« En ce moment, ceux qui réalisent le mieux la doctrine sociale de l’Église sont les Chinois, »
affirme Mgr Sánchez Sorondo, chancelier de l’Académie pontificale des sciences au Vatican

« En ce moment, ceux qui réalisent le mieux la doctrine sociale de l’Église sont les Chinois. » Mgr Marcelo Sánchez Sorondo, évêque argentin et chancelier de l’Académie pontificale des sciences, l’a déclaré convaincu. Il y a quelques mois, il a visité Pékin pour la première fois et est retourné à Rome enthousiasmé. Son témoignage est une preuve tangible du changement de perspective sur ce géant asiatique qui fait son chemin dans la Curie romaine. Un nouvel air qui jette un regard positif sur un accord de plus en plus proche (et potentiellement historique) entre le Saint-Siège et la Chine. Continuer la lecture de « « En ce moment, ceux qui réalisent le mieux la doctrine sociale de l’Église sont les Chinois, »
affirme Mgr Sánchez Sorondo, chancelier de l’Académie pontificale des sciences au Vatican »

Dimanche de la Sexagésime

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Dimanche de la Sexagésime

Dans le cours de la semaine qui commence aujourd’hui, la sainte Église présente à notre attention l’histoire de Noé et du déluge universel. Malgré la sévérité de ses avertissements, Dieu n’a pu obtenir la fidélité et la soumission de la race humaine. Il est contraint d’employer un châtiment terrible contre ce nouvel ennemi. Toutefois, il a trouvé un homme juste, et, dans sa personne, il fera encore alliance avec nous. Mais auparavant il veut faire sentir qu’il est le souverain maître, et que tout aussitôt qu’il lui plaira, l’homme si fier d’un être emprunté s’abîmera sous les ruines de sa demeure terrestre.

Nous placerons d’abord ici, comme base des enseignements de cette semaine, quelques lignes du Livre de la Genèse empruntées à l’office des matines d’aujourd’hui.

Du Livre de la Genèse. Chap. 6

Dieu voyant que la malice des hommes était extrême sur la terre, et que toutes les pensées de leur cœur se tournaient continuellement vers le mal, il se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre. Et, étant touché de douleur jusqu’au fond du cœur, il dit : J’exterminerai de dessus la terre l’homme que j’ai créé ; je les détruirai tous, depuis l’homme jusqu’aux animaux, depuis ceux qui rampent sur la terre jusqu’aux oiseaux du ciel ; car je me repens de les avoir faits. Mais Noé trouva grâce devant le Seigneur.

Voici les enfants qu’engendra Noé : Noé, homme juste et parfait dans toute la conduite de sa vie, marcha avec Dieu, et engendra trois fils, Sem, Cham et Japheth. Or la terre était corrompue devant Dieu, et remplie d’iniquité. Dieu, voyant donc cette corruption de la terre (car toute chair avait corrompu sa voie sur la terre), dit à Noé : J’ai résolu de faire périr tous les hommes ; ils ont rempli la terre d’iniquité ; je les exterminerai avec la terre.

La catastrophe qui fondit alors sur l’espèce humaine fut encore le fruit du péché ; mais du moins un homme juste s’était rencontré, et le monde fut sauvé d’une ruine totale par lui et par sa famille. Après avoir daigné renouveler son alliance, Dieu permit que la terre se repeuplât, et que les trois enfants de Noé devinssent les pères des trois grandes races qui l’habitent.

Tel est le mystère de l’office durant cette semaine. Celui de la messe, qui est figuré par le précédent, est plus important encore. Dans le sens moral, la terre n’est- elle pas submergée sous un déluge de vices et d’erreurs ? Il faut qu’elle se peuple d’hommes craignant Dieu, comme Noé. Cette génération nouvelle, c’est la parole de Dieu, semence de vie, qui la suscite. C’est elle qui produit ces heureux enfants dont parle le disciple bien-aimé, « qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu même [1]. » Efforçons-nous d’entrer dans cette famille, et, si nous en sommes déjà membres, gardons chèrement notre bonheur. Il s’agit, dans ces jours, d’échapper aux flots du déluge, de chercher un abri dans l’arche du salut ; il s’agit de devenir cette bonne terre dans laquelle la semence fructifie au centuple. Songeons à fuir la colère à venir, pour ne pas périr avec les pécheurs, et montrons-nous avides de la parole de Dieu qui éclaire et convertit les âmes [2].

Chez les Grecs, ce dimanche est le septième jour de la semaine qu’ils appellent Apocreos, laquelle commence dès le lundi qui suit notre dimanche de la Septuagésime. Cette semaine est ainsi nommée dans l’Église grecque, parce qu’elle annonce et précède immédiatement celle où l’on suspend déjà l’usage de la viande, jusqu’à la fête de Pâques.

À la messe

À Rome, la station est dans la basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs. C’est autour du tombeau du docteur des nations, du propagateur de la divine semence, du père de tant de peuples par sa prédication, que l’Église romaine réunit les fidèles en ce jour où elle veut leur rappeler que le Seigneur a épargné la terre, à la condition qu’elle se peuplera de vrais croyants et d’adorateurs de son nom.

L’introït, emprunté au livre des psaumes, implore le secours du Seigneur. La race humaine est réduite aux abois, elle va s’éteindre ; c’est pourquoi elle supplie son auteur de la féconder de nouveau. La sainte Église s’associe à ce cri, en demandant au divin Sauveur de multiplier aujourd’hui les enfants de la parole, comme aux jours antiques.

Introït

Levez-vous, Seigneur ; pourquoi dormez-vous ? Levez-vous, et ne nous rejetez pas pour jamais. Pourquoi détournez-vous de nous votre visage ? Pourquoi oubliez-vous notre pauvreté et notre misère ? Notre poitrine est collée contre terre : levez-vous, Seigneur ; assistez-nous et délivrez-nous. Ps. Ô Dieu ! nous avons ouï de nos oreilles ; nos pères nous ont annoncé vos œuvres. Gloire au Père. Levez-vous.

Dans la collecte, l’Église exprime sa confiance dans l’intercession du grand apôtre saint Paul, ce puissant ministre de la semence divine, qui a travaillé plus que tous les autres à la répandre parmi les Gentils.

Collecte

Ô Dieu qui voyez que ne nous confions en aucune de nos œuvres, daignez nous accorder d’être protégés contre tous les maux par l’assistance du Docteur des Gentils. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

L’épître est ce beau passage d’une des lettres du grand apôtre dans lequel, contraint pour l’honneur et le succès de son ministère d’avoir recours à l’apologie contre ses ennemis, il nous apprend à quel prix les hommes apostoliques ont semé la divine parole dans les champs arides de la gentilité, et opéré la régénération chrétienne.

Épître
Lecture de la deuxième épître du bienheureux Paul, apôtre, aux Corinthiens, chap. 11

Mes Frères, étant sages comme vous êtes, vous supportez sans peine les imprudents, puisque vous souffrez même qu’on vous réduise en servitude, qu’on vous dévore, qu’on vous pille, qu’on s’élève contre vous, qu’on vous frappe au visage. C’est à ma confusion que je rappelle cela : puisque nous passons pour avoir été trop faibles dans des épreuves semblables. Cependant aucun d’eux (excusez mon imprudence) ne saurait se glorifier de rien que je ne le puisse aussi moi-même. Sont-ils Hébreux ? je le suis aussi. Sont-ils enfants d’Israël ? je le suis aussi. Sont-ils de la race d’Abraham ? j’en suis aussi. Sont-ils ministres du Christ ? au risque de passer encore comme imprudent, j’ose dire que je le suis plus qu’eux : j’ai plus souffert de travaux, plus enduré de prisons, plus reçu de coups. Souvent je me suis vu près de la mort. J’ai reçu des Juifs, à cinq différentes fois, trente-neuf coups de fouet ; j’ai été battu de verges trois fois ; j’ai été lapidé une fois ; j’ai fait naufrage trois fois ; j’ai passé un jour et une nuit au fond de la mer. Fréquemment j’ai été en péril dans les voyages ; en péril sur les fleuves ; en péril du côté des voleurs ; en péril de la part de ceux de ma nation ; en péril de la part des Gentils ; en péril dans les villes ; en péril dans les solitudes ; en péril sur la mer ; en péril au milieu des faux frères. J’ai souffert toutes sortes de travaux et de fatigues, des veilles fréquentes, fa faim, la soif, des jeûnes réitérés, le froid et la nudité. À ces maux extérieurs ajoutez mes préoccupations quotidiennes, la sollicitude de toutes les Églises. Qui est faible, sans que je me fasse faible avec lui ? Qui est scandalisé, sans que j’en sois brûlé ? Que s’il est permis de se glorifier, je me glorifierai de mes souffrances. Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ qui est béni dans tous les siècles, sait que je ne mens pas. À Damas, le gouverneur de la province pour le roi Arétas faisait faire la garde dans la ville pour m’arrêter prisonnier : on me descendit par une fenêtre, le long de la muraille, dans une corbeille ; et je m’échappai ainsi de ses mains. S’il faut se glorifier, quoique cela ne convienne pas, je viendrai maintenant aux visions et aux révélations du Seigneur. Je connais en Jésus-Christ un homme qui fut ravi, il y a quatorze ans ; si ce fut en son corps, ou hors de son corps, je n’en sais rien, Dieu le sait ; qui fut ravi, dis-je, jusqu’au troisième ciel. Et je sais que cet homme, si ce fut en son corps, ou hors de son corps, je ne sais, Dieu le sait ; que cet homme, dis-je, fut ravi dans le paradis, et qu’il entendit des paroles mystérieuses qu’il n’est pas permis à un homme de rapporter. Je pourrais me glorifier en parlant d’un tel homme ; mais, pour moi, je ne veux me glorifier que dans mes infirmités. Ce ne serait cependant pas imprudence à moi, si je voulais me glorifier, car je dirais la vérité ; mais je me retiens, de peur que quelqu’un ne m’estime au-dessus de ce qu’il voit en moi, ou de ce qu’il entend de moi. Aussi, de peur que la grandeur des révélations ne me causât de l’orgueil, il m’a été donné un aiguillon dans ma chair, un ange de Satan, qui me donne des soufflets. C’est pourquoi j’ai prié trois fois le Seigneur de l’éloigner de moi, et il m’a répondu : Ma grâce te suffit ; car la force se perfectionne dans l’infirmité. Je prendrai donc plaisir à me glorifier dans mes infirmités, afin que la force du Christ habite en moi.

Dans le graduel, l’Église implore le secours du Seigneur contre ceux qui s’opposent à la mission qu’elle a reçue de susciter partout des adorateurs au vrai Dieu, un peuple nouveau.

Graduel

Que les nations sachent que votre nom est Dieu ; vous êtes le seul Très-Haut sur toute la terre. V/. Mon Dieu, que mes ennemis soient devant vous comme la roue qui tourne sous l’effort du vent, comme la paille devant le souffle de la tempête.

Au milieu des commotions de la terre, de ces révolutions violentes qui renouvellent parfois les scènes terribles du déluge, au sein des nations sur lesquelles elles s’accomplissent, l’Église prie pour ses fidèles enfants, afin qu’ils soient épargnés, et que l’espérance du monde ne périsse pas en eux. C’est l’objet du trait qui précède l’évangile.

Trait

Seigneur, vous avez ébranlé la terre, et vous avez entr’ouvert son sein. V/. Refermez ses blessures, car elle est ébranlée. V/. Protégez la fuite de vos élus devant l’arc bandé contre eux, et qu’ils soient délivrés.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. 8

En ce temps-là, le peuple s’assemblant en foule et se pressant de sortir des villes pour venir au-devant de Jésus, il leur dit en parabole : Celui qui sème s’en alla pour semer son grain ; et comme il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin, où elle fut foulée aux pieds, et les oiseaux du ciel la mangèrent. Et une autre partie tomba sur la pierre, et, après avoir levé, elle sécha, parce qu’elle n’avait point d’humidité. Et une autre tomba au milieu des épines, et les épines croissant avec la semence l’étouffèrent. Et une autre partie tomba sur de bonne terre, et ayant levé, elle porta du fruit, cent pour un. En disant cela, il criait : Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre. Ses disciples l’interrogèrent sur le sens de cette parabole, et il leur dit : Pour vous, il vous a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu ; mais pour les autres, il ne leur est proposé qu’en paraboles, de sorte que voyant ils ne voient point, et qu’entendant ils ne comprennent point. Voici donc le sens de cette parabole : La semence est la parole de Dieu. Ceux qui sont marqués par ce qui tombe le long du chemin, sont ceux qui écoutent ; mais le diable vient, et enlève de leurs cœurs la parole, de peur que croyant, ils ne soient sauvés. Ceux qui sont marqués par ce qui tombe sur la pierre, sont ceux qui, ayant écouté la parole, la reçoivent avec joie ; mais ils n’ont point de racines ; ils croient pour un temps, et ils se retirent à l’heure de la tentation. Ce qui tombe dans les épines, ce sont ceux qui écoutent la parole, mais en qui elle est étouffée par les inquiétudes, par les richesses et par les plaisirs de cette vie, et ils ne portent point de fruit. Enfin, ce qui tombe dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant écouté la parole, la conservent dans un cœur bon et excellent, et portent du fruit par la patience.

Saint Grégoire le Grand observe avec raison que la parabole qui vient d’être lue n’a pas besoin d’explication, la Sagesse éternelle s’étant chargée elle-même de nous en donner la clef. Il ne nous reste donc plus qu’à profiter d’un si précieux enseignement, et qu’à recevoir en bonne terre la semence céleste qui tombe sur nous. Combien de fois jusqu’ici ne l’avons-nous pas laissée fouler aux passants, ou enlever par les oiseaux du ciel ? Combien de fois ne s’est-elle pas desséchée sur le rocher de notre cœur, ou n’a‑t-elle pas été étouffée par de funestes épines ? Nous écoutions la parole ; elle avait pour nous un certain charme qui nous rassurait. Souvent même nous la reçûmes avec joie et empressement ; mais, si quelquefois elle germait en nous, sa croissance était bientôt arrêtée. Désormais, il nous faut produire et fructifier ; et telle est la vigueur de la semence qui nous est confiée, que le divin Semeur en attend cent pour un. Si la terre de notre cœur est bonne, si nous avons soin de la préparer en mettant à profit les secours que nous offre la sainte Église, la moisson sera abondante au jour où le Seigneur, s’échappant vainqueur de son sépulcre, viendra associer ses fidèles croyants aux splendeurs de sa résurrection.

Ranimés par cette espérance, et pleins de confiance en celui qui daigne ensemencer de nouveau une terre si longtemps rebelle à ses soins, chantons avec l’Église, dans l’offertoire, ces belles paroles du Roi-Prophète par lesquelles l’Église demande pour nous la fermeté et la persévérance.

Offertoire

Affermissez mes pas dans vos sentiers, afin que mes pieds ne soient pas chancelants ; inclinez votre oreille, et exaucez mes paroles. Montrez vos miséricordes, ô vous, Seigneur ! qui sauvez ceux qui espèrent en vous.

Secrète

Faites, Seigneur, que le sacrifice qui vous est offert nous vivifie, et nous fortifie toujours. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

La visite du Seigneur dans le sacrement de son amour est le grand moyen qui fertilisera notre âme et la rendra féconde. C’est pour cette raison que l’Église nous invite, dans l’antienne de la communion, à nous approcher de l’autel de Dieu ; notre cœur y recouvrera sa vigueur et sa jeunesse.

