De la subversion (2)
par Serge Iciar

Deuxième article : Le communisme et  Fatima (suite et fin)

Dans mon article précédent je concluais sur la question de la disparition du communisme par rapport aux promesses de Fatima, certains commentateurs prenant la chute du régime communiste comme preuve de la réalisation de la consécration de la Russie au Cœur Immaculé de Marie.

Cette erreur de perspective est corrigée si l’on est attentif au contenu du message et au déroulement de l’histoire contemporaine. Il est certain que les demandes de Notre Seigneur ne sont pas satisfaites, puisqu’il est évident que le « mystère d’iniquité » continue de se manifester inexorablement.

Pourquoi la Sainte Vierge a-t-elle dénoncé la Russie qui répandra ses erreurs
et non pas le communisme ?

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par Serge Iciar »

21 septembre
Saint Matthieu
apôtre et évangéliste

Dom Guéranger ~ Année liturgique
21 septembre Saint Matthieu
apôtre et évangéliste

Généalogie de Jésus-Christ fils de David, fils d’Abraham (s. Matth. 1, 1). À la suite de l’Aigle et du Lion levés les premiers au ciel de la sainte Liturgie, l’Homme paraît, en attendant que se complète, au mois prochain, le glorieux quadrige promenant le char de Dieu par le monde (Ézéch. 1), entourant son trône dans les cieux (s. Jean Apoc. 4). Êtres mystérieux, aux six ailes de séraphins, dont les yeux sans nombre fixent l’Agneau debout sur le trône et comme immolé (Ibid. 5, 6), dont la voix répète jour et nuit : Saint, Saint, Saint est le Seigneur Dieu tout-puissant, qui était, et qui est, et qui doit venir (Ibid. 5, 8). Jean les voit donnant le signal de l’acclamation des élus au Créateur (Ibid. 9-11) et Rédempteur (Ibid. 5, 8-12) ; et quand toute créature, au ciel, sur la terre, sous la terre, a reconnu prosternée les titres de l’Agneau vainqueur à la divinité, à la gloire, à l’empire dans les siècles sans fin (Ibid. 13), c’est encore eux qui scellent de leur témoignage pour l’éternité l’hommage du monde, disant : Amen ! il est ainsi (Ibid. 14) !

Il est donc grand et tout insigne l’honneur des Évangélistes. Matthieu, le donné, mérita son beau nom du jour où, à la parole de Jésus : Suis-moi, il se leva et le suivit (Matth. 9, 9) ; mais le don de Dieu au publicain des bords du lac de Tibériade dépassa celui qu’il faisait lui-même. Le Très-Haut, dont les regards atteignent d’au delà des cieux ce qu’il y a de plus bas sur la terre, aime à choisir parmi les humbles les princes de son peuple (Psalm. 112, 4-8). Au plus bas rang social, Lévi l’était par sa profession, décriée du juif, méprisée du gentil ; mais plus humble encore apparut-il en son cœur, lorsque, n’imitant pas la délicate réserve à son endroit des autres narrateurs sacrés, il inscrivit devant l’Église son titre honni d’autrefois à côté de celui d’apôtre (s. Matth. 10, 3).

C’était relever la miséricordieuse magnificence de Celui qui est venu pour guérir les malades et non les forts, pour appeler, non les justes, mais les pécheurs (Ibid. 9, 12-13) ; c’était, en exaltant l’abondance de ses grâces, en provoquer la surabondance : Matthieu fut appelé à écrire le premier Évangile. Sous le souffle de l’Esprit, il écrivit, dans cette inimitable simplicité qui parle au cœur, l’Évangile du Messie attendu d’Israël et que les Prophètes avaient annoncé ; du Messie docteur et sauveur de son peuple, descendant de ses rois, roi lui-même de la fille de Sion ; du Messie enfin venu, non pour détruire la Loi (Ibid. 5, 17), mais pour la conduire au plein épanouissement de l’alliance universelle et éternelle.

Ce fut à l’occasion du banquet offert par la simplicité de sa reconnaissance au bienfaiteur divin, qu’on entendit Jésus, prenant la défense de Lévi autant que la sienne, répondre au scandale qu’y cherchaient plusieurs : Est-ce que les fils de l’Époux peuvent gémir, tant que l’Époux est avec eux ? Mais viendront des jours où l’Époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront (s. Matth. 9, 15). Clément d’Alexandrie atteste par la suite, en effet, l’austérité de l’Apôtre qui ne vivait que de légumes et de fruits sauvages (Clém. Al. Paedag. 2, 1). Mais la Légende nous dira aussi son zèle pour Celui qui s’était si suavement révélé à son cœur, sa fidélité à lui garder les âmes enivrées du vin qui fait germer les vierges (Zach. 9, 17). Ce fut son martyre ; le témoignage du sang fut pour lui d’affirmer les devoirs et les droits de la virginité sainte. Aussi, jusqu’à la fin des temps, l’Église, consacrant ses vierges, reprendra pour chacune la bénédiction qu’il prononça sur l’Éthiopienne, et que le sang de l’Apôtre‑Évangéliste a pénétrée de sa vertu pour jamais (Pontificale rom. De benedict. et consecrat. Virginum : Deus plasmator corporum, afflator animarum).

L’Église nous donne ce court récit d’une vie moins connue des hommes que de Dieu.

Matthieu, nommé encore Lévi, fut Apôtre et Évangéliste. Le Christ l’appela comme il était assis à son bureau de collecteur d’impôts, et aussitôt il le suivit ; c’était à Capharnaüm. Il fit à cette occasion un festin au Maître et à ses autres disciples. Après la résurrection du Seigneur, Matthieu fut le premier qui écrivit l’Évangile de Jésus-Christ ; il le fit en hébreu, pour les fidèles venus de la circoncision, étant encore en Judée et avant de se rendre dans la province échue à son apostolat. Gagnant bientôt après cette province, qui était l’Éthiopie, il y prêcha l’Évangile et confirma sa prédication par beaucoup de miracles.

Le moindre ne fut pas celui par lequel il ressuscita la fille du roi d’entre les morts, prodige qui fît embrasser la foi du Christ au roi son père, à l’épouse de celui-ci, à tout le pays. Mais le roi mort, Hirtacus, son successeur, prétendant à la main d’Iphigénie la princesse royale, et celle-ci, qui avait consacré à Dieu sa virginité entre les mains de l’Apôtre, persévérant grâce à lui dans sa résolution sainte, le prince le fit tuer à l’autel où il célébrait les Mystères. Ce fut le onze des calendes d’octobre qu’il couronna son apostolat de la gloire du martyre. Son corps, transporté a Salerne, y fut plus tard, au temps du Souverain Pontife Grégoire VII, placé dans une église dédiée sous son nom ; il y est honoré pieusement par un grand concours de peuple.

