Le pape François profane une basilique

La basilique Saint-Pétrone de Bologne
deux fois profanée

Le Pape  a profané deux fois la basilique Saint-Pétrone, lors de sa visite à Bologne le 1er octobre dernier : premièrement il a transformé le lieu saint en salle de banquet et deuxièmement il a identifié la messe à « l’accueil de l’autre ». La deuxième profanation est, hélas, des plus courantes, la première la met bien en valeur. Continuer la lecture de « Le pape François profane une basilique »

20e dimanche après la Pentecôte

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
20e dimanche après la Pentecôte

L’Évangile d’il y a huit jours avait pour objet la promulgation des noces du Fils de Dieu et de la race humaine. La réalisation de ces noces sacrées est le but que Dieu se proposait dans la création du monde visible, le seul qu’il poursuive dans le gouvernement des sociétés. Dès lors, on ne doit pas s’étonner que la parabole évangélique, en nous révélant sur ce point la pensée divine, ait mis aussi en lumière le grand fait de la réprobation des Juifs et de la vocation des Gentils, qui est à la fois le plus important de l’histoire du monde et le plus intimement lié à la consommation du mystère de l’union divine.

L’exclusion de Juda doit cependant, nous l’avons dit (13e Dim. ap. la Pentec.), cesser un jour. Son obstination a valu aux Gentils de voir se diriger vers eux le message de l’amour. Mais aujourd’hui la plénitude des nations (Rom. 11, 25–26) a entendu l’invitation céleste ; le temps est proche où l’accession d’Israël va compléter l’Église en ses membres, et donner à l’Épouse le signal de l’appel suprême qui mettra fin au long travail des siècles (Rom. 8, 22), en faisant apparaître l’Époux (Apoc. 22, 17). L’heureuse jalousie que l’Apôtre voulait exciter dans les hommes de sa race en se tournant vers les nations (Rom. 11, 13–14), se fera donc sentir enfin au cœur des descendants de Jacob. Quelle joie au ciel, quand leur voix, repentante et suppliante, s’unira devant Dieu aux chants d’allégresse de la gentilité célébrant l’entrée de ses peuples sans nombre dans la salle du banquet divin ! Un tel concert sera véritablement le prélude du grand jour salué par saint Paul à l’avance, lorsqu’il disait des Juifs dans son patriotique enthousiasme : Si leur chute a été la richesse du monde et leur diminution la richesse des Gentils, que sera-ce de leur plénitude (Ibid. 12) ?

Or la Messe du vingtième Dimanche après la Pentecôte nous donne un avant-goût de ce moment fortuné, où la reconnaissance du nouveau peuple ne sera plus seule à chanter les bienfaits divins. Les anciens liturgistes s’accordent à nous la montrer composée, par moitié, des accents des prophètes fournissant à Jacob l’expression du repentir qui lui vaudra le retour des divines faveurs, et, par moitié, des formules inspirées dans lesquelles les nations, déjà rangées dans la salle du festin des noces, exhalent leur amour (Berno Aug. 5 ; Rup. De div. Off. 12, 20 ; Durand. Ration, 6, 137). Le chœur des Gentils se fait entendre au Graduel et dans la Communion, le chœur des Juifs dans l’Introït et l’Offertoire.

À la Messe

L’Introït est tiré de Daniel (Dan. 3). Le prophète exilé comme son peuple à Babylone, dans une captivité dont la longue amertume figurait les douleurs autrement prolongées de la dispersion revient gémir avec Juda sur la terre étrangère et rendre à sa nation le grand secret du retour en grâce auprès du Seigneur. Ce secret perdu depuis le Calvaire, Israël pourtant l’avait bien connu et maintes fois expérimenté dans les siècles antérieurs de son histoire. Toujours le même, il consiste dans l’humble aveu des fautes commises, dans le regret suppliant du coupable et sa ferme confiance que la miséricorde infinie surpasse les plus énormes forfaits.

Introït

Tout ce que vous avez fait contre nous, Seigneur, vous l’avez fait par un juste jugement ; car nous avons péché contre vous, et nous n’avons pas obéi à vos ordres. Mais donnez gloire à votre Nom, en agissant avec nous selon la multitude de vos miséricordes. Ps. Heureux ceux qui restent sans tache dans le chemin, ceux qui marchent dans la loi du Seigneur. Gloire au Père. Tout ce que.

Le pardon divin, qui rend à l’âme la pureté et la paix, est le préliminaire indispensable des noces sacrées ; car la robe nuptiale des conviés doit être sans tache, sous peine d’exclusion, et leur cœur sans trouble, pour ne pas apporter d’amertume à la table de l’Époux. Implorons ce pardon précieux. Le Seigneur est d’autant mieux disposé à nous l’accorder, que nous le demandons, dans la Collecte, par l’intermédiaire de la sainte Église qui est l’Épouse.

Collecte

Laissez-vous apaiser, Seigneur, et, nous vous en supplions, donnez à vos fidèles le pardon et la paix, afin qu’à la fois ils soient purifiés de toute offense et vous servent d’un cœur tranquille. Par Jésus-Christ.

Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Éphésiens. Chap. 5

Mes Frères, voyez avec quelle circonspection vous devez vous conduire, non comme des insensés, mais comme des sages, rachetant le temps, car les jours sont mauvais. C’est pourquoi ne soyez pas imprudents, mais comprenez quelle est la volonté de Dieu. Ne vous laissez pas entraîner aux excès du vin, d’où vient la luxure ; mais remplissez-vous de l’Esprit‑Saint, vous entretenant de psaumes, d’hymnes et de cantiques spirituels, chantant et psalmodiant dans vos cœurs au Seigneur, rendant grâces en tout temps pour toutes choses à Dieu le Père, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, vous soumettant les uns aux autres dans la crainte du Christ.

L’approche de la consommation des noces du Fils de Dieu coïncidera ici-bas avec un redoublement des fureurs de l’enfer pour perdre l’Épouse. Le dragon de l’Apocalypse (Apoc. 12, 9), l’ancien serpent séducteur d’Ève, vomissant comme un fleuve sa bave immonde (Ibid. 15), déchaînera toutes les passions pour entraîner la vraie mère des vivants sous l’effort. Cependant il sera impuissant à souiller le pacte de l’alliance éternelle ; et, sans forces contre l’Église, il tournera sa rage contre les derniers fils de la nouvelle Ève, réservés pour l’honneur périlleux des luttes suprêmes qu’a décrites le prophète de Pathmos (Ibid. 17).

C’est alors surtout que les chrétiens fidèles devront se souvenir des avis de l’Apôtre, et se conduire avec la circonspection qu’il recommande, mettant tous leurs soins à garder pure leur intelligence non moins que leur volonté, dans ces jours mauvais. Car la lumière n’aura point alors à subir seulement les assauts des fils de ténèbres étalant leurs perverses doctrines ; elle sera plus encore, peut-être, amoindrie et faussée par les défaillances des enfants de lumière eux-mêmes sur le terrain des principes, par les atermoiements, les transactions, l’humaine prudence des prétendus sages. Plusieurs sembleront ignorer pratiquement que l’Épouse de l’Homme-Dieu ne peut succomber sous le choc d’aucune force créée. S’ils se souviennent que le Christ s’est engagé à garder lui-même son Église jusqu’à la fin des siècles (s. Matth. 28, 20), ils n’en croiront pas moins faire merveille en apportant à la bonne cause le secours d’une politique dont les concessions ne seront pas toujours pesées suffisamment au poids du sanctuaire : sans songer que le Seigneur n’a point besoin, pour l’aider à tenir sa promesse, d’habiletés détournées ; sans se dire surtout que la coopération qu’il daigne accepter des siens, pour la défense des droits de l’Église, ne saurait consister dans l’amoindrissement ou la dissimulation des vérités qui font la force et la beauté de l’Épouse. Combien oublieront la maxime de saint Paul écrivant aux Romains que se conformer à ce siècle, chercher une adaptation impossible de l’Évangile avec un monde déchristianisé, n’est point le moyen d’arriver à discerner sûrement le bon, le meilleur, le parfait aux yeux du Seigneur (Rom. 12, 2) ! Aussi sera-ce un grand et rare mérite, en bien des circonstances de ces temps malheureux, de comprendre seulement quelle est la volonté de Dieu, comme le dit notre Épître.

Veillez, dirait saint Jean, à ne point perdre le fruit de vos œuvres ; assurez-vous la pleine récompense qui n’est donnée qu’à la plénitude persévérante de la doctrine et de la foi (2 s. Jean 8–9). Au reste, alors comme toujours, selon la parole de l’Esprit‑Saint, la simplicité des justes les conduira sûrement (Prov. 11, 3) ; l’humilité leur donnera la Sagesse (Ibid. 2) ; et, s’attachant uniquement à cette très noble compagne, ils seront vraiment sages par elle et sauront ce qui plaît au Seigneur (Sap. 9, 10). Ils comprendront qu’aspirant comme l’Église à l’union au Verbe éternel, pour eux comme pour l’Église la fidélité à l’Époux n’est autre chose que la fidélité à la vérité ; car le Verbe, objet de leur commun amour, n’est autre en Dieu que le rayonnement de la vérité infinie (Sap. 7, 25–26). Leur unique soin sera donc toujours de se rapprocher du Bien-Aimé par une ressemblance plus grande avec lui, c’est-à-dire par une reproduction plus complète du vrai dans leurs paroles et leurs actes. Et en cela ils serviront la société comme elle doit l’être, mettant en pratique le conseil du Seigneur qui nous demande de chercher d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et de nous confier en lui pour le reste (s. Matth. 6, 33). Laissant à d’autres la recherche d’humaines et louvoyantes combinaisons, d’incertains compromis destinés, dans la pensée de leurs auteurs, à retarder de quelques semaines, de quelques mois peut-être, le flot montant de la révolution, ils comprendront différemment, pour eux, le conseil de racheter le temps que nous donne l’Apôtre.

