateur lui-même ? quand le Dieu éternel s’incline, non plus seulement devant la majesté infinie, mais devant l’homme pécheur ?
Il est donc juste qu’à la vue d’un si étonnant spectacle, nous nous efforcions de rendre, par nos profondes adorations, au Dieu qui s’abaisse pour nous, quelque chose du moins de ce que son amour pour l’homme et sa fidélité aux ordres de son père lui enlève. Il nous faut, sur la terre, imiter, en ce qui nous est possible, les sentiments des anges dans le ciel, et n’approcher jamais du divin enfant sans lui présenter tout d’abord l’encens d’une adoration sincère, la protestation de notre dépendance, enfin l’hommage d’anéantissement dû à cette majesté infinie, d’autant plus digne de nos respects que c’est pour nous-mêmes qu’elle s’abaisse. Malheur donc à nous, si, rendus trop familiers par la faiblesse apparente du divin enfant, par la douceur même de ses caresses, nous pensions pouvoir retrancher quelque chose de ce premier des devoirs, et oublier un moment ce qu’il est et ce que nous sommes !
L’exemple de la très pure Marie servira puissamment à maintenir en nous cette humilité. Marie était humble devant son Dieu, avant d’être mère ; devenue mère, elle devient plus humble encore devant son Dieu et son Fils. Nous donc, viles créatures, pécheurs mille fois graciés, adorons de toutes nos puissances celui qui, de si haut, descend jusqu’à notre bassesse, et efforçons-nous de le dédommager par nos abaissements, de sa crèche, de ses langes, de cette éclipse de sa gloire. Toutefois, c’est en vain que nous chercherions à descendre jusqu’au niveau de son humiliation ; il faudrait être un dieu pour atteindre aux abaissements d’un dieu.
Mais la sainte Église n’offre pas seulement au Dieu-Enfant le tribut de ses profondes adorations ; le mystère de l’Emmanuel, du Dieu avec nous, est pour elle la source d’une ineffable allégresse. Le respect dû à un dieu se concilie admirablement, dans ses sublimes cantiques, avec cette joie qu’ont recommandée les anges. Elle tient à cœur d’imiter l’allégresse des bergers qui vinrent en hâte et tressaillants à Bethléhem [24], et cette joie aussi des Mages, lorsqu’au sortir de Jérusalem, ils aperçurent de nouveau l’étoile [25]. De là vient que la chrétienté tout entière, l’ayant compris, célébrait l’enfantement divin par ces chants joyeux et populaires, connus sous le nom de Noëls ; usage précieux, dont les dernières traces vont s’effaçant parmi nous avec les douces traditions de la foi, mais que Rome notre mère retrouve encore chaque année avec transport, lorsque descendent des Apennins ces musiciens champêtres qui viennent faire retentir de leurs joyeux accents les places et les rues de la cité sainte.
Or sus, chrétiens, associons-nous à cette jubilante allégresse ; il n’est plus temps de soupirer, ni de verser des larmes : Un petit Enfant nous est né[26]. Celui que nous attendions est enfin venu, et il est venu pour habiter avec nous. Aussi longue a été l’attente, aussi enivrant soit le bonheur de la possession. Le jour viendra assez tôt où cet enfant qui naît aujourd’hui, devenu homme, sera l’homme des douleurs. Nous lui compatirons alors ; présentement, il nous faut nous réjouir de sa venue, et chanter auprès de son berceau avec les anges. Ces quarante jours passeront vite ; acceptons à cœur ouvert la joie qui nous vient d’en haut comme un présent céleste. La divine sagesse nous apprend que le cœur du juste est une fête continuelle[27], parce que la paix est en lui : or, la paix, en ces jours, nous est apportée sur la terre, la paix aux hommes de bonne volonté.
À cette allégresse mystique et délicieuse vient s’unir comme de lui-même le sentiment de la reconnaissance envers celui qui, sans être arrêté par notre indignité, ni retenu par les égards dus à sa majesté suprême, a voulu se choisir une mère parmi les filles des hommes, un berceau dans une étable : tant il avait à cœur de pousser l’œuvre de notre salut, d’écarter tout ce qui pourrait nous inspirer quelque crainte ou quelque timidité à son égard, de nous encourager par son exemple divin dans la voie d’humilité où il nous faut cheminer pour remonter au ciel d’où notre orgueil nous a fait déchoir.
Recevons donc avec un cœur touché ce don précieux d’un libérateur enfant. C’est le Fils unique du Père, de ce Père qui a tant aimé le monde, qu’il a livré son propre Fils[28] ; c’est ce Fils unique lui-même qui ratifie pleinement la volonté de son père, et qui vient s’offrir pour nous parce qu’il le veut bien[29]. Certes, en nous le donnant, comme parle l’apôtre, le père ne nous a‑t-il pas tout donné avec lui[30] ? Ô présent inestimable ! quelle gratitude pourrions-nous offrir comparable au bienfait, quand, du fond de notre misère, nous sommes incapables d’en apprécier même la valeur ? Dieu seul, dans ce mystère, sait bien ce qu’il nous donne, et l’enfant divin qui, au fond de son berceau, en garde le secret.
Mais, si la reconnaissance est hors de proportion avec le bienfait, qui donc acquittera la dette ? L’amour seul le pourra faire, parce que, tout fini qu’il est, du moins il ne se mesure pas et peut croître toujours. C’est pourquoi la sainte Église, en présence de la crèche, après avoir adoré, loué, rendu grâces, se sent éprise d’une indicible tendresse. Elle dit : Que vous êtes beau, ô mon bien-aimé[31] ! Que votre lever est doux à ma vue, ô divin soleil de justice ! Que votre chaleur est vivifiante à mon cœur ! Combien votre triomphe est assuré sur mon âme, quand vous l’attaquez avec les armes de la faiblesse, de l’humilité et de l’enfance ! Et toutes ses paroles se changent en paroles d’amour ; et l’adoration, la louange, l’action de grâces, ne sont dans ses cantiques que l’expression variée et intime de l’amour qui transforme tous ses sentiments.
Nous aussi, chrétiens, suivons l’Église notre mère, et portons nos cœurs à l’Emmanuel. Les pasteurs lui font offre de leur simplicité, les mages lui apportent de riches présents ; les uns et les autres nous enseignent que nul ne doit paraître en présence du divin enfant, sans lui rendre un don digne de lui. Or, sachons-le bien : il dédaigne tout autre trésor que celui qu’il est venu chercher. L’amour l’a fait descendre du ciel ; plaignons le cœur qui ne lui rendrait pas l’amour !
Telle est donc la matière des devoirs que nos âmes ont à rendre à Jésus-Christ dans ce premier avènement, où il vint en chair et en infirmité, comme dit saint Bernard, non pour juger le monde, mais pour le sauver.
Pour ce qui est de l’avènement dans la gloire et de la majesté terrible du dernier jour, nous l’avons assez médité durant les semaines de l’Avent. La crainte de cette colère à venir a dû réveiller nos cœurs de leur assoupissement, et les préparer par l’humilité à recevoir la visite du Sauveur dans cet avènement intermédiaire qui s’accomplit en secret au fond des âmes, et dont il nous reste à raconter l’ineffable mystère.
Nous avons montré ailleurs comment le temps de l’avent appartient à cette période de la vie spirituelle que la théologie mystique désigne sous le nom de vie purgative, et durant laquelle l’âme se dégage du péché et des liens du péché, par la crainte des jugements de Dieu, par la mortification et la lutte corps à corps contre la concupiscence. Nous supposons donc que toute âme fidèle a traversé cette vallée d’amertume, pour être admise à ce festin auquel l’Église, par la bouche du prophète Isaïe, convoquait tous les peuples au nom du Seigneur, en ce jour où l’on doit chanter : Voici notre Dieu : nous l’avons attendu ; il vient enfin nous sauver ; nous avons supporté ses délais ; tressaillons d’allégresse dans le salut qu’il nous apporte[32]. Il est même vrai de dire que, comme il y a dans la maison du père céleste plusieurs demeures[33] ; ainsi, dans cette grande solennité, l’Église aperçoit parmi la multitude de ses enfants qui se presse en ces jours autour de la table où se distribue le pain de vie, une grande variété de sentiments et de dispositions. Les uns étaient morts à la grâce, et les secours du saint temps de l’avent les ont fait revivre ; les autres, vivant déjà, ont par leurs soupirs ravivé leur amour, et l’entrée dans Bethléhem a été pour eux comme un renouvellement de la vie divine.
Or, toute âme introduite dans Bethléhem, c’est-à-dire dans la maison du pain, unie à celui qui est la lumière du monde[34], cette âme ne marche plus dans les ténèbres. Le mystère de Noël est un mystère d’illumination, et la grâce qu’il produit dans notre âme l’établit, si elle est fidèle, dans ce second état de la vie mystique qui est appelé vie illuminative. Désormais, nous n’avons plus à nous affliger dans l’attente du seigneur ; il est venu, il a lui sur nous, et sa lumière ne s’éteint plus. Elle doit même croître à mesure que le cycle liturgique va se développer. Puissions-nous réfléchir assez fidèlement dans nos âmes le progrès de cette lumière, et parvenir par son aide au bien de l’union divine qui couronne à la fois le cycle et l’âme sanctifiée par le cycle !
Mais dans le mystère de Noël et des quarante jours de la naissance, la lumière est encore proportionnée à notre faiblesse. C’est le Verbe divin, sans doute, la sagesse du père, qui nous est proposé à connaître et à imiter ; mais ce Verbe, cette sagesse, apparaissent sous les traits de l’enfance. Que rien donc ne nous empêche d’approcher. Ce n’est pas ici un trône, c’est un berceau ; ce n’est pas un palais, c’est une étable ; il ne s’agit pas encore de travaux, de sueurs, de croix et de sépulcre ; moins encore de gloire et de triomphe ; il n’est question que de douceur, de silence, de simplicité. Approchez donc, nous dit le psalmiste, et vous serez illuminés[35].
Qui pourrait dignement raconter le mystère de l’enfance du Christ dans les âmes, et de l’enfance des âmes dans le Christ ? Ce double mystère qui s’accomplit en ce saint temps, a été merveilleusement rendu par saint Léon dans son sixième sermon sur la nativité du Sauveur, quand il dit : « Quoique cette enfance que n’a pas dédaignée la majesté du Fils de Dieu ait successivement fait place à l’âge de l’homme parfait, et qu’après le triomphe de la passion et de la résurrection, toute la suite des actes de l’humilité dont le Verbe s’était revêtu pour nous soit à jamais achevée, la solennité présente renouvelle pour nous la naissance de Jésus par la Vierge Marie ; et en adorant la naissance de notre Sauveur, il advient que c’est notre propre origine que nous célébrons. En effet, cette génération temporelle du Christ est la source du peuple chrétien, et la naissance du chef est à la fois celle du corps. Sans doute, chacun des appelés a son rang propre, et les enfants de l’Église sont distincts les uns des autres par la succession des temps ; toutefois l’ensemble des fidèles, sorti de la fontaine baptismale, de même qu’il est crucifié avec le Christ dans sa passion, ressuscité dans sa résurrection, placé à la droite du Père dans son ascension, est aussi enfanté avec lui dans cette nativité. Tout homme, en quelque partie du monde des croyants qu’il habite, est régénéré dans le Christ ; l’ancienneté de sa première génération est tranchée ; il renaît en un nouvel homme, et désormais il ne se trouve plus dans la filiation de son père charnel, mais bien dans la nature même de ce Sauveur qui s’est fait fils de l’homme, afin que nous puissions devenir fils de Dieu. »
Le voilà, le mystère de Noël ! C’est bien là ce que nous dit le disciple bien-aimé dans la leçon du saint évangile que l’Église nous propose à la troisième messe de cette grande fête. À ceux qui ont bien voulu le recevoir, il leur a donné de devenir fils de Dieu, à ceux qui croient en son nom, quine sont point nés du sang ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. Donc, tous ceux qui après avoir purifié leur âme, après s’être affranchis de la servitude de la chair et du sang, après avoir renoncé à tout ce qu’ils tiennent de l’homme pécheur, veulent ouvrir leur cœur au Verbe divin, à cette lumière qui luit dans les ténèbres, et que les ténèbres n’ont point comprise, ceux-là naissent avec Jésus-Christ, ils naissent de Dieu ; ils commencent une vie nouvelle, comme le Fils de Dieu lui-même dans ce mystère.
Qu’ils sont beaux ces préludes de la vie chrétienne ! Qu’elle est grande la gloire de Bethléhem, c’est-à-dire de la sainte Église, la véritable maison du pain, au sein de laquelle en ces jours, par toute la terre, se produit une si immense multitude de fils de Dieu ! Ô perpétuité de nos mystères que rien n’épuise ! L’Agneauimmolé dès le commencement du monde s’immole à jamais depuis son immolation réelle ; et voilà que, né une fois de la Vierge Marie, il met sa gloire à renaître sans fin dans les âmes. Et ne pensons pas que l’honneur de la maternité divine en soit diminué, comme si chacune de nos âmes se trouvait atteindre désormais à la dignité de Marie. « Loin de là, nous dit le vénérable Bède dans son commentaire sur saint Luc, il nous faut élever la voix du milieu de la foule, comme cette femme de l’évangile qui figurait l’Église catholique, et dire au Sauveur : Heureux le sein qui vous a porté et les mamelles qui vous ont allaité ! » Prérogative incommunicable, en effet, et qui établit à jamais Marie mère de Dieu et mère du genre humain. Mais ce n’est pas à dire pour cela qu’il nous faille oublier la réponse que le Sauveur fit à la femme dont parle saint Luc : Plus heureux encore, lui dit-il, ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique[36] ! « Par cette sentence, poursuit le vénérable Bède, le Christ déclare bienheureux non plus seulement celle qui eut la faveur d’engendrer corporellement le Verbe de Dieu, mais aussi tous ceux qui s’appliqueront à concevoir spirituellement ce même Verbe par l’obéissance de la foi, et qui, par l’application aux bonnes œuvres, l’enfanteront dans leur propre cœur et dans celui de leurs frères, et l’y nourriront avec un soin maternel. Si donc la mère de Dieu est appelée justement bienheureuse parce qu’elle a été le ministre de l’incarnation du Verbe dans le temps, combien plus heureuse est-elle d’être demeurée toujours dans son amour ! »
N’est-ce pas la même doctrine que nous déclare le Sauveur dans une autre circonstance, quand il dit : Celui qui fera la volonté de mon père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, il est ma sœur, il est ma mère[37]. Et pourquoi l’ange fut-il député à Marie préférablement à toute autre des filles d’Israël, si ce n’est parce qu’elle avait déjà conçu le Verbe divin dans son cœur, par l’intégrité de son amour, la grandeur de son humilité, l’incomparable mérite de sa virginité ? De même aussi, quelle est la cause de cette splendeur de sainteté qui reluit en la mère de Dieu jusque dans l’éternité, si ce n’est parce que cette bénie entre toutes les femmes ayant une fois conçu et enfanté selon la chair le Fils de Dieu, elle le conçoit et l’enfante à jamais selon l’esprit, par sa fidélité à toutes les volontés du père céleste, par son amour pour la lumière incréée du Verbe divin, par son union avec l’Esprit de sanctification qui habite en elle.
Mais nul de la race humaine n’est déshérité de l’honneur de suivre Marie, quoique de loin, dans la prérogative de cette maternité spirituelle, maintenant que cette auguste vierge a rempli la tâche glorieuse de nous ouvrir le chemin par l’enfantement temporel que nous célébrons, et qui a été pour le monde l’initiation aux mystères de Dieu. Dans les semaines de l’avent, nous avons dû préparer la voie du seigneur ; déjà nous devons l’avoir conçu lui-même dans nos âmes ; hâtons-nous de l’enfanter dans nos œuvres, afin que le père céleste, ne nous voyant plus nous-mêmes en nous, mais seulement son Verbe qui croîtra en nous, puisse dire de nous, dans sa miséricorde, comme autrefois il dit dans sa vérité : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances[38].
