Semaine de la Septuagésime

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Semaine de la Septuagésime

Lundi de la Septuagésime

Le serpent dit à la femme : « Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas manger du fruit de tous les arbres du jardin ? » Tel est le début de l’entretien que notre première mère consent à lier avec l’ennemi de Dieu ; et déjà le salut du genre humain est en péril.

Rappelons-nous tout ce qui s’est passé jusqu’à cette heure fatale. Dieu, dans sa puissance et dans son amour, a créé deux êtres sur lesquels il a versé toutes les richesses de sa bonté. Il a ouvert devant eux une destinée immortelle, accompagnée de toutes les conditions d’un bonheur parfait. La nature entière leur est soumise ; une postérité innombrable doit sortir d’eux et les entourer à jamais de sa tendresse filiale. Bien plus, le Dieu de bonté qui les a créés daigne descendre jusqu’à la familiarité avec eux, et dans leur innocence, cette condescendance adorable ne les surprend pas. Mais ceci n’est rien encore. Après l’épreuve qui doit les en rendre dignes, le Dieu qu’ils ne connaissent jusque-là que par des bienfaits d’un ordre inférieur, leur prépare une félicité au-dessus de toutes leurs pensées. Il a résolu de se faire connaître à eux tel qu’il est, de les associer à sa gloire, de rendre infini leur bonheur, en même temps qu’il sera éternel. Voilà ce que Dieu a fait, ce qu’il a préparé pour ces deux êtres qui, tout à l’heure, étaient encore dans le néant.

En retour de tant de dons gratuits et magnifiques, Dieu ne leur demande qu’une seule chose : qu’ils reconnaissent son domaine sur eux. Rien ne doit leur être plus doux ; rien aussi n’est plus juste en soi. Tout ce qui est en eux et hors d’eux n’est qu’un produit de l’inépuisable munificence du Dieu qui les a arrachés au néant ; leur vie tout entière ne doit donc être que fidélité, amour et reconnaissance. Comme expression de cette fidélité, de cet amour et de cette reconnaissance, le Seigneur ne leur a posé qu’un seul précepte, qui consiste à s’abstenir du fruit d’un seul arbre. L’observation de ce commandement facile est l’unique compensation qu’il exige pour tous les bienfaits qu’il a répandus sur eux. Cette compensation suffit à la souveraine équité ; elle doit donc être acceptée par eux avec un saint orgueil, comme le lien qui les unit à Dieu, comme le seul moyen qu’ils ont de s’acquitter envers lui.

Mais voici ce qui arrive. Une voix qui n’est pas celle de Dieu, la voix d’une créature se fait entendre à la femme. « Pourquoi Dieu vous a-t-il fait ce commandement ? » Et la femme s’arrête à écouter cette voix, et son cœur n’est pas saisi d’indignation d’entendre demander pourquoi le divin bienfaiteur a porté tel ou tel précepte ? Elle ne fuit pas avec horreur celui qui ose peser la valeur des ordres de Dieu ; elle ne lui déclare pas qu’une telle question lui semble sacrilège. Elle reste, et va répondre. L’honneur de Dieu ne la touche plus. Que nous paierons cher cette insensibilité et cette imprudence !

Ève répond : « Nous mangeons du fruit des arbres qui sont dans le jardin ; mais pour ce qui est des fruits de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a commandé de n’en point manger et de n’y point toucher, de peur que nous ne mourrions ». Ainsi, la femme ne se contente pas d’écouter la question du serpent : elle répond, elle engage conversation avec l’esprit pervers qui la tente. Elle s’expose au danger ; sa fidélité est déjà compromise. Si les termes dont elle use dans sa réponse font voir qu’elle n’avait pas oublié le commandement du Seigneur, on y sent déjà comme un doute qui tient de l’orgueil et de l’ingratitude.

L’esprit du mal s’aperçoit qu’il a éveillé dans ce cœur l’amour de l’indépendance, et que s’il peut rassurer sa victime sur les suites de la désobéissance, elle est à lui désormais. Il poursuit donc, avec autant d’audace que de perfidie : « Assurément vous ne mourrez point ; mais Dieu sait que le jour où vous en aurez mangé, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » C’est la rupture même avec Dieu que le serpent propose ici à la femme. Il vient d’allumer en elle ce perfide amour de soi, qui est le souverain mal de la créature, et qu’elle ne peut satisfaire qu’en brisant les liens qui l’attachent au créateur. Le souvenir des bienfaits, le cri de la reconnaissance, l’intérêt personnel, tout est oublié. Comme l’ange rebelle, l’homme ingrat veut devenir Dieu ; comme lui il sera brisé.

Dimanche de la Tyrophagie

Réveille-toi, mon âme infortunée ; pleure aujourd’hui sur tes actions : viens repasser le souvenir de ce malheur qui fit paraître la nudité dans Éden, au jour où tu te vis privée des délices et des joies éternelles de ce séjour.

Créateur de toutes choses, dans votre bonté et votre miséricorde, après m’avoir tiré de la poussière et m’avoir donné une âme, vous me fîtes le commandement de vous louer avec vos anges.

Créateur et Seigneur, dans la munificence de votre bonté, vous aviez planté un jardin délicieux dans Éden, et vous m’aviez commandé de jouir de ses fruits si beaux, si agréables, et qui ne devaient pas se flétrir.

Ô mon âme infortunée ! tu avais reçu de Dieu la faculté de jouir des voluptés d’Éden, à la condition de ne pas manger le fruit défendu de la science ; pourquoi as-tu violé la loi de Dieu ?

(Vierge, Mère de Dieu, fille d’Adam par le sang, mais devenue Mère du Christ-Dieu par la grâce, rappelez-moi dans Éden d’où j’ai été expulsé.)

Le serpent trompeur, envieux de ma gloire, a murmuré la fourberie aux oreilles d’Ève ; j’ai été trompé à mon tour ; hélas ! me voilà exilé du séjour de vie.

J’ai étendu une main téméraire et goûté le fruit de la science, que Dieu m’avait défendu même de toucher, et tout aussitôt en proie à la plus cruelle angoisse, j’ai perdu la gloire divine.

Ô mon âme infortunée ! comment n’as-tu pas pressenti la tromperie ? Comment n’as-tu pas deviné la fraude et la jalousie de l’ennemi ? Mais non, ton esprit s’est obscurci, et tu as oublié le commandement de ton auteur.

(Ô mon espoir ! ô ma protection ! Vierge auguste ! vous qui seule avez pu voiler la nudité d’Adam tombé, par votre merveilleux enfantement : vous, ô très pure, enveloppez-moi d’un vêtement d’incorruptibilité.)

 

Mardi de la Septuagésime

Les promesses du serpent avaient suffi pour étouffer au cœur de la femme tout sentiment d’amour envers celui qui l’avait créée et comblée de biens ; elle rêvait déjà l’égalité avec lui. La foi aussi s’était obscurcie en elle ; elle s’arrêtait à penser que Dieu pouvait l’avoir trompée en la menaçant de mort dans le cas où elle aurait le malheur d’enfreindre son précepte. Vaincue par l’orgueil, elle lève ses regards vers le fruit défendu ; il lui semble « bon à manger, beau et agréable à la vue ». Ses sens conspirent avec son âme à désobéir à Dieu et à la perdre. La prévarication est déjà commise dans son cœur ; il ne reste plus qu’à la consommer par un acte formel. Enivrée d’elle-même, comme si Dieu n’existait plus, elle étend une main audacieuse, saisit le fruit et le porte à sa bouche.

Dieu avait prédit la mort à l’infidèle qui violerait son commandement ; cependant Ève a péché, et elle sent encore en elle la vie. Son orgueil triomphe, et se croyant plus forte que Dieu, elle veut associer Adam à sa coupable victoire. D’une main assurée, elle lui présente ce fruit qu’elle croit avoir mangé impunément. Soit qu’il se sentît rassuré par l’impunité du crime de son épouse, soit que, par le sentiment d’un amour aveugle, il voulût partager le sort de celle qui était la chair de sa chair et l’os de ses os, notre premier père oublie à son tour ce qu’il doit à son créateur et sacrifie l’amitié de Dieu. Par une lâche complaisance pour sa femme, il mange le fruit, et en se perdant, il perd toute sa postérité.

Mais à peine ont-ils l’un et l’autre brisé le lien qui les unissait à Dieu, que tout aussitôt ils retombent sur eux-mêmes. Dieu habitant dans la créature qu’il a élevée à l’état surnaturel, lui donne un être complet ; si la créature le chasse d’elle-même par le péché, elle se trouve dans un état pire que le néant ; elle est dans le mal. Cette âme naguère si belle et si pure n’est plus qu’une ruine effrayante. Réduits désormais à eux-mêmes, nos premiers parents sont saisis d’une honte inénarrable. Ils ont voulu devenir des dieux, s’élever jusqu’à l’être infini ; et les voilà en proie à la lutte de la chair contre l’esprit. Leur nudité jusqu’alors innocente les effraie ; ils cherchent à la voiler, afin de ne pas rougir d’eux-mêmes, eux tout à l’heure pleins d’une si noble assurance, au milieu de ce monde soumis à leur empire.

L’amour d’eux-mêmes qui les a séduits a obscurci en eux le souvenir de la grandeur et des bienfaits de Dieu, et ils ont foulé aux pieds son commandement ; ce même aveuglement leur enlève jusqu’à la pensée de confesser leur faute et d’implorer la pitié du maître qu’ils ont offensé. Saisis de stupeur, ils ne savent que fuir et se cacher.

Dimanche de la Tyrophagie

Moi misérable, je fus par vous, Seigneur, comblé d’honneur dans Éden. Hélas ! comment me laissai-je induire en erreur ! Victime de la jalousie de Satan, j’ai mérité d’être chassé de devant votre face.

Chœurs des anges, arbres du paradis qui en faites la gloire, pleurez sur moi qu’une indigne tromperie a séparé de vous, et a chassé loin de Dieu.

Plaines verdoyantes, ombrages plantés par la main de Dieu, vous qui êtes les délices de ce jardin, que vos feuillages versent des larmes sur moi qui suis nu et privé de la gloire de Dieu.

(Sainte et puissante princesse, qui avez ouvert à tous les fidèles les portes du paradis que nous ferma la désobéissance d’Adam, abaissez devant moi les barrières de la miséricorde.)

L’ennemi plein d’envie contre moi, l’adversaire des hommes, sous la forme du serpent, m’a ravi l’heureux séjour du paradis, et m’a arraché à la gloire éternelle.

Je pleure, et mon âme est en proie à l’angoisse ; je voudrais multiplier mes larmes, lorsque je considère et que je comprends enfin la nudité qui m’est échue, par suite de ma transgression.

La main de Dieu m’avait formé de terre ; ô malheur ! j’ai entendu prononcer sur moi un arrêt qui me condamne à retourner dans la terre. Repoussé loin de Dieu, au lieu d’Éden je trouve la tombe ; qui ne pleurerait mon sort ?

(Mère de Dieu, exempte de toute tache, nous, fidèles, nous célébrons le trône mystique de votre gloire ; daignez, ô toute pure, me préparer pour les joies du paradis, moi qui ai eu part à la chute.)

 

Mercredi de la Septuagésime

Les deux grands coupables comparaissent devant le souverain Seigneur qu’ils ont outragé, et loin d’avouer leur faute, ils cherchent tour à tour à la rejeter sur autrui. La justice divine aura son cours ; et la sentence retentira jusque dans la postérité humaine la plus reculée. Le crime avait été commis par deux êtres comblés de tous les dons de la nature et de la grâce. Le penchant qui nous entraîne au mal, l’ignorance, la distraction qui offusquent l’intelligence de l’homme déchu, n’existaient pas en eux : un excès d’ingratitude les avait donc précipités dans le mal. Ils avaient d’abord hésité, lorsqu’il eût fallu vaincre par la fuite ; peu à peu le mal avait perdu de sa noirceur à leurs yeux, parce qu’ils commençaient à y soupçonner leur intérêt. Enfin, l’amour d’eux-mêmes remplaçant celui qu’ils devaient à Dieu, ils avaient voulu déclarer leur indépendance. Le Seigneur cependant eut pitié d’eux, à cause de leur postérité.

Les anges, créés tous en un même moment, furent soumis individuel­le­ment à l’épreuve qui devait être la condition de leur bonheur éternel : chacun d’eux fut à même de choisir la fidélité ou la révolte. Éternelle­ment la malédiction pèsera sur ceux qui se déclarèrent contre Dieu. La divine miséricorde, au contraire, daigne éclater sur la race humaine, contenue tout entière dans nos deux premiers parents, et entraînée par eux et avec eux dans l’abîme de la réprobation.

Une triple sentence sort de la bouche de Dieu ; la plus cruelle est celle qui regarde le serpent. La malédiction qui pèse déjà sur lui est aggravée encore, et le pardon promis à l’humanité ne sera annoncé, ce jour-là, qu’en forme d’anathème contre l’esprit pervers qui a osé poursuivre Dieu lui-même dans son œuvre.

« Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, et elle t’écrasera la tête. » Telle est la vengeance que Dieu tire de son ennemi. Le trophée dont celui-ci était si fier tourne à sa honte et ne proclame que sa défaite. Dans son astuce, il ne s’est pas d’abord attaqué à l’homme ; il a préféré se mesurer avec un être faible et crédule, espérant, hélas ! avec fondement, qu’une complaisance trop tendre porterait l’homme à trahir Dieu. Mais voilà que le Seigneur allume lui-même au cœur de la femme une haine implacable contre son ennemi et le nôtre. En vain, le serpent lèvera sa tête altière jusqu’à obtenir l’adoration des hommes ; un jour viendra où le pied d’une femme écrasera cette tête qui a refusé de fléchir devant Dieu. Cette fille d’Ève, que toutes les générations proclameront bienheureuse, sera figurée dans la suite des âges par d’autres femmes, les Debbora, les Judith, les Esther, toutes célèbres par leurs victoires sur le serpent ; elle sera suivie, jusqu’à la fin des temps, par cette succession non interrompue de vierges et d’épouses chrétiennes qui, dans leur faiblesse même, se montreront les puissantes coopératrices de Dieu ; en sorte que, comme parle l’apôtre, « l’homme infidèle sera sanctifié par la femme fidèle [1] ».

Ainsi Dieu brisera l’orgueil du serpent. Avant d’appliquer à nos premiers pères la sentence qu’ils avaient méritée, il signala sa clémence envers leur postérité, et fit luire un rayon d’espérance dans leur cœur.

Dimanche de la Tyrophagie

Adam s’assit, et, tourné vers le jardin de délices, il se livra à ses pleurs, et, mettant la main sur ses yeux, il disait : Ô miséricordieux, ayez pitié de moi qui suis tombé.

Adam regarda l’ange qui le chassait et qui fermait les portes du divin jardin, et il se mit à pousser des sanglots avec violence. Il disait : Ô miséricordieux, ayez pitié de moi qui suis tombé.

Plains, ô paradis, plains le sort de celui qui fut ton maître, et qui maintenant est réduit à la misère. Que le bruit de tes feuillages supplie le créateur de ne pas te fermer pour jamais. Ô miséricordieux, ayez pitié de moi qui suis tombé.

 

Jeudi de la Septuagésime

Le pardon est annoncé ; mais l’expiation est nécessaire. Il faut que la justice divine soit satisfaite, et que toutes les générations sachent qu’on ne se joue pas impunément de Dieu. Ève est la plus coupable ; c’est elle qui est appelée à recevoir sa sentence après le serpent. Créée pour aider l’homme à remplir la terre d’habitants heureux et fidèles, issue de l’homme, la chair de sa chair et l’os de ses os, elle devait marcher son égale ; or voici le changement qui s’opère par l’effet de la sentence divine. Malgré l’humiliation de la concupiscence, l’union conjugale est maintenue sainte et sacrée ; mais elle n’a plus que le second rang. La virginité, qui ignore les convoitises de la chair, la dépassera en honneur devant Dieu et devant les hommes.

La femme deviendra mère, comme elle l’eût été dans l’état d’innocence ; mais les fils qu’elle portera dans ses entrailles seront pour elle un poids accablant. Leur pénible naissance ne s’opérera qu’au milieu des plus poignantes douleurs ; plus d’une fois même ils n’arriveront à la lumière qu’aux dépens de la vie de celle qui les conçut. Le souvenir d’Ève et de sa prévarication planera sur tout enfantement, et la nature s’étonnera de voir celui qui devait régner sur elle n’arriver à la vie que par violence.

Appelée d’abord aux mêmes honneurs que l’homme, la femme perdra pour jamais son indépendance. L’homme sera son maître, et son devoir à elle sera d’obéir. Durant de longs siècles, cette obéissance ne se distinguera pas de l’esclavage, jusqu’à ce que la vierge attendue depuis quatre mille ans, celle qui doit écraser la tête du serpent par son humilité, vienne relever son sexe, et créer pour la femme chrétienne cet empire de douceur et de persuasion, qu’elle seule a su concilier avec le devoir de soumission que la sentence divine lui a imposé pour jamais.

Dimanche de la Tyrophagie

Roi des siècles, Seigneur de toutes choses, qui par votre volonté m’avez créé, l’envie du perfide serpent me perdit et provoqua contre moi votre colère, ô Sauveur ; ne me dédaignez pas, ô Dieu, mais rappelez-moi.

Hélas ! au lieu de la gloire qui me couvrait, je n’ai plus qu’un vêtement d’ignominie. Je pleure, ô Sauveur, sur mon désastre, et je crie vers vous avec foi : Dieu bon, ne me dédaignez pas, mais rappelez-moi.

J’étais le maître des serpents et des autres animaux : Comment, ô Adam, t’es-tu livré à un entretien familier avec le serpent si funeste aux âmes ? Pourquoi as-tu pris ton ennemi pour un conseiller plein d’intérêt pour toi ? Oh ! quelle erreur a été la tienne, mon âme infortunée !

Nous vous chantons, ô Marie, pleine de la grâce de Dieu, splendide tabernacle de la divine incarnation ! Éclairez-moi qui suis en proie aux ténèbres honteuses de mes passions, vous qui êtes la source de miséricorde, l’espérance de tous ceux que l’espérance a abandonnés.