Communion

Je m’approcherai de l’autel de Dieu, du Dieu qui réjouit ma jeunesse.

Postcommunion

Nous vous supplions, Dieu tout-puissant, de faire la grâce à ceux que vous nourrissez de vos sacrements, de vous servir d’une manière digne de vous, par des mœurs qui vous soient agréables. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

On ajoute les autres postcommunions comme ci-dessus, au dimanche de la Septuagésime.

À vêpres

Antienne de Magnificat

À vous il a été donné de connaître les mystères du royaume de Dieu : aux autres, seulement en paraboles, dit Jésus à ses disciples.

Autre liturgie

Nous terminerons cette journée par une hymne que nous empruntons aux anciens bréviaires des Églises de France, et qui exprime les sentiments dont les fidèles doivent être animés au temps de la Septuagésime.

Hymne

Les jours de liberté s’écoulent ; ceux des saintes observances arrivent : le temps de la sobriété est proche ; d’un cœur pur cherchons le Seigneur.

Nos cantiques et nos louanges apaiseront celui qui est notre juge et Seigneur : il ne refuse pas le pardon, lui qui veut que l’homme implore de lui sa grâce.

Après avoir subi le joug de Pharaon, après avoir porté les chaînes de la cruelle Babylone, que l’homme affranchi cherche la céleste Jérusalem, sa patrie.

Fuyons de cet exil ; cherchons demeure auprès du Fils de Dieu : la plus grande gloire pour le serviteur, c’est de devenir le cohéritier de son maître.

Ô Christ ! soyez notre guide dans cette nouvelle vie ; souvenez-vous que nous sommes vos brebis pour lesquelles, ô pasteur, vous avez donné votre vie et subi la mort.

Au Père, au Fils, soit la gloire ; honneur pareil au saint Paraclet ; comme il était au commencement, et maintenant et toujours.

Amen.

 

[1]              s. Jean 1, 13.
[2]              Psalm. 18.

Le cardinal Zen accuse le Vatican de vendre les catholiques chinois au régime communiste

Nous revenons sur ce sujet en apportant un élément nouveau, la lettre du Cardinal Zen du 29 janvier dernier. L’intérêt pour nous est premièrement de bien comprendre ce que sont la Rome moderne et le pape. Deuxièmement, étant donné que le modernisme est, comme le communisme, intrinsèquement pervers, les deux s’éclairent l’un l’autre. La Tradition est dans la situation de l’Église souterraine, légitime, Mgr Fellay trahit avec les modernistes comme Rome avec les communistes. Continuer la lecture de « Le cardinal Zen accuse le Vatican de vendre les catholiques chinois au régime communiste »

2 février
Purification de la Très Sainte Vierge

Dom Guéranger ~ l’année liturgique
2 février, Purification de la Très Sainte Vierge

Enfin les quarante jours de la purification de Marie sont écoulés, et le moment est venu où elle doit monter au temple du Seigneur pour y présenter Jésus. Avant de suivre le fils et la mère dans ce voyage mystérieux à Jérusalem, arrêtons-nous encore un instant à Bethléhem, et pénétrons avec amour et docilité les mystères qui vont s’accomplir.

La loi du Seigneur ordonnait aux femmes d’Israël, après leur enfantement, de demeurer quarante jours sans approcher du Tabernacle ; après l’expiration de ce terme, elles devaient, pour être purifiées, offrir un sacrifice qui consistait en un agneau, pour être consumé en holocauste et auquel on devait joindre une tourterelle ou une colombe, destinées à être offertes selon le rite du sacrifice pour le péché. Que si la mère était trop pauvre pour fournir l’agneau, le Seigneur avait permis de le remplacer par une autre tourterelle, ou une autre colombe.

Un second commandement divin déclarait tous les premiers-nés propriété du Seigneur, et prescrivait la manière de les racheter. Le prix de ce rachat était de cinq sicles qui, au poids du sanctuaire, représentaient chacun vingt oboles.

Marie, fille d’Israël, avait enfanté ; Jésus était son premier-né. Le respect dû à un tel enfantement, à un tel premier-né, permettait-il l’accomplissement de la loi ?

Si Marie considérait les raisons qui avaient porté le Seigneur à obliger les mères à la purification, elle voyait clairement que cette loi n’avait point été faite pour elle. Quel rapport pouvait avoir avec les épouses des hommes, celle qui était le très pur sanctuaire de l’Esprit-Saint, vierge dans la conception de son Fils, vierge dans son ineffable enfantement ; toujours chaste, mais plus chaste encore après avoir porté dans son sein et mis au monde le Dieu de toute sainteté ? Si elle considérait la qualité sublime de son fils, cette majesté du créateur et du souverain seigneur de toutes choses, qui avait daigné prendre naissance en elle, comment aurait-elle pu penser qu’un tel fils était soumis à l’humiliation du rachat, comme un esclave qui ne s’appartient pas à lui-même ?

Cependant, l’Esprit qui résidait en Marie lui révèle qu’elle doit accomplir cette double loi. Malgré son auguste qualité de Mère de Dieu, il faut qu’elle se mêle à la foule des mères des hommes, qui se rendent de toutes parts au temple, pour y recouvrer, par un sacrifice, la pureté qu’elles ont perdue. En outre, ce Fils de Dieu et Fils de l’Homme doit être considéré en toutes choses comme un serviteur ; il faut qu’il soit racheté en cette humble qualité comme le dernier des enfants d’Israël. Marie adore profondément cette volonté suprême, et s’y soumet de toute la plénitude de son cœur.

Les conseils du Très-Haut avaient arrêté que le Fils de Dieu ne serait déclaré à son peuple que par degrés. Après trente années de vie cachée à Nazareth où, comme le dit l’évangéliste, il était réputé le fils de Joseph, un grand prophète devait l’annoncer mystérieusement aux Juifs accourus au Jourdain pour y recevoir le baptême de la pénitence. Bientôt ses propres œuvres, ses éclatants miracles, rendraient témoignage de lui. Après les ignominies de sa passion, il ressusciterait glorieux, confirmant ainsi la vérité de ses prophéties, l’efficacité de son sacrifice, enfin sa divinité. Jusque-là presque tous les hommes ignoreraient que la terre possédait son Sauveur et son Dieu. Les bergers de Bethléhem n’avaient point reçu l’ordre, comme plus tard les pêcheurs de Génésareth, d’aller porter la parole jusqu’aux extrémités du monde ; les mages, qui avaient paru tout à coup au milieu de Jérusalem, étaient retournés dans l’Orient, sans revoir cette ville qui s’était émue un instant de leur arrivée. Ces prodiges, d’une si sublime portée aux yeux de l’Église, depuis l’accomplissement de la mission de son divin roi, n’avaient trouvé d’écho et de mémoire fidèle que dans le cœur de quelques vrais Israélites qui attendaient le salut d’un messie humble et pauvre ; la naissance même de Jésus à Bethléhem devait demeurer ignorée du plus grand nombre des Juifs ; car les prophètes avaient prédit qu’il serait appelé Nazaréen.

Le même plan divin qui avait exigé que Marie fût l’épouse de Joseph, pour protéger, aux yeux du peuple, sa virginité féconde, demandait donc que cette très chaste mère vînt comme les autres femmes d’Israël offrir le sacrifice de purification, pour la naissance du fils qu’elle avait conçu par l’opération de l’Esprit-Saint, mais qui devait être présenté au temple comme le fils de Marie, épouse de Joseph. Ainsi, la souveraine Sagesse aime à montrer que ses pensées ne sont point nos pensées, à déconcerter nos faibles conceptions, en attendant le jour où elle déchire les voiles et se montre à découvert à nos yeux éblouis.

La volonté divine fut chère à Marie, en cette circonstance comme en toutes les autres. La Vierge ne pensa point agir contre l’honneur de son fils, ni contre le mérite glorieux de sa propre intégrité, en venant chercher une purification extérieure dont elle n’avait nul besoin. Elle fut, au temple, la servante du Seigneur, comme elle l’avait été dans la maison de Nazareth, lors de la visite de l’ange. Elle obéit à la loi, parce que les apparences la déclaraient sujette à la loi. Son Dieu et son Fils se soumettait au rachat comme le dernier des hommes ; il avait obéi à l’édit d’Auguste pour le dénombrement universel ; il devait « être obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix » : la mère et l’enfant s’humilièrent ensemble ; et l’orgueil de l’homme reçut en ce jour une des plus grandes leçons qui lui aient jamais été données.

Quel admirable voyage que celui de Marie et de Joseph allant de Bethléhem à Jérusalem ! L’enfant divin est dans les bras de sa mère ; elle le tient sur son cœur durant tout le cours de cette route fortunée. Le ciel, la terre, la nature tout entière, sont sanctifiés par la douce présence de leur miséricordieux créateur. Les hommes au milieu desquels passe cette mère chargée de son tendre fruit la considèrent, les uns avec indifférence, les autres avec intérêt ; mais nul d’entre eux ne pénètre encore le mystère qui doit les sauver tous.

Joseph est porteur de l’humble offrande que la mère doit présenter au prêtre. Leur pauvreté ne leur permet pas d’acheter un agneau ; et d’ailleurs n’est-il pas l’Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde, ce céleste enfant que Marie tient dans ses bras ? La loi a désigné la tourterelle ou la colombe pour suppléer l’offrande qu’une mère indigente ne pourrait présenter : innocents oiseaux, dont le premier figure la chasteté et la fidélité, et dont le second est le symbole de la simplicité et de l’innocence. Joseph porte aussi les cinq sicles, prix du rachat du premier-né ; car il est vraiment le Premier-né, cet unique fils de Marie, qui a daigné faire de nous ses frères, et nous rendre participants de la nature divine, en adoptant la nôtre.

Enfin, cette sainte et sublime famille est entrée dans Jérusalem. Le nom de cette ville sacrée signifie vision de paix ; et le Sauveur vient par sa présence lui offrir la paix. Admirons une magnifique progression dans les noms des trois villes auxquelles se rattache la vie mortelle du Rédempteur. Il est conçu à Nazareth, qui signifie la fleur ; car il est, comme il le dit au Cantique, la fleur des champs et le lis des vallons ; et sa divine odeur nous réjouit. Il naît à Bethléhem, la maison du pain, afin d’être la nourriture de nos âmes. Il est offert en sacrifice sur la croix à Jérusalem, et par son sang, il rétablit la paix entre le ciel et la terre, la paix entre les hommes, la paix dans nos âmes. Dans cette journée, comme nous le verrons bientôt, il va donner les arrhes de cette paix.

Pendant que Marie portant son divin fardeau monte, arche vivante, les degrés du temple, soyons attentifs ; car une des plus fameuses prophéties s’accomplit, un des principaux caractères du Messie se déclare. Conçu d’une vierge, né en Bethléhem, ainsi qu’il était prédit, Jésus, en franchissant le seuil du temple, acquiert un nouveau titre à nos adorations.

Cet édifice n’est plus le célèbre temple de Salomon, qui devint la proie des flammes aux jours de la captivité de Juda. C’est le second temple bâti au retour de Babylone, et dont la splendeur n’a point atteint la magnificence de l’ancien. Avant la fin du siècle, il doit être renversé pour la seconde fois ; et la parole du Seigneur sera engagée à ce qu’il n’y demeure pas pierre sur pierre. Or, le prophète Aggée, pour consoler les Juifs revenus de l’exil, qui se lamentaient sur leur impuissance à élever au Seigneur une maison comparable à celle qu’avait édifiée Salomon, leur a dit ces paroles, et elles doivent servir à fixer l’époque de la venue du Messie : « Prends courage, Zorobabel, dit le Seigneur ; prends courage, Jésus, fils de Josedec, souverain prêtre ; prends courage, peuple de cette contrée ; car voici ce que dit le Seigneur : Encore un peu de temps et j’ébranlerai le ciel et la terre, et j’ébranlerai toutes les nations ; et le Désiré de toutes les nations viendra ; et je remplirai de gloire cette maison. La gloire de cette seconde maison sera plus grande que ne le fut celle de la première ; et dans ce lieu je donnerai la paix, dit le Seigneur des armées. »

L’heure est arrivée de l’accomplissement de cet oracle. L’Emmanuel est sorti de son repos de Bethléhem, il s’est produit au grand jour, il est venu prendre possession de sa maison terrestre ; et par sa seule présence dans l’enceinte du second temple, il en élève tout d’un coup la gloire au-dessus de la gloire dont avait paru environné celui de Salomon. Il doit le visiter plusieurs fois encore ; mais cette entrée qu’il y fait aujourd’hui, porté sur les bras de sa mère, suffit à accomplir la prophétie ; dès maintenant, les ombres et les figures que renfermait ce temple commencent à s’évanouir aux rayons du Soleil de la vérité et de la justice. Le sang des victimes teindra encore, quelques années, les cornes de l’autel ; mais au milieu de toutes ces victimes égorgées, hosties impuissantes, s’avance déjà l’enfant qui porte dans ses veines le sang de la rédemption du monde. Parmi ce concours de sacrificateurs, au sein de cette foule d’enfants d’Israël qui se presse dans les diverses enceintes du temple, plusieurs attendent le Libérateur, et savent que l’heure de sa manifestation approche ; mais aucun d’eux ne sait encore qu’en ce moment même le Messie attendu vient d’entrer dans la maison de Dieu.

Cependant un si grand événement ne devait pas s’accomplir sans que l’Éternel opérât une nouvelle merveille. Les bergers avaient été appelés par l’ange, l’étoile avait attiré les mages d’Orient en Bethléhem ; l’Esprit-Saint suscite lui-même à l’enfant divin un témoignage nouveau et inattendu.

Un vieillard vivait à Jérusalem, et sa vie touchait au dernier terme ; mais cet homme de désirs, nommé Siméon, n’avait point laissé languir dans son cœur l’attente du Messie. Il sentait que les temps étaient accomplis ; et pour prix de son espérance, l’Esprit-Saint lui avait fait connaître que ses yeux ne se fermeraient pas avant qu’ils eussent vu la Lumière divine se lever sur le monde. Au moment où Marie et Joseph montaient les degrés du temple, portant vers l’autel l’enfant de la promesse, Siméon se sent poussé intérieurement par la force irrésistible de l’Esprit divin ; il sort de sa maison, il dirige vers la demeure sacrée ses pas chancelants, mais soutenus par l’ardeur de ses désirs. Sur le seuil de la maison de Dieu, parmi les mères qui s’y pressent chargées de leurs enfants, ses yeux inspirés ont bientôt reconnu la Vierge féconde prophétisée par Isaïe ; et son cœur vole vers l’enfant qu’elle tient dans ses bras.