Pour cela, soyons attentifs à la doctrine du séraphique saint Bonaventure, qui nous montre disertement comment s’opère la naissance de Jésus-Christ dans les âmes. « Cette heureuse naissance a lieu, dit le saint docteur dans une exhortation sur la fête de Noël, quand l’âme, préparée par une longue considération, passe enfin à l’action ; quand la chair étant soumise à l’esprit, l’œuvre bonne arrive à son tour : alors la paix et la joie intérieures renaissent dans l’âme. Dans cette nativité, il n’y a ni lamentations, ni douleurs, ni larmes ; tout est admiration, tressaillement et gloire. Mais si cet enfantement t’agrée, ô âme dévote ! songe à être Marie. Or, ce nom signifie amertume : pleure amèrement tes péchés ; il signifie encore illuminatrice : deviens brillante de vertus ; il signifie enfin maîtresse : sache dominer sur les passions de la chair. Alors le christ naîtra de toi, sans douleur et sans travail. C’est alors que l’âme connaît et goûte combien est doux le seigneur Jésus. Elle l’éprouve, cette douceur, quand, par de saintes méditations, elle nourrit cet enfant divin ; quand elle le baigne dans ses larmes ; quand elle l’enveloppe de ses chastes désirs ; quand elle le presse dans les embrassements d’une tendresse sainte ; quand elle le réchauffe dans le plus intime de son cœur. Ô heureuse crèche de Bethléhem ! en toi je trouve le roi de gloire ; mais plus heureux que toi est le cœur pieux qui contient spirituellement celui que tu n’as pu contenir que corporellement. »
Or, pour passer ainsi de la conception du Verbe à sa naissance dans nos âmes, en un mot, pour passer de l’avent au temps de Noël, il nous faut avoir sans cesse les yeux de notre cœur sur celui qui veut naître en nous, et en qui renaît la nature humaine. Nous devons nous montrer jaloux de reproduire ses traits dans notre faible et lointaine imitation, et d’autant plus que l’apôtre nous dit que c’est l’image de son Fils que le père céleste cherchera en nous, lorsqu’il s’agira de nous déclarer capables de la divine prédestination [39].
Écoutons donc la voix des anges, et passons jusqu’à Bethléhem. Voici votre signe, nous est-il dit : vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche[40]. Donc, ô chrétiens, il vous faut devenir enfants ; il vous faut de nouveau connaître les langes de l’enfance ; il vous faut descendre de votre hauteur, et venir auprès du Sauveur descendu du ciel, vous cacher aussi dans l’humilité de la crèche. Ainsi, commencerez-vous avec lui une nouvelle vie ; ainsi la lumière, qui va toujours croissant jusqu’au jour parfait[41], vous éclairera-t-elle sans plus jamais vous quitter ; et, commençant par voir Dieu dans cet éclat naissant qui laisse encore place à la foi, vous mériterez de le voir dans la splendeur de la transfiguration divine, et vous vous préparerez pour la félicité de cette union qui n’est plus seulement la lumière, mais la plénitude et le repos de l’amour.
Jusqu’ici nous avons parlé pour les membres vivants de l’Église ; nous avons eu en vue et ceux qui sont venus au seigneur durant la sainte carrière de l’avent, et ceux qui, vivants de la grâce de l’Esprit-Saint lorsque finit le cycle dernier, ont commencé le nouveau dans l’attente et la préparation, et se disposent à renaître avec le divin soleil ; mais nous ne devons pas oublier ceux de nos frères qui ont voulu mourir, et que ni l’approche de l’Emmanuel, ni l’attente universelle, n’ont pu réveiller dans leurs sépulcres. Nous devons aussi leur annoncer, au sein de cette mort volontaire, mais guérissable, qu’ils ont voulue, que la bénignité et la miséricorde de notre Dieu sauveur ontapparu au monde[42]. Si donc notre livre tombait par hasard entre les mains de quelques-uns de ceux qui, sollicités de se rendre à l’enfant tout-puissant, ne l’auraient pas fait encore, et qui, au lieu de soupirer vers lui durant les semaines qui viennent de s’écouler, auraient passé cette sainte carrière dans le péché et l’indifférence, nous voudrions leur rappeler l’ancienne pratique de l’Église, attestée par le quinzième canon du concile d’Agde, en 5o6, dans lequel est décrétée pour tous les fidèles l’obligation de s’approcher de la divine eucharistie en la fête de Noël, aussi bien qu’en celles de Pâques et de la Pentecôte, sous peine de n’être plus tenus pour catholiques. Nous aimerions à leur dépeindre la joie de l’Église, qui, dans le monde entier, malgré le refroidissement de la charité, voit encore en ces jours d’innombrables fidèles célébrer la naissance de l’agneau qui ôte les péchés du monde, par la participation réelle à son corps et à son sang.
Sachez-le donc bien, ô pécheurs : cette fête de Noël est une fête de grâce et de miséricorde, dans laquelle le juste et l’injuste se trouvent réunis à la même table. Pour la naissance de son Fils, le père céleste a résolu d’octroyer grâce à de nombreux coupables ; il veut même n’exclure du pardon que ceux qui s’obstineraient eux-mêmes à repousser la miséricorde. Ainsi, et non autrement, doit être célébrée la venue de l’Emmanuel.
Au reste, ces paroles d’invitation, nous ne les proférons point de notre chef et avec imprudence ; c’est au nom de l’Église même, qui vous invite à commencer l’édifice de votre vie nouvelle, en ce jour où le Fils de Dieu ouvre le cours de sa vie humaine. Nous les empruntons à un grand et saint évêque du moyen âge, le pieux Rhaban Maur, qui, dans une homélie sur la naissance du Sauveur, ne craignait pas de convier les pécheurs à venir s’asseoir à côté des justes, dans cette heureuse étable où les animaux dépourvus de raison surent reconnaître leur maître.
« Je vous en supplie, frères bien-aimés, disait-il, recevez de bon cœur les paroles que le seigneur me donnera pour vous, dans cette très douce journée qui donne la componction aux infidèles mêmes et aux pécheurs, en cette journée qui voit le pécheur implorer le pardon dans les larmes de la componction, le captif ne plus désespérer de son retour à la patrie, le blessé désirer son remède. C’est en ce jour que naît l’agneau qui ôte les péchés du monde, le Christ, notre Sauveur : nativité qui est la source d’une joie délicieuse pour celui dont la conscience est en paix ; qui réveille la crainte en celui dont le cœur était malade ; jour vraiment doux et rempli de pardon pour les âmes pénitentes. Je vous le promets donc, ô mes petits enfants ! et je le dis avec certitude : quiconque, en ce jour, voudra se repentir et ne retourner plus au vomissement de son péché, tout ce qu’il demandera lui sera accordé. Une seule condition lui sera imposée : qu’il ait une foi sans hésitation, et qu’il ne recherche plus ses vains plaisirs.
Certes, aujourd’hui que le péché du monde entier est détruit, comment le pécheur pourrait-il désespérer ? En ce jour où naît le seigneur, promettons, frères très chers, promettons à ce rédempteur, et tenons nos promesses, ainsi qu’il est écrit : Venez au Seigneur votre Dieu, et rendez-lui vos vœux. Promettons avec paix et confiance ; il saura bien nous donner le moyen de tenir nos engagements. Toutefois, comprenez bien qu’il ne s’agit point ici d’offrir des choses périssables et terrestres. Chacun de nous doit offrir cela même que le Sauveur a racheté en nous, savoir son âme. Que si vous me dites : Et comment offrirai-je mon âme au Sauveur, qui déjà l’a dans sa puissance ? je vous répondrai : Vous offrirez votre âme par des mœurs pieuses, des pensées chastes, des œuvres vivantes, en vous détournant du mal, en vous tournant vers le bien, en aimant Dieu et le prochain, en faisant miséricorde, parce que nous fûmes nous-mêmes misérables avant de recevoir miséricorde ; en pardonnant à ceux qui pèchent contre nous, parce que nous-mêmes avons été en péché ; en foulant sous nos pieds l’orgueil, parce que c’est l’orgueil qui égara le premier homme. »
Ainsi s’exprime la miséricorde de la sainte Église conviant les pécheurs au festin de l’agneau jusqu’à ce que la salle soit remplie[43]. Cette épouse de Jésus-Christ est dans la joie par l’effet de la grâce de renaissance que lui octroie le divin soleil. Une nouvelle année commence pour elle, et doit être féconde comme toutes les autres en fleurs et en fruits. L’Église renouvelle sa jeunesse comme celle de l’aigle ; elle va présider encore une fois sur cette terre au développement du cycle sacré, et répandre tour à tour sur le peuple fidèle les grâces dont ce cycle est le moyen. Présentement, c’est la connaissance et l’amour du Dieu enfant qui nous sont offerts : soyons dociles à cette initiation première, pour mériter de croître avec le Christ en âge et en sagesse, devant Dieu et devant les hommes[44]. Le mystère de Noël est la porte de tous les autres ; mais il est de la terre et non du ciel. « Nous ne pouvons pas encore, dit saint Augustin (sermon 11esur la naissance du Seigneur), nous ne pouvons pas encore contempler l’éclat de celui qui est engendré par le père avant l’aurore[45] ; visitons celui qui est né d’une vierge aux heures de la nuit. Nous ne comprenons pas comment son nom est avant le soleil[46] ; confessons qu’il a placé son tabernacle dans celle qui est pure comme le soleil[47]. Nous ne voyons pas encore le Fils unique qui habite au sein du père ; remettons-nous en mémoire l’époux qui sort de sa chambre nuptiale [48]. Nous ne sommes pas encore mûrs pour le festin de notre père ; reconnaissons la crèche de Jésus-Christ notre maître [49]. »
Voici mon sermon. Ne soyons pas scandalisés par l’humilité et la bénignité de Notre Seigneur qui ne vient pas dans la force du monde, mais avec la grâce surnaturelle.
Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Les grandes féries de l’avent
17 décembre
Commencement des grandes antiennes
L’Église ouvre aujourd’hui la série septénaire des jours qui précèdent la vigile de Noël, et qui sont célèbres dans la liturgie sous le nom de Féries majeures. L’office ordinaire de l’avent prend plus de solennité ; les antiennes des psaumes, à laudes et aux heures du jour, sont propres au temps et ont un rapport direct avec le grand avènement. Tous les jours, à vêpres, on chante une antienne solennelle qui est un cri vers le Messie, et dans laquelle on lui donne chaque jour quelqu’un des titres qui lui sont attribués dans l’Écriture.
Le nombre de ces antiennes, qu’on appelle vulgairement les Ô de l’avent, parce qu’elles commencent toutes par cette exclamation, est de sept dans l’Église romaine, une pour chacune des sept féries majeures, et elles s’adressent toutes à Jésus-Christ. D’autres Églises, au moyen âge, en ajoutèrent deux autres : une à la Sainte Vierge, Ô Virgo Virginum ! et une à l’Ange Gabriel, Ô Gabriel ! ou encore à saint Thomas, dont la fête tombe dans le cours des fériés majeures. Cette dernière commence ainsi : Ô Thomas Didyme[1] !
Il y eut même des Églises qui portèrent jusqu’à douze le nombre des grandes antiennes, en ajoutant aux neuf dont nous venons de parler, trois autres, savoir : une au Christ, Ô Rex pacifice ! une seconde à la Sainte Vierge, Ô mundi Domina ! et enfin une dernière en manière d’apostrophe à Jérusalem, Ô Hierusalem !
L’instant choisi pour faire entendre ce sublime appel à la charité du Fils de Dieu, est l’heure des vêpres, parce que c’est sur le soir du monde, vergente mundi vespere, que le Messie est venu. On les chante à Magnificat, pour marquer que le Sauveur que nous attendons nous viendra par Marie. On les chante deux fois, avant et après le cantique, comme dans les fêtes doubles, en signe de plus grande solennité ; et même l’usage antique de plusieurs Églises était de les chanter trois fois, savoir : avant le cantique lui-même, avant Gloria Patri, et après Sicut erat. Enfin, ces admirables antiennes, qui contiennent toute la moelle de la liturgie de l’avent, sont ornées d’un chant plein de gravité et de mélodie ; et les diverses Églises ont retenu l’usage de les accompagner d’une pompe toute particulière, dont les démonstrations toujours expressives varient suivant les lieux. Entrons dans l’esprit de l’Église et recueillons-nous, afin de nous unir, dans toute la plénitude de notre cœur, à la sainte Église, lorsqu’elle fait entendre à son Époux ces dernières et tendres invitations, auxquelles il se rend enfin.
Première antienne
Ô Sagesse, qui êtes sortie de la bouche du Très-Haut, qui atteignez d’une extrémité à l’autre, et disposez toutes choses avec force et douceur : venez nous apprendre les voies de la prudence.
Ô Sagesse incréée qui bientôt allez vous rendre visible au monde, qu’il apparaît bien en ce moment que vous disposez toutes choses ! Voici que, par votre divine permission, vient d’émaner un édit de l’empereur Auguste pour opérer le dénombrement de l’univers. Chacun des citoyens de l’Empire doit se faire enregistrer dans sa ville d’origine. Le prince croit dans son orgueil avoir ébranlé à son profit l’espèce humaine tout entière. Les hommes s’agitent par millions sur le globe, et traversent en tous sens l’immense monde romain ; ils pensent obéir à un homme, et c’est à Dieu qu’ils obéissent. Toute cette grande agitation n’a qu’un but : c’est d’amener à Bethlehem un homme et une femme qui ont leur humble demeure dans Nazareth de Galilée ; afin que cette femme inconnue des hommes et chérie du ciel, étant arrivée au terme du neuvième mois depuis la conception de son fils, enfante à Bethlehem ce fils dont le Prophète a dit : « Sa sortie est dès les jours de l’éternité ; ô Bethlehem ! tu n’es pas la moindre entre les mille cités de Jacob ; car il sortira aussi de toi. » Ô Sagesse divine ! que vous êtes forte, pour arriver ainsi à vos fins d’une manière invincible quoique cachée aux hommes ! que vous êtes douce, pour ne faire néanmoins aucune violence à leur liberté ! mais aussi, que vous êtes paternelle dans votre prévoyance pour nos besoins ! Vous choisissez Bethlehem pour y naître, parce que Bethlehem signifie la Maison du Pain. Vous nous montrez par là que vous voulez être notre Pain, notre nourriture, notre aliment de vie. Nourris d’un Dieu, nous ne mourrons plus désormais. Ô Sagesse du Père, Pain vivant descendu du ciel, venez bientôt en nous, afin que nous approchions de vous, et que nous soyons illuminés de votre éclat ; et donnez-nous cette prudence qui conduit au salut.
Prière pour le temps de l’avent
(Bréviaire Mozarabe, 4e dimanche de l’avent, oraison)
Ô Christ, Fils de Dieu, né d’une Vierge en ce monde, vous qui ébranlez les royaumes par la terreur de votre nativité, et contraignez les rois à l’admiration : donnez-nous votre crainte qui est le commencement de la sagesse ; afin que nous y puissions fructifier et vous présenter en hommage un fruit de paix. Vous qui, pour appeler les nations, êtes arrivé avec la rapidité d’un fleuve, venant naître sur la terre pour la conversion des pécheurs, montrez-nous le don de votre grâce, afin que toute frayeur étant bannie, nous vous suivions toujours dans le chaste amour d’une intime charité. Amen.
18 décembre
2e antienne
Ô Adonaï, Seigneur, chef de la maison d’Israël, qui avez apparu à Moïse, dans la flamme du buisson ardent, et lui avez donné la loi sur le Sinaï ; venez nous racheter dans la force de votre bras.
Ô Seigneur suprême ! Adonaï ! venez nous racheter, non plus dans votre puissance, mais dans votre humilité. Autrefois vous vous manifestâtes à Moïse, votre serviteur, au milieu d’une flamme divine ; vous donnâtes la loi à votre peuple du sein des foudres et des éclairs : maintenant il ne s’agit plus d’effrayer, mais de sauver. C’est pourquoi votre très pure Mère Marie ayant connu, ainsi que son époux Joseph, l’Édit de l’Empereur qui va les obliger d’entreprendre le voyage de Bethlehem, s’occupe des préparatifs de votre heureuse naissance. Elle apprête pour vous, divin Soleil, les humbles langes qui couvriront votre nudité, et vous garantiront de la froidure dans ce monde que vous avez fait, à l’heure où vous paraîtrez, au sein de la nuit et du silence. C’est ainsi que vous nous délivrerez de la servitude de notre orgueil, et que votre bras se fera sentir plus puissant, alors qu’il semblera plus faible et plus immobile aux yeux des hommes. Tout est prêt, ô Jésus ! vos langes vous attendent : partez donc bientôt et venez en Bethlehem, nous racheter des mains de notre ennemi.
18 décembre
L’expectation de l’enfantement de la Sainte Vierge
Cette fête, qui se célèbre aujourd’hui, non seulement dans toute l’Espagne, mais dans presque toutes les Églises du monde catholique, doit son origine aux Évêques du dixième Concile de Tolède, en 656. Ces Prélats ayant trouvé quelque inconvénient à l’antique usage de célébrer la fête de l’Annonciation de la Sainte Vierge au vingt-cinq mars, attendu que cette solennité joyeuse se rencontre assez souvent au temps où l’Église est préoccupée des douleurs de la Passion, et qu’il est même nécessaire quelquefois de la transférer dans le Temps Pascal, où elle semble présenter une contradiction d’un autre genre, ils décrétèrent que désormais on célébrerait dans l’Église d’Espagne, huit jours avant Noël, une fête solennelle avec octave, en mémoire de l’Annonciation, et pour servir de préparation à la grande solennité de la Nativité. Dans la suite, l’Église d’Espagne sentit le besoin de revenir à la pratique de l’Église romaine, et de toutes celles du monde entier, qui solennisent le vingt-cinq mars comme le jour à jamais sacré de l’Annonciation de la Sainte Vierge et de l’Incarnation du Fils de Dieu ; mais telle avait été durant plusieurs siècles la dévotion des peuples pour la fête du dix-huit Décembre, qu’on jugea nécessaire d’en retenir un vestige. On cessa donc de célébrer en ce jour l’Annonciation de Marie ; mais on appliqua la piété des fidèles à considérer cette divine Mère dans les jours qui précèdent immédiatement son merveilleux enfantement. Une nouvelle fête fut donc créée sous le titre de l’Expectation de l’Enfantement de la Sainte Vierge.
