Le miracle de Fatima et la dévotion au Cœur Immaculé de Marie

Fatima : une pluie de grâces sur le monde (1942-1948)
Chapitre 3 du Troisième secret de Fatima
par le Frère Michel de la Trinité

« La Vierge Marie, constatait l’abbé Laurentin en 1963, a pris dans l’Église catholique d’aujourd’hui un extraordinaire relief qui a culminé avec les années mariales de la fin du pontificat de Pie XII : définition du dogme de l’Assomption en 1950, centenaire du dogme de l’immaculée Conception en 1954, centenaire de Lourdes en 1958.1 » Voilà un fait incontestable ! Mais ce que notre auteur ne dit pas, c’est que cet incomparable élan de dévotion envers la Sainte Vierge a pris naissance et s’est développé en relation étroite avec le message de Fatima, plus spécialement de 1942 à 1948.

En effet, bien que la plupart des historiens de Pie XII passent l’événement sous silence, ou ne lui accordent qu’une place dérisoire dans l’histoire du pontificat, ce fut la consécration de l’Église et du monde au Cœur Immaculé de Marie, le 31 octobre 1942, qui fut à l’origine de ce grand mouvement de dévotion mariale qui allait, d’année en année, continuer à s’accroître presque jusqu’à la fin du pontificat, allant de pair avec une merveilleuse expansion de la foi catholique.

1942 L’AUBE D’UNE ÈRE MARIALE

Faut-il rappeler, très brièvement, les plus notables événements qui marquèrent l’année du jubilé de Fatima ?

8-13 avril : Congrès marial à Lisbonne avec la première “route de Notre-Dame” dont la statue est transportée triomphalement de la Cova da Iria à la capitale de l’Empire. [1]

18 avril : Le cardinal Schuster divulgue les thèmes majeurs du grand Secret.

Avril – mai : Parution à Rome des ouvrages des PP. da Fonseca et Moresco qui vont d’un seul coup, faire connaître dans le monde entier le message de Fatima.

13 mai : À Fatima, grandioses cérémonies du vingt-cinquième anniversaire de la première apparition. À Rome, jubilé épiscopal de Pie XII.

13 octobre : Bénédiction de la couronne d’or offerte à Notre- Dame de Fatima. Parution de “Jacinta” du Ch. Galamba qui fait connaître le texte exact des deux premières parties du Secret.

31 octobre : Clôture du jubilé de Fatima. Radiomessage de Pie XII à la nation portugaise et consécration de l’Église et du monde au Cœur Immaculé de Marie1.

Cette consécration, il est bon de le préciser, n’eut rien d’une formalité sans conséquence, à laquelle le Pape se serait résigné pour satisfaire les trop pressantes instances du peuple fidèle. Dans l’esprit de Pie XII, cet acte, qui était une première réponse officielle aux demandes de Fatima, devrait à l’avenir orienter et inspirer la dévotion de toute l’Église. Aussi s’appliqua-t-il désormais à en rappeler et à en souligner l’importance[2] [3].

LA CÉRÉMONIE DU 8 DÉCEMBRE. Pour en marquer la relation avec Fatima, le Pape avait tenu à accomplir cette consécration au Cœur Immaculé de Marie à l’occasion de la clôture du jubilé des apparitions de 1917. Mais ayant été prononcée en portugais, elle risquait de passer presque inaperçue dans le reste du monde. Aussi Pie XII décida-t-il de la renouveler sans tarder afin de lui donner un plus grand retentissement Le 8 décembre, en la fête de l’immaculée Conception, « une cérémonie d’expiation et de supplication » eut lieu à la basilique Saint-Pierre. En présence de quarante cardinaux, de nombreux évêques, du corps diplomatique, du clergé de Rome et d une grande foule de pèlerins, le Saint-Père lut de nouveau la formule de consécration du monde au Cœur Immaculé de Marie.

Répondant à la volonté divine la plus formelle révélée à Fatima, — « Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé » —, il invita instamment tout le peuple chrétien à s’unir à l’acte de dévotion qu’il venait d’accomplir envers la Vierge Marie : les évêques en lui consacrant leurs diocèses, les curés leurs paroisses, les fidèles en se consacrant eux-mêmes à elle[4].

Cette simple invitation du Saint-Père ne resta pas lettre morte. Avec un bel empressement, dès les derniers jours de 1942, de nombreuses paroisses d’Italie se consacrèrent au Cœur Immaculé de Marie. Des diocèses de France suivirent cet exemple : Annecy le 13 décembre, Gap et Arras le jour de Noël, Tulle le 27, etc. En Espagne également, les diocèses de Cordoue, Coria, Astorga, Avila et Séville furent consacrés au Cœur Immaculé de Marie avant la fin de 1942. Des ordres religieux firent de même : les franciscains, les capucins, les servites[5].

VERS LA DÉFINITION DU DOGME DE L’ASSOMPTION. 1942 avait vu aussi la première décision publique du Souverain Pontife en vue de la proclamation du dogme de l’Assomption de la très Sainte Vierge. Pour manifester le consensus de l’Église, Pie XII confia à deux jésuites, les PP. Hentrich et de Moos, la tâche de recenser et de publier toutes les suppliques relatives à l’Assomption de la Vierge adressées depuis un siècle au Saint-Siège.

L’APÔTRE DE MARIE À L’HONNEUR. Autre décision importante pour l’accroissement de la dévotion à la Vierge : le 11 janvier 1942, Pie XII avait signé le décret “De miraculis” relançant le procès de canonisation de saint Louis-Marie Grignion de Montfort. De plus, à l’occasion du centenaire de la découverte du manuscrit du “Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge”, les montfortains en publiaient une édition photographique. Pie XII leur accorda la faveur d’une présentation manuscrite du document3.

Autant d’actes, autant de gestes qui engageaient l’Église dans la voie d’une réponse plus parfaite aux demandes de la Vierge de Fatima. Le fait est remarquable : à partir de 1942 jusqu’en 1948, — pour nous en tenir à la période dont nous traitons ici —, aucune année qui ne se soit signalée par plusieurs événements décisifs pour le développement de la dévotion au Cœur Immaculé de Marie.

1943 : LES DÉBUTS DU “GRAND RETOUR”

Le 12 février, Pie XII publie le décret d’introduction de la cause de béatification du pape Pie X. Décision d’une efficacité incomparable pour la défense de la foi catholique.

LES PROGRÈS DE LA DÉVOTION AU CŒUR IMMACULÉ DE MARIE

Le 15 avril, une fois de plus, le Pape prescrit des prières publiques à la très Sainte Vierge pour obtenir la paix. Reprenant à son compte l’un des thèmes du Secret de Fatima, il invite avant tout les fidèles à tirer les leçons de la guerre :

« Il est tout d’abord nécessaire que tous réfléchissent et reconnaissent qu’une telle guerre, la plus grande peut-être depuis la création du monde, n’est, en définitive, que le châtiment bien mérité de la justice divine outragée…1 »

Et de rappeler alors l’acte solennel accompli quelques mois plus tôt :

« Au mois d’octobre dernier, nous avons voué, confié et consacré au Cœur Immaculé de la Bienheureuse Vierge la sainte Église, Corps mystique de Jésus-Christ, déchiré par tant de blessures, et en même temps l’univers entier qui, consumé par la haine et aigri par les divisions, expie la peine de ses propres iniquités. Nous avons appris avec une très grande consolation pour notre cœur paternel que cet acte de dévotion avait été presque partout renouvelé par les évêques, les prêtres, et la multitude du peuple chrétien. Mais si presque tous les chrétiens se sont voués spontanément et volontiers au Cœur Immaculé de la Vierge Marie, il faut aussi que volontiers et résolument ils se conforment à lui, s’ils désirent réellement que la Mère de Dieu reçoive leurs prières avec bonté.[6] [7] »

Tandis qu’à Rome et dans toute l’Italie les récents ouvrages du P. da Fonseca et du P. Luigi Moresco, faisant connaître le message de Fatima, se répandaient avec une rapidité merveilleuse[8], Pie XII multipliait les gestes qui manifestaient sa dévotion personnelle. En mars 1943, il bénissait lui-même une reproduction de Notre-Dame de Fatima destinée à l’église Saint-Jacques de Udine. En juin, il« acceptait la demande que le Portugal lui avait adressée officiellement de construire à ses frais une chapelle dédiée à Notre-Dame de Fatima dans la nouvelle église Saint-Eugène, bâtie à Rome en souvenir de son jubilé épiscopal. Cette chapelle sera toute en marbre du Portugal.[9] »

Le 29 juin, dans son encyclique “Mystici Corporis”, dont l’épilogue était tout entier consacré à « la Vierge Marie, Mère des membres du Christ », le Pape terminait en rappelant de nouveau l’acte de consécration à son Cœur Immaculé[10]. Le 25 novembre enfin, il prescrivait que le 8 décembre suivant, pour le premier anniversaire de cette consécration dans la basilique Saint-Pierre, des prières publiques soient de nouveau adressées à la Vierge Marie, accompagnées d’œuvres de pénitence accomplies en esprit d’expiation[11].

Durant toute l’année, le mouvement des consécrations au Cœur Immaculé de Marie avait continué à s’amplifier. En Espagne, par exemple, où non seulement les diocèses, mais aussi les paroisses et toutes sortes d’associations religieuses, civiles ou militaires, avaient accompli cet acte de dévotion envers la Vierge. Le P. Alonso donne la liste de 41 diocèses espagnols qui firent leur consécration au Cœur Immaculé de Marie en 1943, le plus souvent après la publication d’une lettre pastorale où l’évêque en avait expliqué le sens et la relation étroite avec le message de Fatima[12].

En France aussi, la consécration réalisée par Pie XII allait porter de merveilleux fruits de grâce : elle allait inspirer “le Grand Retour”, « cet événement mystique extraordinaire, sans doute le plus vaste hommage rendu à la Mère de Dieu sur notre terre de France », pour reprendre les expressions du P. Devineau qui, après en avoir été l’un des principaux organisateurs, s’en est fait l’historien enthousiaste[13].

LE GRAND RETOUR DANS LE SILLAGE DE LA VIERGE

Tout avait commencé en 1938, à l’occasion du tricentenaire de la consécration de la France à Notre-Dame par le roi Louis XIII. Quatre reproductions de la statue de Notre-Dame de Boulogne, siégeant sur sa barque, avaient alors visité plusieurs centaines de paroisses du nord de la France. Quatre ans plus tard, le 15 août 1942, l’une de ces statues se trouvait au Puy-en-Velay pour le pèlerinage qui regroupait 60 000 jeunes aux pieds des “Vierges de France”. Le 7 septembre, elle était reçue à Lourdes avec honneur. Puis Notre-Dame de Boulogne avait été de nouveau reléguée à l’écart et tout semblait fini.

Peu après le 8 décembre 1942, le cardinal Suhard, archevêque de Paris, fit sa visite ad limina. Pie XII l’entretint sûrement de la consécration au Cœur Immaculé de Marie qu’il venait d’accomplir. Dès son retour, l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France fixait au dimanche 28 mars 1943 la consécration de tous les diocèses de France au Cœur Immaculé de Marie. Le Père Ranson, s.j., qui avait été déjà l’animateur de la première mission itinérante de Notre- Dame de Boulogne, se décida alors à reprendre la route.

« Cette consécration, écrit le Père Devineau, fut la charte du Grand Retour. Lorsque le 28 mars 1943, l’Église de France, par la bouche de ses chefs spirituels, faisait sien cet acte du Pape, Notre-Dame de Boulogne, — que l’on allait désormais appeler Notre-Dame du Grand Retour —, quittait le rocher de Massabielle pour sa première étape sur les routes de France : Lourdes – Bartrès. La prodigieuse randonnée commençait. Elle allait durer soixante mois, gagner par osmose nombre de pays d’Europe, et de là, le reste du monde.[14] »

J’ai sous les yeux l’une des images-souvenirs qui furent alors distribuées par milliers. C’est cette date du 28 mars 1943 qui figure en gros caractères, rappelant le point de départ du Grand Retour. Au dos, se trouve la consécration au Cœur Immaculé de Marie prononcée par Pie XII dans son radiomessage au peuple portugais pour la clôture du jubilé de Fatima, suivie d’une brève formule d’engagement personnel.

Cette mission mariale d’un genre nouveau, toute centrée sur la consécration au Cœur Immaculé de Marie, allait, en cinq ans, visiter plus de 16 000 paroisses, dans 83 diocèses de France. Le programme en était simple :

« Le jour, c’étaient les longues marches à pied d’une paroisse à l’autre, drainant souvent des cortèges immenses, par tous les temps, été comme hiver, sous le soleil, sur le verglas, la neige… La nuit se passait en chaire et au confessionnal. Quelques heures de sommeil, et, le lendemain, on repartait C’était Lourdes tous les jours dans plusieurs paroisses de France : la grâce coulait à flots.[15] »

Sur la route, pendant des heures, on ne cessait de chanter et de prier. Beaucoup marchaient pieds nus.

Le soir, « vers 22 h 30, grande veillée de prière dans une église archi- comble, dans une ferveur profonde. On méditait les mystères du Rosaire, surtout les mystères douloureux… À minuit, messe de communion avec consécration au Cœur Immaculé de Marie »[16]. « Et les formules de consécration à la Vierge s’accumulaient, signées, dans la barque : “Pour bien montrer ma volonté d’être de plus en plus fidèle à mon Dieu et à ma Patrie, je me suis consacré au Cœur Immaculé de Marie”…[17] »

Après la messe, des groupes compacts restaient à l’église pour une veillée d’adoration qui durait toute la nuit, se prolongeant jusqu’au départ du lendemain pour une autre paroisse.

Partout, les foules accouraient pour accueillir la Vierge pèlerine « dans un élan de ferveur et une démonstration de foi qu’il est difficile aujourd’hui d’imaginer. Pendant soixante mois, de 40 à 50 missionnaires accompagnèrent le quadruple cheminement marial qui remontait des bords du Gave aux côtes boulonnaises.[18] »

« Il est difficile, après vingt ans, écrit le P. Devineau en 1963, de réaliser jusqu’à quel point tout un peuple a été soulevé par l’enthousiasme et la ferveur […]. Sous les apparences fragiles de statues qui passaient, se cachait la présence de la Mère de Dieu. C’était Elle la grande convertisseuse, la grande missionnaire.[19] »

« Du 26 avril au 4 juillet 1943, écrivait Mgr Théas, la statue de Notre- Dame de Boulogne parcourut en tous sens le petit diocèse de Montauban. Nuit et jour, la Vierge du Grand Retour fut honorée et acclamée de la manière la plus inattendue et la plus bienfaisante […]. Les confessionnaux et les tables de communion furent assiégés pendant ces nocturnes sacrés, tandis que la récitation des mystères du Rosaire retenait dans les églises les multitudes priantes. Dans certaines paroisses, il y eut des conversions retentissantes qui n’avaient pas été opérées au cours des missions. [20] »

L’efficacité inattendue de cette mission mariale surprenait surtout les responsables de l’Action catholique : « Le Grand Retour à Reims, écrivait le Directeur des œuvres, a atteint des couches que jamais l’Action catholique n’avait encore atteintes. Il pose pour nous bien des problèmes [sic !] [21] »

En effet, « Le grand voyage de Marie, Reine et Patronne de la France à travers son beau domaine », comme dira bientôt Pie XII, était aussi et surtout le grand retour des âmes à Jésus, par Marie, au moyen de la consécration à son Cœur Immaculé. « Les missionnaires qui ont suivi Notre-Dame sur les routes de France, écrit le P. Devineau, peuvent témoigner que c’est sur les voies mariales qu’ils ont entendu les aveux les plus sincères et les plus loyaux. »

Dans l’atmosphère de la “Révolution nationale” du maréchal Pétain, le succès du Grand Retour fut total. Les autorités civiles se montraient franchement favorables et, malgré le caractère patriotique de ce grand mouvement de piété populaire, les occupants allemands n’y faisaient pas obstacle.

L’une des images du Grand Retour, très largement diffusée, portait au dos la célèbre prophétie de saint Pie X lors du consistoire du 29 novembre 1911 :

« Un jour viendra, et nous espérons qu’il n’est pas très éloigné, où la France, comme Saul sur le chemin de Damas, etc. » « Ce jour-là, poursuivait le texte, il est en notre pouvoir d’en accélérer l’avènement, en faisant ce que la Sainte Vierge a si expressément demandé : 1° en changeant de vie ; 2° en récitant le chapelet ; 3° en nous consacrant au Cœur Immaculé de Marie. »

C’était, en quelques mots, l’essentiel du message de Fatima qui était proposé comme le moyen de hâter cette heure de la conversion complète de la France. C’était aussi l’époque où les événements de Fatima, jusqu’alors presque totalement ignorés en France, suscitaient soudain « une pieuse et avide curiosité » dans le peuple chrétien. La presse rompait son silence obstiné. Les prédicateurs en parlaient. En quelques mois, le très important tirage du beau livre du Ch. Barthas, “Fatima, merveille inouïe” était épuisé1.

Bientôt, avec la “Libération”, le Grand Retour va rencontrer de farouches oppositions, celle des communistes et des francs-maçons, revenus en force au pouvoir, mais aussi, nous en donnerons des preuves, celle de leurs complices démocrates-chrétiens, exaspérés par cette religion populaire et ce nationalisme catholique, perçu par eux, à juste titre, comme une sourde menace pour la sacro-sainte démocratie laïque… Mais n’anticipons pas.

Il n’empêche que le Grand Retour contribua puissamment à la très réelle renaissance catholique qui s’opéra sous le gouvernement du Maréchal, avec son aide bienveillante et efficace. Si ce mouvement n’aboutit pas, du moins préserva-t-il la France des années 1944-1947 d’une totale emprise communiste qui fut, de fait, à deux doigts de faire basculer notre pays dans le camp bolchevique… Et puis surtout, pour les âmes, les innombrables grâces de conversion, tous les mérites alors obtenus, sont des trésors surnaturels qui ont valeur éternelle.

1944 : LA FÊTE DU CŒUR IMMACULÉ DE MARIE

Dans sa lettre au pape Pie XII, le 2 décembre 1940, au terme de son exposé, sœur Lucie écrivait :

« Maintenant, Très Saint Père, permettez-moi de faire encore une demande. C’est là seulement un désir ardent de mon pauvre cœur : que la fête en l’honneur du Cœur Immaculé de Marie soit étendue au monde entier comme l’une des principales fêtes de la sainte Église.[22] »

Au P. Aparicio, elle confiait ce même désir véhément :

« Ah ! qui me donnera… que sa Sainteté élève pour l’Église universelle la fête en l’honneur du Cœur Immaculé de Marie au rang de fête principale de première classe ! Priez pour cela, pour la gloire de notre bon Dieu et de notre bonne Mère du Ciel.[23] »

Le 27 mai 1943, elle insistait encore, dans une lettre à l’évêque de Gurza : « À la vérité, ce désir [d’une fête du Cœur Immaculé de Marie] n’est pas seulement mien. Quelqu’un l’a déposé en moi. Il provient des très Saints Cœurs de Jésus et de Marie.[24] »

Eh bien ! le 4 mai 1944, ce vœu était partiellement exaucé : Le Pape instaurait la fête du Cœur Immaculé de Marie, afin, précisait-il, que l’on conservât le souvenir de la consécration du genre humain à ce même cœur, accomplie par lui le 8 décembre 1942.

Voici le texte du décret de la Sacrée Congrégation des rites, publié dans les Acta apostolicæ Sedis :

« Le culte liturgique envers le Cœur de la Bienheureuse Vierge Marie, dont les commentaires des Pères au sujet de l’Époux du Cantique des cantiques montrent de lointains vestiges et auquel de plus nombreux et saints personnages, hommes et femmes du Moyen Age et de l’époque moderne, ont préparé la voie de façon plus immédiate, fut approuvé pour la première fois par le Siège apostolique à l’aube du XIXe siècle, lorsque le pape Pie VII établit que la fete du Cœur très pur de Marie devrait être célébrée pieusement et saintement le dimanche après l’octave de l’Assomption, par tous les diocèses et les familles religieuses qui auraient demandé la faculté de célébrer cette fête.

« Mais au milieu de ce même siècle, la fête du Cœur très pur de la Bienheureuse Vierge Marie, — qui au long des ans se propageait plus largement à travers le monde catholique —, a été enrichie d’un Office et d’une Messe propres par l’ordre de Pie IX et le soin de la Sacrée congrégation des rites.

« L’Église, par ce culte, rend l’honneur qui est dû au Cœur Immaculé de la Bienheureuse Vierge Marie. Sous le symbole de ce Cœur, elle vénère en effet très dévotement la sainteté éminente et singulière de l’âme de la Mère de Dieu, surtout son amour très ardent envers son Dieu et Fils Jésus- Christ, et sa tendresse maternelle envers les hommes rachetés par son Sang divin.

« Pendant ce temps, se fortifiaient dans les âmes, tant des Pasteurs que des fidèles, le zèle et le désir ardents que la fête du Cœur très pur de la Bienheureuse Vierge Marie>fût étendue à toute l’Église.

« C’est pourquoi, compatissant aux épreuves si pénibles qui affligent les peuples chrétiens à cause de la guerre cruelle qui les accable, notre Très Saint Père le pape Pie XII, en l’année 1942, le jour béni de l’immaculée Conception, consacra pour toujours au Cœur Immaculé de la Bienheureuse Vierge Marie la sainte Église universelle et le genre humain tout entier, qu’autrefois le pape Léon XIII avait voués au Cœur très Sacré de Jésus.

« Et afin que l’on conservât le souvenir de cette consécration (conse- crationis) il décida d’étendre à l’Église universelle la fête du Cœur Immaculé de la Bienheureuse Vierge Marie. Elle devra être célébrée chaque année, avec Office et Messe propres, le 22 août, à la place du jour octave de l’Assomption de cette même Bienheureuse Vierge, sous le rite double de seconde classe : afin qu’avec l’aide de la Bienheureuse Mère de Dieu, soient accordées la paix à toutes les nations et la liberté à l’Église du Christ, que les pécheurs, libérés de leurs fautes, et enfin tous les fidèles soient fortifiés dans l’amour de la pureté et dans la pratique des vertus […]. Le 4 mai 1944. Cardinal Salotti, préfet.[25] »

« Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé. » L’instauration de cette fête marquait un nouveau progrès dans la réalisation de ses desseins de miséricorde pour notre siècle.

L’AVERTISSEMENT AUX ÉVÊQUES D’ESPAGNE

Ce fut aussi en 1944 que le message du 12 juin 1941 fut enfin transmis à de nombreux évêques d’Espagne. Les premières initiatives de don Antonio Garcia y Garcia en 1943 avaient été plutôt mal accueillies, surtout de la part des cardinaux de Tolède et de Séville.

Devant cet échec du prélat espagnol, ce fut Mgr da Silva qui se décida à agir. Le 10 février 1944, il rédigea la lettre suivante à l’intention de chacun des évêques d’Espagne :

« Je suis l’indigne évêque du plus petit diocèse du Portugal, mais le diocèse choisi par Notre-Dame pour les apparitions de Fatima.

« Sœur Lucie, l’une des voyantes, vit encore dans une maison religieuse en Espagne. Je lui ai parlé et j’ai correspondu souvent avec elle. Il y a peu de temps, celle-ci a écrit à l’excellentissime Seigneur Manuel, évêque de Gurza, supérieur de la société des missions catholiques portugaises, son ancien directeur spirituel, une lettre dont je vous communique le contenu[26].

« Le P. Moran, s. j., qui est venu plusieurs fois à Fatima pour prêcher les Exercices spirituels présidés par son Éminence le cardinal Cerejeira, patriarche de Lisbonne, a insisté auprès de moi, pour que je fasse connaître à votre Excellence ces paroles de sœur Lucie.[27] »

Cette intervention, si surprenante de la part de l’évêque de Leiria, allait avoir très vite les plus heureux résultats.

LA REPONSEDES ÉVÊQUES. L’évêque de Badajoz, en répondant le premier à cette lettre circulaire, disait à don José :

« Les paroles de Notre-Seigneur à sœur Lucie, la voyante de Fatima, ne peuvent être plus expressives et expriment en toute exactitude ce qui se produit parmi nous. Par conséquent, dans la mesure de mes faibles forces, j’essaierai de suivre l’avis de Notre-Seigneur afin d’apaiser sa justice si offensée par tant d’âmes qui vivent sans accomplir sa sainte loi. »

Le cardinal Segura, archevêque de Séville, se ravisait :

« Que de vérités contiennent ces affirmations ! Nous le voyons tous les jours et nous ne cessons de le répéter à nos fidèles. Veuille le Seigneur, par la médiation de Notre-Dame de Fatima envers laquelle on professe en Espagne une si tendre dévotion, nous accorder le changement de mœurs indispensable pour que se réalisent sur notre peuple les desseins divins ! D’ici quelques mois, sera érigé, près du monument diocésain du Sacré- Cœur, une chapelle spéciale à Notre-Dame de Fatima, en réponse aux désirs de la piété sévillane. Je remercie beaucoup le P. Moran de son intervention à ce sujet, je le connais depuis mon enfance et j’estime beaucoup ses vertus et ses bonnes qualités, son talent, sa science et sa prudence.[28] »

Le cardinal était désormais si convaincu de l’origine surnaturelle du message transmis par Lucie qu’il osa le lire publiquement dans sa cathédrale, au cours de l’une de ses célèbres conférences de Carême qui avaient une résonance dans toute l’Espagne[29].