Marie, instruite par le même Esprit, laisse approcher le vieillard ; elle dépose dans ses bras tremblants le cher objet de son amour, l’espoir du salut de la terre. Heureux Siméon, figure de l’ancien monde vieilli dans l’attente et près de succomber ! À peine a‑t-il reçu le doux fruit de la vie, que sa jeunesse se renouvelle comme celle de l’aigle ; en lui s’accomplit la transformation qui doit se réaliser dans la race humaine. Sa bouche s’ouvre, sa voix retentit, il rend témoignage comme les bergers dans la région de Bethléhem, comme les mages au sein de l’Orient. « Ô Dieu ! dit-il, mes yeux ont donc vu le Sauveur que vous prépariez ! Elle luit enfin, cette Lumière qui doit éclairer les Gentils, et faire la gloire de votre peuple d’Israël. »

Tout à coup survient, attirée aussi par le mouvement du divin Esprit, la pieuse Anne, fille de Phanuel, illustre par sa piété et vénérable à tout le peuple par son grand âge. Les deux vieillards, représentants de la société antique, unissent leurs voix, et célèbrent l’avènement fortuné de l’enfant qui vient renouveler la face de la terre, et la miséricorde de Jéhovah qui, selon la prophétie d’Aggée, dans ce lieu, au sein même du second temple, donne enfin la paix au monde.

C’est dans cette paix tant désirée que va s’endormir Siméon. Vous laisserez donc partir dans la paix votre serviteur, selon votre parole, Seigneur ! dit le vieillard ; et bientôt son âme, dégagée des liens du corps, va porter aux élus qui reposent dans le sein d’Abraham la nouvelle de la paix qui apparaît sur la terre, et leur ouvrira bientôt les cieux. Anne survivra quelques jours encore à cette grande scène ; elle doit, comme nous l’apprend l’évangéliste, annoncer l’accomplissement des promesses aux Juifs spirituels qui attendaient la rédemption d’Israël. Une semence devait être confiée à la terre ; les bergers, les mages, Siméon, Anne, l’ont jetée ; elle lèvera en son temps : et quand les années d’obscurité que le Messie doit passer dans Nazareth seront écoulées, quand il viendra pour la moisson, il dira à ses disciples : Voyez comme le froment blanchit à maturité sur les guérets : priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour la récolte.

Le fortuné vieillard rend donc aux bras de la très pure mère le fils qu’elle va offrir au Seigneur. Les oiseaux mystérieux sont présentés au prêtre qui les sacrifie sur l’autel, le prix du rachat est versé, l’obéissance parfaite est accomplie ; et après avoir rendu ses hommages au Seigneur dans cet asile sacré à l’ombre duquel s’écoulèrent ses premières années, Marie toujours Vierge, pressant sur son cœur le divin Emmanuel, et accompagnée de son fidèle époux, descend les degrés du temple.

Tel est le mystère du quarantième jour, qui ferme la série des jours du temps de Noël, par cette admirable fête de la Purification de la très sainte Vierge. De savants hommes, au nombre desquels on compte le docte Henschenius, dont Benoît XIV partage le sentiment, inclinent à donner une origine apostolique à cette solennité ; il est certain du moins qu’elle était déjà ancienne au cinquième siècle.

L’Église grecque et l’Église de Milan mettent cette fête au nombre des solennités de Notre-Seigneur ; mais l’Église romaine l’a toujours comptée entre les fêtes de la sainte Vierge. Sans doute, l’enfant Jésus est offert aujourd’hui dans le temple et racheté ; mais c’est à l’occasion de la Purification de Marie, dont cette offrande et ce rachat sont comme la conséquence. Les plus anciens martyrologes et calendriers de l’Occident donnent cette fête sous le titre qu’elle conserve aujourd’hui ; et la gloire du fils, loin d’être obscurcie par les honneurs que l’Église rend à la mère, en reçoit un nouvel accroissement, puisque lui seul est le principe de toutes les grandeurs que nous révérons en elle.

Les premières vêpres

La sainte Église chante dans cet office, pour la dernière fois, les célèbres antiennes de l’octave de Noël, qui célèbrent le grand mystère de l’incarnation du Verbe et la fécondité de la Vierge.

  1. Ant. Ô commerce admirable ! le créateur du genre humain, prenant un corps et une âme, a daigné naître de la vierge ; et homme sans le concours de l’homme, il nous a fait part de sa divinité.
  2. Ant. Quand vous naquîtes ineffablement d’une vierge, alors s’accomplirent les Écritures ; comme la rosée sur la toison, vous descendîtes pour sauver le genre humain : nous vous louons, ô notre Dieu !
  3. Ant. Le buisson enflammé, mais non consumé, qui apparut à Moïse, nous l’avons reconnu dans votre virginité admirablement conservée : Mère de Dieu, intercédez pour nous.
  4. Ant. La tige de Jessé a fleuri ; l’étoile est sortie de Jacob ; la Vierge a enfanté le Sauveur : nous vous louons, ô notre Dieu !
  5. Ant. Voici que Marie a enfanté le Sauveur, à la vue duquel Jean s’est écrié : Voici l’Agneau de Dieu ; voici celui qui ôte les péchés du monde, alleluia.

Le capitule est la prophétie de Malachie annonçant la venue du souverain Seigneur, de l’Ange de l’Alliance, qui vient visiter son temple, oracle qui s’accomplit aujourd’hui.

Capitule (Malach. 3)

Voici que j’envoie mon ange précurseur, et il préparera la voie devant ma face. Et aussitôt viendra à son saint temple le Dominateur que vous cherchez, et l’Ange de l’Alliance que vous désirez.

Hymne

Salut, astre des mers,
Mère de Dieu féconde,
Salut, ô toujours vierge,
Porte heureuse du ciel !

Vous qui de Gabriel
Avez reçu l’Ave,
Fondez-nous dans la paix,
Changeant le nom d’Èva.

Délivrez les captifs,
Éclairez les aveugles,
Chassez loin tous nos maux,
Demandez tous les biens.

Montrez en vous la Mère,
Vous-même offrez nos vœux
Au Dieu qui, né pour nous,
Voulut naître de vous.

Ô Vierge incomparable,
Vierge douce entre toutes !
Affranchis du péché,
Rendez-nous doux et chastes

Donnez vie innocente,
Et sûr pèlerinage,
Pour qu’un jour soit Jésus
Notre liesse à tous.

Louange à Dieu le Père,
Gloire au Christ souverain ;
Louange au Saint-Esprit ;
Aux trois un seul hommage.

Amen.

V/. Il avait été révélé à Siméon par le Saint-Esprit, R/. Qu’il ne mourrait point sans avoir vu le Christ du Seigneur.

Antienne de Magnificat

Ant. Le vieillard portait l’enfant ; mais l’enfant conduisait le vieillard ; vierge dans l’enfantement comme après l’enfantement, la Vierge a adoré celui qu’elle a mis au monde.

La bénédiction des cierges

Après l’office de tierce, l’Église pratique, en ce jour, la bénédiction solennelle des cierges, que l’on compte pour une des trois principales qui ont lieu dans le cours de l’année : les deux autres sont celle des Cendres et celle des Rameaux. L’intention de cette cérémonie se rapporte au jour même de la Purification de la sainte Vierge ; en sorte que si l’un des dimanches de Septuagésime, de Sexagésime, ou de Quinquagésime, tombe le deux février, la fête est remise au lendemain ; mais la bénédiction des cierges, et la procession qui en est le complément, demeurent fixes au deux février.

Afin de réunir sous un même rite les trois grandes bénédictions dont nous parlons, l’Église a ordonné, pour celle des cierges, l’usage de la même couleur violette qu’elle emploie dans la bénédiction des Cendres et dans celle des Rameaux ; en sorte que cette solennelle fonction, qui sert à marquer d’une manière inviolable le jour auquel s’est accomplie la purification de Marie, doit s’exécuter tous les ans, le deux février, sans qu’il soit dérogé à la couleur prescrite pour les trois dimanches dont nous venons de parler.

L’origine de cette cérémonie est assez difficile à assigner d’une manière précise. Selon Baronius, Thomassin, Baillet, etc., elle aurait été instituée, vers la fin du 5e siècle, par le pape saint Gélase, pour donner un sens chrétien aux restes de l’antique fête des Lupercales, dont le peuple de Rome avait encore retenu quelques usages superstitieux. Il est du moins certain que saint Gélase abolit, à cette époque, les derniers vestiges de la fête des Lupercales qui, comme l’on sait, était célébrée au mois de février, dans les siècles du paganisme. Innocent III, dans un de ses sermons sur la fête de la Purification, enseigne que l’attribution de la cérémonie des cierges au deux février est due à la sagesse des pontifes romains, lesquels auraient appliqué au culte de la sainte Vierge les restes d’un usage religieux des anciens Romains, qui allumaient des flambeaux en mémoire des torches à la lueur desquelles Cérès avait, selon la fable, parcouru les sommets de l’Etna, cherchant sa fille Proserpine enlevée par Pluton ; mais on ne trouve pas de fête en l’honneur de Cérès, au mois de février, sur le calendrier des anciens Romains. Il nous semble donc plus exact d’adopter le sentiment de D. Hugues Ménard, Rocca, Henschenius et Benoît XIV, qui tiennent que la fête antique connue en février sous le nom d’Amburbalia, et dans laquelle les païens parcouraient la ville en portant des flambeaux, a donné occasion aux souverains pontifes de lui substituer un rite chrétien qu’ils ont uni à la célébration de la fête dans laquelle le Christ, Lumière du monde, est présenté au temple par la Vierge-mère.

Le mystère de cette cérémonie a été fréquemment expliqué par les liturgistes depuis le 7e siècle. Selon saint Ives de Chartres, dans son deuxième sermon sur la fête d’aujourd’hui, la cire des cierges, formée du suc des fleurs par les abeilles, que l’antiquité a toujours considérées comme un type de la virginité, signifie la chair virginale du divin enfant, lequel n’a point altéré, dans sa conception ni dans sa naissance, l’intégrité de Marie. Dans la flamme du cierge, le saint évêque nous apprend à voir le symbole du Christ qui est venu illuminer nos ténèbres. Saint Anselme, dans ses Énarrations sur saint Luc, développant le même mystère, nous dit qu’il y a trois choses à considérer dans le cierge : la cire, la mèche et la flamme. La cire, dit-il, ouvrage de l’abeille virginale, est la chair du Christ ; la mèche, qui est intérieure, est l’âme ; la flamme, qui brille en la partie supérieure, est la divinité.

Autrefois, les fidèles s’empressaient d’apporter eux-mêmes des cierges à l’Église, le jour de la Purification, afin qu’ils fussent bénis avec ceux que les prêtres et les ministres portent à la procession ; cet usage est encore observé en beaucoup de lieux. Il est à désirer que les pasteurs des âmes recommandent fortement cette coutume, et qu’ils la rétablissent ou la soutiennent partout où il est besoin. Tant d’efforts que l’on a faits pour ruiner, ou du moins pour appauvrir le culte extérieur, ont amené insensiblement le plus triste affaiblissement du sentiment religieux, dont l’Église possède seule la source dans la liturgie. Il est nécessaire aussi que les fidèles sachent que les cierges bénis au jour de la Chandeleur, car tel est le nom populaire de la fête de la Purification, emprunté à la cérémonie même dont nous parlons ; que ces cierges, disons-nous, sont bénis, non seulement pour servir à la procession, mais encore pour l’usage des chrétiens qui, en les gardant avec respect dans leurs maisons, en les portant avec eux, tant sur la terre que sur les eaux, comme dit l’Église, attirent des bénédictions particulières du ciel. On doit allumer aussi ces cierges de la Chandeleur auprès du lit des mourants, comme un souvenir de l’immortalité que le Christ nous a méritée, et comme un signe de la protection de Marie.

Tout étant préparé, le prêtre commence la cérémonie de la Bénédiction des Cierges.

V/. Le Seigneur soit avec vous ; R/. Et avec votre esprit.

Prions

Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, qui avez créé toutes choses du néant, et avez ordonné que la cire confectionnée par les abeilles devînt propre à former les cierges, et qui, aujourd’hui, avez accordé la demande du juste Siméon : nous vous prions humblement de daigner bénir et sanctifier, par l’invocation de votre saint nom, et par l’intercession de la bienheureuse Marie toujours Vierge, dont nous célébrons dévotement la fête, et par les prières de tous vos saints, ces cierges, pour l’usage des hommes, et pour la santé des corps et des âmes, soit sur la terre, soit sur les eaux ; exaucez du ciel, votre sanctuaire, et du trône de votre majesté, les voix de votre peuple ici présent, qui désire les porter honorablement dans ses mains, et vous louer par ses chants ; enfin soyez propice à tous ceux qui vous implorent, puisque vous les avez rachetés par le précieux sang de votre Fils qui, étant Dieu, vit et règne avec vous, en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

Prions

Dieu tout-puissant et éternel, qui avez voulu que votre Fils unique, présenté aujourd’hui dans votre temple, fût reçu sur les bras de saint Siméon : nous supplions votre clémence de bénir, de sanctifier, et d’allumer au feu de la céleste bénédiction, ces cierges que nous, vos serviteurs, désirons porter allumés, après les avoir reçus pour la gloire de votre saint nom ; afin que, les offrant à vous, notre Dieu et Seigneur, rendus dignes et enflammés du feu sacré de votre très douce charité, nous méritions d’être présentés dans le temple saint de votre gloire. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Prions

Seigneur Jésus-Christ, vraie lumière qui illuminez tout homme venant en ce monde, répandez votre bénédiction sur ces cierges, et sanctifiez-les de la lumière de votre grâce ; et de même que ces luminaires, allumés à un feu visible, chassent les ténèbres, daignez faire que nos cœurs, illuminés d’un feu invisible, c’est-à-dire de la splendeur du Saint-Esprit, soient délivrés de l’aveuglement de tous les vices, afin que l’œil de notre âme étant purifié, nous puissions voir les choses qui vous sont agréables et utiles à notre salut, et mériter, après les ombres et les dangers de ce siècle, d’arriver à la lumière qui ne s’éteint jamais : par vous, ô Jésus-Christ, Sauveur du monde, qui, dans la Trinité parfaite, vivez et régnez Dieu, dans tous les siècles des siècles. Amen.

Prions

Dieu tout-puissant et éternel, qui avez fait préparer par Moïse, votre serviteur, une très pure liqueur d’huile pour fournir au luminaire qui devait brûler continuellement devant votre majesté : daignez répandre la grâce de votre bénédiction sur ces cierges, afin que pendant qu’ils nous donneront la lumière extérieure, la lumière de votre Esprit soit octroyée par vous intérieurement à notre âme. Par notre Seigneur Jésus-Christ, votre Fils, qui, étant Dieu, vit et règne avec vous en l’unité du même Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

Prions

Seigneur Jésus-Christ, qui, apparaissant aujourd’hui au milieu des hommes, dans la substance de notre chair, avez été présenté au temple par vos parents ; vous, que le vénérable vieillard Siméon, tout rayonnant de la lumière de votre Esprit, a reconnu, a reçu et a béni : faites que nous aussi, illuminés et instruits par la lumière du même Saint-Esprit, nous vous reconnaissions avec vérité, et vous aimions avec fidélité : vous qui, étant Dieu, vivez et régnez avec Dieu le Père, en unité du même Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

Après ces oraisons, le célébrant asperge d’eau bénite et encense les cierges ; on procède ensuite à leur distribution. À ce moment, l’Église, émue à la vue des symboles glorieux qui lui rappellent les caractères de l’Emmanuel, s’unit aux transports du vieillard Siméon, qui, tenant en ses bras l’enfant de la Vierge, le proclama la Lumière des nations. Elle emprunte son beau cantique, répétant après chaque verset une antienne formée des dernières paroles dont il se compose.

Ant. Il sera la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

Cantique de Siméon

C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller en paix votre serviteur, selon votre parole.