 

Vendredi de la Septuagésime

La malédiction qui pèsera désormais sur tout homme a été déclarée à Ève ; celle qui regarde la terre elle-même est dirigée contre Adam. « Parce que tu as écouté la voix de ton épouse, et que tu as mangé du fruit défendu, la terre sera maudite à cause de ce que tu as fait. » Le Seigneur n’admet pas l’excuse de notre premier père ; cependant il daigne prendre acte de sa faiblesse et se souvenir que l’homme a moins péché par amour de soi que par une aveugle tendresse pour la créature fragile qui était sortie de lui-même. Il n’est pas la cause première de la désobéissance. Dieu a déterminé pour lui un châtiment particulier : ce sera l’humiliation personnelle et le travail. Hors du jardin de délices s’étend l’immense désert de la terre, la vallée des larmes, triste exil pour celui qui, pendant plus de neuf cents ans, doit garder au fond de son âme désolée le souvenir des heures si rapides du paradis. Ce désert est stérile ; il faudra que l’homme le féconde, et qu’il en fasse sortir, à force de sueurs, sa chétive subsistance et celle de sa famille. Dans la suite des âges, plusieurs des fils d’Adam sembleront soustraits à la loi du travail ; mais cette exception ne fera que confirmer la vérité de la sentence portée. Ils se reposeront quelques jours, parce que d’autres ont longuement travaillé pour eux ; et leur repos ne sera légitime qu’autant qu’ils se mettront en devoir d’encourager par leurs exemples de vertu et leurs bienfaits ce nombre immense de leurs frères sur lesquels la sentence s’accomplit à la lettre. Si le travail s’arrête sur la terre, les ronces et les épines en couvriront la surface ; et telle est d’ailleurs l’importance de cette loi à laquelle est soumis l’homme déchu, que l’oisiveté énerve les forces de son corps et déprave son cœur.

Naguère les arbres du paradis inclinaient leurs rameaux pour que l’homme se nourrît de leurs fruits délicieux ; maintenant, c’est du sein de la terre qu’il devra faire sortir avec effort la plante dont la graine doit le nourrir. Rien ne pouvait mieux exprimer la relation qui existe désormais entre lui et la terre, qui a été son origine et qui doit être son tombeau, que cette nécessité où il est d’arracher à celle-ci l’aliment à l’aide duquel il doit prolonger sa vie. Toutefois, la bonté divine paraîtra encore ici dans son temps, lorsque, Dieu étant apaisé, il sera donné à l’homme de s’unir à son créateur en mangeant le Pain de vie qui est descendu du ciel, et dont la vertu sera plus efficace pour nourrir nos âmes, que ne l’eût été le fruit de l’arbre de vie pour soutenir nos corps.

Dimanche de la Tyrophagie

Le fruit de la science dans Éden me sembla doux à manger ; je fus transporté du désir de m’en nourrir ; mais il s’est changé en poison. Ô mon âme infortunée ! comment l’intempérance a-t-elle pu te chasser du paradis ?

Dieu de l’univers, Seigneur de miséricorde, jetez un regard de bonté sur mon humiliation ; ne me rejetez pas pour toujours loin du divin Éden. Qu’il me soit permis, en considérant les beautés que j’ai perdues, de rentrer un jour par mes larmes dans ces biens dont je me suis privé.

Je pleure, je gémis, je me lamente à la vue du chérubin qui garde avec une épée de feu l’entrée du paradis désormais inaccessible, hélas ! aux transgresseurs, à moins que vous-même, ô Sauveur, ne m’en rouvriez l’entrée.

Je me confie dans votre grande miséricorde, ô Christ Sauveur, et dans le sang de votre divin côté, par lequel vous avez sanctifié la nature humaine, et rouvert pour ceux qui vous servent, ô Dieu plein de bonté, les portes du paradis jusqu’alors fermées à Adam.

(Porte de la vie, porte inaccessible et spirituelle, Vierge Mère de Dieu, franche du joug de l’homme, par vos prières ouvrez-moi les portes du paradis fermées autrefois, afin que je vous rende gloire comme à celle qui, après Dieu, a été mon secours et mon refuge assuré.)

 

Samedi de la Septuagésime

L’arrêt que le Seigneur prononçait contre nos premiers parents devait envelopper toute leur postérité ; mais, quelque sévères que fussent les peines portées contre nous tous, la plus dure et la plus humiliante conséquence de la première faute était la transmission du péché d’origine, qui infectera toutes les générations de la race humaine, jusqu’à son dernier jour. Sans doute, les mérites du Rédempteur promis pourront être appliqués à chaque homme selon le mode établi de Dieu ; mais cette régénération spirituelle, tout en enlevant sans retour la lèpre qui nous couvrait, et en rétablissant l’homme dans les droits d’enfant de Dieu, ne fera pas disparaître toutes les cicatrices de notre mortelle blessure. Sauvés de la mort et rendus à la vie, nous sommes demeurés malades. L’ignorance obscurcit notre esprit sur les grands intérêts qui devraient occuper toutes nos pensées, et un attrait déplorable nous fait aimer nos illusions. La concupiscence tend sans cesse en nous à captiver l’âme sous le joug du corps ; et pour échapper à cette abjection, la vie de l’homme doit être une lutte continuelle. Un amour effréné de l’indépendance nous porte continuellement au désir de l’affranchisse­ment, comme si nous n’étions pas créés pour servir. Le mal a pour nous des charmes, et la vertu ne nous paie guère en ce monde que par le sentiment d’un devoir rempli.

C’est pourquoi nous vous saluons avec autant d’admiration que d’amour, ô vous la plus pure des créatures de Dieu, et cependant notre sœur. Fille d’Ève, qui n’avez point été conçue dans le péché, vous êtes l’honneur de la race humaine. Le sang de notre première mère et le nôtre coule dans vos veines ; vous êtes bien la chair de notre chair, et cependant vous êtes immaculée. Le décret qui nous condamnait à la flétrissure ne devait pas être appliqué à votre très pure conception ; et le serpent, au jour où votre pied vainqueur lui écrasa la tête, sentit que jamais il n’avait eu de droits sur vous. En vous, ô Marie, nous révérons notre nature telle qu’elle était au sortir des mains de Dieu ; vous êtes le Miroir de la justice éternelle.

Dans la splendeur sans nuage de votre sainteté, daignez vous souvenir de nous qui gémissons sous les conséquences d’un crime dont vous n’avez pas contracté la solidarité. Vous êtes l’irréconciliable ennemie du serpent ; veillez sur nous, afin que sa dent meurtrière ne nous atteigne pas. Conçus dans le péché, enfantés dans la douleur, que notre vie du moins échappe à la malédiction. Condamnés au travail, aux souffrances et à la mort, que notre expiation, par vos mérites et votre secours, nous devienne salutaire. Trahis sans cesse par les penchants de notre cœur, enivrés du présent, si prompts à oublier, si ardents à nous tromper nous-mêmes, le mal nous dévorerait, si la grâce de votre divin fils ne nous était sans cesse offerte pour triompher de nos ennemis intérieurs et extérieurs. Vous êtes, ô Immaculée ! la Mère de la divine grâce. Obtenez-la pour nous toujours plus abondante, et versez-la sur ceux qui se glorifient en songeant qu’ils n’ont point un autre sang que le vôtre.

Pour louer Marie, en ce jour du samedi, nous emprunterons la prose suivante aux anciens missels de Cluny :

Séquence

Chantons, tout pécheurs que nous sommes, les louanges de la Mère de Dieu ; implorons d’elle le remède à nos maux.

Elle est le principe de notre confiance ; elle est notre espérance qui brille aux cieux d’un éclat non-pareil.

Elle soutient et nourrit les vertus ; en elle se contient les mondes supérieurs ; en elle espère notre demeure terrestre.

Vous que l’on nomme Étoile de la mer, conduisez et dirigez nos pas ; soyez pour nous Médiatrice de la paix.

Comme l’astre qui luit au ciel et dirige le naufragé sur les flots, ainsi vous brillez pour nous.

Vous êtes la lumière de ce monde, malgré ses ténèbres, l’astre resplendissant, ô vous tant aimée de Dieu !

Assise sur le trône du ciel, écoutez la mélodie de nos cantiques, Vierge compatissante.

À celui qui, tremblant pour ses péchés, n’ose chanter vos grandeurs, donnez le courage de vous louer, source de vérité.

Reine du ciel, remède de la terre, purifiez nos crimes, ô très clémente.

De la mort où nous sommes, rendez-nous à la vie ; apaisez Dieu, ô miséricordieuse !

Vous êtes, ô Marie, la Mère de celui qui vous créa, la Mère qu’il aime, la Vierge pleine de bonté ; nous sommes assis dans l’ombre de la mort : daignez nous éclairer.

Conduits par vos rayons, protégés par la Croix de votre Fils, puissions-nous mériter de jouir un jour de la lumière céleste, par vous, ô notre Dame ! Amen.

 

[1]              1 Cor. 7, 14.

Samedi avant la Septuagésime
Adieux à l’Alleluia

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
Samedi avant la Septuagésime,
Suspension de l’Alleluia

Le mouvement du cycle doit ramener prochainement la commémo­ration des douleurs du Christ et les joies de sa Résurrection ; neuf semaines seulement nous séparent de ces grandes solennités. Il est temps pour le chrétien de préparer son âme à une nouvelle visite du Seigneur, plus sacrée et plus décisive encore que celle qu’il a daigné nous faire dans sa miséricordieuse Nativité.

La sainte Église, qui sent le besoin de réveiller nos cœurs de leur assou­pis­sement, et de leur donner une forte impulsion vers les choses célestes, accomplit aujourd’hui une grande mesure dans cette intention. Elle nous sèvre du divin Alleluia, ce chant du Ciel qui nous associait aux concerts des anges. Nous ne sommes que des hommes fragiles, pécheurs courbés vers la terre ; comment ce cri d’une meilleure patrie a-t-il pu sortir de notre bouche ? Sans doute, l’Emmanuel, le divin réconciliateur de Dieu et des hommes, nous l’a apporté du Ciel, au milieu des joies de sa naissance, et nous avons osé le répéter ; nous le redirons même encore, avec un nouvel enthousiasme, dans l’allégresse de sa Résurrec­tion ; mais, pour chanter dignement l’Alleluia, il faut aspirer au séjour d’où il nous est venu. Ce n’est pas là un vain mot, une mélodie profane ou insignifiante ; c’est le souvenir de la patrie dont nous sommes exilés, c’est l’élan vers le retour.

Le mot Alleluia signifie Louez Dieu ; mais son accent est particulier. L’Église ne suspendra pas, durant neuf semaines, l’exercice du devoir qui l’oblige à louer Dieu. Elle substituera à ce terme échappé d’un monde meilleur un autre cri qui proclame aussi la louange : Laus tibi, Domine, Rex œternœ gloriœ ! Louange à vous, Seigneur, Roi de l’éternelle gloire ! Mais ce dernier cri part de la terre, tandis que l’autre est descendu du Ciel. « L’Alleluia, dit le pieux Rupert, est comme une goutte de la joie suprême dont tressaillit la Jérusalem supérieure. Les Patriarches et les Prophètes le portèrent au fond de leur âme ; l’Esprit-Saint le produisit avec plus de plénitude sur les lèvres des Apôtres. Il signifie l’éternel festin des anges et des âmes bienheureuses, qui consiste à louer Dieu sans cesse, à contempler sans fin la face du Seigneur, à chanter sans jamais se lasser des merveilles toujours nouvelles. L’indi­gence de notre vie actuelle n’arrive pas à goûter ce festin ; la perfection en cette vie est d’y prendre part au moyen des joies de l’espérance, d’en avoir faim, d’en avoir soif. C’est pour cela que ce mot mystérieux Alleluia n’a pas été traduit, et qu’il est resté en hébreu, comme pour signifier, plutôt qu’il ne la saurait exprimer, une allégresse trop étrangère à notre vie présente[1]. »

Durant ces jours où il nous faut sentir la dureté de notre exil, sous peine d’être laissés comme transfuges au sein de la perfide Babylone, il importait que nous fussions prémunis contre les entraînements du dangereux séjour où se passe notre captivité. Voilà pourquoi l’Église, prenant pitié de nos illusions et de nos périls, nous donne un si solennel avertissement. Elle nous dit, en nous enlevant le cri de l’allégresse, que nos lèvres ont besoin d’être purifiées avant d’être admises à prononcer de nouveau la parole des anges et des Saints ; que nos cœurs, souillés par le péché et par l’amour des biens terrestres, doivent être épurés par le repentir. Elle va dérouler sous nos yeux le triste spectacle de la chute de notre premier père, événement lamentable d’où sont sortis tous nos malheurs, avec la nécessité d’une rédemption. Elle pleure sur nous, cette Mère tendre, et elle veut que nous nous affligions avec elle.

Acceptons donc la loi qui nous est faite ; et si déjà les joies pieuses sont suspendues pour nous, comprenons qu’il est temps de faire trêve avec les frivolités du monde. Mais, avant tout, écartons-nous du péché : assez longtemps il a régné en nous. Le Christ approche avec sa croix ; il vient tout réparer par le fruit surabondant de son Sacrifice. Nous ne voulons pas, sans doute, que son sang tombe inutilement sur nos âmes, comme la rosée du matin sur les sables encore tièdes du désert. Confes­sons d’un cœur humble que nous sommes pécheurs, et, semblables au publicain de l’Évangile qui n’osait leverses regards, reconnaissons qu’il est juste que l’on nous retire, au moins pendant quelques semaines, ces chants auxquels notre bouche coupable s’était trop familiarisée, ces sen­timents d’une confiance trop présomptueuse qui combattaient dans nos cœurs la sainte crainte de Dieu.

L’insouciance pour les formes liturgiques, qui est l’indice le plus sensible de l’affaiblissement de la foi dans une chrétienté, et qui règne si univer­sel­lement autour de nous, est cause que beaucoup de chrétiens, de ceux même qui fréquentent l’Église et les Sacrements, voient chaque année, sans en être émus, cette suspension de l’Alleluia. C’est à peine si plusieurs d’entre eux y donnent une attention légère et distraite, préoc­cupés qu’ils sont des habitudes d’une piété toute privée et en dehors de la pensée de l’Église. Si ces lignes leur tombent quelque jour sous les yeux, nous les engageons à réfléchir sur la souveraine autorité et sur la profonde sagesse de notre Mère commune, qui considère la suspension de l’Alleluia comme l’un des incidents les plus graves et les plus solen­nels de l’Année liturgique. Peut-être leur sera-t-il avantageux d’écouter un moment les accents si touchants que l’interruption forcée du cri céleste arrachait à la piété de nos pères, à l’époque où la foi chrétienne était encore la loi suprême des individus comme des sociétés.

Les adieux à l’Alleluia dans les diverses Églises, au moyen âge, étaient empreints, comme on va le voir, de sentiments divers selon les lieux. On profitait de la circonstance pour exprimer tout ce que cette parole céleste inspirait de tendresse ou d’enthousiasme ; d’autres fois, le regret des fidèles pour le céleste compagnon de leurs prières s’épanchait en accents plus tristes.

Nous commencerons par nos vieilles Églises de l’âge carlovingien, et nous produirons d’abord ces adieux d’une familiarité naïve, par lesquels nos pères du IX° siècle se séparaient de l’Alleluia, en annonçant toute­fois l’espérance de le revoir, quand la victoire du Christ aurait ramené la sérénité au ciel de la sainte Église. Nous empruntons les deux antiennes qui suivent, et dont l’origine paraît être romaine, à l’antipho­naire de Saint-Corneille de Compiègne, publié par dom Denys de Sainte-Marthe.

Ant. Que le bon ange du Seigneur t’accompagne, Alleluia ; qu’il rende ton voyage prospère, afin que tu reviennes avec nous dans la joie, Alleluia, Alleluia.

Ant. Alleluia, reste encore avec nous aujourd’hui ; demain, tu parti­ras, Alleluia ; et quand le jour se lèvera, tu te mettras en route, Alleluia, Alleluia, Alleluia.

Voici maintenant les chants par lesquels l’Église gothique d’Espagne saluait l’Alleluia, à la veille du jour où il devait cesser. Nous prenons seulement les principaux traits d’un ensemble liturgique qui forme, pour ainsi dire, un office entier :

Hymne

Habitants du ciel, faites résonner l’Alleluia dans vos sacrés canti­ques ; d’un concert unanime chantez l’Alleluia éternel.

Vous qui vivez au sein de la lumière qui ne s’éteindra jamais, dans vos chœurs mélodieux, chantez avec ardeur l’Alleluia éternel.

Remontez vers cette heureuse cité de Dieu qui va vous recevoir, et qui, retentissante de cantiques joyeux, répète l’Alleluia éternel.

Dans votre victoire, prenez possession des honneurs de la patrie céleste, où il vous appartient de chanter l’Alleluia éternel.

C’est là que des voix augustes font résonner à jamais, à la gloire du grand Roi, le cantique joyeux, l’Alleluia éternel.

Repos après le labeur, nourriture, breuvage, il fait les délices de ceux qui rentrent dans la patrie, il les enivre à longs traits, l’Alleluia éternel.

Nous aussi, Auteur des êtres, nous célébrons dans nos cantiques mélodieux, nous chantons à votre louange l’Alleluia éternel.

Christ tout-puissant, nos voix te glorifient, et nous disons à ta gloire l’Alleluia éternel, l’Alleluia éternel. Amen.

À son heureux retour, jubilez d’allégresse ; rendez au Seigneur le tribut de gloire et de mélodie, l’Alleluia éternel.

Capitule

L’Alleluia est du ciel, et il est de la terre ; au ciel il dure toujours, mais sur la terre il peut être chanté. Au ciel, il retentit sans interruption ; sur la terre, il trouve du moins des bouches fidèles. Au ciel, il éclate à jamais ; ici-bas, il n’est pas sans douceur. Au ciel, il exprime l’enthousiasme du bonheur ; sur la terre, il exprime la concorde. Au ciel, il est ineffable ; ici-bas, on le répète avec instance. Au ciel, il n’a pas besoin de syllabes ; sur la terre, il lui faut encore le secours de nos faibles mélodies. Au ciel, il est chanté par les anges ; ici-bas, par les peuples. Ce ne fut pas seulement au ciel, mais sur la terre, que les bienheureux le chantèrent à la naissances du Christ Seigneur, lorsqu’il annoncèrent la gloire à Dieu, au plus haut des cieux, et la paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Faites donc, Seigneur, que par nos actes nous méritions d’être réunis dans la vie bienheureuse à ceux dont nous cherchons à imiter l’office, en répé­tant vos louanges.

Antienne.

Tu nous quittes, Alleluia. Ton voyage sera heureux, Alleluia : tu reviendras à nous avec allégresse, Alleluia. liste porteront sur leurs bras, afin que ton pied ne heurte pas contre la pierre, et tu reviendras à nous avec allégresse, Alleluia.

Bénédiction

Que l’Alleluia, parole religieuse et pleine d’allégresse, soit proféré, à la louange de Dieu, par la bouche de tous les peuples.
R/. Amen.

Qu’elle soit mélodieuse dans la bouche des croyants, cette parole qui dans les concerts des anges exprime la gloire.
R/. Amen.

Les citoyens de l’éternité la font retentir sans le secours d’une harmonie matérielle ; que dans vos cœurs elle fructifie à l’aide d’un sentiment d’amour toujours croissant.
R/. Amen.