Combien votre humilité plut au Seigneur ! C’est elle qui vous mérite d’être aujourd’hui si grand dans le royaume des cieux (s. Matth. 18, 1-4) ; c’est elle qui fit de vous le confident de l’éternelle Sagesse incarnée. Cette Sagesse du Père qui se détourne des prudents et se révèle aux petits (s. Matth. 11, 25), renouvela votre âme dans sa divine intimité et la remplit du vin nouveau de sa céleste doctrine (Ibid. 9, 17). Si pleinement vous aviez compris son amour, qu’elle vous choisit pour premier historien de sa vie terrestre et mortelle. Par vous l’Homme-Dieu se révélait à l’Église. Magnifiques enseignements que les vôtres (Secrète de la fête), ne se tient pas de dire l’Épouse dans l’auguste secret des Mystères, où elle recueille l’héritage de celle qui ne sut comprendre ni le Maître adoré, ni les Prophètes qui l’annoncèrent !

Mais il est une parole entre toutes que ceux-là seuls comprennent, des élus mêmes, à qui est donné de la comprendre (s. Matth. 19, 10-12) ; de même qu’au ciel tous ne suivent point l’Agneau partout où il va (Apoc. 14, 3-4), que tous non plus ne chantent pas le cantique réservé à ceux-là seuls dont les affections ici-bas ne furent point divisées (1 Cor. 7, 33). Évangéliste de la virginité (s. Matth. 25, 1-13) comme vous en fûtes l’hostie, veillez sur la portion choisie du troupeau du Seigneur.

N’oubliez cependant, ô Lévi, nul de ceux pour qui vous nous apprenez que l’Emmanuel a reçu son beau nom de Sauveur (Ibid. 1, 21, 23). Le peuple entier des rachetés vous vénère et vous prie. Par la voie qui nous reste tracée grâce à vous dans l’admirable Sermon sur la montagne (Ibid. 5-7), conduisez-nous tous à ce royaume des cieux dont la mention revient sans fin sous votre plume inspirée .

Les Quatre-temps de septembre

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
Les Quatre-Temps de septembre

L’Église commence à pratiquer en ce jour[1] le jeûne appelé des Quatre-Temps, lequel s’étend aussi au vendredi et au samedi suivants. Cette observance n’appartient point à l’économie de la commémoraison de notre Salut dans l’année liturgique : elle est une des institutions générales de l’Année ecclésiastique. On peut la ranger au nombre des usages qui ont été imités de la Synagogue par l’Église ; car le prophète Zacharie parle du jeûne du quatrième, du cinquième, du septième et du dixième mois. L’introduction de cette pratique dans l’Église chrétienne semble remonter aux temps apostoliques ; c’est du moins le sentiment de saint Léon, de saint Isidore de Séville, de Rhaban Maur et de plusieurs autres écrivains de l’antiquité chrétienne : néanmoins, il est remarquable que les Orientaux n’observent pas ce jeûne.

Dès les premiers siècles, les Quatre-Temps ont été fixés, dans l’Église Romaine, aux époques où on les garde encore présentement ; et si l’on trouve plusieurs témoignages des temps anciens dans lesquels il est parlé de Trois Temps et non de Quatre, c’est parce que les Quatre-Temps du printemps, arrivant toujours dans le cours de la première semaine de Carême, n’ajoutent rien aux observances de la sainte Quarantaine déjà consacrée à une abstinence et à un jeûne plus rigoureux que ceux qui se pratiquent dans tout autre temps de l’année. Les intentions du jeûne des Quatre-Temps sont les mêmes dans l’Église que dans la Synagogue : c’est-à-dire de consacrer par la pénitence chacune des saisons de l’année.

L’hiver, le printemps et l’été, marqués à leur début par l’abstinence et le jeûne, ont vu tour à tour la bénédiction du ciel descendre sur les mois dont ils se composent ; l’automne recueille les fruits que la miséricorde divine, apaisée par les satisfactions des hommes pécheurs, a daigné faire germer du sein de la terre maudite (Gen. 3, 17). La semence précieuse confiée au sol dans le temps des frimas, a percé la glèbe dès les premiers beaux jours ; quand Pâque s’est annoncé, elle a donné aux champs la gracieuse parure d’émeraude qui leur convenait pour s’associer au triomphe du Seigneur ; bientôt, image fidèle de ce qu’au même temps devaient être nos âmes sous les feux de l’Esprit-Saint, sa tige a grandi sous l’action de l’ardent soleil, l’épi jaunissant a promis cent pour un au laboureur, la moisson s’est accomplie dans la joie ; et maintenant les gerbes entassées dans les greniers du père de famille invitent l’homme à faire monter sa pensée vers le Dieu de qui lui sont venus tous ces biens. Qu’il ne se dise pas, comme fit ce riche de l’Évangile après une récolte abondante : « Mon âme, te voilà beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années ; repose-toi, mange, bois, fais bonne chère ! » Et Dieu lui dit, ajoute l’Évangile : « Insensé ! cette nuit on va te redemander ton âme ; ce que tu as amassé, pour qui sera-ce (s. Luc 12, 16-21) ? » Pour nous, si nous voulons être véritablement riches selon Dieu et mériter son aide dans la conservation, non moins que dans la production des fruits de la terre, employons, au commen­cement de cette nouvelle saison, les mêmes moyens de pénitence qui nous ont été par trois fois déjà si utiles. C’est au reste un commandement formel de l’Église, obligeant, sous peine de péché grave, quiconque n’est pas dispensé légitimement de l’abstinence et du jeûne en ces trois jours.

Nous avons démontré précédemment la nécessité de l’initiative privée qui s’impose, sur le terrain de la pénitence, au chrétien désireux d’avancer dans les voies du salut. En cette matière pourtant, comme dans toutes les autres, l’œuvre privée n’atteint jamais au mérite et à l’efficacité de l’action publique ; car l’Église revêt de sa dignité même, et de la puissance de propitiation qui s’attache aux démarches de l’Épouse, les actes de pénitence accomplis en son nom dans l’unité du corps social. Saint Léon aime à revenir sur cette donnée fondamentale de l’ascétisme chrétien, dans les discours qu’il adressait au peuple de Rome, à l’occasion de ce jeûne du septième mois. « Bien, dit-il, qu’il soit loisible à chacun de nous d’affliger son corps par des peines volontaires, et de refréner, tantôt plus doucement, tantôt plus sévèrement, les convoitises charnelles qui luttent contre l’esprit : il faut, néanmoins, qu’à certains jours, soit célébré par tous un jeûne général. La dévotion est plus efficace et plus sainte, alors que, dans les œuvres de la piété, l’Église entière s’unit d’un seul esprit et d’une seule âme. Tout ce qui revêt le caractère public est en effet préférable au privé, et l’on doit comprendre qu’un plus grand intérêt est en cause là où s’applique le zèle de tous. Que l’observance particulière du chrétien ne relâche donc rien de sa diligence ; que chacun, implorant le secours de la protection divine, se munisse, à part soi, de la céleste armure contre les em­bûches des esprits de malice. Mais le soldat de l’Église, bien qu’il puisse se comporter vaillamment dans les combats singuliers, luttera toutefois plus sûrement et plus heureusement à son rang officiel dans l’armée du salut ; qu’il soutienne donc, en la compa­gnie de ses frères, et sous le commandement de l’invincible roi, la guerre universelle (Leo, Sermo 4 De jej. sept. mensis). »