Le texte en fut également publié dans l’édition hispano-anglaise de la “Voz da Fatima”, puis reproduit par de nombreuses revues populaires. Quelques évêques manifestèrent une certaine irritation, mais la plupart accueillirent ce sévère avertissement avec le plus grand respect Si quelques oppositions firent obstacle aux réunions épiscopales demandées, le message de Notre-Seigneur fut largement diffusé et, dans leur ensemble, les évêques s’efforcèrent d’en tenir compte. Si bien qu’en 1947-1948, lorsque la Vierge de la Cova da Iria commencera à parcourir le monde, en missionnaire, ce sera dans la catholique Espagne qu’elle connaîtra son plus beau triomphe, et ce sera là aussi qu’elle répandra, avec le plus de largesse, ses merveilles de grâce, ses miracles de guérison et de conversion.

1945 LES PROGRÈS DE LA DÉVOTION AU CŒUR IMMACULÉ DE MARIE

Le 2 mars 1945, sœur Lucie écrivait au P. Aparicio : « Je me réjouis des progrès que la dévotion au Cœur Immaculé de Marie est en train de faire de toutes parts. Dans les temps actuels, c est cette dévotion qui nous sauvera. [30] » Le Pape, quant à lui, ne manquait aucune occasion d’inviter le peuple chrétien à marcher dans cette voie.

Le 21 janvier, pour le cinquantenaire de sa « consécration à la très Sainte Vierge dans la congrégation mariale du collège Capranica, il expose aux membres des congrégations mariales de Rome quel est leur rôle et quelle est là nature de la véritable consécration à Marie[31].

Le 8 avril, il fait de nouveau allusion au Cœur Immaculé de Marie. Le 15 avril, il publie l’encyclique “Communium interpretes” prescrivant des prières publiques à la Vierge pour obtenir la paix. Et d’insister une fois de plus sur la réforme nécessaire des mœurs publiques et privées qui doit accompagner les actes de dévotion, rejoignant ainsi l’avertissement de Notre-Seigneur aux évêques d’Espagne :

« Puisque ce sont les péchés que nous commettons devant Dieu (Baruch 6,1) qui nous détournent de lui et nous précipitent dans le malheur et la ruine, il ne suffit pas, comme vous le savez bien, vénérables frères, d’adresser au Ciel des prières ardentes ; il ne suffit pas de venir en très grand nombre au pied de l’autel de la bienheureuse Vierge Marie pour y apporter des offrandes, des fleurs, des supplications ; mais il est absolument nécessaire de renouveler la vie tant privée que publique par des mœurs chrétiennes…[32] »

Le 8 octobre, Pie XII écrit au R. P. Cruvillier, Supérieur général des missionnaires de La Salette, à l’occasion du prochain centenaire de l’apparition de Notre-Dame :

« Notre dévotion envers la très Sainte Vierge, au Cœur Immaculé de laquelle nous avons consacré l’Église et le monde, ne peut que se dilater devant les douces perspectives, que votre lettre nous laisse entrevoir, du prochain centenaire de l’apparition de Notre-Dame de La Salette, dont le procès canonique, institué en son temps par l’autorité diocésaine, s’avéra favorable. [33] »

Le 8 décembre, dans son allocution pour la clôture des Exercices spirituels au Vatican, il faisait cette confidence :

« Que si, parfois, nous nous sentons fléchir sous le poids de la croix, si les incompréhensions ou les injustices du monde emplissent d’amertume notre cœur, si les assauts des ennemis de Dieu soumettent à une dure épreuve notre courage et notre persévérance, nous savons, en ce jour consacré à la Vierge Immaculée, où trouver la consolation et la sécurité : dans notre dévotion envers Marie, la céleste Reine, Mère de Dieu et notre Mère. Confiants en son intercession, nous cheminerons d’un pas assuré sous la protection divine.[34] »

1946 LES BLANCHES COLOMBES DE L’IMMACULÉE, REINE DU PORTUGAL

Après l’année jubilaire de 1942, nous atteignons, en 1946, un nouveau sommet de la dévotion envers la très Sainte Vierge, et tout particulièrement envers la Vierge de Fatima.

VERS LA DÉFINITION DU DOGME DE L’ASSOMPTION. Le 1er mai 1946, le pape envoie à tous les évêques du monde, de manière confidentielle, l’encyclique “Deiparæ Virginis” dans laquelle il demande à chacun de donner son avis sur la définition du dogme de l’Assomption de la très Sainte Vierge et sur son opportunité[35].

Le 30 juin, s’adressant aux fidèles de Belgique, il évoque « le Cœur Immaculé de Marie, Mère et Médiatrice »2. Le 16 juillet, il adresse un magnifique Radiomessage aux fidèles de Colombie, à l’occasion de leur Congrès marial national. C’est l’intense dévotion à la Vierge Marie, explique-t-il, qui a préservé la foi « dans les contrées colonisées par la mère Espagne ». Et comme, au cours du Congrès, Notre-Dame du Carmel doit être couronnée, le Pape développe, pour conclure, un thème qui est l’essence même du message de Fatima : C’est la Vierge Marie, et elle seule, qui pourra remporter la victoire décisive sur les forces du Mal déchaînées :

« La Vierge du Carmel, patronne des gens de mer qui, tous les jours, risquent leur vie au gré des vagues et du vent instable ! De notre poste de pilote de la barque de Pierre, lorsque nous entendons rugir la tempête et voyons bondir sous nos yeux la mer en furie qui voudrait engloutir notre bateau, nous levons notre regard confiant et serein vers la Vierge du Carmel – Respice stellam, voca Mariam – et nous la prions de ne pas nous abandonner. Et, bien que l’enfer ne cesse de nous assaillir et que la fureur des forces du mal s’accroisse toujours, comptant sur sa puissante protection, jamais nous ne douterons de la victoire.[36] »

Le 31 juillet, le Pape écrit une lettre sur le Rosaire à l’archevêque de Manille pour le Congrès marial des Philippines. Le 30 août, le 4 septembre, il fait de nouveau allusion au Cœur Immaculé de Marie[37]. Le 22 novembre, il adresse une allocution à un groupe de dirigeants du Grand Retour[38]. Il les encourage à poursuivre leur œuvre : « Marchez toujours, mais par la voie où vous vous êtes engagés : cette voie est la bonne. C’est la voie de la prière et de la pénitence, la voie royale de la croix. » Et de préciser :

« Le plus difficile n’est pas l’élan de ferveur des veillées nocturnes, des processions pieds nus sur le sol brûlant ou glacé, s’il ne constitue qu un épisode passager. Le plus difficile est la fidélité constante aux devoirs, même gênants, du chrétien, aux pratiques pieuses, aux menus sacrifices de la vie quotidienne en esprit de réparation, d’humilité, d’amour. »

Après avoir rappelé la consécration du monde au Cœur Immaculé de Marie et les quelques millions de consécrations individuelles accomplies sur les routes du Grand Retour, le Pape en rappelle le sérieux et l’importance :

« Nous ne pouvons ici que rappeler ce que nous disions sur ce sujet en un anniversaire bien cher à notre cœur : “ La consécration à la Mère de Dieu… est un don total de soi, pour toute la vie et pour l’éternité ; non pas un don de pure forme ou de pur sentiment, mais un don effectif, réalisé dans l’intensité de la vie chrétienne et mariale.” (Discours du 21 janvier 1945 aux Congréganistes de la Sainte Vierge).[39] »

1946, c’est encore l’année où la Pologne se consacre au Cœur Immaculé de Marie[40]. Mais c’est aussi, et surtout, la grande année du triomphe de Notre-Dame de Fatima dans la “Terre de Sainte Marie”.

13 MAI 1946 : LE COURONNEMENT DE LA VIERGE DE FATIMA

Nous avons raconté comment, pour le jubilé des apparitions, les femmes portugaises avaient offert à la Vierge de Fatima une couronne d’or massif, ornée de perles et de pierres précieuses, que le cardinal Cerejeira avait bénie solennellement le 13 octobre 1942. Mais la cérémonie du couronnement avait été réservée pour des jours meilleurs.

Comme le troisième centenaire de la consécration du Portugal à la Vierge Immaculée approchait, les évêques du pays décidèrent de solenniser cet anniversaire national par le couronnement de la statue de Notre-Dame de Fatima. Ils s’adressèrent au Pape et lui demandèrent l’envoi d’un légat pontifical. Cette faveur accordée, le 18 janvier une lettre pastorale collective annonçait le programme des fêtes du tricentenaire et invitait tout le Portugal au grand pèlerinage national du 13 mai.

Le soir du 10 mai, avant de prendre l’avion mis à sa disposition par le gouvernement portugais, le cardinal Aloisi Masella, légat a latere, était allé demander une ultime bénédiction au Saint-Père : « Pensez à la grandeur de la mission que vous allez remplir, lui déclara Pie XII, vous allez couronner Notre-Dame Reine du monde. »

L’accueil du légat à Lisbonne, puis à Batalha par tous les évêques du pays fut déjà l’occasion de grandioses manifestations. Le 13 mai, après la messe de communion, eut lieu le défilé des drapeaux, puis la solennelle procession de la statue, portée de la Capelinha sur le parvis de la basilique où elle serait couronnée. Malgré le vent et la pluie, 800 000 pèlerins étaient là, acclamant leur Reine avec un enthousiasme indescriptible. Toute la nation était organiquement représentée. Le brancard de procession était porté par les cadets de l’École militaire accompagnés de leurs officiers. Pour le couronne­ment, au nom des femmes portugaises qui l’avaient offerte, la présidente de la Ligue des femmes catholiques présenta la couronne d’or au ministre de 1’Intérieur, délégué du général Carmona, chef de l’État, et celui-ci la tendit à son tour au légat qui, au nom du Souverain Pontife, la déposa sur le front de l’Image vénérée.

« Alors, raconte le P. da Fonseca, ce fut un débordement irrépressible des sentiments qui inondaient les cœurs : applaudissements, vivats, hosannas, supplica­tions, larmes d’amour, de dévotion, d’enthousiasme… Seul celui qui a vu et a vécu ces minutes si exceptionnelles dans l’histoire du Portugal et du monde peut s’en faire une idée[41]. La consécration du Portugal au Cœur Immaculé de Marie est renouvelée. Alors, les chants, les hosannas, les invocations à la Reine et Patronne retentissent de nouveau… Mais bientôt, à 11 h 30 précises, comme par enchantement, un silence profond se rétablit dans toute la vaste enceinte et la voix du Pape se met à résonner.[42] »

RADIOMESSAGE AUX FIDÈLES DU PORTUGAL À L’OCCASION DU COURONNEMENT DE NOTRE-DAME DE F ATIMA [43]

« Vénérables Frères et chers Fils !

« “Béni soit le Seigneur, Dieu et Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Père des miséricordes et Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos tribulations ![44]” Et avec le Seigneur, bénie soit Celle qu’il a établie Mère de miséricorde, notre Reine et notre Avocate très aimante, la Médiatrice de ses grâces, la Dispensatrice de ses trésors ! »

DE LA CONSÉCRATION DU 31 OCTOBRE 1942 AU COURONNEMENT DU 13 MAI 1946

« Lorsque, il y a quatre ans, au milieu du fracas de la plus funeste guerre qu’ait connue l’histoire, nous nous trouvions pour la première fois au milieu de vous, montant en esprit jusqu’à cette sainte montagne, pour remercier avec vous Notre-Dame de Fatima des immenses bienfaits dont elle vous avait récemment gratifiés, au “Magnificat” de tous les cœurs, nous avions joint un cri de filiale confiance, afin que l’immaculée Reine et Patronne du Portugal complétât l’œuvre qu’elle avait si merveilleusement commencée

« Votre présence aujourd’hui dans ce sanctuaire, en une multitude si immense que personne ne peut la compter, atteste que la Vierge souveraine, la Reine Immaculée dont le Cœur maternel et compatissant a réalisé le prodige de Fatima, a exaucé vos supplications d’une manière surabondante. Un amour ardent et reconnaissant vous a amenés ici, et vous avez voulu lui donner une expression sensible, en le concrétisant, en le symbolisant, par cette couronne précieuse, fruit de tant de générosités et de sacrifices, dont, par la main de notre cardinal légat, nous venons de couronner l’Image thaumaturge de Notre- Dame de Fatima. »

LA VIERGE IMMACULÉE, REINE DU PORTUGAL

« Si, aux yeux de la céleste Reine, ce symbole expressif témoigne de votre amour filial et de votre gratitude, il vous rappelle d’abord l’immense amour manifesté par les bienfaits sans nombre que la Vierge Mère a répandus sur sa “Terre de Sainte Marie”. »

DE LA FONDATION DU ROYAUME À SA CONSÉCRATION SOLENNELLE À L’IMMACULÉE

« Huit siècles de bienfaits ! Les cinq premiers se sont écoulés sous le signe de Sainte Marie d’Alcobaça, de Sainte Marie de la Victoire, de Sainte Marie de Belem, dans les luttes épiques contre le Croissant pour la fondation de la Nation, et dans celles qui ont été nécessaires pour consolider son indépendance ; dans toutes les aventures héroïques, enfin, des découvertes de nouvelles îles et de nouveaux continents, par lesquelles vos ancêtres se sont illustrés, plantant partout la Croix du Christ avec le blason national.2 »

« Les trois derniers siècles se sont passés sous la protection spéciale de l’immaculée que le monarque, restaurateur [de l’indépendance du Portugal]3, avec toute la nation réunie en Cortès, proclama Patronne de ses royaumes et domaines, lui consacrant sa couronne en tribut de vassalité et faisant le serment de défendre jusqu’à la mort le privilège de son Immaculée Conception4. “Avec une grande confiance dans l’infinie miséricorde de Notre-Seigneur, déclarait-il, et par la médiation de Notre-Dame, Patronne et Protectrice de nos royaumes et domaines, dont nous avons l’honneur de nous déclarer vassaux et tributaires, nous espérons être soutenu et défendu contre nos ennemis, et obtenir un grand accroissement de nos royaumes, pour la gloire du Christ notre Dieu, l’exaltation des hérétiques. ”5 » [45]

LE MIRACLE DE FATIMA

« Et la Vierge très fidèle n’a pas déçu l’espérance qui avait été mise en elle. Il suffit de considérer les trois dernières décennies écoulées[46], qui, par les crises traversées et par les bienfaits reçus, équivalent à des siècles. Il suffit d’ouvrir les yeux et de voir cette Cova da Iria, transformée en source jaillissante de grâces, de prodiges physiques, et plus encore de miracles d’ordre moral, qui, par torrents, se répandent sur tout le Portugal, et, de là, franchissant les frontières, s’étendent sur toute l’Église et sur le monde entier.

« Comment ne pas remercier ? Ou, plutôt, comment remercier dignement ?

« Il y a trois cents ans, le monarque de la restauration nationale, en signe d’amour et de reconnaissance pour lui et pour son peuple, déposait sa couronne royale aux pieds de l’immaculée, proclamée Reine et Patronne de son royaume. Aujourd’hui, c’est vous tous, tout le peuple de la “Terre de Sainte Marie’, avec les Pasteurs de vos âmes et votre Gouvernement qui, aux prières ardentes, aux sacrifices généreux, aux solennités eucharistiques, aux mille formes d’hommage que vous a dictées l’amour filial et reconnaissant avez voulu joindre cette précieuse couronne pour ceindre le front de Notre-Dame de Fatima, ici, dans cette oasis bénie, imprégnée de surnaturel, où l’on éprouve de manière plus sensible sa merveilleuse protection, et où, tous, vous vous sentez plus près de son Cœur Immaculé, qui palpite d’une immense tendresse, d’une sollicitude maternelle, pour vous et pour le monde entier.

« Qu’elle est précieuse, cette couronne, symbole expressif d’amour et de gratitude ! »

LA VIERGE IMMACULÉE, REINE DE L’UNIVERS

L’ASSOMPTION ET LE COURONNEMENT DE LA VIERGE DANS LE CIEL

« Cependant, cet immense concours de peuple, la ferveur de vos prières, le retentissement de vos acclamations, tout le saint enthousiasme qui vibre en vous, et aussi le rite sacré qui vient de s’accomplir en cette heure d’incomparable triomphe de la Mère Très Sainte, évoque à notre esprit d’autres multitudes bien plus innombrables, d’autres acclamations bien plus ardentes, d’autres triomphes encore plus divins : l’heure éternellement solennelle, au jour sans déclin de l’éternité, où la Vierge glorieuse, entrant triomphalement dans la Patrie céleste fut élevée, à travers les hiérarchies bienheureuses des chœurs des anges, jusqu’au trône de la Trinité bienheureuse, qui ceignit son front d’un triple diadème de gloire, et la présenta à la cour céleste, assise à la droite du Roi immortel des siècles, et couronnée Reine de l’univers. »

LES TITRES DE L’IMMACULÉE À LA ROYAUTÉ UNIVERSELLE

« Et l’Empyrée vit qu’Elle était réellement digne de recevoir l’honneur, la gloire et l’empire ; parce que plus pleine de grâce, plus sainte, plus belle, plus divinisée, incomparablement plus, que les plus grands saints et les anges les plus sublimes, pns séparément ou réunis tous ensemble ; parce que mystérieusement apparentée, dans l’ordre de l’union hypostatique, avec toute la Trinité bienheureuse, avec Celui qui seul est, par essence, la Majesté infinie, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs, comme Fille aînée du Père et Mère très tendre du Verbe, Epouse de prédilection du Saint-Esprit ; parce que Mère du Roi divin, de Celui à qui, dès le sein maternel, le Seigneur Dieu a donné le trône de David et la royauté étemelle dans la maison de Jacob ; parce que Celui qui a proclamé que tout pouvoir Lui a été donné au Ciel et sur la terre, Lui, le Fils de Dieu, fait rejaillir sur sa céleste Mère la gloire, la majesté, l’empire de sa propre Royauté ; parce que, associée comme Mère et Assistante du Roi des martyrs, dans l’œuvre ineffable de la Rédemption des hommes, elle lui reste associée pour toujours, avec un pouvoir presque infini, dans la distribution des grâces qui découlent de la Rédemption[47]

« Jésus est le Roi des siècles éternels, par nature et par conquête. Par Lui, avec Lui, en dépendance de Lui, Marie est Reine, par grâce, par parenté divine, par conquête, par élection singulière. Et son Royaume est aussi vaste que celui de son Fils, qui est Dieu, puisque rien n’est exclu de son domaine.

« C’est pourquoi l’Église la salue comme Souveraine et Reine des anges et des saints, des patriarches et des prophètes, des apôtres et des martyrs des confesseurs et des vierges. C’est pourquoi elle la proclame “Reine du Ciel et de la terre”, “glorieuse et très digne Reine de l’univers”, “Regina cœlorum”, gloriosa Regina mundi”, “Regina mundi dignissima”. C’est pourquoi elle nous enseigne à l’invoquer, jour et nuit, au milieu des gémissements et des larmes de notre exil ; “Salve Regina, Mater misericordiæ, vita, dulcedo et spes nostra !” Car sa Royauté est essentiellement maternelle, exclusivement bienfaisante. »

REINE DE LA PAIX. PROTECTRICE DU PORTUGAL ET REINE DU MONDE

« N’est-ce pas cette Royauté que vous avez précisément expérimentée ? Ne venez-vous pas aujourd’hui proclamer et reconnaître les bienfaits insignes les innombrables témoignages de tendresse dont vous a gratifiés le Cœur maternel de votre auguste Reine ?

« La plus terrible guerre qui ait jamais désolé le monde, pendant quatre longues années, a rôdé autour de vos frontières, mais jamais elle ne les a franchies, grâce surtout à Notre-Dame, qui, de son trône de miséricorde, dressé ici comme une sublime tour de garde au centre du pays, veillait sur vous et sur vos gouvernants ; elle ne permit pas que la guerre vous touchât, vous faisant seulement soupçonner les calamités inouïes dont sa protection vous préservait.

« Qui, couronnez-la Reine de la paix- et du monde, pour qu’elle aide le monde à retrouver la paix et à se relever de ses ruines ! Ainsi cette couronne, symbole d’amour et de gratitude pour le passé, de foi et de vassalité pour le présent, sera encore, pour l’avenir, couronne de fidélité et d’espérance. »

L’ENGAGEMENT AU SERVICE DE LA REINE DU MONDE…

« En couronnant l’Image de Notre-Dame, vous avez signé et attesté votre foi en sa Royauté, votre soumission loyale à son autorité, votre correspondance filiale et constante à son amour. Vous avez fait plus : vous vous êtes engagés, comme Croisés, pour la conquête ou la reconquête de son Royaume, qui est le Royaume de Dieu ; c’est-à-dire, vous vous êtes obligés, à la face du Ciel et de la terre, à l’aimer, à la vénérer, à la servir, à l’imiter, afin de mieux servir le divin Roi ; et, en même temps, vous vous êtes obligés à travailler afin qu elle soit aimée, vénérée, servie autour de vous, dans la famille, dans la société, dans le monde entier. »

… DANS UN COMBAT D’APOCALYPSE

« En cette heure décisive de l’histoire, de même que le royaume du mal, déployant une infernale stratégie use de tous les moyens et déchaîne toutes ses forces pour détruire la foi, la morale, le Règne de Dieu, de même les fils de lumière, les enfants de Dieu, doivent tout employer, et s’employer tous a es défendre, si l’on ne veut pas assister à une ruine infiniment plus grave et plus désastreuse que toutes les ruines matérielles accumulées par la guerre.

« Dans cette lutte, il ne peut y avoir de neutres ni d’indécis. Ce qu il faut, c’est un catholicisme éclairé, convaincu, sans peur, de foi et d’action, de sentiments et d’œuvres, en privé comme en public, qui peut se résumer dans la formule proclamée il y a quatre ans à Fatima par la vaillante Jeunesse catholique : “Catholiques cent pour cent !” »

« Dans l’espérance que nos vœux seront favorablement accueillis par le Cœur Immaculé de Marie, et hâteront l’heure de son triomphe et du triomphe du Règne de Dieu, comme gage des grâces célestes, à vous, Vénérables Freres, et à tout votre clergé, à l’excellentiSsime Président de la République, à l’illustre Chef et aux membres du gouvernement, aux autres autorités civiles et militaires, à vous tous, chers fils et chères filles, pieux pèlerins de Notre-Dame de Fatima, et à tous ceux qui vous sont unis en esprit dans le Portugal continental, insulaire et d’outre-mer, nous donnons avec tout notre amour et toute notre affection paternelle, la Bénédiction apostolique. »

 

Après le discours du 31 octobre 1942, ce radiomessage marquait un nouveau progrès dans la reconnaissance officielle des apparitions de la Reine du Ciel à Fatima. Pie XII, en effet, n’avait pas craint d’utiliser les expressions les plus fortes qui ne laissaient plus aucune place au doute ; il osait parler du « prodige de Fatima » et attribuer à la Vierge de Fatima le miracle de la paix dont venait de bénéficier le Portugal. Il évoquait avec enthousiasme^ le lieu des apparitions : « Cette oasis bénie, imprégnée de surnaturel », où l’on éprouve de manière plus sensible la merveilleuse protection du Cœur Immaculé de Marie, « cette Cova da Iria transformée en source jaillissante de grâces, de prodiges physiques, et plus encore de miracles d’ordre moral », non seulement pour le Portugal, mais pour toute l’Église et pour le monde entier.

LES COLOMBES DE LA VIERGE   22 NOVEMBRE – 25 DÉCEMBRE 1946

Pour la clôture officielle du tricentenaire, prévue à Lisbonne le 8 décembre, en la fête de l’immaculée Conception, une procession de plus de 400 km fut organisée. Partie le 22 novembre de la Capelinha, la statue de la Vierge de Fatima n’y rentrera solennellement qu’un mois plus tard, en la nuit de Noël.

Pendant tout ce voyage triomphal, des hommes se disputèrent l’honneur de porter le lourd pavillon ainsi que le dais de l’évêque accompagnant la statue. « La foule occupait plusieurs kilomètres de route. Il n y eut jamais moins de deux mille pèlerins priant et chantant ; on atteignit les 15 mille. » Les rues étaient jonchées de fleurs, ornées d arcs de triomphe, d’oriflammes, et la nuit de lanternes vénitiennes « Dans les églises, adoration nocturne du Saint-Sacrement, messes matinales de communion, en attendant la messe sur la place publique ou au stade, devant des foules immenses présidées par les autorités locales. Ainsi en fut-il à Leiria, Batalha, Porto de Mos, Caldas da Rainha, Peniche, Bombarral…[48] »

C est durant ce voyage triomphal vers la capitale, pour le tricentenaire de la consécration du Portugal à la Vierge Immaculée par le roi Jean IV et pour son renouvellement solennel, que se produisit pour la première fois le fameux “miracle des colombes”.

L’événement merveilleux connut bientôt un tel retentissement que le patriarche de Lisbonne y fit allusion dans son homélie du 8 décembre 1946 et qu’il consacra cette année-là « aux colombes de Sainte Marie » toute son allocution radiophonique de Noël. Plus tard il fit mener une enquête minutieuse par le R. P. Domingos Fernandes dont le compte rendu figure en annexe dans la collection de ses Œuvres pastorales”. C’est à ce document que nous empruntons les lignes suivantes :

« Le 1er décembre 1946, dans la ville de Bombarral, au moment où la statue de Notre-Dame de Fatima partait pour Cadaval, six colombes furent mises en liberté par deux jeunes filles.