L’Époux avait acheté le temps d’un grand prix, pour être employé par ses membres mystiques à la glorification du Très-Haut. Perdu par la multitude dévoyée dans la révolte et l’orgie, les âmes fidèles le rachèteront en donnant une telle intensité aux actes de leur foi et de leur amour, que rien ne soit diminué, s’il se peut, jusqu’au dernier moment, du tribut qu’offrait chaque jour la terre à la Trinité souveraine. Contre la bête à la bouche insolente et pleine de blasphèmes (Apoc. 13, 5–6), ils reprendront le cri de Michel contre Satan promoteur de la bête (Ibid. 2) : Qui est comme Dieu !

L’antiquité chrétienne appelait les dernières semaines du Cycle à son déclin : Semaines du saint Ange ; nous avons vu comment, dans un de ces Dimanches (17ème Dim. ap. la Pentec.), elle chantait l’arrivée du grand Archange au secours du peuple de Dieu, ainsi que Daniel l’avait annoncé pour les derniers jours du monde (Dan. 12, 1). Quand donc commenceront les épreuves de la fin, lorsque l’exil dispersera les baptisés et que le glaive s’abattra sur leurs têtes (Apoc. 13, 7, 10) aux applaudissements d’un monde prosterné devant la bête et son image (Ibid. 3, 4, 8, 15), n’oublions point que nous avons un chef choisi par Dieu, acclamé par l’Église, pour nous conduire dans ces derniers combats où la défaite des saints (Ibid. 7) sera plus glorieuse que les triomphes de l’Église aux jours de sa domination sur le monde. Ce que Dieu alors, en effet, demandera des siens, ce ne sera plus ni le succès de la diplomatie, ni la victoire armée, mais la fidélité à sa vérité, à son Verbe : fidélité d’autant plus franche et plus entière, que la défection sera plus universelle autour de la petite troupe rangée sous la bannière de l’Archange. Proféré par une seule poitrine fidèle avec la vaillance de la foi et l’ardeur de l’amour en de telles circonstances, le cri de saint Michel, une fois déjà vainqueur des infernales légions, honorera plus Dieu que ne l’atteindront les ignobles blasphèmes des millions d’êtres dégradés sectateurs de la bête.

Pénétrons-nous de ces pensées que suggèrent les premières lignes de notre Épître ; comprenons également les autres instructions qu’elle renferme et qui, du reste, ne s’éloignent pas des premières. Pour ce Dimanche où se lisait autrefois l’Évangile des noces du Fils de l’homme et de l’appel à son divin banquet, la sainte Église remarque opportunément, dans l’Épître, combien l’ivresse et les délices des noces sacrées sont différentes des joies mondaines. La sérénité, la pureté, la paix du juste admis dans l’intimité divine, font en son âme un festin continuel (Prov. 15, 16) dont la Sagesse est le mets savoureux (Eccli. 24, 20) et l’éternelle convive (Sap. 8, 16 ; Apoc. 3, 20). Laissant le monde à ses mesquins et trop souvent honteux plaisirs, le Verbe et l’âme, qu’il a remplie de l’Esprit-Saint par un mode ineffable (Cant. 1, 1), s’unissent pour chanter le Père souverain dans un concert merveilleux, où l’action de grâces et la louange trouvent sans cesse un nouvel aliment. Le hideux spectacle qu’offrira la terre, quand ses habitants se porteront en foule au-devant de la prostituée siégeant sur la bête et leur offrant la coupe d’ignominie (Apoc. 17, 1–5), n’empêchera point le ciel de se reposer délicieusement dans la contemplation de ces âmes fortunées. Car les convulsions du monde agonisant, les poursuites de la femme ivre du sang des martyrs (Ibid. 6), loin de troubler l’harmonie qui s’élève de l’âme unie au Verbe, ne feront que donner plus d’ampleur à ses notes divines, plus de suavité à ses accents humains. « Qui donc, en effet, nous séparera de l’amour de Jésus-Christ ? Sera-ce la tribulation ou l’angoisse ? la faim ou la nudité ? les dangers, la persécution, le glaive ? Oui, sans doute, il est écrit qu’à cause de vous, tous les jours on nous met à mort, qu’on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie (Psalm. 43, 22) ! Mais en tout cela nous sommes vainqueurs, à cause de celui qui nous a aimés. Car je suis sûr que ni la mort, ni la vie, ni anges, ni principautés, ni vertus, ni choses présentes, ni choses futures, ni violence, ni rien de ce qui est dans les hauteurs, ni rien de ce qui est dans les abîmes, ni créature quelconque ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu en Jésus‑Christ notre Seigneur (Rom. 8, 35–39). »

L’ancien peuple a chanté, dans l’Introït, son repentir et son humble confiance. Les Gentils chantent, au Graduel, leurs espérances réalisées et surpassées dans les délices du banquet nuptial.

Graduel

Les yeux de tous espèrent en vous, Seigneur, et vous leur donnez la nourriture au temps qui convient. V/. Vous ouvrez votre main, et vous remplissez tout être vivant de bénédiction. Alléluia, alléluia. V/. Mon cœur est prêt, ô Dieu, mon cœur est prêt ; je vous célébrerai, je vous chanterai des psaumes, ô ma gloire. Alléluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. 4

En ce temps-là, un officier dont le fils était malade à Capharnaüm, ayant appris que Jésus venait de Judée en Galilée, alla vers lui ; et il le priait de descendre et de guérir son fils, car la mort approchait. Jésus lui dit donc : Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croyez point. L’officier lui dit : Seigneur, descendez avant que mon fils ne meure. Jésus répondit : Allez, votre fils est vivant. L’homme crut à la parole que Jésus lui avait dite, et il s’en alla. Comme déjà il s’en retournait , les serviteurs vinrent à sa rencontre et lui annoncèrent que son fils était vivant. Et comme il s’informait de l’heure où le mieux s’était produit, ils lui dirent : Hier, à la septième heure, la fièvre l’a quitté. Le père reconnut donc que c’était l’heure à laquelle Jésus lui avait dit : Votre fils est vivant ; et il crut, ainsi que toute sa maison.

L’Évangile est tiré de saint Jean aujourd’hui, pour la première et l’unique fois dans tout le cours des Dimanches après la Pentecôte. Il donne son nom de l’Officier de Capharnaüm au vingtième Dimanche. L’Église l’a choisi parce qu’il n’est pas sans une relation mystérieuse avec l’état du monde, dans les temps auxquels se rapportent prophétiquement les derniers jours du Cycle.

Le monde penche vers sa fin, et lui aussi commence à mourir. Miné par la fièvre des passions dans Capharnaûm, la ville du lucre et des jouissances, déjà il est sans forces pour aller de lui‑même au-devant du médecin qui pourrait le guérir. C’est à son père, aux pasteurs qui l’ont engendré dans le baptême à la vie de la grâce, et gouvernent le peuple chrétien comme officiers de la sainte Église, c’est à eux de se rendre auprès du Seigneur et de lui demander le salut du malade. Le disciple bien-aimé nous fait savoir, en tête de son récit (s. Jean 4, 46), qu’ils trouveront Jésus à Cana, la ville des noces et de la manifestation de sa gloire au banquet nuptial (Ibid. 2, 11) ; c’est le ciel, où l’Homme-Dieu réside depuis qu’il a quitté notre terre, laissant ses disciples, privés de l’Époux (s. Matth. 9, 15), s’exercer pour un temps dans le champ de la pénitence. Étymologiquement, en effet, Capharnaüm signifie le champ de la pénitence et de la consolation qui naît de la pénitence. Telle devait être cette terre pour l’homme depuis sa sortie d’Éden, telle était la consolation à laquelle devait aspirer pendant cette vie le pécheur ; et c’est pour en avoir préféré d’autres, pour avoir voulu faire du champ de la pénitence un paradis nouveau, que le monde est maintenant près de finir. Car il n’a remplacé les délices vivifiantes de l’Éden que par le plaisir défendu qui tue l’âme, énerve les corps, et appelle la vengeance de Dieu.

Son seul remède est dans le zèle des pasteurs, et dans la prière de cette portion du troupeau du Christ qui ne s’est point laissée entraîner aux séductions de la licence universelle. Mais combien il importe que fidèles et pasteurs, sans retours personnels, entrent pleinement sur ce point dans les sentiments de la sainte Église ! En butte à l’ingratitude la plus révoltante, aux injustices, aux calomnies, aux perfidies de tout genre, la mère des peuples oublie ses injures pour ne penser qu’à la saine prospérité et au salut des nations qui l’outragent (Allocutions de Léon XIII). Elle sait, à n’en pas douter, que le terme approche où le Très-Haut se fera justice enfin ; et, cependant, elle n’en continue pas moins de lutter contre Dieu, comme Jacob (Gen. 32, 24–28), jusqu’à l’aurore du jour terrible qu’ont annoncé David et la sibylle (Séqu. Dies irae). À la pensée de l’étang de feu (Apoc. 21, 8) dont les vapeurs maudites paraissent déjà empester l’air, et qui bientôt va engloutir en une seule fois tous ses enfants insoumis, elle semble oublier jusqu’à l’approche des noces éternelles et à la véhémence de ses désirs d’Épouse ; et, ne se souvenant plus de rien sinon qu’elle est mère, elle prie comme elle l’a toujours fait, mais avec plus d’ardeur que jamais, pour le retardement de la fin, pro mora finis (Tertull. Apol. 39).