Que le bon ange du Seigneur t’accompagne, Alleluia : qu’il te prépare un vovage heureux, et tu reviendras à nous avec allégresse, Alleluia.

Les Églises d’Allemagne, au moyen âge, formulèrent les adieux à l’Alleluia, dans cette magnifique prose que l’on trouve dans leurs missels jusqu’au XVe siècle.

Séquence

Chantons tous Alleluia. À la louange du Roi éternel, que le peuple fasse retentir Alleluia.

Que les chœurs célestes chantent dans les hauteurs du ciel Alleluia.

Que le concert des bienheureux, dans les jardins du Paradis, exé­cute l’Alleluia.

Que les sphères éclatantes des cieux jubilent en proclamant dans les hauteurs l’Alleluia.

Que les nuées dans leur cours, les vents dans leur vol rapide, les éclairs dans leur marche étincelante, les tonnerres dans leur fracas, s’unissent pour rendre la douceur de l’Alleluia.

Flots et ondes, pluies et orages, tempêtes et sérénité, ardeurs et froidure, neiges, frimas, bois et forêts, célébrez l’Alleluia.

Et vous, race si variée des oiseaux, louez votre créateur avec mélodie par l’Alleluia.

La grande voix des animaux terrestres s’unira pour répondre Alleluia.

Puis, les sommets des montagnes renverront à leur tour Alleluia.

Et la profondeur des vallées répétera en tressaillant Alleluia.

Toi aussi, abîme des mers, jubile, et dis à ton tour Alleluia.

Et que l’immensité des espaces terrestres pousse ce cri : Alleluia.

Genre humain tout entier, fais entendre avec transport le chant de la louange, Alleluia.

Et rends au Créateur tes actions de grâces, en répétant sans cesse : Alleluia.

Ton Créateur se complaît à entendre éternellement cette parole : Alleluia.

Le Christ aussi accepte ce chant céleste : Alleluia.

Maintenant donc, frères, chantez dans l’allégresse. Alleluia.

Et vous, enfants, répondez toujours : Alleluia.

Chantez tous ensemble, chantez au Seigneur : Alleluia ; au Christ : Alleluia ; à l’Esprit-Saint : Alleluia.

Louange soit à l’éternelle Trinité qui parut avec gloire au baptême du Seigneur : chantons-lui : Alleluia.

Nos Églises de France, au XIII° siècle, et longtemps encore après, chantaient, aux vêpres du samedi de Septuagésime, l’hymne touchante que nous donnons ci-dessous.

Hymne

Alleluia est un chant de douceur, une voix d’allégresse éternelle ; Alleluia est le cantique mélodieux que les chœurs célestes font reten­tir à jamais, dans la maison de Dieu.

Alleluia ! céleste Jérusalem, heureuse mère, patrie où nous avons droit de cité ; Alleluia ! c’est le cri de tes fortunés habitants ; pour nous, exilés sur les rives des fleuves de Babylone, nous n’avons plus que des larmes.

Alleluia ! Nous ne sommes pas dignes de le chanter toujours. Alle­luia ! Nos péchés nous obligent à le suspendre ; voici le temps que nous devons employer à pleurer nos crimes.

Recevez donc, ô heureuse Trinité, ce cantique par lequel nous vous supplions de nous faire assister un jour à votre Pâque céleste, où nous chanterons à votre gloire, au sein de la félicité, l’éternel Alleluia.

Amen.

Dans la liturgie actuelle, les adieux à l’Alleluia sont plus simples ; l’Église se contente de répéter quatre fois cette mystérieuse parole, à la fin des vêpres du samedi.

Bénissons le Seigneur, Alleluia, Alleluia.
Rendons grâces à Dieu, Alleluia, Alleluia.

Désormais, à partir des complies qui vont suivre, nous n’entendrons plus ce chant du Ciel, jusqu’à l’heure où le cri de la Résurrection éclatera sur la terre.

[1] Des divins offices. Liv. 1, ch. 35

Dimanche de la Septuagésime

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
Dimanche de la Septuagésime

La sainte Église nous rassemble aujourd’hui pour repasser avec nous le lamentable récit de la chute de notre premier père. Un si affreux désastre nous fait déjà pressentir le dénouement de la vie mortelle du Fils de Dieu fait homme, qui a daigné prendre sur lui la charge d’expier la prévarication du commencement et toutes celles qui l’ont suivie. Pour être en mesure d’apprécier le remède, il nous faut sonder la plaie. Cette semaine sera donc employée à méditer la gravité du premier péché, et toute la suite des malheurs qu’il a entraînés sur l’espèce humaine.

Autrefois l’Église lisait en ce jour, à l’office de matines, la narration simple et sublime par laquelle Moïse a initié toutes les générations à ce triste événement. La disposition actuelle de la liturgie n’amène pas cette lecture avant le mercredi de cette semaine, les jours qui précèdent étant employés à lire le récit des six jours de la création. Nous placerons néanmoins dès aujourd’hui cette importante lecture, comme le fonde­ment des enseignements de la semaine.

Du Livre de la Genèse. Chap. 3

Or, le serpent était le plus rusé de tous les animaux que le Seigneur Dieu avait formés sur la terre. Il dit à la femme : Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas manger du fruit de tous les arbres du jardin ? La femme lui répondit : Nous mangeons du fruit des arbres qui sont dans le jardin ; mais, pour ce qui est du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a commandé de n’en point man­ger, et de n’y point toucher, de peur que nous ne mour­rions. Le serpent dit à la femme : Assurément, vous ne mourrez point ; mais Dieu sait que le jour où vous en aurez mangé, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. La femme donc considéra que le fruit de cet arbre était bon à manger, qu’il était beau et agréable à la vue, et, en ayant pris, elle en mangea, et en donna à son mari qui en mangea aussi. Et en même temps, leurs yeux furent ouverts à tous deux.

Ayant reconnu leur nudité, ils entrelacèrent des feuilles de figuier, et s’en firent des ceintures. Et ayant entendu la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin après midi, à l’heure où il s’élève un vent doux, Adam et son épouse se cachèrent sous l’ombrage des arbres du jardin, pour fuir la face du Seigneur Dieu. Et le Seigneur Dieu appela Adam, et lui dit : Où es tu ? Il répondit : J’ai entendu votre voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que j’étais nu ; c’est pourquoi je me suis caché. Le Seigneur reprit : Qui t’a appris que tu étais nu, si ce n’est que tu as mangé du fruit de l’arbre dont je t’avais commandé de ne pas manger ? Et Adam répondit : La femme que vous m’avez donnée pour compagne m’a présenté du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé. Et le Seigneur Dieu dit à la femme : Pourquoi as-tu fait cela ? Elle répondit : Le serpent m’a trompée, et j’en ai mangé.

Et le Seigneur Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux et les bêtes de la terre. Tu rampe­ras sur ton ventre, et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et la sienne : elle t’écrasera la tête, et tu tâcheras de la mordre au talon. Il dit aussi à la femme : Je multiplierai tes angoisses après que tu auras conçu ; tu enfanteras tes fils dans la douleur ; tu seras sous la puis­sance de l’homme, et il te dominera. Il dit ensuite à Adam : Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du fruit de l’arbre dont je t’avais commandé de ne pas manger, la terre sera maudite à cause de ce que tu as fait : tu tireras d’elle ta nour­riture à force de travail, tous les jours de ta vie. Elle te produira des épines et des ronces, et tu te nourriras de l’herbe de la terre. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage, jusqu’à ce que tu retournes en la terre dont tu as été tiré : car tu es poussière, et tu rentreras dans la pous­sière.

La voilà cette page terrible des annales humaines. Elle seule nous ex­plique la situation présente de l’homme sur la terre. Par elle aussi, nous apprenons l’attitude qui nous convient à l’égard de Dieu. Nous revien­drons sur ce lugubre récit dans les jours qui vont suivre ; dès à présent, il doit faire le principal objet de nos réflexions. Reprenons maintenant l’explication de la liturgie d’aujourd’hui.

Dans l’Église grecque, le dimanche que nous appelons de la Septua­gésime est désigné sous le nom de prosphonésime, c’est-à-dire procla­mation, parce qu’il annonce au peuple le jeûne du carême qui doit bientôt commencer. Il est aussi appelé le dimanche de l’enfant prodigue, parce qu’on y lit cette parabole, comme une invitation aux pécheurs de recourir à la miséricorde de Dieu. Il faut observer néanmoins que ce dimanche est le dernier jour de la semaine appelée prosphonésime, laquelle commence dès le lundi précédent, selon la manière de compter des Grecs.

À la messe

La station, à Rome, est dans l’Église de Saint-Laurent-hors-les-Murs. Les anciens liturgistes font remarquer la relation qui existe entre le juste Abel, dont le sang répandu par son frère fait l’objet d’un des répons des matines d’aujourd’hui, et le courageux martyr sur le tombeau duquel l’Église romaine vient ouvrir la Septuagésime.

L’introït de la messe exprime les terreurs de la mort auxquelles Adam et sa race tout entière sont en proie, depuis le péché. Cependant un cri d’espérance se fait entendre, au milieu de cette suprême désolation. Adam et sa race peuvent encore implorer la miséricorde céleste. Le Seigneur a fait une promesse, au jour même de la malédiction ; qu’ils confessent leur misère, et le Dieu même qu’ils ont offensé deviendra leur libérateur.

Introït

Les gémissements de la mort m’ont environné, les douleurs de l’enfer m’ont assiégé ; j’ai invoqué le Seigneur dans ma tribulation, et, de son saint temple, il a écouté ma voix. Ps. Je vous aimerai, Seigneur, qui êtes ma force ; le Seigneur est mon appui, mon refuge et mon libérateur. Gloire au Père. Les gémissements.

Dans la collecte, l’Église reconnaît que ses enfants ont mérité les châtiments qui sont la suite du péché, et demande pour eux cette miséri­corde qui délivre.

Collecte

Nous vous supplions, Seigneur, d’exaucer dans votre clémence les prières de votre peuple, afin que nous qui sommes justement affligés pour nos péchés, soyons miséricordieusement délivrés pour la gloire de votre nom. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Seconde collecte [1]

Préservez-nous, s’il vous plaît, Seigneur, de tous les périls de l’âme et du corps ; et vous laissant fléchir par l’intercession de la bienheu­reuse et glorieuse Mère de Dieu Marie toujours vierge, du bienheu­reux Joseph, de vos bienheureux apôtres Pierre et Paul, du bienheu­reux N. (on nomme ici le saint titulaire de l’Église) et de tous les saints, accordez-nous, dans votre bonté, le salut et la paix, afin que toutes les erreurs et les adversités étant écartées, votre Église vous serve dans une liberté tranquille.

Le prêtre ajoute une troisième collecte, à son choix.

Épître

Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, apôtre, aux Corinthiens. Chap. 9

Mes Frères, ne savez-vous pas que, quand on court dans la lice, tous courent, mais qu’un seul remporte le prix ? Courez donc de telle sorte que vous le remportiez. Or, tout athlète garde en toutes choses la tempérance, et ils ne le font que pour gagner une cou­ronne corrupti­ble ; la nôtre au contraire sera incorruptible. Pour moi, je cours, mais non pas comme au hasard ; je combats, mais non pas en donnant des coups en l’air ; je châtie mon corps, et je le réduis en servitude ; de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne devienne moi-même ré­prouvé. Je ne veux pas que vous ignoriez, mes Frères, que nos pères ont tous été sous la nuée, qu’ils ont tous passé la mer ; qu’ils ont tous été baptisés sous la conduite de Moïse, dans la nuée et dans la mer ; qu’ils ont tous mangé la même nour­riture spirituelle et bu le même breuvage spirituel. Car ils buvaient de l’eau de la Pierre spirituelle qui les suivait ; et cette Pierre était Jésus-Christ. Mais cependant, sur un si grand nombre, il y en eut peu qui fussent agréables à Dieu.

La parole énergique de l’apôtre vient augmenter encore l’émotion que nous apportent les grands souvenirs qui se rattachent à ce jour. Il nous dit que ce monde est une arène dans laquelle il faut courir, et que le prix n’est que pour ceux dont la marche est agile et dégagée. Gardons-nous donc de ce qui pourrait appesantir notre course et nous faire man­quer la couronne. Ne nous faisons pas illusion : rien n’est sûr pour nous, tant que nous ne sommes pas au bout de la carrière. Notre conversion n’a pas été plus sincère que celle de saint Paul, nos œuvres plus dé­vouées et plus méritoires que les siennes ; toutefois, il le confesse lui-même, la crainte de devenir réprouvé n’est pas entièrement éteinte dans son cœur. Il châtie son corps, et il le réduit en servitude. L’homme dans l’état actuel n’a plus cette volonté droite qu’avait Adam avant son péché, et dont cependant il sut faire un si malheureux usage. Un penchant fatal nous entraîne, et nous ne pouvons garder l’équilibre qu’en sacrifiant la chair à l’esprit. Cette doctrine paraît dure au grand nombre, et c’est pour cela que beaucoup n’arriveront pas au terme de la carrière, et n’auront pas part à la récompense qui leur était destinée. Comme les Israélites dont parle ici l’apôtre, ils mériteront d’être ensevelis dans le désert, et ne verront pas la terre promise. Néanmoins, les mêmes merveilles dont furent témoins Josué et Caleb s’étaient accomplies sous leurs yeux ; mais rien ne guérit l’endurcissement d’un cœur qui s’obstine à mettre tout son espoir dans les choses de la vie présente, comme si leur péril­leuse vanité ne se révélait pas d’elle-même à chaque heure.

Mais si le cœur se confie en Dieu, s’il se fortifie par la pensée que le secours divin ne manque jamais à celui qui l’implore, il parcourra sans faiblir l’arène de cette vie, et il arrivera heureusement au terme. Le Seigneur a les yeux constamment ouverts sur celui qui travaille et qui souffre. Tels sont les sentiments exprimés dans le graduel.

Graduel

Vous êtes, Seigneur, notre appui dans le besoin et dans la tribu­la­tion : que ceux qui vous connaissent espèrent en vous ; car vous n’abandonnez pas ceux qui vous cherchent. V/. Le pauvre ne sera pas toujours en oubli ; les souffrances du pauvre ne seront pas perdues pour l’éternité : levez-vous, Seigneur, et que l’homme ennemi ne prévale pas.

Le trait envoie vers Dieu un cri, du fond de l’abîme de notre déchéance. L’homme est profondément humilié par sa chute ; mais il sait que Dieu est plein de miséricorde, et que sa bonté l’empêche de traiter nos iniquités comme elles le méritent ; autrement, nul de nous ne pourrait espérer le pardon.

Trait

Des profondeurs de l’abîme, j’ai crié vers vous, Seigneur ! Seigneur, écoutez ma voix. V/. Que vos oreilles soient attentives à la prière de votre servi­teur. V/. Seigneur ! si vous considérez mes iniquités : Seigneur ! qui soutiendra votre jugement ? V/. Mais la miséricorde est en vous ; c’est pourquoi, à cause de votre parole, je vous ai attendu, Seigneur.

Évangile

La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. 20

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : Le royaume des cieux est semblable à un père de famille qui sortit de grand matin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne. Étant demeuré d’accord avec eux d’un denier pour leur journée, il les envoya dans sa vigne. Et étant sorti vers la troisième heure, il en vit d’autres qui se tenaient sur la place sans rien faire, et il leur dit : Allez-vous-en aussi dans ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera juste. Et ils y allèrent. Il sortit encore sur la sixième et la neuvième heure, et il fit la même chose. Enfin étant sorti sur la onzième heure, il en trouva d’autres qui étaient là, et il leur dit : Pourquoi demeurez-vous ici le long du jour sans travailler ? Et ils lui dirent : Parce que personne ne nous a loués. Il leur dit : Allez-vous-en aussi dans ma vigne. Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant : Appelle les ouvriers, et donne-leur le salaire, en commençant par les derniers et finissant par les premiers. Ceux donc qui n’étaient venus que vers la onzième heure, s’étant approchés, reçurent chacun un denier. Ceux qui étaient venus les premiers pensèrent qu’ils allaient recevoir davantage ; mais ils ne reçurent que chacun un denier. Et en le rece­vant, ils murmuraient contre le père de famille et disaient : Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et vous leur avez donné autant qu’à nous qui avons porté le poids du jour et de la chaleur. Mais il répondit à l’un d’eux : Mon ami, je ne vous fais point de tort. N’êtes-vous pas convenu avec moi d’un denier ? Prenez ce qui vous appar­tient et vous en allez ; mais je veux donner à ce dernier autant qu’à vous. Est-ce qu’il ne m’est pas permis de faire ce que je veux ? Votre œil est-il mauvais parce que je suis bon ? Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers, parce qu’il y en a beau­coup d’appelés, mais peu d’élus.

Il importe de bien saisir ce célèbre passage de l’évangile, et d’appré­cier les motifs qui ont porté l’Église à le placer en ce jour. Considérons d’abord les circonstances dans lesquelles le Sauveur prononce cette parabole, et le but d’instruction qu’il s’y propose directement. Il s’agit d’avertir les Juifs que le jour approche où leur loi tombera pour faire place à la loi chrétienne, et de les disposer à accueillir favorablement l’idée que les Gentils vont être appelés à former alliance avec Dieu. La vigne dont il est ici question est l’Église sous ses différentes ébauches, depuis le commencement du monde, jusqu’à ce que Dieu vînt lui-même habiter parmi les hommes et constituer sous une forme visible et per­manente la société de ceux qui croient en lui. Le matin du monde dura depuis Adam jusqu’à Noé ; la troisième heure s’étendit de Noé jusqu’à Abraham ; la sixième heure commença à Abraham pour aller jusqu’à Moïse ; la neuvième heure fut l’âge des prophètes, jusqu’à l’avènement du Seigneur. Le Messie est venu à la onzième heure, lorsque le monde semblait pencher à son déclin. Les plus grandes miséricordes ont été réservées pour cette période durant laquelle le salut devait s’étendre aux Gentils par la prédication des apôtres. C’est ce dernier mystère par lequel Jésus-Christ veut confondre l’orgueil judaïque. Il signale les répu­gnances que les pharisiens et les docteurs de la loi éprouvaient en voyant l’adoption s’étendre aux nations, par les remontrances égoïstes que les ouvriers des premières heures osent faire au père de famille. Cette obs­tination sera punie comme elle le mérite. Israël, qui travaillait avant nous, sera rejeté à cause de la dureté de son cœur ; et nous, Gentils, qui étions les derniers, nous deviendrons les premiers, étant faits membres de cette Église catholique, qui est l’Épouse du Fils de Dieu.