Cette fête, qui est appelée Notre-Dame de l’Ô, ou la Fête de l’Ô, à cause des grandes antiennes qu’on chante en ces jours, et surtout de celle qui commence Ô Virgo Virginum ! (qu’on a retenue à vêpres dans l’office de l’Expectation, sans toutefois omettre celle du jour, Ô Adonaï !) est toujours célébrée en Espagne avec une grande dévotion. Pendant les huit jours qu’elle dure, on célèbre une messe solennelle de grand matin, à laquelle toutes les femmes enceintes, de quelque rang qu’elles soient, se font un devoir d’assister, afin d’honorer Marie dans sa divine grossesse, et de solliciter pour elles-mêmes son secours. Il n’est pas étonnant qu’une dévotion si touchante se soit répandue, avec l’approbation du Siège Apostolique, dans la plupart des autres Provinces de la catholicité ; mais antérieurement aux concessions qui ont été faites sur cette matière, l’Église de Milan célébrait déjà, au sixième et dernier dimanche de l’avent, l’office de l’Annonciation de la Sainte Vierge, et donnait à la dernière semaine de ce saint temps le nom de Hebdomada de Exceptato, par corruption de Expectato. Mais ces détails appartiennent à l’archéologie liturgique proprement dite, et sortiraient du genre de cet ouvrage ; nous revenons donc à la fête de l’Expectation de la Sainte Vierge, que l’Église a établie et sanctionnée, comme un moyen de plus de raviver l’attention des fidèles dans ces derniers jours de l’avent.
Il est bien juste, en effet, ô Vierge-Mère, que nous nous unissions à l’ardent désir que vous avez de voir de vos yeux Celui que votre chaste sein renferme depuis près de neuf mois, de connaître les traits de ce Fils du Père céleste, qui est aussi le vôtre, de voir enfin s’opérer l’heureuse Naissance qui va donner gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté. Ô Marie ! les heures sont comptées, et elles s’écoulent vite, quoique trop lentement encore pour vos désirs et les nôtres. Rendez nos cœurs plus attentifs ; achevez de les purifier par vos maternels suffrages, afin que si rien ne peut arrêter, à l’instant solennel, la course de l’Emmanuel sortant de votre sein virginal, rien aussi ne retarde son entrée dans nos cœurs, préparés par une fidèle attente.
Grande antienne à la Sainte Vierge
Ô Vierge des vierges ! comment cela se pourra-t-il faire ? Nulle autre n’a jamais été, ni ne pourra jamais être semblable à vous. — Pourquoi vous étonnez-vous de moi, filles de Jérusalem ? Ce que vous voyez est un mystère divin.
19 décembre
3e antienne
Ô rejeton de Jessé, qui êtes comme un étendard pour les peuples ; devant qui les rois se tiendront dans le silence ; à qui les nations offriront leurs prières : venez nous délivrer ; ne tardez plus.
Vous voici donc en marche, ô Fils de Jessé, vers la ville de vos aïeux. L’Arche du Seigneur s’est levée et s’avance, avec le Seigneur qui est en elle, vers le lieu de son repos. « Qu’ils sont beaux vos pas, ô Fille du Rot, dans l’éclat de votre chaussure » [2], lorsque vous venez apporter leur salut aux villes de Juda ! Les anges vous escortent, votre fidèle Époux vous environne de toute sa tendresse, le ciel se complaît en vous, et la terre tressaille sous l’heureux poids de son Créateur et de son auguste Reine. Avancez, ô Mère de Dieu et des hommes, Propitiatoire tout-puissant où est contenue la divine manne qui garde l’homme de la mort ! Nos cœurs vous suivent, vous accompagnent, et, comme votre Royal ancêtre, nous jurons « de ne point entrer dans notre maison, de ne point monter sur notre couche, de ne point clore nos paupières, de ne point donner le repos à nos tempes, jusqu’à ce que nous ayons trouvé dans nos cœurs une demeure pour le Seigneur que vous portez, une tente pour le Dieu de Jacob. » Venez donc, ainsi voilé sous les flancs très purs de l’Arche sacrée, ô rejeton de Jessé, jusqu’à ce que vous en sortiez pour briller aux yeux des peuples, comme un étendard de victoire. Alors les rois vaincus se tairont devant vous, et les nations vous adresseront leurs vœux. Hâtez-vous, ô Messie ! venez vaincre tous nos ennemis, et délivrez-nous.
Répons de l’avent
(Bréviaire ambrosien, 6e dimanche de l’avent)
R/. Heureux le sein de la Vierge Marie qui porta le Dieu invisible ! Celui que sept trônes ne peuvent contenir a daigné habiter en elle ; * Et elle le portait comme un léger fardeau dans son sein. V/. Le Seigneur lui a donné le trône de David son père ; il régnera dans la maison de Jacob à jamais ; son règne n’aura pas de fin. * Et Marie le portait comme un léger fardeau dans son sein.
20 décembre
4e antienne
Ô clef de David, ô sceptre de la maison d’Israël ! qui ouvrez, et nul ne peut fermer ; qui fermez, et nul ne peut ouvrir : venez et tirez de la prison le captif qui est assis dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort.
Ô Fils de David, héritier de son trône et de sa puissance, vous parcourez, dans votre marche triomphale, une terre soumise autrefois à votre aïeul, aujourd’hui asservie par les Gentils. Vous reconnaissez de toutes parts, sur la route, tant de lieux témoins des merveilles de la justice et de la miséricorde de Jéhovah votre Père envers son peuple, au temps de cette ancienne alliance qui tire à sa fin. Bientôt, le nuage virginal qui vous couvre étant ôté, vous entreprendrez de nouveaux voyages sur cette même terre ; vous y passerez en faisant le bien, et guérissant toute langueur et toute infirmité, et cependant n’ayant pas où reposer votre tête. Du moins, aujourd’hui, le sein maternel vous offre encore un asile doux et tranquille, où vous ne recevez que les témoignages de l’amour le plus tendre et le plus respectueux. Mais, ô Seigneur ! il vous faut sortir de cette heureuse retraite ; il vous faut, lumière éternelle, luire au milieu des ténèbres ; car le captif que vous êtes venu délivrer languit dans sa prison. Il s’est assis dans l’ombre de la mort, et il y va périr, si vous ne venez promptement en ouvrir les portes avec votre clef toute-puissante ! Ce captif, ô Jésus, c’est le genre humain, esclave de ses erreurs et de ses vices : venez briser le joug qui l’accable et le dégrade ; ce captif, c’est notre cœur trop souvent asservi à des penchants qu’il désavoue : venez, ô divin libérateur, affranchir tout ce que vous avez daigné faire libre par votre grâce, et relever en nous la dignité de vos frères.
Antienne à l’ange Gabriel
Ô Gabriel ! messager des cieux, qui es entré près de moi les portes fermées, et m’as dit cette parole : Vous concevrez et enfanterez ; on l’appellera Emmanuel !
21 décembre
En l’office des laudes, la voix de l’Église fait retentir aujourd’hui cet avis solennel :
Ne craignez point :
notre Seigneur viendra à vous dans cinq jours.
Saint Thomas, apôtre
Voici la dernière fête que va célébrer l’Église avant celle de la nativité de son Seigneur et Époux. Elle interrompt les Féries majeures pour honorer Thomas, apôtre du Christ, et dont le glorieux martyre, consacrant à jamais ce jour, procura au peuple chrétien un puissant introducteur auprès du divin Messie. Il appartenait à ce grand apôtre de paraître sur le cycle dans les jours où nous sommes, afin que sa protection aidât les fidèles à croire et à espérer en ce Dieu qu’ils ne voient pas encore, et qui vient à eux sans bruit et sans éclat, afin d’exercer leur foi. Saint Thomas douta un jour, et ne comprit le besoin de la foi qu’après avoir passé par les ombres de l’incrédulité : il est juste qu’il vienne maintenant en aide aux enfants de l’Église, et qu’il les fortifie contre les tentations qui pourraient leur survenir de la part d’une raison orgueilleuse. Adressons-nous donc à lui avec confiance ; et du sein de la lumière où son repentir et son amour l’ont placé, il demandera pour nous la docilité d’esprit et de cœur qui nous est nécessaire pour voir et pour reconnaître Celui qui fait l’attente des nations, et qui, destiné à régner sur elles, n’annoncera son arrivée que par les faibles vagissements d’un enfant, et non par la voix tonnante d’un maître. Mais lisons d’abord le récit des Actes de notre saint Apôtre. L’Église a jugé à propos de nous le présenter sous la forme la plus abrégée, dans la crainte de mêler quelques détails fabuleux aux faits incontestables que les sources authentiques nous fournissent.
Thomas Apôtre, appelé aussi Didyme, était de Galilée. Après avoir reçu le Saint-Esprit, il alla prêcher l’Évangile en beaucoup de provinces. Il enseigna les préceptes de la foi et de la vie chrétienne aux Parthes, aux Mèdes, aux Perses, aux Hircaniens et aux Bactriens. Il se dirigea en dernier lieu vers les Indes, dont il instruisit les peuples dans la religion chrétienne. En ce pays, il se fit admirer de tout le monde par la sainteté de sa vie et de sa doctrine et par l’éclat de ses miracles, et il alluma grandement l’amour de Jésus-Christ dans les cœurs. Le roi de la contrée s’enflamma de colère ; car il était zélé pour l’idolâtrie ; et le saint apôtre ayant été condamné à mort par ses ordres, fut percé de traits, à Calamine, et rehaussa l’honneur de son apostolat par la couronne du martyre.
Grande antienne de saint Thomas
Ô Thomas Didyme ! vous qui avez mérité de voir le Christ, nous faisons monter vers vous nos prières à haute voix ; secourez-nous dans notre misère ; afin que nous ne soyons pas condamnés avec les impies, en l’avènement du Juge.
Prions
Accordez-nous, Seigneur, nous vous en prions, de célébrer avec joie la solennité de votre bienheureux apôtre Thomas ; afin que nous soyons toujours assistés de sa protection, et que nous suivions avec le zèle convenable la foi qu’il a professée. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
L’oraison qui suit est tirée du bréviaire gothique ou mozarabe, à l’office des matines.
Seigneur Jésus-Christ, qui avez placé sur la tête de votre martyr Thomas l’apôtre une couronne formée de cette pierre précieuse qui est le fondement solide, afin qu’ayant cru en vous il ne fût pas condamné, et qu’ayant donné pour vous sa vie, il fût honoré du diadème : établissez par son intercession, en nous vos serviteurs, une foi véritable par laquelle nous croyions en vous, une confession pleine de zèle, par laquelle nous vous rendions témoignage, avec un dévouement empressé, devant les persécuteurs, afin que, par le secours d’un si grand martyr, nous ne soyons pas confondus en présence de vous et de vos anges. Amen.
L’Église grecque traite avec sa solennité ordinaire la fête de saint Thomas ; mais c’est au six octobre qu’elle la célèbre. Nous allons extraire quelques strophes des chants qu’elle lui a consacrés.
Hymne de saint Thomas
(Tirée des Menées des Grecs)
Quand ta main toucha le côté du Seigneur, tu trouvas le comble de tous les biens ; car ainsi qu’une éponge mystique, tu en exprimas de célestes liqueurs, tu y puisas la vie éternelle, bannissant toute ignorance dans les âmes, et faisant couler comme de source les dogmes divins de la connaissance de Dieu.
Par ton incrédulité et par ta foi tu as rendu stables ceux qui étaient dans la tentation, en proclamant le Dieu et Seigneur de toute créature, incarné pour nous sur cette terre, crucifié, soumis à la mort, percé de clous, et dont le côté fut ouvert par une lance, afin que nous y puisions la vie.
Tu as fais resplendir la terre des Indiens d’un vif éclat, ô très saint apôtre, contemplateur de la divinité ! Après avoir illuminé ces peuples et les avoir rendus enfants de la lumière et du jour, tu renversas les temples de leurs idoles par la vertu de l’Esprit-Saint, et tu les fis s’élever, ô très prudent, jusqu’à la charité de Dieu, pour la louange et la gloire de l’Église, ô bienheureux intercesseur de nos âmes !
Ô contemplateur des choses divines, tu fus la coupe mystique de la Sagesse du Christ ! ô Thomas apôtre, en qui se réjouissent les âmes des fidèles ! tu retiras les peuples de l’abîme de l’ignorance avec les filets du divin Esprit : c’est pourquoi, tu as coulé, semblable à un fleuve de charité, répandant sur toute créature comme une source d’eau vive les enseignements divins. Percé aussi de la lance en ton propre côté, tu as imité la Passion du Christ, et tu as revêtu l’immortalité : supplie-le d’avoir pitié de nos âmes.
Glorieux apôtre Thomas, vous qui avez amené au Christ un si grand nombre de nations infidèles, c’est à vous maintenant que s’adressent les âmes fidèles, pour que vous les introduisiez auprès de ce même Christ qui, dans cinq jours, se sera déjà manifesté à son Église. Pour mériter de paraître en sa divine présence, nous avons besoin, avant toutes choses, d’une lumière qui nous conduise jusqu’à lui. Cette lumière est la foi : demandez pour nous la foi. Un jour, le Seigneur daigna condescendre à votre faiblesse, et vous rassurer dans le doute que vous éprouviez sur la vérité de sa résurrection ; priez, afin qu’il daigne aussi soutenir notre faiblesse, et se faire sentir à notre cœur. Toutefois, ô saint apôtre, ce n’est pas une claire vision que nous demandons, mais la foi simple et docile ; car Celui qui vient aussi pour nous vous a dit en se montrant à vous : Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui cependant ont cru ! Nous voulons être du nombre de ceux-là. Obtenez-nous donc cette foi qui est du cœur et de la volonté, afin qu’en présence du divin Enfant enveloppé de langes et couché dans la crèche, nous puissions nous écrier aussi : Mon Seigneur et mon Dieu ! Priez, ô saint apôtre, pour ces nations que vous avez évangélisées, et qui sont retombées dans les ombres de la mort. Que le jour vienne bientôt où le soleil de justice luira une seconde fois pour elles. Bénissez les efforts des hommes apostoliques qui consacrent leurs sueurs et leur sang à l’œuvre des missions ; obtenez que les jours de ténèbres soient abrégés, et que les régions arrosées de votre sang voient enfin commencer le règne du Dieu que vous leur avez annoncé et que nous attendons.
21 décembre
5e antienne
Ô Orient ! splendeur de la lumière éternelle ! Soleil de justice ! venez, et illuminez ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort.
Divin soleil, ô Jésus ! vous venez nous arracher à la nuit éternelle : soyez à jamais béni ! Mais combien vous exercez notre foi, avant de luire à nos yeux dans toute votre splendeur ! Combien vous aimez à voiler vos rayons, jusqu’à l’instant marqué par votre Père céleste, où vous devez épanouir tous vos feux ! Voici que vous traversez la Judée ; vous approchez de Jérusalem ; le voyage de Marie et de Joseph tire à son terme. Sur le chemin, vous rencontrez une multitude d’hommes qui marchent en toutes les directions, et qui se rendent chacun dans sa ville d’origine, pour satisfaire à l’édit du dénombrement. De tous ces hommes, aucun ne vous a soupçonné si près de lui, ô divin Orient ! Marie, votre Mère, est estimée par eux une femme vulgaire ; tout au plus, s’ils remarquent la majesté et l’incomparable modestie de cette auguste Reine, sentiront-ils vaguement le contraste frappant entre une si souveraine dignité et une condition si humble ; encore ont-ils bientôt oublié cette heureuse rencontre. S’ils voient avec tant d’indifférence la mère, le fils non encore enfanté à la lumière visible, lui donneront-ils une pensée ? Et cependant ce fils, c’est vous-même, ô soleil de justice ! Augmentez en nous la foi, mais accroissez aussi l’amour. Si ces hommes vous aimaient, ô libérateur du genre humain, vous vous feriez sentir à eux ; leurs yeux ne vous verraient pas encore, mais du moins leur cœur serait ardent dans leur poitrine, ils vous désireraient, et ils hâteraient votre arrivée par leurs vœux et leurs soupirs. Ô Jésus qui traversez ainsi ce monde que vous avez fait, et qui ne forcez point l’hommage de vos créatures, nous voulons vous accompagner dans le reste de votre voyage ; nous baisons sur la terre les traces bénies des pas de celle qui vous porte en son sein ; nous ne voulons point vous quitter jusqu’à ce que nous soyons arrivés avec vous à l’heureuse Bethlehem, à cette Maison du Pain, où enfin nos yeux vous verront, ô Splendeur éternelle, notre Seigneur et notre Dieu !