Afin de répondre à sa pensée, « réunissons-nous donc, comme le dit Tertullien, en une seule troupe, en une seule assemblée, pour aller trouver Dieu et l’investir de nos prières comme d’une armée. Cette violence lui est agréable (Ibid.). » Mais c’est à la condition d’être inspirée par une foi entière et que rien ne puisse ébranler. Si c’est notre foi qui nous donne la victoire sur le monde (1 s. Jean 5, 4), c’est elle aussi qui triomphe de Dieu dans les cas les plus extrêmes. Songeons, comme notre mère l’Église, au péril imminent de tant de malheureux qui dansent follement sur l’abîme, où demain va s’engloutir en rugissant leur désespoir. Sans doute, ils sont inexcusables ; Dimanche encore, on les avertissait des pleurs et des grincements de dents réservés, sous les ténèbres extérieures, aux contempteurs des noces sacrées (s. Matth. 22, 13). Mais ils sont nos frères, et nous ne devons pas nous résigner si facilement au deuil de leur perte. Espérons contre toute espérance. L’Homme-Dieu, qui connaissait de science certaine l’inévitable damnation des pécheurs obstinés, en a‑t-il moins versé pour eux tout son sang ? Nous voulons mériter de nous unir à lui par une pleine ressemblance ; ayons donc la résolution de l’imiter en cela même, dans la mesure qui peut être la nôtre : prions sans repos ni trêve pour les ennemis de l’Église et nos ennemis, tant que leur damnation n’est pas consommée. Dans cet ordre, rien n’est inutile, rien ne se perd. Quoi qu’il arrive, le Seigneur sera grandement glorifié de notre foi et de l’ardeur de notre charité.

Mettons seulement tous nos soins à ne pas mériter les reproches qu’il adressait à la foi boiteuse (Héb. 12, 13) de la génération dont faisait partie l’officier de Capharnaüm. Nous savons qu’il n’a nul besoin de descendre du ciel en terre, pour donner leur efficacité aux ordres émanés de sa volonté miséricordieuse. S’il daigne multiplier autour de nous les miracles et les prodiges, nous lui serons reconnaissants pour nos frères plus faibles dans la foi, nous prendrons de là occasion d’exalter sa gloire, mais en protestant que notre âme n’avait plus besoin, pour croire à lui, des manifestations nouvelles de sa puissance.

L’ancien peuple, promenant son infortune méritée sur toutes les rives lointaines, revient, dans l’Offertoire, aux accents de la pénitence, et chante, cette fois avec l’Église, son admirable psaume 136 qu’aucun chant d’exil n’égala jamais dans aucune langue.

Offertoire

Sur la rive des fleuves de Babylone nous nous sommes assis, et nous avons pleuré, en nous souvenant de vous, Sion.

Toute la puissance du Dieu qui guérit d’une parole les âmes et les corps, réside dans les Mystères préparés sur l’autel. Demandons, dans la Secrète, que leur vertu s’exerce en nos cœurs.

Secrète

Nous vous prions, Seigneur, de faire que ces Mystères nous soient un remède du ciel, et purifient notre cœur des vices. Par Jésus-Christ.

La parole rappelée dans l’Antienne de la Communion, comme ayant relevé l’homme abîmé dans sa misère, est celle de l’Évangile du banquet divin : Venez aux noces (s. Matth. 22, 4) ! Mais l’homme, déifié déjà par sa participation ici-bas au Mystère de la foi, aspire à la consommation éternelle de l’union dans le plein jour de la gloire.

Communion

Seigneur, souvenez-vous de la parole que vous avez dite à votre serviteur, et par laquelle vous m’avez donné l’espérance ; c’est elle qui m’a consolé dans mon humiliation.

Une fidélité constante à observer les divins commandements est la meilleure préparation que le chrétien puisse apporter à la table sainte, comme l’exprime la Postcommunion.

Postcommunion

Pour devenir dignes des dons sacrés, faites, nous vous en prions, Seigneur, que nous obéissions toujours à vos commandements. Par Jésus-Christ.

Autres liturgies

Implorons de Dieu, en faisant nôtres ces fortes prières du Sacramentaire léonien, la circonspection qui nous est recommandée dans ces jours mauvais.

Oraison

Dieu tout-puissant et éternel, qui nous avez commandé de ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’il fût fait à nous-mêmes ; accordez-nous et de ne jamais tromper les autres, et de ne jamais être trompés par autrui. Par Jésus‑Christ.

Préface

Il est vraiment juste de vous rendre grâces : vous qui, dans les leçons par lesquelles vous formez nos âmes, nous enseignez à remettre sans fin les offenses de nos ennemis, en sorte pourtant que nous évitions leurs embûches ; à oublier les fautes, sans toutefois nous laisser atteindre par la malice persévérante de ceux qui cherchent à nuire sous une fausse apparence de grâce. Car en nous envoyant au milieu des loups, vous voulez, Seigneur, que nous demeurions simples comme les colombes et devenions rusés comme des serpents : non certes que nous devions nuire à personne, mais pour nous garder soigneusement de la fourberie d’autrui. Ainsi vous nous recommandez d’être doux envers tous, et en même temps nous ordonnez de reprendre ceux qui troublent la paix. Car bien autre chose est de laisser passer l’injure, et bien autre chose de veiller à ne pas être victime d’une bonté imprévoyante. Ainsi votre clémence elle-même a‑t-elle pour loi de ne remettre nos fautes qu’en nous signifiant de n’y point retomber, crainte de pire châtiment. Personne ne doit conclure que sa faute ne lui a point été pardonnée, ni se regarder aucunement comme lésé, si on lui enlève la facilité qui pourrait lui rester à lui-même de léser autrui ; c’est conférer un grand bienfait à ces sortes de gens que de faire en sorte qu’ils désapprennent d’être mauvais, par l’impossibilité même de pécher.

L’avertissement que voici, revient plus d’une fois au Missel ambrosien dans les derniers Dimanches.

Transitorium

Voici que déclinent vers leur fin nos années et nos jours. Il est temps : réformons-nous, à la gloire du Christ. Que les lampes soient allumées ; car le Juge souverain vient juger les nations. Alléluia, alléluia.

La belle formule qui suit, et dont nous empruntons le texte au Sacramentaire gallican, nous donnera de faire écho à la supplication d’Israël préparant son retour définitif au Seigneur. Elle a depuis été placée par Urbain VIII au nombre des prières après la Messe et la Communion qui sont au Missel.

Apologie

Nous comparons devant vos yeux, Seigneur, les fautes que nous avons commises et les châtiments qu’elles nous ont attirés. Moindre est la peine subie, bien pire ce que nous méritons. Nous portons l’expiation du péché, et ne cessons de pécher opiniâtrement. Notre faiblesse, Seigneur, succombe sous vos coups, et notre iniquité n’est pas changée. L’âme malade est dans les tourments, et la tête dure ne fléchit pas. Notre vie gémit sous la douleur, et n’amende pas ses œuvres. Si vous attendez, Seigneur, nous ne nous corrigeons point ; si vous sévissez, nous ne persévérons pas. Broyés, nous confessons nos crimes ; si votre main s’appesantit, nous promettons de bien faire : si vous laissez votre glaive en suspens, nous ne faisons rien de ce que nous avons promis. Si vous frappez, nous crions : Pardonnez ; si vous nous épargnez de nouveau, nous provoquons vos coups. Quand l’angoisse apparaît, nous implorons le temps du repentir ; quand la miséricorde se présente, nous nous rions de la pénitence à cause de la miséricorde. Nous voulons que vous observiez vos promesses ; nous ne voulons pas, nous, tenir compte de vos ordres. Vous avez, Seigneur, à vos pieds des coupables qui avouent. Pardonnez, pour votre bonté, parce que votre miséricorde est infinie. Accordez sans mérite la prière qui vous est présentée, vous qui de rien fîtes les suppliants ; ainsi aux justes vous donnerez la récompense, et aux pécheurs vous ne refuserez pas le pardon.

Complies en différé

Complies du dimanche pour la Sainte Vierge

Complies ordinaires

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Complies de l’Avent

Mardi de l’Avent

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Mercredi de l’Avent

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Jeudi de l’avent

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Vendredi de l’avent

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19e dimanche après la Pentecôte

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
19e dimanche après la Pentecôte

À la Messe

Jésus-Christ,  l’auguste chef du peuple de Dieu est le salut des siens dans tous leurs maux. Ne l’a‑t-il pas montré, Dimanche dernier, d’une façon éclatante, en restaurant à la fois le corps et l’âme du pauvre paralytique qui nous figurait tous ? Écoutons sa voix, dans l’Introït, avec reconnaissance et amour ; promettons-lui la fidélité qu’il demande : sa loi, observée, nous gardera de la rechute.

L’Antienne qui suit est inspirée de divers passages de l’Écriture, sans se trouver dans aucun. Le Verset est tiré du psaume 77.

Introït

Je suis le salut du peuple, dit le Seigneur : de quelque tribulation qu’ils crient vers moi, je les exaucerai ; et je serai leur Seigneur à jamais. Ps. Écoutez ma loi, ô mon peuple ; rendez votre oreille attentive aux paroles de ma bouche. Gloire au Père. Je suis.

Pour bien comprendre la pensée qui domine les Collectes et plusieurs autres parties des Messes du Temps après la Pentecôte, il est bon, comme on le sait, de ne point perdre de vue l’Évangile du Dimanche précédent. C’est ainsi que l’Église s’inspire encore ci-après de l’épisode du paralytique que le Fils de l’homme, il y a huit jours, guérit doublement sous nos yeux en figure d’un plus grand mystère. Dégagé dans le corps et dans l’âme par la parole toute-puissante du Sauveur, le genre humain peut maintenant d’un cœur libre et dispos vaquer à Dieu. Obtenons du Très-Haut, en nous unissant à l’Église dans la Collecte, que jamais le fatal engourdissement qui nous fut si contraire ne ressaisisse nos facultés.