Une autre année, en ces mêmes jours, le saint pape et docteur insistait plus énergiquement encore et plus longuement sur ces considérations, qu’on ne saurait trop rappeler aux tendances individualistes de la piété moderne. Nous ne pouvons lui em­prunter que quelques-unes de ses pensées, renvoyant le lecteur au recueil de ses admirables discours. « L’observance réglée d’en haut, déclare-t-il, l’emporte toujours sur les pratiques d’initiative privée, quelles qu’elles puissent être ; la loi publique rend l’action plus sacrée que ne peut faire un règlement particulier. L’exercice de mortification que chacun s’impose d’après son propre arbitre, ne regarde, en effet, que l’utilité d’une partie et d’un membre ; le jeûne qu’entreprend l’Église universelle, au contraire, ne laisse personne à part de la purification générale ; et c’est alors que le peuple de Dieu devient tout-puissant, lorsque les cœurs de tous les fidèles se rassemblent dans l’unité de la sainte obéissance, et que, dans le camp de l’armée chrétienne, les dispositions sont pareilles de tous côtés et la défense la même en tous lieux. Voici donc qu’aujourd’hui, mes bien-aimés, le jeûne solennel du sep­tième mois nous invite à nous ranger sous la puissance de cette invincible unité. Élevons vers Dieu nos cœurs ; dérobons quelque chose de la vie présente pour accroître nos biens éternels. La rémission plénière des péchés s’obtient sans peine, quand toute l’Église se réunit dans une seule prière et une seule confession. Si le Seigneur promet d’octroyer toute demande au pieux accord de deux ou trois (s. Matth. 18, 19-20), que refusera‑t-il à tout un peuple innombrable, poursuivant à la fois une même observance et priant dans l’accord d’un même esprit ? C’est une grande chose devant le Seigneur, un spectacle infiniment précieux, quand tout le peuple de Jésus-Christ s’applique ensemble aux mêmes offices, et que, sans distinction de sexe et de conditions, tous les ordres agissent d’un même cœur. S’éloigner du mal et faire le bien (Psalm. 33, 15), apparaît comme l’unique pensée de tous égale­ment ; Dieu est glorifié dans les œuvres de ses serviteurs ; l’aumône abonde ; personne ne cherche que les intérêts d’autrui, non les siens. Par cette grâce de Dieu qui fait tout en tous (1 Cor. 12, 6), le fruit est commun et commun le mérite ; car l’affection de tous peut être la même, malgré la disproportion des facultés, et ceux qui ont moins à donner s’égalent aux plus riches par l’allégresse qu’ils ressentent des largesses d’autrui. Rien de désor­donné dans un tel peuple ; aucune dissemblance, là où tous les membres du corps entier ne conspirent qu’à faire preuve d’une même vigueur d’amour. Alors l’excellence des parties rejaillit sur le tout et fait sa beauté. Embrassons donc, mes bien-aimés, cette bienheureuse solidité de l’unité sacrée, et entrons dans ce jeûne solennel avec la ferme résolution d’une volonté concordante (Léo, Sermo 3 De jej. sept. mensis). »

N’oublions point dans nos prières et nos jeûnes, en ces jours, les nouveaux prêtres et les autres ministres de l’Église qui vont rece­voir samedi l’imposition des mains. L’Ordination de septembre n’est pas généralement la plus nombreuse de celles que le Pontife accomplit dans le cours de l’année. L’auguste fonction à laquelle le peuple chrétien doit ses pères et ses guides dans les sentiers de la vie, offre cependant un intérêt particulier à cette époque de l’année, qui répond mieux qu’aucune autre à l’état présent du monde, incliné comme il l’est vers sa ruine. L’année penche, elle aussi, à son déclin. L’astre vainqueur, que nous avions vu s’élever au temps de Noël comme un géant, pour triompher des frimas et restreindre l’empire des ténèbres, s’abaisse maintenant, comme épuisé, vers l’horizon ; chaque jour le voit s’éloigner du zénith glorieux où nous admirâmes son éclat incomparable, à l’heure de l’Ascension de notre Emmanuel ; ses feux ont perdu leur ardeur ; et si le temps pendant lequel il répand sa lumière égale encore la durée des ombres, son disque déjà pâlissant annonce l’arrivée des longues nuits où la nature, dépouillée de ses derniers ornements sous l’effort des tempêtes, paraît s’ensevelir pour jamais dans le linceul glacé qui l’étreint. Ainsi le monde, illuminé jadis par l’Homme-Dieu et réchauffé par l’Esprit-Saint, voit en nos temps se refroidir la charité (s. Matth. 24, 12), diminuer la lumière et les feux du Soleil de justice. Chaque révolution arrache à l’Église des joyaux qu’elle ne retrouve plus après l’orage; les bourrasques se multiplient cependant, et la tempête devient l’état normal des sociétés. L’erreur domine, et fait la loi ; l’iniquité abonde. Quand viendra le fils de l’homme, disait le Seigneur, pensez-vous qu’il trouve encore de la foi sur la terre (s. Luc 18, 8) ?

Levez donc vos têtes, enfants de Dieu ; car votre rédemption est proche (Ibid. 21, 28-31). Mais d’ici l’heure pourtant où les cieux et la terre, renouvelés pour le règne éternel, s’épanouiront dans l’enivrante lumière de l’Agneau victorieux (Apoc. 21), des jours plus mauvais encore doivent s’écouler où les élus eux-mêmes seraient séduits, s’il était possible (s. Marc 13, 22). Combien il importe qu’en ces temps malheureux, les pasteurs du troupeau soient à la hauteur de leur vocation dangereuse et sublime ! Jeûnons donc et prions ; si multipliées que soient déjà les pertes subies dans les rangs des chrétiens autrefois fidèles aux pratiques de la pénitence, ne défaillons pas. Serrés dans notre petit nombre autour de l’Église, implorons l’Époux : qu’il daigne multiplier ses dons sur ceux qu’il appelle à l’honneur plus redoutable que jamais du sacerdoce ; qu’il leur infuse sa divine prudence pour déjouer les embûches, son zèle indompté à la poursuite des âmes ingrates, sa persévérance jusqu’à la mort à maintenir, sans réticence et sans compromis, la plénitude de la vérité confiée par lui au monde et dont la garde intacte doit être, au dernier jour, le témoi­gnage de la fidélité de l’Épouse.