Prière pour le temps de l’avent
(Bréviaire mozarabe, au lundi de la 5e semaine de l’avent, oraison)
Ô Dieu notre Père ! quel crime énorme vois-je commettre sous vos yeux par les Juifs réprouvés ! ils méprisent votre Fils annoncé dans la loi, et ils demeurent dans le gouffre de leur incrédulité ; tandis que ceux auxquels il n’avait pas été annoncé l’ont vu, et que ceux qui n’en ont point entendu parler l’ont contemplé dans leur intelligence. Arrachez donc de nous, nous vous en supplions, tout ce qui vous résiste dans nos œuvres afin que les dons que vous avez implantés dans notre cœur docile prennent un accroissement fécond, et que la racine de l’humilité ne s’y dessèche jamais. Amen.
22 décembre
6e antienne
Ô Roi des nations, objet de leurs désirs ! Pierre angulaire qui réunissez en vous les deux peuples ! venez et sauvez l’homme que vous avez formé du limon.
Ô Roi des nations ! vous approchez toujours plus de cette Bethlehem où vous devez naître. Le voyage tire à son terme, et votre auguste Mère, qu’un si doux fardeau console et fortifie, va sans cesse conversant avec vous par le chemin. Elle adore votre divine majesté, elle remercie votre miséricorde ; elle se réjouit d’avoir été choisie pour le sublime ministère de servir de Mère à un Dieu. Elle désire et elle appréhende tout à la fois le moment où enfin ses yeux vous contempleront. Comment pourra-t-elle vous rendre les services dignes de votre souveraine grandeur, elle qui s’estime la dernière des créatures ? Comment osera-t-elle vous élever dans ses bras, vous presser contre son cœur, vous allaiter à son sein mortel ? Et pourtant, quand elle vient à songer que l’heure approche où, sans cesser d’être son fils, vous sortirez d’elle et réclamerez tous les soins de sa tendresse, son cœur défaille et l’amour maternel se confondant avec l’amour qu’elle a pour son Dieu, elle est au moment d’expirer dans cette lutte trop inégale de la faible nature humaine contre les plus fortes et les plus puissantes de toutes les affections réunies dans un même cœur. Mais vous la soutenez, ô désiré des nations ! car vous voulez qu’elle arrive à ce terme bienheureux qui doit donner à la terre son Sauveur, et aux hommes la pierre angulaire qui les réunira dans une seule famille. Soyez béni dans les merveilles de votre puissance et de votre bonté, ô divin Roi ! et venez bientôt nous sauver, vous souvenant que l’homme vous est cher, puisque vous l’avez pétri de vos mains. Oh ! venez, car votre œuvre est dégénérée ; elle est tombée dans la perdition ; la mort l’a envahie : reprenez-la dans vos mains puissantes, refaites-la ; sauvez-la ; car vous l’aimez toujours, et vous ne rougissez pas de votre ouvrage.
Grande antienne en l’honneur du Christ
Ô Roi Pacifique ! vous qui êtes né avant les siècles, hâtez-vous de sortir par la porte d’or : visitez ceux que vous devez racheter, et faites-les remonter au lieu d’où le péché les a précipités.
23 décembre
Aujourd’hui, en l’office des laudes, l’Église chante cette antienne :
Voici que sont accomplies toutes les choses
que l’ange avait dites, au sujet de la Vierge Marie.
7e antienne
Ô Emmanuel ! notre roi et notre législateur ! l’attente des nations et leur sauveur ! venez nous sauver, Seigneur notre Dieu !
Ô Emmanuel ! Roi de paix ! vous entrez aujourd’hui dans Jérusalem, la ville de votre choix ; car c’est là que vous avez votre temple. Bientôt vous y aurez votre croix et votre sépulcre ; et le jour viendra où vous établirez auprès d’elle votre redoutable tribunal. Maintenant, vous pénétrez sans bruit et sans éclat dans cette ville de David et de Salomon. Elle n’est que le lieu de votre passage, pour vous rendre à Bethlehem. Toutefois, Marie votre mère, et Joseph son époux, ne la traversent pas sans monter au temple, pour y rendre au Seigneur leurs vœux et leurs hommages : et alors s’accomplit, pour la première fois, l’oracle du prophète Aggée qui avait annoncé que la gloire du second temple serait plus grande que celle du premier. Ce temple, en effet, se trouve en ce moment posséder une arche d’alliance bien autrement précieuse que celle de Moïse, mais surtout incomparable à tout autre sanctuaire qu’au ciel même, par la dignité de Celui qu’elle contient. C’est le législateur lui-même qui est ici, et non plus simplement la table de pierre sur laquelle la loi est gravée. Mais bientôt l’arche vivante du Seigneur descend les degrés du temple, et se dispose à partir pour Bethlehem, où l’appellent d’autres oracles. Nous adorons, ô Emmanuel ! tous vos pas à travers ce monde, et nous admirons avec quelle fidélité vous observez ce qui a été écrit de vous, afin que rien ne manque aux caractères dont vous devez être doué, ô Messie, pour être reconnu par votre peuple. Mais souvenez-vous que l’heure est près de sonner, que toutes choses se préparent pour votre nativité, et venez nous sauver ; venez, afin d’être appelé non plus seulement Emmanuel, mais Jésus, c’est-à-dire Sauveur.
Grande antienne à Jérusalem
Ô Jérusalem ! ville du grand Dieu, lève les yeux autour de toi, et regarde ton Seigneur ; car il va bientôt venir te délivrer de tes liens.
[1] Elle est plus moderne ; mais à partir du 13e siècle elle remplaça presque universellement celle : Ô Gabriel !
Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Je vais placer dans les fondements de Sion une pierre, une pierre éprouvée, angulaire, précieuse, qui sera un ferme fondement. Que celui qui croit ne se hâte point. Et j’établirai un poids de justice et une mesure d’équité ; et la grêle détruira l’espérance du mensonge ; les eaux emporteront le rempart derrière lequel on se croyait en sûreté ; et l’alliance que vous aviez faite avec la mort sera rompue, et votre pacte avec l’enfer ne subsistera plus.
Père céleste, vous vous préparez à poser dans les fondements de Sion une pierre ferme et angulaire ; et cette pierre qui donnera la solidité à Sion qui est l’Église, cette pierre est votre Fils incarné. Déjà elle avait été figurée, suivant le commentaire de votre Apôtre, par ce rocher du désert qui recelait les eaux abondantes et salutaires dans lesquelles votre peuple se désaltéra. Voici que vous allez nous la donner bientôt en réalité ; elle est déjà descendue du ciel ; et l’heure approche où elle va être posée dans le fondement. Ô pierre d’union et de solidité ! par vous, il n’y aura plus ni Juif, ni Gentil, mais une seule famille ; par vous, les hommes ne bâtiront plus sur le sable ces édifices éphémères que les pluies et les vents emportaient au premier choc. L’Église s’élèvera sur la pierre, et son faîte atteindra jusqu’au ciel sans qu’il y ait rien à craindre pour sa base ; et si faible, si mobile que soit l’homme dans ses pensées, pourvu qu’il s’appuie sur vous, ô pierre divine, il participera à votre immutabilité. Malheur à celui qui vous dédaigne ! car vous avez dit, ô Vérité éternelle : « Celui qui tombera sur cette pierre sera brisé ; et celui sur qui elle tombera sera écrasé. » Gardez-nous de ce double malheur, ô vous, pierre auguste, appelée à occuper la première place de l’angle, et qui pourtant avez été rejetée par d’aveugles architectes. Ne permettez pas que nous ayons le malheur d’être du nombre de ceux qui vous ont ainsi méconnue. Donnez-nous de vous honorer toujours comme le principe de notre force, comme l’unique raison de notre solidité ; et parce que vous avez communiqué cette qualité de pierre immuable à un de vos apôtres, et par lui à ses successeurs jusqu’à la consommation des siècles, accordez-nous de nous tenir sans cesse fermes sur le rocher de la sainte Église romaine, avec laquelle toutes les Églises, sur toute la surface de la terre, se préparent à célébrer votre divine apparition, ô pierre précieuse, pierre éprouvée, qui venez détruire l’empire du mensonge et briser l’alliance que le genre humain avait faite avec la mort et l’enfer.
Hymne de l’avent
(Au bréviaire mozarabe, 1er dimanche de l’avent)
Que la famille du Christ fasse éclater ses chants ; qu’elle offre au Père universel les actions de grâces les plus dignes d’une si haute majesté, et qu’elle consacre à sa gloire les louanges les plus magnifiques.
Le Fils unique du Dieu qui forma l’univers, en venant nous racheter, a rempli les oracles sortis jadis de la bouche des prophètes du ciel.
Le Verbe descendu du trône de la gloire pour se manifester, a délivré les hommes de la peine que méritaient leurs crimes ; et, prenant notre poussière, il a terrassé le prince de la mort.
Né d’une mère dans le temps, mais éternel par son Père, il n’est en deux substances qu’une seule Personne de Dieu.
Dieu est venu se faisant homme : afin que le vieil homme, devenu nouveau, brille d’une beauté nouvelle, renaissant dans le Dieu nouveau-né.
Que le peuple des Gentils, qui a pris renaissance par la grâce, triomphant de joie, et fier de son trophée, célèbre tous les ans cette fête de la naissance.
Que cet avènement soit célébré par les vœux solennels de tous ceux qui sont appelés à prendre part au triomphe d’un si grand jour ;
Afin que cette humble démonstration de notre zèle soit pour nous un motif d’espérance, lorsque le second avènement, éclatant tout à coup, glacera le monde de terreur.
À Dieu le Père soit gloire, et à son Fils unique, avec l’Esprit consolateur, dans les siècles éternels.
Amen.
Prière du missel ambrosien
(En la messe du 6e dimanche de l’avent, préface)
C’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, que nous célébrions en ce saint temps la mémoire de la bienheureuse Marie, toujours Vierge ; elle qui porta dans l’enceinte étroite de ses entrailles le Maître du ciel, et qui, après avoir reçu le message prophétique de l’ange, mit au jour le Verbe lui-même, devenu notre Sauveur dans une chair mortelle. C’est lui qui est le Rédempteur du monde, conçu dans un sein virginal, pénétrant ce qui est fermé et le laissant ferme après sa visite.
Le mardi de la troisième semaine de l’avent
Le Seigneur est déjà proche : venez, adorons-le.
Du prophète Isaïe. Chap. 30
Le Seigneur attend afin de vous faire miséricorde, et il signalera sa gloire en vous pardonnant ; parce que le Seigneur est un Dieu d’équité : heureux tous ceux qui l’attendent ! Car le peuple de Sion habitera encore dans Jérusalem : toi qui pleures, tu ne pleureras plus ; il aura compassion de toi. Lorsque tu crieras vers lui, à peine aura-t-il entendu ta voix, qu’il te répondra. Et le Seigneur vous donnera du pain en petite quantité, et de l’eau en petite mesure, et il ne fera plus disparaître de devant toi celui qui t’instruisait ; et tes yeux verront ton Docteur. Et le Seigneur répandra la pluie sur tes grains, partout où tu auras semé ; et le pain de tes récoltes sera très abondant et savoureux. En ce jour-là, l’agneau trouvera dans tes plaines de spacieux pâturages ; et tes taureaux et tes ânons qui labourent la terre, mangeront toutes sortes de grains mêlés ensemble, comme ils auront été vannés dans l’aire. Et il y aura sur toutes les montagnes les plus hautes et sur toutes les collines les plus élevées, des ruisseaux d’eau courante, au jour où plusieurs auront été tués, au jour où les tours seront tombées. Et la lumière de la lune sera comme la lumière du soleil, et la lumière du soleil sera sept fois plus éclatante, comme serait la lumière de sept jours ensemble, lorsque le Seigneur aura bandé la plaie de son peuple, et guéri la blessure qu’il avait reçue. Voici le Nom du Seigneur qui vient de loin ; sa fureur est ardente et dure à porter. Ses lèvres sont pleines d’indignation, et sa langue est comme un feu dévorant. Son souffle est comme un torrent débordé qui engloutit l’homme jusqu’au cou ; il vient perdre et anéantir les nations, et rompre le frein d’erreur qui retenait les mâchoires des peuples.
Donc, ô Jésus ! nous ne pleurerons plus : vous allez vous rendre à nos cris, et nos yeux vous verront, vous, notre Maître, notre Docteur. Si vous tardez encore, c’est pour nous faire miséricorde : car vous avez mis votre gloire à pardonner. Ô félicité de votre Royaume ! ô fertilité de nos champs, c’est-à-dire de nos âmes, quand votre rosée sera tombée sur elles ! ô douceur et suavité de notre Pain qui sera vous-même, ô Pain vivant descendu du ciel ! ô splendeur de la lumière dont vous réjouirez nos yeux mortels, au jour même où vous banderez nos plaies ! qu’il vienne donc bientôt, ce jour fortuné : qu’elle approche, cette nuit radieuse où Marie déposera son divin fardeau. Telle est la confiance de nos cœurs dans ce miséricordieux avènement, que nous éprouvons moins de terreur à l’annonce formidable que nous fait votre prophète, qui, franchissant les âges avec la rapidité de votre parole, nous dénonce déjà l’approche du jour redoutable où vous arriverez tout à coup, ardent dans votre fureur, les lèvres pleines d’indignation, et la langue semblable à un feu dévorant. Aujourd’hui nous ne faisons qu’espérer, et nous attendons un avènement tout pacifique : soyez-nous propice au dernier jour ; mais présentement laissez-nous vous dire avec un de vos pieux serviteurs, le vénérable Pierre de Celles, dans son premier sermon de l’avent : « Oui, venez, ô Jésus ! mais dans les langes, non dans les armes ; dans l’humilité, non dans la grandeur ; dans la crèche, non sur les nuées du ciel ; dans les bras de votre Mère, non sur le trône de votre Majesté ; sur l’ânesse, et non sur les chérubins ; vers nous, et non contre nous ; pour sauver, et non pour juger ; pour visiter dans la paix, et non pour condamner dans la fureur. Si vous venez ainsi, ô Jésus ! au lieu de vous fuir c’est vers vous que nous fuirons. »
Hymne tirée de l’anthologie des Grecs
(Au 20 décembre)
Bethlehem, prépare-toi, Éden est ouvert à tous ; réjouis-toi, Éphrata, car dans la grotte l’arbre de vie a fleuri au sein de la Vierge. Ce sein est devenu un paradis spirituel, où nous trouvons la plante divine, de laquelle ayant mangé nous vivons ; car désormais nous ne mourrons plus comme Adam : le Christ naît pour relever son image tombée aux premiers jours du monde.
Le Christ daigne venir lui-même pour servir ; il prend, lui créateur, la forme de l’œuvre de ses mains ; riche de sa divinité et plein de miséricorde, il apporte à Adam misérable une création et une naissance nouvelles.
Il incline les cieux, et, habitant dans la Vierge, il approche revêtu de notre chair. Il va naître en la grotte de Bethlehem, ainsi qu’il a été écrit ; il va paraître comme un enfant, celui qui donne la vie aux enfants dans le sein des mères ; allons tous au-devant de lui avec un cœur ardent et joyeux.
Le Seigneur plein de sagesse vient naître comme étranger en son propre domaine ; recevons-le, afin que, devenus les hôtes du paradis de délices, nous y puissions habiter de nouveau par la miséricorde de celui qui naît dans l’étable.
Déjà les portiques de la divine incarnation du Verbe s’ouvrent pour tous. Cieux, réjouissez-vous ; anges, tressaillez d’allégresse ; que la terre et ses habitants se livrent à une joie spirituelle avec les bergers et les mages.
La Vierge s’avance portant un vase d’albâtre tout rempli d’un parfum spirituel ; elle l’introduit d’une manière mystique en la grotte pour l’y répandre avec prudence, et remplir nos âmes de sa bonne odeur.
Accourez, Vertus angéliques, vous qui habitez Bethlehem ; préparez la crèche, car le Christ va naître ; la Sagesse s’avance. Reçois, ô Église, les félicitations ; peuples, disons pour réjouir la Mère de Dieu : Béni soit celui qui vient, notre Dieu.
Le Christ notre Dieu paraîtra au grand jour ; il s’avance, il va venir, et ne tardera pas ; il apparaîtra issu d’une Vierge intacte ; dans quelques jours il reposera dans la grotte ; et toi, crèche d’animaux privés de raison, reçois, pour être en toi enveloppé de langes, celui que le ciel ne peut contenir, qui d’une parole répare nos coupables folies.
Mène le chœur, ô Isaïe ! signale-nous le Verbe de Dieu ; prophétise-nous comment le buisson de la Vierge Marie est en feu sans se consumer. Orne-toi, Bethlehem, d’une splendeur de divinité ; Éden, ouvre tes portes ; Mages, mettez-vous en chemin pour voir le Salut enveloppé de langes en la crèche ; c’est lui qu’a désigné l’astre mystérieux s’arrêtant au-dessus de l’étable, l’auteur de la vie, le Seigneur qui vient sauver le genre humain.