Ant. Il sera la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

Parce que mes yeux ont vu votre Salut.

Ant. Il sera la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

Que vous avez destiné à être exposé aux regards de tous les peuples.

Ant. Il sera la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit.

Ant. Il sera la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

Comme il était au commencement, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

Ant. Il sera la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

La bénédiction et la distribution des cierges se terminent par l’oraison suivante :

Prions

Daignez exaucer votre peuple Seigneur, et opérer intérieurement dans nos âmes, par la lumière de votre grâce, les mystères que vous accordez à notre piété de célébrer extérieurement, chaque année. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

La procession des cierges

Remplie d’allégresse, illuminée de ces feux mystérieux, entraînée, comme Siméon, par le mouvement de l’Esprit-Saint, la sainte Église se met en marche pour aller à la rencontre de l’Emmanuel. C’est cette rencontre sublime que l’Église grecque, dans sa liturgie, désigne sous le nom d’Hypapante, et dont elle a fait l’appellation de la fête d’aujourd’hui. L’Église veut imiter la merveilleuse procession qui eut lieu en ce moment même dans le temple de Jérusalem, et que saint Bernard célèbre ainsi, dans son premier sermon pour la fête de la Purification de Notre-Dame : « Aujourd’hui la Vierge-mère introduit le Seigneur du temple dans le temple du Seigneur ; Joseph présente au Seigneur, non un fils qui soit le sien, mais le Fils bien-aimé du Seigneur, dans lequel il a mis ses complaisances. Le juste reconnaît celui qu’il attendait ; la veuve-Anne l’exalte dans ses louanges. Ces quatre personnes ont célébré pour la première fois la procession d’aujourd’hui, qui, dans la suite, devait être solennisée dans l’allégresse de la terre entière, en tous lieux, et par toutes les nations. Ne nous étonnons pas que cette procession ait été si petite ; car celui qu’on y recevait s’était fait petit. Aucun pécheur n’y parut : tous étaient justes, saints et parfaits. »

Marchons néanmoins sur leurs traces. Allons au-devant de l’époux, comme les vierges sages, portant dans nos mains des lampes allumées au feu de la charité. Souvenons-nous du conseil que nous donne le Sauveur lui-même : « Que vos reins soient ceints comme ceux des voyageurs ; tenez dans vos mains des flambeaux allumés et soyez semblables à ceux qui attendent leur Seigneur [1]. » Conduits par la foi, éclairés par l’amour, nous le rencontrerons, nous le reconnaîtrons, et il se donnera à nous.

La sainte Église ouvre les chants de cette procession par l’antienne suivante, qui se trouve mot à mot dans la liturgie grecque, en cette même fête :

Ant. Décore ta chambre nuptiale, ô Sion ! et reçois le Christ Roi : accueille avec amour Marie, qui est la porte du ciel ; car elle tient dans ses bras le roi de gloire, celui qui est la lumière nouvelle. La vierge s’arrête, présentant son fils engendré avant l’aurore ; Siméon le reçoit dans ses bras, et annonce aux peuples qu’il est le maître de la vie et de la mort, et le Sauveur du monde.

On ajoute l’antienne suivante, tirée de l’évangile, et dans laquelle est racontée la mystérieuse rencontre du vieillard Siméon :

Ant. Siméon avait appris de l’Esprit-Saint qu’il ne mourrait pas sans voir le Christ du Seigneur ; et au moment où l’enfant était introduit dans le temple, il le prit dans ses bras, et bénissant Dieu, il dit : C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller en paix votre serviteur. V/. Comme les parents de Jésus le présentaient, pour remplir à son égard la coutume de la loi, il le prit dans ses bras.

En rentrant dans l’Église, le chœur chante le répons suivant :

R/. Ils offrirent pour lui au Seigneur deux tourterelles, ou deux petits de colombes : * Selon qu’il est écrit dans la loi du Seigneur. V/. Les jours de la purification de Marie étant remplis, selon la loi de Moïse, ils le portèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur : * Selon qu’il est écrit dans la loi du Seigneur. Gloire au Père. * Selon qu’il est écrit.

La procession étant terminée, le célébrant et les ministres déposent les ornements violets, et en revêtent de blancs pour la messe solennelle de la Purification de Notre-Dame. Si cependant on était à l’un des trois dimanches de Septuagésime, de Sexagésime ou de Quinquagésime, la messe de la fête serait, comme nous l’avons dit, remise au lendemain.

À la messe

Dans l’introït, l’Église chante la gloire du temple visité aujourd’hui par l’Emmanuel. Aujourd’hui, le Seigneur est grand dans la cité de David, sur la montagne de Sion. Siméon, figure du genre humain, reçoit dans ses bras celui qui est la miséricorde que Dieu nous envoie.

Introït

Nous avons reçu, ô Dieu, votre miséricorde, au milieu de votre temple. Comme votre nom, ô Dieu ! ainsi votre gloire s’étend jusqu’aux extrémités de la terre : votre droite est pleine de justice. Ps. Le Seigneur est grand et digne de toute louange, en la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte. Gloire au Père. Nous avons reçu.

Dans la collecte, l’Église demande pour ses enfants la grâce d’être présentés eux-mêmes au Seigneur, comme l’a été l’Emmanuel ; mais, afin qu’ils soient reçus favorablement par sa majesté toute sainte, elle implore pour eux la pureté du cœur.

Collecte

Dieu tout-puissant et éternel, faites, nous vous en supplions humblement, que comme votre Fils unique a été présenté aujourd’hui dans le temple, avec la substance de notre chair, nous vous soyons aussi présentés avec la pureté de l’âme. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Épître
Lecture du prophète Malachie. Chap. 3

Le Seigneur Dieu dit : Voici que j’envoie mon ange ; et il préparera la voie devant ma face : et aussitôt viendra à son temple le Dominateur que vous cherchez, et l’Ange de l’Alliance que vous désirez. Voici qu’il vient, dit le Seigneur des armées : et qui pourra seulement penser au jour de son avènement ; ou qui pourra en soutenir la vue ? Car il sera comme le feu qui purifie les métaux, et comme l’herbe dont les foulons se servent. Il s’asseyera comme un homme qui fait fondre et qui épure l’argent, et il purifiera les enfants de Lévi, et il les rendra purs comme l’or et l’argent qui ont passé par le feu, et ils offriront des sacrifices au Seigneur dans la justice. Et le sacrifice de Juda et de Jérusalem sera agréable au Seigneur, comme l’ont été ceux des siècles passés et des années anciennes. Ainsi parle le Seigneur tout-puissant.

Tous les mystères de l’Homme-Dieu ont pour objet la purification de nos cœurs. Il envoie son ange, son Précurseur, devant sa face, pour préparer la voie ; et Jean nous criait du fond du désert : Abaissez les collines, comblez les vallées. Il vient enfin lui-même, l’ange, l’envoyé par excellence, sceller l’alliance avec nous ; il vient à son temple ; et ce temple est notre cœur. Mais il est semblable à un feu ardent qui fond et épure les métaux. Il veut nous renouveler, en nous rendant purs, afin que nous devenions dignes de lui être offerts, et d’être offerts avec lui, dans un sacrifice parfait. Nous ne devons donc pas nous contenter d’admirer de si hautes merveilles, mais comprendre qu’elles ne nous sont montrées que pour opérer en nous la destruction de l’homme ancien, et la création de l’homme nouveau. Nous avons dû naître avec Jésus-Christ ; cette nouvelle naissance est déjà à son quarantième jour. Aujourd’hui il nous faut être présentés avec lui par Marie, qui est aussi notre Mère, à la majesté divine. L’instant du sacrifice approche ; préparons une dernière fois nos âmes.

Dans le graduel, l’Église célèbre de nouveau la miséricorde qui a apparu dans le temple de Jérusalem, et qui va bientôt se manifester avec plus de plénitude encore dans l’offrande du grand sacrifice.

Graduel

Nous avons reçu, ô Dieu ! votre miséricorde, au milieu de votre temple ; comme votre nom, ô Dieu ! ainsi votre gloire s’étend jusqu’aux extrémités de la terre. V/. Ce qui nous a été annoncé, nous l’avons vu dans la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte.

Alleluia, alleluia. V/. Le vieillard portait l’enfant ; mais l’enfant conduisait le vieillard. Alleluia.

Si l’on est déjà dans le temps de la Septuagésime, l’Église chante, en place de l’alleluia, le trait suivant composé tout entier des paroles du vieillard Siméon.

Trait

C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller en paix votre serviteur, selon votre parole ; V/. Parce que mes yeux ont vu votre salut, V/. Que vous avez destiné à être exposé aux regards de tous les peuples, V/. Pour être la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. 2

En ce temps-là, quand les jours de la purification de Marie, selon la loi de Moïse, furent accomplis, ils portèrent Jésus à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur, comme il est écrit dans la loi du Seigneur : Tout mâle premier-né sera consacré au Seigneur ; et pour offrir en sacrifice, comme l’ordonne la loi du Seigneur, deux tourterelles, ou deux petits de colombes. Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Siméon ; et cet homme juste et craignant Dieu attendait la consolation d’Israël ; et le Saint-Esprit était en lui. Et il lui avait été révélé par le Saint-Esprit qu’il ne verrait point la mort sans voir auparavant le Christ du Seigneur. Et par un mouvement de l’Esprit, il vint au temple. Et comme les parents de Jésus l’y apportaient, afin d’accomplir pour l’enfant ce qui était en usage selon la loi, Siméon le prit dans ses bras, et il bénit Dieu, et il dit : « C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller en paix votre serviteur, selon votre parole ; parce que mes yeux ont vu le Sauveur que vous avez destiné à être exposé aux regards de tous les peuples, pour être la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël. »

L’esprit divin nous a conduits au temple comme Siméon ; et nous y contemplons en ce moment la Vierge-mère, présentant à l’autel le Fils de Dieu et le sien. Nous admirons cette fidélité à la loi dans le fils et dans la mère, et nous sentons au fond de nos cœurs le désir d’être présentés à notre tour au grand Dieu qui acceptera notre hommage, comme il a reçu celui de son Fils.

Hâtons-nous donc de mettre nos sentiments en rapport avec ceux du cœur de Jésus, avec ceux qui s’élèvent du cœur de Marie. Le salut du monde a fait un pas dans cette grande journée ; que l’œuvre de notre sanctification avance donc aussi. Désormais, le mystère du Dieu Enfant ne nous sera plus offert par l’Église comme l’objet spécial de notre religion ; la douce quarantaine de Noël touche à son terme ; il nous faut suivre maintenant l’Emmanuel dans ses luttes contre nos ennemis. Attachons-nous à ses pas ; courons à sa suite comme Siméon, et marchons sans relâche sur les traces de celui qui est notre lumière ; aimons cette lumière, et obtenons par notre fidélité empressée qu’elle luise toujours sur nous.

Pendant l’offrande, la sainte Église célèbre la grâce que le Seigneur a mise sur les lèvres de Marie, et les faveurs répandues sur celle que l’ange a appelée Bénie entre toutes les femmes.

Offertoire

La grâce est répandue sur vos lèvres ; c’est pourquoi Dieu vous a bénie pour l’éternité, et pour les siècles des siècles.

Secrète

Exaucez nos prières, Seigneur ; et afin que les dons que nous offrons soient dignes des regards de votre majesté, accordez-nous le secours de votre miséricorde. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

En distribuant le pain de vie, le fruit de Bethléhem qui a été présenté sur l’autel, et a racheté toutes nos iniquités, la sainte Église rappelle encore aux fidèles les sentiments du pieux vieillard. Mais, dans le mystère d’amour, nous ne recevons pas seulement entre nos bras, comme Siméon, celui qui est la consolation d’Israël ; c’est notre cœur même qu’il visite, et dans lequel il vient prendre son habitation.

Communion

Il avait été révélé à Siméon par le Saint-Esprit, qu’il ne mourrait point avant d’avoir vu le Christ du Seigneur.

Demandons avec l’Église, dans la postcommunion, que le remède céleste de notre régénération ne produise pas seulement un secours passager dans nos âmes, mais que, par notre fidélité, ses fruits s’étendent jusqu’à la vie éternelle.

Postcommunion

Nous vous supplions, Seigneur notre Dieu, de faire que ces saints et sacrés mystères que vous nous avez donnés pour notre défense et notre régénération, nous soient, par l’intercession de la bienheureuse Marie toujours Vierge, un remède salutaire pour le présent et pour l’avenir. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Aux secondes vêpres

Les secondes vêpres de la solennité se composent des psaumes employés dans l’office de la Sainte Vierge ; et on les chante sur des antiennes tirées de l’évangile. Nous avons déjà exposé ailleurs l’intention de l’Église, en appliquant à Marie les cinq psaumes qui reparaissent dans toutes ses fêtes. L’hymne est la même qu’aux premières vêpres, l’Ave maris Stella, toujours chère à la piété des peuples, et douce au cœur de notre grande Reine. Nous chanterons le Magnificat, en union avec les sentiments dont elle était remplie, quand elle le chanta elle-même, par l’inspiration de l’Esprit-Saint.

  1. Ant Siméon, juste et craignant Dieu, attendait la rédemption d’Israël, et l’Esprit-Saint était en lui.
  2. Ant. Siméon avait connu par l’Esprit-Saint qu’il ne mourrait point avant d’avoir vu le Seigneur.
  3. Ant. Siméon, prenant l’enfant dans ses bras, rendit grâces et bénit le Seigneur.
  4. Ant. Il sera la lumière pour éclairer les Gentils, et la gloire de votre peuple d’Israël.
  5. Ant. Ils offrirent pour lui au Seigneur deux tourterelles, ou deux petits de colombes.

Le capitule, l’hymne et le verset des premières vêpres.

Antienne de Magnificat

Aujourd’hui, la bienheureuse Vierge Marie a présenté l’enfant Jésus au temple, et Siméon, rempli de l’Esprit-Saint, l’a pris dans ses ras, et il a béni Dieu à jamais.

Oraison

Dieu tout-puissant et éternel, faites, nous vous en supplions humblement, que comme votre Fils unique a été présenté aujourd’hui dans le temple, avec la substance de notre chair, nous vous soyons aussi présentés avec la pureté de l’âme. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Autres liturgies

Réunissons maintenant la voix des diverses Églises, pour célébrer le mystère d’aujourd’hui. Nous emprunterons d’abord au bréviaire mozarabe les cinq oraisons suivantes, dans lesquelles l’Église gothique d’Espagne présente à Dieu les sentiments que lui inspire l’exemple du saint vieillard Siméon.

Oraisons

Dieu tout-puissant, Père et Seigneur, donnez la paix au peuple de vos croyants, afin que nous puissions voir votre Salut dans votre temple : ce Sauveur que le juste Siméon a reçu dans ses bras ; faites que celui qui a été la lumière pour éclairer les Gentils, se fasse sentir comme celui qui remet les péchés à ceux qui croient. Amen.

Vous êtes, Seigneur, le salut , et le salut est à vous ; nous nous réjouissons de nous le voir octroyer ; daignez nous le donner jusqu’à la fin ; répandez, s’il vous plaît, votre bénédiction sur votre peuple, afin que la malédiction de la peine disparaisse, et que la justice fructifie en nous abondamment. Amen.

