18e dimanche après la Pentecôte

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
18e dimanche après la Pentecôte

Le paralytique portant son lit forme le sujet de l’Évangile du jour, et donne son nom au dix-huitième Dimanche après la Pentecôte. On a pu remarquer que le rang d’inscription de ce Dimanche le place, au Missel, à la suite des Quatre-Temps d’automne et pourrait ainsi être en rapport avec les ordinations des ministres sacrés. Continuer la lecture de « 18e dimanche après la Pentecôte »

4 octobre
Saint François d’Assise

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
4 octobre, saint François d’Assise

Tunique de Saint François

ET je vis un autre ange qui montait d’où se lève le soleil, ayant le signe du Dieu vivant ; et il cria d’une voix forte aux quatre anges qui avaient reçu pouvoir de châtier la terre et la mer : Ne frappez pas, jusqu’à ce que nous ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu (Apoc. 7, 2, 3).

C’est l’heure d’angoisse, l’heure pour l’impie de dire aux montagnes : Tombez sur nous (Ibid. 16). L’astre du jour s’est obscurci (Ibid. 12), image du Soleil de justice contre lequel a prévalu la nuit ; la lune, figure de l’Église, apparaît rouge de sang sous l’écarlate des iniquités dont gémit le sanctuaire (Ibid. ; Isaï. 1, 18) ; les étoiles tombent du ciel, comme les figues se détachent du figuier dans la tempête (Apoc. 6, 13). Qui apaisera l’Agneau ? qui retardera le jour de colère (Ibid. 17) ? Avec les Saints, avec le Siège apostolique[1], reconnaissons François, le séraphin aux stigmates sacrés dont la vue désarme à nouveau l’éternelle justice. Chantons, avec Dante, celui sous la conduite duquel a lieu sur terre comme une reprise de la première et unique rédemption :

« De la montagne élevée d’où viennent à Pérouse le froid et le chaud descend un coteau fertile ; là où s’adoucit sa pente, naquit au monde un soleil pareil à celui-ci, alors qu’il sort des flots du Gange. Ce lieu, qui l’appellerait Assise dirait trop peu ; c’est Orient qu’il faut le nommer. Non loin de son lever, ce soleil déjà faisait éprouver à la terre l’influence de sa haute vertu, recherchant, jeune encore et indocile à son père, la Dame à qui, non plus qu’à la mort, on n’ouvre jamais la porte avec plaisir ; privée depuis mille et cent ans et plus de son premier époux, nul avant celui-ci ne l’avait recherchée. Comprends que les deux amants dont je parle, c’est François, c’est la Pauvreté.

Leur concorde, et sur leur visage les merveilleux contentements de l’amour, et leur doux regard inspiraient de si saintes pensées, que le vénérable Bernard, le premier (Bernard de Quintavalle, premier disciple du Saint), se déchaussa pour courir à une si grande paix, et tout en courant il s’accusait de lenteur. Ô richesse ignorée, ô véritable bien ! voilà qu’Égidius se déchausse, et Silvestre de même, à la suite de l’époux, tant l’épouse leur agrée. Et puis ce père, ce maître s’en va, suivant sa Dame avec cette famille qui déjà nouait l’humble cordon.

Et s’il va les yeux baissés, ce n’est point qu’en son cœur il se sente avili d’être fils de Pierre Bernardone, et de paraître étrangement misérable. Aussi exposa-t-il royalement à Innocent (Innocent III) ses austères desseins, et il obtint de lui pour son Ordre la première sanction. Après qu’altéré du martyre, il eut, en présence du Soudan superbe, prêché le Christ et sa doctrine, trouvant ces races trop dures à la conversion et ne voulant pas rester inutile, il revint faire fructifier la terre d’Italie.

Entre le Tibre et l’Arno, sur une roche nue, il reçut du Christ l’empreinte dernière dont, pendant deux ans, ses membres furent marqués. Lorsqu’il plut à celui qui l’avait choisi pour accomplir tant de bien, de l’élever à la récompense qu’en se faisant petit, il avait méritée, à ses frères comme à de véritables héritiers il recommanda sa Dame tant aimée, leur prescrivant de lui garder fidèle amour ; puis du sein même de cette compagne, et ne voulant pour son corps d’autre bière, la belle âme prit son vol (Dante, Paradis, chant 11 ; traduction de Mesnard). »

Elle s’envolait, son œuvre achevée : le signe du Dieu vivant marquait pour le salut d’innombrables ralliés de la pénitence ; la Croix de l’Époux resplendissait dans sa nudité comme le trésor de l’Épouse, à cet âge du monde où l’Église commençait sa montée du Calvaire. Mais combien admirable ne s’était pas révélé, dans la conduite de cette œuvre, l’Esprit qui fait les Saints !

À vingt-quatre ans, François, qui ne devait pas achever ici-bas sa quarante-cinquième année, n’était encore que le chef des gais compagnons remplissant Assise jour et nuit de leurs chants. L’âme pleine des épopées du pays de France, dont le nom, d’où venait le sien, lui était si cher, il ne rêvait que gloire mondaine et prouesses de chevalerie. « Pour qui ces armes ? » s’écrie-t-il dans un songe prophétique où s’offre à lui tout un appareil de guerre ; et la réponse : « Pour toi et tes soldats », le précipite sur les pas de Gauthier de Brienne combattant les Allemands au sud de l’Italie. Mais Dieu l’arrête : en des manifestations progressives, auxquelles répondent toutes les ardeurs généreuses de ce cœur resté pur, il lui révèle l’objet du labeur de sa vie, l’enseigne qu’il doit déployer par le monde, la Dame enfin sans service de laquelle vrai chevalier n’eût pas été recevable.

La cité sainte, l’Église, toujours assiégée, victorieuse jusqu’ici toujours, menace de succomber : tant la sape de l’hérésie et le bélier de la puissance séculière ont ébranlé ses murs ; tant surtout, dans ses murs mêmes, s’est affaissée sous des scandales trop prolongés la foi des vieux âges, laissant le champ libre aux entreprises des traîtres, multipliant les défaillances au sein d’une société qu’atteint déjà l’engourdissement précurseur de la mort. Et pourtant il est écrit que les portes de l’enfer ne prévaudront point contre l’Église (s. Matth. 16, 18) ! « François, ne vois-tu pas que ma maison tombe en ruines ? va donc, et me la répare (Vita B. Francisci : Thom. Celan. 1, 3 ; Tres Socii, 1 ; Bonavent. 2). »

Il est urgent qu’un retour soudain déconcerte l’ennemi, qu’un appel vibrant secoue la torpeur des défenseurs de la place, et les rallie sous l’enseigne trop oubliée des chrétiens : le Christ en croix. François sera, dans sa chair même, l’étendard du Crucifié. Dès maintenant, les plaies sacrées transpercent son âme, et font de ses yeux deux sources de larmes qui ne tariront plus : « Je pleure la Passion de Jésus-Christ mon Maître ; je ne rougirai point de l’aller pleurant par tout l’univers. »

Cependant Mammon s’est emparé du cœur de cette foule en qui l’espérance du ciel a cédé le pas aux préoccupations de la terre ; il faut relever les âmes d’une servitude où succombent toute noble pensée, tout dévouement, tout amour. Pauvreté sainte, mère de la vraie liberté qui désarmez l’enfer et vous riez des tyrans, honneur en ce jour à votre austère beauté ! Épris de vous jusqu’aux insultes et à la boue que vous jette le vulgaire, François sera renié des siens ; mais sa sublime folie sauvera son peuple et il sera béni du Père qui est aux cieux, comme le vrai frère de son Fils éternel.

Comme par nature le Verbe consubstantiel reçoit son être éternellement de Celui qui l’engendre à jamais, aussi, bien que l’égal du Père, n’a-t-il en la Trinité sainte personnellement que le titre de Fils, à la gloire du Père, dans l’Esprit qui est leur amour. Mœurs divines, dont rien de créé ne saurait donner une idée, que reflète pourtant l’attitude de désappropriation sublime gardée dans le monde par ce Verbe incarné, en présence de Celui dont il déclare tenir toutes choses. Serait-ce dès lors s’égarer beaucoup, que de voir par son côté le plus divin, dans la Pauvreté du Saint d’Assise, l’éternelle Sagesse s’offrant dès l’ancienne alliance à l’humanité comme épouse (Sap. 8, 2) et comme sœur (Prov. 7, 4) ? Pleinement épousée au sein de Marie, dans l’Incarnation, combien fut grande sa fidélité ! Mais quiconque l’aime doit en Jésus lui devenir semblable.

« Seigneur Jésus, disait François, montrez-moi les sentiers de votre Pauvreté bien-aimée. C’est elle qui vous accompagna du sein maternel à la crèche en l’étable, et, sur les routes du monde, prit soin que vous n’eussiez pas où reposer la tête. Dans le combat qui finit la guerre de notre rédemption, sur la Croix où Marie ne pouvait atteindre, la Pauvreté monta, ornée de tous les dénûments qui forment sa parure d’épouse. Elle vous suivit à votre tombeau d’emprunt ; et comme en son étreinte vous aviez rendu l’âme, vous la reprîtes de même dans ses bras, au dépouillement glorieux de la résurrection, pour ensuite gagner le ciel unis à jamais, ayant laissé à la terre tout ce qui était de la terre. Oh ! qui n’aimerait cette Reine du monde qu’elle foule aux pieds, ma Dame et mon amour ? Très pauvre Jésus, mon doux Maître, ayez pitié de moi qui ne puis sans elle goûter nulle paix et me meurs de désir (Francisci Opusc. T. 1, Oratio B. Patris pro obtinenda paupertate). »

À pareils vœux le ciel ne se dérobe pas. S’il lutte, c’est pour multiplier les blessures de l’amour, jusqu’à ce que, le vieil homme ayant succombé, l’homme nouveau se dégage de ses ruines, en tout conforme au céleste Adam (1 Cor. 15, 45-49). Après dix-huit années, au lendemain de l’Alverne, François, marqué du sceau divin, chantait dans un langage des cieux le duel sublime qu’avait été sa vie :

« L’amour m’a mis dans la fournaise, l’amour m’a mis dans la fournaise ; il m’a mis dans une fournaise d’amour.