Collecte

Dieu tout-puissant et miséricordieux, éloignez de nous dans votre bonté tout ce qui nous serait contraire, afin que, dégagés en même temps dans le corps et dans l’âme, nous puissions vaquer d’un cœur dispos à votre service. Par Jésus‑Christ.

Épître
L
ecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Éphésiens. Chap. 4

Mes Frères, renouvelez-vous selon l’esprit, dans votre âme, et revêtez l’homme nouveau qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité. Pour cela, déposant le mensonge, que chacun parle à son prochain dans la vérité, puisque nous sommes membres les uns des autres. Mettez‑vous en colère, et ne péchez pas ; que le soleil ne se couche point sur votre colère. Ne donnez point place au diable. Que celui qui volait ne vole plus, mais qu’il travaille plutôt, employant ses mains à quelque occupation honnête, pour avoir de quoi donner à celui qui souffre l’indigence.

La lecture de l’Épître aux Éphésiens, suspendue Dimanche en la manière que nous avons rapportée, est reprise aujourd’hui par la sainte Église. L’Apôtre a posé précédemment les principes dogmatiques de la vraie sainteté ; il déduit maintenant les conséquences morales de ces principes.

Rappelons-nous que la sainteté en Dieu est sa vérité même, la vérité vivante et harmonieuse, qui n’est autre que le concert admirable des trois divines personnes unies dans l’amour. Nous avons vu que la sainteté pour les hommes est aussi l’union à l’éternelle et vivante vérité par l’amour infini. Le Verbe a pris un corps pour manifester dans la chair cette vérité parfaite (s. Jean 1, 14), dont il est l’expression substantielle (Héb. 1, 3) ; son humanité, sanctifiée directement par la plénitude de la vie divine qui réside en lui (Col. 2, 3, 9–10), est devenue le modèle, et aussi le moyen, la voie unique de la sainteté pour toute créature (s. Jean 14, 6). Indépendamment du péché, les conditions de la nature finie retenaient l’homme bien loin de la vie divine (Éph. IV, 18) ; mais il trouve en Jésus-Christ, tels qu’ils sont en Dieu, les deux éléments de cette vie : la vérité et l’amour. En Jésus, comme complément de son incarnation, la Sagesse aspire à s’unir aussi tous les membres de cette humanité dont il est le chef (Ibid 1, 10 ; Col. 1, 15–2o) ; par lui l’Esprit-Saint, dont il est le réservoir sacré (Cf. s. Jean 4, 14 ; 7, 37, 39), se déverse sur l’homme pour l’adapter à sa vocation sublime, et consommer dans l’amour infini qui est lui-même cette union de toute créature avec le Verbe divin. Ainsi nous est communiquée la vie de Dieu, dont l’existence se résume dans la contemplation et l’amour de son Verbe ; ainsi sommes-nous sanctifiés dans la vérité (Ibid. 17, 17), en participant à la sainteté même dont Dieu est saint par nature.

Mais si le Fils de l’homme, étant Dieu, participe pour sa race à la vie d’union dans la vérité, qui fait la sainteté de la Trinité souveraine, il ne communique cette vie, cette vérité, cette union déifiante, qu’à ceux des hommes qui sont devenus vraiment ses membres, qui reproduisent entre eux en lui, par l’opération de l’Esprit de vérité et d’amour (Ibid 15, 26), l’unité dont cet Esprit sanctificateur est en Dieu le lien tout-puissant. Que tous ils soient un, comme vous en moi et moi en vous, ô Père, disait l’Homme‑Dieu ; qu’ils soient eux aussi UN en nous : je leur ai donné la gloire, c’est-à-dire la sainteté que vous m’avez donnée, pour qu’ils soient UN comme nous-mêmes nous sommes un, pour que, moi en eux et vous en moi, ils soient consommés et parfaits dans l’unité (s. Jean 17, 21–23). Tel est, formulé par le Christ en personne, l’axiome simple et fécond, fondement du dogme et de la morale du christianisme. Jésus, dans cette prière sublime, expliquait ce qu’il venait de dire auparavant : Je me sanctifie pour eux, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la VÉRITÉ (Ibid. 19).

Comprenons maintenant la morale de saint Paul en notre Épître, et ce qu’il entend par cette justice et cette sainteté de la vérité qui est celle du Christ (Rom. 13, 14), de l’homme nouveau que doit revêtir quiconque aspire à la possession des richesses énumérées dans les précédents passages de sa lettre immortelle. Qu’on relise l’Épître du 17ème Dimanche, et l’on y verra que toutes les règles de l’ascétisme chrétien comme de la vie mystique se résument, pour l’Apôtre, dans ces mots : Soyons soucieux de l’UNITÉ (Éph. 4, 3). C’est le principe qu’il donne aux commençants comme aux parfaits ; c’est le couronnement des plus sublimes vocations dans l’ordre de la grâce, comme le fondement et la raison de tous les commandements de Dieu : tellement que, si nous devons nous abstenir du mensonge et dire la vérité à ceux qui nous écoutent, le motif en est, d’après l’Apôtre, que nous sommes membres les uns des autres !

Il est une sainte colère, dont parlait le psalmiste (Psalm. 4, 5), et qu’inspire en certaines occasions le zèle de la loi divine et de la charité ; mais le mouvement d’irritation soulevé dans l’âme doit, alors même, s’apaiser au plus tôt : le prolonger serait donner place au diable, et lui laisser beau jeu pour ébranler ou renverser en nous, par la rancune et la haine, l’édifice de la sainte unité (Chrys. in ép. ad Éph. Hom. 14).

Avant notre conversion, le prochain n’avait pas moins que Dieu même à souffrir de nos fautes ; l’injustice nous coûtait peu, quand elle passait inaperçue ; l’égoïsme était notre loi, c’était la garantie du règne de Satan sur nos âmes. Maintenant que l’Esprit de sainteté a chassé l’indigne usurpateur, le meilleur signe de son empire reconquis est que non seulement les droits d’autrui sont désormais sacrés pour nous, mais que notre travail et toutes nos œuvres s’inspirent de la pensée des besoins du prochain à satisfaire. En un mot, poursuit et conclut l’Apôtre un peu plus loin, étant les imitateurs de Dieu comme ses fils très chers, nous marchons dans l’amour (Éph. 5, 1–2).

Ce n’est point autrement que l’Église, d’après saint Basile, manifeste au monde la grandeur des biens conférés à cette terre par l’Incarnation. L’assemblée des chrétiens parfaits montre la nature humaine, auparavant rompue et divisée en mille fragments, rejointe maintenant sur elle-même et pour Dieu ; c’est le résumé de ce que le Sauveur a fait dans la chair (Basil. Const. mon. 18).

Le Christ a rendu la liberté de leurs mouvements à nos mains paralysées pour le bien surnaturel ; élevons-les spirituellement dans la prière, glorifiant Dieu par cet hommage qu’il agrée comme un sacrifice de suave odeur. C’est l’enseignement que la sainte Église nous donne par son exemple, au Graduel.

Graduel

Que ma prière s’élève devant vous, comme l’encens, ô Seigneur. V/. Que l’élévation de mes mains soit comme le sacrifice du soir. Alléluia, alléluia. V/. Louez le Seigneur, et invoquez son Nom ; publiez ses œuvres parmi les nations. Alléluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. 22

En ce temps-là, Jésus parlant en paraboles aux princes des prêtres et aux pharisiens, leur dit : Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler les invités aux noces, et ils ne voulaient pas venir. De nouveau il envoya d’autres serviteurs, leur disant : Dites aux invités : Voici que j’ai préparé mon dîner ; mes taureaux, mes animaux gras sont égorgés, et tout est prêt : venez aux noces. Mais eux n’en tinrent point compte et s’en allèrent, l’un à sa maison des champs, l’autre à son commerce ; les autres même se saisirent de ses serviteurs, et les tuèrent après les avoir couverts d’outrages. Or le roi, l’ayant appris, en fut ému de colère, et, envoyant ses armées, il extermina ces homicides et brûla leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : Les noces sont bien prêtes, mais ceux qui avaient été invités n’en ont pas été dignes. Allez donc dans les carrefours, et appelez aux noces tous ceux que vous trouverez. Et ses serviteurs, sortant sur les routes, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons ; et la salle du festin des noces fut remplie. Or le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et il vit là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale. Et il lui dit : Mon ami, comment êtes-vous entré ici sans avoir la robe nuptiale ? Mais lui demeura muet. Alors le roi dit à ses gens : Jetez-le, pieds et mains liés, dans les ténèbres extérieures ; c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents. Car il y en a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.

L’Évangile qu’on vient d’entendre a fait donner plus spécialement le nom de Dimanche des conviés aux noces au dix-neuvième Dimanche après la Pentecôte. Dès le commencement néanmoins de la série dominicale qui prend son point de départ à la descente de l’Esprit-Saint, l’Église proposait à ses fils l’enseignement évangélique qu’elle offre aujourd’hui derechef à leurs méditations ; au deuxième Dimanche après la Pentecôte, elle empruntait à saint Luc (s. Luc 14, 16–24) l’exposé de la parabole du grand repas aux nombreux invités, que saint Matthieu, précisant davantage, appelle maintenant le festin des noces.