« Elles avaient été achetées sur la place du Figuier, à Lisbonne, le 28 novembre, par Mme Candida Ponces de Carvalho, habitant rue Braancamp n° 84, a la requête de Mme Maria Emilia Martins Coimbra, de Bombarral.’Le 29, elles furent transportées à Bombarral parlecamion de l’entreprise Capristano.

« Des six colombes qui furent libérées par les jeunes filles, cinq vinrent se poser sur le pavois de Notre-Dame, et y restèrent. À la sortie de la ville, trois y demeurèrent, cependant que les deux autres s’envolèrent. Rattrapées, elles furent remises sur le pavois, d’où elles ne bougèrent pas jusqu’à Lousa. Là, elles battirent des ailes, et allèrent chercher refuge sous l’auvent d un toit.

« Les autres furent vues par plusieurs milliers de personnes, pendant les 2, 3, 4 et 5 décembre, à Cadaval, à Torres Vedras, à Mafra, et à Lourés. Chaque jour, à la tombée de la nuit, une procession aux flambeaux s’organisait pour accompagner la statue à son entrée dans les localités. Pendant la nuit, l’Image demeurait à l’église, toujours accompagnée d une multitude de croyants. Les colombes se maintenaient sur le pavois, toujours blotties contre la statue.

« Dans la nuit du 4 décembre, la procession qui conduisait la statue de Notre-Dame arriva sous la pluie à l’église de Loures. Bien que mouillées, et toujours blotties contre l’Image, les colombes ne bougèrent pas.[49] »

Voici le beau commentaire du Cardinal Cerejeira :

« Cas étrange pour notre regard myope de créatures charnelles que celui des colombes qui, récemment, ont établi leur séjour aux pieds de la blanche image de Notre Dame de Fatima, presque cachées sous sa robe, parmi les fleurs. Plusieurs dizaines de milliers de gens les ont vues là, presdsées les unes contre les autres, tournées vers la douce Image, avec leurs petits becs touchant le bas de la robe, comme si elles voulaient baidser les pieds de la Modane. Parfois, elles s’éloignaient pour un court envol. Mais elles se plaisaient tellement à giter en ce lieu que ni le bruit de la multitude, ni le son des musiques, ni le fracas des feux d’artifice, ni la pluie, ni le vent , ni le froid, ni le jour, ni la nuit, ni le jet des pétales ou des bouquets, rien ne les faisait descendre de là.[50] »

« À Lisbonne, raconte le chanoine Barthas, la Vierge devait séjourner trois jours, du 5 au 7 décembre, dans l’église très vaste et récemment construite sous le vocable de Notre-Dame de Fatima.

« Sur le parvis, avant d’entrer, comme pour prouver à l’immense foule qu’elles n’étaient pas attachées, les colombes s’élevèrent dans les airs, puis revinrent à leur poste. Tournées vers le cardinal Cerejeira, elles parurent écouter l’allocution de bienvenue qu’il prononça sur le seuil de 1’église. Puis, pour entrer, elles se retournèrent comme pour ne pas tourner le dos à 1’autel.

« Le lendemain, qui était le premier vendredi du mois, l’une d’entre elles alla se percher également sur la couronne, et là, tournée vers la sainte Table, elle tint ses ailes ouvertes tant que dura la communion de 3 000 fidèles. »

Dans la soirée du 7 décembre, la statue devait rejoindre la cathédrale. Deux colombes restèrent dans l’église, et une seule suivit la Madone. Une immense procession aux flambeaux s’organisa, où seuls les hommes étaient admis. Ils étaient 100 000 ! Pour un parcours de 6 kilomètres.

Le 8 décembre, eut lieu à la cathédrale la messe pontificale Puis l’après-midi, « la consécration officielle du pays au Cœur Immaculé de Marie », en présence du chef de l’État, le maréchal Carmona, de Salazar et de tous les membres du gouvernement Enfin, un “Te Deum” solennel.

« Le 10, à Seixal, on lâcha d’autres colombes, dont l’une alla se poser sur le pavois. La procession de la statue de Notre-Dame se poursuivit par Barreiro Moita, Setubal, Montijo, Alcochete, Benavente, Salvaterra, les 11, 12, 13 14, 15, 16 et 17 décembre. Tous ces jours, et toutes les nuits là cofombe put être vue par des milliers de personnes, se tenant blottie aux pieds de Notre-Dame. Le 17, à la tombée de la nuit, à Benfica, près d Almeinm, la colombe s’enfuit.

« Pendant le parcours de la procession à travers Alpiarça, Chamusca et Colega, les 19, 20 et 21, nul n’entendit plus parler de colombes, jusqu’à la fin de l’après-midi du 21.

« Le 21, à l’entrée du district de Torres Novas, devant la “quinta” de Carvalhais, de la paroisse de Riachos, le petit Bemardino, le plus jeune fils de José Raposo, lança quatre colombes en direction du pavois ; trois étaient blanches, et une noire. Cette dernière s’enfuit, tandis que les blanches se nichèrent aux pieds de la statue. Et c’est ainsi qu’à la surprise générale l’Image fit son entrée a Torres Novas, s’ornant de trois colombes.[51] »

Le 24 décembre, vers le milieu de l’après-midi, on se mit en route en direction de la Cova da Iria. Il était 11 heures du soir quand la procession entra dans la basilique de Fatima pour la messe de Noël Les trois colombes, toujours fidèles depuis le 21 décembre, demeurèrent aux pieds de Notre-Dame jusqu’à 3 heures du matin, heure à laquelle la statue fut retirée du pavois pour reprendre sa place à la Capelinha[52].

1947 : La « Route mondiale » L’immaculée médiatrice missionnaire à travers le monde

LE « GRAND RETOUR » DES ÂMES À JESUS PAR MARIE

Le « Grand Retour » avait connu en France un si beau succès que ses méthodes allaient bientôt être adoptées par toute l’Europe et dans le monde entier.

EN ITALIE : LA “ PEREGRINATIO MARIAE”. Ce fut le cardinal Schuster, que nous avons vu déjà si empressé de faire connaître le message de la Vierge de Fatima[53], qui eut le mérite d’organiser le premier des routes mariales dans la péninsule. Une plaquette intitulée “Peregrinado Mariæ”, bientôt tirée à des millions d’exemplaires, en définissait l’esprit :

« C’est le passage triomphal de paroisse en paroisse d’une image de la Madone, en une succession ininterrompue de manifestations religieuses, dans le but de remuer salutairement la masse des fidèles et de les conduire à travers les voies lumineuses d’un réveil de piété eucharistique et mariale, à une sincère et ouverte pratique d’une vraie vie chrétienne. Plus brièvement : c’est un mouvement spirituel de masses se proposant le Grand Retour des âmes à Jésus par Marie. La route mariale a, désormais, un fameux et inoubliable précédent dans le Grand Retour tel qu’il se fait en France : le plus grand événement contemporain de la vie religieuse de ce pays. Il a pris une telle importance qu’il requiert l’admiration et le désir d’une sainte émulation de la part du monde catholique.[54] [55] »

Les routes mariales sillonnèrent l’Italie, de l’Ombrie à la Calabre, des contreforts alpins à la Sicile et à la Sardaigne. La piété populaire fut indescriptible. À Milan, dans la ville épiscopale du cardinal Schuster, ce fut une explosion de joie débordante :

« Incroyable est l’enthousiasme que suscite le passage de Marie, raconte un témoin. Le 11 mai 1947, affluaient des dix portes de la vieille cité milanaise des milliers de pèlerins, venus pour acclamer sur la place du Dôme la Madone qui entrait en cortège, escortée des chevaliers du Saint- Sépulcre, sur un char triomphal qui rappelait le “carroccio”. Les trompettes sonnaient au passage de la Reine de Milan. Plus de cent mille personnes étaient rassemblées sur la place. Jamais on n’avait vu une telle foule en cet endroit Son Éminence le cardinal Schuster fit un discours d une portée historique.3 »

Il est remarquable que ce fut le cardinal de Milan, ce bénédictin érudit, si saint, si savant liturgiste, qui se fit le promoteur de cette méthode d’apostolat populaire.

AU CANADA : LE PASSAGE DE “L’ARCHE D’ALLIANCE”. Un grand Congrès marial national était prévu à Ottawa pour la mi-juin 1947. Pour y préparer les fidèles, on organisa un “Grand Retour” avec la statue de Notre-Dame du Cap, patronne du Canada. Cette route mariale de “l’Arche d’Alliance”, comme on la désigna fort heureusement, suscita, comme en Europe, un vaste mouvement de ferveur.

Le 19 juin, Pie XII adressait aux participants du Congrès marial un magnifique radiomessage où il rappelait la merveilleuse dévotion à l’immaculée qui fleurit dès les origines de la “Nouvelle France”. Et d évoquer Champlain, puis saint Isaac Jogues et ses compagnons, « consacrant à Marie, le 8 décembre 1635, toutes les missions présentes et futures du Canada » [56]

L’ANNÉE MARIALE EN HONGRIE. Malgré toutes sortes de tracasseries de la part des Russes, le cardinal Mindszenty avait pu participer au Congrès marial d’Ottawa[57]. Il en revint avec un projet grandiose : celui d’une année mariale étendue à toute la Hongrie. L’épiscopat accueillit l’idée avec enthousiasme. « C’est à Esztergom, le 15 août 1947, raconte le Cardinal dans ses Mémoires, que j’ouvris cette Année sainte. Tous les évêques de Hongrie et 60 000 pèlerins participaient à la cérémonie.[58] » À travers tout le pays, le même jour, un million et demi de fidèles se pressaient dans les divers lieux de pèlerinage et sanctuaires dédiés à la Vierge.

Et pendant toute une année, les congrès et solennités qui allaient se succéder presque sans interruption attirèrent des foules de plusieurs centaines de milliers de fidèles. Le cardinal primat, infatigable, ranimait partout avec une ardente dévotion à Marie, la foi et le courage de son peuple face aux persécutions menaçantes.

« Les communistes essayèrent par tous les moyens d’entraver le déroulement paisible des cérémonies et des rassemblements et de perturber les prédications et allocutions, surtout celles du cardinal. Dans les gares, ils ne donnaient plus de tickets de chemin de fer aux pèlerins ; on confisqua les autocars et camions ; en prétextant une épidémie infectieuse, les districts furent mis en quarantaine. Faisant valoir la nécessité d’assurer la sécurité du trafic, ils dispersèrent les groupes de pèlerins ; afin de perturber les cérémonies en plein air ils firent tourner les moteurs des tracteurs ; l’usage de haut-parleurs et de micros fut interdit ; on coupa l’eau et l’électricité, etc.[59] »

Quelques mois plus tard, le 13 juin 1948, à Budapest, la police dispersa la procession en l’honneur de Notre-Dame de Fatima[60]. Malgré tout cela, 4 600 000 fidèles prirent part aux festivités et pèlerinages de l’année mariale[61].

PIE XII BÉNIT ET ENCOURAGE LES PROGRÈS DE LA DÉVOTION À LA TRÈS SAINTE VIERGE

Après son message du 19 juin au Congrès marial canadien, le 12 octobre, c’est au Congrès marial argentin réuni au sanctuaire de Lujan, que Pie XII adresse un radiomessage sur la Vierge Marie[62]. Le 7 décembre, nouveau radiomessage aux membres du Congrès international des congrégations mariales, réunis à Barcelone[63]. Mais en cette année 1947, ses deux interventions les plus efficaces en ce domaine furent sans nul doute deux canonisations particulièrement significatives.

CANONISATION DE SAINT LOUIS-MARIE GRIGNION DE MONTFORT. Le 20 juillet, « sous l’inspiration de la grâce divine », Pie XII rendait à l’apôtre incomparable de la dévotion à Marie « les honneurs suprêmes de la sainteté ». Le lendemain, dans un discours aux pèlerins accourus à Rome pour cette canonisation, il retrace la vie du grand saint breton, dont on a pu dire, rappelle-t-il, « que la Vendée de 1793 était l’œuvre de ses mains ».

Et d’évoquer « le grand ressort de tout son ministère apostolique, son grand secret pour attirer les âmes et les donner à Jésus, la dévotion à Marie ». « Sur elle, il fonde toute son action ; en elle est toute son assurance, et il ne pouvait trouver arme plus efficace à son époque. À l’austérité sans joie, à la sombre terreur, à l’orgueilleuse dépression du jansénisme, il oppose l’amour filial, confiant, ardent, affectif et effectif du dévot serviteur de Marie envers celle qui est le refuge des pécheurs, la Mère de la divine grâce, notre vie, notre douceur, notre espérance. Notre avocate aussi…[64] »

À l’instar de la canonisation de Pie X, ce docteur de l’Église pour notre XXe siècle, celle de saint Louis-Marie, le prophète du triomphe final et du règne de l’immaculée préparant celui de son Fils, était une décision de la plus haute importance.

CANONISATION DE SAINTE CATHERINE LABOURÉ. Une semaine plus tard, le 27 juillet, Pie XII canonisait la voyante de la rue du Bac, « la messagère de l’immaculée ». Tout en exaltant ses vertus insignes et les mérites de sa vie cachée, dans son discours aux pèlerins, il mit au premier plan « la mission unique et merveilleuse que la très Sainte Vierge lui a confiée », « les faveurs extraordinaires de Marie qui a fait d’elle sa confidente et sa messagère ». Et d’évoquer la triple demande que la Vierge la chargea de transmettre : « Réveiller la ferveur attiédie dans la double Compagnie du saint de la charité ; submerger le monde tout entier sous un déluge de petites médailles, porteuses de toutes les miséricordes spirituelles et corporelles de l’immaculée ; susciter une association pieuse d’“Enfants de Marie” pour la sauvegarde et la sanctification des jeunes filles.[65] »

UNE FERME MISE EN GARDE. Tandis qu’il encourageait inlassable­ment la vraie dévotion à Marie, Pie XII savait aussi, à l’occasion, la défendre fermement contre ses adversaires. Ainsi, le 20 novembre 1947, dans sa magistrale encyclique “Mediator Dei” sur la sainte liturgie. Il y insiste sur le culte prééminent dû à la Vierge Marie, notre Mère, qui « nous donne son Fils et avec lui tous les secours dont nous avons besoin, car Dieu a voulu que nous ayons tout par Marie ». Et, entre autres directives pastorales, il met en garde les évêques :

« Surtout, vénérables Frères, ne permettez pas, comme d’aucuns l’admettent, soit sous prétexte d’un renouvellement de la liturgie, soit en parlant avec légèreté d’une efficacité et d’une dignité exclusive des rites liturgiques […], que le culte de la Vierge Mère de Dieu qui, de l’aveu des saints, est un signe de prédestination, soit sous-estimé, spécialement chez les jeunes, au point de s’éteindre et de s’alanguir peu à peu. »

Et de recommander vivement les exercices traditionnels de piété, spécialement le rosaire et le mois de Marie, en ajoutant encore : « C’est pourquoi il ferait une chose pernicieuse et pleine de tromperie celui qui oserait, témérairement, assumer la réforme de ces exercices de piété, pour les ramener aux seules cérémonies liturgiques.[66] »

LA VIERGE DE FATIMA MISSIONNAIRE À TRAVERS LE MONDE

Enfin, 1947, c’est aussi l’année où commence “ la Route mondiale de Notre-Dame de Fatima”. Pendant plus de dix ans, à partir de ce 13 mai 1947, presque sans interruption, l’immaculée médiatrice apparue à la Cova da Iria, allait parcourir le monde, ornée de blanches colombes blotties à ses pieds, pour accomplir « un pèlerinage de merveilles », comme dira bientôt Pie XII.

LA ROUTE EUROPÉENNE (13 MAI-DÉCEMBRE 1947). L’idée d’un “Grand Retour” de Notre-Dame de Fatima à travers toute l’Europe avait peu à peu fait son chemin. Finalement, ce fut le projet d’un oblat de Marie Immaculée, le P. Demoutiez, qui prit corps. Notre-Dame de Fatima irait à Maastricht, en Hollande, présider le grand Congrès marial des trois pays qui allaient bientôt constituer le Bénélux.

« La veille même du départ, les dirigeants de la Route (Mme Teresa Pereira da Cunha[67] et son comité), avec le P. Demoutiez, allèrent présenter à sœur Lucie (alors à Vila Nova de Gaia) la belle statue qu’ils avaient spécialement achetée pour la Route. Elle conseilla d’aller demander a Mgr l’évêque de Leiria celle qui se trouvait dans son salon, pour laquelle elle avait elle-même guidé la main de l’artiste (M. José Ferreira Thedim), et de lui proposer en échange celle qu’on avait achetée. Lucie ajouta : Cette Vierge arrivera jusqu’aux confins de la Russie, et là il faudra beaucoup prier pour quelle arrive à Moscou. Et lorsqu’elle aura terminé son périple, il sera bien de l’offrir au Saint-Père ».

« Avec sa bonté coutumière, Mgr da Silva abandonna sa belle statue. Le lendemain, 13 mai, elle était couronnée à la Cova da Iria devant l’immense foule des pèlerins par Mgr l’archevêque d’Evora. [68] »

Dès l’après-midi, le cortège se mit en route. Bien que le programme du P. Demoutiez eût prévu, pour le Portugal, des étapes rapides, ce fut le même enthousiasme, la même ferveur que six mois plus tôt lors de la route mariale de Fatima à Lisbonne.

Quant à l’accueil que l’Espagne réserva à la Vierge de Fatima, il dépassa toute attente : « Le premier passage de la Vierge peregrine en Espagne, écrit le P. Alonso, fut, sans exagération, une apothéose… Un mois de réceptions enthousiastes au cours desquelles les autorités ecclésiastiques et civiles, et les fidèles en multitudes innombrables, rendirent à la Vierge de Fatima leur filial hommage d’amour et de vénération. » À Valladolid, la ville épiscopale de Mgr Garcia y Garcia, ce fut un magnifique triomphe, avec plus de 100 000 fidèles !

« Dans toute l’Espagne, rapporte Barthas, les alcaldes des villages traversés déposaient pieusement aux pieds de la Vierge le bâton qui est l’insigne de leur autorité ; tous les deux cents mètres deux “guardia civil’ présentaient les armes ; les évêques recevaient la Vierge à l’entrée de leur diocèse et allaient la présenter à l’évêque du diocèse suivant ; les cinémas et les théâtres fermaient durant le séjour de Notre-Dame ; la journée fut chômée partout ; les journaux faisaient la plus large place à l’événement, etc. »

Confessions et communions, processions, rosaires, heures saintes de réparation, consécrations au Cœur Immaculé de Marie se succédaient « Les grâces de guérisons merveilleuses se multiplièrent prodigieusement », affirme le P. Alonso.

Finalement l’on arrive à San Sebastian et, le 18 juin, à Hendaye. À cause du scandaleux blocus décidé à la suite des accords de Yalta et de Potsdam par nos démocrates-chrétiens, amis de Staline, mais adversaires implacables de Franco, la frontière des Pyrénées était encore fermée. Elle l’était depuis onze ans !

L’accueil que la France réservait à la Vierge de Fatima fut, helas moins chaleureux que celui de l’Espagne. La presse n’avait pas annoncé son arrivée, « et les témoins eurent l’impression que la police française avait ordre de ne pas la laisser entrer ». Mais devant l’attitude de Mgr Ballester, évêque de Vittoria, et de Mgr Terrier, évêque de Bayonne, qui se donnèrent une fraternelle accolade, devant la foule unanime qui, de part et d’autre de la ligne blanche, chantait les mêmes cantiques à la Vierge, « le commissaire de police trouva le subterfuge de la laisser entrer par le moyen d’un “bon de dédouanement pour la Belgique”, tel un vulgaire colis. »

Nous reviendrons sur cette sournoise opposition et ce mur du silence qui privèrent la Vierge de Fatima de l’hommage filial auquel elle avait droit dans le “royaume de Marie”, et la France des grâces de choix dont sa Reine n’aurait sûrement pas manqué de la combler.

Le 2 août, elle arrive à la frontière belge. Tournai, Charleroi, Namur, Beauraing, Liège, Verviers l’accueillent tour à tour avec beaucoup de ferveur. Le 1er septembre, elle entre en Hollande pour présider, comme convenu, le Congrès marial de Maastricht, à l’intention duquel Pie XII, une fois de plus, prononce un radiomessage. Au Luxembourg, l’accueil est plus fervent encore : 100 000 communions pour une population de 250 000 habitants ! À la suite d’un bref passage à Paris, le 15 octobre, dont nous reparlerons, Notre-Dame de Fatima reprend sa mission itinérante en Belgique, toujours avec le même succès : Malines, Louvain, Bruxelles où 300 000 fidèles se sont rassemblés. Après une tournée dans les Flandres, où les journaux font largement écho aux cérémonies en son honneur, la Vierge pèlerine s’embarquait à Anvers pour rentrer au Portugal.

En quelques mois, quelle pluie de grâces répandues sur tous ceux qui avaient daigné lui faire honneur. Mgr da Silva déclarait : « Nul d’entre nous n’avait prévu les choses merveilleuses qui ont commencé d arriver aussitôt que la statue a quitté la Cova da Iria.4 »

Les nouvelles d Espagne et du Bénélux répandues par les agences (sauf notre AFP), note Barthas, avaient fait connaître partout la route de la Vierge et ses merveilles. Aussi, de tous côtés, arrivaient à l’évêché de Leiria des lettres demandant sa visite. »

Le 13 octobre 1947, une statue de la Vierge de Fatima quittait la Cova da Iria pour l’aéroport de Lisbonne où elle fut installée à la place d’honneur dans un avion en partance… pour l’Amérique.

LA ROUTE AMÉRICAINE. Reçue solennellement au sanctuaire de Notre-Dame du Cap, elle y est bénite par Mgr Vachon, archevêque d’Ottawa, devant 100 000 fidèles. Cérémonie du couronnement ; consécration à son Cœur Immaculé ; veillée de prières ; à minuit, messe à la cathédrale et dans 124 églises du diocèse !

Le 8 décembre, dans le site grandiose des chutes du Niagara, elle franchit la frontière qui sépare le Canada des États-Unis. L’archevêque de Buffalo reçoit l’Image vénérée des mains de l’évêque de Hamilton. À la cathédrale où elle est accueillie, 200 000 personnes viennent la prier, alors que la ville ne compte que 50 000 catholiques ! Et il en sera ainsi dans tous les diocèses et paroisses des États-Unis qui la recevront.

À la suite de cette route mariale aux USA, toujours en cette même année 1947, Mgr Colgan, alors curé de la paroisse Sainte-Marie de Plainfeld, secondé par un jeune journaliste plein d’allant et d’enthousiasme, John Haffert, fondait “l’Armée bleue de Notre-Dame de Fatima” afin de propager son message et de travailler à sa mise en œuvre. Le programme était simple : Le chapelet quotidien ; la dévotion au Cœur Immaculé de Marie avec ses deux composantes : la réparation et la consécration ; le port du scapulaire de Notre-Dame du Mont-Carmel ; l’accomplissement du devoir d’état, en esprit de pénitence. Pour obtenir la paix du monde, par la conversion de la Russie. Autant dire qu’à cette époque, l’Armée bleue propageait l’authentique message de Fatima, sans omission, sans édulcoration ni contamination par des révélations suspectes tout à fait étrangères au message transmis par sœur Lucie. Le mouvement connut un succès si rapide qu’en 1950 il comptait déjà un million d’adhérents !

LA SECONDE ROUTE PORTUGAISE (OCTOBRE-DÉCEMBRE 1947). Pendant ce temps, au Portugal, la Vierge missionnaire avait quitté sa Capelinha pour reprendre la route. Elle parcourait maintenant le sud du pays, l’Alentejo et l’Algarve, qui sont les régions les plus déchristianisées du Portugal. Eh bien ! même là, la blanche Image de l’immaculée fut reçue avec un enthousiasme émouvant et elle y sema d’innombrables grâces de tout genre.

Et, tandis que durant les mois précédents, malgré l’affluence et la ferveur des foules, l’étonnant « miracle des colombes » ne s’était pas reproduit, — ni en Espagne, ni en France, ni au Bénélux, ni en Amérique, ici, dans la Terre de Sainte Marie, il se renouvelait avec éclat. Il faut lire les pages de légende dorée écrites par les témoins. N’en citons qu’un seul trait :

« Au village de Gafanheiros, un homme protestait que les pigeons étaient attachés sur le pavillon et qu’il croirait à leur liberté seulement si les siens y allaient. On le pria de faire l’essai. Il en donna plusieurs à une dame en lui disant de les libérer seulement lorsqu’il le lui dirait. Ainsi fut fait lorsque le pavillon était à une dizaine de mètres. Tous allèrent se poser sur le pavillon et ils y restèrent un jour entier. »

À Vila Viçosa, ville royale où Jean IV, le roi restaurateur de 1’indépendance nationale, avait offert sa couronne et consacré son royaume à l’immaculée, il y en avait treize. Lorsque le 13 janvier 1948 le cortège triomphal rentra à la Cova da Iria, quatre colombes et une tourterelle étaient encore blotties aux pieds de la céleste Padrœira.

1948 « DANS LA NUIT OBSCURE QUI PÈSE SUR LE MONDE »

Quelle incomparable effusion de grâces ! N’était-ce pas déjà l’aube du triomphe du Cœur Immaculé de Marie ? D’autant plus que ce mouvement semblait continuer à s’affermir et à se développer….

En 1948, ce seront les merveilles de la route de Notre-Dame de Fatima en Angola et au Mozambique, puis dans toute l’Afrique. Ce sera l’apothéose de sa venue à Madrid où les ouvriers des faubourgs lui feront un triomphe tandis que, quelques jours plus tard, elle sera reçue comme la plus grande des reines par le Caudillo, sa famille et son gouvernement.