Mon nouvel époux, l’amoureux Agneau, m’a remis l’anneau nuptial ; puis, m’ayant jeté en prison, il m’a fendu tout le cœur, et mon corps est tombé à terre. Ces flèches que décoche l’amour m’ont frappé en m’embrasant. De la paix il a fait la guerre ; je me meurs de douceur.

Les traits pleuraient si serrés que j’en étais tout agonisant. Alors je pris un bouclier ; mais les coups se pressèrent si bien, qu’il ne me protégea plus ; ils me brisèrent tout le corps, si fort était le bras qui les dardait.

Il les dardait si fortement, que je désespérai de les parer ; et pour échapper à la mort je criai de toute ma force : « Tu forfais aux lois du champ clos. Mais lui, dressa une machine de guerre qui m’accabla de nouveaux coups.

Jamais il ne m’eût manqué, tant il savait tirer juste. J’étais couché à terre, sans pouvoir m’aider de mes membres. J’avais le corps tout rompu, et sans plus de sentiment qu’un homme trépassé.

Trépassé, non par mort véritable, mais par excès de joie. Puis, reprenant possession de mon corps, je me sentis si fort, que je pus suivre les guides qui me conduisaient à la cour du ciel.

Après être revenu à moi, aussitôt je m’armai ; je fis la guerre au Christ ; je chevauchai sur son terrain, et l’ayant rencontré, j’en vins aux mains sans retard, et je me vengeai de lui.

Quand je fus vengé, je fis avec lui un pacte ; car dès le commencement le Christ m’avait aimé d’un amour véritable. Maintenant mon cœur est devenu capable des consolations du Christ (In foco l’amor mi mise. Francisci Opusc. T. 3, Cant. 2 ; traduction d’Ozanam, Les poètes franciscains en Italie au 13e siècle). »

Or déjà, près du gonfalonier de Dieu, sont rangés ceux qu’il nomme ses paladins de la Table Ronde (Francisci Opusc. T. 3, Collatio 16). Si captivant qu’il eût paru aux jours où, proclamé par ses concitoyens la fleur de la jeunesse, il présidait leurs festins et leurs jeux, François l’était devenu plus encore dans les sentiers de son renoncement. À peine dix ans s’étaient passés depuis leurs épousailles, que la Pauvreté, vengée de ses longs mépris, tenait cour plénière au milieu de cinq mille Frères Mineurs campés sous les murs d’Assise (Chapitre des Nattes, 26 mai 1219), tandis que Claire et ses compagnes lui formaient tel cortège d’honneur qu’impératrice n’en vit jamais. L’entraînement bientôt devenait si général que, pour y satisfaire sans dépeupler l’État ni l’Église, François donnait au monde le Tiers-Ordre où, sur les pas de Louis IX de France et d’Élisabeth de Hongrie, allait entrer cette multitude de toute nation, de toute tribu, de toute langue, que nul ne pourrait compter (Apoc. 7, 9). Grâce aux trois Ordres séraphiques, unis à la triple milice que Dominique de Gusman avait simultanément fondée, le dévouement à l’Église Romaine, l’esprit de pénitence et de prière, en tous lieux répandus, triomphèrent pour un temps du rationalisme anticipé, de la cupidité, de toutes les tyrannies qui mettaient la terre à deux doigts de sa perte.

L’influence des Saints relève de leur sainteté, comme le rayon du foyer dont il transmet les feux. Jamais riche ne posséda la terre autant que ce pauvre qui, cherchant Dieu dans la dépendance la plus absolue de sa Providence, avait reconquis les conditions de l’Éden primitif ; ainsi voyait-on, quand il passait, les troupeaux lui faire fête, les poissons suivre sa barque sur les eaux, les oiseaux assemblés témoigner de leur docilité joyeuse. Mais, disons-le : François n’attirait tout à lui, que parce que tout, lui-même, l’attirait à Dieu.

Personne ne sut moins analyser l’amour, et distinguer entre ce qui, venant de Dieu, devait aussi l’y conduire. S’élever vers Dieu, compatir à son Christ, aller au prochain, s’harmoniser ainsi qu’Adam innocent à l’univers, dit saint Bonaventure, n’était pour le séraphique Père qu’une même impulsion de la vraie piété gouvernant tout son être (Bonavent. Legenda sancti Francisci, 8). De même, la flamme divine s’entretenait en lui de tout aliment. D’où qu’elle vint, François ne laissait passer nulle touche de l’Esprit sans la suivre, tant il craignait de frustrer de son effet aucune grâce (Ibid. 10). Pour n’être point l’océan, le ruisseau ne lui semblait pas méprisable ; et c’est avec une inouïe tendresse de dévotion, nous dit toujours son illustre historien et fils, Bonaventure, qu’il savourait dans la création l’épanchement de la bonté primordiale, qu’il contemplait en toute beauté la beauté suprême, qu’il écoutait l’écho des célestes harmonies dans le concert des êtres (Ibid. 9) provenus comme lui de l’unique principe (Ibid. 8). Aussi était-ce au très doux titre de frères et de sœurs qu’il invitait toutes créatures à louer avec lui le Seigneur, ce Bien-Aimé dont nul vestige n’échappait sur terre à sa contemplation, à son amour.

Ni le progrès, ni la consommation de sa sainteté ne modifièrent en ce point ce qu’on nommerait aujourd’hui la manière d’oraison du serviteur de Dieu. À l’annonce de sa mort prochaine, puis derechef quelques instants avant cette mort bienheureuse (Wadding, ad ann. 1226, 22, 37), il chanta et voulut qu’on chantât son cantique préféré : « Loué soit Dieu mon Seigneur pour toutes les créatures, et spécialement pour notre frère messire le soleil, qui nous donne le jour et qui est votre image, ô mon Dieu ! Loué soit mon Seigneur pour notre sœur la lune, et pour les étoiles qu’il a créées lumineuses et belles dans les cieux ! Loué soit mon Seigneur pour notre frère le vent, et pour l’air, et le nuage, et la sérénité, et tous les temps ; pour notre sœur l’eau, qui est très utile, humble, précieuse et chaste ; pour notre frère le feu, qui est brillant et fort ; pour notre mère la terre, qui nous porte et produit les fruits et les fleurs ! Loué soyez-vous, mon Dieu, pour ceux qui pardonnent et souffrent en votre amour ! Loué soyez‑vous pour notre sœur la mort corporelle, à laquelle nul vivant ne peut échapper ; malheur à qui meurt en péché mortel ; heureux ceux qu’elle trouve conformes à votre très sainte volonté ! Louez et bénissez mon Seigneur, rendez-lui grâces, et servez-le en grande humilité (Francisci Opusc. T. 3, Canticum fratrum Solis). »

Depuis les stigmates, la vie de François n’avait plus été qu’un indicible martyre, malgré lequel, porté sur un ânon comme autrefois Jésus dont il était la touchante image, il parcourait sans fin villes et bourgades, prêchant la Croix, semant sur sa route prodiges et grâces. Assise garde chèrement le souvenir de la bénédiction qui fut le legs de son illustre fils, lorsque, considérant ses murs une dernière fois de l’admirable plaine qui s’étend à ses pieds, il pleura et dit : « Sois bénie du Seigneur, cité fidèle à Dieu, parce qu’en toi et par toi beaucoup d’âmes seront sauvées (Wadding, ad. ann. 1226, 25) ! »

La Pauvreté attendait François, pour le suprême embrassement de la mort, au lieu même où s’était premièrement conclue leur alliance : l’humble Portioncule, où de leur union l’Ordre des Mineurs était né, où Claire, la mère du second Ordre, avait elle aussi échangé pour le dénûment de la Croix les parures du siècle ; Sainte-Marie-des-Anges, lieu toujours saint où s’impose au pèlerin le sentiment du voisinage du ciel, où le Grand Pardon du 2 août montre à perpétuité la complaisance qu’y prend le Seigneur ! Ce fut là que, le soir du 3 octobre 1226, aux approches de la huitième heure, et bien qu’il fût déjà nuit close, un vol d’alouettes s’abattit, chantant le lever au ciel du soleil nouveau qui montait vers les Séraphins (Wadding, ad ann. 1226, 39).

François avait choisi pour sépulture le lieu d’exécution des criminels, à l’occident du rempart de sa ville natale. Mais deux ans n’étaient pas écoulés, que Grégoire IX l’inscrivait au nombre des Saints. La Colline d’Enfer, devenue celle du Paradis, voyait Jacques l’Allemand niveler ses roches maudites pour dresser, sur la pierre nue où dort le Pauvre d’Assise, la double église superposée que le génie de Giotto allait achever d’élever en gloire par-dessus tous les palais des princes de la terre.

Si abrégé qu’il soit, le récit de la sainte Église complétera ces pages déjà longues.

François, né à Assise en Ombrie, s’adonna dès le jeune âge au négoce, à l’exemple de son père. Un jour que, contre sa coutume, il avait repoussé un pauvre qui sollicitait de lui quelque argent pour l’amour de Jésus-Christ, il fut aussitôt pris de repentir et exerça largement la miséricorde envers ce mendiant, promettant à Dieu que, de ce jour, il ne rebuterait quiconque lui demanderait l’aumône. Une grave maladie qu’il eut ensuite fut pour lui, dès sa convalescence, le point de départ d’une ardeur nouvelle dans la pratique de la charité. Ses progrès y furent tels, que, désireux d’atteindre la perfection évangélique, il donnait aux pauvres tout ce qu’il avait. Ce que son père ne pouvant souffrir, il traduisit François devant l’évêque d’Assise à l’effet d’exiger de lui une renonciation aux biens paternels ; le saint lui donna satisfaction jusqu’à dépouiller les habits dont il était revêtu, ajoutant qu’il lui serait désormais plus facile de dire : Notre Père, qui êtes aux cieux.