Telle est l’interprétation donnée à cette parabole par les saints Pères, notamment par saint Augustin et saint Grégoire le Grand ; mais cet enseignement du Sauveur présente encore un autre sens également jus­tifié par l’autorité de ces deux saints docteurs. Il s’agit ici de l’appel que Dieu adresse à chaque homme pour l’inviter à mériter le royaume éter­nel par les pieux labeurs de cette vie. Le matin, c’est notre enfance ; la troisième heure, selon la manière de compter des anciens, est celle où le soleil commence à monter dans le ciel : c’est l’âge de la jeunesse ; la sixième heure, par laquelle on désignait ce que nous appelons midi, est l’âge d’homme ; la onzième heure précède de peu d’instants le coucher du soleil : c’est la vieillesse. Le père de famille appelle ses ouvriers à ces différentes heures ; c’est à eux de se rendre, dès qu’ils ont entendu sa voix ; mais il n’est pas permis à ceux qui sont conviés dès le matin de retarder leur départ pour la vigne, sous le prétexte qu’ils se rendront plus tard, lorsque la voix du maître se fera entendre de nouveau. Qui les a assurés que leur vie se prolongera jusqu’à la onzième heure ? Lorsque la troisième sonne, peut-on compter même sur la sixième ? Le Seigneur ne convoquera au travail des dernières heures que ceux qui seront en ce monde lorsqu’elles viendront à sonner ; et il ne s’est point engagé à adresser une nouvelle invitation à ceux qui auront dédaigné la première.

À l’offertoire, l’Église nous convie à célébrer les louanges de Dieu. Le Seigneur a voulu que, dans cette vallée de larmes, les chants à sa gloire fussent notre consolation.

Offertoire

Il est bon de louer le Seigneur, et de chanter votre nom, ô Très-Haut !

Secrète

En recevant nos dons et nos prières, Seigneur, daignez nous pu­rifier par vos célestes mystères, et nous exaucer dans votre clémence. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Seconde secrète

Exaucez-nous, ô Dieu notre Sauveur, et, par la vertu de ce sacrement, défendez-nous de tous les ennemis de l’âme et du corps, nous accor­dant votre grâce en cette vie et votre gloire en l’autre.

Le prêtre ajoute une troisième secrète, à son choix.

Dans l’antienne de la communion, l’Église demande que l’homme, régénéré par l’aliment céleste, retrouve la ressemblance de Dieu, selon laquelle il avait été créé dans le principe. Plus notre misère est grande, plus nous devons espérer en celui qui est descendu jusqu’à nous pour nous faire remonter jusqu’à lui.

Communion

Renouvelez votre ressemblance en votre serviteur, et sauvez-moi dans votre miséricorde. Seigneur ! Que je ne sois pas confondu, puis­que je vous ai invoqué.

Postcommunion

Que vos fidèles soient fortifiés par vos dons, afin que, en les recevant, ils ne cessent pas de les rechercher, et qu’en les recher­chant, ils les reçoivent pour l’éternité. Par Jésus-Christ notre Sei­gneur. Amen.

Seconde postcommunion

Que l’oblation du divin sacrifice nous purifie et nous protège, Seigneur, nous vous en supplions ; et, par l’intercession de la bien­heureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, du bienheureux Joseph, de vos bienheureux apôtres Pierre et Paul, du bienheureux N. et de tous les saints, qu’elle soit pour nous l’expiation de tous nos péchés, et la délivrance de toute adversité.

Le prêtre ajoute une troisième postcommunion, à son choix.

À vêpres

Antienne de Magnificat

Le père de famille dit à ses ouvriers : Pourquoi demeurez-vous ici tout le long du jour sans travailler ? Et ils lui répondirent : Parce que personne ne nous a loués. — Allez-vous-en aussi dans ma vigne ; et je vous donnerai ce qui sera juste.

Autres liturgies

Nous plaçons à chacun des jours de cette semaine quelques-unes des stances que la liturgie grecque consacre à déplorer la chute du premier homme, dans l’office du dimanche qui précède le jeûne du carême, appelé dimanche de la Tyrophagie.

Dimanche de la Tyrophagie

Pour avoir transgressé le précepte du Seigneur et goûté, dans son intempérance, un mets rempli d’amertume, Adam fut banni du jardin de délices, et condamné à cultiver la terre d’où il avait été tiré, et à manger son pain après beaucoup de sueurs ; nous donc, aspirons à la tempérance, dans la crainte d’être réduits comme lui à pleurer hors du paradis, et méritons d’être admis dans son sein. Le Seigneur, mon créateur, ayant façonné la poussière de la terre, m’anima d’un esprit de vie, il me donna l’empire sur toutes les créatures visibles de la terre avec la compagnie des anges ; mais Satan plein d’artifice, empruntant la forme du serpent, m’a séduit par un fruit, m’a repoussé loin de la gloire de Dieu, et m’a livré à la mort dans les abîmes de la terre ; vous, qui êtes le Seigneur et rem­pli de bonté, rappelez-moi de mon exil.

Malheureux que je suis ! pour avoir violé par la fraude de l’ennemi votre commandement, Seigneur, je me suis vu dépouillé du vêtement que vous m’aviez divinement tissu ; maintenant je n’ai pour me couvrir que des feuilles de figuier et des tuniques de peau, J’ai été condamné à manger au prix de mes sueurs le pain du travail ; la terre maudite ne porte plus pour moi que des épines et des ronces : mais vous qui, dans les derniers temps, avez pris chair au sein d’une Vierge, rappelez-moi, dans le paradis, et rétablissez-moi dans mon premier état.

Paradis, séjour digne de tout honneur, beauté incomparable, taber­nacle dressé par la main de Dieu, asile des délices éternelles, toi qui es la gloire des justes, la joie des prophètes, l’habitation des saints : supplie par le bruit de tes feuilles le Créateur de l’univers de m’ouvrir les portes que j’ai fermées par ma prévarication ; qu’il me rende digne de manger le fruit de l’arbre de vie, et de recouvrer les joies que je goûtais si douces dans ton enceinte.

 

[1] Ces oraisons, comme la deuxième et troisième secrètes, la deuxième et troisième postcommunion, ne se disent plus depuis Jean XXIII.

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Historique, mystique et pratique du temps de la Septuagésime

Historique
du temps de la Septuagésime

Le temps de la Septuagésime comprend la durée des trois semaines qui précèdent immédiatement le Carême. Il forme une des divisions principales de l’Année liturgique, et il est partagé en trois sections heb­domadaires, dont la première porte seulement le nom de Septuagésime, la seconde celui de Sexagésime, et enfin la troisième celui de Quinquagé­sime.

On voit, dès le premier abord, que ces noms expriment une relation numérique avec le mot quadragésime, dont notre mot carême est dérivé. Or, le mot quadragésime signifie la série des quarante jours qu’il faut traverser pour arriver à la grande fête de Pâques. Les mots quin­quagé­sime, sexagésime et septuagésime nous montrent cette solennité dans un lointain plus prolongé ; mais elle n’en est pas moins le grand objet qui commence à préoccuper la sainte Église, et qu’elle propose à ses enfants comme le but vers lequel désormais doivent tendre tous leurs désirs et tous leurs efforts.

Or, la fête de Pâques exige pour préparation quarante jours de recueillement et de pénitence ; cette sainte carrière est l’un des princi­paux incidents de l’Année liturgique, et le plus puissant moyen qu’emploie l’Église pour raviver dans le cœur et dans l’esprit des fidèles le sentiment de leur vocation. Il est du plus haut intérêt pour eux de ne pas laisser s’écouler cette période de grâces, sans en avoir profité pour le renouvellement de leur vie tout entière. Il était donc convenable de les préparer à ce temps de salut, qui est lui-même une préparation, afin que les bruits du monde s’éteignant peu à peu dans leurs cœurs, ils fussent plus attentifs à l’avertissement solennel que l’Église leur doit faire, en imposant la cendre sur leurs fronts, à l’ouverture de la sainte Quaran­taine.

Ce prélude aux saintes tristesses du carême n’était pas en usage aux premiers siècles du christianisme ; l’institution paraît en avoir com­mencé dans les Églises d’Orient. La coutume de celle de Constantinople étant de ne pas jeûner le samedi, elle commence le jeûne rigoureux dès notre lundi de Quinquagésime, et s’y prépare progressivement dans les semaines précédentes en la manière que nous ferons connaître en son lieu.

D’autres Églises orientales, signalées par Ratramne dans sa Contro­verse avec les Grecs [1] se trouvaient amenées par la coutume de ne pas jeûner non plus le jeudi à ouvrir l’observance quadragésimale neuf semaines avant Pâques. En cette manière même, elles n’avaient que trente-six jours de jeûne ainsi que les Grecs. Mais primitivement l’Occident lui-même ne dépassait pas ce nombre, qui formait pour Dieu, dit encore saint Grégoire le Grand, la dîme de l’année [2]. Un passage de saint Maxime de Turin nous montre qu’au 5e siècle, l’addition des quatre jours qui précèdent aujourd’hui le premier dimanche de Carême, était seulement le fait de la dévotion de quelques-uns, et non une coutume générale [3].

C’est donc postérieurement que les derniers jours de la semaine de Quinquagésime, à partir du mercredi appelé des Cendres, ont été ajou­tés au carême, afin de compléter le nombre de quarante jours de jeûne. Il est certain toutefois que déjà, au 9e siècle, cet usage avait force de loi généralement dans l’Église latine. Amalaire, qui décrit en détail la litur­gie de ce siècle, nous assure que le jeûne commençait bien dès lors quatre jours avant le premier dimanche de Carême. Cette disposition se trouve confirmée dans le même siècle par les conciles de Meaux et de Soissons. Déjà tous les manuscrits du sacramentaire grégorien sont unanimes à désigner ce mercredi par les mots In capite jejunii, c’est-à-dire commencement du jeûne. Toutefois, dans son respect pour la forme du service divin établie primitivement, l’Église n’a admis aucun chan­gement considérable dans ses offices, durant ces quatre jours. Elle garde le rite de la semaine de Quinquagésime jusqu’aux vêpres du samedi, auxquelles commence le rite quadragésimal.

Au 12e siècle, Pierre de Blois exprimait ainsi la pratique de son temps : « Tous les religieux commencent le carême à la Septuagésime, les Grecs à la Sexagésime, les ecclésiastiques à la Quinquagésime ; enfin, toute l’armée des chrétiens qui milite sur la terre, le mercredi sui­vant [4]. » On voit par ce passage que le clergé séculier était astreint au jeûne quadragésimal quelques jours avant les simples fidèles. Cette abstinence ne commençait toutefois que le lundi, ainsi qu’il paraît par la Vie de saint Udalric, évêque d’Augsbourg, qui a été écrite au 10e siècle. Le concile de Clermont, présidé par Urbain II en 1095, contient un décret qui sanctionne l’obligation pour les clercs de s’abstenir de viande à partir de la Quinquagésime. Ce dimanche était appelé Dominica carnis privii, et encore Carnis priviam sacerdotum ; mais il faut entendre cette appellation en ce sens qu’on y proclamait l’abstinence comme devant commencer le lendemain. Nous observerons un usage analogue dans l’Église grecque pour les trois dimanches qui précèdent le carême. Au 13e siècle, les clercs étaient encore obligés à ces deux jours de subrogation, comme on le voit par un concile d’Angers, qui frappe de suspense les prêtres qui ne commenceraient pas le carême le lundi de Quinquagé­sime. Cet usage cessa néanmoins peu après ; le clergé séculier et les moines eux-mêmes, dès le 15e siècle, commençaient le jeûne quadragé­simal le mercredi des Cendres avec tous les fidèles.

On sait que la liturgie gallicane avait conservé plusieurs usages des Églises d’Orient, auxquelles elle devait en partie son origine, et ce ne fut pas sans difficulté qu’on parvint à introduire dans les Gaules l’absti­nence et le jeûne du samedi. Avant que nos Églises eussent adopté sur ce point la coutume romaine, elles se trouvaient, comme celles de l’Orient, dans la nécessité d’anticiper le jeûne du carême. Le premier concile d’Orléans, tenu au commencement du 6e siècle, ordonne aux fidèles d’observer avant Pâques Quadragésime et non Quinquagésime, afin, dit le Canon, de maintenir l’unité des usages. Vers la fin de ce siècle, le qua­trième concile tenu dans la même ville répète la même défense, et en explique les intentions par l’injonction qu’il fait de jeûner les samedis de Carême. Déjà le premier et le second conciles d’Orange, en 511 et 541, avaient attaqué le même abus, en défendant pareillement d’obliger les fidèles à commencer le jeûne dès la Quinquagésime. L’introduction de la liturgie romaine en France, par les soins de Pépin et de Charlemagne, acheva d’établir chez nous l’usage de considérer le samedi comme un jour de pénitence ; et, comme on vient de le voir, l’anticipation du carême au lundi de Quinquagésime ne fut plus prati­quée que par le clergé. Au 13e siècle, de toutes les Églises du patriarcat d’Occident, il n’y avait plus que celles de Pologne qui fussent dans l’usage de commencer le carême avant l’Église romaine ; elles l’ouvraient au lundi de Septua­gésime, par suite de leurs relations avec les rites des Églises orientales. Cette coutume fut abolie en 1248 par Innocent IV.

Mais si l’Église romaine, au moyen d’une anticipation de quatre jours seulement, parvint à compléter d’une manière précise la sainte Quaran­taine que le Sauveur lui-même avait inaugurée par son exemple, en même temps qu’elle maintenait son antique usage de considérer le samedi comme un jour propre aux exercices de la pénitence, elle em­prunta volontiers à l’Église grecque l’usage de prévenir, par les saintes tristesses de la liturgie, durant trois semaines entières, l’ouverture du carême. On voit par Amalaire que, dès le commencement du 9e siècle, on suspendait déjà l’Alleluia et le Gloria in excelsis, à la Septuagésime. Les moines se conformèrent à cet usage, quoique la règle de saint Benoît exprimât une disposition contraire. Enfin le règlement du Pape Alexan­dre II, dans la seconde moitié du 11e siècle, établit partout l’uniformité, en prescrivant la suspension absolue de l’Alléluia aux vêpres du samedi qui précède le dimanche de Septuagésime. Ce pontife ne faisait que renouveler une disposition déjà sanctionnée par saint Léon IX, et consi­gnée au Corps du Droit [5].

C’est ainsi que cette importante période de l’Année liturgique, après divers essais, finit par s’établir sur le cycle, où elle figure depuis plus de mille ans. Le nom qu’on lui a donné exprime, ainsi que nous l’avons dit, une relation numérique avec le carême ; mais il n’y a en réalité que soixante-trois jours du dimanche de Septuagésime à Pâques. Une inten­tion mystérieuse a présidé à cette dénomination ; nous en parlerons au chapitre suivant. Le premier dimanche de Carême portant le nom de Quadragésime, on est remonté en rétrogradant jusqu’aux trois diman­ches qui précèdent, en gardant l’ordre par dizaine, de quarante à soixante-dix.

Le temps de la Septuagésime étant fondé sur l’époque de la Pâque, il est, par là même, sujet au retard ou à l’anticipation, selon le mouvement de cette fête. On appelle le 18 janvier et le 22 février Clefs de la Septua­gésime, parce que le dimanche qui porte ce nom ne peut pas remonter plus haut que la première de ces deux époques, ni descendre plus bas que la seconde.

 

Mystique du temps de la Septuagésime

Le temps où nous entrons renferme de profonds mystères ; mais ces mystères ne sont point propres seulement aux trois semaines que nous devons traverser pour arriver à la sainte Quarantaine ; ils s’étendent sur toute la période de temps qui nous sépare de la grande fête de Pâques.

Le nombre septénaire est le fondement de ces mystères. Nous avons vu comment la sainte Église avait été en travail pour la partie du cycle que nous parcourons présentement. Aujourd’hui elle en est en posses­sion, et elle nous invite à méditer les enseignements renfermés sous les symboles qui nous y sont proposés. Mais il est nécessaire de reprendre la doctrine de plus haut. Saint Augustin nous servira d’introducteur à tant de merveilleux secrets. « Il y a deux temps, dit ce grand docteur dans son énarration sur le psaume 148 : l’un, celui qui s’écoule mainte­nant dans les tentations et les tribulations de cette vie ; l’autre, celui qui doit se passer dans une sécurité et dans une allégresse éternelles. Ces deux temps, nous les célébrons, le premier avant la Pâque, le second après la Pâque. Le temps avant la Pâque exprime les angoisses de la vie présente ; celui que nous célébrons après la Pâque signifie la béatitude que nous goûterons un jour. Voilà pourquoi nous passons le premier de ces deux temps dans le jeûne et la prière, tandis que le second est consa­cré aux cantiques de joie ; et, pendant sa durée, le jeûne est suspendu. »

L’Église, interprète des saintes Écritures, nous signale deux lieux différents qui sont en rapport direct avec les deux temps dont parle saint Augustin : ces deux lieux sont Babylone et Jérusalem. Babylone est le symbole de ce monde de péché, au milieu duquel le chrétien doit passer le temps de l’épreuve ; Jérusalem est la patrie céleste au sein de laquelle il se reposera de tous ses combats. Le peuple d’Israël, dont toute l’histoire n’est qu’une grande figure de l’humanité, fut littéralement exilé de Jérusalem et retenu captif à Babylone.

Or, cette captivité loin de Sion dura soixante-dix ans ; et c’est pour exprimer ce mystère que, selon Alcuin, Amalaire, Yves de Chartres, et généralement tous les princes de la liturgie, l’Église a définitivement fixé le nombre septuagénaire pour les jours de l’expiation, prenant, selon l’usage des saintes Écritures, le nombre ébauché pour le nombre parfait.

La durée du monde lui-même, comme portent les antiques traditions chrétiennes, se partage aussi selon le septénaire. La race humaine doit traverser sept âges, avant le lever du jour de la vie éternelle. Le premier âge s’est étendu depuis la création d’Adam jusqu’à Noé ; le second depuis Noé et le renouvellement qui suit le déluge jusqu’à la vocation d’Abraham ; le troisième commence à cette première ébauche du peuple de Dieu, et va jusqu’à Moïse par les mains duquel le Seigneur donna la loi ; le quatrième s’étend de Moïse à David, en qui la royauté commence dans la maison de Juda ; le cinquième embrasse la série des siècles puis le règne de David jusqu’à la captivité des Juifs à Babylone ; le sixième est la période qui s’écoula depuis le retour de la captivité jusqu’à la nais­sance de Jésus-Christ. Vient enfin le septième âge, qui s’est ouvert à l’apparition miséricordieuse du Soleil de justice, et doit durer jusqu’à l’avènement redoutable du juge des vivants et des morts. Telles sont les sept grandes fractions des temps, après lesquelles il n’y a plus que l’éternité.