Faites retentir en nous, Seigneur, l’heureuse voix du juste Siméon, nous donnant une piété semblable à la sienne, en sorte que nous aussi qui avons vu votre Salut, et qui avons cru en lui, nous allions en paix, quand vous l’ordonnerez ; que nous ne soyons point renvoyés par vous à la fin de notre vie ; mais plutôt que nous possédions, absous par vous de nos dettes, la paix éternelle à jamais. Amen.

Nous avons vu, Seigneur, votre gloire comme celle du Fils unique du Père, Fils unique en divinité, premier-né en grâces : au ciel Fils unique du Père, sur la terre le principal entre ses frères ; au ciel une même substance avec le Père, sur la terre le premier de ses frères ; au ciel égal en nature et habitant au sein du Père, sur la terre n’abandonnant point ceux auxquels il s’est fait semblable. Rendez donc participants de votre royaume ceux dont vous avez été la propitiation en ce monde ; et soyez, au siècle à venir, le rémunérateur de ceux vers lesquels vous êtes venu d’abord comme rédempteur. Amen.

Ô Dieu, qui, pour la purification des mères, avez commandé qu’on vous offrit deux tourterelles ou deux petits de colombes, préparez-nous pour être une hostie vivante, vous qui vous êtes fait notre hostie ; vous qui êtes venu accomplir la loi, et non la détruire, daignez développer en nous, dans toute sa richesse, la grâce de l’évangile. Amen.

L’antiquité liturgique a produit peu d’hymnes sur la Purification de la Sainte Vierge. Nous donnerons la suivante, qui ne manque pas de grandeur, et qui est de saint Paulin, patriarche d’Aquilée.

Hymne

Le quarantième jour de la jeune mère étant arrivé, selon la loi du Seigneur, Marie, cette vierge, présenta au temple, sur ses bras sacrés, le saint enfant Jésus, Fils unique de la majesté du Père.

L’heureuse mère portait sur ses chastes épaules un Dieu couvert du voile de la chair ; ses lèvres avaient imprimé de doux baisers sur le visage de ce Dieu, homme véritable, par l’ordre duquel tout fut créé.

Les parents portèrent deux blanches et tendres colombes, au plumage pur comme le lait ; ils offrirent pour lui au temple deux tourterelles ; elles furent consumées dans un sacrifice, comme le prescrivait la loi.

Un prêtre de Dieu, homme humble et doux, était dans la ville, un vieillard vénérable, l’heureux Siméon ; rempli de l’Esprit-Saint aux influences célestes, il arrive dans la sainte maison, poussé par un mouvement divin.

Car dès longtemps l’Esprit-Saint lui avait répondu que la puissance de la mort ne viendrait pas le séparer de son corps qu’il n’eût vu, de son vivant, le Christ du Seigneur, envoyé par le Père du haut des cieux.

Il prit donc l’enfant dans ses bras, il rendit grâces au Père céleste ; pressant sur sa poitrine ce nouveau-né, il bénit le Seigneur ; dans le transport de son amour, au milieu des douceurs dont son cœur était inondé, il s’exprima ainsi à haute voix :

« Laissez maintenant, Seigneur, aller en paix votre serviteur ; car j’ai pu voir de mes yeux le Sauveur que vous envoyez, celui que votre suprême bonté a préparé à la face de tous les peuples.

Il est la lumière qui brille aux yeux des nations, la gloire du peuple d’Israël ; il est placé pour être la pierre sur laquelle plusieurs se heurteront à leur ruine ; pour être le salut de ceux qui sont la fidèle race de Jacob, au jour où les secrets des cœurs se révéleront.

Mais un glaive, ô sainte Mère, transpercera ton âme. » Et Marie conservait dans son cœur de si hauts mystères, et, fidèle à croire les oracles célestes, elle repassait constamment ces paroles en elle-même.

Gloire au Père de Jésus, dans sa majesté souveraine ; gloire à toi, Fils unique du Père, Dieu, puissance, vertu, plus haut que les cieux ; au saint Paraclet louange infinie, honneur et empire à jamais ! Amen.

Les séquences pour la Purification sont aussi rares que les hymnes dans les anciens livres liturgiques. Celle qui suit est de la composition de Notker, et elle est tirée de l’ancien séquential de l’Abbaye de Saint-Gall.

Séquence

Ce peuple n’a qu’une voix pour te célébrer, ô Marie ! Tous ces cœurs pieux te vénèrent.

De l’illustre Abraham tu es la fille auguste, issue de la race royale de David.

Très sainte dans ton corps, très chaste dans ta vie, la plus belle de toutes, Vierge des vierges.

Mère et vierge glorieuse, réjouis-toi : docile à l’oracle de l’archange Gabriel, toujours intacte tu as enfanté un fils ;

Un fils dont le sang très sacré purifie la race perdue tout entière, comme Dieu l’a promis à Abraham.

C’est toi, ô Marie, que figure la verge d’Aaron desséchée, puis tout à coup ornée d’une belle fleur ; il est la fleur, ce fils que tu as enfanté contre les lois de la nature.

Tu es la porte toujours fermée que célèbre la voix d’Ézéchiel : tu n’es accessible qu’à Dieu seul, ô Marie !

Mais, aujourd’hui, voulant nous donner un exemple digne de la mère des vertus, tu t’es présentée pour l’expiation imposée aux mères que leur enfantement avait souillées.

Tu portas au temple, pour être purifié avec toi, le Dieu-Homme dont la naissance a ajouté à ta pureté, ô Mère immaculée !

Réjouis-toi, ô sainte Marie ! toi que celui qui sonde les reins et les cœurs a trouvée la seule demeure digne de lui.

Tressaille, ô Marie ! car il te sourit enfant, celui qui seul donne à tous les êtres de se réjouir et d’exister.

Donc, nous qui célébrons la fête du Christ, enfant pour nous, et de Marie sa tendre mère,

Si notre faiblesse ne nous permet pas d’atteindre à une si profonde humilité d’un Dieu, que du moins sa mère soit notre modèle.

Louange au Père de gloire, qui, révélant son Fils aux Gentils et à son peuple, daigne nous associer à Israël.

Louange à son Fils, qui, nous réconciliant au Père par son sang, nous associe aux habitants des cieux.

Louange aussi à l’Esprit-Saint à jamais.

Amen.

L’admirable prose que nous donnons ci-après est d’Adam de Saint-Victor. Elle était demeurée inédite jusqu’à la publication qu’en a faite M. Léon Gautier, dans sa précieuse édition des œuvres poétiques de notre grand lyrique. Cette séquence est cependant une des plus belles de son auteur, et l’un des plus gracieux hommages que le moyen âge ait offerts à la Vierge-Mère.

Séquence

Ornons le temple intérieur ; dans un cœur nouveau, renouvelons la joie nouvelle du saint vieillard, qui, prenant sur ses bras l’enfant divin, satisfait enfin les désirs qui le firent soupirer tant d’années.

Il est l’étendard qui ralliera les peuples, cet enfant dont la présence illumine le temple, inspire de si beaux cantiques, émeut les cœurs d’un si noble transport ; aujourd’hui c’est un enfant que l’on présente ; plus tard, sur la croix, ce sera un homme offert comme hostie du péché.

Là le Sauveur, ici Marie : saint enfant, sainte mère, quels objets d’allégresse mais portons en nous avec amour l’œuvre de lumière que représentent nos cierges allumés.

Le Verbe du Père est la lumière, la chair formée par la vierge est la cire ; le cierge étincelant est le Christ lui-même ; c’est lui qui éclaire nos cœurs de la vraie sagesse ; par sa grâce, celui qui était le jouet de l’erreur et du vice s’élance dans le chemin de la vertu.

Celui qui par l’amour tient le Christ dans ses bras, porte vraiment le flambeau de cire allumé, et remplit pleinement le rite de la fête ; de même que le vieillard dont le cœur portait déjà le Verbe du Père, serra dans ses bras ce même Verbe fait chair que lui confiait l’auguste mère.

Mère d’un tel fils, réjouis-toi ; pure au dedans, chaste au dehors, sans tache ni ride ; femme que son bien-aimé a choisie d’avance, que l’amour d’un Dieu a chérie avant les siècles.

À qui contemple ta beauté, toute autre beauté n’est que ténèbres et difformité qui repousse ; à qui goûte ta saveur délicieuse, toute autre saveur n’est qu’amertume et objet de dégoût.

À qui respire tes parfums, toute autre senteur est nulle ou désagréable ; en celui qui cultive ton amour, tout autre amour s’efface, ou n’obtient plus que le second rang.

De la mer brillante étoile, honneur éternel de toutes les mères, ô mère véritable de la Vérité, de la Voie, de la Vie, de l’Amour, remède de ce monde languissant, canal de ce vin délicieux qui est la source de vie dont tous doivent éprouver la soif ; dont le breuvage est doux à celui qui est sain comme à celui qui est malade : rends la force et la santé à celui qui défaille.

Fontaine scellée, verse tes ruisseaux de sainteté ; fontaine des jardins spirituels, arrose de tes eaux nos âmes desséchées.

Fontaine abondante, inonde-nous, lave nos cœurs coupables. Fontaine limpide, source toujours pure, daigne purifier des souillures du monde, par ta pureté, le cœur de ton peuple. Amen.

L’Église grecque vient à son tour nous prêter ses accents mélodieux, dans les strophes suivantes que nous empruntons à ses menées.

En la rencontre du Seigneur

Aujourd’hui Siméon reçoit dans ses bras le Seigneur de gloire que Moïse, sous la nuée, contempla jadis sur le Sinaï visible, où il lui donna la loi. C’est le Seigneur qui parle dans les prophètes, l’auteur de la loi, c’est lui qu’annonça David, c’est le Dieu terrible ; et c’est aussi celui qui possède une grande et très riche miséricorde.

Ô trésor des siècles, vie universelle ! toi qui autrefois as gravé la loi sur des tables au Sinaï, tu t’es fait enfant, tu t’es placé sous la loi pour nous arracher tous à l’antique servitude de cette loi ; gloire à ta miséricorde, ô Sauveur ! gloire à ton règne ; gloire à ton divin conseil, ô seul ami des hommes !

Marie, Mère de Dieu, pure de tout commerce humain, porte dans ses bras celui qui est assis sur les chérubins comme sur un char, et qui est célébré dans les cantiques des séraphins, celui qui a pris chair en elle, le législateur qui accomplit le précepte de la loi ; elle le remet aux mains du prêtre vénérable par son grand âge. Siméon, portant ainsi la Vie, implorait la grâce de ne plus vivre : « Seigneur, disait-il, laisse-moi partir maintenant ; laisse-moi annoncer à Adam que j’ai vu, sous les traits d’un enfant, le Dieu immuable, qui est avant les siècles, le Sauveur du monde. »

Prosterné, et suivant en esprit les pas de la Vierge et Mère de Dieu, le vieillard disait : « C’est un feu que tu portes, ô très pure ! Tu soutiens sur tes bras tremblants le Dieu de la lumière sans couchant, le Seigneur de la paix. »

« Isaïe est purifié par le séraphin qui touche ses lèvres d’un charbon de feu, disait le vieillard à la mère de Dieu ; mais toi, en me donnant de tes mains, comme d’un instrument, ce feu, tu m’embrases par celui que tu portes, et qui est le Seigneur de la lumière éternelle et de la paix. »

Hommes de bonne volonté, courons à la mère de Dieu pour voir son fils qu’elle conduit vers Siméon. C’est celui que les Esprits célestes, dans leur étonnement, contemplent du haut du ciel, disant : « Nous voyons en ce moment des choses merveilleuses qu’on n’eût pu croire, et qu’on ne saurait comprendre. Celui qui autrefois forma Adam est porté comme un enfant ; Celui qui ne connaît pas l’espace est déposé sur les bras d’un vieillard ; Celui qui habite au sein ineffable du Père daigne connaître les limites dans la chair, lui qui n’en connaît pas dans sa divinité : il est l’unique ami des hommes ».

Ô Emmanuel ! en ce jour où vous faites votre entrée dans le temple de votre Majesté, porté sur les bras de Marie, votre ineffable mère, recevez l’hommage de nos adorations et de notre reconnaissance. C’est afin de vous offrir pour nous que vous venez dans le temple ; c’est comme prélude de notre rachat, que vous daignez payer la rançon du premier-né ; c’est pour abolir bientôt les sacrifices imparfaits, que vous venez offrir un sacrifice légal. Aujourd’hui vous paraissez dans cette ville qui doit être un jour le terme de votre course, et le lieu de votre immolation. Le mystère de notre salut a fait un pas ; car il ne vous a pas suffi de naître pour nous ; votre amour nous réserve pour l’avenir un plus éclatant témoignage.

Consolation d’Israël, vous sur qui les anges aiment tant à arrêter leurs regards, vous entrez dans le temple ; et les cœurs qui vous attendaient s’ouvrent et s’élèvent vers vous. Oh ! qui nous donnera une part de l’amour que ressentit le vieillard, lorsqu’il vous tint dans ses bras et vous serra contre son cœur ? Il ne demandait qu’à vous voir, ô divin enfant, objet de tant de désirs ardents, et il était heureux de mourir. Après vous avoir vu un seul instant, il s’endormait délicieusement dans la paix. Quel sera donc le bonheur de vous posséder éternellement, si des moments si courts ont suffi à combler l’attente d’une vie entière !