Un jour qu’il avait entendu lire ces paroles de l’Évangile : N’ayez or, argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni besace pour la route, ni deux vêtements, ni chaussures ; il résolut d’en faire la règle de sa vie, et, quittant les chaussures qu’il avait aux pieds, ne garda plus qu’une tunique. Avec douze compagnons qui s’adjoignirent à lui, il fonda l’Ordre des Mineurs. L’an du salut mil deux cent neuf le vit venir à Rome, pour obtenir du Siège apostolique qu’il confirmât la règle dudit Ordre. Le Souverain Pontife Innocent III l’ayant d’abord éconduit, vit ensuite en songe cet homme qu’il avait repoussé et qui soutenait de ses épaules la basilique de Latran menaçant ruine ; il le fit aussitôt chercher et mander, l’accueillit avec bienveillance et approuva tout ce qui lui fut exposé. François donc envoya ses Frères dans toutes les parties du monde, afin d’y prêcher l’Évangile de Jésus-Christ ; pour lui, ambitionnant de rencontrer quelque occasion du martyre, il fit voile vers la Syrie ; mais le Soudan qui régnait là n’eut pour lui que des honneurs, et comme il n’avançait à rien, il revint en Italie.

Ayant donc construit un grand nombre de couvents, il se retira dans la solitude du mont Alverne, pour y commencer un jeûne de quarante jours en l’honneur de saint Michel Archange ; c’est alors que, le jour de l’Exaltation de la sainte Croix, un Séraphin lui apparut portant entre ses ailes l’image du Crucifié, et imprima à ses mains, à ses pieds, à son côté les plaies sacrées. Saint Bonaventure témoigne en ses écrits qu’assistant à une prédication du Souverain Pontife Alexandre IV, il entendit le Pontife raconter avoir vu de ses yeux ces stigmates augustes. Signes du très grand amour que portait au Saint le Seigneur, et qui excitaient au plus haut point l’admiration universelle. Deux ans après, gravement malade, François voulut être transporté à l’église de Sainte‑Marie-des-Anges, afin de rendre à Dieu son esprit là même où il avait reçu l’esprit de grâce. Ayant donc exhorté les Frères à aimer la pauvreté, la patience, à garder la foi de la sainte Église Romaine, il entonna le Psaume : J’ai élevé ma voix pour crier vers le Seigneur ; et au verset Les justes attendent que vous me donniez ma récompense, il rendit l’âme. C’était le quatre des nones d’octobre. Les miracles continuèrent d’étendre sa renommée, et le Souverain Pontife Grégoire IX l’inscrivit au nombre des Saints.

Soyez béni de toute âme vivante, ô vous que le Sauveur du monde associa si pleinement à son œuvre de salut. Le monde, qui n’est que pour Dieu, ne subsiste que par les Saints ; car c’est en eux que Dieu trouve sa gloire. Quand vous naquîtes, les Saints se faisaient rares ; l’ennemi de Dieu et du monde étendait chaque jour son empire de glaciales ténèbres ; or, quand le corps social aura perdu foi et charité, lumière et chaleur, c’en sera fait de l’humanité. Venu à temps pour réchauffer encore une société que l’hiver semblait avoir déjà stérilisée, vous sûtes au souffle de vos séraphiques ardeurs donner à ce treizième siècle, si riche en fleurs exquises, l’apparence d’un printemps qu’hélas ! l’été ne devait pas suivre. Par vous, la Croix força de nouveau le regard des peuples ; mais ce fut moins pour être exaltée dans un triomphe permanent comme jadis, qu’afin de rallier les prédestinés en face de l’ennemi ; bientôt, en effet, celui-ci reprendra ses avantages. L’Église dépouille la parure de gloire qui lui seyait au temps de la royauté incontestée du Seigneur ; avec vous, elle aborde nu-pieds la carrière où ses propres épreuves vont désormais l’assimiler à l’Époux souffrant et mourant pour l’honneur de son Père. Par vous et par les vôtres, tenez toujours haut devant elle l’étendard sacré.

C’est en s’identifiant au Christ sur la Croix, qu’on le retrouve dans les splendeurs de sa divinité ; car l’homme et Dieu en lui ne se séparent pas, et toute âme, disiez-vous, doit contempler les deux ; mais c’est chimère de chercher ailleurs que dans la compassion effective à notre Chef souffrant le chemin de l’union divine et les très doux fruits de l’amour (Francisci Opusc. T. 3, Collatio 24). Si l’âme se laisse conduire au bon plaisir de l’Esprit-Saint, ajoutiez‑vous, ce Maître des maîtres n’aura pas avec elle d’autre direction que celle que le Seigneur a consignée dans les livres de son humilité, patience et passion (Ibid.).

Daignez, ô François, faire fructifier en nous les leçons de votre aimable et héroïque simplicité. Au grand profit de l’Église, puissent vos enfants croître en nombre, en sainteté plus encore, se dépenser toujours à l’enseignement de la parole, à celui de l’exemple, n’oubliant pas que le dernier vaut mieux (Ibid. Collatio 17). Suscitez-les non moins populaires qu’autrefois dans notre pays de France, objet jadis de vos prédilections pour ses aspirations généreuses, et que les rois de l’or étouffent aujourd’hui sous leur vulgarité sordide. L’État religieux tout entier acclame en vous l’un de ses plus illustres Pères ; secourez‑le dans les épreuves du temps présent. Ami de Dominique et son allié sous le manteau de Notre-Dame, maintenez entre vos deux familles cette fraternité à laquelle applaudissent les Anges. Gardez à l’Ordre bénédictin les sentiments qui sont sa joie très spéciale en ce jour ; serrez par vos bienfaits des liens que le don de la Portioncule (Propriété des Bénédictins du mont Soubase, cédée par eux à François pour être le berceau de l’Ordre qu’il voulait fonder) a noués pour l’éternité.

[1] Bonaventure, Legenda S. Francisci, Prologus ; Bernardin de Sienne, De Sanctis Serm. 3, de Stigmatibus B. Francisci.
Léon. 10, Const. Ite et vos in vineam meam

Sermon du 1er octobre
Notre Dame du Rosaire

Mes bien chers Frères,

Nous fêtons la solennité de Notre Dame du Rosaire en ce premier dimanche d’octobre (le jour normal de la fête étant le 7 octobre.) [1] C’est le début du mois du rosaire.

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[1] Les solennités permettent aux fidèles qui ne peuvent fêter en son jour normal une fête importante, de la fêter le dimanche. C’est ce que nous fîmes pour sainte Thérèse de l’Enfant Jésus dimanche dernier.

1er dimanche d’octobre ou 7 octobre
Notre Dame du Rosaire

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
1er dimanche ou 7 octobre Notre Dame du Rosaire

La fête est le 7, la solennité se fait le premier dimanche d’octobre

Les fils du siècle ont coutume, à la fin d’une année, de récapituler leurs profits. Ainsi s’apprête à faire aussi l’Église. Bientôt nous la verrons dénombrer solennellement ses élus, inventorier leurs reliques saintes et parcourir les tombes de ceux qui dorment dans le Seigneur, rappeler la consécration à l’Époux de sanctuaires anciens et nouveaux. Aujourd’hui, c’est d’un résumé plus auguste encore, d’un profit plus grand qu’il s’agit : l’Église inscrit en tête du bilan sacré le gain provenu à Notre‑Dame des mystères qui composent le Cycle. Noël, la Croix, le triomphe de Jésus, c’est notre sainteté à tous ; c’est aussi, mais combien mieux, et tout d’abord, celle de Marie. Offrant donc premièrement à l’auguste Souveraine du monde le diadème qui lui revient avant tous, l’Église le compose à bon droit de la triple couronne des mystères sanctifiants qui furent pour elle toute joie, toute douleur et toute gloire.

Mystères joyeux, qui nous redisent l’Annonciation, la Visitation, la Nativité de Jésus, la Purification de Marie, Jésus retrouvé au temple. Mystères douloureux d’agonie, de flagellation, de cou­ronnement d’épines, de portement de croix, de crucifiement. Mystères glorieux : Résurrection, Ascension du Sauveur, Pente­côte, Assomption, couronnement de la Mère de Dieu. C’est le Rosaire de Marie ; plant fécond dont le salut de Gabriel fit épanouir les fleurs, dont les guirlandes parfumées relient de Nazareth notre terre au sommet des cieux.