Pour encourager nos cœurs, au milieu des combats dont la route est semée, l’Église, qui luit comme un flambeau au milieu des ombres de ce séjour terrestre, nous montre un autre septénaire qui doit faire suite à celui que nous allons traverser. Après la Septuagésime de tristesse, la radieuse Pâque viendra avec ses sept semaines d’allégresse nous appor­ter un avant-goût des consolations et des délices du ciel. Après avoir jeûné avec le Christ et compati à ses souffrances, le jour viendra où nous ressusciterons avec lui, où nos cœurs le suivront au plus haut des cieux ; et, peu après, nous sentirons descendre en nous l’Esprit divin avec ses sept dons. Or, ainsi que le remarquent les mystiques interprètes des rites de l’Église, la célébration de tant de merveilles ne nous demandera pas moins de sept semaines entières, de Pâques à la Pentecôte.

Après avoir jeté un regard d’espérance sur cet avenir consolateur qui nous attend, et qui pourtant n’est que la figure de cet autre avenir que le Seigneur nous prépare dans les splendeurs de son éternité, il nous faut revenir aux réalités présentes. Que sommes-nous ici-bas ? exilés, captifs, en proie à tous les périls que Babylone recèle. Si nous aimons la patrie, si nous avons à cœur de la revoir, nous devons rompre avec les faux attraits de cette perfide étrangère, et repousser loin de nous la coupe dont elle enivre un grand nombre de nos frères de captivité. Elle nous convie à ses jeux et à ses ris ; mais nos harpes doivent demeurer suspen­dues aux saules des rives de son fleuve maudit, jusqu’au signal qui nous sera donné de rentrer dans Jérusalem [6]. Elle voudrait nous engager à faire du moins entendre les chants de Sion dans sa profane enceinte, comme si notre cœur pouvait être à l’aise loin de la patrie, et quand nous savons qu’un exil éternel peut être la peine de notre infidélité ; mais comment pourrions-nous chanter les cantiques du Seigneur dans une terre étrangère [7] ? »

Tels sont les sentiments que la sainte Église cherche à nous inspirer durant ces longs jours de deuil, en appelant notre attention sur les dan­gers qui nous environnent, et au dedans de nous-mêmes et de la part des créatures. Dans tout le reste de l’année, elle nous provoque à répéter le chant du ciel, le divin Alleluia ! et voilà qu’aujourd’hui elle met la main sur notre bouche pour arrêter ce cri d’allégresse qui ne doit pas retentir dans Babylone. « Nous sommes en voyage, loin du Seigneur [8] » ; gardons nos cantiques pour le moment où nous arriverons près de lui. Nous sommes pécheurs, et trop souvent complices des profanes qui nous environnent ; purifions-nous par le repentir ; car il est écrit que « la louange du Seigneur perd toute sa beauté dans la bouche du pécheur [9]. »

Le trait le plus caractéristique de la sainte carrière où nous entrons est donc la suspension rigoureuse de l’Alleluia, qui ne doit plus se faire entendre sur la terre jusqu’au moment où, ayant participé à la mort du Christ, ayant été ensevelis avec lui, nous ressusciterons avec lui pour une vie nouvelle [10].

Le beau cantique des anges, Gloire à Dieu au plus haut des cieux, que nous avons fait retentir chaque dimanche, depuis la naissance du Rédempteur, nous est enlevé en même temps ; il ne nous sera permis de le répéter que les jours où l’on célébrera sur la semaine quelque fête en l’honneur des saints. L’office de la nuit, le dimanche, va perdre aussi jusqu’à la Pâque son magnifique hymne ambrosien, Te Deum laudamus. Lorsque le sacrifice sera achevé, le diacre ne congédiera plus l’assemblée des fidèles par ces solennelles paroles : Ite, Missa est ; il invitera seule­ment le peuple chrétien à continuer sa prière dans le silence, en bénis­sant le Dieu de miséricorde, qui a daigné ne pas nous rejeter malgré nos iniquités.

Après le graduel de la messe, à l’endroit où l’Alleluia, trois fois répété, préparait nos cœurs à s’ouvrir pour écouter la voix du Seigneur lui-même, dans la lecture de son saint évangile, nous entendrons l’expressive mélodie du Trait, qui rendra les sentiments de repentir, d’instante supplication, d’humble confiance, qui doivent être les nôtres en ces jours.

Afin que nos yeux aussi soient avertis que la période où nous entrons est un temps de deuil et de tristesse, la sainte Église revêtira, le diman­che et les jours où elle n’aura pas à fêter quelque saint, la sombre couleur violette. Elle laisse cependant encore, jusqu’au mercredi des Cendres, le diacre se parer de la dalmatique et le sous-diacre de la tuni­que ; mais, à partir de ce jour, ils devront déposer ces vêtements de joie, en attendant que l’austère Quarantaine, qui doit s’ouvrir alors, inspire à la sainte Église d’exprimer de plus en plus ses tristesses, par la suppres­sion de tout ce qui ressentirait encore en quelque chose la pompe dont elle aimait, en d’autres temps, à environner les autels du Dieu qu’elle adore.

 

Pratique du temps de la Septuagésime

Les joies du temps de Noël semblent avoir fui loin de nous. À peine avons-nous pu jouir quarante jours de l’allégresse que nous avait apportée la naissance de l’Emmanuel, et déjà le ciel de la sainte Église s’est assombri, et on nous annonce que bientôt il apparaîtra couvert de teintes plus lugubres encore. Avons-nous donc perdu pour jamais celui que nous attendîmes avec tant d’anxiétés et d’espérances durant les semaines mélancoliques de l’Avent ; et celui qui se montra enfin à nous comme le Soleil de justice, a-t-il donc détourné sa course, pour la diriger loin d’une terre coupable ?

Rassurons-nous. Le Fils de Dieu, le fils de Marie, ne nous a point quittés. Le Verbe s’est fait chair, et c’est afin d’habiter parmi nous. Une gloire plus grande encore que celle de sa naissance au milieu des concerts angéliques, lui est réservée, et nous devons la partager avec lui. Mais cette gloire, il doit l’acheter au prix de mille souffrances : il ne l’obtiendra que par la plus cruelle et la plus ignominieuse des morts ; et, si nous voulons avoir part au triomphe de sa résurrection, il nous faut le suivre dans la voie douloureuse qu’il arrose de ses larmes et qu’il teint de son sang.

Bientôt la voix sévère et maternelle de l’Église se fera entendre pour nous convier à la pénitence quadragésimale ; mais, auparavant, dans le cours rapide des trois semaines de préparation à ce laborieux baptême, elle veut que nous nous arrêtions à sonder la profondeur des plaies que le péché a faites à nos âmes. Rien n’égale, sans doute, les charmes et la douceur de l’enfant qui nous est né ; mais les leçons d’humilité et de simplicité qu’il nous a données ne suffisent plus aux besoins de nos âmes. Cette victime de la plus redoutable justice a crû rapidement ; déjà l’autel sur lequel on l’immolera se dresse ; et comme c’est pour nous qu’elle y doit expirer, le temps presse de nous demander compte à nous-mêmes des obligations que nous avons contractées envers cette justice qui s’apprête à sacrifier l’innocent à la place des coupables.

Le mystère d’un Dieu qui daigne s’incarner pour les hommes a ouvert pour nous les sentiers de la vie illuminative ; mais nos yeux sont appelés à contempler une lumière plus vive encore. Que notre cœur ne se trouble pas ; les divines merveilles de Bethléhem seront dépassées au jour de la victoire de l’Emmanuel ; mais notre œil, s’il veut contempler ces merveilles, a besoin de s’épurer, en plongeant sans faiblesse son regard jusqu’au fond de l’abîme de nos misères. La lumière de Dieu ne nous sera pas refusée pour accomplir cette œuvre de justice ; et si nous parvenons à nous connaître nous-mêmes, à nous rendre compte de la profondeur de la chute originelle, à apprécier la malice de nos fautes personnelles, à comprendre, du moins en quelque degré, l’immense miséricorde du Seigneur envers nous, c’est alors que nous serons prépa­rés aux salutaires expiations qui nous attendent, aux joies ineffables qui doivent les suivre.

Le temps où nous entrons est donc consacré aux plus graves pensées, et nous ne saurions mieux exprimer les sentiments que l’Église attend du chrétien dans cette partie de l’année, qu’en traduisant ici quelques traits de l’éloquente exhortation que, dans le 11e siècle, le grand Yves de Chartres adressait à son peuple, à l’ouverture de la Septuagésime. « L’apôtre l’a dit : « Toute créature gémit, et elle est dans les douleurs de l’enfantement. Nous-mêmes, qui avons les prémices de l’Esprit, nous gémissons aussi, attendant l’adoption des enfants et le rachat de notre corps [11]. Cette créature qui gémit, c’est l’âme retirée de la corruption du péché, et qui, déplorant son sort d’être assujettie encore à tant de vani­tés, souffre les douleurs de l’enfantement, aussi longtemps qu’elle est éloignée de la patrie. C’est le cri du psalmiste : Hélas ! pourquoi mon exil se prolonge-t-il [12] ? L’apôtre lui-même, qui avait reçu l’Esprit-Saint, étant l’un des premiers membres de l’Église, dans son anxiété de rece­voir en effet l’adoption des enfants que déjà il possédait en espérance, disait : Je voudrais mourir et être avec Jésus-Christ [13]. Nous devons donc durant ces jours, plus encore qu’en tout autre temps, nous livrer aux gémissements et aux larmes, pour mériter, par l’amertume et les lamentations de notre cœur, de retourner dans cette patrie dont nous exilèrent ces joies qui donnent la mort. Pleurons donc durant le voyage pour nous réjouir au terme ; parcourons l’arène de la vie présente, de manière à saisir au bout le prix de l’appel céleste. Ne soyons pas ces voyageurs insensés qui oublient leur patrie, s’attachent au lieu de l’exil et restent en route. Ne soyons pas ces malades insensibles qui ne savent pas chercher le remède à leurs maux. On désespère de la vie de celui qui n’a pas conscience de son mal. Courons au médecin du salut éternel. Découvrons-lui nos blessures ; faisons-lui entendre ce cri intime : Ayez pitié de moi, Seigneur, car je suis infirme : guérissez-moi, Seigneur, car tous mes os sont ébranlés [14]. C’est alors que notre médecin nous pardon­nera nos iniquités, qu’il guérira toutes nos langueurs, qu’il comblera tous nos désirs pour le bien. »

Comme on le voit, le chrétien au temps de la Septuagésime, s’il veut entrer dans l’esprit de l’Église, doit faire trêve à cette fausse sécurité, à ce contentement de soi qui s’établissent trop souvent au fond des âmes molles et tièdes, et n’y produisent que la stérilité. Heureux encore lors­que ces dispositions n’amènent pas insensiblement l’extinction du véri­table sens chrétien ! Celui qui se croit dispensé de cette vigilance conti­nuelle tant recommandée par le Sauveur [15], est déjà sous la main de l’ennemi ; celui qui ne sent le besoin d’aucun combat, d’aucune lutte pour se maintenir et pour cheminer dans le bien, à moins d’avoir été honoré d’un privilège aussi rare que dangereux, doit craindre de ne pas être dans la voie de ce royaume de Dieu qui ne s’enlève que de vive force [16] ; celui qui oublie les péchés que la miséricorde de Dieu lui a par­donnés, doit redouter d’être le jouet d’une illusion périlleuse [17]. Rendons gloire à Dieu dans ces jours que nous allons consacrer à la courageuse contemplation de nos misères, et venons puiser, dans la connaissance de nous-mêmes, des motifs nouveaux d’espérer en celui que nos faiblesses et nos fautes n’ont point empêché de s’abaisser jusqu’à nous, pour nous relever jusqu’à lui.

 

Pratique de la sainte communion
au temps de la Septuagésime

Nous l’avons dit précédemment, le chrétien auquel les fortes impres­sions du temps de la Septuagésime ont révélé plus clairement sa misère originelle et la malice de ses propres fautes, doit s’empresser d’autant plus ardemment d’assister au divin Sacrifice dans lequel est offerte l’Hostie du salut. Mais devra-t-il, parce qu’il s’en reconnaît plus indigne que jamais, s’abstenir de participer à la chair vivifiante et purifiante de cette victime universelle ? Telle n’est pas l’intention du Rédempteur, qui est descendu du ciel, non pour nous juger, mais pour nous sauver[18]. Il sait combien est longue et austère la voie qu’il nous reste à parcourir jusqu’au jour où nous nous reposerons avec lui dans les joies de sa Résurrection. Il a pitié de nous ; il craint de nous voir défaillir dans la route[19] ; et, pour cela, il nous offre l’aliment divin qui donne aux âmes lumière et force, et qui les soutient dans le labeur. Nous sen l’on s le besoin de nous purifier davantage ; allons donc, d’un cœur humble et contrit, à celui qui est venu pour rendre à nos âmes leur beauté pre­mière. En même temps, souvenons-nous de cet avertissement solennel qu’il a daigné nous donner : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, vous n’aurez point la vie en vous[20]. »

Si donc le péché ne règne plus en nous, si nous l’avons effacé par une vraie contrition et une confession sincère, rendues efficaces par l’abso­lution du Prêtre, quelque grandes que nous apparaissent nos infirmités, ne nous éloignons pas du Pain de Vie[21] ; car c’est pour nous que la table du Seigneur est dressée. Si nous sen l’on s que les liens du péché nous captivent encore ; si, en réfléchissant sur nous-mêmes, au flambeau de la Vérité qui luit maintenant à nos yeux, nous découvrons dans nos âmes des taches que les préjugés mondains et une dangereuse mollesse nous avaient jusqu’ici empêché d’apercevoir, cherchons promptement la piscine du salut, et quand nous aurons fait notre paix avec le Dieu des miséricordes, hâtons-nous de venir recevoir le gage de notre réconcilia­tion.

Allons donc à la table sainte, en ces jours de la Septuagésime, avec le sentiment profond de notre indignité. Plus d’une fois peut-être nous y sommes-nous présentés, dans le passé, avec une familiarité trop grande, faute de comprendre assez notre néant, notre misère et la souveraine sainteté de celui qui s’unit ainsi à l’homme pécheur. Désormais, notre cœur se rendra plus de justice, et, réunissant dans un même sentiment l’humilité et la confiance, il répétera avec une entière sincérité ces paro­les que l’Église emprunte au Centurion de l’Évangile, et qu’elle nous invite à redire au moment où elle nous donne le Pain de Vie : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez en moi ; mais dites seulement une parole, et mon âme sera guérie »

Nous formulerons ici, selon notre usage, les Actes pour la prépa­ra­tion à la sainte Communion dans ce saint temps, à l’usage des personnes qui sentiraient le besoin d’être aidées en cette manière, et nous ajoute­rons, pour complément, les Actes de l’Action de grâces.

Avant la Communion

Acte de foi

La grâce insigne que vous m’avez accordée, ô mon Dieu, de me faire connaître les plaies de mon âme, m’a révélé toute la profondeur de mes maux. J’ai compris que je n’étais que ténèbres, et quel besoin j’avais de votre divine lumière. Mais si le flambeau de la foi a éclairé pour moi les tristes ombres de ma nature, il m’a fait voir aussi tout ce que votre amour pour une créature ingrate vous a fait entreprendre, dans le but de la relever et de la sauver. C’est pour moi que vous avez pris naissance dans une chair mortelle ; c’est pour moi que vous accomplissez en ce moment, dans le désert, un jeûne si rigoureux ; c’est pour moi que bientôt vous donnerez votre sang sur l’arbre de la croix : tels sont les prodiges de votre bonté que vous m’ordonnez de croire. Je les crois, ô mon Dieu, avec autant de soumission que de reconnaissance. Mais je crois aussi d’une foi non moins vive que dans peu d’instants, par le plus ineffable des mystères, vous allez venir vous unir à moi dans votre sacrement. Votre parole est formelle ; malgré le cri de mon indignité, je m’abaisse devant votre souveraine raison. Il n’y a rien de commun entre le Dieu de toute sainteté et ma misère coupable ; cependant, vous dites que c’est vous-même qui venez à moi. Je tremble, mais je crois en vous, ô Vérité éternelle ! Je confesse que votre amour pour moi est infini, et que rien ne saurait l’arrêter, quand il a résolu de se communiquer à une humble et infidèle créature.

Acte d’humilité

Lorsque naguère je vous contemplais, ô mon Dieu ! descendant des splendeurs de votre gloire au sein d’une fille des hommes, unissant à votre divine substance notre faible et mortelle nature, naissant enfin dans la crèche abandonnée d’une pauvre étable, de tels abaissements d’un Dieu, en même temps qu’ils touchaient mon cœur, me révélaient toute la profondeur de mon néant. Je sentais mieux quelle distance infi­nie sépare la créature de son Créateur, et je confessais avec bonheur ma bassesse, à la vue des miracles de votre amour. Aujourd’hui, ô mon Sau­veur, ce n’est plus seulement la faiblesse de ma nature que je reconnais en moi ; le néant n’est pas coupable de n’être que le néant ; mais ce que je considère avec effroi, c’est le mal qui m’a si longtemps dominé, qui règne encore par ses suites, par les tendances qu’il m’a inspirées, par la faiblesse avec laquelle je le combats. Adam, après son péché, alla se cacher, comme pour fuir vos regards ; et vous m’appelez en ce moment, non pour prononcer contre moi une trop juste sentence, mais pour me donner la plus grande marque de votre amour, pour m’unira vous. Et vous êtes, ô mon Dieu, la sainteté même ! Je me rends à votre appel, car vous êtes mon maître, et nul ne saurait vous résister ; mais je m’humilie et m’anéantis devant votre majesté offensée, la suppliant de considérer que c’est par ses ordres seulement que j’ose approcher d’elle.

Acte de contrition

Mais que me servirait de reconnaître, ô mon Sauveur, la grandeur et le nombre de mes fautes, si mon cœur n’était pas dans la résolution de s’en détacher pour jamais ? Vous voulez vous réconcilier avec votre ennemi, le presser contre votre cœur ; et il se contenterait de reconnaître l’honneur que vous lui faites, sans rompre avec la malheureuse cause qui lui fit encourir votre disgrâce et le mit en hostilité avec vous ! Il n’en peut être ainsi, ô mon Dieu 1 Je ne chercherai pas, comme mon premier père, à fuir inutilement l’œil de votre justice ; comme le Prodigue, je me lève et je vais vers mon Père ; comme Madeleine, j’ose entrer dans la salle du festin ; je me rends tout tremblant à l’invitation de votre amour. Mais mon cœur a renoncé sincèrement au péché ; je hais, je déteste cet ennemi de votre gloire et de mon bonheur. Désormais, je veux l’éviter et le poursuivre en moi sans ménagement. Je romps avec cette mollesse qui engourdissait ma volonté, avec cette indifférence calculée qui endormait ma conscience, avec ces habitudes dangereuses qui entraî­naient mon âme loin de vous. Ne rejetez pas, ô mon Dieu, un cœur contrit et humilié.