Placée ainsi au début et vers la fin de la saison liturgique à laquelle préside l’Esprit sanctificateur, cette parabole éclaire toute la partie de l’année qu’elle domine en cette manière, et révèle de nouveau le vrai but qu’y poursuit l’Église. Mais combien la lumière n’a‑t-elle pas grandi, depuis le jour où nous furent présentées pour la première fois ces allégories mystérieuses ! Ce certain homme, homo quidam, qui fit un grand souper et y appela beaucoup de gens, est devenu le roi qui fait les noces de son fils et nous donne en ces noces l’image du royaume des cieux. L’histoire du monde, elle aussi, s’est depuis lors développée sous nos yeux, comme l’ont fait, en passant d’un évangéliste à l’autre, les termes eux-mêmes de l’allégorie. Les anciens et premiers conviés, qui d’abord se bornaient à décliner l’invitation du père de famille, ont crû en audace ; s’emparant des porteurs du message que leur adressait l’amour (Dimanche dans l’Oct. du S.-Sacr., comment, sur l’Év.), ils les ont couverts d’insultes et mis à mort. Nous avons assisté à la vengeance de cet homme qui était Dieu même, du père d’Israël devenu le roi des nations ; nous avons vu ses armées perdre les homicides et brûler leur ville (9ème Dim. ap. la Pentec.). Et voilà qu’enfin, malgré le refus des invités de Juda et leur opposition perfide à la célébration des noces du Fils de Dieu, les noces sont prêtes et la salle est remplie.

Le roi céleste a laissé aux serviteurs de son amour le soin d’appeler de toute race les nouveaux conviés ; mais maintenant que les envoyés, selon ses ordres, ont parcouru la terre entière (Psalm. 18, 5), rassemblé les nations pour ce jour de la joie de son cœur (Cant. 3, 11), il va descendre en personne, pour s’assurer lui‑même que rien ne manque aux apprêts de la fête et donner le signal du festin éternel des noces sacrées. Or, pour une telle fête, en un tel lieu, rien ne saurait manquer que de la part des conviés ; que ceux-ci veillent donc à ne pas attirer sur eux, dans cet universel et suprême examen, la défaveur du très-haut prince qui les appelle à son alliance. S’il a daigné les convoquer, malgré leur pauvreté sordide, des places publiques et de tous les carrefours, il leur a laissé tout le temps de déposer les haillons du passé ; sachant bien qu’ils ne pouvaient se pourvoir eux-mêmes, il a mis à leur disposition, pour le banquet nuptial, les plus riches vêtements de sa grâce et des vertus. Malheur donc à quiconque serait trouvé, au dernier jour, sans la robe nuptiale de la charité ! sa faute n’aurait point d’excuse, et le roi la punirait justement par l’exclusion de la salle du festin, comme une insulte à son fils.

Tout ce qui précède, dans les Dimanches qui viennent de s’écouler, nous a montré l’Église soucieuse uniquement de préparer l’humanité à ces noces merveilleuses, dont la célébration est le seul but qu’ait poursuivi le Verbe divin en venant sur la terre. Dans son exil qui se prolonge, l’Épouse du Fils de Dieu nous est apparue comme le vivant modèle de ses fils ; mais elle n’a point cessé non plus de les disposer par ses instructions à l’intelligence du grand mystère de l’union divine. Il y a trois semaines (16ème Dim. ap. la Pentec.), abordant plus directement qu’elle ne l’avait fait jusque-là le sujet de son unique préoccupation de Mère et d’Épouse, elle leur rappelait l’appel ineffable. Huit jours plus tard (17ème Dim.), par ses soins, l’Époux des noces auxquelles on les conviait se révélait à eux dans cet Homme-Dieu devenu l’objet du double précepte de l’amour qui résume toute la loi. Aujourd’hui, l’enseignement est complet. Elle le précise dans l’Office de la nuit, où saint Grégoire nous donne toute sa pensée ; avec la double autorité d’un grand Docteur et d’un grand Pape, au nom même de l’Église, il explique ainsi l’Évangile :

« Le royaume des cieux est l’assemblée des justes. Le Seigneur dit en effet par un prophète : Le ciel est mon trône (Isaï. 66, 1) ; et Salomon dit d’autre part : L’âme du juste est le trône de la Sagesse (Sap. 7, 27), pendant que Paul appelle le Christ : Sagesse de Dieu (1 Cor. 1, 24). Si donc le ciel est le trône de Dieu, nous devons conclure évidemment que, la Sagesse étant Dieu et l’âme du juste le trône de la Sagesse, cette âme est un ciel… Le royaume des cieux est donc bien l’assemblée des justes… Si ce royaume est déclaré semblable à un roi qui fait les noces de son fils, votre charité comprend aussitôt quel est ce roi, père d’un fils roi comme lui-même, à savoir celui dont il est dit dans le psaume : O Dieu, confiez au Roi vos jugements, et votre justice au Fils du Roi (Psalm 71, 2) ! Dieu le Père a fait les noces de Dieu son Fils, quand il l’a uni à la nature humaine, quand il a voulu que celui qui était Dieu avant les siècles devînt homme sur la fin des siècles. Mais nous devons éviter le danger de laisser à entendre qu’il puisse exister dualité de personnes en notre Dieu et Sauveur Jésus‑Christ… À cause de cela, il peut être à la fois plus clair et plus sûr de dire que le Père a fait les noces du Roi son Fils, en lui unissant par le mystère de l’incarnation la sainte Église. Le sein de la Vierge mère a été la chambre nuptiale de cet Époux, dont le Psalmiste dit (Psalm. 18, 6) : Il a placé sa tente dans le soleil, il est l’Époux qui s’avance de sa chambre nuptiale (Grég. Hom. 38 in Év.). »

Malgré sa qualité d’Épouse chérie du Fils de Dieu, l’Église n’en est pas moins sujette ici-bas aux tribulations. Les ennemis de l’Époux, ne pouvant plus atteindre directement le Seigneur, portent sur elle leur rage. Le Seigneur voit dans ces épreuves, supportées par l’Église avec amour, un nouveau trait de cette conformité qu’elle doit avoir avec lui en toutes choses ; il la laisse donc souffrir en ce monde, se contentant de la soutenir toujours et de la sauver, comme le dit l’Offertoire, au milieu des maux qui vont croissant autour d’elle.

Offertoire

Si je marche au milieu de la tribulation, vous serez ma vie, Seigneur ; contre la fureur de mes ennemis vous étendrez votre main, et votre droite sera mon salut.

L’auguste Sacrifice qui se prépare obtient toujours son effet infini, en ce qui regarde la glorification de la Majesté souveraine ; mais sa vertu s’applique à l’homme dans une mesure plus ou moins grande, dépendant à la fois des dispositions de la créature et de la miséricorde suprême. Implorons donc, dans la Secrète, le Dieu tout-puissant, pour qu’il daigne nous faire éprouver abondamment l’effet des Mystères divins qui vont s’accomplir.

Secrète

Accordez, Seigneur, à notre prière que ces dons offerts sous les yeux de votre Majesté nous soient salutaires. Par Jésus‑Christ.

L’Homme-Dieu, par son contact divin au saint banquet, a rendu spirituellement la vigueur à nos membres ; souvenons-nous qu’il nous faut les consacrer désormais à son service, et que nos pieds raffermis doivent s’exercer à courir dans la voie des divins commandements.

Communion

Vous avez ordonné que vos commandements fussent gardés scrupuleusement : puissent mes voies se diriger à la garde de vos justices !

La Postcommunion semble être encore un souvenir de l’Évangile du paralytique, qui se lisait autrefois en ce Dimanche. On y implore l’assistance du céleste médecin qui dégage l’homme du mal où il gémit impuissant, et lui donne la force nécessaire pour accomplir la loi de Dieu vaillamment et toujours.

Postcommunion

Seigneur notre médecin, que votre clémente intervention nous délivre de nos misères, et nous donne la force de rester attachés toujours à vos commandements. Par Jésus-Christ.

Autres liturgies

À la gloire des noces sacrées, dédions aux messagers de l’amour du Fils de Dieu l’œuvre suivante d’Adam de Saint-Victor.

Séquence

Glorieux dans son royal vêtement, voici le sénat du grand Roi ; c’est le collège apostolique : à lui chantons et du cœur et des lèvres ; les accents d’un cœur pur sont une hymne angélique.

C’est ici l’ordre, honneur du monde, le juge intègre de toute chair, le héraut de la grâce nouvelle, objet des éternelles prédilections, dont l’architecte divin brille au sommet de l’Église.

Nazaréens illustres, ils racontent au monde les combats de la croix et la gloire du triomphe ; ainsi la divine parole est par eux distribuée ; ainsi la nuit montre à la nuit la science, la lumière au jour.

Doux est le joug, légère la charge qu’ils proposent ; ils répandent la semence de vie aux extrémités du monde ; la terre verdoie, grâce à leurs soins ; la foi de l’Homme-Dieu produit des fruits au centuple.

Paranymphes de la Loi nouvelle, ils conduisent au Roi nouveau sa royale Épouse sans tache ni ride, l’Église qui éternellement sera vierge :

Vierge engendrant des fils, toujours nouvelle, ancienne pourtant, mais sans nul défaut ; sa couche est la pureté, son enfantement la foi, sa dot la grâce.

Eux sont le fondement du temple, la pierre vivante et le ciment reliant l’édifice ; eux sont les portes de la ville, et aussi le lien d’unité d’Israël et des nations.

Ils foulent l’aire, séparant la paille avec le van de la justice ; ils sont désignés par les bœufs d’airain de la mer limpide, œuvre de Salomon.

Les douze Patriarches, les fontaines d’eau douce, les pains du tabernacle, les pierres du vêtement du grand prêtre : autant de figures bien connues des chefs du nouveau peuple.

Qu’à leur volonté cède l’erreur, grandisse la foi, s’éloigne la terreur du jugement final ; pour que, déliés de nos fautes, nous soyons rangés parmi les bénis au pied du glorieux tribunal.