Sous sa forme présente, Dominique le révéla au monde au temps de la crise albigeoise, vraie guerre sociale, laissant trop prévoir ce que serait désormais l’histoire pour la cité sainte. Il fit plus alors que la lutte armée pour la défaite de Satan. Il est aujourd’hui la ressource suprême de l’Église. Sommaire facile, toujours présent, du Cycle liturgique, on dirait que les antiques formes de la prière sociale n’étant plus à la taille des peuples, l’Esprit-Saint veut par lui sauvegarder pour les isolés de nos tristes temps l’essentiel de cette vie d’oraison, de foi, de vertu chrétienne, que la célébration publique du grand Office entretenait jadis parmi les nations. Dès avant le 13ème siècle, la piété populaire connaissait l’usage de ce qu’elle se plut à nommer le psautier laïque, à savoir la Salutation angélique cent cinquante fois répétée ; mais ce fut le partage de ces Ave Maria en dizaines, attribuées à la considération d’un mystère particulier pour chacune, qui constitua le Rosaire. Divin expédient, simple comme l’éternelle Sagesse qui l’avait conçu, et dont la portée fut grande ; car en même temps qu’il amenait à la Reine de miséricorde l’humanité dévoyée, il écartait d’elle l’ignorance, nourricière d’hérésie, et lui réapprenait « les sentiers consacrés par le sang de l’Homme-Dieu et les larmes de sa Mère. (Léon. XIII, Epist. encycl. Magnae Dei Matris, de Rosario Mariali, 8 Sept. 1892) »

C’est l’expression du grand Pontife qui sous l’angoisse universelle, naguère encore, indiquait le salut où plus d’une fois déjà l’ont trouvé nos pères. Les Encycliques de Léon XIII (Supremi Apostolatus, 1 Sept 1883 ; Superiore anno, 3o Aug. 1884 ; etc) ont consacré le présent mois à cette dévotion chérie du ciel ; il a honoré Notre-Dame en ses Litanies d’une invocation nouvelle à la Reine du très saint Rosaire (Litterae Salutaris, 24 Dec. 1883) ; il a donné son dernier développement à la solennité de ce jour (Décret. 11 Sept. 1887, 5 Aug. 1888). Élevée désormais à la dignité de seconde Classe, riche d’un Office propre exprimant son objet permanent, cette fête est deux fois en outre le monument d’insignes victoires, honneur du nom chrétien.

Soliman II, le plus grand des sultans, avait mis à profit la dislocation de l’Occident par Luther, et rempli le 16ème siècle de la terreur de ses exploits. Il laissait à son fils, Sélim II, l’espoir fondé enfin de réaliser le programme de sa race : l’humiliation sous le Croissant de Rome et de Vienne, sièges de la papauté et de l’empire. La flotte turque, maîtresse de la Méditerranée presque entière, menaçait d’aborder bientôt l’Italie, quand, le 7 octobre 1571, eut lieu sa rencontre, au golfe de Lépante, avec les galères pontificales soutenues des forces de l’Espagne et de Venise. C’était un dimanche : par tout le monde, les confréries du Rosaire accomplissaient leur œuvre de supplication ; l’œil éclairé d’en haut, saint Pie V suivait du Vatican l’action engagée par le chef de son choix, don Juan d’Autriche, contre les trois cents vaisseaux de l’Islam. Journée mémorable, où la puissance navale des Ottomans fut anéantie ! L’illustre Pontife, dont l’œuvre était achevée, ne devait point célébrer ici-bas l’anniversaire du triomphe ; mais il voulut toutefois en immortaliser le souvenir par une commémo­ration annuelle de Sainte-Marie de la Victoire. Son successeur, Grégoire XIII, changea ce titre en celui de Sainte-Marie du Rosaire, et désigna le premier dimanche d’octobre pour la fête nouvelle, autorisant à la célébrer les églises qui posséderaient un autel sous la même invocation.

Cette concession restreinte devait se généraliser un siècle et demi plus tard. Innocent XI avait, en mémoire de la délivrance de Vienne par Sobieski, étendu la fête du Très Saint Nom de Marie à toute l’Église. En 1716, Clément XI voulut de même reconnaître par l’inscription de la fête du Rosaire au calendrier universel la victoire que le prince Eugène venait de remporter, sous les auspices de Notre-Dame des Neiges, à Péterwardin, au cinq août de cette année ; victoire suivie de la levée du siège de Corfou, et que devait compléter, l’année d’après, la prise de Belgrade.

À la messe

Les joies goûtées aux jours des différentes solennités de la Mère de Dieu se retrouvent dans celle-ci, qui les résume toutes pour nous, pour les Anges, pour Notre‑Dame elle-même. Comme les Anges, offrons donc avec elle l’hommage de notre bien juste allégresse au Fils de Dieu, son fils, son roi et le nôtre.

Introït

Réjouissons-nous tous dans le Seigneur, et faisons fête en l’honneur de la bienheureuse Vierge Marie ; de sa solennité se réjouissent les Anges, et ils louent à l’envi le Fils de Dieu.

Ps. Mon cœur a proféré une parole excellente ; c’est au Roi que je dédie mes chants. Gloire au Père. Réjouissons-nous.

Les mystères du Fils et de la Mère sont notre enseignement et notre espérance. Qu’ils soient la règle de notre vie mortelle, pour être la garantie de notre éternité : c’est ce que demande l’Église dans la Collecte.

Collecte

O Dieu dont le Fils unique nous a par sa vie, sa mort et sa résurrection mérité les récompenses éternelles, nous honorons par le très saint Rosaire de la bienheureuse Vierge Marie ces mystères : accordez-nous d’imiter les exemples qu’ils nous donnent, d’obtenir ce dont ils sont pour nous la promesse. Par le même Jésus-Christ.

On fait mémoire du Dimanche correspondant par la Collecte de ce Dimanche.

Épître
Lecture du livre de la Sagesse. Prov. 8

Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies, avant qu’il créât aucune chose au commencement. J’ai été établie dès l’éternité et de toute antiquité, avant que la terre fût créée. Les abîmes n’étaient point encore, et déjà j’étais conçue. Maintenant donc, ô mes enfants, écoutez-moi : Heureux ceux qui gardent mes voies ! Écoutez mes instructions, soyez sages, et ne les rejetez pas. Heureux celui qui m’écoute, qui veille tous les jours à l’entrée de ma maison, et qui se tient tout prêt à ma porte ! Celui qui m’aura trouvée trouvera la vie, et il puisera le salut dans le Seigneur.

Les mystères de Notre-Dame sont, au regard de Dieu, avant tous les temps, comme ceux du Fils qui naquit d’elle ; comme eux encore, ils rempliront l’éternité ; comme eux ils régissent les siècles, qui s’harmonisent sur le Verbe et Marie, préparant au temps des figures le Fils et la Mère, les continuant depuis par l’incessante glorification de la Trinité sainte en laquelle sont baptisées les nations. Or, c’est la suite de ces mystères qu’honore le Rosaire de Marie ; c’est la vue d’ensemble que nous donne sur le Cycle à son déclin la solennité de ce jour. De cette suite, de cette vue, reste à déduire la conclusion formulée par Notre-Dame elle-même en ce passage des Livres Sapientiaux que lui applique l’Église : « Maintenant donc, ô mes fils, considérez mes sentiers, imitez-moi, pour trouver le bonheur. »

Heureux qui veille à sa porte, nous dit le texte sacré ! Rosaire ou chapelet en mains, la priant, l’observant à la fois, méditant sa vie et ses grandeurs, prélevons ne fût-ce qu’un quart d’heure de garde, chaque jour, à l’entrée du palais de cette Reine incomparable. Notre progrès dans la vraie vie, notre salut, seront d’autant plus assurés que nous y demeurerons plus fidèles.

Au Graduel, félicitons la Reine du très saint Rosaire pour cette conduite merveilleuse, toute de vérité, de justice, de douceur, qui lui a valu l’amour du Roi suprême. Chantons au Verset la noblesse de sa race, sans pareille au monde.

Graduel

Par la vérité, par la douceur et la justice, régnez ; vos œuvres nous révèlent une conduite merveilleuse. V/. Écoutez, ô ma fille ! voyez et prêtez l’oreille ; car le Roi est épris de votre beauté. Alleluia, alleluia. V/. C’est la solennité de la glorieuse Vierge Marie, issue de la race d’Abraham, de la tribu de Juda, de la noble souche de David. Alleluia.

L’Évangile est le même qu’en la fête du saint Nom de Marie. « En ce temps-là, l’Ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth, à une vierge mariée à un homme de la maison de David, nommé Joseph ; et le nom de la Vierge était Marie. Et l’Ange, étant entré où elle était, lui dit : Salut, ô pleine de grâce ! le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes. « — Vous êtes bénie entre les femmes, reprenait quelques jours plus tard Élisabeth, et le fruit de vos entrailles est béni. — Les deux salutations réunies, le nom de Marie ajouté au salut de l’Ange, celui de Jésus au salut d’Élisabeth, c’est tout l’Ave Maria du temps de saint Dominique, instituteur du Rosaire. La prière Sainte Marie, Mère de Dieu, qui complète aujourd’hui très heureusement cette formule de louange, ne reçut qu’au 11ème siècle la sanction de l’Église. On ne pouvait donc mieux choisir l’Évangile du jour ; car il nous donne le Rosaire à la fois dans son texte originel et dans son point de départ, l’Annonciation, premier des mystères qu’il rappelle à l’honneur de la bienheureuse Vierge.

En Notre-Dame se rencontrent toute grâce, toute lumière, toute vie ; par son très saint Rosaire, elle a multiplié les fleurs et les fruits dans le jardin de la sainte Église. C’est ce que chante l’Offertoire : avec et par Jésus, nulle offrande agréée de Dieu qui ne provienne de Marie.

Offertoire

En moi réside toute grâce de conduite et de vérité, toute espérance de vie et de vertu ; j’ai donné des fleurs comme le rosier planté au bord des eaux.

Comme l’indique la Secrète, le Rosaire pieusement médité nous prépare dignement au Sacrifice de l’autel, mémorial auguste et suréminent des mystères dont il a pour but d’entretenir la pensée au cœur du chrétien.

Secrète

Seigneur, nous vous prions de faire que cette oblation nous trouve convenablement préparés ; puissions-nous, par les mystères du très saint Rosaire, être rendus dignes des promesses de votre Fils unique, en nous remémorant sa vie, sa passion et sa gloire. Lui qui vit et règne avec vous.

On fait mémoire du Dimanche.

La Préface est la même que celle du 8 septembre, si ce n’est qu’au lieu de in Nativitate, en la Nativité, on dit in solemnitate, en la solennité de la bienheureuse Marie toujours vierge.

Notre âme, au sortir du banquet sacré, ne saurait demeurer stérile. À l’exemple de Marie, fleurs et parfums des vertus doivent assainir autour d’elle la terre, prouver à l’Époux que sa visite n’a pas été inféconde.