Acte d’amour

Tel est, ô mon Sauveur, votre amour pour nous en ce monde, que, selon votre consolante promesse, vous n’êtes pas venu pour juger, mais pour sauver. Je ne m’acquitterais donc pas avec vous, en ce moment, si je n’avais à vous offrir que cette crainte si salutaire qui m’a ramené à vous, que cette confusion si légitime qui porte le pécheur à trembler en votre présence. C’est dans votre amour que vous venez me visiter. Le sacrement qui va m’unir à vous est le sacrement de votre amour. Vous l’avez dit, ô Pasteur plein de tendresse : C’est celui à qui on a remis davantage qui aime le plus son bienfaiteur. Il faut donc que mon cœur ose vous aimer, qu’il vous aime avec plénitude, que le souvenir de ses infidélités accroisse de plus en plus en lui le besoin et le sentiment de votre amour. Aidez-le, ô mon Dieu, rassurez-le ; chassez ses terreurs, et faites-vous sentir à lui. C’est parce qu’il vous a craint, qu’il s’est tourné vers vous ; s’il vous aime, il vous demeurera fidèle.

Ô Marie, refuge du pécheur, aidez mon cœur à aimer celui qui est votre fils et notre frère. Saints anges, qui vivez éternellement de cet amour qui ne s’est jamais éteint en vous, souvenez-vous qu’il m’a créé, comme vous-mêmes, pour l’aimer. Saints et Saintes, par l’amour dont il vous enivre au ciel, daignez vous souvenir de moi, et préparer mon cœur à s’unir à lui.

Après la Communion

Acte d’adoration

Vous êtes en moi, Majesté de mon Dieu ! Vous résidez en ce moment dans le cœur d’un pécheur : c’est là votre temple, votre trône, le lieu de votre repos. Que ferai-je pour vous adorer dignement, vous qui avez daigné descendre jusque dans l’abîme de ma bassesse et de ma misère ? Les Esprits bienheureux se voilent la face devant vous ; vos Saints dépo­sent à vos pieds leurs couronnes immortelles ; et moi, qui suis encore dans la condition de pécheur, puis-je m’anéantir assez devant vous, qui êtes infini en puissance, en sagesse, en bonté ? Cette âme, dans laquelle vous résidez en ce moment, osa se mesurer avec vous ; souvent elle eut l’audace de vous désobéir et d’enfreindre vos volontés ; et vous venez en elle, et vous y faites descendre toutes vos grandeurs ! Recevez, ô mon Dieu ! l’hommage qu’elle vous offre en cette heure où elle succombe sous le poids de l’insigne honneur que vous lui faites. Oui, mon Dieu, je vous adore, je vous reconnais pour le souverain Être, pour l’auteur et Je conservateur de toutes choses, pour mon Maître absolu ; je confesse avec bonheur ma dépendance, et j’ose vous offrir mon humble service.

Acte de remerciement

Vous êtes grand, ô mon Dieu ! mais vous êtes aussi plein de bonté envers votre humble créature. Votre présence en moi n’est pas seule­ment un trait de cette puissance qui se glorifie de la manière qu’elle veut ; elle est un nouveau gage de votre amour pour moi. Vous venez vous unir à mon âme, la rassurer, la rémunérer, lui apporter tous les biens. Oh ! qui me donnera de sentir un tel bienfait, de vous en remer­cier dignement ? Je ne le puis faire, ô mon Dieu ! car, dans ma faiblesse, je suis incapable de mesurer toute l’étendue de votre amour, tout le besoin que j’avais de votre présence. Et si je viens à considérer les moyens qui sont à ma disposition pour reconnaître la faveur que vous me faites, je tombe accablé sous mon impuissance. Cependant vous voulez, ô mon Dieu, que ce cœur, tout faible qu’il est, vous rende grâces ; vous prenez plaisir à recevoir l’hommage de sa chétive reconnaissance. Agréez-le donc ; mon âme tout entière vous l’offre, en vous suppliant de lui révéler de plus en plus l’immensité de.vos dons, et de prendre pitié de son insuffisance.

Acte d’amour

Mais je ne puis m’acquitter avec vous que par l’amour, ô mon souve­rain bien ! Vous m’avez aimé, vous m’aimez ; il faut que je vous aime. Vous m’avez supporté, vous m’avez pardonné, vous venez de me com­bler d’honneur et de richesse : l’amour vous a fait accomplir tous ces prodiges, et c’est mon amour que vous demandez en retour du vôtre. La reconnaissance ne suffit pas ; vous voulez être aimé. Si je jette un regard sur le passé, ces longs jours qui s’écoulèrent loin de vous dans la déso­béissance se présentent à ma pensée, et il me semble que je devrais fuir vos bontés. Mais où irai-je, ô mon Dieu, que je ne vous y porte avec moi, maintenant que vous êtes établi au centre de mon âme ? Je resterai donc ; et, comme si jamais je ne vous eusse trahi, je réunirai toutes les forces de mon cœur, pour vous dire que je vous aime, que votre divine charité a rassuré mon âme, que cette âme est à vous, qu’elle vous préfère à tout, qu’elle met désormais toute sa joie, tout son bonheur, à vous complaire, à faire vos volontés.

Acte d’offrande

Je sais, ô mon Dieu, que ce que vous demandez de moi, ce n’est pas l’effusion passagère d’un cœur touché de vos bontés. Vous m avez aimé de toute éternité, vous m’avez gardé votre prédilection, alors même que je ne vous servais p ; s. Tant de lumières que vous m’avez données sur l’état de mon âme, tant e protection contre votre propre justice, tant de miséricorde à me pardonner, tant d’amour a vous incliner vers moi en ce moment ; toutes ces œuvres de votre droite n’avaient qu’un seul but : celui de m’attacher à vous, de m’amener à vivre enfin pour vous. Ce but, vous avez voulu l’atteindre, en me donnant aujourd’hui le précieux gage de votre amour. Vous avez dit, en parlant de ce don ineffable : De même que je vis par mon Père, ainsi celui qui mange ma chair vivra par moi. Vous êtes désormais, ô Pain vivant descendu du ciel, le principe de ma vie : elle est donc à vous, plus que jamais. Je vous la donne ; je vous dévoue mon âme, mon corps, mes facultés, mon existence tout entière. Dirigez-moi, réglez-moi : je m’abandonne à vous. Je suis aveugle, mais votre lumière me conduira ; je suis faible, mais votre force me soutien­dra ; je suis inconstant, mais votre fermeté me maintiendra. Je me repose de tout sur votre miséricorde, qui ne manque jamais à ceux qui espèrent en vous.

Ô Marie ! gardez en moi le fruit de cette visite de votre divin fils. anges de Dieu, montrez-vous jaloux de conserver intacte la demeure que votre Maître a daigné habiter. Saints et Saintes de Dieu, priez pour le pécheur auquel il a donné un tel gage de réconciliation.

 

 

[1]     Ratramn. Contra Graecorum opposita, Lib. 4, cap. 4.
[2]     Grég. Homil. 16 in Évangél.
[3]     Maxim. Taurin. Hom. 36.
[4]     Serm. 13.
[5]     Cap. Hi duo, De consec. Dist. 1.
[6]     Psalm. 125.
[7]     Psalm. 136.
[8]     2 Cor. 5, 6.
[9]     Eccli. 15, 9.
[10]    Coloss. 2, 12.
[11]    Rom. 8, 22.
[12]    Psalm. 119.
[13]    Philip. 1, 23.
[14]    Psalm. 6.
[15]    s. Marc 13, 37.
[16]    s. Matth. 11, 12.
[17]    Eccli. 5, 5.
[18] S. Jean 3, 19
[19] S. Mt 15, 32
[20] S. Jean 6, 54
[21] S. Jean 6, 35

25 janvier
Conversion de saint Paul

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
25 janvier, Conversion de saint Paul

Nous avons vu la Gentilité, représentée aux pieds de l’Emmanuel par les rois mages, offrir ses mystiques présents, et recevoir en retour les dons précieux de la foi, de l’espérance et de la charité. La moisson des peuples est mûre ; il est temps que le moissonneur y mette la faucille. Mais quel sera-t-il, cet ouvrier de Dieu ? Les apôtres du Christ vivent encore à l’ombre de la montagne de Sion. Tous ont reçu la mission d’annoncer le salut jusqu’aux extrémités du monde ; mais nul d’entre eux n’a reçu encore le caractère spécial d’apôtre des Gentils. Pierre, l’apôtre de la circoncision, est destiné particulièrement, comme le Christ, aux brebis perdues de la maison d’Israël [1]. Toutefois, comme il est le chef et le fondement, c’est à lui d’ouvrir !a porte de l’Église aux Gentils. Il le fait avec solennité, en conférant le baptême au centurion romain Cornélius.

Cependant, l’Église est en travail ; le sang du martyr Étienne, sa dernière prière, vont enfanter un nouvel apôtre, l’apôtre des nations. Saul, citoyen de Tarse, n’a pas vu le Christ dans sa vie mortelle ; et le Christ seul peut faire un apôtre. Du haut des cieux où il règne impassible et glorifié, Jésus appellera Saul à son école, comme il appelait, durant les années de sa prédication, à suivre ses pas et à écouter sa doctrine, les pêcheurs du lac de Génésareth. Le Fils de Dieu enlèvera Saul jusqu’au troisième ciel, il lui révélera tous ses mystères ; et quand Saul, revenu sur la terre, aura été, comme il le raconte, voir Pierre [2] et comparer son évangile avec le sien, il pourra dire : « Je ne suis pas moins apôtre que les autres apôtres. »

C’est dans ce glorieux jour de la conversion de Saul, qui bientôt s’appellera Paul, que ce grand œuvre commence. C’est aujourd’hui que retentit cette voix qui brise les cèdres du Liban [3], et dont la force souveraine fait d’abord un chrétien du Juif persécuteur, qui bientôt sera un apôtre. Cette admirable transformation avait été prophétisée par Jacob, lorsque, sur sa couche funèbre, il dévoilait l’avenir de chacun de ses enfants, dans la tribu qui devait sortir d’eux. Juda eut les premiers honneurs : de sa race royale, le Rédempteur, l’attente des nations, devait naître. Benjamin fut annoncé, à son tour, sous des traits plus humbles, mais néanmoins glorieux : il sera l’aïeul de Paul, et Paul, l’apôtre des nations.

Le vieillard avait dit : « Benjamin est un loup ravisseur : le matin, il enlève la proie ; mais le soir, il distribue la nourriture [4]. » Celui qui, dans la matinée fougueuse de son adolescence, se lance comme un loup respirant la menace et le carnage, à la poursuite des brebis du Christ, n’est-ce pas, comme le dit un antique docteur, Saul sur la route de Damas, porteur et exécuteur des ordres des pontifes du temple maudit, et tout couvert du sang d’Étienne qu’il a lapidé par les mains de tous ceux dont il gardait les vêtements ? Celui qui, sur le soir, ne ravit plus la dépouille du juste, mais, d’une main charitable et pacifique, distribue à ceux qui ont faim la nourriture qui leur donne la vie, n’est-ce pas Paul, apôtre de Jésus-Christ, embrasé de l’amour de ses frères, et se faisant tout à tous, jusqu’à désirer d’être anathème pour eux ?

Telle est la force victorieuse de notre Emmanuel, toujours croissante et à laquelle rien ne résiste. S’il veut pour premier hommage la visite des bergers, il les fait convier par ses anges, dont les doux accords ont suffi pour amener ces cœurs simples à la crèche où repose sous de pauvres langes l’espoir d’Israël. S’il désire l’hommage des princes de la Gentilité, il fait lever au ciel une étoile symbolique, dont l’apparition, aidée du mouvement intérieur de l’Esprit-Saint, détermine ces hommes de désirs à venir, du fond de l’Orient, déposer aux pieds d’un humble enfant leurs dons et leurs cœurs. Quand le moment est venu de former le collège apostolique, il s’avance sur les bords de la mer de Tibériade, et cette seule parole : Suivez-moi, a suffi pour attacher à ses pas les hommes qu’il a choisis. Au milieu des humiliations de sa passion, un regard de sa part change le cœur du disciple infidèle. Aujourd’hui, du haut du ciel, tous les mystères accomplis, voulant montrer que lui seul est maître de l’apostolat, et que son alliance avec les Gentils est consommée, il tonne sur la tête de ce pharisien fougueux qui croit courir à la ruine de l’Église ; il brise ce cœur de Juif, et il crée par sa grâce ce nouveau cœur d’apôtre, ce vase d’élection, ce Paul qui dira désormais : « Je vis, mais ce n’est pas moi, c’est le Christ qui vit en moi [5]. »

Mais il était juste que la commémoration de ce grand événement vînt se placer non loin du jour où l’Église célèbre le triomphe du premier des martyrs. Paul est la conquête d’Étienne. Si l’anniversaire de son martyre se rencontre sous les feux du solstice d’été, il ne pouvait manquer d’apparaître auprès du berceau de l’Emmanuel, comme le plus brillant trophée du proto-martyr ; les mages le réclamaient aussi comme le conquérant de cette Gentilité dont ils ont été les prémices.

Enfin, pour compléter la cour de notre grand roi, il convenait que les deux puissantes colonnes de l’Église, l’apôtre des Juifs et l’apôtre des Gentils, s’élevassent aux côtés de la crèche mystique : Pierre, avec ses clefs ; Paul, avec son glaive. C’est alors que Bethléhem nous semble, de plus en plus, la figure de l’Église, et les richesses du cycle en cette saison plus éblouissantes que jamais.

Anciennes liturgies

Célébrons, par les chants des anciennes liturgies, cette journée consa­crée par la conquête d’un si grand apôtre. La prose suivante, qui appar­

tient au dixième siècle, se trouve de bonne heure dans les anciens missels des Églises d’Allemagne. Elle est empreinte d’un caractère mystérieux qui ne manque pas de grandeur.

Séquence

Le Seigneur a dit : Je le convertirai du sein de Basan (la région de stérilité) ; je le mènerai jusqu’au fond des abîmes de la foi, profonds comme la mer.

Ce qu’il a dit il l’a fait, renversant Saul et relevant Paul,

Par son Verbe incarné, en qui il a fait les siècles.

S’élançant à la poursuite de ce Verbe, le Juif a entendu : Saul, Saul, pourquoi me persécuter ?

Je suis le Christ ; il t’est dur de regimber contre l’aiguillon.

À la face du Seigneur, la terre a été émue ; elle a tremblé ; mais bientôt elle s’est reposée.

Paul a reconnu le Seigneur, il a cru, il a cessé de persécuter les chrétiens.

Sorti des rangs ennemis, pour revenir à vous, ô Dieu, il est devenu la langue de vos chiens fidèles.

C’est Paul qui, par la bouche de vos pontifes, proclame vos commandements.

Il enseigne que le crucifié n’est autre que le Christ-Dieu,

Qui règne avec le Père et le Saint-Esprit, celui dont Paul est le témoin.

Par lui la langue des pontifes, parcourant et humectant les deux molaires de la loi et de l’évangile, a fait broyer,

A préparé ces remèdes divers qui sont la santé des blessés, la nourriture de ceux qui ont faim.

Par les prières de Paul, regardez-nous, ô Christ ! et vivifiez les pécheurs ;

Vous qui avez converti, pour la conversion des autres, Paul le vase d’élection.

Quand il prêchait Dieu, la mer le vit et s’enfuit, le Jourdain a reculé vers sa source.

La multitude des nations remontant des profondeurs de l’abîme des vices, à la confusion de Og, roi de Basan,

N’adore plus que vous seul, ô Christ Créateur, qu’elle confesse être venu, comme Rédempteur, dans la chair. Amen.

Les missels romains-français nous donnent cette belle prose d’Adam de Saint-Victor :

Séquence

Du cœur et de la voix fais retentir les cieux, entonne le chant du triomphe, ô Église des Gentils !

Paul, le docteur des nations, a parcouru sa carrière triomphant et glorieux.

C’est le jeune Benjamin, loup ravisseur qui dévore sa proie ; des fidèles c’est l’ennemi.

Loup à l’aurore, agneau sur le soir ; après les ténèbres, l’astre s’est levé. Paul annonce l’évangile.

Il s’est lancé dans le chemin de la mort ; mais celui qui est la voie de la vie, l’arrête sur la route de Damas.

Il respirait la menace ; mais il cède enfin : renversé, il obéit ; on l’entraîne comme un prisonnier.

On le mène à Ananie : le loup est conduit à la brebis ; sa rage tombe apaisée.

Il descend dans la fontaine sacrée ; l’eau salutaire change en parfum les poisons de son âme.

Vase sacré, vase divin, vase qui épanche le doux vin de la doctrine et de la grâce,

Il parcourt les synagogues, il établit la foi du Christ sur la série des prophètes.

Il prêche la doctrine de la croix ; pour la croix il est tourmenté, il meurt de mille morts.

Mais il survit toujours comme une hostie vivante, et son invincible constance triomphe de tous les supplices.

Choisi pour leur apôtre, il instruit les Gentils, il triomphe des sages du monde par la sagesse de Dieu.

Ravi au troisième ciel, il voit le Père et le Fils en une seule substance.

Rome la puissante et la savante Grèce courbent la tête, s’instruisent des mystères ; la foi du Christ se propage.

La croix triomphe, Néron sévit, et le glaive moissonne Paul, dont la parole a fait croître la foi.

Ainsi, déposant le fardeau de la chair, Paul contemple le vrai soleil, le Fils unique du Père.

Dans la lumière, il voit cette lumière, dont la puissance daigne nous garder de l’infernal gémissement.

Amen.

Les anciens sacramentaires ne nous fournissent rien sur la Conversion de saint Paul ; nous empruntons l’oraison et la préface suivantes au missel Gallican donné par D. Mabillon, sous le titre de Missale Gothicum.

Oraison

Ô Dieu, qui avez changé le cœur et le nom de votre apôtre Paul, en ce jour de sa vocation, et l’avez frappé de terreur par une voix céleste, au moment où il poursuivait à outrance la piété du nom chrétien, en sorte que l’Église, qui d’abord redoutait en lui un persécuteur, se félicite, aujourd’hui, de l’avoir pour docteur des commandements célestes ; vous qui l’avez aveuglé au dehors, pour le rendre voyant au dedans, et qui, après avoir dissipé en lui les ténèbres de la cruauté, lui avez conféré la science de la loi divine, pour la vocation des Gentils ; vous qui, après trois naufrages, qu’il souffrit pour cette foi qu’il avait combattue, avez conservé sa vie sous l’élément liquide qui devait l’anéantir : nous vous supplions, nous qui célébrons sa transformation et sa foi, de nous accorder, après nous avoir guéris de l’aveuglement de nos péchés, la grâce de vous voir dans les cieux, comme vous avez illuminé Paul sur la terre.