Autresliturgies

Nous trouvons au Sacramentaire gélasien la forme en laquelle le jeûne des Quatre-Temps était annoncé à nos pères.

Annonce des jeûnes des mercredi, vendredi et samedi

Frères très aimés, la purification annuelle du jeûne qui sanc­tifie le corps et l’âme nous est annoncée par le retour de ce mois salutaire. Donc, mercredi et vendredi, unissons-nous d’un commun zèle pour offrir à Dieu le jeûne spirituel ; et samedi, célébrons les saintes veilles de la piété chrétienne en l’Église du bienheureux Pierre, sur l’intercession duquel notre foi fonde son espérance. Ainsi en ces jours saints, les souillures du péché dues à la fragilité de la chair seront effa­cées par le jeûne et l’aumône, avec l’aide de notre Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père et l’Esprit-Saint dans les siècles des siècles.

L’ancienne Préface du Mercredi des Quatre-Temps de septembre était ainsi conçue.

Préface

Il est vraiment digne de vous rendre grâces, Dieu éternel. Si, en effet, vous avez voulu que, la récolte des fruits de la terre étant accomplie, nous vous rendissions grâces par l’abstinence, c’était afin de nous donner à connaître, par l’expression même de notre culte, que nous avons reçu ces biens pour y puiser de quoi suffire aux besoins de notre faiblesse, non pour favoriser les excès du corps ; afin aussi que le prélèvement de notre sobriété devînt l’aliment du pauvre : en sorte qu’à la fois et ce salutaire châtiment rabattît l’orgueil de notre mortalité, et cette piété nous rendit les imitateurs de votre bonté ; faisant ainsi que l’usage de vos dons dans le temps nous apprît à désirer avidement les éternels.

On regretterait de ne pas rencontrer dans cette Année liturgique le chant sublime par lequel quatre fois l’année, au commence­ment des saisons, l’Église glorifie avec les trois enfants de Baby­lone le Seigneur Dieu de nos pères.

Hymne

Vous êtes béni, Seigneur Dieu de nos pères ;
R/. Et digne de louange, et plein de gloire dans tous les siècles.

Et béni est votre glorieux, votre saint Nom ;
R/. Et digne de louange, et plein de gloire dans tous les siècles.

Vous êtes béni dans le saint temple de votre gloire ;
R/. Et digne de louange, et plein de gloire dans tous les siècles.

Vous êtes béni sur le trône saint d’où vous régnez ;
R/. Et digne de louange, et plein de gloire dans tous les siècles.

Vous êtes béni, appuyé sur le sceptre de votre divinité ;
R/. Et digne de louange, et plein de gloire dans tous les siècles.

Vous êtes béni, assis sur les Chérubins, contemplant les abîmes ;
R/. Et digne de louange, et plein de gloire dans tous les siècles.

Vous êtes béni, marchant sur l’aile des vents et sur les ondes de la mer ;
R/. Et digne de louange, et plein de gloire dans tous les siècles.

Que vous bénissent et tous les Anges et tous vos Saints ;
R/. Et qu’ils vous louent, et qu’ils vous glorifient dans tous les siècles.

Que vous bénissent les cieux, la terre, la mer et tout ce qu’ils renferment ;
R/. Et qu’ils vous louent, et qu’ils vous glorifient dans tous les siècles.

Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ;
R/. Au digne de louange, au plein de gloire dans tous les siècles.

Comme il était au commencement, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.
R/. Au digne de louange, au plein de gloire dans tous les siècles.

Vous êtes béni, Seigneur Dieu de nos pères ;
R/. Et digne de louange, et plein de gloire dans tous les siècles.

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[1] Les Quatre-temps de Septembre sont les plus anciens avec ceux de décembre. Ils ont toujours lieu dans la semaine qui suit le 3ème dimanche de septembre. Par commodité, le Missel Romain les place après le 17ème dimanche après la Pentecôte.

17 septembre
Les stigmates de saint François d’Assise

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
17 Septembre, Les stigmates de saint François

 

Bientôt la grande figure de saint François d’Assise reparaîtra au ciel de la sainte Liturgie ; nous aurons alors à louer Dieu pour les merveilles que sa grâce opéra en lui. Aujourd’hui, si personnel que soit à François le glorieux épisode de l’impression des stigmates, il le dépasse pourtant par ce qu’il exprime.

Collecte

« Seigneur Jésus-Christ, au temps du refroidissement du monde, vous avez, pour enflammer nos cœurs du feu de votre amour, renouvelé dans la chair du bienheureux François les Stigmates sacrés de votre Passion ; dans votre bonté, nous vous en supplions, faites que par ses mérites et prières nous portions avec persévérance la Croix, et produisions de dignes fruits de pénitence : Vous qui vivez et régnez avec Dieu le Père en l’unité du Saint-Esprit, Dieu vous-même, dans les siècles des siècles. Amen. »

L’Homme-Dieu vit toujours dans son Église ; la reproduction de ses mystères en cette Épouse qu’il se veut semblable, est l’explication de l’histoire. Or, au XIIIe siècle, on dirait que la charité, rebutée par plusieurs, concentre en quelques-uns les feux qui suffisaient jadis à embraser des multitudes ; autant que jamais la sainteté resplendit, et cependant l’heure du refroidissement a sonné pour les peuples. C’est ce qu’affirme l’Église dans la collecte de ce jour. Pour elle, en effet, commence la série des défections sociales avec leurs reniements, leurs trahisons, leurs dérisions, soufflets, crachats du prétoire, aboutissant à la mise hors la loi dont nous sommes témoins. L’ère de la Passion est ouverte ; l’exaltation de la sainte Croix, jusqu’ici triomphante aux yeux des nations, prend du ciel, d’où regardent les Anges, un aspect d’adaptation plus intime de l’Épouse aux souffrances de l’Époux crucifié. Ne soyons pas étonnés si, comme fait l’artiste en présence d’un marbre précieux, l’Esprit choisit la chair du séraphin d’Assise pour y rendre pleinement sa divine pensée. Il manifeste ainsi au monde la direction plus spéciale qu’il entend maintenant donner aux âmes ; il offre au ciel un premier exemplaire, un exemplaire complet de l’ouvrage nouveau qu’il médite : l’union plénière, sur la Croix même, du corps mystique au Chef divin. François est le premier qu’honore l’élection d’en haut ; mais après lui le signe sacré sera recueilli par d’autres, qui personnifieront également l’Église ; les Stigmates du Seigneur Jésus seront toujours ici ou là, désormais, visibles sur terre.

Lisons dans ces pensées l’admirable récit composé par le Docteur séraphique à l’honneur de son Père saint François.