Communion

Comme le lis portez des fleurs, exhalez des parfums, revêtez-vous d’un feuillage de grâces, multipliez les chants de louange, et bénissez le Seigneur dans ses ouvrages.

Puisse Notre-Dame, intercédant près de Dieu, aider en nous l’effet de ce Sacrifice et des mystères auxquels elle a eu part si grande ! L’Église le demande dans la Postcommunion.

Postcommunion

Accordez-nous, Seigneur, d’être secourus par les prières de votre Mère très sainte dont nous célébrons le Rosaire : ainsi éprouverons-nous la vertu des mystères que nous honorons par lui ; ainsi obtiendrons-nous l’effet du Sacrifice auquel nous venons de participer. Vous qui vivez.

On ajoute la Postcommunion du Dimanche correspondant.

À Vêpres

L’Église empruntait, il y a peu de jours, aux Servites de Marie l’Office des Sept Douleurs ; elle demande aujourd’hui ses Répons, ses Hymnes et ses Antiennes à l’illustre famille dont le Rosaire fut comme l’apanage d’origine. Les fils de saint Dominique possèdent un titre nouveau à la reconnaissance du peuple chrétien, depuis que ce bel ensemble liturgique est devenu la richesse de tous. L’Hymne, dont la concision gracieuse résume suavement la triple série des mystères du Rosaire, est la quatrième de l’Office entier : la première célébrant, aux premières Vêpres, les mystères joyeux ; la deuxième, à Matines, les mystères douloureux ; la troisième, à Laudes, les mystères glorieux. « Sur ces mystères, cueillons des roses ; tressons des couronnes à la Mère du bel amour. »

Hymne

O Vierge Mère, nous vous chantons dans la douceur de vos joies, dans les blessures de vos douleurs, dans les splendeurs de votre gloire sans fin.

Nous vous saluons débordante d’allégresse, ô Mère bienheureuse qui concevez, portez en la Visitation, mettez au monde, offrez, retrouvez votre Fils.

Nous vous saluons saturée d’amertume, ô première des Martyrs, qui par le cœur endurez l’agonie, la flagellation, les épines, la croix de votre Fils.

Nous vous saluons resplendissante, ô Reine glorieuse, dans les triomphes de votre Fils, dans l’embrasement du Paraclet, dans l’honneur et l’éclat de votre couronne.

Peuples, venez : sur ces mystères cueillez des roses ; tressez des couronnes à l’auguste Mère du bel amour.

O Jésus, qui êtes né de la Vierge, gloire à vous, avec le Père et l’Esprit-Saint, dans les siècles éternels. Amen.

17e dimanche après la Pentecôte

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
17e dimanche après la Pentecôte

L’Évangile qu’on lit aujourd’hui à la Messe du dix-septième Dimanche, lui a fait donner le nom de Dimanche de l’amour de Dieu, depuis que l’Évangile de l’hydropique et des conviés aux noces a été transféré huit jours plus tôt. Plus anciennement encore et primitivement, on y lisait un autre passage du livre sacré qui ne se retrouve plus dans la série des Dimanches après la Pentecôte ; c’était le récit de la difficulté proposée par les Sadducéens à l’Homme-Dieu contre la résurrection des morts, et la réponse du Seigneur (s. Matth. 22, 23-33).

À la Messe

Les décisions de Dieu sont toujours équitables, soit que, dans sa justice, il confonde les orgueilleux, soit que, dans sa miséricorde, il exalte les humbles. Nous avons vu cet arbitre souverain à l’œuvre, il y a huit jours, dans la distribution des places réservées pour les saints au banquet de l’union divine. Rappelons-nous les prétentions et le sort différents des invités aux noces sacrées, en chantant l’Introït de ce jour, et ne nous réclamons que de la miséricorde.

Introït

Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est équitable ; agissez avec votre serviteur d’après votre miséricorde. Ps. Heureux ceux qui sont sans tache dans leur voie, qui marchent dans la loi du Seigneur. Gloire au Père. Vous êtes juste.

L’obstacle le plus odieux que rencontre l’amour divin sur la terre est la jalousie de Satan qui cherche à remplacer dans nos âmes, par une usurpation monstrueuse, le grand Dieu pour qui elles sont faites. Unissons-nous à l’Église pour implorer, dans la Collecte, l’assistance surnaturelle qui nous est nécessaire afin d’éviter le contact impur du hideux serpent.

Collecte

Accordez, nous vous en supplions, Seigneur, à votre peuple d’éviter le contact du diable, et de vous suivre d’un cœur pur comme le seul Dieu. Par Jésus-Christ.

Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Éphésiens. Chap. 4.

Mes Frères, je vous conjure, moi qui suis enchaîné pour le Seigneur, de vivre d’une manière digne de la vocation à laquelle vous avez été appelés, en toute humilité, mansuétude et patience, vous supportant mutuellement dans la charité, ayant souci de conserver l’unité de l’esprit dans le lien de la paix. Soyez un seul corps et un seul esprit, comme vous avez été appelés à une même espérance qui est celle de votre vocation. Il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême. Il n’y a qu’un seul Dieu et Père de tous, qui est au‑dessus de tous, et dans toutes choses, et en nous tous : béni est-il dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il !

L’Église reprend avec saint Paul, dans la lettre aux Éphésiens, l’exposition des grandeurs de ses enfants ; elle les supplie, aujourd’hui, de répondre dignement à leur vocation sublime.

Cette vocation, cet appel de Dieu, nous les connaissons en effet ; c’est l’appel du genre humain aux noces sacrées, la vocation pour nos âmes à régner dans les cieux sur le trône du Verbe, devenu leur Époux et leur Chef (Éph. 2, 5). Jadis plus rapproché de l’Épître qu’on vient de lire, l’Évangile précédent trouvait en elle son brillant commentaire, et lui-même expliquait parfaitement le terme de l’Apôtre. « Lorsque vous serez appelé aux noces, disait le Seigneur, prenez la dernière place » ; — « en toute humilité, dit l’Apôtre, montrez-vous dignes de l’appel que vous avez entendu. »

Quelle est donc maintenant la condition dont l’accomplissement doit nous montrer dignes de l’honneur suprême qui nous est fait par le Verbe éternel ? L’humilité, la mansuétude et la patience sont les moyens recommandés pour arriver au but. Mais le but lui-même, c’est l’unité de ce corps immense que le Verbe fait sien dans la célébration des noces mystiques ; la condition qu’exige l’Homme-Dieu de ceux qu’il appelle à devenir, en participation de l’Église son Épouse, os de ses os, chair de sa chair (Éph. 5, 3o), est de maintenir entre eux une telle harmonie, qu’elle fasse de tous véritablement un même esprit et un seul corps, dans le lien de la paix.

« Lien splendide ! s’écrie saint Jean Chrysostome ; lien merveilleux qui nous réunit tous mutuellement, et, tous rassemblés, nous unit à Dieu (Chrys. in Ép. ad Éph. Hom. 9, 3) ! » Sa puissance est celle de l’Esprit-Saint lui-même, toute de sainteté et d’amour ; car c’est l’Esprit qui forme ses nœuds immatériels et divins, l’Esprit faisant l’office, au sein de la multitude baptisée, de ce souffle vital qui, dans le corps humain, anime à la fois et rallie tous les membres. Par lui jeunes gens et vieillards, pauvres et riches, hommes et femmes, distincts de race et de caractère, ne sont plus qu’un seul tout comme en fusion dans l’immense embrasement dont brûle sans fin l’éternelle Trinité. Mais pour que l’incendie de l’amour infini puisse s’emparer ainsi de l’humanité régénérée, il faut qu’elle soit purgée des rivalités, des rancunes, des dissensions qui montreraient qu’elle est encore charnelle (1 Cor. 3, 3), et peu accessible dès lors à la divine flamme comme à l’union qu’elle produit. De même en effet, selon la belle comparaison de saint Jean Chrysostome (Chrys. ubi supra), de même que le feu, quand il trouve les diverses variétés de bois qu’on offre à son action préparés par une dessiccation suffisante, ne fait de tous qu’un seul bûcher, mais ne peut, s’ils sont encore humides, ni prendre sur eux isolément, ni les unir ensemble : ainsi en est-il dans l’ordre du salut ; l’humidité malsaine des passions ne laisse point prise à l’Esprit sanctificateur, et l’union, condition et but de l’amour, est dès lors impossible.

Lions-nous donc à nos frères par cette chaîne bienheureuse de la charité, qui n’immobilise que nos petites passions et dilate nos âmes au contraire, en permettant à l’Esprit de les conduire sûrement à la réalisation de l’unique espoir de notre commune vocation, qui est de nous unir à Dieu dans l’amour. Sans doute, même entre les saints ici-bas, la charité reste une vertu laborieuse, parce que, chez les meilleurs eux-mêmes, la grâce arrive rarement à restaurer sans défectuosité aucune l’équilibre des facultés rompu par le péché d’origine ; il en résulte que l’infirmité, les excès ou les fuites de la pauvre nature se font sentir, non seulement à l’humilité du juste, mais encore quelquefois, il ne l’ignore pas, à la patience bienveillante de ceux qui l’entourent. Dieu le permet pour accroître ainsi le mérite de tous, et raviver en nous le désir du ciel. Là seulement en effet, nous retrouverons facile autant que pleine harmonie avec nos semblables, par la pacification complète de nous-mêmes sous l’empire absolu du Dieu trois fois saint devenu tout en tous (1 Cor. 15, 28). Dans cette patrie fortunée, Dieu même séchera les pleurs de ses élus sur leurs misères, en renouvelant leur être à sa source infinie (Apoc. 21, 4-5). Le Fils éternel, ayant en chacun de ses membres mystiques aboli l’empire des puissances ennemies et vaincu la mort (1 Cor. 15, 24-28), apparaîtra, dans la plénitude du mystère de son incarnation, comme la tête véritable de l’humanité, sanctifiée, restaurée et développée en lui (Éph. 1, 10) ; il tressaillira de voir arrivées à la mesure qui leur convenait, grâce aux soins de l’Esprit sanctificateur, les diverses parties de ce corps merveilleux (Ibid. 4, 13-16) qu’il voulut s’agréger par le lien de l’amour, pour célébrer à jamais, dans le concert du Verbe et de la création, la gloire de la Trinité souveraine. Combien alors seront dépassées les harmonies de la terre d’exil ! combien l’accord des chœurs les plus parfaits de ce monde paraîtra discordant, auprès de cet ensemble, de cette harmonie, de cet accord éternel ! Préparons-nous pour le céleste concert ; prenons soin d’ajuster nos voix, en disposant dès maintenant nos cœurs à cette plénitude de l’amour, qui n’est point d’ici-bas, mais que nous devons mériter par nos efforts et le support patient des défauts de nos frères et des nôtres.