Amen.

Sans perdre de vue les hautes destinées de notre Mère, associons‑nous aux sentiments de la sainte Église dans la variété des événements de son histoire ici-bas, et prions pour elle en empruntant au Sacramentaire léonien cette Préface et cette Oraison.

Préface

Il est vraiment digne de vous rendre grâces, ô vous dont la providence ordonne, pour l’utilité des siens, et leurs propres actions et les événements. Par des moyens merveilleux vous ménagez à votre Église et l’épreuve du malheur et le relèvement de la prospérité : veillant à ce qu’elle ne succombe sous aucun assaut, ni ne s’endorme dans la sécurité ; mais, d’un cœur toujours soumis, ne cesse point de vous supplier dans la tribulation, de vous rendre grâces au milieu des joies.

Oraison

Seigneur, nous vous prions de diriger votre Église selon les vues de votre prudence céleste ; afin qu’elle qui, dès avant le commencement du monde, fut toujours présente à vos desseins, parvienne sous votre conduite à la plénitude et à la gloire qui lui fut promise. Par Jésus-Christ.

Prier le Chapelet et les Complies avec notre communauté
en direct ou en différé

Dès maintenant, nous mettons à votre disposition en rediffusion l’enregistrement du chapelet du jour. C’en est fini des vieux enregistrements datant de 2024 ! Et pour ceux qui récitent le rosaire chaque jour, les enregistrements de toute la semaine seront disponibles.

Chaque jour, à 18 h. vous pouvez prier le chapelet en direct avec notre communauté Notre Dame du Christ Roi. Nous serons fidèles au rendez-vous, sauf exception en cas d’activité extraordinaire. Le dimanche, le chapelet de communauté est récité le matin et nous ne pouvons le transmettre.

Si deux d’entre vous s’accordent sur la terre, tout ce qu’ils demandent ils l’obtiendront de mon Père qui est dans les Cieux. Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, Je suis au milieu d’eux. (Notre Seigneur en saint Mathieu 18, 19)

En outre, nous diffusons le chant des complies le soir à 20 h 45. Il ne nous sera pas possible d’être aussi réguliers que pour le chapelet. Si la connexion ne donne rien, c’est qu’il n’y a pas de diffusion.

Vous pouvez vous connecter dix minutes à l’avance soit 17 h 50 pour le chapelet et 20 h 35 pour les complies. Le lecteur reste silencieux jusqu’au début de l’office.

En cas de dysfonctionnement, veuillez nous avertir aussitôt. Ne craignez pas de nous déranger, au contraire, cela nous rend service. C’est le seul moyen pour nous de remédier au défaut. Merci

Comment prier le rosaire et les mystères du jour ?

Les complies

Sermon du 18e dimanche après Pentecôte
Les démons sont dans les airs

Mes bien chers Frères,

Voici mon sermon sur l’immense enjeu de la fidélité ou de la révolte depuis la création des anges jusqu’à la fin du monde.

Travaillons au règne du Christ par le triomphe du Cœur Immaculé de Marie !

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18e dimanche après la Pentecôte

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
18e dimanche après la Pentecôte

Le paralytique portant son lit forme le sujet de l’Évangile du jour, et donne son nom au dix-huitième Dimanche après la Pentecôte. On a pu remarquer que le rang d’inscription de ce Dimanche le place, au Missel, à la suite des Quatre-Temps d’automne et pourrait ainsi être en rapport avec les ordinations des ministres sacrés. Continuer la lecture de « 18e dimanche après la Pentecôte »

4 octobre
Saint François d’Assise

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
4 octobre, saint François d’Assise

Tunique de Saint François

ET je vis un autre ange qui montait d’où se lève le soleil, ayant le signe du Dieu vivant ; et il cria d’une voix forte aux quatre anges qui avaient reçu pouvoir de châtier la terre et la mer : Ne frappez pas, jusqu’à ce que nous ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu (Apoc. 7, 2, 3).

C’est l’heure d’angoisse, l’heure pour l’impie de dire aux montagnes : Tombez sur nous (Ibid. 16). L’astre du jour s’est obscurci (Ibid. 12), image du Soleil de justice contre lequel a prévalu la nuit ; la lune, figure de l’Église, apparaît rouge de sang sous l’écarlate des iniquités dont gémit le sanctuaire (Ibid. ; Isaï. 1, 18) ; les étoiles tombent du ciel, comme les figues se détachent du figuier dans la tempête (Apoc. 6, 13). Qui apaisera l’Agneau ? qui retardera le jour de colère (Ibid. 17) ? Avec les Saints, avec le Siège apostolique[1], reconnaissons François, le séraphin aux stigmates sacrés dont la vue désarme à nouveau l’éternelle justice. Chantons, avec Dante, celui sous la conduite duquel a lieu sur terre comme une reprise de la première et unique rédemption :

« De la montagne élevée d’où viennent à Pérouse le froid et le chaud descend un coteau fertile ; là où s’adoucit sa pente, naquit au monde un soleil pareil à celui-ci, alors qu’il sort des flots du Gange. Ce lieu, qui l’appellerait Assise dirait trop peu ; c’est Orient qu’il faut le nommer. Non loin de son lever, ce soleil déjà faisait éprouver à la terre l’influence de sa haute vertu, recherchant, jeune encore et indocile à son père, la Dame à qui, non plus qu’à la mort, on n’ouvre jamais la porte avec plaisir ; privée depuis mille et cent ans et plus de son premier époux, nul avant celui-ci ne l’avait recherchée. Comprends que les deux amants dont je parle, c’est François, c’est la Pauvreté.

Leur concorde, et sur leur visage les merveilleux contentements de l’amour, et leur doux regard inspiraient de si saintes pensées, que le vénérable Bernard, le premier (Bernard de Quintavalle, premier disciple du Saint), se déchaussa pour courir à une si grande paix, et tout en courant il s’accusait de lenteur. Ô richesse ignorée, ô véritable bien ! voilà qu’Égidius se déchausse, et Silvestre de même, à la suite de l’époux, tant l’épouse leur agrée. Et puis ce père, ce maître s’en va, suivant sa Dame avec cette famille qui déjà nouait l’humble cordon.

Et s’il va les yeux baissés, ce n’est point qu’en son cœur il se sente avili d’être fils de Pierre Bernardone, et de paraître étrangement misérable. Aussi exposa-t-il royalement à Innocent (Innocent III) ses austères desseins, et il obtint de lui pour son Ordre la première sanction. Après qu’altéré du martyre, il eut, en présence du Soudan superbe, prêché le Christ et sa doctrine, trouvant ces races trop dures à la conversion et ne voulant pas rester inutile, il revint faire fructifier la terre d’Italie.

Entre le Tibre et l’Arno, sur une roche nue, il reçut du Christ l’empreinte dernière dont, pendant deux ans, ses membres furent marqués. Lorsqu’il plut à celui qui l’avait choisi pour accomplir tant de bien, de l’élever à la récompense qu’en se faisant petit, il avait méritée, à ses frères comme à de véritables héritiers il recommanda sa Dame tant aimée, leur prescrivant de lui garder fidèle amour ; puis du sein même de cette compagne, et ne voulant pour son corps d’autre bière, la belle âme prit son vol (Dante, Paradis, chant 11 ; traduction de Mesnard). »

Elle s’envolait, son œuvre achevée : le signe du Dieu vivant marquait pour le salut d’innombrables ralliés de la pénitence ; la Croix de l’Époux resplendissait dans sa nudité comme le trésor de l’Épouse, à cet âge du monde où l’Église commençait sa montée du Calvaire. Mais combien admirable ne s’était pas révélé, dans la conduite de cette œuvre, l’Esprit qui fait les Saints !

À vingt-quatre ans, François, qui ne devait pas achever ici-bas sa quarante-cinquième année, n’était encore que le chef des gais compagnons remplissant Assise jour et nuit de leurs chants. L’âme pleine des épopées du pays de France, dont le nom, d’où venait le sien, lui était si cher, il ne rêvait que gloire mondaine et prouesses de chevalerie. « Pour qui ces armes ? » s’écrie-t-il dans un songe prophétique où s’offre à lui tout un appareil de guerre ; et la réponse : « Pour toi et tes soldats », le précipite sur les pas de Gauthier de Brienne combattant les Allemands au sud de l’Italie. Mais Dieu l’arrête : en des manifestations progressives, auxquelles répondent toutes les ardeurs généreuses de ce cœur resté pur, il lui révèle l’objet du labeur de sa vie, l’enseigne qu’il doit déployer par le monde, la Dame enfin sans service de laquelle vrai chevalier n’eût pas été recevable.

La cité sainte, l’Église, toujours assiégée, victorieuse jusqu’ici toujours, menace de succomber : tant la sape de l’hérésie et le bélier de la puissance séculière ont ébranlé ses murs ; tant surtout, dans ses murs mêmes, s’est affaissée sous des scandales trop prolongés la foi des vieux âges, laissant le champ libre aux entreprises des traîtres, multipliant les défaillances au sein d’une société qu’atteint déjà l’engourdissement précurseur de la mort. Et pourtant il est écrit que les portes de l’enfer ne prévaudront point contre l’Église (s. Matth. 16, 18) ! « François, ne vois-tu pas que ma maison tombe en ruines ? va donc, et me la répare (Vita B. Francisci : Thom. Celan. 1, 3 ; Tres Socii, 1 ; Bonavent. 2). »

Il est urgent qu’un retour soudain déconcerte l’ennemi, qu’un appel vibrant secoue la torpeur des défenseurs de la place, et les rallie sous l’enseigne trop oubliée des chrétiens : le Christ en croix. François sera, dans sa chair même, l’étendard du Crucifié. Dès maintenant, les plaies sacrées transpercent son âme, et font de ses yeux deux sources de larmes qui ne tariront plus : « Je pleure la Passion de Jésus-Christ mon Maître ; je ne rougirai point de l’aller pleurant par tout l’univers. »

Cependant Mammon s’est emparé du cœur de cette foule en qui l’espérance du ciel a cédé le pas aux préoccupations de la terre ; il faut relever les âmes d’une servitude où succombent toute noble pensée, tout dévouement, tout amour. Pauvreté sainte, mère de la vraie liberté qui désarmez l’enfer et vous riez des tyrans, honneur en ce jour à votre austère beauté ! Épris de vous jusqu’aux insultes et à la boue que vous jette le vulgaire, François sera renié des siens ; mais sa sublime folie sauvera son peuple et il sera béni du Père qui est aux cieux, comme le vrai frère de son Fils éternel.