« Le ministre et vraiment fidèle serviteur du Christ, François, deux ans avant de rendre son esprit au ciel, s’était retiré foin des hommes sur les hauteurs du mont qu’on nomme Alverne, pour y jeûner quarante jours en l’honneur de l’Archange Michel. Plongé plus avant que de coutume dans l’abondance des douceurs de la contemplation, embrasé d’une Flamme croissante de célestes désirs, il éprouvait comme un débordement sur lui des divines influences. Dans ces ardeurs séraphiques qui l’emportaient vers Dieu, tandis que par la tendre compassion de son cœur il s’identifiait à celui que cloua au bois un excès d’amour : un matin, vers la fête de l’Exaltation de la sainte Croix, priant sur la pente du mont, il vit comme une apparence de Séraphin aux six ailes brillantes et embrasées descendre des cieux. Son vol rapide l’ayant porté dans la région de l’air voisine de l’homme de Dieu, il apparut non seulement ailé, mais aussi crucifié, les mains étendues et fixées à la croix ainsi que les pieds, tandis que de ses ailes admirablement distribuées, deux s’élevaient au-dessus de sa tête, deux éployées soutenaient son vol, deux enfin se croisant voilaient tout son corps. À cette vue, interdit, François sentit ensemble la joie et la douleur envahir son âme : car il concevait une allégresse extrême à l’aspect plein de grâces de celui qui se manifestait d’une manière si merveilleuse à la fois et si familière ; mais la compassion que lui inspirait ce cruel crucifiement transperçait son âme d’un glaive de douleur.

« Sans doute il n’ignorait pas que l’infirmité de la souffrance ne pouvait aucunement s’accorder avec l’immortalité d’un esprit Séraphique ; mais instruit au dedans par celui qui apparaissait au dehors, il comprenait à cela même pourquoi pareille vision lui était octroyée : l’ami du Christ v apprenait que sa transformation à la pleine ressemblance de Jésus-Christ en croix devait s’accomplir par l’incendie de l’âme, non par le martyre de la chair. C’est pourquoi la vision, disparaissant après un entretien aussi familier que mystérieux, laissa au dedans son âme embrasée de la flamme des Séraphins, tandis que sa chair au dehors était marquée à l’image ressemblante du Crucifié ; comme si liquéfiée par la vertu de ce feu préparant le prodige, un sceau avait frappé son empreinte. Car aussitôt se montrèrent à ses mains et ses pieds comme des clous, dont la tête était visible aux paumes des mains et à la partie supérieure des pieds, tandis que les pointes apparaissaient à l’opposé. Le côté droit également, comme traversé par la lance, présentait une cicatrice rouge par laquelle fréquemment le sang s’échappait, traversant la tunique et le caleçon du Saint.

« Privilège tout à part, non concédé aux siècles qui précédèrent ; miracle nouveau qui jette dans la stupeur François donc, homme nouveau lui-même, décoré de l’insigne des Stigmates sacrés, descendit de la montagne portant avec lui l’image du Crucifié, non figurée sur des tables de pierre ou de bois par la main d’un artiste mortel, mais inscrite dans ses membres de chair par le doigt du Dieu vivant. Sachant qu’il est bon de cacher le secret du prince, l’homme séraphique, confident de ce royal secret, dérobait autant qu’il le pouvait à la vue les saintes marques. Mais Dieu se réserve de révéler pour sa gloire les grandes choses dont lui-même est l’auteur ; lui donc qui avait imprimé ces marques dans le secret, faisait par elles publiquement des miracles, qui manifestaient par l’éclat du prodige la vertu admirable et cachée des Stigmates. C’est cette merveille si pleinement attestée, relevée dans les diplômes pontificaux par toutes sortes de louanges et de faveurs, que le Pape Benoît XI voulut voir honorée par une solennité anniversaire : fête que le Souverain Pontife Paul V, désirant exciter les cœurs des fidèles à l’amour du Christ en croix, étendit par la suite à toute l’Église. »

Porte-étendard du Christ et de son Église, nous ne voulons, comme l’Apôtre et comme vous, placer notre gloire que dans la Croix du Seigneur Jésus. Nous voulons porter dans nos âmes les Stigmates sacrés qui honorèrent votre chair sanctifiée. Toute souffrance est un gain pour qui n’a d’autre ambition que de rendre amour pour amour ; nulle persécution ne le déconcerte ; en effet, persécutions et souffrances ont pour résultat de l’assimiler, avec l’Église sa mère, au Christ persécuté, flagellé, crucifié.

Avec l’Église donc, c’est de tout cœur que nous disons en ce jour : « Seigneur Jésus-Christ, au temps du refroidissement du monde, vous avez, pour enflammer nos cœurs du feu de votre amour, renouvelé dans la chair du bienheureux François les Stigmates sacrés de votre Passion ; dans votre bonté, nous vous en supplions, faites que par ses mérites et prières nous portions avec persévérance la Croix, et produisions de dignes fruits de pénitence : Vous qui vivez et régnez avec Dieu le Père en l’unité du Saint-Esprit, Dieu vous-même, dans les siècles des siècles. Amen. »

15e dimanche après la Pentecôte

Dom Guéranger ~ Année liturgique
15e dimanche après la Pentecôte

À la Messe

L’épisode si touchant de la veuve de Naïm donne aujourd’hui son nom au quinzième Dimanche après la Pentecôte. L’Introït nous présente la forme des prières que nous devons adresser au Seigneur dans tous nos besoins. L’Homme-Dieu a promis, Dimanche dernier, d’y pourvoir toujours, à la condition d’être servi par nous fidèlement dans la recherche de son royaume. En lui adressant nos supplications, montrons-nous confiants dans sa parole, comme il est juste de l’être, et nous serons exaucés.

Introït

Inclinez votre oreille vers moi, Seigneur, et exaucez-moi ; sauvez votre serviteur qui espère en vous, mon Dieu ; Seigneur, ayez pitié de moi, parce que j’ai crié vers vous tout le jour. Ps. Remplissez de joie l’âme de votre serviteur, parce que j’ai élevé mon âme vers vous, Seigneur. Gloire au Père. Inclinez.

L’humilité de l’Église dans les supplications qu’elle adresse au Seigneur est pour nous un exemple. Si l’Épouse en use ainsi avec Dieu, quelles ne doivent pas être nos dispositions d’abaissement quand nous paraissons en présence de la souveraine Majesté ? Nous pouvons bien dire à cette tendre Mère, comme les disciples au Sauveur : Montrez-nous à prier (s. Luc 11, 1) ! Unissons-nous à elle dans la Collecte.

Collecte

Que votre miséricorde, Seigneur, purifie et protège sans fin votre Église ; et, parce qu’elle ne peut sans vous demeurer sauve, qu’elle soit toujours gouvernée par votre grâce. Par notre Seigneur.

Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Galates. Chap. 5 et 6.