On dirait que l’Église, dans l’extase où la plongent les notes de ce concert admirable qui s’échappent prématurément du ciel aujourd’hui par la bouche de Paul, se voit déjà transportée au delà du temps, pour y mêler en liberté ses inspirations au chant de l’Époux. Car elle ajoute, en manière de conclusion, au texte de l’Épître, une expression de louange qui ne fait point partie de l’Écriture, et qui forme comme la doxologie des accents inspirés du grand Apôtre.

Nous connaissons désormais les dons sans prix faits par l’Homme-Dieu à la terre (Éph. 4, 8) ; grâce aux prodiges de puissance et d’amour opérés par le Verbe divin et l’Esprit sanctificateur, l’âme du juste est véritablement un ciel. Chantons, au Graduel, la félicité du peuple chrétien choisi par Dieu pour son héritage.

Graduel

Heureuse la nation dont le Seigneur est le Dieu, le peuple que le Seigneur a choisi pour son héritage. V/. Les cieux ont été affermis par la parole du Seigneur, et toute leur vertu vient du souffle de sa bouche. Alléluia, alléluia. V/. Seigneur, exaucez ma prière, et que mes cris parviennent jusqu’à vous. Alléluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. 22.

En ce temps-là, les Pharisiens s’approchèrent de Jésus, et l’un d’eux qui était docteur de la loi l’interrogea pour le tenter, disant : Maître, quel est le grand commandement de la loi ? Jésus lui dit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit. C’est là le plus grand et le premier commandement. Et le second ressemble à celui-là : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. Dans ces deux commandements sont renfermés toute la loi et les prophètes. Les Pharisiens étant donc assemblés, Jésus les interrogea, disant : Que vous semble du Christ ? de qui est-il fils ? Ils lui répondirent : De David. Il leur dit : Comment donc David l’appelle-t-il dans l’Esprit Seigneur, disant : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de vos ennemis l’escabeau de vos pieds ? Si donc David l’appelle Seigneur, comment est-il son fils ? Et aucun ne pouvait lui répondre, et personne, depuis ce jour, n’osa l’interroger davantage.

L’Homme-Dieu laissa la tentation approcher de sa personne sacrée au désert (s. Matth. 4, 1-11), et ne dédaigna point de subir les attaques que la ruse haineuse du démon lui suggère depuis le commencement pour perdre les hommes ; Jésus voulait apprendre aux siens la manière dont ils devaient repousser les assauts de l’esprit du mal. Aujourd’hui notre Chef adoré, qui veut être le modèle de ses membres en toutes leurs épreuves (Héb. 2, 17-18 ; 4, 15), nous apparaît aux prises, non plus avec la perfidie de Satan, mais avec l’hypocrisie de ses pires ennemis, les Pharisiens. Ils cherchent à le perdre en le surprenant dans ses paroles (s. Matth. 22, 15), ainsi que le feront jusqu’à la fin des temps, contre son Église, les représentants du monde ennemi qu’il a condamné (s. Jean 16, 8-11).

Mais de même que son Époux divin, l’Église, assistée par lui pour continuer son œuvre sur la terre au milieu des mêmes tentations et des mêmes embûches, trouvera dans sa fidélité aussi simple qu’inébranlable à la loi de Dieu et à la vérité le secret de toutes les victoires. Les hérétiques, suppôts de Satan, les princes du monde, rongeant le frein imposé par le christianisme à leur ambition et à leurs convoitises, tenteront vainement de circonvenir la dépositaire des oracles divins par leurs propositions ou leurs questions captieuses. Mise en demeure de parler, elle parlera toujours ; qu’est-elle, en effet, comme Épouse de ce Verbe divin qui est la parole éternelle du Père ? que peut-elle être, qu’une voix pour l’annoncer aux hommes ou le chanter dans les cieux ? Mais aussi, non seulement sa parole, revêtant la force et la pénétration de Dieu même, ne sera jamais sujette à surprise ; comme un glaive à deux tranchants, presque toujours elle ira plus loin que n’eussent voulu les questionneurs hypocrites de l’Église, en confondant leurs sophismes et en mettant à nu les intentions criminelles de leurs cœurs (Héb. 4, 12). De leur tentative sacrilège il ne restera pour eux que la honte, avec le dépit d’avoir amené la glorification de la vérité sous un nouveau jour et accru la lumière pour les enfants soumis de la Mère commune.

Ainsi advint-il aux Pharisiens de notre Évangile. Ils voulaient voir, dit l’Homélie du jour, si le Sauveur, qui se proclamait Dieu, n’ajouterait point à cause de cela quelque chose au commandement de l’amour divin, afin de pouvoir ensuite le condamner comme ayant tenté de corrompre la lettre du plus grand des préceptes de la loi (Chrys. Hom. 72 in Matth.). Mais l’Homme-Dieu déjoue leurs pensées ; il rappelle à ceux qui l’interrogent sur le grand commandement le texte même du décalogue, et continuant la citation, il montre qu’il n’ignore point le mobile secret qui les pousse, en leur rappelant aussi le second commandement, semblable au premier, le commandement de l’amour du prochain qui condamne leurs homicides menées. Ils sont ainsi convaincus de n’aimer ni le prochain, ni Dieu même, puisque le premier commandement ne peut être observé sans le second qui en découle et le complète.

Cependant le Seigneur achève de les confondre et les contraint à reconnaître eux-mêmes implicitement la divinité du Messie. Interrogés à leur tour, ils avouent que le Christ doit descendre de David ; mais, s’il est son fils, comment David l’appelle-t-il son Seigneur aussi bien qu’il le fait pour Dieu même, dans le psaume 109 où il chante les grandeurs du Messie ? La seule explication possible est que le Messie, qui devait dans le temps et comme homme sortir de David, était Dieu et Fils de Dieu dès avant tous les temps, selon la parole du même psaume : Je vous ai engendré de mon sein avant l’aurore (Psalm. 109, 3). Cette réponse qui les eût condamnés, les Pharisiens ne la donnèrent pas ; mais leur silence était un aveu, en attendant que la vengeance du Père contre ces vils ennemis de son Christ accomplît la prophétie, et fît d’eux l’escabeau de ses pieds dans le sang et la honte, au jour terrible des justices de Jéhovah sur la ville déicide.

Nous, chrétiens, pour la plus grande honte de l’enfer qui suscita contre le Fils de Dieu les embûches de la synagogue expirante, sachons tirer de ces efforts de la haine une instruction qui profite à l’amour. Les Juifs, en rejetant Jésus-Christ, manquèrent à la fois aux deux préceptes qui constituent la charité et résument toute la loi ; si nous aimons Jésus-Christ au contraire, pour la même raison toute la loi se trouve accomplie.

Splendeur de la gloire éternelle (Héb. 1, 3), un par nature avec le Père et l’Esprit-Saint, il est le Dieu que nous prescrit d’aimer le premier commandement ; et le second, d’autre part, ne trouve qu’en lui d’application possible. Car non seulement il est homme aussi véritablement qu’il est Dieu ; mais encore il est l’homme par excellence (s. Jean 19, 5) : l’homme parfait, sur le type duquel et pour qui ont été formés tous les autres (Rom. 8, 29) ; leur modèle et leur frère à tous (Héb. 2, 17) ; le chef en même temps qui les régit comme roi (s. Jean 18, 37), qui les offre à Dieu comme pontife (Héb. 10, 14) ; la tête qui communique à tous les membres de l’humanité beauté et vie, mouvement et lumière ; le rédempteur de cette humanité tombée, et doublement dès lors la source de tout droit, la dernière et la plus haute raison, sinon l’objet direct, de tout amour légitime ici-bas. Rien ne compte qu’en lui devant Dieu. Dieu n’aime les hommes, dit saint Augustin (Aug. in Joh. Tract, 110), que parce qu’ils sont les membres de son Fils ou qu’ils peuvent le devenir ; c’est son Fils qu’il aime en eux tous : il aime ainsi d’un même amour, quoique non également, et son Verbe, et la chair de son Verbe, et les membres de son Verbe fait chair. Or la charité, c’est l’amour tel qu’il est en Dieu, communiqué par l’Esprit-Saint aux créatures. Ce que nous devons donc aimer par la charité en nous et dans autrui, c’est le Verbe divin comme étant dans les autres et en nous-mêmes, ou pour qu’il y soit, d’après une autre expression de l’évêque d’Hippone (Serm. 255, in dieb. pasch.).

Mais par suite, en dehors des damnés bannis pour jamais du corps de l’Homme-Dieu, gardons-nous d’exclure personne de l’amour. Qui peut se vanter d’avoir la charité du Christ, s’il n’embrasse pas son unité, dit encore saint Augustin (Épist. 61) ? qui peut l’aimer, sans aimer avec lui l’Église qui est son corps, sans aimer tous ses membres ? Ce que l’on fait à l’un des plus petits comme aux plus dignes, en bien comme en mal, c’est à lui qu’on le fait, déclare-t-il (s. Matth. 25, 40, 45). Aimons donc le prochain comme nous-mêmes à cause du Christ qui est en chacun de nous, et qui donne à tous union et croissance dans la charité (Éph. 4, 15-16).