Comme par nature le Verbe consubstantiel reçoit son être éternellement de Celui qui l’engendre à jamais, aussi, bien que l’égal du Père, n’a‑t-il en la Trinité sainte personnellement que le titre de Fils, à la gloire du Père, dans l’Esprit qui est leur amour. Mœurs divines, dont rien de créé ne saurait donner une idée, que reflète pourtant l’attitude de désappropriation sublime gardée dans le monde par ce Verbe incarné, en présence de Celui dont il déclare tenir toutes choses. Serait-ce dès lors s’égarer beaucoup, que de voir par son côté le plus divin, dans la Pauvreté du Saint d’Assise, l’éternelle Sagesse s’offrant dès l’ancienne alliance à l’humanité comme épouse (Sap. 8, 2) et comme sœur (Prov. 7, 4) ? Pleinement épousée au sein de Marie, dans l’Incarnation, combien fut grande sa fidélité ! Mais quiconque l’aime doit en Jésus lui devenir semblable.

« Seigneur Jésus, disait François, montrez-moi les sentiers de votre Pauvreté bien-aimée. C’est elle qui vous accompagna du sein maternel à la crèche en l’étable, et, sur les routes du monde, prit soin que vous n’eussiez pas où reposer la tête. Dans le combat qui finit la guerre de notre rédemption, sur la Croix où Marie ne pouvait atteindre, la Pauvreté monta, ornée de tous les dénûments qui forment sa parure d’épouse. Elle vous suivit à votre tombeau d’emprunt ; et comme en son étreinte vous aviez rendu l’âme, vous la reprîtes de même dans ses bras, au dépouillement glorieux de la résurrection, pour ensuite gagner le ciel unis à jamais, ayant laissé à la terre tout ce qui était de la terre. Oh ! qui n’aimerait cette Reine du monde qu’elle foule aux pieds, ma Dame et mon amour ? Très pauvre Jésus, mon doux Maître, ayez pitié de moi qui ne puis sans elle goûter nulle paix et me meurs de désir (Francisci Opusc. T. 1, Oratio B. Patris pro obtinenda paupertate). »

À pareils vœux le ciel ne se dérobe pas. S’il lutte, c’est pour multiplier les blessures de l’amour, jusqu’à ce que, le vieil homme ayant succombé, l’homme nouveau se dégage de ses ruines, en tout conforme au céleste Adam (1 Cor. 15, 45–49). Après dix-huit années, au lendemain de l’Alverne, François, marqué du sceau divin, chantait dans un langage des cieux le duel sublime qu’avait été sa vie :

« L’amour m’a mis dans la fournaise, l’amour m’a mis dans la fournaise ; il m’a mis dans une fournaise d’amour.

Mon nouvel époux, l’amoureux Agneau, m’a remis l’anneau nuptial ; puis, m’ayant jeté en prison, il m’a fendu tout le cœur, et mon corps est tombé à terre. Ces flèches que décoche l’amour m’ont frappé en m’embrasant. De la paix il a fait la guerre ; je me meurs de douceur.

Les traits pleuraient si serrés que j’en étais tout agonisant. Alors je pris un bouclier ; mais les coups se pressèrent si bien, qu’il ne me protégea plus ; ils me brisèrent tout le corps, si fort était le bras qui les dardait.

Il les dardait si fortement, que je désespérai de les parer ; et pour échapper à la mort je criai de toute ma force : « Tu forfais aux lois du champ clos. Mais lui, dressa une machine de guerre qui m’accabla de nouveaux coups.

Jamais il ne m’eût manqué, tant il savait tirer juste. J’étais couché à terre, sans pouvoir m’aider de mes membres. J’avais le corps tout rompu, et sans plus de sentiment qu’un homme trépassé.

Trépassé, non par mort véritable, mais par excès de joie. Puis, reprenant possession de mon corps, je me sentis si fort, que je pus suivre les guides qui me conduisaient à la cour du ciel.

Après être revenu à moi, aussitôt je m’armai ; je fis la guerre au Christ ; je chevauchai sur son terrain, et l’ayant rencontré, j’en vins aux mains sans retard, et je me vengeai de lui.

Quand je fus vengé, je fis avec lui un pacte ; car dès le commencement le Christ m’avait aimé d’un amour véritable. Maintenant mon cœur est devenu capable des consolations du Christ (In foco l’amor mi mise. Francisci Opusc. T. 3, Cant. 2 ; traduction d’Ozanam, Les poètes franciscains en Italie au 13e siècle). »

Or déjà, près du gonfalonier de Dieu, sont rangés ceux qu’il nomme ses paladins de la Table Ronde (Francisci Opusc. T. 3, Collatio 16). Si captivant qu’il eût paru aux jours où, proclamé par ses concitoyens la fleur de la jeunesse, il présidait leurs festins et leurs jeux, François l’était devenu plus encore dans les sentiers de son renoncement. À peine dix ans s’étaient passés depuis leurs épousailles, que la Pauvreté, vengée de ses longs mépris, tenait cour plénière au milieu de cinq mille Frères Mineurs campés sous les murs d’Assise (Chapitre des Nattes, 26 mai 1219), tandis que Claire et ses compagnes lui formaient tel cortège d’honneur qu’impératrice n’en vit jamais. L’entraînement bientôt devenait si général que, pour y satisfaire sans dépeupler l’État ni l’Église, François donnait au monde le Tiers-Ordre où, sur les pas de Louis IX de France et d’Élisabeth de Hongrie, allait entrer cette multitude de toute nation, de toute tribu, de toute langue, que nul ne pourrait compter (Apoc. 7, 9). Grâce aux trois Ordres séraphiques, unis à la triple milice que Dominique de Gusman avait simultanément fondée, le dévouement à l’Église Romaine, l’esprit de pénitence et de prière, en tous lieux répandus, triomphèrent pour un temps du rationalisme anticipé, de la cupidité, de toutes les tyrannies qui mettaient la terre à deux doigts de sa perte.

L’influence des Saints relève de leur sainteté, comme le rayon du foyer dont il transmet les feux. Jamais riche ne posséda la terre autant que ce pauvre qui, cherchant Dieu dans la dépendance la plus absolue de sa Providence, avait reconquis les conditions de l’Éden primitif ; ainsi voyait-on, quand il passait, les troupeaux lui faire fête, les poissons suivre sa barque sur les eaux, les oiseaux assemblés témoigner de leur docilité joyeuse. Mais, disons-le : François n’attirait tout à lui, que parce que tout, lui-même, l’attirait à Dieu.

Personne ne sut moins analyser l’amour, et distinguer entre ce qui, venant de Dieu, devait aussi l’y conduire. S’élever vers Dieu, compatir à son Christ, aller au prochain, s’harmoniser ainsi qu’Adam innocent à l’univers, dit saint Bonaventure, n’était pour le séraphique Père qu’une même impulsion de la vraie piété gouvernant tout son être (Bonavent. Legenda sancti Francisci, 8). De même, la flamme divine s’entretenait en lui de tout aliment. D’où qu’elle vint, François ne laissait passer nulle touche de l’Esprit sans la suivre, tant il craignait de frustrer de son effet aucune grâce (Ibid. 10). Pour n’être point l’océan, le ruisseau ne lui semblait pas méprisable ; et c’est avec une inouïe tendresse de dévotion, nous dit toujours son illustre historien et fils, Bonaventure, qu’il savourait dans la création l’épanchement de la bonté primordiale, qu’il contemplait en toute beauté la beauté suprême, qu’il écoutait l’écho des célestes harmonies dans le concert des êtres (Ibid. 9) provenus comme lui de l’unique principe (Ibid. 8). Aussi était-ce au très doux titre de frères et de sœurs qu’il invitait toutes créatures à louer avec lui le Seigneur, ce Bien-Aimé dont nul vestige n’échappait sur terre à sa contemplation, à son amour.