Mes Frères, si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi selon l’Esprit. Ne nous laissons point emporter par le désir de la vaine gloire, nous provoquant les uns les autres, nous jalousant les uns les autres. Mes Frères, si un homme tombe par surprise en quelque faute, vous qui êtes spirituels, relevez-le dans un esprit de douceur, chacun de vous faisant réflexion que la tentation peut aussi l’atteindre. Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ. Car si quelqu’un s’estime être quelque chose, lorsqu’il n’est rien, il se trompe lui-même. Mais que chacun examine ses œuvres, et ainsi il aura sa gloire seulement en lui-même, et non dans les autres. Car chacun portera son propre fardeau. Que celui à qui l’on enseigne les choses de la foi assiste de ses biens en toute manière celui qui l’instruit. Ne vous y trompez pas : on ne se moque point de Dieu. L’homme recueillera ce qu’il aura semé : celui qui sème dans sa chair recueillera de la chair la corruption ; celui qui sème dans l’esprit, recueillera de l’esprit la vie éternelle. Ne nous lassons point de faire le bien : nous recueillerons, le temps venu, sans nous lasser. Donc, tandis que nous en avons le temps, faisons du bien à tous, mais surtout à nos frères dans la foi.

La sainte Église reprend la lecture de saint Paul où elle l’avait laissée il y a huit jours. C’est la vie spirituelle, la vie produite par l’Esprit-Saint dans nos âmes pour remplacer celle de la chair, qui continue d’être l’objet des instructions apostoliques. La chair une fois domptée, nous ne devons pas croire achevé pour cela l’édifice de notre perfection ; outre que la lutte doit continuer après la victoire, sous peine d’en voir compromettre les résultats, il faut veiller à ce que l’une ou l’autre des têtes de la triple concupiscence ne profite point du moment où l’effort de l’âme est porté ailleurs, pour se redresser, et faire des blessures d’autant plus dangereuses souvent qu’on songerait moins à s’en préserver. La vaine gloire principalement, toujours prête à infecter de son venin subtil jusqu’aux actes eux-mêmes de l’humilité et de la pénitence, demande à l’homme qui veut servir Dieu, et non se plaire à lui-même dans sa vertu, une surveillance des plus actives.

Quelle folie ne serait-ce pas à un condamné racheté par la flagellation de la peine capitale qu’il avait méritée, de se glorifier des coups marqués dans sa chair par le fouet à châtier les esclaves ? Que cette folie ne soit jamais la nôtre ! Il paraît bien cependant qu’elle pourrait l’être, puisque l’Apôtre fait suivre immédiatement ses avis sur la mortification des passions de la recommandation d’éviter la vaine gloire. Et en effet, nous ne serons assurés pleinement de ce côté, qu’autant que l’humiliation physique infligée au corps aura chez nous pour principe l’humiliation réfléchie de l’âme devant sa misère. Les anciens philosophes avaient, eux aussi, des maximes sur la répression des sens ; et la pratique de ces maximes célèbres était le marchepied dont s’aidait leur orgueil pour s’élever jusqu’aux cieux. C’est qu’ils étaient loin en cela des sentiments de nos pères dans la foi, lesquels, sous le cilice et prosternés en terre (1 Par. 21, 16 ; etc.), s’écriaient du fond de l’humaine bassesse, dans l’intime de leur cœur : « Ayez pitié de moi, ô Dieu, selon votre grande miséricorde ; car j’ai été conçu dans l’iniquité et mon péché est toujours devant moi (Psalm. 50). »

Imposer des souffrances au corps pour en tirer vanité, qu’est-ce autre chose que ce que saint Paul appelle aujourd’hui semer dans la chair, pour récolter au temps venu, c’est-à-dire au jour où seront manifestées les pensées des cœurs (1 Cor. 4, 5), non la gloire et la vie, mais la confusion et la honte éternelle ? Parmi les œuvres de la chair énumérées dans l’Épître précédente se trouvent, en effet, non seulement les actes impurs, mais encore les contentions, les dissensions, les jalousies (Gal. 5, 19-21), qui naissent trop souvent de cette vaine gloire sur laquelle l’Apôtre appelle en ce moment notre attention. La production de ces fruits détestables serait un signe trop certain que la sève de la grâce aurait fait place à la fermentation du péché dans nos âmes, que, redevenus esclaves, il nous faudrait compter avec la loi et ses sanctions terribles. On ne se moque pas de Dieu ; et la confiance que donne justement à quiconque vit de l’Esprit la fidélité surabondante de l’amour, ne serait plus, dans ces conditions, qu’une contrefaçon hypocrite de la liberté sainte des fils du Très-Haut. Car ceux-là seuls sont ses enfants que l’Esprit-Saint conduit (Rom. 8, 14) dans la charité (Gal. 4, 13) ; les autres sont dans la chair, et ne peuvent plaire à Dieu (Rom. 8, 8).

Si nous voulons au contraire un signe non moins certain sous les obscurités de la foi que l’union divine est notre partage, au lieu de prendre occasion, pour nous enfler vainement, des défauts et des fautes de nos frères, soyons indulgents pour eux dans la considération de notre propre misère ; tendons-leur, quand ils tombent, une main secourable et discrète ; portons mutuellement nos fardeaux dans le chemin de la vie : et alors, ayant ainsi rempli la loi du Christ, nous saurons (1 s. Jean 4, 13) que nous demeurons en lui et lui en nous. Car ces ineffables paroles employées par Jésus pour marquer son intimité future avec quiconque mangerait la chair du fils de l’homme et boirait son sang au banquet divin (s. Jean 6, 57), saint Jean qui les avait rapportées les reprend mot pour mot, dans ses Épîtres, afin d’en faire l’application à quiconque observe dans l’Esprit-Saint le commandement de l’amour des frères (1 s. Jean 3, 23-24 ; 4, 12‑13).

Oh ! puisse-t-elle donc résonner sans cesse à nos oreilles cette parole de l’Apôtre : Tandis que nous en avons le temps, faisons du bien à tous ! Car un jour viendra, qui n’est plus éloigné, où l’ange portant le livre mystérieux, un pied sur la terre et l’autre sur la mer, fera retentir dans les espaces sa voix puissante comme celle du lion, et, la main levée au ciel, jurera par Celui qui vit dans les siècles sans fin que le temps n’est plus (Apoc. 10, 1-6) ! C’est alors que l’homme recueillera dans l’allégresse ce qu’il avait semé dans les larmes (Psalm. 125, 5) ; il ne s’était point lassé de faire le bien dans les ténébreuses régions de l’exil, il se lassera moins encore de récolter sans fin dans la vivante lumière du jour éternel.

Pensons, en chantant le Graduel, que si la louange agrée au Seigneur, c’est à la condition de s’élever d’une âme où règne l’harmonie des vertus. La vie chrétienne, réglée sur les dix commandements, est le psaltérion à dix cordes (Psalm. 143, 9) d’où le doigt de Dieu, qui est l’Esprit-Saint (Cf. s. Luc 11, 20 ; s. Matth. 12, 28), fait monter vers l’Époux des accords qui ravissent son cœur.