Mais, ô Sauveur de nos âmes, si le vieillard est au comble de ses vœux pour vous avoir vu seulement une fois, dans cette offrande que vous daignez faire de vous-même pour nous au temple ; quels doivent être nos sentiments, à nous qui avons vu la consommation de votre sacrifice ! Le jour viendra, ô Emmanuel, où, pour nous servir des expressions de votre dévot serviteur Bernard, vous serez offert non plus dans le temple et sur les bras de Siméon, mais hors la ville, et sur les bras de la croix. Alors, on n’offrira point pour vous un sang étranger ; mais vous-même offrirez votre propre sang. Aujourd’hui a lieu le sacrifice du matin : alors s’offrira le sacrifice du soir. Aujourd’hui vous êtes à l’âge de l’enfance ; alors vous aurez la plénitude de l’âge d’homme ; et, nous ayant aimés dès le commencement, vous nous aimerez jusqu’à la fin. Que vous rendrons-nous, ô divin enfant, qui portez déjà, dans cette première offrande pour nous, tout l’amour qui consommera la seconde ? Pouvons-nous faire moins que nous offrir à vous pour jamais, dès ce jour ? Vous vous donnez à nous dans votre sacrement, avec plus de plénitude que vous ne le fîtes à l’égard de Siméon ; nous vous recevons non plus entre nos bras, mais dans notre cœur. Déliez-nous aussi, ô Emmanuel ; rompez nos chaînes ; donnez-nous la paix que vous apportez aujourd’hui ; ouvrez-nous, comme au vieillard, une vie nouvelle. Pour imiter vos exemples, et nous unir à vous, nous avons, pendant cette quarantaine, travaillé à établir en nous cette humilité et cette simplicité de l’enfance que vous nous recommandez ; soutenez-nous maintenant dans les développements de notre vie spirituelle, afin que nous croissions comme vous en âge et en sagesse, devant Dieu et devant les hommes. Ô la plus pure des vierges et la plus heureuse des mères ! Marie, fille des rois, que vos pas sont gracieux, que vos démarches sont belles [2] , au moment où vous montez les degrés du temple, chargée de notre Emmanuel ! que votre cœur maternel est joyeux, et en même temps qu’il est humble, en ce moment où vous allez offrir à l’Éternel son Fils et le vôtre ! À la vue de ces mères d’Israël qui apportent aussi leurs enfants au Seigneur, vous vous réjouissez en songeant que cette nouvelle génération verra de ses yeux le Sauveur que vous lui apportez. Quelle bénédiction pour ces nouveau-nés d’être offerts avec Jésus ! Quel bonheur pour ces mères d’être purifiées en votre sainte compagnie ! Si le temple tressaille de voir entrer dans son enceinte le Dieu en l’honneur duquel il est bâti, sa joie est grande aussi de sentir dans ses murs la plus parfaite des créatures, la seule fille d’Ève qui n’ait point connu le péché, la verge féconde, la mère de Dieu. Mais pendant que vous gardez fidèlement, ô Marie, les secrets de l’Éternel, confondue dans la foule des filles de Juda, le saint vieillard accourt vers vous ; et votre cœur a compris que l’Esprit-Saint lui a tout révélé. Avec quelle émotion vous déposez pour un moment entre ses bras le Dieu qui porte la nature entière, et qui veut bien être la consolation d’Israël ! Avec quelle grâce vous accueillez la pieuse Anne ! Peut-être, dans vos jeunes années, avez-vous reçu ses soins, dans cette demeure sacrée qui vous revoit aujourd’hui, vierge encore et cependant mère du Messie. Les paroles des deux vieillards qui exaltent la fidélité du Seigneur à ses promesses, la grandeur de celui qui est né de vous, la Lumière qui va se répandre par ce divin Soleil sur toutes les nations, font tressaillir délicieusement votre cœur. Le bonheur d’entendre glorifier le Dieu que vous appelez votre fils, et qui l’est en effet, vous émeut de joie et de reconnaissance ; mais, ô Marie, quelles paroles a prononcées le vieillard, en vous rendant votre fils ! quel froid subit et terrible vient tout à coup glacer votre cœur ! La lame du glaive l’a traversé tout entier. Cet enfant que vos yeux contemplaient avec une joie si douce, vous ne le verrez plus qu’à travers des larmes. Il sera en butte à la contradiction, et les blessures qu’il recevra transperceront votre âme. Ô Marie ! ce sang des victimes qui inonde le temple cessera un jour de couler ; mais il faut qu’il soit remplacé par le sang de l’enfant que vous tenez entre vos bras.

Nous sommes pécheurs, ô Mère naguère si heureuse, et maintenant si désolée ! Ce sont nos péchés qui ont ainsi tout d’un coup changé votre allégresse en douleur. Pardonnez-nous, ô Mère ! laissez-nous vous accompagner à la descente des degrés du temple. Nous savons que vous ne nous maudissez pas ; nous savons que vous nous aimez, car votre fils nous aime. Oh ! aimez-nous toujours, Marie ! intercédez pour nous auprès de l’Emmanuel. Obtenez-nous de conserver les fruits de cette précieuse quarantaine. Les grâces de votre divin enfant nous ont attirés vers lui ; nous nous sommes permis d’approcher de son berceau ; votre sourire maternel nous y invitait. Faites, ô Marie, que nous ne quittions plus cet enfant qui bientôt sera un homme ; que nous soyons dociles à ce docteur de nos âmes, attachés, comme de vrais disciples, à ce maître si plein d’amour, fidèles à le suivre partout comme vous, jusqu’au pied de cette croix qui vous apparaît aujourd’hui.

[1] – s. Luc 12, 35.

[2] – Cant. 7, 1.

Pape François : Dieu est le père de toutes les confessions religieuses

« Nous demandons que l’Esprit du Ressuscité, qui est l’Esprit d’amour et de paix, nous enseigne cette route et nous aider à y parvenir. Je demande pour vous tous la bénédiction de Dieu – Dieu le Père de nous tous, Père de toutes les confessions – et je l’invoque en particulier pour ceux qui ont perdu la vie en faisant leur service et pour leurs proches. » C’est ainsi que le pape a salué la Croix-Rouge italienne, lors de l’audience du samedi 27 Janvier.
Continuer la lecture de « Pape François : Dieu est le père de toutes les confessions religieuses »

3e Sermon. Pauvreté, chasteté, obéissance dans le mariage

Mes bien chers Frères,

Voici la suite de mes sermons sur le mariage. Il est un peu long… je pense cependant que vous ne vous ennuierez pas, ni vos grands enfants.

Que Dieu règne dans vos foyers !

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Semaine de la Septuagésime

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Semaine de la Septuagésime

Lundi de la Septuagésime

Le serpent dit à la femme : « Pourquoi Dieu vous a‑t-il commandé de ne pas manger du fruit de tous les arbres du jardin ? » Tel est le début de l’entretien que notre première mère consent à lier avec l’ennemi de Dieu ; et déjà le salut du genre humain est en péril.

Rappelons-nous tout ce qui s’est passé jusqu’à cette heure fatale. Dieu, dans sa puissance et dans son amour, a créé deux êtres sur lesquels il a versé toutes les richesses de sa bonté. Il a ouvert devant eux une destinée immortelle, accompagnée de toutes les conditions d’un bonheur parfait. La nature entière leur est soumise ; une postérité innombrable doit sortir d’eux et les entourer à jamais de sa tendresse filiale. Bien plus, le Dieu de bonté qui les a créés daigne descendre jusqu’à la familiarité avec eux, et dans leur innocence, cette condescendance adorable ne les surprend pas. Mais ceci n’est rien encore. Après l’épreuve qui doit les en rendre dignes, le Dieu qu’ils ne connaissent jusque-là que par des bienfaits d’un ordre inférieur, leur prépare une félicité au-dessus de toutes leurs pensées. Il a résolu de se faire connaître à eux tel qu’il est, de les associer à sa gloire, de rendre infini leur bonheur, en même temps qu’il sera éternel. Voilà ce que Dieu a fait, ce qu’il a préparé pour ces deux êtres qui, tout à l’heure, étaient encore dans le néant.

En retour de tant de dons gratuits et magnifiques, Dieu ne leur demande qu’une seule chose : qu’ils reconnaissent son domaine sur eux. Rien ne doit leur être plus doux ; rien aussi n’est plus juste en soi. Tout ce qui est en eux et hors d’eux n’est qu’un produit de l’inépuisable munificence du Dieu qui les a arrachés au néant ; leur vie tout entière ne doit donc être que fidélité, amour et reconnaissance. Comme expression de cette fidélité, de cet amour et de cette reconnaissance, le Seigneur ne leur a posé qu’un seul précepte, qui consiste à s’abstenir du fruit d’un seul arbre. L’observation de ce commandement facile est l’unique compensation qu’il exige pour tous les bienfaits qu’il a répandus sur eux. Cette compensation suffit à la souveraine équité ; elle doit donc être acceptée par eux avec un saint orgueil, comme le lien qui les unit à Dieu, comme le seul moyen qu’ils ont de s’acquitter envers lui.

Mais voici ce qui arrive. Une voix qui n’est pas celle de Dieu, la voix d’une créature se fait entendre à la femme. « Pourquoi Dieu vous a‑t-il fait ce commandement ? » Et la femme s’arrête à écouter cette voix, et son cœur n’est pas saisi d’indignation d’entendre demander pourquoi le divin bienfaiteur a porté tel ou tel précepte ? Elle ne fuit pas avec horreur celui qui ose peser la valeur des ordres de Dieu ; elle ne lui déclare pas qu’une telle question lui semble sacrilège. Elle reste, et va répondre. L’honneur de Dieu ne la touche plus. Que nous paierons cher cette insensibilité et cette imprudence !

Ève répond : « Nous mangeons du fruit des arbres qui sont dans le jardin ; mais pour ce qui est des fruits de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a commandé de n’en point manger et de n’y point toucher, de peur que nous ne mourrions ». Ainsi, la femme ne se contente pas d’écouter la question du serpent : elle répond, elle engage conversation avec l’esprit pervers qui la tente. Elle s’expose au danger ; sa fidélité est déjà compromise. Si les termes dont elle use dans sa réponse font voir qu’elle n’avait pas oublié le commandement du Seigneur, on y sent déjà comme un doute qui tient de l’orgueil et de l’ingratitude.

L’esprit du mal s’aperçoit qu’il a éveillé dans ce cœur l’amour de l’indépendance, et que s’il peut rassurer sa victime sur les suites de la désobéissance, elle est à lui désormais. Il poursuit donc, avec autant d’audace que de perfidie : « Assurément vous ne mourrez point ; mais Dieu sait que le jour où vous en aurez mangé, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » C’est la rupture même avec Dieu que le serpent propose ici à la femme. Il vient d’allumer en elle ce perfide amour de soi, qui est le souverain mal de la créature, et qu’elle ne peut satisfaire qu’en brisant les liens qui l’attachent au créateur. Le souvenir des bienfaits, le cri de la reconnaissance, l’intérêt personnel, tout est oublié. Comme l’ange rebelle, l’homme ingrat veut devenir Dieu ; comme lui il sera brisé.

Dimanche de la Tyrophagie

Réveille-toi, mon âme infortunée ; pleure aujourd’hui sur tes actions : viens repasser le souvenir de ce malheur qui fit paraître la nudité dans Éden, au jour où tu te vis privée des délices et des joies éternelles de ce séjour.

Créateur de toutes choses, dans votre bonté et votre miséricorde, après m’avoir tiré de la poussière et m’avoir donné une âme, vous me fîtes le commandement de vous louer avec vos anges.

Créateur et Seigneur, dans la munificence de votre bonté, vous aviez planté un jardin délicieux dans Éden, et vous m’aviez commandé de jouir de ses fruits si beaux, si agréables, et qui ne devaient pas se flétrir.

Ô mon âme infortunée ! tu avais reçu de Dieu la faculté de jouir des voluptés d’Éden, à la condition de ne pas manger le fruit défendu de la science ; pourquoi as-tu violé la loi de Dieu ?

(Vierge, Mère de Dieu, fille d’Adam par le sang, mais devenue Mère du Christ-Dieu par la grâce, rappelez-moi dans Éden d’où j’ai été expulsé.)

Le serpent trompeur, envieux de ma gloire, a murmuré la fourberie aux oreilles d’Ève ; j’ai été trompé à mon tour ; hélas ! me voilà exilé du séjour de vie.

J’ai étendu une main téméraire et goûté le fruit de la science, que Dieu m’avait défendu même de toucher, et tout aussitôt en proie à la plus cruelle angoisse, j’ai perdu la gloire divine.

Ô mon âme infortunée ! comment n’as-tu pas pressenti la tromperie ? Comment n’as-tu pas deviné la fraude et la jalousie de l’ennemi ? Mais non, ton esprit s’est obscurci, et tu as oublié le commandement de ton auteur.

(Ô mon espoir ! ô ma protection ! Vierge auguste ! vous qui seule avez pu voiler la nudité d’Adam tombé, par votre merveilleux enfantement : vous, ô très pure, enveloppez-moi d’un vêtement d’incorruptibilité.)

 

Mardi de la Septuagésime

Les promesses du serpent avaient suffi pour étouffer au cœur de la femme tout sentiment d’amour envers celui qui l’avait créée et comblée de biens ; elle rêvait déjà l’égalité avec lui. La foi aussi s’était obscurcie en elle ; elle s’arrêtait à penser que Dieu pouvait l’avoir trompée en la menaçant de mort dans le cas où elle aurait le malheur d’enfreindre son précepte. Vaincue par l’orgueil, elle lève ses regards vers le fruit défendu ; il lui semble « bon à manger, beau et agréable à la vue ». Ses sens conspirent avec son âme à désobéir à Dieu et à la perdre. La prévarication est déjà commise dans son cœur ; il ne reste plus qu’à la consommer par un acte formel. Enivrée d’elle-même, comme si Dieu n’existait plus, elle étend une main audacieuse, saisit le fruit et le porte à sa bouche.

Dieu avait prédit la mort à l’infidèle qui violerait son commandement ; cependant Ève a péché, et elle sent encore en elle la vie. Son orgueil triomphe, et se croyant plus forte que Dieu, elle veut associer Adam à sa coupable victoire. D’une main assurée, elle lui présente ce fruit qu’elle croit avoir mangé impunément. Soit qu’il se sentît rassuré par l’impunité du crime de son épouse, soit que, par le sentiment d’un amour aveugle, il voulût partager le sort de celle qui était la chair de sa chair et l’os de ses os, notre premier père oublie à son tour ce qu’il doit à son créateur et sacrifie l’amitié de Dieu. Par une lâche complaisance pour sa femme, il mange le fruit, et en se perdant, il perd toute sa postérité.

Mais à peine ont-ils l’un et l’autre brisé le lien qui les unissait à Dieu, que tout aussitôt ils retombent sur eux-mêmes. Dieu habitant dans la créature qu’il a élevée à l’état surnaturel, lui donne un être complet ; si la créature le chasse d’elle-même par le péché, elle se trouve dans un état pire que le néant ; elle est dans le mal. Cette âme naguère si belle et si pure n’est plus qu’une ruine effrayante. Réduits désormais à eux-mêmes, nos premiers parents sont saisis d’une honte inénarrable. Ils ont voulu devenir des dieux, s’élever jusqu’à l’être infini ; et les voilà en proie à la lutte de la chair contre l’esprit. Leur nudité jusqu’alors innocente les effraie ; ils cherchent à la voiler, afin de ne pas rougir d’eux-mêmes, eux tout à l’heure pleins d’une si noble assurance, au milieu de ce monde soumis à leur empire.

L’amour d’eux-mêmes qui les a séduits a obscurci en eux le souvenir de la grandeur et des bienfaits de Dieu, et ils ont foulé aux pieds son commandement ; ce même aveuglement leur enlève jusqu’à la pensée de confesser leur faute et d’implorer la pitié du maître qu’ils ont offensé. Saisis de stupeur, ils ne savent que fuir et se cacher.

Dimanche de la Tyrophagie

Moi misérable, je fus par vous, Seigneur, comblé d’honneur dans Éden. Hélas ! comment me laissai-je induire en erreur ! Victime de la jalousie de Satan, j’ai mérité d’être chassé de devant votre face.

Chœurs des anges, arbres du paradis qui en faites la gloire, pleurez sur moi qu’une indigne tromperie a séparé de vous, et a chassé loin de Dieu.

Plaines verdoyantes, ombrages plantés par la main de Dieu, vous qui êtes les délices de ce jardin, que vos feuillages versent des larmes sur moi qui suis nu et privé de la gloire de Dieu.

(Sainte et puissante princesse, qui avez ouvert à tous les fidèles les portes du paradis que nous ferma la désobéissance d’Adam, abaissez devant moi les barrières de la miséricorde.)

L’ennemi plein d’envie contre moi, l’adversaire des hommes, sous la forme du serpent, m’a ravi l’heureux séjour du paradis, et m’a arraché à la gloire éternelle.

Je pleure, et mon âme est en proie à l’angoisse ; je voudrais multiplier mes larmes, lorsque je considère et que je comprends enfin la nudité qui m’est échue, par suite de ma transgression.

La main de Dieu m’avait formé de terre ; ô malheur ! j’ai entendu prononcer sur moi un arrêt qui me condamne à retourner dans la terre. Repoussé loin de Dieu, au lieu d’Éden je trouve la tombe ; qui ne pleurerait mon sort ?