Préface

Il est digne et juste, équitable et raisonnable, que nous vous rendions grâces, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, qui, voulant montrer votre désir de pardonner les péchés de tous, avez gagné le persécuteur de votre Église, par cette seule parole dont vous l’appeliez, et en avez fait, tout à coup, notre docteur, de notre persécuteur qu’il était. Il avait reçu les lettres d’autrui pour marcher à la destruction des Églises, et bientôt il s’est mis à écrire ses propres Lettres pour les rétablir. Afin de nous faire voir que de Saul il est devenu Paul, en architecte sage, il a tout aussitôt posé l’unique fondement ; en sorte que votre sainte Église catholique se réjouissait de se voir édifiée par celui qui la dévastait auparavant, et de ce qu’il était devenu pour elle un si puissant défenseur, qu’il ne craignait plus ni les supplices, ni la mort du corps. Lui qui avait brisé les membres de l’Église, devenu l’un des chefs de cette Église, il a livré sa tête pour être uni, dans tous ses membres, au Christ chef, par la miséricorde duquel il a mérité d’être un vase d’élection, et de recevoir, dans le sanctuaire de son cœur, ce même Jésus-Christ, votre Fils, notre Seigneur.

Nous vous rendons grâces, ô Jésus, qui avez aujourd’hui terrassé votre ennemi par votre puissance, et l’avez relevé par votre miséricorde. Vous êtes véritablement le Dieu fort ; et vous méritez que toute créature célèbre vos victoires. Qu’ils sont merveilleux, vos plans pour le salut du monde ! Vous associez des hommes à l’œuvre de la prédication de votre parole, à la dispensation de vos mystères ; et, pour rendre Paul digne d’un tel honneur, vous employez toutes les ressources de votre grâce. Vous vous plaisez à faire du meurtrier d’Étienne un apôtre, afin que votre puissance souveraine éclate à tous les yeux, afin que votre amour pour les âmes apparaisse dans sa plus gratuite générosité, afin que la grâce surabonde où le péché avait abondé. Visitez-nous souvent, ô Emmanuel, par cette grâce qui change les cœurs ; car nous désirons une vie abondante, et nous sentons que son principe est souvent près de nous échapper. Convertissez-nous, comme vous avez converti l’apôtre ; après nous avoir convertis, assistez-nous ; car sans vous nous ne pouvons rien faire. Prévenez-nous, suivez-nous, accompagnez-nous, ne nous quittez jamais, et de même que vous nous avez donné le commencement, assurez-nous la persévérance jusqu’à la fin. Donnez-nous de reconnaître, avec crainte et avec amour, ce don mystérieux de la grâce que nulle créature ne saurait mériter, et auquel cependant une volonté créée peut mettre obstacle. Nous sommes des captifs : vous seul possédez l’instrument à l’aide duquel nous pouvons briser nos chaînes ; vous le placez dans nos mains, en nous engageant à en user : de sorte que notre délivrance est votre ouvrage et non le nôtre ; et que notre captivité, si elle persévère, ne peut être attribuée qu’à notre négligence et à notre lâcheté. Donnez-nous, Seigneur, cette grâce ; et daignez recevoir la promesse que nous vous faisons d’y joindre humblement notre coopération.

Aidez-nous, ô grand Paul, à répondre aux desseins de la miséricorde de Dieu sur nous ; obtenez que nous soyons subjugués par la douceur du Dieu enfant. Sa voix ne retentit pas ; il n’éblouit pas nos yeux par sa lumière ; mais il se plaint que trop souvent nous le persécutons. Inspirez à nos cœurs de lui dire comme vous : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » Il nous répondra d’être simples et enfants comme lui, de reconnaître enfin son amour qui apparaît dans ce mystère, de rompre avec le péché, de combattre les mauvaises inclinations, d’avancer dans la sainteté en suivant ses exemples. Vous avez dit, ô apôtre : « Que celui qui n’aime pas notre Seigneur Jésus-Christ soit anathème ! » Faites-le-nous connaître de plus en plus, afin que nous l’aimions, et que de si doux mystères ne deviennent pas, par notre ingratitude, la cause de notre réprobation.

Vase d’élection, convertissez les pécheurs qui ne pensent point à Dieu. Sur la terre, vous vous êtes dépensé tout entier pour le salut des âmes ; au ciel où vous régnez, continuez votre ministère, et demandez au Seigneur, pour ceux qui persécutent Jésus, ces grâces qui triomphent des plus rebelles. Apôtre des Gentils, jetez les yeux sur tant de peuples assis encore dans l’ombre de la mort. Autrefois vous étiez partagé entre deux ardents désirs : celui d’être avec Jésus-Christ, et celui de rester sur la terre pour travailler au salut des peuples. Maintenant, vous êtes pour jamais avec ce Sauveur que vous avez prêché ; n’oubliez pas ceux qui ne le connaissent point encore. Suscitez des hommes apostoliques pour continuer vos travaux. Rendez féconds leurs sueurs et leur sang. Veillez sur le siège de Pierre, votre frère et votre chef ; soutenez l’autorité de cette Église romaine qui a hérité de vos pouvoirs, et qui vous regarde comme son second appui. Vengez-la partout où elle est méconnue ; détruisez les schismes et les hérésies ; remplissez tous les pasteurs de votre esprit, afin que, comme vous, ils ne se cherchent point eux-mêmes, mais uniquement et toujours les intérêts de Jésus-Christ.

[1]     s. Matth. 15, 24.

[2]     Gal. 1, 18.

[3]     Psalm. 28, 5.

[4]– Gen. 49, 27.

[5]     Gal. 11, 20.

Troisième dimanche après l’Épiphanie

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Troisième dimanche après l’Épiphanie

Le mouvement de la fête de Pâques occasionne presque tous les ans un dérangement dans l’ordre selon lequel ils se présentent au missel. La Septuagésime remonte assez souvent jusqu’en janvier, et il arrive même quelquefois que la Quinquagésime précède la fête de la Purification.

À la messe

L’introït nous représente les anges du Seigneur l’adorant au moment de son entrée en ce monde, comme l’explique saint Paul dans l’épître aux Hébreux. L’Église célèbre avec David l’allégresse de Sion et les trans­ports des filles de Juda.

Introït

Anges de Dieu, adorez-le tous ; Sion a appris que le Seigneur est venu, et elle s’est réjouie, et les filles de Juda ont tressailli d’allé­gresse. Ps. Le Seigneur règne : que la terre tressaille, que toutes les îles en soient dans la joie. Gloire au Père. Anges de Dieu.

Collecte

Dieu tout-puissant et éternel, regardez d’un œil favorable notre faiblesse, et étendez, pour nous secourir, le bras de votre majesté. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Mémoire de la très sainte Vierge [1]

Ô Dieu qui, par la virginité féconde de la bienheureuse Marie, avez procuré au genre humain le prix du salut éternel : accordez-nous, s’il vous plaît, de ressentir les effets de l’intercession de celle par qui nous avons reçu l’auteur de la vie, notre Seigneur Jésus-Christ votre Fils.

La troisième oraison est l’une des deux suivantes :

Contre les persécuteurs de l’Église

Daignez, Seigneur, vous laisser fléchir par les prières de votre Église, afin que, toutes les adversités et toutes les erreurs ayant disparu, elle puisse vous servir dans une paisible liberté.

Pour le pape

Ô Dieu, qui êtes le pasteur et le conducteur de tous les fidèles, regardez d’un œil propice votre serviteur N., que vous avez mis à la tête de votre Église en qualité de pasteur ; donnez-lui, nous vous en supplions, d’être utile par ses paroles et son exemple à ceux qui sont sous sa conduite, afin qu’il puisse parvenir à la vie éternelle avec le troupeau qui lui a été confié. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, apôtre, aux Romains. Chap. 12

Mes Frères, ne soyez point sages à vos propres yeux. Ne rendez à personne le mal pour le mal. Ayez soin de faire le bien, non seulement devant Dieu, mais encore devant tous les hommes. S’il est possible, et autant qu’il est en vous, ayez la paix avec tous les hommes. Ne vous vengez pas vous-mêmes, mes très chers Frères ; mais laissez s’éloigner la colère. Car il est écrit : « À moi la vengeance ; c’est moi qui la ferai, dit le Seigneur. » Mais si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger ; s’il a soif, donnez-lui à boire. Car, en agissant de la sorte, vous amasserez des charbons de feu sur sa tête. Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais surmontez le mal par le bien.

Cette charité envers le prochain, que nous recommande l’apôtre, prend sa source dans la fraternité universelle que le Sauveur est venu nous apporter du ciel par sa naissance. Il est venu faire la paix entre le ciel et la terre : les hommes doivent donc aussi avoir la paix entre eux. Si le Seigneur nous recommande de ne pas nous laisser vaincre par le mal, mais de surmonter le mal par le bien, ne l’a-t-il pas fait lui-même lors­qu’il est venu au milieu des enfants de colère pour en faire des enfants d’adoption, au moyen de ses abaissements et de ses souffrances ?

Dans le graduel, la sainte Église continue de célébrer la venue de l’Emmanuel, et convoque toutes les nations et tous les rois de la terre à venir confesser son nom.

Graduel

Les nations craindront votre nom, Seigneur, et tous les rois de la terre redouteront votre gloire. V/. Car c’est le Seigneur qui a bâti Sion, et il s’y fera voir dans sa majesté.

Alleluia, alleluia. V/. Le Seigneur règne : que la terre tressaille, que toutes les îles en soient dans la joie. Alleluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. 8

En ce temps-là, Jésus étant descendu de la montagne, des foules nombreuses le suivirent. Et voici qu’un lépreux, venant à lui, l’adorait en disant : Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir. Et Jésus, étendant la main, le toucha en disant : Je le veux, sois guéri. Et aussitôt sa lèpre fut guérie. Et Jésus lui dit : Vois, ne dis cela à personne, mais va, montre-toi au prêtre, et offre le don prescrit par Moïse, afin que cela leur serve de témoignage. Jésus étant entré dans Capharnaüm, un centurion s’approcha de lui et lui fit cette prière, disant : Seigneur, mon serviteur est chez moi malade au lit d’une paralysie, et il en souffre beaucoup. Et Jésus lui dit : J’irai et je le guérirai. Et le centurion, lui répondant, dit : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit ; mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. Car quoique je sois un homme soumis à d’autres j’ai néanmoins des soldats sous moi, et quand je dis à l’un : Va là, il y va ; et à l’autre : Viens ici, il y vient ; et à mon serviteur : Fais cela, il le fait. Or Jésus, entendant ces paroles, fut dans l’admiration, et il dit à ceux qui le suivaient : En vérité, je vous le dis, je n’ai pas trouvé une si grande foi en Israël. Aussi je vous le déclare, beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident, et auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux : tandis que les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures, où il y aura pleur et grincement de dents. Et Jésus dit au centurion : Va, et comme tu as cru qu’il te soit fait. Et le serviteur fut guéri à l’heure même.

Le genre humain était malade de la lèpre du péché : le Fils de Dieu daigne le toucher dans le mystère de l’incarnation, et il lui rend la santé ; mais il exige que le malade ainsi guéri aille se montrer au prêtre, et qu’il accomplisse les cérémonies prescrites dans la loi, pour montrer qu’il associe un sacerdoce humain à l’œuvre de notre salut. La vocation des Gentils, dont les mages ont été les prémices, parait aussi dans la foi du centurion. Un soldat romain et des millions d’autres qui lui sont semblables, seront réputés de vrais enfants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, tandis que des fils directs de ces patriarches seront jetés hors de la salle du festin, dans les ténèbres de l’aveuglement ; et leur châtiment sera donné en spectacle à tous les peuples. Dans l’offertoire, l’homme, sauvé par la venue de l’Emmanuel, chante la puissance du Dieu qui a déployé pour notre salut la force de son bras. L’homme était condamné à la mort éternelle ; mais, ayant pour frère un Dieu, il ne mourra pas : il vivra pour raconter les merveilles de ce Dieu qui l’a sauvé.

Offertoire

La droite du Seigneur a signalé sa force ; la droite du Seigneur m’a élevé en gloire ; je ne mourrai pas, mais je vivrai et je raconterai les œuvres du Seigneur.

Secrète

Faites, seigneur, nous vous en supplions, que cette hostie efface nos péchés, et qu’elle sanctifie les corps et les âmes de vos serviteurs, pour célébrer dignement ce sacrifice. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

De la Sainte Vierge

Après avoir reçu nos dons et nos prières, daignez, Seigneur, nous purifier par vos célestes mystères, et nous exaucer dans votre clémence.

Contre les persécuteurs de l’Église

Protégez-nous, Seigneur, nous qui célébrons vos mystères, afin que, nous attachant aux choses divines, nous vous servions dans notre corps et dans notre âme. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Pour le pape

Laissez-vous fléchir, Seigneur, par l’offrande de ces dons, et daignez gouverner par votre continuelle protection votre serviteur N., que vous avez voulu établir pasteur de votre Église. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

Pendant la distribution du pain de vie, la sainte Église nous rappelle l’admiration qu’éprouvaient les peuples aux paroles de Jésus. Les enfants de l’Église, initiés à tous les mystères, goûtent en ce moment l’effet de cette ineffable parole au moyen de laquelle le Rédempteur a changé le pain en son corps et le vin en son sang.

Communion

Tous étaient ravis des paroles qui sortaient de la bouche de Dieu.

Postcommunion

Seigneur, vous qui nous faites la grâce de participer à de si grands mystères, rendez-nous dignes, s’il vous plaît, d’en recevoir les effets avec vérité. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

De la Sainte Vierge

Que cette communion, Seigneur, nous purifie de nos crimes, et, par l’intercession de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, nous fasse goûter les effets du céleste remède que nous avons reçu.

Contre les persécuteurs de l’Église

Nous vous supplions, Seigneur notre Dieu, de ne pas laisser exposés aux périls de la part des hommes, ceux à qui vous accordez de participer aux mystères divins.

Pour le pape

Que la réception de ce divin sacrement nous protège, Seigneur ; qu’elle sauve aussi et fortifie à jamais, avec ce troupeau qui lui est confié, votre serviteur N., que vous avez établi pasteur de votre Église. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

À vêpres

Les paumes, le capitule, l’hymne et le verset ci-dessus (Temps de Noël).

Antienne de Magnificat

Ant. Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir ; et Jésus lui dit : Je le veux, sois guéri.

Oraison

Ô Dieu tout-puissant et éternel, jetez un regard favorable sur notre faiblesse, et étendez le bras de votre majesté pour nous protéger. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

[1] Ces oraisons ne se disent plus depuis Jean XXIII. Elles montrent quelles sont les principales préoccupations de l’Église.

Le Scapulaire vert

Le scapulaire vert

Origine du scapulaire

Une efficacité étonnante

Où se procurer des scapulaires verts


Le scapulaire vert, révélé par la Vierge Marie à Sœur Justine Bisqueyburu, fait partie de ces choses tout matérielles qui par la prière de l’Église, généralement une bénédiction, deviennent des courroies de transmissions pour des grâces actuelles. Dans le cas présent, c’est la Vierge Marie elle-même qui a précisé dans quels buts il fallait user du scapulaire, tout en laissant à l’Église le soin de l’approuver, de le bénir et de le répandre.

Origine du scapulaire

Voici la relation des faits selon le Père Marie-Édouard Mott dans son livre Le scapulaire vert et ses prodiges:

« La Mère de Dieu lui apparut pendant l’oraison, tenant de la main droite son cœur surmonté de flammes, et de l’autre une sorte de scapulaire, ou plutôt la moitié d’un scapulaire. C’était un seul morceau d’étoffe verte, de forme rectangulaire et de médiocre grandeur, suspendu à un cordon également vert, fermé par le haut, et qui semblait destiné à reposer sur le cou. Le tout ressemblait plutôt à un médaillon d’étoffe qu’à un scapulaire proprement dit. Sur l’une des deux faces du médaillon d’étoffe se trouvait l’image de la Sainte Vierge, telle qu’elle s’était montrée dans les précédentes apparitions ; et sur l’autre, un cœur tout enflammé de rayons plus brillants que le soleil, et transparents comme du cristal. Ce sont les expressions même dont s’est servie la sœur pour décrire sa vision. Ce cœur, percé d’un glaive, était entouré d’une inscription de forme ovale surmontée d’une croix en or, et ainsi conçue : « Cœur Immaculé de Marie, priez pour nous, maintenant et à l’heure de notre mort ». En même temps une voix intérieure se fit entendre à la sœur pour lui révéler le sens de cette vision. Elle comprit que cette sainte image devait, par l’entremise des Filles de la Charité, contribuer à la conversion des âmes, particulièrement des infidèles, et à leur procurer une bonne mort : qu’il fallait la faire confectionner au plus tôt, et la distribuer avec confiance ».

Des difficultés

Cependant la mise en œuvre et la diffusion du scapulaire ne se firent pas sans mal, les premiers exemplaires sont peu nombreux et distribués sans grande confiance ; aussi les résultats sont-ils peu satisfaisants. Sœur Justine se plaint des lenteurs de son confesseur dans cette affaire à l’une de ses supérieures.

« Je crois avoir vu ; oui j’ai vu, j’en suis sûre ». Il faut que M. Aladel s’occupe du scapulaire, qu’il le propage, et ceci avec confiance. Jusqu’ici je suis sûre qu’il n’y a pas attaché grande importance. Il a eu grand tort. Il est vrai que je ne mérite pas que l’on ajoute foi à ce que je dis, car je suis une bien pauvre fille, sous tous les rapports. Mais je lui demande en grâce qu’il ne fasse pas ceci pour moi, mais je lui demande, au nom de Marie, de le faire pour ces pauvres âmes qui meurent sans connaître la véritable religion ; oui, si on le donne avec confiance, il y aura un grand nombre de conversions ».

Mais les visions de sœur Justine relatives au scapulaire, laissaient sans réponses quelques questions importantes. Quelles étaient les conditions exactes requises pour rendre utile l’emploi du scapulaire ? Fallait-il une bénédiction spéciale ? Était-il à réserver aux infidèles dans les missions ? Seule la Céleste Visiteuse pouvait répondre à ces questions. Aussi Sœur Justine se résolut-elle à interroger la Bonne Mère. Voici quelle fut la réponse :

« Ce scapulaire n’étant pas, comme les autres scapulaires, le vêtement d’une confrérie, mais simplement une double image pieuse posée sur un seul morceau d’étoffe et suspendue à un cordon, comme serait une médaille, une formule spéciale n’est pas nécessaire pour le bénir, et il ne peut être question de l’imposer. Il suffit qu’il soit béni par un prêtre, et porter par l’infidèle ou le pécheur que l’on veut soumettre à une heureuse influence. On peut même le mettre, à son insu, dans ses vêtements, ou dans son lit ou dans sa chambre. Quant aux prières à réciter, il n’y en a qu’une, à dire chaque jour, celle qui forme l’inscription ovale, dont le saint Cœur est entouré sur le scapulaire : « Cœur Immaculé de Marie, priez pour nous, maintenant et à l’heure de notre mort ». Si la personne, en faveur de laquelle ce scapulaire est appliqué, ne la disait point, ce serait celle qui aurait employé le scapulaire qui devrait la dire à sa place. Ce scapulaire peut être employé en France comme à l’étranger. Les plus grandes grâces sont attachées à son emploi ; mais ces grâces sont plus ou moins grandes suivant le degré de confiance qui l’accompagne. C’est ce que signifiaient, dans la dernière apparition, les rayons plus ou moins grands qui sortaient des mains de la Sainte Vierge ».