Priere du missel gallican
(In Adventu Domini, Immolatio)
C’est une chose digne et juste, que nous vous rendions grâces en tout temps et en tous lieux, ô vous, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, dont la nature est plutôt d’accorder le pardon du péché que de sévir par de justes châtiments. C’est vous qui avez daigné employer à relever l’édifice que vos mains avaient bâti, la même pierre qui était entrée dans sa construction ; afin que cette image vivante que vous aviez formée à votre ressemblance ne fût pas rendue dissemblable à son principe par la mort. Vous avez accordé une remise pleine d’indulgence, en sorte que la cause même qui avait produit la mort par le péché servît à réparer la vie, par votre immense miséricorde. La voix des prophètes fit plus d’une fois retentir l’oracle, et vint l’ange Gabriel annoncer à Marie que les temps étaient arrivés. La Vierge crut, et dans son sein s’accomplit la conception tant désirée du Verbe fidèle aux promesses : et il fut soumis aux lois de la naissance humaine, celui par la volonté duquel tous tes êtres sont produits. Le sein de la Vierge prenait accroissement, et, malgré la fécondité de ses entrailles, son corps ne perdait rien de sa merveilleuse pureté. Un remède puissant était promis au monde, par ce mystère de l’enfantement d’une femme sans le secours de l’homme ; de cette femme dont le plus léger nuage n’obscurcit jamais la pudeur, et qui pourtant, Mère future de son créateur, sentait croître en elle le fruit que nourrissaient ses entrailles.
Le mercredi des Quatre-Temps
Le Seigneur est déjà proche : venez, adorons-le.
L’Église commence à pratiquer en ce jour le jeûne appelé des Quatre-Temps, lequel s’étend aussi au vendredi et au samedi suivants. Cette observance n’appartient point à l’économie liturgique de l’avent : elle est une des institutions générales de l’année ecclésiastique. On peut la ranger au nombre des usages qui ont été imités de la Synagogue par l’Église ; car le prophète Zacharie parle du jeûne du quatrième, du cinquième, du septième et du dixième mois. L’introduction de cette pratique dans l’Église chrétienne semble remonter aux temps apostoliques ; c’est du moins le sentiment de saint Léon, de saint Isidore de Séville, de Rhaban Maur et de plusieurs autres écrivains de l’antiquité chrétienne : néanmoins, il est remarquable que les Orientaux n’observent pas ce jeûne.
Dès les premiers siècles, les Quatre-Temps ont été fixés, dans l’Église romaine, aux époques où on les garde encore présentement ; et si l’on trouve plusieurs témoignages des temps anciens dans lesquels il est parlé de Trois Temps et non de Quatre, c’est parce que les Quatre-Temps du printemps, arrivant toujours dans le cours de la première semaine de carême, n’ajoutent rien aux observances de la sainte quarantaine déjà consacrée à une abstinence et à un jeûne plus rigoureux que ceux qui se pratiquent dans tout autre temps de l’année.
Les intentions du jeûne des Quatre-Temps sont les mêmes dans l’Église que dans la Synagogue : c’est-à-dire de consacrer par la pénitence chacune des saisons de l’année. Les Quatre-Temps de l’avent sont connus, dans l’antiquité ecclésiastique, sous le nom de jeûne du dixième mois ; et saint Léon nous apprend, dans un des sermons qu’il nous a laissés sur ce jeûne, et dont l’Église a placé un fragment au second nocturne du troisième dimanche de l’avent, que cette époque a été choisie pour une manifestation spéciale de la pénitence chrétienne, parce que c’est alors que la récolte des fruits de la terre étant terminée, il convient que les chrétiens témoignent au Seigneur leur reconnaissance par un sacrifice d’abstinence, se rendant d’autant plus dignes d’approcher de Dieu, qu’ils sauront dominer davantage l’attrait des créatures ; « car, ajoute le saint Docteur, le jeûne a toujours été l’aliment de la vertu. Il est la source des pensées chastes, des résolutions sages, des conseils salutaires. Par la mortification volontaire, la chair meurt aux désirs de la concupiscence, l’esprit se renouvelle dans la vertu. Mais parce que le jeûne seul ne nous suffit pas pour acquérir le salut de nos âmes, suppléons au reste par des œuvres de miséricorde envers les pauvres. Faisons servir à la vertu ce que nous retrancherons au plaisir ; et que l’abstinence de celui qui jeûne devienne la nourriture de l’indigent. »
Prenons notre part de ces avertissements, nous qui sommes les enfants de la sainte Église ; et puisque nous vivons à une époque où le jeûne de l’avent n’existe plus, portons-nous avec d’autant plus de ferveur à remplir le précepte des Quatre-Temps, que ces trois jours, en y joignant la vigile de Noël, sont les seuls auxquels la discipline actuelle de l’Église nous enjoigne d’une manière précise, en cette saison, l’obligation du jeûne. Ranimons en nous, à l’aide de ces légères observances, le zèle des siècles antiques, nous souvenant toujours que si la préparation intérieure est surtout nécessaire pour l’avènement de Jésus-Christ dans nos âmes, cette préparation ne saurait être véritable en nous, sans se produire à l’extérieur par les pratiques de la religion et de la pénitence.
Le jeûne des Quatre-Temps a encore une autre fin que celle de consacrer, par un acte de piété, les diverses saisons de l’année ; il a une liaison intime avec l’ordination des ministres de l’Église, qui reçoivent le samedi leur consécration, et dont la proclamation avait lieu autrefois devant le peuple à la messe du mercredi. Dans l’Église romaine, l’ordination du mois de décembre fut longtemps célèbre ; et il paraît, par les anciennes chroniques des papes, que, sauf les cas tout à fait extraordinaires, le dixième mois fut, durant plusieurs siècles, le seul où l’on conférât les saints ordres à Rome. Les fidèles doivent s’unir aux intentions de l’Église, et présenter à Dieu l’offrande de leurs jeûnes et de leurs abstinences, dans le but d’obtenir de dignes ministres de la parole et des sacrements, et de véritables pasteurs du peuple chrétien.
En l’office des matines, l’Église ne lit rien aujourd’hui du prophète Isaïe ; elle se contente de rappeler le passage de l’évangile de saint Luc dans lequel est racontée l’annonciation de la Sainte Vierge, et lit ensuite un fragment du commentaire de saint Ambroise sur ce même passage. Le choix de cet évangile, qui est le même que celui de la messe, selon l’usage de toute l’année, a donné une célébrité particulière au mercredi de la troisième semaine de l’avent. On voit, par d’anciens ordinaires à l’usage de plusieurs Églises insignes, tant cathédrales qu’abbatiales, que l’on transférait les fêtes qui tombaient en ce mercredi ; qu’on ne disait point ce jour-là, à genoux, les prières fériales ; que l’évangile Missus est, c’est-à-dire de l’annonciation, était chanté à matines par le célébrant revêtu d’une chape blanche, avec la croix, les cierges et l’encens, et au son de la grosse cloche ; que, dans les abbayes, l’abbé devait une homélie aux moines, comme aux fêtes solennelles. C’est même à cet usage que nous sommes redevables des quatre magnifiques sermons de saint Bernard sur les louanges de la Sainte Vierge, et qui sont intitulés : Super Missus est.
Comme il est rare que la messe des Quatre-Temps soit chantée hors des Églises où l’on célèbre l’office canonial, et aussi, pour ne pas grossir ce volume outre mesure, nous n’avons pas jugé à propos de donner ici le texte des messes des mercredi, vendredi et samedi des Quatre-Temps de l’avent. Nous nous contenterons d’indiquer la station. Le mercredi, elle a lieu à Sainte-Marie-Majeure, à cause de l’évangile de l’annonciation qui, comme on vient de le voir, a fait pour ainsi dire attribuer à ce jour les honneurs d’une véritable fête de la Sainte Vierge.
Comme nous devons toucher quelque chose de ce mystère ci-après, dans le Propre des saints de l’avent, nous nous contenterons d’insérer ici une prose du moyen-âge, en l’honneur de la glorieuse Vierge saluée par l’ange, et une prière tirée des anciennes liturgies.
Prose en l’honneur de la Sainte Vierge
Sur le seuil de la demeure virginale, l’ange apparaît à Marie, et, pour rassurer son effroi lui dit avec douceur :
Salut, Reine des vierges ! vous concevrez le Maître du ciel et de la terre, et sans cesser d’être vierge, vous enfanterez le Salut des hommes, ô vous, la porte du ciel, le baume de nos iniquités.
Comment concevrai-je, moi qui ne connais point l’homme ? Comment pourrait-je enfreindre le vœu que mon cœur a juré ?
L’Esprit-Saint, par sa grâce consommera tous ces mystères ; ne craignez point, mais pleine de joie, rassurez-vous ; car la pudeur en vous demeurera sans tache, par la puissance de Dieu.
Adonc, la noble vierge répond et dit : Je suis l’humble petite servante du Dieu tout-puissant.
Céleste messager, confident d’un si haut secret, je consens et veux voir accomplie cette parole que j’entends : me voici prête à condescendre au dessein de Dieu.
L’ange disparût, et soudain le sein très pur de la Vierge montra l’indice de la future maternité.
Son fruit, captif neuf mois dans de si chastes entrailles, en sortit et s’en alla au grand combat, appuyant sur son épaule la croix de laquelle il frappa à mort l’homicide ennemi.
Las ! Mère du Seigneur, qui avez rendu la paix à l’ange et à l’homme, en mettant le Christ au monde ;
Suppliez votre Fils, qu’il nous soit secourable et qu’il efface nos fautes ; qu’il nous vienne en aide, et nous fasse jouir de la vie bienheureuse, au terme de cet exil. Amen.
Prière du missel mozarabe
(Au 2e dimanche de l’avent, Illation)
C’est une chose digne et juste, vraiment équitable et salutaire, de célébrer avec enthousiasme l’avènement de Jésus-Christ Notre Seigneur. Sa naissance au milieu des hommes fut annoncée par un messager céleste. Une Vierge habitante de cette terre entendit un salut merveilleux : l’Esprit-Saint coopérant avec le Verbe de Dieu, le cœur de la Vierge se rassurait au moment même où l’ange la saluait, et la promesse faite par lui recevait déjà son accomplissement ; la virginité elle-même se sentait féconde, ombragé qu’elle était par la vertu du Très-Haut. L’ange avait dit : Voilà que vous concevrez et enfanterez un Fils ; Marie avait répondu : Comment cela pourrait-il être ? Mais parce que Marie répondait dans la foi, et non dans le doute, l’Esprit-Saint accomplit ce que l’ange avait promis. Elle avait été vierge avant la conception ; elle demeura à jamais vierge après l’enfantement. Elle avait d’abord conçu son Dieu dans son cœur ; plus tard elle le conçut dans ses entrailles. La première de tous, elle reçut le salut du monde, cette Vierge vraiment pleine de la grâce, et, pour cela, choisie pour être la véritable Mère du Fils de Dieu.
Le jeudi de la troisième semaine de l’avent
Le Seigneur est déjà proche : venez, adorons-le.
Du prophète Isaïe. Chap. 33
Ayez pitié de nous, Seigneur ; car nous vous avons attendu. Soyez dès le matin le bras qui nous soutienne, et notre salut au temps de la tribulation. À la voix de votre ange les peuples ont fui : à l’éclat de votre gloire, les nations ont été dispersées. Et on ramassera vos dépouilles, ennemis de Sion, comme on ramasse une multitude de hannetons, dont on remplit des fosses entières. Le Seigneur s’est glorifié ; car il habite dans les hauteurs ; il a rempli Sion d’équité et de justice. Et la foi régnera en votre temps : la sagesse et la science seront les richesses du salut ; et la crainte du Seigneur, le trésor. Les pécheurs ont été saisis d’épouvante en Sion : la frayeur s’est emparée des hypocrites. Qui de vous pourra habiter un feu dévorant ? Qui de vous pourra demeurer dans des ardeurs éternelles ? Mais celui qui marche dans la justice, et parle la vérité ; qui chasse loin de lui l’avarice, compagne de la calomnie, et rejette de ses mains tout présent corrupteur ; qui bouche ses oreilles aux paroles de sang, et ferme ses yeux pour ne pas voir le mal : celui-là habitera dans les lieux hauts ; des rochers élevés lui serviront de rempart. Le pain lui a été donné ; ses eaux ne tariront jamais ; ses yeux contempleront le Roi dans sa beauté ; ils verront la terre de loin.
Heureux celui dont les yeux contempleront ainsi le Roi nouveau-né dans le doux éclat de son amour et de son humilité ! Il demeurera tellement ravi de sa beauté, que la terre avec toutes ses magnificences sera pour lui comme si elle n’était pas. Il ne pourra plus voir autre chose que celui qui aura apparu couché dans la crèche et enveloppé de langes. Mais, pour avoir ce bonheur de contempler de près le puissant Roi qui vient à nous, pour mériter de former sa cour, il faut suivre le conseil du prophète : marcher dans la justice et parler la vérité ; c’est ce qu’exprime avec onction le pieux Rhaban Maur, dans son premier sermon de la préparation à la fête de Noël. « S’il convient, dit-il, que, dans tous les temps, nous paraissions ornés et éclatants de bonnes œuvres, c’est principalement au jour de la naissance du Sauveur. Considérez, mes frères : Si un roi de la terre, ou tout homme puissant vous invitait à venir célébrer son jour natal ; combien seraient neufs, recherchés et même splendides, les habits sous lesquels vous voudriez paraître ! Vous ne souffririez pas que rien de vieux, de vil ou de malpropre y offensât les yeux de celui qui vous eût invités. Faites preuve d’un zèle égal dans l’occasion présente ; et que vos âmes, parées des divers ornements des vertus, s’avancent embellies des perles de la simplesse et des fleurs de la sobriété. Que vos consciences soient dans le calme, aux approches de la solennelle naissance du Sauveur. Qu’elles y paraissent brillantes de chasteté, éclatantes de charité, toutes blanches du mérite de l’aumône, brillantes de justice et d’humilité, et, par-dessus tout, illuminées par l’amour de Dieu. Que si le Seigneur Christ vous voit célébrer dans cette parure la fête de sa naissance, sachez qu’il ne se contentera pas de visiter vos âmes ; il poussera la condescendance jusqu’à venir s’y reposer et y habiter à jamais, ainsi qu’il est écrit : Voici que je viendrai et que j’habiterai en eux, et ils seront mon peuple, et je serai leur Dieu. » Donc, chrétiens, hâtez-vous ; que ceux qui sont pécheurs se convertissent et deviennent justes ; que les justes se justifient encore ; que les saints se sanctifient encore ; car c’est le Seigneur Dieu qui vient, et non un autre.
Prose pour le temps de l’avent
(11e siècle, anciens missels romains-français.)
Chantons tous ensemble à notre Dieu créateur de toutes choses,
Par qui les siècles ont été faits ;
Et le ciel éblouissant de lumière, et les étoiles sans nombre ;
Le soleil, gloire du monde ; la lune, ornement des nuits, et tout ce qui resplendit ;
La mer, la terre, les hauteurs, les plaines, et les gouffres des fleuves ;
Et les vastes espaces de l’air, que parcourent les oiseaux, les vents et les pluies ;
Et tous ces êtres, ô Dieu Père, obéissent à vous seul comme une armée ;
Maintenant et à jamais, sans fin, et par tous les siècles,
Tous chantent un hymne à votre gloire ;
À vous qui, pour notre salut, donnez votre Fils unique,
Et l’envoyez souffrir en terre, victime innocente, pour nos péchés.
Sainte Trinité, nous vous prions : gouvernez et conservez nos corps et nos cœurs, et donnez le pardon de nos péchés. Amen.
Préface du missel ambrosien
(Au 2e dimanche de l’avent)
C’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, de vous rendre grâces en tout temps et en tous lieux, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, par Jésus-Christ notre Seigneur, dont l’incarnation a été le salut du monde, et dont la passion a été la rédemption du genre humain. Qu’il daigne nous conduire à l’éternelle récompense, celui qui nous a rachetés des ténèbres des enfers ; qu’il nous justifie au second avènement, celui qui nous a délivrés au premier ; afin que, comme son humilité nous a rétablis dans la vie, sa puissante majesté nous préserve des malheurs qui seront à craindre au dernier jour.
Le vendredi des Quatre-Temps
Le Seigneur est déjà proche : venez, adorons-le.
L’Église ne lit rien du prophète Isaïe en ce jour ; elle se contente de rappeler, à l’office des mMatines, le passage de l’évangile où saint Luc raconte le mystère de la visitation de la Sainte Vierge ; après quoi on lit un fragment du commentaire de saint Ambroise sur ce même passage. Nous réservons, pour le Propre des saints ci-après, les considérations et les affections que doit inspirer aux fidèles cette importante circonstance de la vie de la Mère de Dieu.
La station de ce jour est en l’Église des Saints-Apôtres, que plusieurs pensent avoir été bâtie d’abord par Constantin, et dans laquelle les glorieux corps des deux saints apôtres Philippe et Jacques le Mineur, ensevelis sous l’autel, attendent le second avènement de celui qui les choisit pour ses coopérateurs dans l’œuvre du premier, et aux côtés duquel ils siégeront sur des trônes au dernier jour, pour juger les douze Tribus d’Israël [1].