(Mère de Dieu, exempte de toute tache, nous, fidèles, nous célébrons le trône mystique de votre gloire ; daignez, ô toute pure, me préparer pour les joies du paradis, moi qui ai eu part à la chute.)

 

Mercredi de la Septuagésime

Les deux grands coupables comparaissent devant le souverain Seigneur qu’ils ont outragé, et loin d’avouer leur faute, ils cherchent tour à tour à la rejeter sur autrui. La justice divine aura son cours ; et la sentence retentira jusque dans la postérité humaine la plus reculée. Le crime avait été commis par deux êtres comblés de tous les dons de la nature et de la grâce. Le penchant qui nous entraîne au mal, l’ignorance, la distraction qui offusquent l’intelligence de l’homme déchu, n’existaient pas en eux : un excès d’ingratitude les avait donc précipités dans le mal. Ils avaient d’abord hésité, lorsqu’il eût fallu vaincre par la fuite ; peu à peu le mal avait perdu de sa noirceur à leurs yeux, parce qu’ils commençaient à y soupçonner leur intérêt. Enfin, l’amour d’eux-mêmes remplaçant celui qu’ils devaient à Dieu, ils avaient voulu déclarer leur indépendance. Le Seigneur cependant eut pitié d’eux, à cause de leur postérité.

Les anges, créés tous en un même moment, furent soumis individuel­le­ment à l’épreuve qui devait être la condition de leur bonheur éternel : chacun d’eux fut à même de choisir la fidélité ou la révolte. Éternelle­ment la malédiction pèsera sur ceux qui se déclarèrent contre Dieu. La divine miséricorde, au contraire, daigne éclater sur la race humaine, contenue tout entière dans nos deux premiers parents, et entraînée par eux et avec eux dans l’abîme de la réprobation.

Une triple sentence sort de la bouche de Dieu ; la plus cruelle est celle qui regarde le serpent. La malédiction qui pèse déjà sur lui est aggravée encore, et le pardon promis à l’humanité ne sera annoncé, ce jour-là, qu’en forme d’anathème contre l’esprit pervers qui a osé poursuivre Dieu lui-même dans son œuvre.

« Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, et elle t’écrasera la tête. » Telle est la vengeance que Dieu tire de son ennemi. Le trophée dont celui-ci était si fier tourne à sa honte et ne proclame que sa défaite. Dans son astuce, il ne s’est pas d’abord attaqué à l’homme ; il a préféré se mesurer avec un être faible et crédule, espérant, hélas ! avec fondement, qu’une complaisance trop tendre porterait l’homme à trahir Dieu. Mais voilà que le Seigneur allume lui-même au cœur de la femme une haine implacable contre son ennemi et le nôtre. En vain, le serpent lèvera sa tête altière jusqu’à obtenir l’adoration des hommes ; un jour viendra où le pied d’une femme écrasera cette tête qui a refusé de fléchir devant Dieu. Cette fille d’Ève, que toutes les générations proclameront bienheureuse, sera figurée dans la suite des âges par d’autres femmes, les Debbora, les Judith, les Esther, toutes célèbres par leurs victoires sur le serpent ; elle sera suivie, jusqu’à la fin des temps, par cette succession non interrompue de vierges et d’épouses chrétiennes qui, dans leur faiblesse même, se montreront les puissantes coopératrices de Dieu ; en sorte que, comme parle l’apôtre, « l’homme infidèle sera sanctifié par la femme fidèle [1] ».

Ainsi Dieu brisera l’orgueil du serpent. Avant d’appliquer à nos premiers pères la sentence qu’ils avaient méritée, il signala sa clémence envers leur postérité, et fit luire un rayon d’espérance dans leur cœur.

Dimanche de la Tyrophagie

Adam s’assit, et, tourné vers le jardin de délices, il se livra à ses pleurs, et, mettant la main sur ses yeux, il disait : Ô miséricordieux, ayez pitié de moi qui suis tombé.

Adam regarda l’ange qui le chassait et qui fermait les portes du divin jardin, et il se mit à pousser des sanglots avec violence. Il disait : Ô miséricordieux, ayez pitié de moi qui suis tombé.

Plains, ô paradis, plains le sort de celui qui fut ton maître, et qui maintenant est réduit à la misère. Que le bruit de tes feuillages supplie le créateur de ne pas te fermer pour jamais. Ô miséricordieux, ayez pitié de moi qui suis tombé.

 

Jeudi de la Septuagésime

Le pardon est annoncé ; mais l’expiation est nécessaire. Il faut que la justice divine soit satisfaite, et que toutes les générations sachent qu’on ne se joue pas impunément de Dieu. Ève est la plus coupable ; c’est elle qui est appelée à recevoir sa sentence après le serpent. Créée pour aider l’homme à remplir la terre d’habitants heureux et fidèles, issue de l’homme, la chair de sa chair et l’os de ses os, elle devait marcher son égale ; or voici le changement qui s’opère par l’effet de la sentence divine. Malgré l’humiliation de la concupiscence, l’union conjugale est maintenue sainte et sacrée ; mais elle n’a plus que le second rang. La virginité, qui ignore les convoitises de la chair, la dépassera en honneur devant Dieu et devant les hommes.

La femme deviendra mère, comme elle l’eût été dans l’état d’innocence ; mais les fils qu’elle portera dans ses entrailles seront pour elle un poids accablant. Leur pénible naissance ne s’opérera qu’au milieu des plus poignantes douleurs ; plus d’une fois même ils n’arriveront à la lumière qu’aux dépens de la vie de celle qui les conçut. Le souvenir d’Ève et de sa prévarication planera sur tout enfantement, et la nature s’étonnera de voir celui qui devait régner sur elle n’arriver à la vie que par violence.

Appelée d’abord aux mêmes honneurs que l’homme, la femme perdra pour jamais son indépendance. L’homme sera son maître, et son devoir à elle sera d’obéir. Durant de longs siècles, cette obéissance ne se distinguera pas de l’esclavage, jusqu’à ce que la vierge attendue depuis quatre mille ans, celle qui doit écraser la tête du serpent par son humilité, vienne relever son sexe, et créer pour la femme chrétienne cet empire de douceur et de persuasion, qu’elle seule a su concilier avec le devoir de soumission que la sentence divine lui a imposé pour jamais.

Dimanche de la Tyrophagie

Roi des siècles, Seigneur de toutes choses, qui par votre volonté m’avez créé, l’envie du perfide serpent me perdit et provoqua contre moi votre colère, ô Sauveur ; ne me dédaignez pas, ô Dieu, mais rappelez-moi.

Hélas ! au lieu de la gloire qui me couvrait, je n’ai plus qu’un vêtement d’ignominie. Je pleure, ô Sauveur, sur mon désastre, et je crie vers vous avec foi : Dieu bon, ne me dédaignez pas, mais rappelez-moi.

J’étais le maître des serpents et des autres animaux : Comment, ô Adam, t’es-tu livré à un entretien familier avec le serpent si funeste aux âmes ? Pourquoi as-tu pris ton ennemi pour un conseiller plein d’intérêt pour toi ? Oh ! quelle erreur a été la tienne, mon âme infortunée !

Nous vous chantons, ô Marie, pleine de la grâce de Dieu, splendide tabernacle de la divine incarnation ! Éclairez-moi qui suis en proie aux ténèbres honteuses de mes passions, vous qui êtes la source de miséricorde, l’espérance de tous ceux que l’espérance a abandonnés.

 

Vendredi de la Septuagésime

La malédiction qui pèsera désormais sur tout homme a été déclarée à Ève ; celle qui regarde la terre elle-même est dirigée contre Adam. « Parce que tu as écouté la voix de ton épouse, et que tu as mangé du fruit défendu, la terre sera maudite à cause de ce que tu as fait. » Le Seigneur n’admet pas l’excuse de notre premier père ; cependant il daigne prendre acte de sa faiblesse et se souvenir que l’homme a moins péché par amour de soi que par une aveugle tendresse pour la créature fragile qui était sortie de lui-même. Il n’est pas la cause première de la désobéissance. Dieu a déterminé pour lui un châtiment particulier : ce sera l’humiliation personnelle et le travail. Hors du jardin de délices s’étend l’immense désert de la terre, la vallée des larmes, triste exil pour celui qui, pendant plus de neuf cents ans, doit garder au fond de son âme désolée le souvenir des heures si rapides du paradis. Ce désert est stérile ; il faudra que l’homme le féconde, et qu’il en fasse sortir, à force de sueurs, sa chétive subsistance et celle de sa famille. Dans la suite des âges, plusieurs des fils d’Adam sembleront soustraits à la loi du travail ; mais cette exception ne fera que confirmer la vérité de la sentence portée. Ils se reposeront quelques jours, parce que d’autres ont longuement travaillé pour eux ; et leur repos ne sera légitime qu’autant qu’ils se mettront en devoir d’encourager par leurs exemples de vertu et leurs bienfaits ce nombre immense de leurs frères sur lesquels la sentence s’accomplit à la lettre. Si le travail s’arrête sur la terre, les ronces et les épines en couvriront la surface ; et telle est d’ailleurs l’importance de cette loi à laquelle est soumis l’homme déchu, que l’oisiveté énerve les forces de son corps et déprave son cœur.

Naguère les arbres du paradis inclinaient leurs rameaux pour que l’homme se nourrît de leurs fruits délicieux ; maintenant, c’est du sein de la terre qu’il devra faire sortir avec effort la plante dont la graine doit le nourrir. Rien ne pouvait mieux exprimer la relation qui existe désormais entre lui et la terre, qui a été son origine et qui doit être son tombeau, que cette nécessité où il est d’arracher à celle-ci l’aliment à l’aide duquel il doit prolonger sa vie. Toutefois, la bonté divine paraîtra encore ici dans son temps, lorsque, Dieu étant apaisé, il sera donné à l’homme de s’unir à son créateur en mangeant le Pain de vie qui est descendu du ciel, et dont la vertu sera plus efficace pour nourrir nos âmes, que ne l’eût été le fruit de l’arbre de vie pour soutenir nos corps.

Dimanche de la Tyrophagie

Le fruit de la science dans Éden me sembla doux à manger ; je fus transporté du désir de m’en nourrir ; mais il s’est changé en poison. Ô mon âme infortunée ! comment l’intempérance a‑t-elle pu te chasser du paradis ?

Dieu de l’univers, Seigneur de miséricorde, jetez un regard de bonté sur mon humiliation ; ne me rejetez pas pour toujours loin du divin Éden. Qu’il me soit permis, en considérant les beautés que j’ai perdues, de rentrer un jour par mes larmes dans ces biens dont je me suis privé.

Je pleure, je gémis, je me lamente à la vue du chérubin qui garde avec une épée de feu l’entrée du paradis désormais inaccessible, hélas ! aux transgresseurs, à moins que vous-même, ô Sauveur, ne m’en rouvriez l’entrée.

Je me confie dans votre grande miséricorde, ô Christ Sauveur, et dans le sang de votre divin côté, par lequel vous avez sanctifié la nature humaine, et rouvert pour ceux qui vous servent, ô Dieu plein de bonté, les portes du paradis jusqu’alors fermées à Adam.

(Porte de la vie, porte inaccessible et spirituelle, Vierge Mère de Dieu, franche du joug de l’homme, par vos prières ouvrez-moi les portes du paradis fermées autrefois, afin que je vous rende gloire comme à celle qui, après Dieu, a été mon secours et mon refuge assuré.)

 

Samedi de la Septuagésime

L’arrêt que le Seigneur prononçait contre nos premiers parents devait envelopper toute leur postérité ; mais, quelque sévères que fussent les peines portées contre nous tous, la plus dure et la plus humiliante conséquence de la première faute était la transmission du péché d’origine, qui infectera toutes les générations de la race humaine, jusqu’à son dernier jour. Sans doute, les mérites du Rédempteur promis pourront être appliqués à chaque homme selon le mode établi de Dieu ; mais cette régénération spirituelle, tout en enlevant sans retour la lèpre qui nous couvrait, et en rétablissant l’homme dans les droits d’enfant de Dieu, ne fera pas disparaître toutes les cicatrices de notre mortelle blessure. Sauvés de la mort et rendus à la vie, nous sommes demeurés malades. L’ignorance obscurcit notre esprit sur les grands intérêts qui devraient occuper toutes nos pensées, et un attrait déplorable nous fait aimer nos illusions. La concupiscence tend sans cesse en nous à captiver l’âme sous le joug du corps ; et pour échapper à cette abjection, la vie de l’homme doit être une lutte continuelle. Un amour effréné de l’indépendance nous porte continuellement au désir de l’affranchisse­ment, comme si nous n’étions pas créés pour servir. Le mal a pour nous des charmes, et la vertu ne nous paie guère en ce monde que par le sentiment d’un devoir rempli.

C’est pourquoi nous vous saluons avec autant d’admiration que d’amour, ô vous la plus pure des créatures de Dieu, et cependant notre sœur. Fille d’Ève, qui n’avez point été conçue dans le péché, vous êtes l’honneur de la race humaine. Le sang de notre première mère et le nôtre coule dans vos veines ; vous êtes bien la chair de notre chair, et cependant vous êtes immaculée. Le décret qui nous condamnait à la flétrissure ne devait pas être appliqué à votre très pure conception ; et le serpent, au jour où votre pied vainqueur lui écrasa la tête, sentit que jamais il n’avait eu de droits sur vous. En vous, ô Marie, nous révérons notre nature telle qu’elle était au sortir des mains de Dieu ; vous êtes le Miroir de la justice éternelle.

Dans la splendeur sans nuage de votre sainteté, daignez vous souvenir de nous qui gémissons sous les conséquences d’un crime dont vous n’avez pas contracté la solidarité. Vous êtes l’irréconciliable ennemie du serpent ; veillez sur nous, afin que sa dent meurtrière ne nous atteigne pas. Conçus dans le péché, enfantés dans la douleur, que notre vie du moins échappe à la malédiction. Condamnés au travail, aux souffrances et à la mort, que notre expiation, par vos mérites et votre secours, nous devienne salutaire. Trahis sans cesse par les penchants de notre cœur, enivrés du présent, si prompts à oublier, si ardents à nous tromper nous-mêmes, le mal nous dévorerait, si la grâce de votre divin fils ne nous était sans cesse offerte pour triompher de nos ennemis intérieurs et extérieurs. Vous êtes, ô Immaculée ! la Mère de la divine grâce. Obtenez-la pour nous toujours plus abondante, et versez-la sur ceux qui se glorifient en songeant qu’ils n’ont point un autre sang que le vôtre.

Pour louer Marie, en ce jour du samedi, nous emprunterons la prose suivante aux anciens missels de Cluny :

Séquence

Chantons, tout pécheurs que nous sommes, les louanges de la Mère de Dieu ; implorons d’elle le remède à nos maux.

Elle est le principe de notre confiance ; elle est notre espérance qui brille aux cieux d’un éclat non-pareil.

Elle soutient et nourrit les vertus ; en elle se contient les mondes supérieurs ; en elle espère notre demeure terrestre.

Vous que l’on nomme Étoile de la mer, conduisez et dirigez nos pas ; soyez pour nous Médiatrice de la paix.

Comme l’astre qui luit au ciel et dirige le naufragé sur les flots, ainsi vous brillez pour nous.

Vous êtes la lumière de ce monde, malgré ses ténèbres, l’astre resplendissant, ô vous tant aimée de Dieu !