La Vierge Marie elle-même parle « d’heureuse influence », or y a-t-il plus heureuse influence à souhaiter pour une âme que le retour à Dieu et la grâce de la bonne mort, finalité première déjà indiquée lors de la première apparition du scapulaire à Sœur Justine.

Le scapulaire est donc d’un usage très simple et à la portée de tous ceux qui se trouvent, par des circonstances particulières, ou par leur profession, en présence de personnes ayant à régler au plus vite leur compte avec Dieu. Encore faut-il en user avec grande confiance selon les désirs de Marie. « Oui, si on le donne avec confiance, il y aura un grand nombre de conversions » (Notre Dame à Sœur Justine en 1846).

Une efficacité étonnante

Le scapulaire vert eut une rapide diffusion, muni de l’approbation de Monseigneur Affre, archevêque de Paris, puis de Pie IX et enfin de Pie XI. Cet usage du scapulaire si vite répandu, ne tient-il pas aux véritables miracles qu’il produisit, à l’imitation de la médaille miraculeuse donnée quelques années avant à une autre fille de la Charité, la future Sainte Catherine Labouré ?

Dès les débuts, nombreux sont les faits extraordinaires, véritables miracles de la grâce obtenus par ce petit carré d’étoffe. Le livre du Père Marie-Edouard Mott, déjà cité, donne dans sa troisième partie intitulée « Les prodiges du scapulaire » toute une série de bienfaits produits par ce dernier.

Nous donnerons ici quelques exemples pour montrer son extraordinaire efficacité

La conversion de l’assassin de Mgr Affre

Le 25 juin 1848, Mgr. Affre, archevêque de Paris, tombait sur les barricades de Paris, victime d’un insurgé. Mais jamais l’enquête officielle, immédiatement ouverte, ne put donner de nom, ni de visage au meurtrier.

En 1859 un membre de la conférence Saint Vincent de Paul avertit les sœurs de la Charité de la présence sur la paroisse Saint Paul-Saint Louis, quai des Ormes, d’un homme en danger de mort qui refuse les derniers sacrements.

« Je visite cette famille depuis des années. J’espérais réussir  auprès du malade et le faire confesser, mais je vois que je n’obtiens rien, au contraire. Le malade est tellement aigri, qu’aujourd’hui il m’a mis à la porte. Il ne veut pas entendre parler de prêtre, il veut mourir sans sacrement. Je suis désolé, et je viens vous supplier, ma Sœur, d’envoyer une de vos sœurs visiter notre pauvre malade, espérant qu’elle réussira mieux que nous ».

Le jour suivant, la sœur Mélanie (Louise Puntis) se rend au chevet du malade. Mais la douceur de la religieuse ne put venir à bout du pêcheur. Tout n’était cependant pas perdu.

« Nous étions déconcertées, désespérant de pouvoir décider ce pauvre moribond à recevoir le prêtre, lorsqu’il nous vint en pensée de faire demander le scapulaire à ma Sœur Buchepot. L’ayant reçu, nous le plaçâmes dans son lit, sans qu’il le vit ; puis l’ayant abordé, nous lui demandâmes de ses nouvelles. Il nous répondit qu’il allait très mal, parce qu’on le tourmentait pour le faire confesser. “Et si vous venez pour cela, vous pouvez vous retirer, ajouta-t-il, je veux mourir tel que je suis, sans voir de prêtre” ». Sans doute, lui dîmes-nous, vous êtes libre de recevoir un prêtre ou de ne pas le recevoir, comme aussi de vous sauver ou de vous damner. Vous savez qu’il y a un ciel pour les bons et un enfer pour les méchants. Choisissez, vous êtes le maître ».

« Laissez-moi tranquille, nous répondit-il, je vous prie de vous en aller et de ne plus revenir si vous n’avez que cela à me dire ».

Nous étions navrées de son obstination. Il se répandait en blasphèmes contre Dieu, contre Marie ; et nous le quittâmes toutes désolées de ce que nous venions d’entendre, mais nous laissions le scapulaire.

Marie toute puissante allait triompher de ce cœur. A peine étions-nous de retour à la maison qu’on vint nous chercher. Le malade nous réclamait ; il voulait communiquer à la Sœur une chose très importante. Elle s’y rend en toute hâte, toute préoccupée et craignant qu’on vînt lui annoncer la mort de ce pauvre mourant.

« Je vais mourir, dit-il à la Sœur, je le sens. Je ne puis paraître devant Dieu dans l’état où je suis. Je ne sais ce qui se passe en moi. Je désire voir un prêtre. Mais, ma Sœur, je ne pourrai pas recevoir les sacrements ; je ne suis pas marié, puis ma femme est protestante. Il faut des dispenses, et l’on n’aura pas le temps de les aller chercher à l’archevêché. Je suis si coupable ! Vous avez devant vous un assassin : c’est moi qui ai tué Monseigneur Affre sur la barricade du faubourg Saint‑Antoine. Je n’oserai l’avouer qu’à un seul prêtre, M. Dumas, premier vicaire à Saint Paul-Saint Louis. Allez me le chercher, ma sœur, et dites-lui que le malade qui le fait appeler est l’homme qui lui donna la main pour l’aider à descendre de la barricade, au moment où Monseigneur fut tué, et qui le reconduisit à son domicile l’arme en main. Faites-lui ma confession ; il me reconnaîtra, j’en suis sûr ».

« Le voyant si surexcité, nous lui fîmes faire une courte prière et l’invocation du scapulaire vert, qu’il baisa avec respect. « Allez vite, ma Sœur, disait-il, je vais mourir, vous n’aurez pas le temps ». Mais Marie, refuge des pêcheurs, qui venait d’opérer un si grand miracle, pouvait bien en faire un nouveau.

« M. Dumas arrive de suite, s’approche du lit, parle au malade et le trouve dans la disposition de se confesser ; ce qu’il fit aussitôt dans toute la sincérité de son âme, et témoignant le désir de faire la sainte communion.

« Mais il fallait obtenir de l’archevêché les dispenses nécessaires pour le mariage. Vu le danger pressant, M. Dumas pensa d’abord qu’il pouvait les supposer, mais, espérant en avoir le temps, il se rendit promptement à l’archevêché pour les obtenir. Le malade paraissait mieux. Il l’était effectivement, son âme était tranquille, et goûtant une paix qu’il ne comprenait pas, nous disait-il, une paix du ciel.

« Le prêtre ne fut pas longtemps à revenir muni de toutes les dispenses, et notre cher malade put recevoir le sacrement de mariage. Alors, désirant voir entrer son épouse dans le sein de l’Eglise catholique, « il faut, lui dit-il, que tu me promettes d’abjurer ». Sa femme le lui promit et tint parole ; quelques mois après elle faisait son abjuration dans notre chapelle.

« Quand M. Dumas arriva avec la sainte Eucharistie, le malade se dressa sur son séant, l’adora profondément et tomba en larmes, demandant pardon à haute voix. Le prêtre l’engagea à mettre sa confiance en Dieu, et après une courte exhortation, lui donna (suivant le rite parisien) d’abord l’extrême-onction, puis le saint viatique, que le malade reçut avec foi et amour. Il ne cessait de pleurer, répétant : « C’est à Marie, refuge des pécheurs, que je dois ma conversion ».

« Une heure après, il rendait son âme à Dieu. »

Telle fut l’une des premières et des plus belles victoires du scapulaire vert.

Double guérison spirituelle et corporelle (Madère, avril 1907)

« Il y a dix jours, une des meilleures familles de l’île était désolée. Un fils unique, malade depuis assez longtemps, était très mal, sans connaissance, et nullement préparé pour le grand voyage. On le recommandait à nos prières, pour obtenir, par l’intercession de la Sainte Vierge, qu’il puisse reprendre connaissance pour faire une bonne confession.

« Je parlai du scapulaire vert et du pouvoir du Cœur Immaculé de Marie, refuge des pécheurs, surtout à l’heure de la mort. Le scapulaire fut porté et placé à la tête du lit du cher malade toujours inconscient ; mais on priait bien autour de lui. C’était le dimanche 14 avril, fête de la Translation des reliques de saint Vincent-de-Paul. Au bruit des chants d’une procession qui passait devant la maison, le malade ouvrit les yeux en jetant autour de lui un regard terne et incertain, tandis que ses lèvres balbutiaient : « Maria sanctissima ! » Mais il referma bientôt les yeux et retomba dans son précédent état, toute la soirée et une partie de la nuit.

« Vers deux heures du matin, il ouvrit de nouveau les yeux et parut chercher quelqu’un du regard. Ses pieuses sœurs l’entourèrent et lui dirent quelques mots de la Sainte Vierge ; puis l’une d’elle lui demanda s’il ne désirait pas voir le prêtre et se confesser. « Oh ! oui, je le désire beaucoup ». On s’empressa d’aller le chercher, pendant que le malade baisait le scapulaire avec foi.

« Le zélé vicaire de la paroisse ne tarda pas à venir. Le malade lui fit sa confession, puis demanda à voir sa femme, qu’il avait quittée depuis environ deux ans, et se réconcilia avec elle. Enfin il reçut le saint Viatique avec les sentiments de la plus tendre piété.

« Mais, ô prodige! le corps fut guéri en même temps que l’âme, et la tumeur de l’estomac qui le conduisait au tombeau avait soudainement disparu.

« L’heureux converti ne savait comment témoigner sa joie et sa reconnaissance. « N’est-ce pas, disait-il à ceux qui l’entouraient, n’est-ce pas que je suis redevable de tout à la Sainte Vierge ? Assurément. Eh bien ! Donnez-moi un catéchisme ; il me faut réapprendre tant de choses que j’ai oubliées ! Je le dois bien à Marie ». Et il demanda à garder pour le porter toujours, le précieux scapulaire auquel il devait sa double guérison spirituelle et corporelle

Conversion et guérison d’une jeune femme (juillet 1907)

Une jeune personne du Nord de la France, âgée de 29 ans, élevée très chrétiennement et très purement, fut entraînée en mal par un ami de la famille, qui abusa de la confiance qu’on lui témoignait. Ses passions ainsi éveillées devinrent bientôt tyranniques.

Vers le mois de mars 1907, on l’adressa à un prêtre de la mission qui s’efforça par ses conseils de la ramener à une conduite plus sage. Mais après une amélioration de quelques mois, le mal reprit avec une plus grande intensité.

C’est alors, au mois de juillet 1907, que le missionnaire eut la pensée de donner un scapulaire vert à la pauvre malade. Celle-ci l’accepta bien volontiers et le porta avec dévotion, récitant plusieurs fois par jour la petite prière qui s’y trouvait inscrite : « Cœur Immaculé de Marie, priez pour nous, maintenant et à l’heure de notre mort ».

Marie ne fut pas sourde à ses prières et répondit à sa confiance en lui accordant une guérison subite et radicale. Et le 7 novembre suivant, la jeune convertie pouvait écrire à la supérieure qui lui avait servi d’intermédiaire auprès du missionnaire :

« Je crois que je suis délivrée pour toujours de cette entrave, qui m’a causé tant de peine. Je ne sais comment remercier la Sainte Vierge de cette grâce inappréciable, car c’est bien à Elle que je la dois. Je n’ai plus lieu maintenant d’être triste et ennuyée, et je dois me montrer désormais de plus en plus généreuse au service du Bon Dieu. Quand vous verrez le missionnaire qui s’est tant intéressé à ma pauvre âme, je vous en prie, dites-lui tout mon bonheur et mon impuissance à exprimer dignement ma reconnaissance. Assurez-le que je suis à la lettre ses bons conseils. Dites-lui que le mal a disparu depuis le mois de juillet ! Quatre mois de calme complet, après les tempêtes épouvantables qui ont précédé, n’est-ce pas miraculeux ? Aussi je ne trouve pas d’expression pour rendre mon bonheur. Je ne puis que dire et toujours redire : « Merci, ô Marie, merci, mille fois merci ! ».

Ce merci à Marie est-il à réserver pour le siècle dernier et le début de celui-ci ? Nous pourrions le croire, car notre temps manque cruellement de la confiance si nécessaire pour voir se réaliser les prodiges du scapulaire vert. Mais il n’en est rien ! La petite histoire que voici, arrivée à un prêtre du district de France, est la preuve que le Cœur Immaculé de Marie écoute encore nos prières confiantes.

Conversion d’une personne dans le coma — Japon

Voici le témoignage du Père Leo Steinbach, missionnaire au Japon au cours du 20ème siècle :

« Quand j’ai découvert cette dévotion, j’ai lu une explication qui donnait l’impression qu’elle était seulement pour les chrétiens tièdes. Je pensais que je n’en aurai pas l’utilité car j’avais très peu de contacts avec des chrétiens, qu’ils soient bons, mauvais ou indifférents. Je fréquentais principalement des bouddhistes et des shintoïstes que j’essayais d’amener au Christ. Je mis tout de même quelques scapulaires dans ma poche et décidais d’en utiliser un. Le même jour, dans un hôpital voisin, je découvris qu’une malade non-chrétienne était inconsciente depuis dix jours. Le médecin m’expliqua qu’elle mourrait très probablement dans les trois jours sans reprendre conscience. Avec une infirmière, il me conduisit dans sa chambre. Je parlai à la malade mais elle ne donna absolument aucun signe qu’elle comprenait ce que je disais. Sur ce, je sortis un scapulaire vert de ma poche, le mis sur son front et répétai l’invocation : « Cœur Immaculé de Marie, priez pour nous maintenant et à l’heure de notre mort. » Et que se passa-t-il ? La femme reprit connaissance immédiatement, joignit les mains et très dévotement, demanda à Dieu de pardonner ses péchés. J’étais stupéfait ainsi que le médecin et l’infirmière qui n’étaient pas chrétiens. J’instruisis immédiatement la mourante des vérités de la foi et la baptisai le jour-même à sa grande joie. Elle resta parfaitement consciente pendant trois jours encore durant lesquels elle reçut très dévotement le Saint Viatique. Elle rendit l’âme en priant le Cœur Immaculé de Marie. »

La nouvelle de ce miracle s’est propagée rapidement. Et pendant plus de 25 ans, des dizaines de milliers de scapulaires ont été distribués dans tout le pays. En plus du Japon, bon nombre de scapulaires ont été également envoyés aux États-Unis, au Brésil, au Paraguay, en Corée et en Indonésie. Les lettres de remerciement mentionnent des grâces spirituelles et des guérisons miraculeuses de toutes sortes de maladie (y compris la cécité, la surdité, le cancer, la tuberculose, l’hypertension, les rhumatismes, l’arthrite, etc…). Les catholiques tièdes et les non-catholiques ne sont pas les derniers à recevoir ces faveurs du Ciel (d’après le témoignage du Père Leo Steinbach, décédé en 1994).

Source (en anglais) : http ://olrl.org/pray/greenscapular.shtml

Une guérison et trois conversions

Témoignage du même missionnaire :

« Une dame de 80 ans non-chrétienne aurait aimé visiter l’église de son voisinage mais elle ne pouvait pas marcher à cause de son arthrite. Tous les hivers, ses chevilles et ses poignets étaient enflés et très douloureux. On lui donna un scapulaire vert qu’elle appliqua quotidiennement mais comme elle ne se souvenait pas de la prière, elle demanda simplement à la Mère du Christ de l’aider. En quelques jours, elle était complètement guérie. Après un bref enseignement, elle fut baptisée et assistait quotidiennement à la Messe où elle communiait toujours, et cela pendant deux ans jusqu’à sa mort. Durant ce temps, elle convertit son amie, une dame âgée qui vivait juste en face de chez elle et elle eut le bonheur d’être sa marraine. Son mari, un fervent Shintoïste, gardait aussi précieusement son scapulaire vert mais personne ne pouvait le persuader de devenir chrétien. Cependant, il changea d’avis juste trois jours avant sa mort et mourut très heureusement après avoir reçu les sacrements. »

Source (en anglais) : http ://olrl.org/pray/greenscapular.shtml

Réconciliation d’un couple marié (Hawaï, années 1990)

« Je distribue des scapulaires verts depuis des années et j’ai personnellement été témoin de grâces singulières reçues par des personnes à des degrés divers. Une d’entre elles est particulièrement remarquable. Elle a eu lieu à la fin des années 1990.

Une de mes amies d’un certain âge — « Liz » — qui participait régulièrement aux réunions de prières hebdomadaires pour dire le rosaire, fut abandonnée soudainement par son mari après plus de quarante années de mariage. Ce fut complètement inattendu pour elle et toutes les tentatives qu’elle fit pour se réconcilier avec son mari furent ignorées. Il alla même jusqu’à déménager dans un autre État des U.S.A., laissant Liz à Hawaï désorientée et dans un immense chagrin mais à qui il restait le soutien de la foi.

Quand elle se confia à moi, je lui recommandai de

▪ prier ardemment pour son mari et avoir confiance en Dieu,

▪ être un bon exemple de foi pour son mari et lui montrer ce que signifie être vraiment catholique

▪ Demander l’aide de la Bienheureuse Vierge Marie via le Scapulaire Vert

Elle colla un scapulaire vert sur une photo de son mari bien en vue sur son réfrigérateur. À chaque fois qu’elle ouvrait le réfrigérateur, elle regardait la photo et disait l’invocation du scapulaire vert pour son mari : « Cœur Immaculé de Marie, priez pour nous maintenant et à l’heure de notre mort ». Liz priait assidûment depuis environ trois mois quand elle fut réveillée une nuit à 3 heures du matin ( à cause du décalage horaire) par un appel téléphonique. C’était son mari qui l’appelait du continent, qui demandait à Liz de lui pardonner pour revenir à la maison et faire repartir leur mariage sur de bonnes bases. Elle donna son accord et son mari revint une semaine après. Plus tard, en donnant son témoignage à notre groupe de prière, Liz attesta que son mari avait complètement changé et que leur mariage n’avait jamais été aussi bien que maintenant ! »

Source (en anglais) : http ://guadalupehousehi.blogspot.fr/2016/06/the-green-scapular-gift-from-marys.html

Le témoignage vient d’une laïque. Remarquez les étapes : 1. Organiser un groupe de prière, selon la demande insistante de Padre Pio. 2. Réciter le chapelet (ou le rosaire). 3. Soutenir avec amitié son amie dans la peine. 4. Laisser faire la Sainte Vierge.