Bientôt, ce sera le pape Pie XII lui-même qui le constatera avec joie : « Le culte au Cœur Immaculé de Marie prend de jour en jour un développe­ment merveilleux.[69] » S’adressant aux curés de Rome et aux prédicateurs de Carême, il aura ces paroles significatives :

Dans la nuit obscure qui pèse sur le monde…, le signe le plus encourageant de notre temps est la manifestation toujours plus croissante, au point d’atteindre parfois à des spectacles d’une merveilleuse grandeur, de la confiance et de l’amour filial qui conduit les âmes à la très pure et Immaculée Vierge Marie1 »           ,,

Mais le texte le plus riche, qui évoque le mieux les sentiments de Pie XII à cette époque, — tandis qu’il annonçait déjà la prochaine célébration d’une Année sainte pour 1950 —, est sans nul doute la lettre qu’il adressa le 2 juillet 1948 au R. P. Ranson, directeur du Grand Retour qui allait s’achever quelques semaines plus tard par le retour des quatre images de Notre-Dame dans la cité boulonnaise :

« Aussi bien, lui écrivait Pie XII, avez-vous compris et mis en pratique notre consigne : “Persévérez ! Persévérez !” comme le prouvent les nombreuses manifestations, publiques ou privées, dont le panorama nous ravit, par lesquelles se développe et s’intensifie, dans tous les secteurs de la société, la consécration au Cœur Immaculé de Marie. N’en avons-nous pas, d ailleurs, donné nous-même le signal, comme providentiel complément de la consécration du genre humain au Sacré-Cœur de Jésus ?

« Nous l’avons dit et nous aimons à le répéter : Dans la nuit obscure qui pèse encore sur le monde, nous voyons poindre une aurore, annonciatrice infaillible du Soleil de vérité, de justice et d’amour : Ce n’est pas, en effet, le moindre signe d’espoir et de réconfort que cet extraordinaire élan, dans cette génération meurtrie et inquiète, pour “retourner” aux sources d’eau vive qui jaillissent à larges flots des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.

« Aussi vous félicitons-nous de prendre à cœur cette salvatrice dévotion mariale, de la propager autour de vous, d’en faire le levier de votre apostolat. Nous y voulons voir le gage assuré de la conversion des pécheurs, de la persévérance et du progrès des fidèles, du rétablissement d’une vraie paix de toutes les nations entre elles et avec Dieu. »

[1]      “La question mariale”, p. 15, Seuil, 1963.

[2]      Cf. notre tome II, p. 498-514.

[3]      Encore tout récemment, Jean Chelini, dans “L’Église sous Pie XII, La tourmente, 1939-1945 (Fayard, 1983), trouve le moyen d’écrire 355 pages sur «les débuts tragiques du pontificat» sans dire un seul mot de cet acte solennel que Pie XII considérait comme l’un des plus importants de son pontificat C’est tout de même une omission étonnante dans un ouvrage présenté comme une “Histoire de l’Église” ! (cf. la recension de Joël Pottier qui souligne le fait. “Lecture et Tradition”, nov.-déc. 1983, p. 48).

[4] Afin de les y encourager tous plus vivement, il avait accordé le 17 novembre 1942 une indulgence de trois ans À tous ceux qui réciteraient avec piété ce même acte de consécration légèrement modifié, et une indulgence plénière à gagner une fois le mois aux conditions habituelles, aux fidèles qui l’auraient récité chaque jour durant le mois (Documents pontificaux de S. S. Pie XII., 1942, p. 286-287.

[5] F. Carret-Petit, “Notre-Dame du Rosaire de Fatima”, p. 164-165 ; La Bonne Presse, 1943. Alonso, FER, p. 111. — (3) Œuvres complètes de saint Louis-Marie, p. 484, Seuil.

[6]      Pie XII reprendra le même thème dans sa Lettre du 25 nov. 1943 (Doc. pont, 1943, p. 273).

[7]      Doc. pont, 1943, p. 95.

[8]      Cf. notre tome II, p. 505. L’ouvrage du P. da Fonseca qui avait eu trois éditions jusqu’en 1941, en eut deux autres en 1942, et cinq en 1943 ! Le 12 février, rapporte F. Carret-Petit, le P. da Fonseca donnait une conférence sur Fatima au Vatican. En mars, c’était le P. Luigi Moresco qui parlait de Fatima dans la grande salle de l’Université grégorienne. À cause de l’affluence, il lui fallut répéter deux autres fois la même conférence (p. 178-179). Autant d indices qui prouvent que l’intérêt soudain suscité par Fatima dépassait toute attente.

[9] P. Luciano Guerra, “Fatima e o romano Pontifice”, p. 92 (in “Apelo e resposta, semana de estudos sobre a mensagem de Fatima”, ed. do Convento dos Capuchinhos, Fatima, juil. 1983). F. Carret-Petit, p. 133.

[10] Doc. pont, 1943, p. 206.

[11] Ibid., p. 274.

[12] FER, p. 111,114.

[13] P. Louis Devineau, o. m. i., “ Une extraordinaire odyssée dans le sillage de la Vierge ”, Apostolat de la Presse, 1963, 200 pages. Cf. Mgr Guerry, “L’Église catholique en France sous l’Occupation”, p. 228-234, 1947, Flammarion.

[14] Devineau, p. 13-18; cf. p. 32, 37.

[15] Ibid., p. 27-28

[16] Devineau, p. 104.

[17] “Les catholiques français sous l’Occupation”, Jacques Duquesne, p. 25. Grasset, 1966.

[18] Devineau, p. 31. Très vite, en effet, on fit chercher les trois copies de Notre-Dame de Boulogne qui avaient servi pour le congrès marial de 1938. Quatre voies furent organisées par le P. Ranson. La voie ouest, la voie est, la voie centre et la voie maritime. 120000 km furent ainsi parcourus à pied par les équipes itinérantes.

[19] Ibid., p. 35. On aimerait citer de larges extraits des documents de l’époque. Évoquons seulement la brochure éditée à Troyes en 1945 : “Le Grand Retour, Notre-Dame de Boulogne dans l’Aube,

5 novembre 1944 – 30 janvier 1945”, avec une préface de Mgr Le Couëdic, évêque du diocèse.

Quelle émotion à lire le bref compte rendu établi pour chacune des 177 paroisses visitées par Notre-Dame ! Durant ces trois mois d’hiver, dans notre diocèse pourtant si déchristianisé, la Vierge de Boulogne attira à sa suite, sur les routes et dans les églises glaciales, plus de 100000 fidèles.

Veut-on quelques exemples de cette belle ferveur ? En voici quelques-uns qui étonneront les lecteurs connaissant ces villages ou ces bourgs : Ici, à Saint-Parres-lès-Vaudes, le curé « voulut faire profiter toutes les rues du passage de la Sainte Vierge et, pour ne pas faire de jaloux, jusqu’à la dernière maison. » À Clérey, 500 personnes participent à la veillée nocturne. À Bar-sur-Seine, 250 fidèles font leur consécration au Cœur Immaculé. À Villemaur, pour la veillée à l’église on compte 300 fidèles ! À Estissac, les pénitents sont si nombreux que les missionnaires doivent rester au confessionnal jusqu’à 2 heures du matin. À Faux-Villecerf, le passage de la Vierge a été préparé par une retraite de huit jours, etc. À Troyes, sept à huit mille fidèles ont escorté le char de Notre-Dame jusqu’à la cathédrale.

[20]    Devineau, p. 35-36.

[21]    Cité par Devineau, p. 119. «Depuis des années, avouait un autre responsable d’Action catholique, nous essayons de poser le problème religieux dans les milieux les plus déchristianisés. Nos efforts ont été vains. Notre-Dame du Grand Retour passe, — c’est à n’y pas croire —, en quelques jours, elle devient l’unique objet des conversations, non seulement parmi les chrétiens, mais aussi parmi des hommes et des femmes que l’on aurait crus très éloignés de notre foi. Tout le monde travaille, fait des guirlandes, monte des arcs de triomphe. » (ibid.).

[22] Cf notre tome II, p. 471

[23] Ibid p. 462

[24] FCM p. 63

[25]    Acta apostolicæ Sedis, 1945, p. 37 à 52.

[26] Il s’agit de la lettre du 28 février 1943, citée plus haut, p. 19-20.

[27] FER, p. 74-75. Déjà, en 1936, c’était le P. Moran qui, ayant eu connaissance de la demande de consécration de la Russie, et ayant jugé après mûr examen qu’elle venait très certainement de Dieu, avait incité Mgr da Silva à écrire au pape Pie XI (cf. Nov. Doc., p. 174-175).

[28] FER, p. 75-76.

[29] FER, p. 73.

[30]    Doc., p. 497.

[31] Doc. pont, 1945, p. 31-38

[32]    Doc. pont., 1945, p. 94. Déjà l’année précédente, il avait insisté sur cette réforme nécessaire- « Quiconque voudrait hnplorer de la Vierge la cessation des fléaux, sans ce ferme propos de réforme de la vie publique ou privée, demanderait simplement l’impunité de la faute, le droit de régler sa propre conduite, non d’après la loi de Dieu, mais d’après les passions effrénées. Une pareille supplication serait la négation et l’opposé de la prière chrétienne; ce serait une injure faite à Dieu, une provocation de sa juste colère, l’obstination dans le péché qui est l’unique mal véritable du monde. » (Doc. pont, 11 juin 1944, p. 97)

[33]    Doc. pont., 1945, p. 239.

[34] Ibid., p. 357-358.

[35] Doc. cath., 1950, col. 1521-1522. — (2) Doc. pont, 1946, p. 209.

(5) “La Documentation catholique” qui, dans ses milliers de pages des années 1944 à 19                             ,

ignore systématiquement le Grand Retour, ne cite pas ce texte. Les “Documents pontificaux de S. S. Pie XII” l’omettent également

[36] Doc. pont, 1946, p. 234-236

[37] Ibid., p. 251 ; 268; 272.

[38] La Documentation catholique qui, dans ses milliers de pages des années 1944 à 1948,  ignore systématiquement le Grand Retour, ne cite pas ce texte. Les « Documents pontificaux de S. S. Pie XII » l’omettent également.

[39] Cité par Devineau, p. 191, 195

[40] Doc. Pont. 1946, p. 374

[41]    Le P. da Fonseca, professeur à l’Institut biblique de Rome, assistait aux cérémonies comme membre de la suite du cardinal légat. Notons qu’il avait sans doute directement contribué à la préparation du discours que prononcerait le Saint-Père, comme déjà pour celui du 31 octobre 1942.

[42]    P. da Fonseca, « Nossa Senhora da Fatima”, p. 205.

[43]    Comme le 31 octobre 1942, Pie XII prononça son discours en portugais. Les traductions françaises consultées (Documents pontificaux de S. S. Pie XII, p. 158-163 ; De Marchi, éd. fran­çaise par le P. Simonin, p. 326-330) divergent sur plusieurs points. Nous nous sommes reporté à la version originale portugaise des “Acta apostólicas Sedis” citée par le P. De Marchi, “Era urna Senhora mais brilhante que o sol”, 9« éd., 1966, p. 404-409. Les titres sont ajoutés par nous.

[44]    II Cor., I, 3-4.

[45] Cf. notre tome II, p. 508-514. — (2) Cf. notre tome I, p. 106-111. — (3) Il s’agit du duc de Bragance, acclamé roi sous le nom de Jean IV le 1“ décembre 1640. Cf. notre tome I, p. 111.

  • , p. 111-113. (5) Acte d acclamation à Notre-Dame de ia Conception, patronne du

Portugal, par les Cortès de Lisbonne en 1646.

[46] «L’Ange gardien du Portugal» était apparu à Aljustrel exactement trente ans plus tôt, en précurseur de Notre-Dame.

[47] Cf. Léon XIII, encyclique “Adjutricem”, du 5 septembre 1895.

[48]    Barthas, “Les colombes de la Vierge”, p. 14-15 l’adaptation française de “A pombas da Virgem de Fatima”, du P. Martinsd dos Reis (1963)

[49] Obrais pastorais, III, p. 231

[50] Ibid., p. 222-223.

[51] Rapport du P. Domingos da Apresentaçaõ Fernandes

[52] Ibid. urons I occasion de citer d’autres exemples du miracle des co ombes . Mais il faut lire, dans Barthas, “Les colombes de la Vierge”, les nombreux témoignages et la démonstration du caractère surnaturel de ce phénomène

[53] Cf notre tome II, p. 504

[54]    Cf. notre tome II, p. 504-505.

[55]    Cité par Devineau, p. 163. — (3) Ibid., p. 163-164.

[56]   Doc. pont., 1947, p. 169-174.

[57]    Nommé par Pie XII archevêque d’Esztersom et prince primat de Hongrie le 16 septembre 1945. il avait été créé cardinal lors du premier consistoire du pontificat, le 16 février 1946.

[58]   Mémoires, p. 169, La Table Ronde, 1974.

[59] JozsefKôzi Horvath, “Cardinal Mindszenty un confesseur et martyr de notre temps”, p. 23, éd. “Aide à l’Église en détresse” 1977

[60] Cardinal Mindszenty, “Mémoires”, p. 172. Dès cette époque, le prince primat était très dévôt à Notre Dame de Fatima. Selon un article de la revue  “Fatima 50”, l’année mariale (1947-1948) aurait été placée tout entière sous le signe de Fatima, à l’occasion du trentième anniversaire des apparitions (n° 11, mars 1968, p. 15-16)

61 Horvath, p. 23

[62] Doc Pont. 1947, P. 306

[63] Ibid. p. 443

[64] Doc. Ponti. P. 219

[65] Doc. pont., 1947, p. 229-237. — (2) Ibid., p. 410-415.

  • da Fonseca, “Nossa Senhora da Fatima”, chap. 25 : “Atraves da Europa”, p. 329-344.
  • Sur les divers projets qui préparèrent la réalisation de “la Route mondiale de Fatima”, cf. Merv. XXe, p. 272-276. Précisons seulement le lien qui la rattache au Grand Retour: « Ce qui est sûr, m’écrivait récemment le P. Devineau, c’est que la Route mondiale de Fatima est née du Grand Retour. C’est le P. Ranson et moi-même qui avons désigné le P. Demoutiez pour se rendre au Portugal afin d’y étudier les modalités d’un tel voyage à travers l’Europe, et

[66] Doc. Pont. P. 410

[67]    Plus tard, M »>’ Teresa Pereira da Cunha publiera le journal de la Route mondiale de Notre- Dame de Fatima dans les quatre volumes de “Nossa Senhora de Fatima peregrina do mundo (Lisbonne, Livraria Sampedro).           VY

[68]   Merv.XX’s.,p.275-276.

[69]   Lettre au R. P. Janssens à propos de l’Apostolat de la prière, 19 septembre 1948 ; Doc. pont.!

Sermon 10e dimanche après la Pentecôte
La miséricorde de Dieu surpasse sa justice

Sermon : miséricorde et justice de Dieu. L’enseignement traditionnel de l’Église selon la collecte de ce jour : « O Dieu, qui montrez particulièrement votre toute puissance en pardonnant et en compatissant, multipliez sur nous votre miséricorde, afin qu’après avoir recherché les biens que vous avez promis, nous soyons rendus participants de ces biens dans le ciel. »

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La miséricorde de Dieu surpasse sa justice »

10e dimanche après la Pentecôte

Dom Guéranger ~ Année Liturgique
Dixième dimanche après la Pentecôte

La ruine de Jérusalem a clos le cycle prophétique dans sa partie consacrée aux institutions et à l’histoire du temps des figures. L’autel du vrai Dieu, fixé par Salomon sur la cime de Moriah, était pour le monde ancien le titre authentique de la véritable religion sous la loi de l’attente. Même après la promulgation du Testament nouveau, l’existence permanente de cet autel, reconnu comme seul légitime autrefois par le Très-Haut (Deut. 12, 13-14), pouvait jusqu’à un certain point couvrir encore les partisans attardés de l’ancien ordre de choses. Après sa destruction définitive, aucune excuse n’existe plus ; les plus aveugles sont bien obligés de reconnaître l’abrogation complète d’une religion réduite par le Seigneur à l’impossibilité d’offrir jamais des sacrifices qui faisaient son essence.

Les ménagements que la délicatesse de l’Église gardait jusqu’ici pour la synagogue expirante n’ont plus de raison davantage. C’est dans la pleine liberté de ses allures de reine et d’épouse qu’elle va continuer d’aller aux nations, pour dompter par la puissance de l’Esprit leurs instincts farouches, les unifier en Jésus-Christ, et les établir par la foi dans la possession substantielle, quoique non visible encore (Héb. 11, 1), des éternelles réalités qu’annonçait la loi des figures.

Le Sacrifice nouveau, qui n’est autre que celui de la croix et de l’éternité, apparaît toujours plus comme l’unique centre où sa vie est fixée en Dieu avec le Christ son Époux (Col. 3, 3), et d’où dérive l’activité qu’elle déploie pour convertir et sanctifier les hommes des générations successives. L’Église, de plus en plus féconde, demeure plus que jamais stabilisée dans la vie d’union qui lui vaut cette fécondité merveilleuse.

On ne doit donc pas s’étonner si la sainte Liturgie, qui est l’expression de la vie intime de l’Épouse, reflète maintenant mieux que jamais cette stabilité de l’union divine. Toute gradation disparaît, quant aux formules préparatoires du Sacrifice, dans la série des semaines qui vont suivre. Dans les lectures elles-mêmes de l’Office de la nuit, à partir du mois d’août, les livres historiques ont fait, ou vont faire place aux enseignements de la divine Sagesse, qui seront suivis bientôt des livres de Job, Tobie, Judith, Esther, sans autre lien entre eux que celui de la sainteté en précepte ou en acte. Les rapprochements qu’on remarquait encore jusqu’ici entre ces lectures et la composition des messes du Temps après la Pentecôte, ne sont plus autrement saisissables.

Nous devrons donc nous renfermer désormais, pour chaque Dimanche, dans le commentaire de l’Épître et de l’Évangile, laissant comme l’Église à l’Esprit divin le soin de faire lever et se développer, selon qu’il voudra en chacun (1 Cor. 12, 11), la doctrine qu’elle sèmera de concert avec lui d’une façon si variée. C’est l’avis même qui ressort de l’Épître du jour.

Le grand événement qui devait marquer la consommation des prophéties en renversant les barrières judaïques, vient d’affirmer d’une façon éclatante l’universalité du règne de l’Esprit sanctificateur ; depuis la glorieuse Pentecôte, en effet, il a conquis la terre (Sap. 1, 7) ; et l’Église, en s’inquiétant peu désormais de suivre un ordre logique dans les enseignements de sa Liturgie, fait profession de se confier moins, pour la réforme des âmes, à une méthode quelconque, qu’à la vertu réunie du Sacrifice et de la parole sainte, mise en œuvre divinement par la spontanéité de cet Esprit d’amour (s. Jean 3, 8).

Ce dimanche peut être déjà le deuxième de la série dominicale qui autrefois prenait son point de départ à la fête de saint Laurent, et tirait son nom (post Sancti Laurentii) de la solennité du grand diacre martyr. On le nomme aussi le Dimanche de l’humilité ou du Pharisien et du Publicain, à cause de l’Évangile du jour. Les Grecs le comptent pour le dixième de saint Matthieu ; ils y lisent l’épisode du Lunatique, rapporté au chapitre 17 de cet Évangéliste.

À la Messe

L ‘humble et suppliante confiance que l’Église met dans le secours de son Époux, la préservera toujours des abaissements qui ont châtié la jalousie persécutrice et l’orgueil de la synagogue. Elle exhorte ses fils à l’imiter dans leurs sollicitudes, et ne cesse de faire monter vers le ciel les accents de sa prière.

Introït

Lorsque je criais au Seigneur, il a exaucé ma voix et m’a délivré de ceux qui s’approchent de moi en ennemis ; il les a humiliés celui qui est avant les siècles et demeure éternellement. Jetez vos sollicitudes dans le Seigneur, et lui‑même vous nourrira. Ps. O Dieu, exaucez ma prière et ne méprisez pas mes supplications : regardez-moi favorable­ment, exaucez-moi. Gloire au Père. Lorsque je criais.

Toujours sous l’émotion des justices éclatantes exercées contre le peuple juif, la Mère commune rappelle à Dieu que les merveilles de la miséricorde et de la grâce font ressortir encore plus sa toute‑puissance ; elle demande, dans la Collecte, une effusion abondante de cette grâce sur l’assemblée chrétienne. Mais quelle grandeur n’a pas, quelle sublimité ne présentait pas autrefois surtout que le rapprochement était plus immédiat, l’attitude de l’Église, lorsqu’en réponse au récit que lui fait son Époux de la plus effroyable vengeance que la juste colère de son Père ait jamais exercée, vraiment épouse et mère, elle ose, elle, débuter par ces mots : Dieu qui manifestez votre toute-puissance surtout dans le pardon et la miséricorde !

Collecte

O Dieu qui manifestez votre toute-puissance surtout dans le pardon et la miséricorde, multipliez sur nous vos grâces, afin que, courant par elles à la béatitude que vous avez promise, nous devenions participants des biens célestes. Par Jésus‑Christ notre Seigneur.

Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. 1, Chap. 12.

Mes Frères, vous savez que lorsque vous étiez païens, vous alliez comme on vous menait aux idoles muettes. Je vous déclare donc que nul homme, parlant par l’Esprit de Dieu, ne dit anathème à Jésus ; et que nul ne peut dire : Seigneur Jésus, sinon par l’Esprit-Saint. Il y a diversité de grâces, mais un même Esprit. Il y a diversité de ministères, mais un même Seigneur. Il y a diversité d’opérations, mais un même Dieu qui opère tout en tous. Or les manifestations de l’Esprit sont données à chacun pour l’utilité commune. Car à l’un est donnée par l’Esprit la parole de la sagesse, à l’autre celle de la science selon le même Esprit ; l’un reçoit du même Esprit la foi, l’autre la grâce de guérir les maladies dans cet unique Esprit ; un autre le don des miracles, un autre celui de prophétie, un autre le discernement des esprits, un autre le don de parler diverses langues, un autre celui de les interpréter. Or toutes ces choses ont pour auteur un seul et même Esprit, qui divise à chacun ses dons selon qu’il lui plait.

Le rejet de la synagogue vient de manifester l’Église comme héritière unique des promesses (Gal. 4, 3o) et dépositaire sans rivale des dons de Dieu ; elle conduit ses fils au Docteur des nations, pour apprendre de lui les principes qui doivent diriger l’appréciation ou l’usage de ces dons. Ainsi qu’on l’aura compris à la lecture de l’Épître, il s’agit ici de faveurs toutes gratuites qui formaient plus ou moins à l’origine le lot commun des assemblées chrétiennes, et sont restées depuis le privilège de quelques âmes engagées d’ordinaire, quoique non toujours nécessairement, dans les voies spéciales de la Théologie mystique. Si, le plus souvent, les fidèles ne doivent pas rencontrer en eux-mêmes ces facultés infuses de la prophétie, de la science surnaturelle, du don des langues ou du miracle proprement dit, la Vie des Saints n’en forme pas moins toujours le patrimoine commun des enfants de l’Église ; ils ne peuvent donc point négliger de s’entourer des lumières utiles pour la comprendre, et pour mieux profiter d’une étude qui doit leur être si précieuse. Dans cette partie de l’année liturgique consacrée plus spécialement à célébrer les mystères de l’union divine, il importait de rencontrer la notion précise sans laquelle on risquerait de confondre ce qui, dans cette vie supérieure, est la perfection intime de l’âme et sa vraie sainteté, avec les phénomènes extrinsèques, intermittents, variables à l’infini, qui ne sont que le rayonnement divinement capricieux de l’Esprit d’amour.

Telles sont les raisons pour lesquelles l’Église ouvre aujourd’hui à cet endroit le livre de l’Apôtre. Si nous voulons entrer pleinement dans sa pensée, ne bornons point notre attention aux quelques lignes qu’on vient d’en lire ; la fin du chapitre d’où elles sont tirées, les deux qui suivent également, ne font qu’un même tout avec elles et n’en peuvent être séparés (1 Cor. 12, 13, 14). Avec l’exposé de principes qui ne changent pas, nous trouvons là un instructif tableau de ce qu’étaient les réunions des Églises, en ces temps où la toute-puissance de l’Esprit ouvrait partout simultanément et faisait couler à pleins bords la double source du miracle et de la sainteté.

La conquête rapide de l’univers, qui devait faire resplendir dès le commencement la catholicité de l’Église, exigeait un grand déploiement de la vertu d’en haut ; pour que la promulgation de l’alliance nouvelle s’accomplît avec autorité parmi les hommes, il avait fallu que Dieu l’entourât de formes solennelles et authentiques en la confirmant par des signes dont lui seul pouvait être l’auteur. De là vient que l’Esprit divin ne prenait guère alors possession d’une âme par le saint baptême, sans démontrer extérieurement la réalité de sa présence dans le nouveau chrétien par quelqu’une des manifestations qu’énumère l’Apôtre. Ainsi le témoin du Verbe (s. Jean 15, 26) accomplissait-il dans l’unité la double mission qu’il avait reçue, de sanctifier en vérité les fidèles du Christ (Ibid. 17, 17), et de convaincre de péché le monde resté rebelle à la parole des messagers de l’Évangile (Ibid. 16, 8-11 ; 1 Cor. 14, 22, 24, 25).