Graduel

Il est bon de louer le Seigneur, et de chanter des psaumes à votre Nom, ô Très-Haut. V/. Pour publier le matin votre miséricorde et votre vérité durant la nuit. Alléluia, alléluia. V/. Parce que le Seigneur est le grand Dieu et le grand Roi qui domine sur la terre entière. Alléluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. 7.

En ce temps-là, Jésus allait vers une ville appelée Naïm ; et ses disciples allaient avec lui, et une foule nombreuse. Comme il approchait de la porte de la ville, voilà qu’on emportait un mort, fils unique de sa mère ; et celle-ci était veuve, et beaucoup de personnes de la ville l’accompagnaient. Le Seigneur l’ayant vue, il fut touché de compassion pour elle, et lui dit : Ne pleurez pas. Et il s’approcha, et toucha le cercueil : ceux qui le portaient s’arrêtèrent. Et il dit : Jeune homme, je te le commande, lève-toi. Et le mort se leva, et commença de parler ; et Jésus le rendit à sa mère. Tous furent saisis de crainte, et ils glorifiaient Dieu, disant : Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple.

C’est la seconde fois que la sainte Église présente l’Évangile qu’on vient d’entendre à nos méditations, et nous ne devons pas nous en étonner ; car les Pères choisis par elle pour en donner l’interprétation (Ambr. in Luc 5 ; Aug. Serm. 44, de verb. Dom.) nous apprennent, dans les deux circonstances, que cette mère désolée qui suit en pleurs le convoi de son fils est l’Église même.

Nous la vîmes une première fois apparaître à nos yeux, sous ce touchant symbole, dans les jours consacrés à la pénitence quadragésimale (Fér. 5 post Dom. 4 Quadr.), lorsqu’elle préparait par ses jeûnes, unis aux souffrances de l’Époux, la résurrection de ceux de nos frères qui étaient morts et que nous pûmes voir ensuite s’asseoir près de nous pleins de vie au banquet de la Pâque. Quelles ne furent pas, en ce grand jour, les joies maternelles s’unissant dans son cœur aux allégresses de l’Épouse ! Car, du même coup, Jésus, doublement vainqueur de la mort, mettait fin à son veuvage en sortant du tombeau et lui rendait ses fils. Et les disciples de Jésus qui le suivent de plus près en s’attachant à sa personne dans la voie des conseils, et toute la foule accompagnant l’Église chantaient à l’envi ces étonnants prodiges et célébraient la visite de Dieu à son peuple.

La Mère ne pleurait plus. Mais, depuis, l’Époux a disparu de nouveau, remontant vers son Père ; l’Épouse a repris les sentiers du veuvage, et les souffrances de son exil s’accroissent chaque jour immensément. Car des pertes nombreuses n’ont point tardé de se produire parmi les fils ingrats qu’elle avait engendrés, une seconde fois (Gal. 4, 19), dans la douleur et les larmes. Ces soins multipliés naguère autour des pécheurs, cet enfantement nouveau sous l’œil de son Époux expirant avaient fait de chacun d’eux, dans la grande semaine, comme l’enfant unique de l’Église. Combien, après la communion de tels mystères, dit saint Jean Chrysostome, n’est-il pas douloureux pour sa tendresse de les voir retourner d’eux-mêmes au péché qui les tue ! « Épargnez-moi, » a-t-elle bien droit de dire selon la parole que le saint Docteur met en la bouche de l’Apôtre : « quel autre enfant, une fois au monde, vient imposer derechef de telles douleurs au sein maternel ? » Car les chutes des fidèles, pour être réparées, ne lui causent pas un moindre travail que l’enfantement de ceux qui n’ont pas cru encore (Chrys. De pœnit. Hom. 1).

Et si nous comparons nos temps à cet âge où la bouche des pasteurs faisait entendre par tout l’univers ses accents respectés, est-il un seul des enfants restés fidèles à l’Église, qu’un tel rapprochement ne pousse à se serrer davantage autour d’une Mère si outrageusement délaissée ? « Resplendissante alors de tout l’éclat des joyaux spirituels dont l’Époux l’avait ornée au jour de ses noces, dit saint Laurent Justinien, elle tressaillait de l’accroissement de ses fils en vertu comme en nombre, les appelant à monter plus haut toujours, les offrant à son Dieu, les portant dans ses bras jusqu’aux cieux. Obéie d’eux, elle était bien la mère du bel amour et de la crainte (Eccli. 24, 24), belle comme la lune, éclatante comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille (Cant. 6, 9). Comme le térébinthe elle étendait ses rameaux (Eccli. 24, 22), et, sous leur ombre, protégeait ceux qu’elle avait engendrés contre la chaleur du jour, la tempête et la pluie. Tant qu’elle put donc elle travailla, nourrissant dans son sein tous ceux qu’elle parvenait à rassembler. Mais son zèle, tout incessant qu’il fût, a redoublé depuis qu’elle en a vu plusieurs, et des multitudes, abandonner la ferveur première. Depuis nombre d’années, elle gémit en voyant s’étendre chaque jour l’offense de son Créateur, ses propres pertes et la mort de ses fils. Celle qui se revêtait de pourpre a pris la robe de deuil, et ses parfums n’exhalent plus leur odeur ; une corde a remplacé sa ceinture d’or, on ne voit plus sa brillante chevelure, et le cilice tient lieu d’ornement sur son sein (Isaï. 3, 24). Aussi ne peut-elle arrêter maintenant ses lamentations et ses pleurs. Sans cesse elle prie, cherchant si par quelque manière elle n’arrivera point à retrouver dans le présent sa beauté passée, quoiqu’elle défaille presque en sa supplication, regardant comme impossible de redevenir ce qu’elle était. La parole prophétique s’est accomplie pour elle : Tous ils se sont détournés de la voie, ensemble ils sont devenus inutiles ; il n’y en a point qui fassent le bien, il n’y en a pas même un seul (Psalm. 13, 3) !… Les œuvres multipliées par les enfants de l’Église contre les préceptes divins montrent bien, dans ceux qui les font, des membres pourris et étrangers au corps du Christ. L’Église, cependant, se souvient de les avoir engendrés dans le bain du salut ; elle se souvient des promesses par lesquelles ils s’étaient engagés à renoncer au démon, aux pompes du siècle et à tous les crimes. Elle pleure donc leur chute, comme étant leur vraie mère, et elle espère toujours obtenir leur résurrection par ses larmes. O quelle pluie de larmes est répandue ainsi tous les jours en présence du Seigneur ! que de prières ferventes cette vierge très pure envoie, par le ministère des saints anges, au Christ salut des pécheurs ! Elle crie dans le secret des cœurs, dans les retraites isolées, comme dans ses temples au grand jour, afin que la divine miséricorde rappelle à la vie ceux qui sont ensevelis dans le bourbier des vices. Qui dira son intime allégresse, quand elle reçoit vivants ceux qu’elle pleurait comme morts ? Si la conversion des pécheurs réjouit tellement le ciel (s. Luc 15, 7), combien aussi la Mère ! Selon la mesure de la douleur qu’elle avait conçue de leur perte (Psalm. 93, 19), la consolation déborde alors en son cœur (Laur. Just. De compunct. et planctu christ. perfect.). »