Assise sur le trône du ciel, écoutez la mélodie de nos cantiques, Vierge compatissante.

À celui qui, tremblant pour ses péchés, n’ose chanter vos grandeurs, donnez le courage de vous louer, source de vérité.

Reine du ciel, remède de la terre, purifiez nos crimes, ô très clémente.

De la mort où nous sommes, rendez-nous à la vie ; apaisez Dieu, ô miséricordieuse !

Vous êtes, ô Marie, la Mère de celui qui vous créa, la Mère qu’il aime, la Vierge pleine de bonté ; nous sommes assis dans l’ombre de la mort : daignez nous éclairer.

Conduits par vos rayons, protégés par la Croix de votre Fils, puissions-nous mériter de jouir un jour de la lumière céleste, par vous, ô notre Dame ! Amen.

 

[1]              1 Cor. 7, 14.

Samedi avant la Septuagésime
Adieux à l’Alleluia

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
Samedi avant la Septuagésime,
Suspension de l’Alleluia

Le mouvement du cycle doit ramener prochainement la commémo­ration des douleurs du Christ et les joies de sa Résurrection ; neuf semaines seulement nous séparent de ces grandes solennités. Il est temps pour le chrétien de préparer son âme à une nouvelle visite du Seigneur, plus sacrée et plus décisive encore que celle qu’il a daigné nous faire dans sa miséricordieuse Nativité.

La sainte Église, qui sent le besoin de réveiller nos cœurs de leur assou­pis­sement, et de leur donner une forte impulsion vers les choses célestes, accomplit aujourd’hui une grande mesure dans cette intention. Elle nous sèvre du divin Alleluia, ce chant du Ciel qui nous associait aux concerts des anges. Nous ne sommes que des hommes fragiles, pécheurs courbés vers la terre ; comment ce cri d’une meilleure patrie a‑t-il pu sortir de notre bouche ? Sans doute, l’Emmanuel, le divin réconciliateur de Dieu et des hommes, nous l’a apporté du Ciel, au milieu des joies de sa naissance, et nous avons osé le répéter ; nous le redirons même encore, avec un nouvel enthousiasme, dans l’allégresse de sa Résurrec­tion ; mais, pour chanter dignement l’Alleluia, il faut aspirer au séjour d’où il nous est venu. Ce n’est pas là un vain mot, une mélodie profane ou insignifiante ; c’est le souvenir de la patrie dont nous sommes exilés, c’est l’élan vers le retour.

Le mot Alleluia signifie Louez Dieu ; mais son accent est particulier. L’Église ne suspendra pas, durant neuf semaines, l’exercice du devoir qui l’oblige à louer Dieu. Elle substituera à ce terme échappé d’un monde meilleur un autre cri qui proclame aussi la louange : Laus tibi, Domine, Rex œternœ gloriœ ! Louange à vous, Seigneur, Roi de l’éternelle gloire ! Mais ce dernier cri part de la terre, tandis que l’autre est descendu du Ciel. « L’Alleluia, dit le pieux Rupert, est comme une goutte de la joie suprême dont tressaillit la Jérusalem supérieure. Les Patriarches et les Prophètes le portèrent au fond de leur âme ; l’Esprit-Saint le produisit avec plus de plénitude sur les lèvres des Apôtres. Il signifie l’éternel festin des anges et des âmes bienheureuses, qui consiste à louer Dieu sans cesse, à contempler sans fin la face du Seigneur, à chanter sans jamais se lasser des merveilles toujours nouvelles. L’indi­gence de notre vie actuelle n’arrive pas à goûter ce festin ; la perfection en cette vie est d’y prendre part au moyen des joies de l’espérance, d’en avoir faim, d’en avoir soif. C’est pour cela que ce mot mystérieux Alleluia n’a pas été traduit, et qu’il est resté en hébreu, comme pour signifier, plutôt qu’il ne la saurait exprimer, une allégresse trop étrangère à notre vie présente[1]. »

Durant ces jours où il nous faut sentir la dureté de notre exil, sous peine d’être laissés comme transfuges au sein de la perfide Babylone, il importait que nous fussions prémunis contre les entraînements du dangereux séjour où se passe notre captivité. Voilà pourquoi l’Église, prenant pitié de nos illusions et de nos périls, nous donne un si solennel avertissement. Elle nous dit, en nous enlevant le cri de l’allégresse, que nos lèvres ont besoin d’être purifiées avant d’être admises à prononcer de nouveau la parole des anges et des Saints ; que nos cœurs, souillés par le péché et par l’amour des biens terrestres, doivent être épurés par le repentir. Elle va dérouler sous nos yeux le triste spectacle de la chute de notre premier père, événement lamentable d’où sont sortis tous nos malheurs, avec la nécessité d’une rédemption. Elle pleure sur nous, cette Mère tendre, et elle veut que nous nous affligions avec elle.

Acceptons donc la loi qui nous est faite ; et si déjà les joies pieuses sont suspendues pour nous, comprenons qu’il est temps de faire trêve avec les frivolités du monde. Mais, avant tout, écartons-nous du péché : assez longtemps il a régné en nous. Le Christ approche avec sa croix ; il vient tout réparer par le fruit surabondant de son Sacrifice. Nous ne voulons pas, sans doute, que son sang tombe inutilement sur nos âmes, comme la rosée du matin sur les sables encore tièdes du désert. Confes­sons d’un cœur humble que nous sommes pécheurs, et, semblables au publicain de l’Évangile qui n’osait leverses regards, reconnaissons qu’il est juste que l’on nous retire, au moins pendant quelques semaines, ces chants auxquels notre bouche coupable s’était trop familiarisée, ces sen­timents d’une confiance trop présomptueuse qui combattaient dans nos cœurs la sainte crainte de Dieu.

L’insouciance pour les formes liturgiques, qui est l’indice le plus sensible de l’affaiblissement de la foi dans une chrétienté, et qui règne si univer­sel­lement autour de nous, est cause que beaucoup de chrétiens, de ceux même qui fréquentent l’Église et les Sacrements, voient chaque année, sans en être émus, cette suspension de l’Alleluia. C’est à peine si plusieurs d’entre eux y donnent une attention légère et distraite, préoc­cupés qu’ils sont des habitudes d’une piété toute privée et en dehors de la pensée de l’Église. Si ces lignes leur tombent quelque jour sous les yeux, nous les engageons à réfléchir sur la souveraine autorité et sur la profonde sagesse de notre Mère commune, qui considère la suspension de l’Alleluia comme l’un des incidents les plus graves et les plus solen­nels de l’Année liturgique. Peut-être leur sera-t-il avantageux d’écouter un moment les accents si touchants que l’interruption forcée du cri céleste arrachait à la piété de nos pères, à l’époque où la foi chrétienne était encore la loi suprême des individus comme des sociétés.

Les adieux à l’Alleluia dans les diverses Églises, au moyen âge, étaient empreints, comme on va le voir, de sentiments divers selon les lieux. On profitait de la circonstance pour exprimer tout ce que cette parole céleste inspirait de tendresse ou d’enthousiasme ; d’autres fois, le regret des fidèles pour le céleste compagnon de leurs prières s’épanchait en accents plus tristes.

Nous commencerons par nos vieilles Églises de l’âge carlovingien, et nous produirons d’abord ces adieux d’une familiarité naïve, par lesquels nos pères du IX° siècle se séparaient de l’Alleluia, en annonçant toute­fois l’espérance de le revoir, quand la victoire du Christ aurait ramené la sérénité au ciel de la sainte Église. Nous empruntons les deux antiennes qui suivent, et dont l’origine paraît être romaine, à l’antipho­naire de Saint-Corneille de Compiègne, publié par dom Denys de Sainte-Marthe.

Ant. Que le bon ange du Seigneur t’accompagne, Alleluia ; qu’il rende ton voyage prospère, afin que tu reviennes avec nous dans la joie, Alleluia, Alleluia.

Ant. Alleluia, reste encore avec nous aujourd’hui ; demain, tu parti­ras, Alleluia ; et quand le jour se lèvera, tu te mettras en route, Alleluia, Alleluia, Alleluia.

Voici maintenant les chants par lesquels l’Église gothique d’Espagne saluait l’Alleluia, à la veille du jour où il devait cesser. Nous prenons seulement les principaux traits d’un ensemble liturgique qui forme, pour ainsi dire, un office entier :

Hymne

Habitants du ciel, faites résonner l’Alleluia dans vos sacrés canti­ques ; d’un concert unanime chantez l’Alleluia éternel.

Vous qui vivez au sein de la lumière qui ne s’éteindra jamais, dans vos chœurs mélodieux, chantez avec ardeur l’Alleluia éternel.

Remontez vers cette heureuse cité de Dieu qui va vous recevoir, et qui, retentissante de cantiques joyeux, répète l’Alleluia éternel.

Dans votre victoire, prenez possession des honneurs de la patrie céleste, où il vous appartient de chanter l’Alleluia éternel.

C’est là que des voix augustes font résonner à jamais, à la gloire du grand Roi, le cantique joyeux, l’Alleluia éternel.

Repos après le labeur, nourriture, breuvage, il fait les délices de ceux qui rentrent dans la patrie, il les enivre à longs traits, l’Alleluia éternel.

Nous aussi, Auteur des êtres, nous célébrons dans nos cantiques mélodieux, nous chantons à votre louange l’Alleluia éternel.

Christ tout-puissant, nos voix te glorifient, et nous disons à ta gloire l’Alleluia éternel, l’Alleluia éternel. Amen.

À son heureux retour, jubilez d’allégresse ; rendez au Seigneur le tribut de gloire et de mélodie, l’Alleluia éternel.

Capitule

L’Alleluia est du ciel, et il est de la terre ; au ciel il dure toujours, mais sur la terre il peut être chanté. Au ciel, il retentit sans interruption ; sur la terre, il trouve du moins des bouches fidèles. Au ciel, il éclate à jamais ; ici-bas, il n’est pas sans douceur. Au ciel, il exprime l’enthousiasme du bonheur ; sur la terre, il exprime la concorde. Au ciel, il est ineffable ; ici-bas, on le répète avec instance. Au ciel, il n’a pas besoin de syllabes ; sur la terre, il lui faut encore le secours de nos faibles mélodies. Au ciel, il est chanté par les anges ; ici-bas, par les peuples. Ce ne fut pas seulement au ciel, mais sur la terre, que les bienheureux le chantèrent à la naissances du Christ Seigneur, lorsqu’il annoncèrent la gloire à Dieu, au plus haut des cieux, et la paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Faites donc, Seigneur, que par nos actes nous méritions d’être réunis dans la vie bienheureuse à ceux dont nous cherchons à imiter l’office, en répé­tant vos louanges.

Antienne.

Tu nous quittes, Alleluia. Ton voyage sera heureux, Alleluia : tu reviendras à nous avec allégresse, Alleluia. liste porteront sur leurs bras, afin que ton pied ne heurte pas contre la pierre, et tu reviendras à nous avec allégresse, Alleluia.

Bénédiction

Que l’Alleluia, parole religieuse et pleine d’allégresse, soit proféré, à la louange de Dieu, par la bouche de tous les peuples.
R/. Amen.

Qu’elle soit mélodieuse dans la bouche des croyants, cette parole qui dans les concerts des anges exprime la gloire.
R/. Amen.

Les citoyens de l’éternité la font retentir sans le secours d’une harmonie matérielle ; que dans vos cœurs elle fructifie à l’aide d’un sentiment d’amour toujours croissant.
R/. Amen.

Que le bon ange du Seigneur t’accompagne, Alleluia : qu’il te prépare un vovage heureux, et tu reviendras à nous avec allégresse, Alleluia.

Les Églises d’Allemagne, au moyen âge, formulèrent les adieux à l’Alleluia, dans cette magnifique prose que l’on trouve dans leurs missels jusqu’au XVe siècle.

Séquence

Chantons tous Alleluia. À la louange du Roi éternel, que le peuple fasse retentir Alleluia.

Que les chœurs célestes chantent dans les hauteurs du ciel Alleluia.

Que le concert des bienheureux, dans les jardins du Paradis, exé­cute l’Alleluia.

Que les sphères éclatantes des cieux jubilent en proclamant dans les hauteurs l’Alleluia.

Que les nuées dans leur cours, les vents dans leur vol rapide, les éclairs dans leur marche étincelante, les tonnerres dans leur fracas, s’unissent pour rendre la douceur de l’Alleluia.

Flots et ondes, pluies et orages, tempêtes et sérénité, ardeurs et froidure, neiges, frimas, bois et forêts, célébrez l’Alleluia.

Et vous, race si variée des oiseaux, louez votre créateur avec mélodie par l’Alleluia.

La grande voix des animaux terrestres s’unira pour répondre Alleluia.

Puis, les sommets des montagnes renverront à leur tour Alleluia.

Et la profondeur des vallées répétera en tressaillant Alleluia.

Toi aussi, abîme des mers, jubile, et dis à ton tour Alleluia.

Et que l’immensité des espaces terrestres pousse ce cri : Alleluia.

Genre humain tout entier, fais entendre avec transport le chant de la louange, Alleluia.

Et rends au Créateur tes actions de grâces, en répétant sans cesse : Alleluia.

Ton Créateur se complaît à entendre éternellement cette parole : Alleluia.

Le Christ aussi accepte ce chant céleste : Alleluia.

Maintenant donc, frères, chantez dans l’allégresse. Alleluia.

Et vous, enfants, répondez toujours : Alleluia.

Chantez tous ensemble, chantez au Seigneur : Alleluia ; au Christ : Alleluia ; à l’Esprit-Saint : Alleluia.

Louange soit à l’éternelle Trinité qui parut avec gloire au baptême du Seigneur : chantons-lui : Alleluia.

Nos Églises de France, au XIII° siècle, et longtemps encore après, chantaient, aux vêpres du samedi de Septuagésime, l’hymne touchante que nous donnons ci-dessous.

Hymne

Alleluia est un chant de douceur, une voix d’allégresse éternelle ; Alleluia est le cantique mélodieux que les chœurs célestes font reten­tir à jamais, dans la maison de Dieu.

Alleluia ! céleste Jérusalem, heureuse mère, patrie où nous avons droit de cité ; Alleluia ! c’est le cri de tes fortunés habitants ; pour nous, exilés sur les rives des fleuves de Babylone, nous n’avons plus que des larmes.

Alleluia ! Nous ne sommes pas dignes de le chanter toujours. Alle­luia ! Nos péchés nous obligent à le suspendre ; voici le temps que nous devons employer à pleurer nos crimes.

Recevez donc, ô heureuse Trinité, ce cantique par lequel nous vous supplions de nous faire assister un jour à votre Pâque céleste, où nous chanterons à votre gloire, au sein de la félicité, l’éternel Alleluia.

Amen.

Dans la liturgie actuelle, les adieux à l’Alleluia sont plus simples ; l’Église se contente de répéter quatre fois cette mystérieuse parole, à la fin des vêpres du samedi.

Bénissons le Seigneur, Alleluia, Alleluia.
Rendons grâces à Dieu, Alleluia, Alleluia.

Désormais, à partir des complies qui vont suivre, nous n’entendrons plus ce chant du Ciel, jusqu’à l’heure où le cri de la Résurrection éclatera sur la terre.

[1] Des divins offices. Liv. 1, ch. 35