Trois genres de preuves formaient en effet pour le monde, d’après saint Paul (Rom. 1, 4), un sûr garant de la divinité de Jésus‑Christ : sa résurrection d’entre les morts, la sainteté de ceux qui se faisaient ses disciples, enfin les prodiges sans nombre accompagnant la prédication de ses Apôtres et la conversion des gentils. Sans rappeler autrement aujourd’hui la première de ces preuves qui sera proposée de nouveau dans huit jours à nos méditations, la divinité de la loi que Jésus de Nazareth avait donnée au monde s’affirmait pleinement par la transformation sublime de cette terre, où, on pouvait le redire quand il naquit pour nous sauver, toute chair avait corrompu sa voie (Gen. 6, 12.). Aucun argument ne pouvait l’emporter, pour les vrais philosophes, sur cette démonstration qui consistait à faire germer en tous lieux du sein de la pourriture une moisson digne du ciel, à remplacer par les mœurs et les aspirations des anges, dans l’homme avili, le règne des appétits de la bête ; car faire prévaloir ainsi sur la corruption la bonne odeur du Christ (2 Cor. 2, 14-16), vivre de sa vie comme faisaient les chrétiens, c’était révéler Dieu aux hommes en manifestant la vie même de Dieu dans une chair mortelle (2 Cor. 4, 10-11).

Mais pour le vulgaire qui ne sait point remonter au delà du présent ni s’élever au-dessus des sens, pour tant d’êtres malheureusement abrutis chez qui la vertu qui ne partage point leurs débauches ne fait qu’exciter de stupides étonnements et d’ineptes blasphèmes (1 s. Pierre 4, 4), l’Esprit-Saint avait préparé une démonstration tangible et visible, à la portée de tous, dans cette exubérance de dons surnaturels en activité partout où se trouvait une Église. Le don des langues, qui avait aidé si puissamment la prédication des Apôtres au jour de la Pentecôte (Act. 2, 6-11), se multipliait avec une stupéfiante largesse autour des fontaines baptismales (Ibid. 10, 44-48) ; il continuait d’être le signe par la force duquel l’incroyant, surpris d’abord, inclinait peu à peu vers la parole de la foi sa pensée et son cœur (1 Cor. 14, 22). Mais l’œuvre de sa conversion avançait plus encore, lorsqu’introduit dans la réunion de ces hommes de son voisinage qu’il n’avait connus jusque-là que dans la simplicité des rapports de la vie civile, il les retrouvait transformés en prophètes et pénétrant jusqu’aux plus secrets replis de son âme infidèle : convaincu par tous, jugé par tous, il tombait la face contre terre, adorant Dieu et prononçant que le Seigneur était vraiment dans cette assemblée (Ibid. 24-25).

Les Corinthiens auxquels écrivait saint Paul étaient riches de ces dons spirituels ; rien ne leur manquait en ce genre de grâces, et l’Apôtre en remerciait pour eux le Père de tout bien ; car la bonne nouvelle s’en était trouvée chez eux merveilleusement affermie (1 Cor. 1, 4-7). Mais celui-là se fût trompé grandement, qui eût voulu conclure de cette profusion de l’Esprit envers leur Église à la perfection des Corinthiens. La jalousie, la vanité, l’entêtement, d’autres défauts encore, ne leur méritaient que trop l’épithète de charnels qui leur était appliquée par l’Esprit-Saint, et empêchaient le Docteur des nations de les traiter autrement qu’en enfants incapables de s’élever dans les hauteurs de la doctrine (Ibid. 3, 1-3). Ces privilégiés des grâces gratuites montraient donc bien, dès lors, la différence d’estime qu’il convient au chrétien d’établir entre ces faveurs brillantes, mais stériles pour l’âme, et la grâce justifiante et sanctifiante qui fait l’ami de Dieu.

Fruit régulier des Sacrements institués pour tous par la divine munificence, cette dernière est la base nécessaire du salut ; mesure unique de la gloire future, elle tire du seul mérite de chacun son développement et sa croissance. La grâce gratuite au contraire, irrégulière et spontanée dans son origine comme dans ses allures, ne provient chez l’homme de dispositions ni de mérites d’aucune sorte. Comme l’autorité sur les âmes et les divers ministères dont il est aussi question dans notre Épître, elle a pour but moins l’utilité de celui qui la reçoit que celle de tous ; et ce but, elle l’atteint, quelles que soient d’ailleurs les vertus ou les imperfections de l’instrument qu’elle a voulu choisir. Le miracle ou la prophétie ne supposent donc point nécessairement, par eux seuls, tel ou tel degré de sainteté dans le prophète ou le thaumaturge. Mieux encore que nos Corinthiens, Balaam et Judas en fournissent la preuve ; Dieu, qui avait ses vues indépendantes de leur malice, maintenait en eux ses dons, comme il le fait dans le prêtre indigne exerçant validement, malgré le péché, des pouvoirs plus divins que nuls autres. Au jour du jugement, déclarait l’Homme-Dieu, beaucoup me diront : « Seigneur, Seigneur, est-ce ce que nous n’avons pas prophétisé en votre nom, chassé les démons en votre nom, opéré en votre nom de nombreux miracles ? » Et alors je leur dirai hautement : « Je ne vous ai jamais connus ; retirez-vous de moi, ouvriers d’iniquité (s. Matth. 7, 22-23). »

Aujourd’hui que ces manifestations de la puissance surnaturelle, n’étant plus nécessaires à la promulgation de l’Évangile, sont devenues moins fréquentes, il est rare sans doute qu’elles ne soient pas dans un chrétien l’indice d’une intimité véritable et sanctifiante établie entre lui et l’Esprit d’amour. L’Esprit qui élève ce chrétien au-dessus des voies communes se complaît dans son œuvre ; il aime à attirer sur elle l’attention du peuple fidèle ou de quelques privilégiés qui, émus par ces signes extraordinaires, rendent gloire à Dieu de ce qu’il fait dans cette âme. Alors même pourtant, on jugerait mal du degré d’avancement de l’âme favorisée, au nombre ou à l’éclat de ces faveurs du dehors. C’est le développement de la charité par l’exercice des vertus qui seul fait les saints ; l’union divine, dans ce qu’elle a d’accessible à tous comme sur les sommets réservés de la Théologie mystique, ne dépend aucunement de ces brillants phénomènes ; et ceux-ci, quand ils se produisent dans un sujet, n’attendent point généralement sa consommation dans l’amour qui seule lui donnera, s’il est fidèle, la perfection de la vraie sainteté.

Quelle conclusion poserons-nous pratiquement, sinon cette parole qui résume la doctrine de l’Apôtre : En eux-mêmes estimez tous ces dons comme l’œuvre de l’Esprit-Saint qui enrichit par eux diversement le corps social (1 Cor. 12, 11-3o) ; n’en méprisez aucun (Ibid. 14, 39) ; mais quand vous les rencontrerez, préférez comme meilleurs (Ibid. 12, 31) ceux qui vont davantage à l’édification de l’Église et des âmes (Ibid. 14, 12).

Enfin, et surtout, écoutons saint Paul disant à la suite: « J’ai à vous montrer une voie autrement excellente (Ibid. 12, 31) ! Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, quand je serais prophète et connaîtrais tous les mystères et posséderais toute science, quand j’aurais la foi qui transporte les montagnes : si je n’ai point la charité, je ne suis rien, rien ne me sert. La prophétie disparaîtra, les langues cesseront, la science s’évanouira dans la lumière : la charité ne finira pas, elle l’emporte sur tout (Ibid. 13, 1-13) ! »

L’Église, au Graduel, revient de nouveau sur la confiance d’Épouse qu’elle met dans le secours de son Dieu ; forte de l’amour qu’elle lui porte et qui la dirige dans les voies de l’équité, elle ne craint point ses jugements. Le Verset exalte la gloire de l’Époux dans Sion ; mais cette fois, et maintenant pour jamais, il s’agit ici de la vraie Sion, de la nouvelle Jérusalem.

Graduel

Gardez-moi, Seigneur, comme la prunelle de l’œil ; protégez‑moi sous l’ombre de vos ailes. V/. Que mon jugement sorte de la lumière de votre face ; que vos yeux voient l’équité. Alléluia, alléluia. V/. À vous, ô Dieu, convient la louange en Sion ; à vous l’on rendra des vœux dans Jérusalem. Alléluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. 18.

En ce temps-là, Jésus dit cette parabole à quelques-uns qui se confiaient en eux-mêmes comme étant justes et méprisaient les autres : Deux hommes montèrent au temple pour prier ; l’un était pharisien, et l’autre publicain. Le pharisien se tenant debout priait ainsi en lui-même : O Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères, ni même comme ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine ; je donne la dîme de tout ce que je possède. Or le publicain, se tenant de loin, n’osait même lever les yeux au ciel ; mais il frappait sa poitrine, en disant : Dieu, ayez pitié de moi pécheur ! Je vous le dis : celui-ci redescendit chez lui justifié, mais non l’autre ; car quiconque s’élève sera humilié, et quiconque s’humilie sera élevé.

Le Vénérable Bède, commentant ce passage de saint Luc (Bèd. in Luc 5), en explique ainsi le mystère : « Le pharisien, c’est le peuple juif qui, se prévalant des justices de la loi, vante ses mérites ; le publicain est le gentil qui, resté loin de Dieu, avoue ses crimes. L’orgueil de l’un fait qu’il s’éloigne abaissé ; l’autre, relevé par ses gémissements, mérite d’approcher dans la louange. C’est des deux peuples, comme de tout humble et de tout superbe, qu’il est de même écrit ailleurs : l’élèvement du cœur précède la ruine, et l’humiliation de l’homme son élévation en gloire (Prov. 18, 12). »

On ne pouvait donc choisir, dans le saint Évangile, un enseignement qui convînt mieux après le récit de la chute de Jérusalem. Les enfants de l’Église qui la virent, à ses premiers jours, humiliée dans Sion sous l’arrogance de la synagogue, comprennent maintenant cette parole du Sage : Il est meilleur d’être humilié avec les doux, que de partager les dépouilles avec les superbes (Ibid. 16, 19) ! Selon un autre mot des Proverbes, la langue du Juif, cette langue qui décriait le publicain et accusait le gentil, est devenue dans sa bouche comme une verge d’orgueil (Ibid. 14, 3) qui l’a frappé à son tour en attirant sur lui la ruine. Mais la gentilité, en adorant la justice des vengeances du Seigneur, enchantant ses bontés, doit éviter de prendre elle‑même la voie où s’est perdu le peuple infortuné dont elle tient la place. La faute d’Israël a posé le principe du salut des nations, dit saint Paul (Rom. 11, 11), mais son orgueil serait aussi leur perte ; et tandis qu’Israël est assuré par ses prophéties d’un retour en grâce à la fin des temps (Ibid. 25-27), rien ne garantit un second appel de la miséricorde aux nations redevenues criminelles après leur baptême. Si, aujourd’hui, la puissance de l’éternelle Sagesse fait porter aux gentils des fruits de gloire et d’honneur (Eccli. 24, 23), qu’ils n’oublient donc jamais leur stérilité première ; alors l’humilité qui seule peut les garder, comme seule naguère elle attira sur eux les regards du Très-Haut, leur demeurera facile, et en même temps ils comprendront la considération dont doit toujours, malgré ses fautes, être entouré l’ancien peuple.

Pendant que le vice originel de leur naissance faisait des peuples gentils comme autant d’oliviers sauvages ne produisant que des fruits sans valeur, l’olivier franc, dans les branches duquel coulait la sève de la grâce, croissait ailleurs, puisant pour ses rameaux la sanctification dans la racine sainte des patriarches bénis de Dieu (Rom. 11, 16-24). Or cet arbre de salut est toujours le même. Quelques branches, il est vrai, étant tombées à terre, d’autres les ont remplacées ; mais cette accession des gentils, admis par grâce à enter leurs rameaux sur la tige sacrée, n’a changé ni cette tige, ni sa racine. Le Dieu des nations n’est point autre que le Dieu d’Isaac et de Jacob ; la souche unique du céleste olivier plonge toujours dans le sein d’Abraham : c’est de la foi de ce juste sans pareil (Ibid. 4, 11-18), de la bénédiction promise à lui (Gen. 12, 3) et à son germe divin (Ibid. 22, 18) pour toutes les familles du monde, que procède la sève vivace et luxuriante qui transformera la gentilité dans toute la suite des âges. Que les nations chrétiennes, en quête de leurs origines, se gardent donc d’oublier la principale ! Les fondateurs des empires de la terre ne sont point devant Dieu les vrais pères des peuples ; dans l’ordre des intérêts surnaturels, les seuls qui doivent compter ici-bas, Abraham l’Hébreu (Gen. 14, 13), sorti de Chaldée à la voix du Très-Haut (Ibid. 12, 1-4), est devenu dès lors par la fécondité de sa foi l’unique père des nations (Ibid. 17, 4-7).

Nous comprendrons maintenant cette parole de l’Apôtre : « Arbre sauvage, greffé malgré ta nature sur le franc olivier, ne te glorifie point contre les premiers rameaux. Que si tu es tenté de présomption à leur endroit, songe que ce n’est point toi qui portes la racine, mais la racine qui te porte. Ne t’élève donc pas, mais tiens-toi dans la crainte (Rom. 1, 18, 20, 24).»

L’humilité, qui produit en nous cette crainte salutaire, est la vertu qui met l’homme à sa vraie place, dans sa propre estime, à l’égard de Dieu comme de ses semblables. Elle repose sur la conscience intime que la grâce nous met au cœur du tout de Dieu en l’homme et du vide de notre nature, abaissée encore de notre fait à nous‑mêmes, par le péché, au-dessous du néant. La raison seule suffit pour donner à qui réfléchit un instant la conviction du néant de toute créature ; mais à l’état de conclusion purement théorique, cette conviction n’est pas encore l’humilité : elle s’impose au démon dans l’enfer, et le dépit qu’elle lui inspire est le plus actif aliment de la rage de ce prince des orgueilleux. Pas plus donc que la foi, qui nous révèle ce qu’est Dieu dans l’ordre de la fin surnaturelle, l’humilité, qui nous apprend ce que nous sommes en face de Dieu, ne procède de la raison pure et ne réside dans la seule intelligence ; pour être une vertu véritable, elle doit tirer d’en haut sa lumière, et mouvoir aussi dans l’Esprit-Saint nos volontés. En même temps que l’Esprit divin fait pénétrer dans nos âmes la notion de leur petitesse, il les incline doucement à l’acceptation, à l’amour de cette vérité que la raison toute seule serait tentée de trouver importune. Et combien la lumière de cet Esprit de vérité (s. Jean 14, 17), de cet incomparable témoin des cœurs (Sap. 1, 6), ne l’emporte-t-elle pas en ce point, quand il s’empare d’une âme, sur les données de la simple raison ! On est stupéfait lorsqu’on voit jusqu’où va toujours, dans les saints, le sentiment de leur misère ; il les conduit à s’estimer au-dessous de tous, et les pousse, dans leur langage et leurs actes, à des extrémités qui semblent, au jugement de notre pauvre sagesse, excéder par trop les bornes de toute vérité comme de toute justice. Mais l’Esprit qui les dirige et les domine en juge autrement ; et c’est parce qu’il est à la fois l’Esprit de toute vérité comme de toute justice, l’Esprit sanctificateur en un mot, que, voulant accroître immensément leur sainteté, il développe en eux sans mesure la connaissance de la vérité sur eux-mêmes et sur Dieu. Satan, l’esprit de péché, fait prendre aux siens le contre‑pied de cette conduite divine, ainsi qu’il le fit au commencement pour lui-même : il ne s’est point tenu dans la vérité, nous dit le Seigneur (s. Jean 8, 44), il a prétendu égaler le Très-Haut (Isaï. 14, 14), mais son orgueil n’a réussi qu’à le fixer pour jamais dans le faux et l’absurde. C’est à cause de cela que la vérité nous délivre (s. Jean 8, 32, 34) en nous enlevant à l’empire de ce père du mensonge, comme elle nous sanctifie (Ibid. 17, 17) en nous unissant à Dieu vérité vivante et substantielle.

À mesure que dans les voies de l’union divine l’homme se rapproche de ce tout infini, de celui qui seul est par essence (Ex. 3, 14), son être d’emprunt, loin de s’évanouir, gagne sans doute merveilleusement en lumière et chaleur ; mais il achève de perdre, avec sa vie propre, le rayonnement factice qui accompagnait cette vie diminuée, et que, plus éloigné du centre divin, il semblait posséder par lui-même. Ainsi les astres gravitant autour du soleil, quoique plus que jamais transpercés de ses feux quand ils l’avoisinent, s’effacent entièrement sous l’action immédiate de son puissant foyer ; tandis que la clarté qu’ils tiennent de lui paraît moins dépendante avec l’isolement que produit la distance, et semble être la leur d’autant plus qu’ils s’éloignent davantage.

Il est des hommes qui ont tout fait, comme Satan, pour quitter l’orbite du divin soleil : plutôt que de s’avouer redevables au Dieu Très-Haut, ils s’anéantiraient, si la chose était possible ; à la jouissance des célestes trésors du Père commun, ouverts à quiconque se reconnaît son enfant, ils préfèrent la satisfaction de s’en tenir aux biens de nature, pour ne relever que d’eux-mêmes. Insensés, qui ne comprennent pas qu’alors même ils n’en tiennent pas moins tout ce qu’ils ont de ce Dieu méconnu (1 Cor. 4, 7) ! esprits infirmes, qui prennent pour sentiments de légitime fierté ces vapeurs du néant dont leurs cerveaux troublés se repaissent ! Leur noblesse n’est qu’ignominie ; leur indépendance n’aboutit qu’au servage. Car, rejetant Dieu comme père, il ne se peut pourtant qu’ils ne l’aient pour maître ; faute donc d’être ses fils, ils seront ses esclaves. À eux tout d’abord, ici-bas, la nourriture grossière qu’ils ont préférée aux pures délices dont la Sagesse enivre ceux qui la suivent ; à eux bientôt le fouet et la chaîne. Ils n’ont point voulu, dans leur suffisance, du trône qu’on leur préparait (Sap. 6, 22), ni de la robe nuptiale (Eccli. 6, 22) ; qu’ils se drapent, s’ils veulent, dans leurs vêtements luxueux du moment ! Mais déjà, plus avant qu’avec le fer rouge, la note servile s’imprime dans leur chair révoltée. C’est qu’en dépit de leur vaine philosophie, ils n’ont point su que, la vraie grandeur étant dans la vérité, l’humilité pouvait seule les y conduire.

Non seulement l’homme ne s’amoindrit pas en s’abaissant lui‑même, puisqu’il ne fait que rentrer ainsi dans la notion de ce qu’il est réellement ; mais, selon l’expression évangélique, le degré de cet abaissement volontaire marque pour chacun la mesure de son élévation devant Dieu. L’Esprit ne ménage point ses dons à qui sait lui en rapporter la gloire. C’est aux petits que le Seigneur du ciel et de la terre révèle ce qu’il cache aux prudents et aux sages (s. Luc 10, 21). Ou plutôt les vrais sages, les parfaits dont parle saint Paul, qui seuls entendent, pour les avoir éprouvés dès ce monde, les mystères de l’amour infini (1 Cor. 2, 6-16), ne sont-ils pas, nous l’avons dit ailleurs (Mardi dans l’Octave du S. Sacrement), ces parvuli que la Sagesse convoque autour d’elle (Prov. 9, 4), qui ne sont rien à leurs yeux (Sap. 9, 5), mais dont la confiante simplicité ravit son cœur (Ibid. 8), et qui trouvent tous les biens dans son divin commerce (Ibid. 7, 11) ? C’est vraiment en eux qu’elle prend ses délices parmi les fils des hommes (Prov. 8, 31) ; et c’est ce que ne comprenaient point les disciples, lorsqu’à la suite du discours du Sauveur qui fait le sujet de notre Évangile, ils voulaient, ainsi que le rapporte saint Luc, éloigner de lui les petits enfants. Mais Jésus, Sagesse incarnée, les rassemblant au contraire, disait comme dans les livres de l’ancienne Alliance : « Laissez venir à moi les petits enfants, et gardez-vous de les en empêcher, car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent ; je vous le dis en vérité, quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera point (s. Luc 18, 15-17). »

Dans ce royaume de Dieu, l’humilité des saints dépasse encore en effet ce qu’elle fut sur la terre, parce qu’ils y voient les réalités qu’ils ne saisissaient qu’obscurément durant leur vie. Leur bonheur est de mesurer dans l’adoration cette altitude de Dieu dont ils ne se feront jamais une idée parfaite, et de descendre toujours plus bas dans leur néant. Méditons ces pensées ; nous comprendrons mieux comment les plus grands saints ont été les plus humbles des hommes ici-bas, puisqu’il en est encore ainsi dans le ciel même, la lumière croissant pour les élus en proportion de leur gloire. Près du trône de son divin Fils comme à Nazareth (Ibid. 1 48), Notre-Dame est toujours la plus humble des créatures, parce qu’elle est la plus éclairée, parce qu’elle comprend mieux que les chérubins et les séraphins la grandeur de Dieu et le néant de la créature.

C’est l’humilité qui donne à l’Église la confiance dont elle fait preuve dans l’Offertoire. Plus, en effet, cette vertu fait sentir à l’homme sa faiblesse, plus elle lui montre en même temps la puissance du Dieu qui se tient toujours prêt à sauver ceux qui l’invoquent.

Offertoire

J’ai élevé mon âme vers vous, Seigneur ; mon Dieu, je me confie en vous, je ne serai pas confondu. Que mes ennemis n’aient point à me tourner en dérision ; car aucun de ceux qui vous attendent ne sera confondu.

La Messe est à la fois le suprême honneur qui puisse se rendre à la divine Majesté, et le remède souverain de nos misères. C’est ce qu’exprime la Secrète.

Secrète

Permettez-nous de vous offrir, Seigneur, le Sacrifice auguste que vous avez établi de telle sorte à l’honneur de votre Nom, qu’il fût en même temps le remède de nos maux. Par Jésus‑Christ.

L’Antienne de la Communion chante l’oblation pure, et toute de justice, qui a remplacé les victimes mosaïques sur l’autel du Seigneur.

Communion

Seigneur, vous recevrez sur votre autel pour holocauste et oblation le Sacrifice de justice.

L’incessante réparation que nous trouvons à nos misères dans l’auguste Sacrement serait peu profitable, si la divine bonté ne nous continuait incessamment aussi le secours de ces grâces actuelles qui gardent et accroissent sans fin les trésors de l’âme. Demandons, dans la Postcommunion, un secours qui nous est si nécessaire.

Postcommunion

Nous vous supplions, Seigneur notre Dieu, de ne point priver de votre bienveillante assistance ceux que vous ne cessez point de restaurer au divin Sacrement. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

Autres liturgies

En souvenir du Publicain justifié dans son humilité, redisons cette antique Séquence.

Séquence

Debout de loin,

Chargé de crimes sans nombre et repassant ses fautes,

Le pécheur refusait d’élever son regard vers les astres des cieux, mais frappant sa poitrine, il disait en pleurant ces mots :

« O Dieu, soyez propice à moi pécheur, et dans votre bonté effacez tous mes crimes. »

Ainsi il mérita la bénigne clémence, et rentra justifié dans sa maison.

Suivons les exemples sacrés qu’il nous donne ; disons à Dieu : « Ayez pitié de nous, ô Dieu, dans votre clémence ; remettez nos dettes.

Très doux, justifiez-nous aussi. »

Faisons écho à l’abrogation finale des anciens sacrifices, par ces formules du Missel des Francs nos ancêtres.

Super oblata

Dieu à qui, toute variété des sacrifices ayant pris fin, nous offrons maintenant l’unique Hostie ; écoutez les vœux formés sous votre inspiration : faites que ceux qui ont mis en vous leur espérance voient leurs désirs s’accomplir et s’effacer leurs péchés. Par notre Seigneur.

L’ombre des immolations sanglantes est maintenant dissipée ; nous vous offrons avec l’hommage de nos supplications, Père souverain, la Victime spirituelle : admirable, ineffable mystère ! immolée toujours, toujours elle se retrouve la même, don à la fois de vos fidèles et prix duquel vous les récompensez. Par notre Seigneur.

Seigneur notre Dieu, faites, nous vous en supplions, que tous nos désirs étant satisfaits, nous vous présentions dans une pleine liberté l’hommage de notre dévotion et de cette offrande. Par notre Seigneur.

Enfin, dans l’esprit général de cette saison liturgique, joignons aux précédentes cette formule dominicale que nous empruntons à un autre de nos monuments les plus précieux, le Sacramentaire gallican.

Post nomina

Seigneur Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, Dieu des Patriarches, des Prophètes, des Apôtres et des Martyrs, ainsi que de tous les Saints : c’est vous qui, par un effet de votre très tendre miséricorde, leur avez donné la volonté de venir à vous ; de même, ô très clément Père, donnez à vos serviteurs l’intelligence, la vertu, le pouvoir, pour vous servir conformément à votre volonté. Que votre Esprit de bonté nous conduise dans la voie droite. Donnez aux commençants la perfection, donnez aux petits l’intelligence, donnez l’aide à ceux qui courent. Donnez la componction aux négligents, donnez aux tièdes l’esprit de ferveur, donnez aux parfaits la consommation de tout bien. Que notre bouche chante votre louange, que nous vous bénissions tous les jours, que nous louions votre Nom dans les éternels siècles des siècles.

8e dimanche après la Pentecôte

Dom Guéranger ~L’année liturgique
Huitième dimanche après la Pentecôte.