Chrétiens préservés de la défection par la miséricorde du Seigneur, il nous appartient de compatir aux angoisses de l’Église, et d’aider en tout les démarches de son zèle pour sauver nos frères. Il ne peut nous suffire de n’être point de ces fils insensés qui sont la douleur de leur mère (Prov. 17, 25) et méprisent le sein qui les a portés (Ibid. 30, 17). Quand nous ne saurions pas de l’Esprit-Saint lui-même que c’est thésauriser que d’honorer sa mère (Eccli. 3, 5) le souvenir de ce que lui a coûté notre naissance (Tob. 4, 4) nous porterait assez à ne manquer aucune occasion de sécher ses pleurs. Elle est l’Épouse du Verbe, aux noces duquel prétendent aussi nos âmes ; s’il est vrai que cette union soit la nôtre également, prouvons-le comme l’Église, en manifestant dans nos œuvres l’unique pensée, l’unique amour que communique l’Époux dans ses intimités, parce qu’il n’en est point d’autre en son cœur : la pensée de la gloire de son Père à restaurer dans le monde, l’amour des pécheurs à sauver.

Chantons avec l’Église, dans l’Offertoire, ses espérances réalisées ; que notre bouche ne reste jamais muette devant les bienfaits du Seigneur.

Offertoire

J’ai attendu patiemment le Seigneur, et il m’a regardé ; il a exaucé ma prière, et il m’a mis dans la bouche un cantique nouveau de louange à notre Dieu.

Confions-nous, dans la Secrète, à la garde toute-puissante des divins Mystères.

Secrète

Que vos Mystères soient notre garde, Seigneur ; qu’ils nous protègent toujours contre les attaques des démons. Par Jésus-Christ.

La parole de Jésus rappela du trépas le fils de la veuve de Naïm ; sa chair est la vie du monde dans le pain sacré que chante l’Antienne de la Communion.

Communion

Le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde.

L’union divine ne sera parfaite en nous, qu’autant que le Mystère d’amour dominera tellement nos âmes et nos corps qu’ils en soient possédés pleinement, ne trouvant plus leur direction qu’en lui, non dans la nature. C’est ce qu’explique et demande la Postcommunion.

Postcommunion

Que la vertu du don céleste, nous vous en supplions, Seigneur, possède nos âmes et nos corps, afin que ce ne soit pas notre propre sens, mais l’effet de ce Sacrement qui nous dirige en tout. Par notre Seigneur.

Autres liturgies

L’Office du Temps au Bréviaire romain nous donnera cette Antienne.

Antienne

Observe, ô mon fils, les préceptes de ton père, et n’abandonne pas la loi de ta mère, mais garde-la toujours en ton cœur.

Nous emprunterons ensuite à l’Église syrienne maronite un de ses chants du Dimanche.

Dimanche, à l’office du matin

En ce jour où la lumière se levant repoussa les ténèbres et la nuit, le ciel et la terre à la fois vous adorent, ô Seigneur, et rendent à vous la louange.

Du Père de lumière a brillé sur nous la clarté ravissante et splendide, chassant les ombres de cette terre, donnant à tout, éclat et vie.

Illuminez nos cœurs de la lumière de vos préceptes, ô miséricordieux ; éloignez des âmes de ceux qui vous servent les ténèbres de l’ignorance, faites que nous soyons agréables à votre gloire.

En ce même jour le Seigneur s’est levé du tombeau dans la vertu, la puissance et la force ; en ce jour aussi l’Église sainte a été parée des prêtres, ses ministres.

Qu’ils sont beaux les chœurs des fils de l’Église debout dans la prière ! de leurs rangs montent de suaves et joyeuses mélodies comme celles des Anges.

Prophètes qui avez révélé les mystères, Apôtres annonçant l’Évangile, Martyrs qui savez mourir, amis du Christ, dans votre sang, aux quatre coins du monde, l’Église sainte a été bâtie. Intercédez pour ses enfants qui chantent votre gloire, afin de trouver grâce.

Ajoutons quelques traits de la très antique formule en l’honneur du Dimanche, que nous a conservée le Livre 7ème des Constitutions apostoliques.

Prière eucharistique du dimanche

Seigneur tout-puissant, qui avez créé le monde par Jésus‑Christ, vous avez consacré le samedi en mémoire de cette œuvre. C’était le jour où vous vous étiez reposé du travail ; vous nous le donniez pour méditer vos lois, pour faire fête dans la joie de nos âmes, à l’honneur de la Sagesse par vous engendrée ; c’est elle aussi qui pour nous voulut naître d’une femme, vivre avec nous, se manifester au baptême : homme et Dieu, souffrant pour nous par votre permission, mort et ressuscité par votre puissance. Célébrant donc la fête de la résurrection, nous donnons le Dimanche à la joie, à cause de celui qui a vaincu la mort, donné la lumière de vie et d’immortalité ; par lui vous avez réuni les nations pour en faire votre peuple acquis, un autre Israël, cher à Dieu et voyant Dieu. Si donc le samedi est le repos après la création, l’achèvement du monde, l’étude des commande­ments, la louange reconnaissante rendue à Dieu pour ses largesses aux hommes : plus haut que tout cela s’élève le Dimanche qui nous révèle ce médiateur, notre législateur et notre guide, auteur de la résurrection, premier‑né de toute créature, Dieu Verbe et homme, seul né de Marie sans concours humain, saint en tout dans sa vie, crucifié pour nous sous Ponce Pilate, mort et ressuscité des morts. C’est pourquoi le jour du Dimanche nous excite, ô Seigneur, à une action de grâces universelle ; car la grâce qui nous y fut donnée a couvert tout autre bienfait de son immensité. O vous qui avez ainsi rempli les promesses des Prophètes, qui avez eu pitié de Sion et de Jérusalem, Seigneur Dieu, maintenant encore recevez la prière que formulent les lèvres de votre peuple rassemblé de toutes les nations qui vous invoquent dans la vérité.

Terminons par cette belle prière du Bréviaire mozarabe.

Oraison

Enfants des hommes espérant à l’ombre de vos ailes, protégez-nous, Seigneur, et couvrez nous toujours ; comme des poussins qui se préparent au vol des cieux, élevez-nous à votre douce chaleur ; que nous ne soyons victimes d’aucune déprédation ni embûche ; que nous ne nous envolions pas du nid de votre Église ; mais que sous votre conduite paternelle, fortifiés de votre aide, nous arrivions à l’abondance de votre maison.