Le même Apôtre qui disait : La fin de la loi, c’est la charité (1 Tim. 1, 5), a dit aussi : La fin de la loi, c’est le Christ (Rom. 10, 4) ; et nous voyons maintenant l’harmonie de ces deux propositions. Nous comprenons également la connexité de la parole de notre Évangile : Dans ces deux commandements sont renfermés toute la loi et les prophètes, et de cette autre parole du Seigneur : Scrutez les Écritures, car elles rendent témoignage de moi (s. Jean 5, 39). La plénitude de la loi qui règle les mœurs est dans la charité (Rom. 13, 10), dont le Christ est le but ; comme l’objet des Écritures révélées n’est autre encore que l’Homme-Dieu résumant dans son adorable unité, pour les siens, la morale et le dogme. Il est leur foi et leur amour, « la fin de toutes nos résolutions, dit saint Augustin ; car tous nos efforts ne tendent qu’à nous parfaire en lui, et c’est là notre perfection, d’arriver jusqu’à lui ; parvenu donc à lui, ne cherche pas au delà : il est ta fin (Aug. Énarr. in Ps. 66). » Et le saint docteur nous donne, arrivés à ce point, la meilleure formule de l’union divine : « Adhérons à lui seul, jouissons de lui seul, soyons tous un en lui : haereamus uni, fruamur uno, permaneamus unum (De Trinit. 4, 11). »

La belle Antienne de l’Offertoire de ce jour, séparée des Versets qui l’accompagnaient autrefois, ne laisse plus deviner la raison pour laquelle cette place lui fut assignée dès les temps les plus reculés. Nous donnons ici ces Versets à la suite de l’Antienne conservée. Le dernier se termine par la nouvelle de l’arrivée du prince des armées célestes au secours du peuple de Dieu. C’est l’explication désirée, quand on sait, d’autre part, que ce Dimanche ouvre la semaine de la fête du grand Archange sur l’Antiphonaire publié par le Bienheureux Tommasi d’après les manuscrits les plus anciens, et que le Dimanche suivant s’y trouve désigné sous le nom de premier Dimanche après la Saint-Michel (post Sancti Angeli).

Offertoire

J’ai prié mon Dieu, moi Daniel, disant : Seigneur, exaucez les prières de votre serviteur : faites briller votre face sur votre sanctuaire, et regardez miséricordieusement ce peuple sur lequel votre Nom a été invoqué, ô Dieu !

V/. I. Comme je parlais encore et priais, et disais mes péchés et les fautes d’Israël mon peuple.

Sur lequel.

V/. II. J’entendis une voix qui me disait : Daniel, comprends les paroles que je t’adresse, parce que je suis envoyé vers toi, et voici que Michel même est arrivé à mon secours.

Et regardez miséricordieusement.

Délivrance pour le passé et sécurité pour l’avenir, tels sont les effets qui dépendent du grand Sacrifice. Demandons-les, dans la Secrète, avec l’Église.

Secrète

Seigneur, nous implorons votre Majesté en suppliants : faites que le Sacrifice saint accompli par nous, nous délivre des fautes présentes et futures. Par Jésus-Christ.

Le moment des Mystères est celui où l’âme chrétienne présente au Seigneur, dans l’enthousiasme de l’amour, ses promesses et ses vœux. Qu’elle se livre sans réserve au Dieu caché qui la comble ; mais néanmoins qu’elle n’oublie pas, dans la si juste expansion de son cœur, que celui qui se dérobe ainsi miséricordieusement sous les voiles eucharistiques est le Très-Haut, terrible aux rois, et châtiant les parjures.

Communion

Faites des vœux au Seigneur votre Dieu, et acquittez-vous envers lui, vous tous qui l’environnez, apportant vos présents. C’est le Dieu terrible, qui ôte la vie aux princes, le Dieu terrible à tous les rois de la terre.

C’est la sainteté même de Dieu qui vient, au divin Sacrement, guérir nos vices et fortifier nos pas dans la route de l’éternité. Offrons nos âmes à son action salutaire par la prière de la Postcommunion.

Postcommunion

Dieu tout-puissant, que par votre opération sanctifiante soient guéris nos vices et nous soient octroyés les remèdes éternels. Par notre Seigneur.

Autres liturgies

L’approche de la fin des temps se dessine dans la sainte Liturgie. Saluons l’arrivée du chef des armées célestes au secours du peuple de Dieu, selon ce que nous annonçait l’Offertoire ; et empruntons dans ce but au Bréviaire mozarabe (29 septembre) les formules suivantes, qui traduisent bien la situation figurée par cette époque du Cycle sacré.

Antienne 1

J’ai vu un Ange volant par le milieu du ciel ; il portait l’Évangile éternel, et il disait :

R/. Craignez le Seigneur notre Dieu, et rendez-lui honneur et gloire.

V/. Vous qui vous tenez dans la maison du Seigneur, sous les portiques de la maison de notre Dieu.

R/. Craignez le Seigneur.

V/. Gloire et honneur au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen.

R/. Craignez le Seigneur.

Oraison

O Michel, prince de l’armée des Anges, nous vous en supplions, venez délivrer les âmes des peuples fidèles : que continuent de porter de bons fruits ceux qui gardent la justice ; que les injustes, venant à pénitence, ne désespèrent point du pardon. Que nous nous excitions mutuellement au mieux, de telle sorte que nous méritions d’obtenir la récompense éternelle.

R/. Amen.

Par votre miséricorde, ô notre Dieu, qui êtes béni, et vivez, et gouvernez tout dans les siècles des siècles.

R/. Amen.

Antienne 2

C’est moi Jésus qui envoie mon Ange rendre aux hommes témoignage.

R/. Voici que je viendrai bientôt, et j’ai avec moi ma récompense ; je relèverai mon peuple de son abattement.

V/. Écoutez ceci, toutes les nations ; prêtez l’oreille, habitants de l’univers.

R/. Voici que je viendrai bientôt.

V/. Gloire et honneur au Père.

R/. Voici que je viendrai bientôt.

Oraison

Dieu clément, envoyez-nous Michel le prince des célestes milices, qui nous délivrera des mains de nos ennemis et nous présentera sains et saufs à vous, Seigneur notre Dieu. Que toujours il soit notre aide, celui que nous savons revêtu par vous des fonctions les plus hautes ; par son secours nous combattrons les vices, nous produirons les fleurs des vertus, nous écarterons la sentence méritée par nos crimes, et le livre de l’éternelle vie gardera nos noms inscrits pour toujours.

R/. Amen.

Par votre miséricorde, ô notre Dieu.

Antienne 3

Les trônes furent placés, et l’Ancien des jours s’assit ; son vêtement était incomparable.

R/. Une flamme ardente était son trône ; un million d’Anges le servaient, et un million se tenaient devant lui.

V/. Toutes les nations, frappez des mains ; jubilez à Dieu dans des chants d’allégresse.

R/. Une flamme ardente.

V/. Gloire et honneur au Père.

R/. Une flamme ardente.

Oraison

Seigneur Dieu tout-puissant qui faites vos Anges pareils aux vents, et vos ministres ardents comme la flamme : nous vous prions d’allumer en nous ce feu de votre charité dont une parole de vos lèvres sacrées daigna nous promettre l’envoi ; qu’elle brûle de telle sorte en nous par la foi et les œuvres, que nos vices en soient consumés et nous-mêmes associés aux citoyens des cieux.

R/. Amen. Par votre miséricorde.

Répons

Le Seigneur viendra de Sina ; il descendra sur la montagne de Pharan, et paraîtra de l’Orient. Seule devant lui marche l’armée des Anges, et des milliers de Saints l’accompagnent.

R/. En sa droite il porte la Loi ; son enseignement s’offre à tous. Il s’avance comme l’Époux de sa chambre nuptiale ; sa bénédiction féconde toute la terre.

V/. Du haut des cieux il a bondi comme un géant dans la carrière.

R/. En sa droite.

V/.Gloire et honneur au Père.

R/. En sa droite.

De la subversion (3)
par Serge Iciar

Troisième article : De la subversion du chef

Dieu a établi et perpétue toutes choses selon un ordre, et la subversion, définie comme l’action de bouleverser, de détruire les institutions, les principes, de renverser l’ordre établi[1], recouvre bien les thèmes que nous avons abordés ces derniers mois. Elle ouvrait d’autres voies : la subversion protestante, la subversion communiste, la subversion de l’Église etc. Comme l’aurait dit Sainte Jeanne « Il m’est avis que c’est tout un ». La subversion, ou ce mystère d’iniquité, agit partout où la Providence intervient par un mystère de charité.

Bien entendu, je m’en suis ouvert à notre bon Abbé qui m’a répondu en substance « ce qui est important, c’est la subversion du chef ». Continuer la lecture de « De la subversion (3)
par Serge Iciar »

29 septembre
Dédicace de saint Michel Archange

Dom Guéranger ~L’Année liturgique
29 septembre
Dédicace de saint Michel Archange

C’est à la tête de sa glorieuse armée qu’apparaît aujourd’hui l’Archange : Il y eut un grand combat dans le ciel ; Michel et ses Anges combattaient le dragon, et le dragon et ses anges combattaient contre lui (Apoc. 12, 7). Au 6e siècle, la dédicace des églises du mont Gargan et du Cirque romain sous le nom de saint Michel accrut la gloire de ce jour ; mais il ne fut choisi pour cet honneur, dont il garde à jamais le souvenir, qu’en raison de la fête plus ancienne déjà consacrée par Rome à cette date aux Vertus des cieux.