Ce Dimanche était appelé, au moyen âge, le sixième et dernier dimanche après le Natal des Apôtres ou la fête de saint Pierre, dans les années où Pâques atteignait son dernier terme en avril. Il n’était au contraire que le premier de la série dominicale ainsi dénommée, lorsque Pâques suivait immédiatement l’équinoxe du printemps.

Nous avons vu qu’en raison du même mouvement si variable imprimé à toute la dernière partie du cycle liturgique par la date de la Solennité des solennités, cette semaine pouvait être déjà la deuxième de la lecture des livres Sapientiaux, quoique le plus souvent on doive y continuer encore celle des livres des Rois. Dans ce dernier cas, c’est l’ancien temple élevé par Salomon le Pacifique à la gloire de Jéhovah qui attire aujourd’hui l’attention de la sainte Église ; et les chants de la Messe sont alors, comme nous le verrons, en parfaite harmonie avec les lectures de l’Office de la nuit.

Saluons donc une dernière fois avant sa chute le splendide monument de l’ancienne alliance. À la veille des événements qui se préparent, l’Église veut rendre cet hommage au glorieux et divin passé qui l’a précédée. Entrons avec elle dans les sentiments des chrétiens de Juda ses premiers-nés, lorsqu’instruits du prochain accomplissement des prophéties, ils quittèrent Jérusalem par l’ordre d’en haut. Ce fut un moment solennel que celui où la petite troupe d’élus, en qui seule survivait la foi d’Abraham et l’intelligence des destinées du peuple hébreu, se retourna sur le chemin de l’émigration pour contempler, dans un long regard d’adieu, la cité de ses pères. Prenant à l’Orient la route du Jourdain, au delà duquel l’attendait le refuge préparé par Dieu aux restes d’Israël (Isaï. 10, 20-23), elle dut s’arrêter sur la pente du mont des Oliviers qui, dominant la ville, allait bientôt la dérober à ses yeux. Moins de quarante ans auparavant, au même endroit, l’Homme-Dieu s’était assis (s. Marc 13, 1-3), promenant une dernière fois, lui aussi, son regard divin sur la ville et le temple. De cette place devenue sacrée, que vénèrent encore aujourd’hui les pèlerins, Jérusalem apparaissait dans sa magnificence. Relevée depuis longtemps de ses anciennes ruines, les princes de la race d’Hérode, favoris des Romains, l’avaient encore agrandie ; elle se montrait aux yeux de nos fugitifs plus complète et plus belle qu’elle ne l’avait jamais été dans les périodes antérieures de son histoire. Rien au dehors n’annonçait encore la cité maudite. Toujours assise comme une reine forte et puissante au milieu des montagnes que le Psalmiste avait chantées (Psalm. 124, 2), couronnée de tours (Psalm. 121, 7) et pleine de palais, elle enchâssait dignement dans la triple enceinte de ses murailles achevée par les derniers rois, les plus nobles cimes des monts de Judée comme de l’univers : Sion et ses augustes souvenirs ; le Golgotha, colline obscure et pauvre que n’illuminait point encore la gloire du saint tombeau, mais dont déjà, à cette heure même, l’attraction puissante et vengeresse jetait une première fois sur cette terre les légions d’Occident ; Moriah enfin, la montagne sacrée du vieux monde, servant de base au temple sans rival dont la possession faisait de Jérusalem la plus illustre des villes de tout l’Orient pour les gentils eux‑mêmes (Plin. Hist. nat. 5, 15).

« Au lever du soleil, lorsque de loin sur la sainte montagne apparaissait le sanctuaire dominant de plus de cent coudées les deux rangées de portiques qui formaient sa double enceinte ; quand le jour versait ses premiers feux sur cette façade d’or et de marbre blanc ; quand scintillaient les mille aiguilles dorées qui surmontaient son faîte : il semblait, dit Josèphe, que ce fût une montagne de neige, s’illuminant peu à peu et s’embrasant aux feux rougeâtres du matin. L’œil était ébloui, l’âme surprise, la piété éveillée ; le païen même se prosternait (Jos. De bell. 5, 5, traduit par de Champagny). » Venu en conquérant ou comme curieux, c’était en pèlerin qu’en des temps meilleurs il reprenait sa route. Il gravissait plein d’une religieuse émotion la pente de Moriah, et pénétrait par la porte d’or dans les galeries somptueuses qui formaient l’enceinte extérieure du temple. Mêlé dans le parvis des gentils à des hommes de toute race, l’âme absorbée par la sainteté de ce lieu où l’on sentait que vivaient toujours pures les antiques traditions de l’humanité, il assistait de loin, lui profane, aux pompes divinement ordonnées du culte hébreu. La blanche colonne de la fumée des victimes s’élevait devant lui comme l’hommage de la terre au Dieu créateur et sauveur ; des parvis intérieurs arrivait à son oreille l’harmonie des chants sacrés, portant jusqu’au ciel l’ardente prière des siècles de l’attente et l’expression inspirée des espérances du monde ; et lorsque, du milieu des chœurs lévitiques et des phalanges sacerdotales vaquant au ministère du sacrifice et de la louange, le pontife au front duquel brillait la lame d’or s’avançait, portant l’encensoir, et s’engageait seul au delà des voiles mystérieux qui fermaient le sanctuaire : l’étranger qui entrevoyait quelque chose de ces symboliques splendeurs s’avouait vaincu, et il reconnaissait la grandeur incomparable de ce Dieu sans image dont la majesté dépassait tellement les vaines idoles des nations. Les princes d’Asie, les plus grands rois, tenaient à honneur de subvenir par leurs dons personnels et aux frais du trésor de leurs empires à la dépense du lieu saint (2 Mach. 3, 2-3). On vit les généraux romains et les césars eux-mêmes continuer sur ce point les traditions de Cyrus (1 Esdr. 6, 4) et d’Alexandre (Jos. Antiq. 11, 5). Auguste voulut que, chaque jour, un taureau et deux agneaux fussent offerts en son nom aux prêtres juifs et immolés sur l’autel de Jéhovah pour le salut de l’empire (Philo, Légat) ; ses successeurs avaient maintenu la fondation ; et le refus que firent les sacrificateurs de recevoir désormais les offrandes impériales marqua, dit Josèphe, le début de la guerre (Jos. De bell. 2, 17).

Mais si jusqu’à la fin la majesté du temple en imposa tellement aux profanes eux-mêmes, il était des émotions que le juif fidèle pouvait seul ressentir à son aspect, en ces derniers jours de l’existence de la nation. Héritier de la foi soumise des patriarches, il n’ignorait pas assurément que les privilèges prophétiques de sa patrie n’étaient que l’annonce pour le monde entier de grandeurs plus réelles et plus stables ; il comprenait sans nul doute que l’heure était venue, pour les enfants de Dieu, de ne plus confiner leurs hommages dans les limites resserrées d’une montagne ou d’une ville (s. Jean 4, 21, 23) ; il savait que le vrai temple de Dieu s’élevait à l’heure même sur toutes les collines de la gentilité (Isaï. 2, 2), embrassant dans son immensité les multiples rivages de cette terre qu’avait pénétrée de ses flots le sang parti du Calvaire. Et toutefois, qui ne comprendrait les angoisses de son patriotisme au moment où Dieu s’apprête à consommer, au milieu de la terre épouvantée, le retranchement terrible (Ibid. 10, 23) du peuple ingrat qui fut la part de son héritage (Deut. 32, 9) ? Qui ne s’associerait à la douleur de Jacob en ces justes, pareils dans leur petit nombre aux épis échappés à la faux du moissonneur (Isaï. 17, 5), et quittant la ville sainte devenue la cité maudite ? Certes, elles étaient bien légitimes les larmes qui tombaient des yeux de ces vrais Israélites abandonnant pour toujours à la dévastation et à la ruine leurs foyers, leur patrie, ce temple surtout qui, si longtemps, avait consacré la gloire d’Israël et formé le titre authentique de la noblesse de Juda parmi les nations (Deut. 4, 6‑8).

Indépendamment de sa prééminence au temps des prescriptions figuratives, Jérusalem n’avait-elle pas été d’ailleurs le théâtre des plus augustes mystères de la loi de la grâce ? Et n’était-ce pas en son temple que Dieu, selon l’expression des prophètes, avait manifesté l’ange de l’alliance (Malach. 3, 1) et donné la paix (Agg. 2, 10) ? L’honneur de ce temple n’est plus l’exclusif apanage d’un peuple isolé, depuis que le désiré de toutes les nations l’a rempli par son arrivée de plus de gloire que n’avaient fait tous les siècles de l’attente et de la prophétie (Agg. 2, 8, 10). C’est à son ombre que Marie, le trône futur de la Sagesse éternelle, prépara dans son âme et sa chair au Verbe divin un plus auguste sanctuaire que celui dont les murailles lambrissées de cèdre et chargées d’or abritaient son enfance. C’est là qu’à l’âge de trois ans, elle franchit joyeuse les quinze degrés qui séparaient le parvis des femmes de la porte orientale, offrant à Dieu l’hommage si pur de son cœur immaculé. Ici donc, sur la cime de Moriah, commença dans leur reine ce long défilé des vierges consacrées, qui, jusqu’à la fin des temps, viendront après elle offrir au Roi leur amour (Psalm. 44, 15, 16). Là encore, le sacerdoce nouveau prit son point de départ et son modèle en la divine Mère présentant au Très-Haut la victime du monde, fruit nouveau-né de ses chastes entrailles. Dans cette demeure faite de mains d’hommes, dans ces salles où siègent les docteurs, la Sagesse s’est assise sous les traits de l’enfance, instruisant les dépositaires de la Loi par ses questions sublimes et ses divines réponses (s. Luc 2, 46, 47). Partout, dans ces parvis, le Verbe incarné répandit des trésors de bonté, de puissance, de céleste doctrine. Tel de ces portiques fut le lieu préféré des promenades du fils de l’homme (s. Jean 10, 23), et l’Église naissante en fit le rendez-vous de ses premières assemblées (Act. 3, 11 ; 5, 12).

Véritablement donc ce lieu est saint d’une sainteté non pareille, saint pour le juif du Sinaï, saint plus encore pour le chrétien, juif ou gentil, qui trouve ici la fin de la Loi dans l’accomplissement des figures (Rom. 10, 4). L’Église rappelait à bon droit, cette nuit, la parole du Seigneur disant à Salomon : « J’ai sanctifié cette maison que vous avez bâtie, pour y établir mon Nom à jamais ; mes yeux et mon cœur y seront attachés dans toute la suite des jours (3 Reg. 11, 3) ».

Comment donc de sinistres présages viennent-ils jeter aujourd’hui l’effroi parmi les gardiens de la sainte montagne ? Des apparitions étranges, des bruits effrayants, ont banni de l’édifice sacré le calme et la paix qui conviennent à la maison du Seigneur. À la fête de la Pentecôte, les prêtres remplissant leur ministère ont entendu dans le saint lieu comme l’agitation d’une grande multitude et des voix nombreuses s’écriant toutes ensemble : « Sortons d’ici ! » Une autre fois, au milieu de la nuit, la porte d’airain massif qui fermait le sanctuaire du côté de l’Orient, et que vingt hommes à peine peuvent ébranler, s’est ouverte d’elle-même (Jos. De bell. 6, 5). O temple, ô temple, dirons-nous avec les témoins de ces menaçants prodiges (Talmud cité p. Dr. Sepp, 2ème p. 6, 62), pourquoi t’agiter ainsi ? pourquoi te détruire toi-même ? Hélas ! ton sort nous est connu ; Zacharie l’a prédit, lorsqu’il disait : « Liban, ouvre tes portes, et que le feu dévore tes cèdres (Zach. 11, 1) ! »

Dieu, à coup sûr, n’a point oublié les engagements de sa bonté toute-puissante. Mais n’oublions pas davantage le terrible et juste avertissement qui suivait sa promesse au fils de David : « Si vous abandonnez mes voies, vous et vos fils, j’exterminerai Israël de la terre que je lui ai donnée ; je rejetterai de ma face ce temple que je m’étais consacré, et Israël sera le proverbe et la fable de tous les peuples ; cette maison passera en exemple, elle sera l’objet de la stupéfaction et des sifflets de quiconque la verra (3 Reg. 9, 6-8) ! ».

Âme chrétienne, devenue pour Dieu par la grâce un temple (1 Cor. 3, 16-17) plus magnifique, plus saint, plus aimé que celui de Jérusalem, instruisez-vous à la lumière des divines vengeances, et méditez la parole de ce Dieu Très-Haut dans Ézéchiel : « La justice du juste ne le sauvera point, du jour qu’il aura fait le mal. Quand bien même je lui aurais promis la vie, si, confiant dans sa justice, il opère l’iniquité, toutes ses justices seront oubliées, et il mourra dans le péché qu’il a commis (Ézéch. 33, 12, 13). »

La multiplication des cinq pains et des deux poissons forme, chez les Grecs, le sujet de l’Évangile de ce Dimanche, qu’ils comptent pour le huitième de saint Matthieu.

À la messe

L’Introït rappelle la gloire de l’ancien temple et de la montagne sainte. Mais plus grande encore est la majesté de l’Église qui porte, en ce moment, le Nom et la louange du Très-Haut jusqu’aux extrémités de la terre, mieux que ne l’avait jamais fait ce temple qui était sa figure.

Introït

Nous avons reçu, ô Dieu, votre miséricorde au milieu de votre temple ; comme votre Nom lui-même, ô Dieu, votre louange retentit jusqu’aux extrémités de la terre ; votre main droite est pleine de justice.

Ps. Le Seigneur est grand et digne de toute louange, dans la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte. Gloire au Père. Nous avons reçu.

Non seulement nous sommes par nous-mêmes incapables de toute bonne œuvre, mais la pensée même du bien surnaturel ne peut se produire en nous sans le secours de la grâce. Or le plus sûr moyen d’obtenir un secours si nécessaire, est de reconnaître humblement devant Dieu le besoin absolu que nous en avons, comme le fait l’Église dans la Collecte.

Collecte

Nous vous en supplions, Seigneur, accordez-nous miséricordieusement votre Esprit qui nous fasse toujours penser dans la droiture et agir de même, afin que, n’étant rien que par vous, nous vivions selon vos désirs. Par Jésus‑Christ notre Seigneur.

Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Romains. Chap. 8.

Mes Frères, nous ne sommes point les débiteurs de la chair, pour vivre selon la chair. Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si vous mortifiez par l’esprit les œuvres de la chair, vous vivrez. Car tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont enfants de Dieu. Vous n’avez point reçu en effet l’esprit de servitude pour être encore gouvernés par la crainte, mais vous avez reçu l’esprit de l’adoption des enfants, dans lequel nous crions : Abba ! c’est-à-dire, Père ! C’est l’Esprit qui rend lui-même témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Or, si nous sommes fils, nous sommes aussi héritiers, héritiers de Dieu, cohéritiers de Jésus-Christ.

Le Docteur des nations continue de former à la vie chrétienne les nouvelles recrues que sa voix puissante et celle de ses collègues dans l’apostolat, dispersés par le monde, amène chaque jour plus nombreuses aux fontaines du salut. Bien que se maintenant attentive aux événements qui se précipitent dans la Judée, l’Église, en effet, n’en réserve pas moins toujours ses sollicitudes les plus maternelles pour le grand œuvre de l’éducation des enfants qu’elle engendre à l’Époux. C’est ainsi que, pendant qu’Israël suit jusqu’au bout la voie fatale du reniement, une autre famille se forme et grandit qui prend sa place devant Dieu, et dédommage le Seigneur, par sa docilité, des amertumes dont l’abreuvèrent ses premiers fils. Les prétentions jalouses du peuple ancien, ces contradictions dont le Christ se plaint dans le Psaume (Psalm. 17, 44-46), n’ont point pris fin encore, et déjà l’Homme‑Dieu, grâce à l’Église, est devenu la tête des nations.

Rien n’égale la fécondité de l’Épouse, sinon la puissance de sanctification qu’elle déploie, au milieu d’éléments si divers, pour présenter dès les premiers jours à son Seigneur et roi un empire affermi dans l’unité de l’amour, une génération toute céleste et toute pure dans l’intelligence et la pratique parfaite des vertus. Assurément l’Esprit sanctificateur agit lui-même directement sur les âmes des nouveaux baptisés ; néanmoins, ineffable harmonie du plan divin ! depuis que le Verbe s’est fait chair et qu’il s’est associé dans l’œuvre du salut des hommes une Épouse toujours visible ici-bas, l’opération invisible de l’Esprit qui procède du Verbe n’arrive point à son terme normal sans la coopération et l’intervention extérieure de cette Épouse de l’Homme-Dieu. Non seulement l’Église est la dépositaire des formules toutes‑puissantes et des rites mystérieux qui font du cœur de l’homme une terre renouvelée, dégagée des ronces et prête à fructifier au centuple ; c’est elle encore qui, sous les mille formes de son enseignement, distribue la semence dans les sillons du Père de famille (s. Luc 8, 11). S’il revient à l’Esprit une admirable part dans cette fécondité et cette vie sociale de l’Église, son rôle près des élus considérés individuellement consiste surtout à faire valoir en eux les énergies divines des sacrements qu’elle confère, et à développer les germes de salut que sa parole dépose en leurs âmes.

Aussi sera-ce, dans tous les siècles, une mission importante et sublime que celle de ces hommes, chefs des églises particulières, docteurs privés ou directeurs des âmes, qui représenteront, près des fidèles isolés, la Mère commune ; ils fourniront véritablement pour elle à l’Esprit divin les éléments sur lesquels doit porter son action toute-puissante. Mais aussi, malheur au temps dans lequel les dispensateurs de la parole sainte ne laisseraient plus tomber sur les âmes, avec des principes diminués ou faussés, qu’une semence atrophiée ! l’Esprit n’est point tenu de suppléer par lui‑même à leur insuffisance ; et il ne le fera pas d’ordinaire, respectueux qu’il est de l’ordre établi par l’Homme-Dieu pour la sanctification des membres de son Église.

La Mère commune vient d’ailleurs magnifiquement à l’aide de ces délaissés dans sa Liturgie, qui renferme toujours, soutenues de la force même du Sacrifice et vivifiées par les grâces du Sacrement d’amour, la règle très sûre des mœurs et les plus sublimes leçons des vertus. Mais pour cela faut-il encore que ces pauvres âmes, trop habituées souvent à regarder comme la voie royale de la perfection la vie chétive qu’elles se sont faite, comprennent quelle place il convient de laisser au pain sans force et à l’eau appauvrie dont elles se nourrissent (Isaï. 3, 1 ; 30, 20), en présence des intarissables et authentiques trésors du sein maternel. « O vous tous qui avez soif, dirait le prophète, venez donc à la source vive. Pourquoi dépenser vos richesses à ce qui ne peut vous nourrir, et vos sueurs à ce qui ne peut vous rassasier ? Bien plutôt, sans argent ni dépense, sans échange d’aucune sorte, achetez et mangez, abreuvez-vous de vin et de lait : en m’écoutant, nourrissez-vous de la bonne nourriture, et que votre âme se délecte et s’engraisse (Isaï. 55, 1-2). » S’il est une remarque, en effet, qui doive attirer l’attention non moins que la reconnaissance du chrétien en quête de lumières au sujet de la voie qui conduit au ciel, c’est bien assurément que l’Église ait pris soin de choisir elle-même, au milieu du trésor des Écritures, et de rassembler dans le plus usuel de tous les livres les passages pratiques qu’elle sait mieux que personne sans doute convenir à ses fils. À cette école de la sainte Liturgie, de son livre de Messe, le fidèle humblement et pieusement attentif ne sera point exposé à voir s’affaiblir ou vaciller jamais la lumière. « C’est ici le chemin, lui dira son guide avec autorité ; prenez-le sans crainte, et ne vous écartez ni à droite, ni à gauche (Isaï. 30, 21). » L’Église, faut-il s’en étonner ? l’emportera toujours, dans la conduite des âmes, sur les plus profonds des docteurs et les plus saints mêmes de ses fils.

Qu’on réunisse les quelques lignes empruntées comme Épîtres, dans ces trois derniers dimanches, à la lettre de saint Paul aux Romains ; et qu’on dise si, indépendamment de leur infaillible vérité garantie par l’Esprit-Saint lui-même, il est possible de trouver ailleurs une aussi admirable exposition des bases de la morale révélée. La clarté, la simplicité d’expression, la véhémence chaleureuse de l’exhortation apostolique, le disputent, dans ce peu de paroles, à l’ampleur de la doctrine et à la portée des considérations que l’on y voit empruntées aux plus sublimes aspects du dogme chrétien. Jésus-Christ, fondement du salut, sa mort et son glorieux tombeau devenus dans le baptême le point de départ de l’homme régénéré, sa vie en Dieu modèle de la nôtre ; la honte passée de nos corps asservis, la fécondité sanctifiante des vertus remplaçant dans nos membres la désastreuse germination des vices ; aujourd’hui enfin les droits de l’esprit sur la chair, et ses devoirs contre elle s’il tient à garder sa juste prééminence, si l’homme veut maintenir la liberté qu’il a recouvrée par la grâce de l’Esprit d’amour et se montrer, comme il l’est en toute vérité, le fils de Dieu, le cohéritier du Christ : telles sont les splendides réalités illuminant pour nous désormais de leurs célestes rayons la loi de la vie dont on vit par l’Esprit-Saint dans le Christ Jésus (Rom. 8, 2) ; tels se produisent, en face du monde, les axiomes de la science du salut qui doit remplacer à la fois les impuissances de la loi juive et la stérile morale de la philosophie.

Car c’est une vérité qu’il convient de retenir aussi, comme étant l’idée-mère de toute cette sublime épître aux Romains : l’impuissance, la stérilité pour la justice complète et le bien absolu, sont la part trop certaine de l’humanité non relevée par la grâce. L’expérience l’a prouvé, saint Paul le déclare, les Pères bientôt l’affirmeront unanimement, et l’Église le définira dans ses conciles. L’homme peut arriver, il est vrai, par les seules forces de sa nature tombée, à la possession de certaines vérités et à la pratique de quelque bien ; mais il ne parviendra jamais, sans la grâce, à connaître et moins encore à observer les préceptes de la loi simplement naturelle dans leur ensemble.

De Jésus donc, de Jésus seul vient toute justice. Non seulement la justice surnaturelle, qui suppose l’infusion de la grâce sanctifiante dans l’âme du pécheur, est de lui tout entière ; mais encore cette justice naturelle dont les hommes se parent si volontiers, et qu’ils prétendent leur tenir lieu de tout le reste, échappe à quiconque n’adhère point au Christ par la foi et l’amour. Que les adeptes de l’indépendance de l’esprit humain exaltent leur morale et vantent leurs vertus ; nous chrétiens, nous ne savons qu’une chose que nous tenons de notre mère l’Église : l’honnête homme, c’est-à-dire l’homme véritablement en règle avec tous les devoirs que lui impose sa nature, ne se trouve point ici-bas sans le secours très spécial de l’Homme-Dieu rédempteur et sauveur. Avec saint Paul, soyons donc fiers de l’Évangile (Rom. 1, 16) ; car il est bien la vertu de Dieu, non seulement pour sauver l’homme et justifier l’impie (Ibid. 4, 5), mais encore pour donner la justice agissante et parfaite aux âmes avides de droiture. Le juste vit de la foi, dit l’Apôtre, et sa justice croît avec elle (Ibid. 1, 17) ; sans la foi en Jésus, la prétention d’arriver par soi et ses œuvres à la consommation de tout bien n’engendre que la stérilité de l’orgueil et n’attire que des maux (Ibid. 18).

Les Juifs en font aujourd’hui la triste expérience. Fiers de leur loi qui leur donnait une lumière plus grande qu’aux nations (Ibid. 2, 17-20), et voulant établir sur elle seule leur propre justice, ils ont méconnu celui qui était la fin de la loi, la source de toute justice véritable (Ibid. 10, 3-4) ; ils ont repoussé le Christ qui leur apportait, avec la délivrance du mal antérieur (Ibid. 3, 25), la connaissance du précepte et la force de l’accomplir (Ibid. 8, 3-4) ; ils sont restés dans leur iniquité, ajoutant faute sur faute au péché d’origine, thésaurisant pour le jour de colère (Ibid. 2, 5). Or voilà qu’à cette heure même s’accomplit la prédiction d’Isaïe, mettant les paroles suivantes dans la bouche des restes d’Israël que nous accompagnons aujourd’hui dans leur fuite : « Si le Seigneur des armées n’eût réservé quelques rejetons de notre race, nous aurions été comme Sodome et Gomorrhe (Isaï. 1, 9). »

« Que dirons-nous donc, s’écrie l’Apôtre (Rom. 9, 3o-33) ? sinon que les nations, qui ne cherchaient point la justice, ont trouvé et saisi la justice, mais la justice qui vient de la foi ; Israël au contraire, « poursuivant la loi de la justice, ne l’a point rencontrée. Pourquoi, cela ? parce qu’il n’a point voulu la tenir de la foi, et s’est conduit comme s’il pouvait l’obtenir par les œuvres. Ils ont bronché contre la pierre d’achoppement, selon qu’il est écrit : Voici que je pose en Sion une pierre d’achoppement et de scandale, et quiconque croira en celui qui est cette pierre ne sera point confondu (Isaï. 8, 14 ; 28, 16), »

Le Graduel semble exprimer les sentiments des chrétiens juifs contraints de quitter leurs villes, et priant Dieu d’être lui-même désormais leur protecteur et leur lieu de refuge. Le Verset chante de nouveau les grandeurs anciennes du Seigneur en Jérusalem et sur la montagne où fut son temple.