Nous nous unirons aux intentions de la sainte Église, qui nous propose aujourd’hui la visitation de la Sainte Vierge, en récitant la prose suivante, composée à la louange de ce mystère, dans les siècles de foi :
Prose en l’honneur de la Sainte Vierge
(Tirée des anciens missels romains-français)
Salut Mère du Verbe divin, ô virginale humilité ! Salut, Mère sans tache humble virginité !
Soyez dans la joie, vous qui devenez féconde, et votre fardeau n’est point lourd ; soyez dans la joie, vous dont le fils est un poids doux à porter.
Salut, rejeton de Jessé, branche en fruits féconde ; salut, porte close du temple, ouverte à Dieu seul.
Triomphez, toison de Gédéon, baignée de la rosée de l’Esprit-Saint ; triomphez, tente de Salomon, de toutes la plus éclatante.
Salut, Étoile scintillante de Jacob, dont la lueur illumine toutes les mers ; salut, demeure scellée, buisson à la puissante flamme.
Réjouissez-vous : le soleil est votre vêtement ; humble Étoile, vous enfanterez le Soleil. Réjouissez-vous, vous l’élue entre mille, la radieuse Échelle des cieux.
Chantez, vous l’aurore naissante dans l’éclat d’un astre nouveau. Chantez, vous l’arche d’alliance, dont le sein garde trois trésors pour les pécheurs.
Il est temps que votre âme glorifie le Christ Jésus ; et pour que nous le chantions avec vous, priez, ô douce Marie ! Amen.
Prière du sacramentaire gallican
(Pour la venue du Seigneur, Collecte)
Purifiez, Seigneur Dieu tout-puissant, les secrets de nos cœurs ; et dans votre miséricorde, lavez toutes les taches de nos péchés. Faites, Seigneur, que par votre clémence à jamais bénie, étant dégagés de nos crimes, nous puissions attendre sans frayeur le redoutable et terrible avènement de notre Seigneur Jésus-Christ.
Le samedi des Quatre-Temps
Le Seigneur est déjà proche : venez, adorons-le.
La lecture du prophète Isaïe est encore suspendue en ce jour, et remplacée à matines par une homélie sur l’évangile de la messe. Cet évangile se trouvant répété à la messe du 4e dimanche de l’avent, qui est demain, nous ne nous en occuperons pas aujourd’hui. Nous donnerons seulement ici la raison pour laquelle le missel n’assigne qu’un seul évangile à ces deux messes.
L’usage fut d’abord, dans l’Église romaine, de célébrer l’ordination dans la nuit du samedi au dimanche, en la même manière qu’on administrait le baptême aux catéchumènes dans la nuit du samedi saint au jour de Pâques. La cérémonie avait lieu vers minuit, et se prolongeait toujours d’une manière notable sur le dimanche, en sorte que la messe de l’ordination comptait pour celle du dimanche lui-même. Plus tard, la discipline s’adoucit, et ces veilles pénibles furent supprimées ; on avança la messe de l’ordination, comme on a avancé aussi celle du samedi saint ; en sorte que le quatrième dimanche de l’avent et le deuxième de carême n’ayant point eu jusqu’alors d’évangile propre, puisqu’ils n’avaient pas de messe propre, il fut réglé, vers les 10e ou 11e siècles, qu’on répéterait l’évangile de la messe de l’ordination dans la messe spéciale de ces deux dimanches.
La station est à Saint-Pierre, le samedi, à cause de l’ordination. Cette basilique convenait mieux que toute autre pour réunir le peuple, ayant toujours été une des plus vastes de la ville de Rome.
Honorons Marie en ce jour du samedi qui lui est consacré, en nous unissant aux cantiques de l’Église Orientale, toujours inépuisable dans les louanges de la Mère de Dieu.
Hymne tirée de l’anthologie des Grecs
(Au 15 décembre)
Comme un trône empourpré, vous portez le créateur ; comme une couche vivante, vous entourez le roi, ô pleine de divines grâces !
Tige vigoureuse, vous avez produit comme un rejeton le Christ notre appui : car elle était votre figure, la verge d’Aaron bourgeonnant autrefois sans culture ; ô chaste colombe ! ô toujours vierge !
Chanter la manière admirable de votre étonnante et incompréhensible maternité, est chose impossible aux mortels ; car elle dépasse toute intelligence, toute pensée, toutes les conceptions de l’esprit, toute la force des paroles.
Isaïe voyant votre indicible, votre ineffable maternité, s’écriait dans son accent divin : L’Esprit-Saint est survenu en vous, ô Mère de Dieu ! il vous a conservée comme autrefois le buisson ardent, sans vous consumer ; c’est pourquoi nous aussi, nous crions avec les anges : Réjouissez-vous, ô tabernacle de Dieu !
Prière du missel mozarabe
(Au 5e dimanche de l’avent, Illation)
C’est une chose digne et juste que nous vous rendions grâces, Seigneur saint, Père éternel, Dieu tout-puissant, par Jésus-Christ votre Fils, notre Seigneur, dont l’incarnation a été le salut du monde, comme sa Passion en a été la rédemption. Que celui-là donc, ô Père tout-puissant ! nous fasse parvenir à la récompense, qui nous a retirés des ténèbres infernales ; qu’il purifie notre chair de ses péchés, celui qui a pris cette chair dans la Vierge ; qu’il nous fasse rentrer en grâce avec votre majesté, celui qui par son sang nous a réconciliés avec vous ; qu’il nous rende justes pour le jugement qu’il exercera au second avènement, celui qui, dans le premier, nous a accordé le don de sa grâce ; qu’il soit pour nous un juge plein de douceur, celui qui autrefois daigna apparaître dans l’humilité ; qu’il se montre envers nous clément dans sa sentence, celui qui ne se manifesta que dans le secret de ses abaissements.
Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
Troisième dimanche de l’avent
La joie de l’Église s’accroît encore dans ce dimanche. Elle soupire toujours après le Seigneur ; mais elle sent qu’il approche, et elle croit pouvoir tempérer l’austérité de cette carrière de pénitence par l’innocente allégresse des pompes religieuses. D’abord, ce dimanche a reçu le nom de Gaudete, du premier mot de son Introït ; mais, de plus, on y observe les touchants usages qui sont propres au quatrième dimanche de carême appelé Laetare. On touche l’orgue à la Messe ; les ornements sont de la couleur rose ; le Diacre reprend la dalmatique, et le Sous-Diacre la tunique ; dans les cathédrales, l’Évêque assiste, paré de la mitre précieuse. Admirable condescendance de l’Église, qui sait si bien unir la sévérité des croyances à la gracieuse poésie des formes liturgiques ! Entrons dans son esprit, et réjouissons-nous aujourd’hui, à cause de l’approche du Seigneur. Demain, nos soupirs reprendront leur cours ; car bien qu’il ne doive par tarder, il ne sera pas venu encore.
La Station a lieu dans la Basilique de Saint-Pierre, au Vatican. Ce temple auguste qui couvre le tombeau du Prince des Apôtres est l’asile universel du peuple chrétien ; il convient qu’il soit témoin des joies comme des tristesses de l’Église. L’Office de la nuit débute par un nouvel Invitatoire : la voix de l’Église ne convie plus les fidèles à venir adorer avec terreur le Roi qui doit venir, le Seigneur. Son langage change de caractère ; son cri est un cri d’allégresse ; tous les jours, jusqu’à la Vigile de Noël, elle ouvre les nocturnes par ces grandes paroles :
Le Seigneur est déjà proche : venez, adorons-le.
Prenons maintenant le livre du prophète, et lisons avec la sainte Église :
Du prophète Isaïe. Chap. 26
En ce jour-là on chantera ce cantique en la terre de Juda : Sion est la ville de notre force : le Sauveur en sera la muraille et le rempart. Ouvrez les portes et qu’un peuple juste y entre, un peuple observateur de la vérité. L’erreur ancienne est passée : vous nous conserverez la paix ; la paix, car nous avons espéré en vous. Vous avez mis à jamais votre espérance dans le Seigneur, dans le Seigneur Dieu, toujours invincible ; car il abaissera ceux qui sont dans l’élévation, il humiliera la cité superbe. Il l’humiliera jusqu’en terre, il la fera descendre jusqu’à la poussière. Le pied la foulera, le pied des pauvres, le pas de l’indigent. Le sentier du juste est droit, le chemin où il marche est sans détour : aussi nous vous avons attendu, Seigneur, dans le sentier de votre justice ; votre Nom et votre souvenir sont les délices de l’âme. Mon âme vous a désiré pendant la nuit, et je m’éveillerai vers le point du jour, pour m’occuper de vous dans mon esprit et dans mon cœur.
Ô sainte Église romaine, Cité de notre force ! nous voici rassemblés dans tes murs, autour du tombeau de ce pêcheur dont la cendre te protège sur la terre, tandis que son immuable doctrine t’éclaire du haut du ciel. Mais, si tu es forte, c’est par le Sauveur qui va venir. Il est ta muraille d’enceinte ; car c’est lui qui enveloppe tous tes enfants dans sa miséricorde ; il est ton rempart invincible ; car c’est par lui que les puissances de l’enfer ne prévaudront jamais contre toi. Dilate tes portes, afin que tous les peuples se pressent dans ton enceinte : car tu es la maîtresse de la sainteté, la gardienne de la vérité. Puisse l’antique erreur qui s’oppose à la foi finir bientôt, et la paix s’étendre sur tout le troupeau ! Ô sainte Église romaine ! tu as mis à jamais ton espérance dans le Seigneur ; et à son tour fidèle à sa promesse, il a humilié devant toi les hauteurs superbes, les cités d’orgueil. Où sont les Césars qui crurent t’avoir noyée dans ton propre sang ? où sont les Empereurs qui voulurent forcer l’inviolable virginité de ta foi ? où sont les sectaires que chaque siècle, pour ainsi dire, a vus s’attaquer successivement à tous les articles de ta doctrine ? où sont les princes ingrats qui tentèrent de t’asservir, toi qui les avais faits ce qu’ils étaient ? où est cet Empire du Croissant qui tant de fois rugit contre toi, lorsque, désarmée, tu refoulais si loin l’orgueil de ses conquêtes ? où sont les Réformateurs qui prétendirent constituer un Christianisme sans toi ? où sont ces sophistes modernes, aux yeux desquels tu n’étais plus qu’un fantôme impuissant et vermoulu ? où seront, dans un siècle, ces rois tyrans de l’Église, ces peuples qui cherchent la liberté hors de la vérité ? Ils auront passé avec le fracas du torrent ; et toi, tu seras toujours calme, toujours jeune, toujours sans rides, ô sainte Église romaine, assise sur la pierre inébranlable. Ta marche à travers tant de siècles aura été droite, comme celle du juste ; tu te retrouveras toujours semblable à toi-même, comme déjà tu n’as cessé de l’être durant dix-huit siècles, sous le soleil qui hors de toi n’éclaire que les variations de l’humanité. D’où te vient cette solidité, si ce n’est de celui qui lui-même est la Vérité et la Justice ? Gloire à lui en toi ! Chaque année, il te visite ; chaque année, il t’apporte de nouveaux dons, pour t’aider à achever le pèlerinage ; et jusqu’à la fin des siècles, il viendra ainsi te visiter, te renouveler, non seulement par la puissance de ce regard avec lequel il renouvela Pierre, mais en te remplissant de lui-même, comme il remplit la glorieuse Vierge, l’objet de ton plus doux amour, après celui que tu portes à l’Époux. Nous prions avec toi, ô notre Mère ! et nous disons : Venez, Seigneur Jésus ! « Votre Nom et votre souvenir sont les délices de nos âmes ; elles vous désirent durant la nuit, et dès le point du jour nous nous réveillons pour songer à vous. »
À la messe
Tout le peuple étant attentif, la voix des chantres entonne la mélodie grégorienne, et fait retentir ces consolantes paroles de l’Apôtre :
Introït
Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur ; je vous le dis encore, réjouissez-vous. Que votre modestie soit connue de tous les hommes : le Seigneur est proche. Soyez sans inquiétude ; mais faîtes connaître à Dieu vos désirs par les prières et les supplications. Ps. Seigneur, vous avez béni la terre qui est à vous ; vous avez ramené Jacob de la captivité. V/. Gloire au Père.
L’Église demande, dans la Collecte, la grâce de cette visite qui apporte la lumière et dissipe les ténèbres. Les ténèbres causent la terreur à l’âme ; la lumière, au contraire, réjouit et raffermit le cœur.
Prions
Prêtez, Seigneur, votre oreille à nos prières, et éclairez les ténèbres de notre âme par la grâce de votre visite ; Vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Amen.
Les oraisons de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église et pour le Pape, sont à la messe du premier dimanche de l’Avent.
Épître
Lecture de l’Épître de saint Paul, Apôtre, aux Philippiens. Chap. 4
Mes Frères, réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur ; je vous le dis encore : réjouissez-vous. Que votre modestie soit connue de tout le monde : le Seigneur est proche. Soyez sans inquiétude ; mais faîtes connaître à Dieu vos désirs par les prières et les supplications accompagnées d’actions de grâces. Et que la paix de Dieu, laquelle est au-dessus de toutes nos pensées, garde vos cœurs et vos intelligences, en Jésus-Christ notre Seigneur.
Nous devons, en effet, nous réjouir dans le Seigneur ; car le prophète et l’Apôtre s’accordent à encourager nos désirs vers le Sauveur : l’un et l’autre nous annoncent la paix. Soyons donc sans inquiétude : Le Seigneur est proche ; il est proche de son Église ; il est proche de chacune de nos âmes. Pouvons-nous demeurer auprès d’un feu aussi ardent, et demeurer glacés ? Ne le sentons-nous pas venir, à travers tous les obstacles que sa souveraine élévation, notre profonde bassesse, nos nombreux péchés lui suscitaient ? Il franchit tout. Encore un pas, et il sera en nous. Allons au-devant de lui par ces prières, ces supplications, ces actions de grâces dont parle l’Apôtre. Redoublons de ferveur et de zèle pour nous unir à la sainte Église, dont les vœux vont devenir de jour en jour plus ardents vers celui qui est sa lumière et son amour. Répétons d’abord avec elle :
Graduel
Vous qui êtes assis sur les Chérubins, faites éclater votre puissance, Seigneur, et venez. V/. Écoutez-nous, ô vous qui gouvernez Israël, qui conduisez Joseph comme une brebis. Alleluia, alleluia. V/. Seigneur, faites éclater votre puissance, venez et sauvez-nous. Alleluia.
Évangile
Suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. 1
En ce temps-là, les Juifs envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites vers Jean pour lui demander : Qui êtes-vous ? Et il confessa, et il ne nia pas ; et il confessa qu’il n’était pas le Christ. Et ils l’interrogèrent de nouveau, disant : Quoi donc ? êtes-vous Élie ? Et il leur dit : Je ne le suis point. Êtes-vous prophète ? Et il répondit : Non. Ils lui dirent donc : Qui êtes-vous, afin que nous puissions rendre réponse a ceux qui nous ont envoyés ? Que dites-vous de vous-même ? Je suis, dit-il, la voix qui crie dans le désert : Rendez droites les voies du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe. Or, ceux qu’on lui avait envoyés étaient Pharisiens. Et ils l’interrogèrent, et ils lui dirent : Pourquoi donc baptisez-vous, si vous n’êtes ni le Christ, ni Élie, ni prophète ? Jean leur fit cette réponse, disant : Pour moi, je baptise dans l’eau ; mais il y en a un au milieu de vous, que vous ignorez. C’est celui-là même qui doit venir après moi, et qui est avant moi : et je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure. Ces choses se passèrent en Béthanie au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.
Il y en a un au milieu de vous que vous ne connaissez pas, dit saint Jean-Baptiste aux envoyés des Juifs. Le Seigneur peut donc être proche ; il peut même être venu, et cependant demeurer encore inconnu à plusieurs. Ce divin Agneau fait la consolation du saint Précurseur, qui estime à si grand honneur de n’être que la Voix qui crie aux hommes de préparer les sentiers du Rédempteur. Saint Jean est en cela le type de l’Église et de toutes les âmes qui cherchent Jésus-Christ. Sa joie est entière à cause de l’arrivée de l’Époux ; mais il est entouré d’hommes pour qui ce divin Sauveur est comme s’il n’était pas. Or, nous voici parvenus à la troisième semaine de ce saint temps del’avent : tous les cœurs sont-ils ébranlés au bruit de la grande nouvelle de l’arrivée du Messie ? Ceux qui ne veulent pas l’aimer comme Sauveur, songent-ils du moins à le craindre comme juge ? Les voies tortueuses se redressent-elles ? les collines songent-elles à s’abaisser ? la cupidité et la sensualité ont-elles été sérieusement attaquées dans le cœur des chrétiens ? Le temps presse : Le Seigneur est proche ! Si ces lignes tombaient sous les yeux de quelques-uns de ceux qui dorment au lieu de veiller dans l’attente du divin Enfant, nous les conjurerions d’ouvrir les yeux et de ne plus tarder à se rendre dignes d’une visite qui sera pour eux, dans le temps, l’objet d’une grande consolation, et qui les rassurera contre les terreurs du dernier jour. O Jésus ! envoyez votre grâce avec plus d’abondance encore ; forcez-les d’entrer, afin que ce que saint Jean disait de la Synagogue ne soit pas dit du peuple chrétien : Il y en a un au milieu de vous que vous ne connaissez pas.