Ni le progrès, ni la consommation de sa sainteté ne modifièrent en ce point ce qu’on nommerait aujourd’hui la manière d’oraison du serviteur de Dieu. À l’annonce de sa mort prochaine, puis derechef quelques instants avant cette mort bienheureuse (Wadding, ad ann. 1226, 22, 37), il chanta et voulut qu’on chantât son cantique préféré : « Loué soit Dieu mon Seigneur pour toutes les créatures, et spécialement pour notre frère messire le soleil, qui nous donne le jour et qui est votre image, ô mon Dieu ! Loué soit mon Seigneur pour notre sœur la lune, et pour les étoiles qu’il a créées lumineuses et belles dans les cieux ! Loué soit mon Seigneur pour notre frère le vent, et pour l’air, et le nuage, et la sérénité, et tous les temps ; pour notre sœur l’eau, qui est très utile, humble, précieuse et chaste ; pour notre frère le feu, qui est brillant et fort ; pour notre mère la terre, qui nous porte et produit les fruits et les fleurs ! Loué soyez-vous, mon Dieu, pour ceux qui pardonnent et souffrent en votre amour ! Loué soyez‑vous pour notre sœur la mort corporelle, à laquelle nul vivant ne peut échapper ; malheur à qui meurt en péché mortel ; heureux ceux qu’elle trouve conformes à votre très sainte volonté ! Louez et bénissez mon Seigneur, rendez-lui grâces, et servez-le en grande humilité (Francisci Opusc. T. 3, Canticum fratrum Solis). »

Depuis les stigmates, la vie de François n’avait plus été qu’un indicible martyre, malgré lequel, porté sur un ânon comme autrefois Jésus dont il était la touchante image, il parcourait sans fin villes et bourgades, prêchant la Croix, semant sur sa route prodiges et grâces. Assise garde chèrement le souvenir de la bénédiction qui fut le legs de son illustre fils, lorsque, considérant ses murs une dernière fois de l’admirable plaine qui s’étend à ses pieds, il pleura et dit : « Sois bénie du Seigneur, cité fidèle à Dieu, parce qu’en toi et par toi beaucoup d’âmes seront sauvées (Wadding, ad. ann. 1226, 25) ! »

La Pauvreté attendait François, pour le suprême embrassement de la mort, au lieu même où s’était premièrement conclue leur alliance : l’humble Portioncule, où de leur union l’Ordre des Mineurs était né, où Claire, la mère du second Ordre, avait elle aussi échangé pour le dénûment de la Croix les parures du siècle ; Sainte-Marie-des-Anges, lieu toujours saint où s’impose au pèlerin le sentiment du voisinage du ciel, où le Grand Pardon du 2 août montre à perpétuité la complaisance qu’y prend le Seigneur ! Ce fut là que, le soir du 3 octobre 1226, aux approches de la huitième heure, et bien qu’il fût déjà nuit close, un vol d’alouettes s’abattit, chantant le lever au ciel du soleil nouveau qui montait vers les Séraphins (Wadding, ad ann. 1226, 39).

François avait choisi pour sépulture le lieu d’exécution des criminels, à l’occident du rempart de sa ville natale. Mais deux ans n’étaient pas écoulés, que Grégoire IX l’inscrivait au nombre des Saints. La Colline d’Enfer, devenue celle du Paradis, voyait Jacques l’Allemand niveler ses roches maudites pour dresser, sur la pierre nue où dort le Pauvre d’Assise, la double église superposée que le génie de Giotto allait achever d’élever en gloire par-dessus tous les palais des princes de la terre.

Si abrégé qu’il soit, le récit de la sainte Église complétera ces pages déjà longues.

François, né à Assise en Ombrie, s’adonna dès le jeune âge au négoce, à l’exemple de son père. Un jour que, contre sa coutume, il avait repoussé un pauvre qui sollicitait de lui quelque argent pour l’amour de Jésus-Christ, il fut aussitôt pris de repentir et exerça largement la miséricorde envers ce mendiant, promettant à Dieu que, de ce jour, il ne rebuterait quiconque lui demanderait l’aumône. Une grave maladie qu’il eut ensuite fut pour lui, dès sa convalescence, le point de départ d’une ardeur nouvelle dans la pratique de la charité. Ses progrès y furent tels, que, désireux d’atteindre la perfection évangélique, il donnait aux pauvres tout ce qu’il avait. Ce que son père ne pouvant souffrir, il traduisit François devant l’évêque d’Assise à l’effet d’exiger de lui une renonciation aux biens paternels ; le saint lui donna satisfaction jusqu’à dépouiller les habits dont il était revêtu, ajoutant qu’il lui serait désormais plus facile de dire : Notre Père, qui êtes aux cieux.

Un jour qu’il avait entendu lire ces paroles de l’Évangile : N’ayez or, argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni besace pour la route, ni deux vêtements, ni chaussures ; il résolut d’en faire la règle de sa vie, et, quittant les chaussures qu’il avait aux pieds, ne garda plus qu’une tunique. Avec douze compagnons qui s’adjoignirent à lui, il fonda l’Ordre des Mineurs. L’an du salut mil deux cent neuf le vit venir à Rome, pour obtenir du Siège apostolique qu’il confirmât la règle dudit Ordre. Le Souverain Pontife Innocent III l’ayant d’abord éconduit, vit ensuite en songe cet homme qu’il avait repoussé et qui soutenait de ses épaules la basilique de Latran menaçant ruine ; il le fit aussitôt chercher et mander, l’accueillit avec bienveillance et approuva tout ce qui lui fut exposé. François donc envoya ses Frères dans toutes les parties du monde, afin d’y prêcher l’Évangile de Jésus-Christ ; pour lui, ambitionnant de rencontrer quelque occasion du martyre, il fit voile vers la Syrie ; mais le Soudan qui régnait là n’eut pour lui que des honneurs, et comme il n’avançait à rien, il revint en Italie.

Ayant donc construit un grand nombre de couvents, il se retira dans la solitude du mont Alverne, pour y commencer un jeûne de quarante jours en l’honneur de saint Michel Archange ; c’est alors que, le jour de l’Exaltation de la sainte Croix, un Séraphin lui apparut portant entre ses ailes l’image du Crucifié, et imprima à ses mains, à ses pieds, à son côté les plaies sacrées. Saint Bonaventure témoigne en ses écrits qu’assistant à une prédication du Souverain Pontife Alexandre IV, il entendit le Pontife raconter avoir vu de ses yeux ces stigmates augustes. Signes du très grand amour que portait au Saint le Seigneur, et qui excitaient au plus haut point l’admiration universelle. Deux ans après, gravement malade, François voulut être transporté à l’église de Sainte‑Marie-des-Anges, afin de rendre à Dieu son esprit là même où il avait reçu l’esprit de grâce. Ayant donc exhorté les Frères à aimer la pauvreté, la patience, à garder la foi de la sainte Église Romaine, il entonna le Psaume : J’ai élevé ma voix pour crier vers le Seigneur ; et au verset Les justes attendent que vous me donniez ma récompense, il rendit l’âme. C’était le quatre des nones d’octobre. Les miracles continuèrent d’étendre sa renommée, et le Souverain Pontife Grégoire IX l’inscrivit au nombre des Saints.

Soyez béni de toute âme vivante, ô vous que le Sauveur du monde associa si pleinement à son œuvre de salut. Le monde, qui n’est que pour Dieu, ne subsiste que par les Saints ; car c’est en eux que Dieu trouve sa gloire. Quand vous naquîtes, les Saints se faisaient rares ; l’ennemi de Dieu et du monde étendait chaque jour son empire de glaciales ténèbres ; or, quand le corps social aura perdu foi et charité, lumière et chaleur, c’en sera fait de l’humanité. Venu à temps pour réchauffer encore une société que l’hiver semblait avoir déjà stérilisée, vous sûtes au souffle de vos séraphiques ardeurs donner à ce treizième siècle, si riche en fleurs exquises, l’apparence d’un printemps qu’hélas ! l’été ne devait pas suivre. Par vous, la Croix força de nouveau le regard des peuples ; mais ce fut moins pour être exaltée dans un triomphe permanent comme jadis, qu’afin de rallier les prédestinés en face de l’ennemi ; bientôt, en effet, celui-ci reprendra ses avantages. L’Église dépouille la parure de gloire qui lui seyait au temps de la royauté incontestée du Seigneur ; avec vous, elle aborde nu-pieds la carrière où ses propres épreuves vont désormais l’assimiler à l’Époux souffrant et mourant pour l’honneur de son Père. Par vous et par les vôtres, tenez toujours haut devant elle l’étendard sacré.

C’est en s’identifiant au Christ sur la Croix, qu’on le retrouve dans les splendeurs de sa divinité ; car l’homme et Dieu en lui ne se séparent pas, et toute âme, disiez-vous, doit contempler les deux ; mais c’est chimère de chercher ailleurs que dans la compassion effective à notre Chef souffrant le chemin de l’union divine et les très doux fruits de l’amour (Francisci Opusc. T. 3, Collatio 24). Si l’âme se laisse conduire au bon plaisir de l’Esprit-Saint, ajoutiez‑vous, ce Maître des maîtres n’aura pas avec elle d’autre direction que celle que le Seigneur a consignée dans les livres de son humilité, patience et passion (Ibid.).

Daignez, ô François, faire fructifier en nous les leçons de votre aimable et héroïque simplicité. Au grand profit de l’Église, puissent vos enfants croître en nombre, en sainteté plus encore, se dépenser toujours à l’enseignement de la parole, à celui de l’exemple, n’oubliant pas que le dernier vaut mieux (Ibid. Collatio 17). Suscitez-les non moins populaires qu’autrefois dans notre pays de France, objet jadis de vos prédilections pour ses aspirations généreuses, et que les rois de l’or étouffent aujourd’hui sous leur vulgarité sordide. L’État religieux tout entier acclame en vous l’un de ses plus illustres Pères ; secourez‑le dans les épreuves du temps présent. Ami de Dominique et son allié sous le manteau de Notre-Dame, maintenez entre vos deux familles cette fraternité à laquelle applaudissent les Anges. Gardez à l’Ordre bénédictin les sentiments qui sont sa joie très spéciale en ce jour ; serrez par vos bienfaits des liens que le don de la Portioncule (Propriété des Bénédictins du mont Soubase, cédée par eux à François pour être le berceau de l’Ordre qu’il voulait fonder) a noués pour l’éternité.

[1] Bonaventure, Legenda S. Francisci, Prologus ; Bernardin de Sienne, De Sanctis Serm. 3, de Stigmatibus B. Francisci.
Léon. 10, Const. Ite et vos in vineam meam