Graduel

Soyez mon Dieu protecteur et mon lieu de refuge, pour me sauver. V/. O Dieu, j’ai espéré en vous ; Seigneur, je ne serai point confondu pour jamais. Alléluia, alléluia. V/. Le Seigneur est grand et digne de toute louange dans la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte. Alléluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. XVI.

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : Un homme riche avait un économe qui fut accusé devant lui comme ayant dissipé ses biens. L’appelant donc, il lui dit : Qu’est-ce que j’entends dire de vous ? Rendez compte de votre administration ; car désormais vous ne gérerez plus mon bien. Or l’économe se dit en lui-même : Que ferai-je, mon maître m’enlevant ainsi mon emploi ? Je ne puis travailler à la terre, j’aurais honte de mendier. Je sais ce que je ferai, afin que, lorsque j’aurai été dépouillé de cette administration, il y ait des gens qui me reçoivent dans leurs maisons. Appelant donc chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier : Combien devez-vous à mon maître ? Il lui répondit : Cent barils d’huile. Prenez votre obligation, dit l’ économe, asseyez-vous vite, et écrivez cinquante. Ensuite il dit à un autre : Et vous, combien devez-vous ? Celui-ci répondit : Cent mesures de froment. Il lui dit : Voici votre lettre, écrivez quatre-vingts. Et le maître loua l’économe infidèle pour sa prudence ; car les enfants de ce siècle sont plus prudents que ne sont les enfants de lumière en leurs affaires. Et moi je vous dis : Faites-vous des amis avec les richesses d’iniquité, afin que, lorsque vous manquerez, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles.

Les divers termes de la parabole qui nous est proposée sont faciles à saisir, et renferment une doctrine profonde. Dieu seul est riche par nature, parce qu’à lui seul appartient en propre le domaine direct et absolu sur toutes choses : elles sont à lui, parce qu’il les a faites (Psalm. 23, 2 ; 88, 12). Mais en envoyant son Fils dans le monde sous une forme créée, il l’a constitué par cette mission dans le temps l’héritier des ouvrages sortis de ses mains (Psalm. 8, 6-8), comme il l’était déjà des trésors mêmes de la nature divine par le fait de sa génération éternelle. L’homme riche de notre Évangile, c’est donc le Seigneur Jésus portant dans son humanité unie au Verbe le titre d’hérédité universelle (Héb. 1, 2 ; 2, 8) qui l’établit sur tous les biens, créés ou non, finis ou infinis, du Dieu très-haut. C’est à lui qu’appartiennent les cieux chantant sa gloire (Psalm. 18, 2, 6) et fiers de former pour un temps (Ps. 101, 27) son vêtement de lumière (Ps. 103, 2), l’océan qui proclame sa puissance au sein des tempêtes (Ps. 92, 4) et abat docile à ses pieds la fureur de ses flots (s. Marc 4, 39-40), la terre enfin lui présentant l’hommage de sa plénitude (Ps. 23, 1). L’herbe et les fleurs de la prairie, les fruits variés, la fertile beauté des champs (Ps. 49, 11), les oiseaux du ciel comme les poissons qui peuplent les fleuves ou parcourent les sentiers des mers (Ps. 8, 9), les grands troupeaux comme l’insecte ignoré, comme la bête fauve qui se dérobe dans la profondeur des forêts ou sur les montagnes (Ps. 49, 9-10) : tout est sien, tout est soumis à son empire. À lui aussi appartiennent en pleine possession l’argent et l’or (Agg. 2, 9), et l’homme même, qui ne serait que son esclave à jamais, s’il n’avait daigné miséricordieusement le diviniser et l’appeler en part de ses biens éternels.

Au lieu d’esclaves, il a voulu avoir en nous des frères ; et, retournant de ce monde à son Père devenu le nôtre par sa grâce (s. Jean 20, 17), il nous a envoyé l’Esprit-Saint comme le témoin de la filiation divine en nos âmes (Rom. 8, 10), comme le gage de l’hérédité sacrée qui nous assure le ciel (Éph. 1, 14). Biens ineffables du siècle futur, héritage sans pareil, dont la grandeur fait tressaillir l’Homme-Dieu lui-même dans le psaume célébrant sa résurrection glorieuse ! Nous ses membres et ses cohéritiers, nous avons le droit de dire avec lui : « Le cordeau du partage est tombé pour moi sur une part merveilleuse. Splendide est en effet mon héritage ; car c’est Dieu même qui m’est échu en possession. Béni soit le Seigneur qui m’a donné de le comprendre (Psalm. 15, 5-7) ! »

Toutefois, pour arriver à la jouissance des richesses éternelles, une épreuve nous est imposée : il faut que nous fassions valoir ici‑bas le domaine visible du Christ. Notre fidélité dans la gestion de ces biens inférieurs, confiés en des proportions si variées aux soins des fils d’Adam pendant les jours de leur exil, marquera la mesure des récompenses sans fin qui nous attendent. Divine convention, ineffable accord de justice et d’amour ! de ses biens l’Homme-Dieu a fait deux parts : il nous assure la pleine propriété de la part éternelle, seule vraiment grande, seule capable de satisfaire nos aspirations infinies ; pour l’autre, qui en elle-même ne mériterait point d’attirer le regard d’êtres appelés à contempler la divine essence, il dédaigne d’y attacher nos âmes et se refuse à nous communiquer sur elle les droits d’un domaine absolu. La vraie propriété des biens du temps reste donc à lui seul ; la possession qu’il octroie des richesses de la terre d’épreuve aux futurs cohéritiers de son éternité, demeure soumise à mille restrictions durant leur vie, et révèle à la mort son caractère essentiellement précaire : elle ne suit point les hommes au delà du tombeau.

Un jour vient pour l’insensé, comme pour le sage, où l’on doit lui redemander son âme (s. Luc 12, 20), où le riche, traduit comme le pauvre dans la nudité du jour de sa naissance (Job. 1, 21) en présence du seul Maître, entendra la parole : Rendez-moi compte de votre administration. La règle du jugement, à cette heure terrible, sera celle-là même que nous a révélée le Seigneur en personne, lorsqu’il disait dans les jours de sa vie mortelle : « Il sera réclamé beaucoup à qui l’on a donné beaucoup ; et il sera demandé plus à qui l’on aura confié davantage (s. Luc 12, 48). » Malheur alors au serviteur qui s’était cru maître, à l’économe qui, méconnaissant son mandat, s’est plu à dissiper vainement des biens dont il n’était que le dispensateur (Ibid. 42) ! Il comprend, à la lumière de l’éternité, l’erreur de son fol orgueil ; il pénètre l’injustice souveraine d’une vie, honnête peut-être selon le monde, mais passée tout entière sans tenir compte des intentions de celui qui lui confia ces richesses dont il était si fier. Dépossédé sans retour, il ne peut réparer ses torts par une administration plus conforme à l’avenir aux volontés du maître du monde. S’il pouvait du moins se reformer laborieusement un héritage, ou trouver assistance près de ceux qui vécurent avec lui sur terre ! Mais au delà du temps le travail cesse ; et ses mains vides, devenues impuissantes, ne recueilleraient que la honte en s’ouvrant pour demander l’aumône, au pied du tribunal redoutable où chacun craint à bon droit de ne pouvoir se suffire à lui-même (s. Matth. 25, 9).

Heureux donc si, dès ce monde, la voix des menaces divines qui retentit en mille manières (Psalm. 94, 8) parvient à réveiller sa conscience ; si, comme l’économe de notre Évangile, il profite du temps qui lui reste, et se dit avec Job : Que ferai-je, quand Dieu se lèvera pour le jugement ? Lorsqu’il m’interrogera, que lui répondrai-je (Job. 31, 14) ?

Celui même qui doit être son juge lui indique miséricordieusement, aujourd’hui, le moyen de parer la peine qu’ont encourue ses malversations. Qu’il imite l’habileté de l’économe infidèle, et il sera loué pleinement : non seulement, comme lui, à cause de sa prudence ; mais parce qu’en disposant ainsi pour les serviteurs de Dieu des richesses mises en ses mains, loin de frustrer le Seigneur de toutes choses, il ne fait que rentrer dans ses intentions. Quel est en effet l’économe fidèle autant que prudent, établi par le Seigneur sur sa famille, sinon celui qui pourvoie les membres de cette famille, en temps opportun, de froment (s. Luc 12, 42) et d’huile (2 Esdr. 5, 11) ? Corporelle ou spirituelle, l’aumône nous assure des amitiés puissantes pour l’heure du grand dénuement, au jour où la terre doit manquer à notre vie défaillante ; car c’est aux pauvres qu’appartient le royaume des cieux (s. Matth. 5, 3) ; si nous employons les richesses de la vie présente à abriter et soulager leur misère ici‑bas, ils ne manqueront pas de nous recevoir à leur tour dans leurs maisons, qui sont les tabernacles éternels.

Tel est le sens direct et obvie de la parabole qui nous est proposée. Mais si nous voulons pénétrer complètement l’intention pour laquelle l’Église choisit aujourd’hui ce passage de l’Évangile, il nous faut recourir à saint Jérôme qui s’en est fait l’interprète officiel dans l’Homélie de l’Office de la nuit. Poursuivons avec lui la lecture évangélique : Celui qui est fidèle dans les petites choses, continue le texte sacré, c’est aussi dans les grandes, et celui qui est injuste dans les petites choses le sera dans les grandes ; si donc vous n’avez pas été fidèles dans les richesses iniques et trompeuses, qui vous confiera les biens véritables (s. Luc 16, 10-11) ? Or Jésus parlait ainsi, observe saint Jérôme, devant les scribes et les pharisiens qui le tournaient en dérision, voyant bien que la parabole était contre eux. L’infidèle dans les petites choses, c’est en effet le Juif jaloux, qui, dans le domaine restreint de la vie présente, refuse à ses frères l’usage des biens créés pour tous. Si donc, est-il dit à ces scribes avares, vous êtes convaincus de malversation dans la gestion de richesses fragiles et passagères, qui pourrait vous confier les vraies, les éternelles richesses de la parole divine et de l’enseignement des nations (Hier Ep. ad Algasiam, cap. 6) ? Demande redoutable, que le Seigneur laisse aujourd’hui en suspens sur la tête des infidèles dépositaires de la loi des figures. Mais combien, dans peu, la réponse sera terrifiante !

En attendant, l’humble troupe des élus de Juda, laissant ces endurcis à la vengeance que précipite leur démence orgueilleuse, poursuit sa route dans la confiance assurée qu’elle garde en son sein les promesses de Sion. L’Antienne de l’Offertoire célèbre sa foi et son espérance.

Offertoire

Vous sauverez, Seigneur, le peuple qui marche dans l’humilité, et vous humilierez les yeux des superbes ; car quel autre Dieu y a-t-il que vous, Seigneur?

C’est de Dieu lui-même que nous tenons les dons qu’il agrée de nos mains dans sa bonté ; les Mystères sacrés qui transforment l’oblation n’en obtiennent pas moins pour nous par sa grâce, comme le dit la Secrète, la sanctification de la vie présente et les joies de l’éternité.

Secrète

Recevez de nos mains, nous vous en supplions, Seigneur, ces dons que nous tenons de votre bonté, afin que ces sacrés Mystères, par la vertu de votre grâce, sanctifient nos voies dans la vie présente et nous conduisent aux joies éternelles. Par notre Seigneur.

L’espérance que l’homme met en Dieu ne saurait le tromper ; il en a pour gage la suavité du banquet divin.

Communion

Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux ; heureux l’homme qui espère en lui !

L’aliment céleste a la vertu de renouveler et nos âmes et nos corps ; obtenons d’éprouver la plénitude de ses divins effets.

Postcommunion

Que le céleste Mystère soit pour nous, Seigneur, le renouvellement de l’âme et du corps, en sorte que nous ressentions l’effet de sa célébration que nous venons d’accomplir. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

À Vêpres

Antienne de Magnificat

Que ferai-je, mon maître m’ôtant l’administration de son bien ? Je ne puis travailler à la terre, j’aurais honte de mendier. Je sais ce que je ferai, afin que, lorsque j’aurai été dépouillé de cette administration, il y ait des gens qui me reçoivent dans leurs maisons.

Autres liturgies

Unissons-nous à l’Église, en redisant ces Répons de l’Office du Temps, auxquels nous joindrons la belle Oraison qui les suit, et qui est en usage au Missel ambrosien pour plusieurs des Dimanches après la Pentecôte.

Répons

R/. Seigneur, vous avez exaucé la prière que votre serviteur vous faisait, pour que je bâtisse un temple à votre Nom : * Bénissez et sanctifiez cette maison à jamais, Dieu d’Israël.

V/. Seigneur qui gardez l’alliance promise à vos serviteurs marchant de tout leur cœur en votre présence. * Bénissez.

R/. Seigneur, écoutez mes chants et la prière que votre serviteur formule aujourd’hui devant vous : que vos yeux soient ouverts et vos oreilles attentives : * Sur cette maison jour et nuit.

V/. Regardez, Seigneur, de votre sanctuaire et de votre demeure au plus haut des cieux, * Sur cette maison.

R/. Seigneur, si votre peuple se tourne et prie vers ce sanctuaire : * Vous l’exaucerez du ciel, et vous le délivrerez des mains de ses ennemis.

V/. Si votre peuple pèche contre vous, et que se convertissant il fasse pénitence et vienne prier en ce lieu, * Vous l’exaucerez.

Gloire au Père. * Vous l’exaucerez.

Oraison

Seigneur, exaucez la voix de votre Église en ses supplications : vigne mystique, accrue par les ouvriers de votre Fils, elle veut affermir en vous ses racines ; étrangère aux fluctuations de ce siècle, enrichie des rejetons de ce peuple auquel elle a donné naissance, qu’elle ait à tirer gloire des fruits de sa fertilité. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur.

L’ancienne Préface de l’Église Romaine pour ce jour était ainsi conçue.

Préface

Il est vraiment digne de vous rendre grâces, Dieu éternel, en même temps que de vous dédier le sacrifice d’un cœur contrit, de vous immoler la victime d’une âme humiliée ; car c’est de vous que nous recevons tous les biens, c’est en vous que nous puisons toute joie. Faites donc, nous vous en prions, que vous serve notre conscience, que de jour en jour meilleure elle profite en vous, qu’elle soit soumise dans une pureté parfaite à votre grâce. Seigneur, c’est notre prière, faites en nous le vide de tous maux et remplissez-nous totalement de vos biens, afin que par cette grâce que vous nous donnerez, qui n’est point due à nos mérites, nous soyons délivrés de toute adversité, confirmés en tous biens, et méritions d’être admis parmi les habitants des cieux.

7e dimanche après Pentecôte
Veiller sur le trésor de la foi et de la charité

Mes bien chers Frères,

Voici mon sermon pour le 7e dimanche après la Pentecôte. Dans le chapitre 7 de saint Mathieu dont nous lisons un passage aujourd’hui, Notre Seigneur donne des consignes pour respecter et protéger le trésor de la foi et de la charité. Avec saint jean Chrysostome, allons plus loin que la seule dénonciation des faux prophètes.

Je pars en pèlerinage à Fatima pour une semaine — à bicyclette — et je prierai tout particulièrement pour vous la très Sainte Vierge.

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7e dimanche après la Pentecôte

Dom Guéranger ~Année liturgique
Septième dimanche après la Pentecôte

Le cycle dominical du Temps après la Pentecôte complète aujourd’hui son premier septénaire. Avant la translation générale qu’eurent à subir les lectures évangéliques dans cette partie de l’année, l’Évangile de la multiplication des sept pains donnait son nom au septième Dimanche, et le mystère qu’il renferme inspire encore en plus d’un point la liturgie de ce jour.

Or nous avons vu que ce mystère était celui de la consommation des parfaits dans le repos de Dieu, dans la paix féconde de l’union divine. Salomon, le Pacifique par excellence, le chantre auguste et autorisé de l’épithalame sacré du Cantique, est donc bienvenu pour exalter aujourd’hui la Sagesse divine, et révéler ses voies aux fils des hommes. Dans les années où la Pâque atteint son plus haut terme en avril, le septième Dimanche après la Pentecôte est en effet le premier du mois d’août, et l’Église y commence, à l’Office de la nuit, la lecture des livres Sapientiaux. Autrement elle continue, il est vrai, celle des livres historiques, qui peut se poursuivre ainsi cinq semaines encore ; mais alors même la Sagesse éternelle garde ses droits sur ce Dimanche que le nombre septénaire lui consacrait déjà d’une façon si spéciale. Car au défaut des instructions inspirées du livre des Proverbes, nous voyons Salomon en personne prêcher d’exemple au troisième livre des Rois, préférer la Sagesse à tous les trésors, et la faire asseoir avec lui comme son inspiratrice et sa très noble Épouse sur le trône de David son père.

David lui aussi, nous dit saint Jérôme interprétant l’Écriture de ce jour au nom de l’Église elle-même (In 2 Nocturno, ex Epist. ad Nepotianum), David, sur la fin de sa vie guerrière et tourmentée, connut les charmes de cette incomparable Épouse des pacifiques ; et ses chastes caresses, qui n’allument point les feux de la concupiscence, triomphèrent en lui divinement des glaces de l’âge.

« Qu’elle soit donc mienne aussi, reprend un peu plus loin le solitaire de Bethléhem ; qu’elle repose en mon sein cette Sagesse toujours pure. Sans vieillir jamais, féconde à toute heure en son éternelle virginité, c’est aux ardeurs de sa flamme divine que s’allume dans le chrétien la ferveur de l’esprit demandée par l’Apôtre (Rom. 12, 11) ; c’est par l’amoindrissement de son empire qu’à la fin des temps (s. Matth. 24, 12) se refroidira la charité de plusieurs (4 Ep. ad Nepot., 4). »

Le récit de la guérison des deux aveugles, rapportée au chapitre 9ème de saint Matthieu, fait pour les Grecs le sujet de l’Évangile de ce Dimanche.

À la Messe

L’Église, laissant la synagogue dans ses villes condamnées à périr, a suivi Jésus au désert. Pendant que les fils du royaume (s. Matth. 8, 12) assistent sans voir à cette transmigration pour eux si fatale, la tige de Jessé, devenue l’étendard des nations (Isaï. 11, 10), convoque les peuples et les amène par rangs pressés sur les traces de l’Église. De l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Midi, ils arrivent et prennent place avec Abraham, Isaac et Jacob au banquet du royaume des cieux (s. Matth. 8, 11). Mêlons nos voix, dans l’Introït, à leurs chants d’allégresse.

Introït

Toutes les nations, frappez des mains ; jubilez à Dieu dans des chants d’allégresse.

Ps. Car le Seigneur est élevé et terrible ; il est le grand Roi de toute la terre. Gloire au Père. Toutes les nations.

Il n’est point de contradiction qui puisse empêcher la Sagesse d’arriver à ses fins. Le peuple juif renie son roi ; mais la gentilité s’est levée pour acclamer le fils de David[1]. Comme nous le chantions dans l’Introït, son règne s’étend déjà sur toute la terre. L’Église demande, dans la Collecte, l’éloignement des maux et l’abondance des biens qui doivent affermir dans la paix la puissance du vrai Salomon.

Collecte

O Dieu dont la providence n’est jamais frustrée dans ses desseins, nous vous supplions d’écarter de nous tout ce qui pourrait nuire et de nous accorder tout ce qui peut être salutaire. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Romains. Chap. 6.

Mes Frères, je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair : comme vous avez fait servir vos membres à l’impureté et à l’injustice pour l’iniquité, faites-les servir maintenant à la justice pour votre sanctification. Car lorsque vous étiez esclaves du péché, vous étiez indépendants de la justice. Quel fruit donc vous rapportaient alors ces actes dont vous rougissez maintenant ? Car leur fin, c’est la mort. Mais maintenant qu’affranchis du péché vous êtes devenus serviteurs de Dieu, vous avez pour fruit la sainteté, et pour fin la vie éternelle. Car la mort est la solde du péché ; mais le don de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur.

« Considérez-vous comme morts au péché et vivant pour Dieu dans le Christ Jésus notre Seigneur (Rom. 6, 11). » Le Docteur des nations entre aujourd’hui dans le développement de cette formule par excellence de la vie chrétienne. L’Épître de Dimanche dernier n’avait eu d’autre but que d’en établir les termes ; elle nous l’a montrée ressortant de la notion du baptême qui nous unit au Christ sous les eaux.

Là, comme dans un tombeau, la mort de Jésus devient nôtre et nous délivre du péché. Vendus au péché (Ibid. 7, 14) par nos premiers parents avant même que d’avoir vu le jour, marqués en naissant de son stigmate ignominieux, notre vie entière appartenait à ce tyran cruel ; maître avide, il nous faisait sentir son droit de tout instant sur les membres flétris d’un corps esclave. Mais si la vie de l’esclave est de droit à son maître, la mort au moins délivre son âme, et la sépulture dérobe son corps même aux revendications de l’exacteur (Job. 3, 18). Or sur la croix de l’Homme-Dieu, sur la croix de Jésus devenu péché (2 Cor. 5, 21) pour nos crimes, l’humanité coupable a suivi, au regard d’une miséricordieuse justice, le sort de son chef innocent. Le vieil homme, issu d’Adam pécheur, a été crucifié ; il est mort dans le Christ ; et l’esclave de naissance, affranchi par cette bienheureuse mort, a vu ensevelir sous les eaux le corps de péché qui portait dans sa chair le titre de sa servitude.

Le corps du péché, c’était en effet notre chair, non l’innocente sortie toute pure à l’origine des mains du Créateur, mais la chair souillée de génération en génération par la transmission d’un honteux héritage. Dans le secret du mystérieux tombeau, l’onde dissolvante a détruit la souillure de ce corps avili ; elle a disjoint du même coup ces membres du péché qui sont les passions mauvaises (Col. 3, 5-9), tristes puissances du mal qui déformaient en nous et tournaient au crime les facultés et les organes reçus de Dieu pour accomplir toute justice. En un moment, le fort armé (s. Luc 11, 21) a perdu le titre de sa possession ; la mort lui a ravi son esclave. Le péché donc étant détruit, la triple concupiscence décapitée s’agite en vain ; aidé de la grâce, l’homme délivré saura toujours empêcher, s’il le veut, ces hideux tronçons du serpent de se rejoindre et de retrouver leur chef.

Car telle est l’action multiple et une du saint baptême : en un clin d’oeil, et par sa seule puissance, il extirpe le péché et réduit à néant tous ses droits acquis ; mais l’homme doit ensuite prêter son concours à la grâce du sacrement, pour surveiller en lui les penchants complices du mal toujours prêt à renaître, et continuer sans fin sur ses rejetons impurs l’œuvre d’extermination salutaire du premier jour. À la mort du péché, résultat tout divin dans sa plénitude et sa rapidité foudroyante pour l’ancien ennemi, succède pour l’esclave affranchi le long travail de la mortification de l’esprit et des sens. Mais c’est toujours la vertu du premier sacrement qui poursuit alors dans le chrétien son œuvre vengeresse ; c’est le saint baptême qui, ayant opéré seul dans le malheureux captif du péché ce que Dieu seul en effet pouvait faire, l’appelle, maintenant que ses chaînes sont tombées, à mener de concert la lutte glorieuse de son indépendance, et le convie à partager l’honneur de la victoire divine sur Satan et ses œuvres.

La répression de la chair apparaîtra de nouveau, Dimanche prochain, comme le vrai monument de notre liberté sur terre, comme la preuve authentique de la noblesse des fils de Dieu. « Que du moins, dirons-nous dès maintenant avec l’Apôtre (Rom. 6, 12-18), que du moins le péché ne règne plus dans votre corps mortel ; n’obéissez plus à ses désirs honteux. Ne faites plus de vos membres des armes d’injustice au service du mal ; de morts que vous étiez, soyez vraiment vivants pour Dieu ; faites de vos membres des armes de justice à sa gloire. Car le péché n’est plus votre maître, et sa tyrannie sur vous a pris fin par la grâce. Lui obéissant de nouveau, vous redeviendriez son esclave ; ne lui rendez pas contre vous ce titre de mort. Mais louez Dieu qui a brisé vos fers, et souvenez-vous qu’affranchis du péché, vous êtes devenus les serviteurs de la justice. »

Ferons-nous moins pour elle qu’on ne fait partout pour le péché son ennemi ? Certes, la justice mérite plus d’efforts de notre part que l’odieux tyran qui n’a pour ses esclaves que la honte et la mort. Et pourtant, admirable condescendance du ciel pour notre faiblesse ! saint Paul le déclare au nom du Saint-Esprit, dans l’Épître du jour : servons la justice comme nous avons servi le péché, et nous serons saints, et nous aurons la vie éternelle (Ibid. 19-23).

Humilions-nous, hélas ! et sondons nos misères. Qu’est devenue pour plusieurs, dans la voie du salut, cette ardeur dévorante avec laquelle on les voyait courir les mille sentiers du mal ? La vraie conversion cependant n’a point pour résultat l’engourdissement des facultés ; elle tourne à Dieu l’activité humaine, et l’augmente en lui rendant son but légitime, ou tout au moins ne la diminue pas, ce qui serait une injure à la grâce.