Pendant l’oblation, on doit s’unir au vœu de l’Église, et demander avec elle la fin de la captivité dans laquelle nos péchés nous retiennent, et l’arrivée du Libérateur.
Offertoire
Seigneur, vous avez béni la terre qui est à vous : vous avez ramené Jacob de la captivité ; vous avez pardonné l’iniquité de votre peuple.
Secrète
Faites, s’il vous plaît, Seigneur, que notre dévotion vous immole sans cesse cette hostie, qui produira l’effet pour lequel vous avez établi ce sacré mystère, en opérant en nous d’une façon merveilleuse le Sauveur que vous nous avez préparé. Par Jésus-Christ notre Seigneur.
Pendant la Communion, les paroles que l’Église chante sont empruntées du prophète Isaïe ; elles ont pour but de rassurer le cœur de l’homme faible et pécheur. Ne craignez point, ô chrétiens ! c’est Dieu qui vient ; mais il vient pour sauver, pour se donner à sa créature.
Communion
Dites à mon peuple : Vous qui avez le cœur abattu, prenez courage et ne craignez point : voici notre Dieu qui vient, et il nous sauvera.
La sainte Église, dans l’oraison suivante, demande que la visite secrète qu’elle vient de recevoir de son Époux la dispose à la solennelle visite qu’il s’apprête à lui faire dans la solennité de Noël.
Postcommunion
Nous implorons, Seigneur, votre clémence, afin que ce secours divin que nous venons de recevoir, en purifiant nos péchés, nous prépare à la solennité qui s’approche. Par Jésus-Christ notre Seigneur.
À vêpres
Ant. Le Seigneur viendra, et il ne tardera pas ; il éclairera la profondeur des ténèbres, et se manifestera à toutes les nations. Alleluia.
Ant. Jérusalem, réjouis-toi d’une grande joie ; car le Sauveur viendra vers toi. Alleluia.
Ant. J’établirai le salut dans Sion, et ma gloire dans Jérusalem. Alleluia.
Ant. Les montagnes et les collines seront abaissées : les chemins tortueux seront redressés, et ceux qui étaient raboteux seront aplanis : venez, Seigneur, et ne tardez pas. Alleluia.
Ant. Vivons dans la justice et la piété, en attendant la bienheureuse espérance, et l’Avènement du Seigneur. Alleluia.
Capitule
Mes Frères, réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur ; je le dis encore une fois : réjouissez-vous. Que votre modestie soit connue de tous les hommes : car le Seigneur est proche.
L’hymne Creator alme siderum, et le cantique Magnificat.
Antienne de Magnificat
Vous êtes bienheureuse, ô Marie, parce que vous avez cru au Seigneur : les choses qui vous ont été dites de la part du Seigneur s’accompliront en vous. Alleluia.
Mais si le troisième dimanche de l’avent tombe le 17 Décembre, en place de cette Antienne, on dit la première des grandes antiennes (O Sapientia), qui se trouve avec les six autres, aux grandes féries de l’Avent, du 17 au 23 Décembre.
Prions
Prêtez, Seigneur, votre oreille à nos prières, et éclairez les ténèbres de notre âme par la grâce de votre visite ; Vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Amen.
Et toi, Israël, mon serviteur, Jacob que j’ai élu, fils d’Abraham mon ami, et dans lequel je t’ai pris des extrémités de la terre, je t’ai appelé à moi d’un pays lointain, et je t’ai dit : Tu es mon serviteur, je t’ai élu et je ne t’ai pas rejeté. Ne crains point, parce que je suis avec toi ; ne te détourne point, car je suis ton Dieu ; je t’ai fortifié, je t’ai secouru, et la droite du Juste que je t’ai envoyé t’a soutenu. Voici que tous ceux qui combattent contre toi seront confondus et rougiront de honte : ils seront comme s’ils n’étaient pas, et ils périront, ceux qui s’opposent à toi. Tu les chercheras, et tu ne les trouveras pas, ces hommes qui s’élevaient contre toi ; et ceux qui te faisaient la guerre seront comme s’ils n’avaient jamais été et disparaîtront ; car je suis le Seigneur ton Dieu qui prends ta main et te dis : Ne crains pas ; c’est moi qui te soutiens. Ne crains point, ô Jacob ! faible vermisseau, ni vous, enfants d’Israël, qui êtes morts : c’est moi qui suis venu te secourir, dit le Seigneur ; et c’est le Saint d’Israël qui est ton Rédempteur. Je te ferai semblable à un chariot tout neuf, qui foule des blés, qui a des dents de fer : tu fouleras et tu briseras les montagnes, et tu réduiras en poudre les collines. Tu les vanneras, et le vent les emportera, et la tempête les dissipera : et toi, tu tressailleras dans le Seigneur, tu te réjouiras dans le Saint d’Israël.
C’est ainsi que vous nous relevez dans notre bassesse, ô Fils éternel du Père ! c’est ainsi que vous nous rassurez contre les trop légitimes terreurs que nous causent nos péchés. « Israël, mon serviteur, nous dites-vous, Jacob que j’ai élu, fils d’Abraham mon ami, je t’ai appelé de bien loin : ne crains point, car je suis avec toi. » Mais pour être ainsi avec nous, ô Verbe divin ! de quelles hauteurs ne vous a‑t-il pas fallu descendre ! Nous ne pouvions venir à vous ; un chaos immense vous séparait de nous. Bien plus, nous n’avions aucun désir de vous voir ; tant nos péchés avaient appesanti notre cœur ! et d’ailleurs, nos yeux n’auraient pu supporter votre éclat. Dans cette extrémité, vous êtes descendu en personne, et, voilé de votre humanité comme d’un nuage, vous vous êtes donné à voir à nos faibles yeux. « Qui doutera, s’écrie saint Bernard dans son premier sermon de l’avent, qui doutera que ce ne soit là une grande chose, qu’une si sublime Majesté ait daigné descendre de si haut dans un lieu si indigne ? Oui, certes, c’est là une grande chose ; car c’est une miséricorde immense, une pitié excessive, une charité infinie. En effet, pourquoi vient-il ? Il vient chercher sa centième brebis qui s’était égarée. Ô admirable condescendance d’un Dieu ! ô dignité sublime de l’homme, objet d’une telle recherche ! Certes, si l’homme s’en glorifie, ce ne sera pas sans motif, non pas qu’il doive se considérer en cela comme s’il était quelque chose par lui-même ; mais bien parce qu’il est l’objet d’une telle estime de la part de son auteur. Toutes les richesses, toute la gloire du monde, tout ce qu’on désire dans le monde, est moins que cette gloire ; que dis-je ? n’est rien en comparaison. Ô Seigneur ! qu’est-ce donc que l’homme, pour que vous le traitiez avec tant de gloire, pour que vous lui attachiez ainsi votre Cœur ? » Montrez-vous donc bientôt à vos brebis, ô divin Pasteur ! Vous les connaissez, vous les avez vues du haut du ciel, vous les contemplez avec amour, du sein de Marie où vous reposez encore ; elles veulent vous connaître aussi ; elles ont hâte de considérer vos traits chéris, d’entendre votre voix, d’entrer dans les heureux pâturages que vous leur promettez.
Hymne pour le temps de l’avent
(Composée par saint Ambroise ; elle est au bréviaire ambrosien, au 6e dimanche de l’avent)
C’est un mystère de l’Église, c’est une hymne que nous chantons au Verbe du Père, devenu le fils d’une Vierge.
Seule entre toutes les femmes, vous avez été choisie dans le monde, et jugée digne de porter le Seigneur en vos saintes entrailles.
Ce mystère est grand ! À Marie seule le privilège de voir naître de son sein le Dieu qui a créé toutes choses.
Vraiment vous êtes pleine de grâce, et votre gloire demeure à jamais ; car de vous est né le Christ par qui toutes choses furent faites.
Peuples, implorons la Vierge Mère de Dieu, afin qu’elle nous obtienne à tous paix et indulgence.
Gloire à vous, Seigneur, qui êtes né de la Vierge ; gloire au Père et au Saint-Esprit, dans les siècles sans fin.
Amen.
Prière du missel ambrosien
(En la messe du 5e dimanche de l’avent)
O Dieu, qui ayant vu l’homme tombé dans la mort, l’avez voulu racheter par l’avènement de votre Fils unique ; faites, nous vous en prions, que ceux qui confessent sa glorieuse incarnation méritent d’obtenir la société éternelle de ce divin Rédempteur, qui vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen.
Voici mon serviteur, je le soutiendrai ; mon élu dans lequel mon âme a mis toute son affection. J’ai répandu mon Esprit sur lui : il annoncera la justice aux nations. Il ne criera point ; il n’aura point acception de personne, et on n’entendra point sa voix au dehors. Il ne brisera point le roseau déjà éclaté, et il n’éteindra point la mèche qui fume encore : il rendra justice selon la vérité. Il ne sera point triste ni violent, jusqu à ce qu’il ait établi la justice sur la terre ; et les îles attendront sa loi. Voici ce que dit le Seigneur Dieu qui a créé les cieux et qui les a étendus, qui affermit la terre et tout ce qui germe en son sein, qui donne le souffle au peuple qui l’habite, et la vie à ceux qui la foulent. Moi le Seigneur, je t’ai appelé dans la justice ; je t’ai pris par la main, et je t’ai gardé ; je t’ai établi pour être l’alliance du peuple, la lumière des nations : pour que tu ouvrisses les yeux des aveugles, pour que tu tirasses de la prison celui qui était enchaîné, et de la maison de captivité ceux qui étaient assis dans les ténèbres.
Que votre arrivée en ce monde est douce et pacifique, ô Jésus ! On n’entend point votre voix retentir avec empire ; et vos mains, encore immobiles au sein maternel, n’essaient même pas de rompre le faible roseau qu’un souffle achèverait de briser. Que venez-vous donc faire dans ce premier avènement ? Votre Père céleste nous l’apprend par le prophète. Vous venez pour être un gage d’alliance entre le ciel et la terre. Ô Enfant divin ! à la fois Fils de Dieu et fils de l’homme, bénie soit votre venue au milieu des hommes ! Votre berceau sera l’Arche de notre salut ; et quand vous marcherez sur la terre, ce sera pour nous éclairer et nous délivrer de la prison des ténèbres. Il est donc bien juste que nous allions au-devant de vous, et d’autant plus que vous faites à vous seul la plus grande partie du chemin. « C’est bien le moins, dit saint Bernard dans son premier sermon de l’avent, quand le malade n’a pas la force de marcher au-devant de son médecin, qu’il tâche de soulever la tête, et de faire quelques mouvements à sa rencontre. Il ne s’agit donc pas, ô homme ! de passer les mers, de pénétrer les nuages, de franchir les montagnes : non, le chemin n’est pas considérable. Va seulement jusqu’à toi-même, et tu rencontreras ton Dieu : car il est dans ta bouche, il est dans ton cœur. Va au-devant de lui jusqu’à la componction de ton cœur, jusqu’à la confession de ta bouche ; sors seulement du bourbier de ta malheureuse conscience ; car l’auteur de la pureté ne saurait la choisir pour asile dans l’état où elle est présentement. » Gloire à vous donc, ô Jésus, qui ménagez les fractures du roseau, afin qu’il puisse reverdir et fleurir au bord des eaux dont vous êtes la source ! gloire à vous, dont le souffle tout-puissant se modère, afin de n’étouffer pas la dernière étincelle de cette mèche qui s’éteint, mais qui, n’étant pas encore froide, peut se raviver et luire pour le festin de l’Époux.
Hymne en l’honneur de la Sainte Vierge
(Composée par saint Pierre Damien)
Que toute la terre soit en jubilation, que les astres retentissent de nos chants, et qu’un double chœur, au ciel et sur la terre, répète l’épithalame de la Vierge.
Cette Vierge que remplit le Verbe, devient la porte du paradis ; elle a rendu Dieu au monde, elle nous a ouvert les cieux.
Heureuse Mère ! affranchie de la loi d’Ève, elle a conçu sans le secours de l’homme, enfanté sans gémissement.
Sein de Marie, riche trésor ! Il a porté le prix du monde, ce prix glorieux de notre rachat, à nous qu’il a dégagés d’une dette accablante.
Le Fils du Père repose en elle, l’Esprit-Saint la couvre de son ombre ; les très pures entrailles de la Vierge sont devenues le ciel.
Louange soit à vous, Très-Haut, né d’une Vierge ; ineffable honneur soit au Père et au Saint-Esprit.
Amen.
Prière du sacramentaire gallican
(Pour la venue du Seigneur, Prière après la prophétie)
Auteur de la lumière, qui fécondez toutes choses, vous qui venez visiter un peuple indigne de cet honneur, et qui, par la bouche du bienheureux Jean, accomplissez les oracles prophétiques qui retentirent dans les siècles, en même temps que vous les exécutez par les œuvres qu’il fait paraître au désert ; accordez à votre peuple qui vous en supplie la grâce de vous servir sans crainte, afin que, par les entrailles de votre miséricorde, étant remplis de science, nous méritions d’être dirigés par la vérité.
Écoutez-moi, vous qui suivez la justice et qui cherchez le Seigneur. Rappelez-vous la pierre de laquelle vous avez été taillés, et la carrière profonde d’où vous avez été tirés. Jetez les yeux sur Abraham votre père, et sur Sara qui vous a enfantés ; considérez que je l’ai appelé lorsqu’il était seul, et je l’ai béni, et je l’ai multiplié. Ainsi le Seigneur consolera Sion, et il consolera toutes ses ruines ; il changera son désert en un lieu de délices, et sa solitude en un jardin du Seigneur. On y trouvera la joie et l’allégresse, l’action de grâces et la voix de louange. Écoute- moi, ô mon peuple ! nation que j’ai choisie, entends ma voix : car la loi sortira de moi, et ma justice éclairera les peuples, et se reposera parmi eux. Mon Juste est proche, le Sauveur que j’envoie va paraître ; et mes bras jugeront les peuples : les îles m’attendront, et supporteront les délais de mon bras. Levez vos yeux au ciel, et abaissez-les vers la terre ; car le ciel se dissipera comme une fumée, et la terre s’en ira en poudre comme un vêtement usé, et ses habitants périront comme elle ; mais le Salut que je donnerai sera éternel, et ma justice ne manquera jamais.
Ô vous, qui êtes la Fleur des champs et le Lis des vallons, vous venez donc transformer notre terre ingrate et aride en un jardin de délices. Par notre péché, nous avions perdu Éden et toutes ses magnificences ; et voilà que cet Éden nous est rendu ; voilà que vous venez l’établir dans notre cœur. Ô plante céleste ! arbre de vie transplanté du ciel en terre, vous prenez d’abord racine en Marie, cette terre fidèle, et vous viendrez ensuite chercher en nous un sol reconnaissant qui vous garde et vous fasse fructifier. Préparez ce sol, divin agriculteur ! vous que la pécheresse pardonnée aperçut un jour sous la forme d’un jardinier. Vous savez combien il manque encore à nos cœurs, pour être propres à vos desseins. Remuez, arrosez cette terre, la saison est venue ; elle ne voudrait pas être stérile, ni se voir privée de posséder cette riche fleur qui fait la gloire du ciel, et qui daigne venir cacher un moment son éclat ici-bas. Ô Jésus ! faites que nos âmes soient fertiles, qu’elles se couronnent de la fleur des vertus ; qu’elles-mêmes deviennent autant de fleurs ; qu’elles soient du nombre de celles qui, croissant autour de la vôtre, préparent à l’œil du Père céleste un jardin digne d’être uni à celui qu’il a planté dans l’éternité. Ô fleur céleste ! vous êtes aussi la rosée, gardez-nous de la sécheresse ; vous êtes le soleil, gardez-nous de la froidure ; vous êtes l’odorant parfum, communiquez-nous votre suavité ; vous êtes la souveraine beauté, fleur blanche et pourprée, faites que nous soyons radieux autour de vous dans l’éternité, comme la couronne que vous avez conquise.
Hymne de préparation à Noël
(Composée par saint Ambroise, elle est aux premières vêpres de Noël au bréviaire ambrosien ; et dans les anciens bréviaires romains-français)
Venez, Rédempteur des nations ; montrez-nous l’enfantement d’une Vierge ; que tous les siècles soient dans l’étonnement : cet enfantement sied à un Dieu.
Ce n’est point l’œuvre de l’homme ; c’est par le souffle mystique de l’Esprit divin que le Verbe de Dieu s’est fait chair, que le fruit des entrailles a fleuri.