L’Orient, qui célèbre au six du présent mois l’apparition personnelle du vainqueur de Satan à Chône en Phrygie, renvoie au huit novembre la solennité plus générale correspondant à la fête de ce jour sous le titre de : Synaxe de Michel, le prince de la milice, et des autres puissances incorporelles. Or, bien que ce terme de synaxe s’applique d’ordinaire aux assemblées liturgiques d’ici-bas, nous sommes avertis que, dans la circonstance, il exprime encore le ralliement des Anges fidèles au cri de leur chef, leur union pour toujours affermie par la victoire (Menolog. Basilii).

Quelles sont donc ces puissances des cieux, dont la lutte mystérieuse ouvre l’histoire ? Les traditions de tous les peuples, aussi bien que l’autorité de nos Écritures révélées, attestent leur existence. Si, en effet, nous interrogeons l’Église, elle nous enseigne qu’au commencement Dieu créa simultanément deux natures, la spirituelle et la corporelle, puis l’homme, unissant l’une et l’autre (Concile de Latran). Ordre grandiose, graduant l’être et la vie du voisinage de la cause suprême aux confins du néant. De ces lointaines frontières, la création remonte vers Dieu par ces mêmes degrés.

Dieu, infini : sans limitation aucune, intelligence et amour. La créature, à jamais finie : mais s’élevant dans l’homme jusqu’à la raison discursive, dans l’ange jusqu’à l’intuition directe de la vérité ; dans chacun d’eux, reculant par la purification incessante de son être initial les bornes provenant de l’imperfection de sa nature, pour arriver par plus de lumière à la perfection d’un plus grand amour.

Car Dieu seul est simple, de cette simplicité immuable et féconde qui est la perfection absolue excluant tout progrès : acte pur, en qui substance, puissance, opération, ne diffèrent pas. L’ange, si dégagé qu’il soit de la matière, n’échappe pas à la faiblesse native résultant pour tout être créé de la composition qui nous montre en lui l’action distincte de la puissance, et celle-ci de l’essence[1]. Autre encore est chez l’homme l’infirmité de sa nature mixte, avec les sens pour introducteurs obligés aux régions de l’intelligible !

Près de la nôtre, dit un des plus lumineux frères du Docteur angélique, « comme elle est tranquille et lumineuse la science des purs esprits ! Ils ne sont pas condamnés à ces pénibles chevauchées de la raison qui court après la vérité, compose, divise, et arrache péniblement les conclusions aux principes. Ils saisissent d’un seul coup d’œil toute la portée des vérités premières. Leur intuition est si prompte, si vive, si profonde qu’il leur est impossible d’être, comme nous, surpris par l’erreur. S’ils se trompent, c’est qu’ils le veulent bien. — La perfection de la volonté est en eux égale à la perfection de l’intelligence. Ils ne savent pas ce que c’est que d’être troublés par la violence des appétits. Leur amour ne les agite point. Tranquille et sagement mesurée comme leur amour est leur haine du mal. Une volonté ainsi dégagée ne peut connaître ni la perplexité des desseins, ni l’inconstance des résolutions. Tandis qu’il nous faut de longues et anxieuses méditations avant de nous décider, le propre des anges est de se fixer par un seul acte à l’objet de leur choix. Dieu leur a proposé comme à nous une béatitude infinie dans la vision de son essence, et pour les égaler à une si grande fin il leur a donné la grâce en même temps qu’il leur donnait l’être. En un instant ils ont dit oui ou non, en un instant ils ont librement déterminé leur sort (Monsabré, 15ème conférence, Carême 1875). »

Ne soyons point envieux. Par sa nature, l’ange nous est supérieur. À qui des anges pourtant fut-il dit jamais : Vous êtes mon fils ? Le premier-né n’a point choisi pour lui la nature des anges. Sur terre, lui-même reconnut la subordination qui soumet dans le temps l’humaine faiblesse à ces purs esprits ; il reçut d’eux, comme ses frères dans la chair et le sang, notification des décrets divins[2], secours et réconfort ; mais ce n’est point aux anges qu’est soumis le monde de l’éternité, dit l’Apôtre. Attrait de Dieu pour ce qu’il y a de plus faible, comment vous comprendre, sans l’humble acquiescement de la foi s’inclinant dans l’amour ? Vous fûtes, au jour du grand combat, l’écueil de Lucifer. Mais se relevant de leur adoration joyeuse aux pieds de l’Enfant-Dieu, qui d’avance leur était montré sur le trône des genoux de Marie, les Anges fidèles chantèrent : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté.[3]

O Christ, mon Christ, ainsi vous nomme l’Aigle d’Athènes : l’Église, ravie, vous proclame en cette fête la beauté des saints Anges (Hymne des Laudes). Vous êtes l’humain et divin sommet d’où pureté, lumière, amour, s’épanchent sur la triple hiérarchie des neuf chœurs. Hiérarque suprême, unité des mondes, vous présidez aux mystères déifiants de la fête éternelle.

Séraphins embrasés, étincelants Chérubins, inébranlables Trônes ; noble cour du Très-Haut, possesseurs de la meilleure part : au témoignage du sublime Aréopagite, c’est dans une communion plus immédiate aux vertus du Sauveur (Dionys. ubi supra, 7, 2) que s’alimentent votre justice, vos splendeurs et vos feux. De lui, par vous, déborde toute grâce sur la cité sainte.

Dominations, Vertus, Puissances ; ordonnateurs souverains, moteurs premiers, régulateurs des mondes[4] : pour qui gouvernez-vous cet univers ? Pour celui, sans nul doute, dont il est l’apanage : le Roi de gloire, l’Homme-Dieu, le Seigneur fort et puissant, le Seigneur des vertus (Psalm. 23).

Anges, Archanges, Principautés ; messagers, ambassadeurs, surintendants du ciel ici-bas : tous aussi, n’êtes-vous pas, au dire de l’Apôtre (Héb. 1, 14), les ministres du salut accompli sur terre par Jésus le Pontife des cieux ?

Nous aussi, par ce même Jésus (Préface commune), Trinité sainte, nous vous glorifions avec ces trois augustes hiérarchies dont les neuf cercles immatériels entourent votre Majesté comme un multiple rempart. Tendre à vous et vous ramener toutes choses est leur commune loi. Purification, illumination, union : voies successives ou simultanées, par lesquelles leurs nobles essences, attirées vers Dieu, attirent celles qui les suivent. Sublimes esprits, c’est le regard en haut que vous agissez au-dessous de vous comme à l’entour. Pour vous et pour nous, puisez largement au foyer divin : purifiez-nous, non point seulement, hélas ! de l’involontaire défectuosité de notre nature ; éclairez-nous ; embrasez-nous des célestes flammes. Pour la même raison que Satan nous déteste, vous nous aimez ; protégez contre l’ennemi commun la race du Verbe fait chair. Gardez-nous dignes d’occuper parmi vous les places laissées vides par ceux que perdit l’orgueil.

Adam de Saint-Victor chante dans sa plénitude le mystère de ce jour.

Séquence

Empressée soit la louange ; que notre chœur, du fond de l’âme, chante en présence des citoyens des cieux : agréée sera-t-elle et convenable, cette louange, si la pureté des âmes qui chantent est à l’unisson de la mélodie.

Que Michaël soit célébré par tous ; que nul ne s’excommunie de la joie de ce jour : fortuné jour, où des saints Anges est rappelée la solennelle victoire !

L’ancien dragon est chassé, et son odieuse légion mise en fuite avec lui ; le « troubleur » est troublé à son tour, l’accusateur est précipité du sommet du ciel.

Sous l’égide de Michel, paix sur la terre, paix dans les cieux, allégresse et louange ; puissant et fort, il s’est levé pour le salut de tous, il sort triomphant du combat.

Banni des éternelles collines, le conseiller du crime parcourt les airs, dressant ses pièges, dardant ses poisons ; mais les Anges qui nous gardent réduisent à néant ses embûches.

Leurs trois distinctes hiérarchies sans cesse contemplent Dieu et sans cesse le célèbrent en leurs chants ; ni cette contemplation, ni cette perpétuelle harmonie ne font tort à leur incessant ministère.

O combien admirable est dans la céleste cité la charité des neuf chœurs ! Ils nous aiment et ils nous défendent, comme destinés à remplir leurs vides.

Entre les hommes, diverse est la grâce ici-bas ; entre les justes, divers seront les ordres dans la gloire au jour de la récompense. Autre est la beauté du soleil, autre celle de la lune ; et les étoiles diffèrent en leur clarté : ainsi sera la résurrection.

Que le vieil homme se renouvelle, que terrestre il s’adapte à la pureté des habitants des cieux : il doit leur être égal un jour ; bien que non pleinement pur encore, qu’il envisage ce qui l’attend.

Pour mériter le secours de ces glorieux esprits, vénérons-les dévotement, multipliant envers eux nos hommages ; un culte sincère rend Dieu favorable et associe aux Anges.

Taisons-nous des secrets du ciel, en haut cependant élevons et nos mains et nos âmes purifiées :

Ainsi daigne l’auguste sénat voir en nous ses cohéritiers ; ainsi puisse la divine grâce être célébrée par le concert de l’angélique et de l’humaine nature.

Au chef soit la gloire, aux membres l’harmonie ! Amen.

 

 

[1] s. Thom. Aqu. Summ. théol. 1 P. qu. 54, art. 1-3

[2] Dionys. Aréop. De cœlesti hierarchia, 4, 4 ; ex s. Matth. 2, 13-15, 19-21

[3] Pour tout ce paragraphe, voir l’épître aux Hébreux, ch 1 et 2 et l’Évangile

[4] s. Thom. Aqu. Summ. théol. 1 P. qu. 108, art. 6 ; Contra Gent. 3,8o