Quelles leçons donc ne nous donnent point les fils du siècle, à la poursuite de l’ambition, de l’intérêt ou du plaisir ! Que d’activité, d’industrie et de persévérance, que de souffrances souvent, que d’abnégation en tous genres et d’héroïsme à faux pour satisfaire à la fois les sept têtes de la bête, et gagner d’être admis à tremper ses lèvres un instant dans la coupe fangeuse de Babylone (Apoc. 17, 7) ! Il en est, sous les voûtes infernales, qui ont plus peiné et pâti, pour se damner, que n’ont fait les martyrs : et que de fois sans même avoir atteint la compensation prétendue qu’ils rêvaient ici-bas ! Car le troupeau de Satan n’arrive pas toujours à lui complaire au point de mériter, même un jour, les viles récompenses de ses esclaves.

La justice en use autrement avec les siens ; elle n’abaisse point, elle ne trompe point ceux qui la servent. Elle affermit leurs pas dans la paix, augmente sans fin le trésor de leurs mérites, et les conduit sûrement à la perfection de l’amour. La vie de l’union divine s’épanouit alors comme spontanément à ce faîte de la justice, et s’appuie sur elle comme la fleur sur sa tige. « Celui qui est affermi dans la justice possédera la Sagesse, dit l’Esprit-Saint ; c’est en lui qu’elle prendra ses délices d’Épouse (Eccli. 15, 1-8). »

Pourrions-nous donc compter avec des travaux qui préparent le ciel, et devancent ici-bas les mystères de la patrie ? La vie présente, quelque longue qu’elle puisse être, paraît peu de chose à l’âme fidèle heureuse de pouvoir y prouver son amour. « Jacob, dit saint Augustin, servit deux fois sept ans (Gen. 29, 18-3o) pour Rachel, dont le nom signifie la vision du principe, ou le Verbe, la Sagesse qui révèle Dieu. C’est elle qu’aime en effet tout homme vertueux en ce monde ; c’est pour elle qu’il travaille et souffre, en servant la justice. Comme Jacob, ce qu’il recherche dans ses labeurs, ce n’est point assurément la fatigue pour elle-même, mais la possession qu’elle doit lui valoir de Rachel en sa beauté, le repos dans le Verbe où l’on voit le principe qui est Dieu. Est-il un vrai serviteur de Dieu qui puisse avoir d’autre pensée sous l’empire de la grâce? Que veut l’homme, quand il se convertit ? que médite-t-il, que porte-t-il en son cœur, qu’aime-t-il et désire‑t-il ainsi passionnément, sinon la science de la Sagesse ? L’homme sans doute voudrait, s’il était possible, écarter le travail et la peine, pour arriver de suite aux délices de la toute belle et parfaite Sagesse ; mais cela ne se peut dans la terre des mourants. L’Écriture nous l’apprend, quand elle dit : Tu désires la Sagesse ? garde les commandements, et le Seigneur te la donnera (Eccli. 1, 33). Les commandements dont il est ici parlé regardent les œuvres de la justice, de cette justice qui vient de la foi, qui vit au milieu de l’incertitude des tentations et sous les ombres, afin qu’en croyant pieusement ce qu’elle ne comprend pas encore, elle arrive à mériter l’intelligence. « Il ne faut donc point blâmer l’ardeur de ceux qu’embrase le désir de posséder la vérité sans voiles, mais ramener leur amour à l’ordre qui est de commencer par la foi, et de s’efforcer d’arriver par l’exercice des bonnes mœurs où il tend. Dans le chemin, c’est le labeur de la vertu ; mais au terme convoité brille la Sagesse. Aime et désire dès le commencement et au-dessus de toute chose un objet si digne ; mais que l’ardeur qui te domine ait pour premier résultat, de te faire embrasser la fatigue de la route qui conduit au but où te porte l’amour. Une fois arrivé même, tu ne posséderas point dans le temps la belle vérité, sans avoir à cultiver toujours de compagnie la laborieuse justice. Quelque pénétrante et pure que puisse devenir en effet pour des mortels la vue du bien immuable, le corps qui se corrompt alourdit l’âme, et cette demeure terrestre abat toujours l’esprit sous le poids de mille soins (Sap. 9, 15). La Sagesse est l’unique but auquel on doit tendre ; mais il faut supporter beaucoup pour l’atteindre (Aug. Contra Faust., 22, 5o-58). »

L’Église , dans le Graduel, continue d’exprimer la pensée qui domine ce septième Dimanche : elle invite ses fils à venir recevoir d’elle la science de la crainte du Seigneur ; car la crainte du Seigneur est le commencement de la Sagesse (Psalm. 110, 10). Le Verset appelle de nouveau les nations, héritières de Jacob, à célébrer dans l’allégresse le don de Dieu.

Graduel

Venez, mes fils, écoutez-moi : je vous enseignerai la crainte du Seigneur. V/. Approchez-vous de lui, et recevez la lumière ; et vos visages ne seront point confondus. Alléluia, alléluia. V/. Toutes les nations, frappez des mains : jubilez à Dieu dans des chants d’allégresse. Alléluia.

 

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. 7.

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples ; Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous dans des peaux de brebis, et sont au dedans des loups ravissants. Vous les connaîtrez à leurs fruits. Est-ce qu’on cueille des raisins sur les épines ou des figues sur les ronces ? Ainsi tout arbre bon produit de bons fruits, et tout arbre mauvais produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut produire de mauvais fruits, ni un mauvais arbre de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. Vous les connaîtrez donc à leurs fruits. Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n’entreront pas dans le royaume des cieux ; mais l’homme qui fait la volonté de mon Père qui est au ciel, c’est celui-là qui entrera dans le royaume des cieux.

Le peuple juif, en repoussant l’Évangile, a rejeté la lumière. Pendant que le Soleil de justice, salué par les nations, illumine de ses feux toujours croissants l’ancienne région des ombres de la mort (Isaï. 9, 2), la nuit s’étend sur la terre autrefois bénie des patriarches, et les ténèbres s’épaississent à toute heure en Jérusalem. Dans l’aveuglement qui la pousse à sa perte, la synagogue justifie pleinement la parole du Sauveur : Celui gui marche dans les ténèbres ne sait où il va (s. Jean 12, 35). Elle précipite par ses démarches insensées la catastrophe qui doit l’engloutir.

Les faux prophètes et les faux christs abondent en Israël (s. Matth. 24, 24), depuis que le vrai Messie qu’annonçaient les Prophètes, s’est vu méconnu et traité par les siens (s. Jean 1, 11) comme les Prophètes eux-mêmes (s. Matth. 23, 29-32). Ses témoins, les Apôtres, ont tenté en vain d’obtenir de Juda la rétractation du fatal reniement du prétoire. Juda cependant sait mieux que personne que les temps sont accomplis, depuis que le sceptre est tombé de ses mains (Gen. 49, 10) ; et Juda, qui repousse dédaigneusement la royauté spirituelle du Sauveur des hommes, n’en continue pas moins d’attendre sans cesse et de chercher partout le christ qu’il a rêvé, le messie qui lui rendra sa puissance. Les docteurs juifs n’ont point encore, pour écarter l’autorité écrasante d’oracles qui les confondent, inventé la sentence de leur Talmud : « Maudit soit celui qui suppute les temps de la venue du Messie (Tract. Sanhédr. c. 10) ! » Quels sentiments ne doivent donc pas s’agiter dans l’âme d’un peuple qui, tant de siècles durant, vécut de l’attente d’une heure solennelle entre toutes : lorsqu’enfin il se rend compte que la dernière limite des temps annoncés lui échappe et va le contraindre à renier son passé, ou le forcer d’avouer, au pied de la croix qu’il a dressée, son erreur lamentable !

Une étrange anxiété s’empare alors de la nation déicide. L’esprit de vertige préside à ses conseils. Dans l’effarement de la fébrile démence qui remplace en son cœur l’attente sereine et soumise des patriarches, elle voit le Christ en tous les révoltés ; elle qui n’a point voulu du fils de David se livre à des hommes sans nom, et s’abandonne à tous les aventuriers qui se la disputent au nom de l’insurrection contre Rome et de l’indépendance chimérique de la patrie terrestre. Bientôt l’anarchie et la confusion sont au comble dans la Judée ; les partis hostiles portent leurs querelles sanglantes jusqu’au fond du sanctuaire. La fille de Sion suit ses faux christs au désert (s. Matth. 24, 26), et s’y dresse à l’émeute ; elle en revient, pour remplir la ville sainte des voleurs de grand chemin et de tous les sicaires errants dans les solitudes. Longtemps à l’avance, Ézéchiel avait dit : « Tes prophètes, Israël, sont devenus pareils aux renards du désert ; malheur aux prophètes insensés qui ne débitent que des visions menteuses (Ézéch. 13, 1-8) ! » Et Isaïe s’écriait : « À cause de cela, le Seigneur frappera ce peuple ; il n’aura pitié ni des jeunes gens, ni des enfants, ni des veuves, parce qu’ils sont tous hypocrites et criminels, et que leur bouche ne profère que folies (Isaï. 9, 17). »

Le temps est proche ; l’heure vient, pour ceux qui sont dans la Judée, de fuir aux montagnes (s. Matth. 24, 16). C’était la recommandation du Seigneur ; et, en effet, l’histoire nous montrera bientôt les chrétiens de Jérusalem quittant la ville réprouvée, sous la conduite de Siméon leur évêque (Eus. Hist. eccl., 3, 5). Avec eux s’enfuit la dernière espérance de Sion ; Dieu va venger son Christ. Déjà le signal de ruine, le coup de sifflet divin qu’entendait le prophète (Isaï. 5, 26), a retenti au delà des mers ; et ils accourent, ils viennent d’Italie sur les navires qu’avait vus Balaam (Num. 24, 24) ceux qui doivent dévaster les Hébreux. Le chef annoncé par Daniel aborde enfin l’ancienne terre des promesses ; la désolation et la ruine qui l’accompagnent resteront après lui (Dan. 9, 26-27).

Laissons les Juifs hâter leur perte et revenons à l’Église qui s’élève, au même temps, si grande et si belle sur la pierre d’angle rejetée de la synagogue (Psalm. 117, 22). À cause de l’absence de cette pierre, où les ouvriers de Sion n’ont point su reconnaître la base nécessaire qui portait leur ville, Jérusalem tombe en Judée ; mais elle reparaît plus brillante sur les collines (Isaï. 2, 2) où Céphas (s. Jean 1, 42), prince des Apôtres, a transplanté son fondement éternel. Affermie sur le roc divin, elle ne craindra plus la violence des flots ni les vents déchaînés contre ses murailles (s. Matth. 7, 24-27). Les faux prophètes et tous ces ouvriers de mensonge, qui sapèrent si fatalement les murs de l’ancienne, ne manqueront point cependant à la nouvelle Jérusalem. « Car il est nécessaire que le scandale arrive », disait le Seigneur (Ibid. 18, 7) ; et l’Apôtre, parlant de l’hérésie, le plus grand des scandales : « Il faut, dit-il de même, qu’il y ait des hérésies, pour que la vertu des bons soit manifestée dans l’épreuve de leur foi (1 Cor. 11, 19). »

Pour chaque chrétien, en effet, comme pour l’Église entière, la garantie de l’édifice de la sainteté repose sur la fermeté de la foi qui en est le fondement. L’Esprit-Saint se refuse à bâtir sur un fondement ruineux ou mal assuré. Quand surtout il doit conduire une âme jusqu’aux régions supérieures de l’union divine, il exige d’elle tout d’abord une foi non moins supérieure, dont l’héroïsme puisse affronter victorieusement les luttes purificatrices au prix desquelles se conquièrent la lumière et l’amour. À tous les degrés de la vie chrétienne d’ailleurs, c’est la foi qui fournit à l’amour son aliment et sa substance (Héb. 11, 1), comme c’est elle aussi qui donne aux vertus leurs motifs surnaturels et les rend dignes de former le cortège royal de la sainte charité. Le développement d’une âme ne saurait donc point dépasser la mesure de sa foi. L’ampleur de celle-ci, sa plénitude croissante, sa rectitude en tout, assurent les progrès que le juste doit accomplir ; tandis que la sainteté qui prétend marcher de concert avec une croyance amoindrie, n’est elle-même qu’une sainteté bien équivoque et sujette aux plus redoutables illusions.

Il était donc véritablement bon et salutaire que la foi fût tentée, parce qu’elle rayonne davantage et s’affermit dans l’épreuve. Saint Paul a célébré magnifiquement, dans l’Épître aux Hébreux (Ibid. 4-40), les triomphes de la foi des anciens. L’alliance nouvelle pouvait-elle se trouver dépourvue des luttes glorieuses qui furent le mérite de nos pères au temps des figures ? C’est par leur foi victorieuse dans la parole de la promesse, que tous ces dignes ancêtres du peuple chrétien ont mérité que Dieu même leur rendît témoignage (Héb. 11, 2, 39). Pour nous qui possédons dans la joie l’objet de leurs héroïques espérances, l’épreuve sans doute n’est plus comme pour eux dans l’attente. Mais l’hérésie, née de l’orgueil de l’homme et de la malice de l’enfer, l’hérésie et ses annexes variées, qui sont les multiples diminutions de la vérité dans le monde (Psalm. 11, 2), sauront nous faire un mérite de la bienheureuse possession des réalités qu’ils saluaient de loin dans leurs larmes (Héb. 11, 13). L’homme voudra, malgré l’Église , mêler à la révélation d’en haut ses vaines pensées ; et le prince du monde (s. Jean 16, 11) appuiera ces tentatives audacieuses d’altération du Verbe. Mais la Sagesse, jamais vaincue (Sap. 7, 3o), y trouvera pour les siens l’occasion des plus belles victoires ; de là cette permission si large laissée par Dieu aux sectes ennemies, dès les premiers jours du christianisme et dans tous les temps, de se produire au grand jour. C’est dans le champ des combats contre l’erreur que l’Église, produisant au soleil sa divine armure (Éph. 6, 11-17), apparaît toute resplendissante de cette vérité absolue qui est la splendeur du Verbe son Époux (Héb. 1, 3) ; c’est par le triomphe personnel sur l’esprit de mensonge et l’adhésion spontanée aux enseignements du Christ et de son Église, que le chrétien se manifeste en toute vérité fils de la lumière (s. Jean 12, 36), et devient lui-même la lumière du monde (s. Matth. 5, 14).

Le combat n’est point sans périls pour le chrétien qui veut garder dans son intégrité la foi de sa mère l’Église. Les ruses de l’ennemi, son hypocrisie calculée et patiente, l’adresse perfide avec laquelle il sait mouvoir dans l’âme, presque à l’insu de l’âme même, mille ressorts secrets qui l’inclinent à l’erreur, finissent souvent par prévaloir contre la lumière en diminuant ses rayons, s’ils ne l’éteignent entièrement. La victoire néanmoins reste assurée à ceux qui s’inspirent des enseignements de notre Évangile. Méditons-les dans la reconnaissance et l’amour ; car c’est par eux que l’éternelle Sagesse exauce la prière que nous lui adressions au temps de l’Avent, la suppliant de venir nous enseigner le chemin de la prudence (1er ex Ant. maj. Adv.). La prudence, amie du sage (Prov. 7, 4), gardienne de ses trésors et sa très sûre défense, n’a point en effet de danger plus grand à écarter de celui qui la prend pour compagne, que le danger du naufrage de la foi (1 Tim. 1, 19), dont la perte entraîne tout le reste dans l’abîme. Acquérons à tout prix (Prov. 3, 13-19) cette prudence du serpent qui s’allie si bien, dans les disciples de Jésus-Christ, avec la simplicité de la colombe (s. Matth. 10, 16). Quand nous l’aurons, la distinction se fera pour nous d’elle-même entre les docteurs que nous devons fuir et ceux qu’il convient d’écouter, entre les faussaires du Verbe et ses interprètes fidèles.

« Vous les reconnaîtrez à leurs fruits », dit l’Évangile ; et l’histoire justifie la parole du Sauveur. Sous la peau de brebis dans laquelle ils veulent tromper les simples, les apôtres du mensonge exhalent toujours une odeur de mort. Leurs habiletés de paroles (Éph. 5, 6) et leurs flatteries intéressées (Jud. 16) ne dissimulent point le vide de leurs œuvres (Éph. 5, 11). N’ayez donc rien de commun avec eux (Ibid. 7). Les fruits inutiles ou impurs des ténèbres, les arbres d’automne et deux fois morts (Jud. 12) qui les portent sur leurs branches desséchées, auront le feu pour partage. Si vous avez été vous-mêmes ténèbres autrefois, maintenant que vous êtes devenus lumière dans le Seigneur par le baptême ou le retour d’une conversion sincère, montrez-vous tels : produisez les fruits de la lumière en toute bonté, justice et vérité (Éph. 5, 8, 9). À cette condition seulement vous pourrez espérer le royaume des cieux, et vous dire dès ce monde les disciples de cette Sagesse du Père qui réclame pour elle aujourd’hui notre amour.

En effet, dit l’Apôtre saint Jacques, semblant commenter l’Évangile de ce jour, « est-ce que le figuier peut porter des raisins, ou la vigne produire des figues ? est-ce que la fontaine peut donner de l’eau amère et de l’eau douce à la fois ? Et maintenant qui d’entre vous prétend passer pour sage ? qu’il le prouve en montrant dans ses œuvres et toute sa vie la douceur de la Sagesse. Car il y a une sagesse amère et trompeuse qui n’est point d’en haut, mais de la terre et de l’enfer. La Sagesse qui est d’en haut est d’abord toute chaste et pure, ensuite amie de la paix, modeste, sans attache à son sens, toujours d’accord avec les bons, pleine de miséricorde et de fruits de bonnes œuvres, ne jugeant point les autres et sans arrière-pensée. Les fruits de justice qu’elle produit se sèment dans la paix au sein des pacifiques (Jacob 3, 11‑18.). »

L’Antienne de l’Offertoire a été choisie, d’après Honorius d’Autun (Gemma anim. 4, 57), pour rappeler le sacrifice de mille victimes offert à Gabaon par Salomon, dans les premiers jours de son règne ; à la suite de ce sacrifice, ayant à demander ce qu’il voudrait au Seigneur, il désira et obtint la Sagesse, avec les richesses et la gloire qu’il n’avait point recherchées (3 Reg. 3 ; 2 Paralip. 1). Il ne tient qu’à nous que le Sacrifice qui s’apprête soit agréé pareillement et mieux encore. Car c’est la Sagesse incarnée qui s’y offre en personne au Dieu Très-haut, désirant nous mériter tous les dons du Père souverain et se donner elle-même.

Offertoire

Que notre sacrifice se consomme aujourd’hui devant vous, de manière à vous plaire comme les holocaustes des béliers et des taureaux et comme l’offrande de mille agneaux gras ; car ceux qui se confient en vous ne seront point confondus, Seigneur.

Nouveau trait qui confirme ce que nous avons remarqué du caractère mystérieux de ce septième Dimanche, consacré plus spécialement à l’éternelle Sagesse : le Verset de l’Écriture qui accompagnait autrefois pour aujourd’hui l’Antienne de l’Offertoire (Antiph. Grégor. ap. Thomasi. 5), est le même qui ouvre, au Pontifical romain, la splendide fonction de la Consécration des Vierges : Et maintenant nous vous suivons de tout notre cœur, nous vous craignons et cherchons votre face ; ne nous repoussez pas ; mais agissez avec nous d’après votre douceur et selon la multitude de vos miséricordes (Dan. 3, 40‑42). C’est en chantant ces mots, qu’à l’appel du Pontife, les élues du Seigneur s’avancent vers l’autel où doit se consommer leur alliance.

La Secrète rappelle à Dieu comment la multiple variété des victimes légales, célébrées dans l’Offertoire, a trouvé son unité dans l’oblation du grand Sacrifice.

Secrète

O Dieu, qui avez consommé la variété des victimes légales dans la perfection d’un seul Sacrifice ; agréez celui que vous offrent vos dévots serviteurs, et sanctifiez leurs dons comme vous avez béni ceux d’Abel : afin que ce qu’ils ont offert chacun à l’honneur de votre Majesté, profite à tous pour le salut. Par notre Seigneur.

D’après Honorius d’Autun , l’Antienne de la Communion, qu’il ne faut point séparer du Psaume 30ème d’où elle est tirée, exprime la prière du fils de David demandant à Dieu la Sagesse et l’obtenant aussitôt (Honor. ubi supra). Si quelqu’un de vous désire la Sagesse, dit l’apôtre saint Jacques, qu’il la demande à Dieu qui donne à tous sans compter et ne rebute personne ; elle lui sera donnée (Jacob. 1, 5).

Communion

Prêtez l’oreille à ma prière, hâtez-vous de me délivrer.

La faute première a tellement vicié l’homme, il est si loin de l’union divine à son entrée dans la vie, qu’il ne peut de lui-même ni laver ses souillures, ni s’engager dans la voie qui mène à Dieu. Il faut que le Seigneur, comme un médecin généreux et patient, fasse tous les frais de sa guérison, et, même après qu’il est relevé, le soutienne et le conduise. Disons avec l’Église, dans la Postcommunion :

Postcommunion

Que votre main guérissante nous délivre de nos vices dans sa bonté, Seigneur, et qu’elle nous conduise dans les sentiers de la rectitude. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

À Vêpres

Antienne de Magnificat

Un bon arbre ne peut produire de mauvais fruits, ni un mauvais arbre de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. Alléluia.

Autres liturgies

Pour comprendre la série des formules que nous nous proposons d’emprunter tout à l’heure au Missel mozarabe, il est bon de savoir sommairement que l’ordre de la Liturgie gothique, dans ses grandes lignes, se déduit ainsi : Officium ad Missam ou Introït ; Gloria in excelsis, suivi d’une Oraison répondant à notre Collecte ; Leçon tirée de l’Ancien Testament, Cantique des trois enfants, Psaume 105, et Répons Psallendo ; Épître ; Évangile. — Comme transition de cette partie des Lectures à celle de l’Action sacrée : Verset Lauda, et Sacrificium ou Offertoire, pendant lesquels a lieu l’oblation. — Alors seulement commence la Messe proprement dite (incipit Missa) par la formule appelée de ce nom, Missa, qui ouvre la série des sept Oraisons signalées par saint Isidore en son livre des Offices ecclésiastiques (Lib. 1, cap. 15), à savoir : la première, dont nous venons de parler ; la deuxième, dite simplement alia Oratio, qui précède le diptyque répondant à notre Communicantes ; la troisième, nommée en conséquence Post nomina ; la quatrième, Ad pacem, que suit le baiser de paix ; la cinquième, Illatio ou Préface, appelée en Gaule Contestatio et Missœ immolatio, après laquelle viennent le Sanctus, une formule variable appelée Post Sanctus, le Canon qui est très court et la Consécration ; la sixième, Post pridie, suivie du Symbole de Constantinople et de la fraction de l’hostie en sept parts ; la septième enfin, Ad Orationem dominicain, précédant le Pater, la Bénédiction et la Communion.

La Messe de ce jour dans cette Liturgie nous donne les formules suivantes.

Ad missam officium

Le Seigneur règne, il s’est revêtu de beauté : alléluia.

V/. Le Seigneur s’est revêtu de force, il a ceint le baudrier.

R/. Alléluia.

V/. Gloire et honneur au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.

R/. Alléluia.

Le Seigneur règne.

Oratio

À vous convient la louange sublime dans les hauteurs, à vous l’Église chante gloire de cette terre et par le concert de cette assemblée envoie son hymne jusqu’aux cieux. Dieu tout‑puissant, de même qu’avec solennité nous vous offrons ce tribut de la louange : faites, nous vous en supplions, que les accents de nos prières soient par vous rendus efficaces.

R/. Amen.

Par votre miséricorde, ô notre Dieu, qui êtes béni, et vivez, et gouvernez tout dans les siècles des siècles.

R/. Amen.

Psallendo

J’entourerai votre autel, Seigneur : d’une voix retentissante je proclamerai votre louange.

V/. Seigneur, j’ai aimé la beauté de votre maison, le lieu où habite votre gloire.

R/. D’une voix retentissante.

Lauda

Alleluia.

V/. Il a placé la paix sur tes frontières ; il te nourrit de la fleur du froment.

R/. Alléluia.

Sacrificium

Alleluia. C’est l’offrande du Seigneur, c’est la victime de Dieu, très suave est son odeur : alléluia, alléluia, alléluia.

V/. Alléluia. Le Seigneur parla à Moïse, disant : tu placeras un autel devant l’arche du témoignage, en la présence du propitiatoire où je te parlerai ; et le prêtre y mettra l’encens au parfum délectable. Très suave.

Missa

Frères bien-aimés, prions humblement le tout-puissant Dieu qui créa le genre humain pour la gloire, et après sa ruine l’a rétabli dans la vie : afin que soit donnée à ce rétablissement perfection entière, par celui qui fonda notre dignité d’origine.

R/. Amen

Alia oratio

Dieu tout-puissant, qui créant l’angélique et l’humaine natures, condamnez l’une à la réprobation par le jugement de votre prescience et prédestinez i’autre à la gloire dans l’adoption de la vérité ; soyez-nous propice par le mystère de l’humaine rédemption, et donnez-nous de chanter éternellement votre gloire et vos louanges en participation de l’angélique félicité.

R/. Amen.

Ad pacem

Dieu paix éternelle, dont la munificence est le prix de la paix, et qui nous enseignez que les pacifiques sont vos fils ; répandez en nous la douceur de la paix, afin que tout ce qui sent la discorde s’évanouisse entièrement, et que tout ce qui est de la paix porte en nous ses doux fruits dans une éternelle suavité.

R/. Amen.

[1] Vivat rex in aeternum : Ant. ad Magnificat in 1ères Vesp. Dom. 7 post Pentec.