Le signe de la maternité se révèle en la Vierge ; mais le sceau de la pudeur est demeuré intact ; l’étendard de la puissance se déploie ; Dieu habite dans son temple.
Il sort de son secret sanctuaire, royal palais de la pudeur ; Géant aux deux natures, il court sa voie à pas de conquête.
Il est sorti du Père ; il est remonté au Père ; il plonge jusqu’aux enfers, il reparaît sur son trône de Dieu.
Fils égal à l’éternel Père, revêtez les trophées de la chair ; affermissez par votre vertu toujours vivante les défaillances de notre corps.
Déjà resplendit votre crèche ; dans la nuit s’exhale une lumière nouvelle, que jamais l’ombre n’obscurcira : c’est l’éternelle splendeur de la foi.
Gloire à vous, Seigneur, qui êtes né d’une Vierge, gloire avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles sans fin !
Amen.
Prière du missel mozarabe
(Au 2e dimanche de l’avent)
Seigneur, Dieu tout-puissant, qui, pour la rédemption du genre humain, avez voulu, par le message d’un ange, faire descendre jusqu’à nous dans le sein de la Vierge Marie, votre Fils, éternel comme vous et égal à vous ; accordez-nous, en ce temps de l’avènement de ce Fils unique, la même grâce de paix que vous avez daigné octroyer aux siècles passés, et comptez-nous au nombre de ceux qui allèrent au-devant de lui par la foi, alors que cette foi commençait, et qui, lavés par Jean dans les eaux de la pénitence, furent plus tard baptisés par votre Fils dans l’Esprit-Saint et dans le feu.
Oh ! si vouliez ouvrir les cieux et en descendre ! les montagnes fondraient devant votre face : elles se dessécheraient comme dévorées par le feu ; les eaux seraient embrasées, et votre Nom se signalerait devant vos ennemis ; les nations trembleraient devant votre face. Lorsque vous feriez éclater vos merveilles, nous ne les pourrions soutenir. Vous êtes descendu, et les montagnes se sont écoulées devant vous. Depuis le commencement du monde, les oreilles n’ont point entendu, l’œil n’a point vu, hors vous seul, ô Dieu ! ce que vous avez préparé à ceux qui vous attendent. Vous êtes allé au-devant de ceux qui étaient dans la joie et qui vivaient dans la justice : ils se souviendront de vous en marchant dans vos voies. Vous vous êtes irrité, parce que nous avons péché : nous avons toujours été dans les péchés, et néanmoins nous serons sauvés. Et nous sommes tous devenus comme un homme impur, et toutes nos justices sont comme le linceul le plus souillé ; et nous sommes tous tombés comme la feuille, et, comme un vent impétueux, nos iniquités nous ont enlevés et dispersés. Il n’est personne qui invoque votre Nom, qui se lève et qui se tienne attaché à vous. Vous avez caché votre face à nos regards, et vous nous avez brisés par la main de notre iniquité. Et cependant, Seigneur, vous êtes notre Père, et nous ne sommes que de l’argile ; c’est vous qui nous avez formés, et nous sommes tous l’ouvrage de vos mains. Ne vous irritez plus, Seigneur : c’est assez, et ne vous souvenez plus de notre iniquité. Jetez les yeux sur nous, et considérez que nous sommes tous votre peuple. La cité de votre sanctuaire est devenue déserte : Sion est changée en solitude, Jérusalem est désolée. La maison de notre culte et de notre gloire, où nos pères chantèrent vos louanges, est devenue la proie des flammes et tout ce que nous aimions a été converti en ruines.
Ô dieu de nos pères ! paraissez bientôt. La cité que vous aimez est dans la désolation ! Venez relever Jérusalem et venger la gloire de son temple. C’est le cri du prophète : et vous l’avez entendu, et vous êtes venu délivrer Sion de la captivité, et ouvrir pour elle une ère de gloire et de sainteté. Vous êtes venu, non détruire la loi, mais l’accomplir ; et, par votre visite, Sion transformée est maintenant l’Église votre Épouse. Mais, ô Sauveur ! ô Époux ! pourquoi avez-vous détourné votre face ? Pourquoi, cette Église qui vous est chère est-elle assise au désert, pleurant comme Jérémie sur les ruines du sanctuaire, comme Rachel sur ses enfants, parce qu’ils ne sont plus ? Pourquoi son héritage a‑t-il été livré aux nations ? Mère devenue féconde par votre vertu, elle avait allaité d’innombrables enfants ; elle leur avait enseigné en votre nom les choses de la vie présente et les choses de la vie future ; et voilà que ces enfants ingrats l’ont délaissée. Chassée de pays en pays, elle s’est vue contrainte de transporter d’un lieu dans un autre le flambeau de la divine foi ; ses Mystères ont cessé d’être célébrés dans les lieux mêmes où autrefois ils étaient l’amour des peuples ; et du haut du ciel, ô Verbe créateur de l’univers, vous apercevez par toute la terre des autels brisés, des temples profanés. Oh ! venez donc ranimer la foi qui s’éteint.
Souvenez-vous de vos apôtres et de vos martyrs ; souvenez-vous de vos saints qui ont fondé les Églises, qui les ont honorées par leurs vertus et leurs miracles ; souvenez-vous enfin de votre Épouse, et soutenez-la dans le pèlerinage qu’elle accomplit ici-bas, jusqu’à ce que le nombre de vos élus soit complet. Sans doute, elle aspire, cette Épouse, à vous voir à jamais dans la lumière du jour éternel ; mais le cœur de mère que vous lui avez donné ne peut se résoudre à laisser ses enfants au milieu de tant de périls, tant que l’heure n’a pas sonné, après laquelle il n’y aura plus d’Église militante, mais la seule Église triomphante, enivrée de votre présence, ô Jésus, et de vos caresses éternelles. Mais, ô Sauveur ! cette heure fatale n’est pas venue ; pendant qu’il est temps encore, abaissez les cieux, descendez, venez à nous. Retenez aux rameaux de l’arbre ces feuilles que le vent de l’iniquité en avait détachées. Qu’il pousse de nouvelles branches, cet arbre que vous aimez ; que celles qui sont tombées par leur faute, et qui étaient déjà préparées pour le feu, soient de nouveau, par votre puissance, rattachées à ce tronc maternel qui se sentit déchiré cruellement au jour de la scission. Venez pour votre Église, ô Jésus ! Elle vous est plus chère encore que ne fut l’ancienne Jérusalem.
Hymne tirée de l’anthologie des Grecs
(Au 21 décembre)
Votre sein, ô Mère de Dieu ! est le monceau de froment qui, d’une manière ineffable, porte l’épi non semé, le Verbe de Dieu que vous enfanterez dans la grotte de Bethlehem ; lequel, par sa divine apparition, doit nourrir toute créature en la charité, et délivrer le genre humain d’une mortelle famine.
Ô Vierge intacte, d’où venez-vous ? Qui vous a engendrée ? Quelle est votre mère ? Comment pouvez-vous porter le Créateur en vos bras ? Comment votre sein n’a‑t-il éprouvé aucune souillure ? Nous voyons s’accomplir en vous de grandes grâces, de redoutables mystères, ô vous toute sainte ! Nous préparons, suivant notre devoir, la grotte de votre enfantement ; nous demandons au ciel l’étoile mystérieuse. Voici que les mages s’avancent de la terre d’orient à l’occident, pour voir le Salut des mortels comme un flambeau lumineux dans vos bras.
Ô vous qui êtes le brillant palais du maître, comment venez-vous dans une chétive étable, mettre au monde le Roi, le Seigneur incarné pour nous, ô Vierge toute sainte, épouse du grand Dieu !
Ève, par le péché de désobéissance, introduisit ici-bas la malédiction ; mais vous, ô Vierge Mère de Dieu ! par l’excellence de votre fécondité, vous avez fait fleurir au monde la bénédiction ; c’est pourquoi nous vous célébrons tous.
Ne t’attriste point, ô Joseph, en regardant mon sein ; car tu verras celui qui doit naître de moi, et tu seras dans la joie ; tu l’adoreras comme un Dieu, disait la divine Mère à son époux, comme elle allait pour enfanter le Christ. Célébrons sa douce mémoire et disons : Réjouissez-vous, ô pleine de grâces ! le Seigneur est avec vous, et par vous, avec nous.
Prière du missel ambrosien
(En la messe du premier dimanche de l’avent)
Ô Dieu, qui, par votre Fils unique, avez fait de nous des créatures nouvelles, regardez avec bonté les œuvres de votre miséricorde, et daignez, dans l’avènement de ce divin Fils, nous purifier de toutes nos anciennes taches. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
Écoutez la parole du Seigneur, vous qui l’entendez avec tremblement. Vos frères qui vous haïssent et vous rejettent à cause de mon Nom, vous ont dit : Que le Seigneur fasse paraître sa gloire en vous, et nous le reconnaîtrons dans votre joie ; mais eux-mêmes seront couverts de confusion. Voix du peuple dans la cité ! Voix qui vient du temple ! Voix du Seigneur qui rend à ses ennemis ce qu’ils méritent ! Sion a enfanté avant d’être en travail ; elle a mis au monde un enfant mâle avant le jour de l’enfantement. Qui jamais entendit chose semblable ? Qui jamais vit rien de pareil ? La terre produit-elle son fruit en un seul jour ? Tout un peuple est-il engendré en même temps ? Et cependant Sion, dans un même instant, a été en travail, et a enfanté ses fils. Moi qui fais enfanter les autres, n’enfanterai-je point aussi moi-même, dit le Seigneur ? Moi qui donne aux autres la fécondité, demeurerai-je stérile, dit le Seigneur, ton Dieu ? Réjouissez-vous avec Jérusalem, soyez dans l’allégresse avec elle, vous tous qui l’aimez : unissez votre joie à la sienne, vous tous qui pleuriez sur elle ; et vous sucerez, et vous tirerez de ses mamelles le lait de ses consolations : vous trouverez une abondance de délices dans la gloire qui l’environne de toutes parts car le Seigneur a parlé et a dit : Voici que j’épancherai sur elle comme un fleuve de paix ; je répandrai sur elle la gloire des nations comme un torrent qui se déborde. Vous sucerez son lait ; on vous portera à la mamelle, et on vous caressera sur les genoux, comme une mère caresse son enfant ; ainsi je vous consolerai, et vous trouverez votre consolation dans Jérusalem. Vous verrez ces choses, et votre cœur sera dans la joie, et vos os reprendront une nouvelle vigueur comme l’herbe qui repousse ; et le Seigneur fera connaître sa main à ses serviteurs, et il répandra sa colère sur ses ennemis ; car voici que le Seigneur va paraître dans les feux, et son char sera comme la tempête. Il vient répandre son indignation et sa fureur, et sa vengeance au milieu des flammes. Le Seigneur viendra environné de feux et armé de son glaive, pour juger toute chair ; et le nombre de ceux que le Seigneur tuera sera grand.
Votre présence, ô Jésus ! va donner la fécondité à celle qui était stérile, et l’étroite Sion va tout d’un coup enfanter un peuple pour qui la terre ne sera plus assez vaste. Mais la gloire de cette fécondité est toute à vous, ô Verbe divin ! Le psalmiste l’avait annoncé. « O Jérusalem ! ô Reine ! avait-il dit, il te naîtra des enfants à la place de tes pères ; tu les établiras princes sur toute la terre : ils se souviendront de ton nom dans la succession des âges, et les peuples qui sauront qu’ils sont sortis de toi, te loueront à jamais dans les siècles des siècles. [5] » Mais, pour cela, il était nécessaire que le Seigneur descendît en personne. Lui seul a pu rendre féconde une Vierge ; lui seul pourra, avec des pierres, produire des enfants d’Abraham. « Encore un peu de temps, dit-il par un prophète, et j’ébranlerai le ciel et la terre, et je remuerai toutes les nations. [6] » Et par un autre : « De l’aurore au couchant, mon Nom est grand parmi les nations ; et voici « qu’en tout lieu on va offrir et sacrifier à mon Nom une victime pure. [7] » Bientôt donc il n’y aura plus qu’un seul Sacrifice ; car l’Agneau de ce Sacrifice va naître dans peu d’heures. Or, le sacrifice est le lien des peuples ; quand le Sacrifice sera unique, il n’y aura plus aussi qu’un seul peuple.
Ô Église ! qui allez nous unir tous, hâtez-vous de naître. Et puisque déjà vous êtes née pour nous, nous qui sommes nés de vous, que l’Agneau, votre Époux, épanche sur vous ce fleuve de paix annoncé par le prophète ; qu’il répande sur vous la gloire des nations comme un torrent qui se déborde ; qu’il donne un lait abondant à vos mamelles, et que les peuples reviennent autour de cette Mère commune qui les pressera sur son cœur et les caressera sur ses genoux. Ô Christ ! c’est vous qui inspirez cette tendresse à notre Mère ; c’est vous qui nous consolez, qui nous illuminez par elle. Venez la visiter : venez renouveler en elle la vie, dans cette nouvelle naissance que vous allez prendre. Donnez-lui, cette année comme toujours, la fermeté de la foi, la grâce des sacrements, l’efficacité de la prière, le don des miracles, la succession hiérarchique, la puissance du gouvernement, la force contre les princes du siècle, l’amour de la croix, la victoire contre Satan, la couronne du martyre. Qu’elle soit belle comme votre Épouse, en cette nouvelle année qui va s’ouvrir ; qu’elle soit fidèle à votre amour, et toujours plus heureuse dans le grand œuvre que vous lui avez imposé ; car, d’année en année, approche le jour où vous viendrez pour la dernière fois, non plus dans les langes, mais sur un char de feu, briser ceux qui n’ont point aimé votre Église, ou qui l’ont méconnue, et l’enlever avec vous dans votre royaume éternel.
Hymne de la naissance du Christ
(Tirée du poète Prudence, 8 Kal. Januarias)
Paraissez, doux enfant, né d’une Mère, la chasteté même, qui enfante sans alliance humaine ; paraissez, Médiateur, en votre double nature.
Bien que sorti dans le temps de la bouche du Père, et incarné à la parole de l’ange, toutefois au sein du Père déjà vous habitiez, ô Sagesse éternelle !
Cette Sagesse apparut en créant le ciel, la lumière et toutes choses ; par la puissance du Verbe tout a été fait ; car le Verbe est Dieu.
Mais ayant ordonné les siècles, et fixé les lois de l’univers, ce Verbe, fondateur, artisan des êtres, demeura au sein du Père ;
Tant qu’enfin, les années par milliers déroulant leurs révolutions, il daigna visiter ce globe depuis longtemps pécheur.
Car la tourbe aveugle des mortels prosternée devant d’abjectes vanités, proclamait Dieu l’airain, le bois, le marbre glacé.
Par ce culte insensé, ils étaient tombés sous le joug du tyran perfide ; et leur vie esclave s’engloutissait dans l’abîme ténébreux.
Mais le Christ ne put souffrir la chute des nations tombant sans vengeur, ni la ruine de l’œuvre de son Père.
Il revêtit un corps mortel, afin qu’en ressuscitant ce corps, il brisât les chaînes de la mort et transportât l’homme au sein du Père.
Sentez-vous, ô noble Vierge ! malgré de douloureux pressentiments, croître par un enfantement glorieux l’honneur intact de votre pudeur ?
Oh ! quelles joies pour le monde sont contenues en ce sein très pur, d’où va partir une ère nouvelle, un autre âge d’or !
Prière du sacramentaire gallican
(In Adventu Domini, Contestatio)
C’est une chose digne et juste que nous vous rendions grâces en tout temps et en tous lieux, ô vous, Dieu tout-puissant, par Jésus Christ notre Seigneur, que Jean, le fidèle ami, précéda dans la naissance, précéda dans la prédication du désert, précéda dans l’administration du baptême, préparant ainsi la voie à Celui qui est en même temps Juge et Rédempteur. Jean convoqua les pécheurs à la pénitence, et gagnant un peuple au Sauveur, il baptisa dans le Jourdain ceux qui confessaient leurs péchés. Il ne conférait pas cette grâce qui renouvelle l’homme pleinement ; il avertissait seulement d’attendre l’arrivée du Sauveur miséricordieux ; il ne remettait pas les péchés de ceux qui venaient à lui, mais il promettait cette rémission à ceux qui croiraient, et qui, descendant dans les eaux de la pénitence, espéreraient le remède du pardon de la part de Celui qu’ils apprenaient devoir venir bientôt, tout rempli du don de la Vérité et de la Grâce, Jésus-Christ, notre Seigneur.
[1] Si ce dimanche tombe le 24 décembre, on l’omet cette année-là, et on fait l’office de la vigile de Noël, ci-après page 142
[2] Si ce dimanche tombe le 24 décembre, on l’omet cette année-là, et on fait l’office de la vigile de Noël, ci-après page 142
[3] Si ce dimanche tombe le 24 décembre, on l’omet cette année-là, et on fait l’office de la vigile de Noël, ci-après page 142
[4] Si ce dimanche tombe le 24 décembre, on l’omet cette année-là, et on fait l’office de la vigile de Noël, ci-après page 142