8 janvier
Troisième jour dans l’octave de l’Épiphanie

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
8 janvier, troisième jour dans l’octave de l’Épiphanie

Le grand mystère de l’alliance du Fils de Dieu avec son Église universelle, représentée dans l’Épiphanie par les trois mages, fut pressenti dans tous les siècles qui précédèrent la venue de l’Emmanuel. La voix des patriarches et des prophètes le fit retentir par avance ; et la gentilité elle-même y répondit souvent par un écho fidèle.

Dès le jardin des délices, Adam innocent s’écriait, à l’aspect de la mère des vivants sortie de son côté : « C’est ici l’os de mes os, la chair de ma chair ; l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à son épouse ; et ils seront deux dans une même chair. » La lumière de l’Esprit-Saint pénétrait alors l’âme de notre premier père ; et, selon les plus profonds interprètes des mystères de l’Écriture, Tertullien, saint Augustin, saint Jérôme, il célébrait l’alliance du Fils de Dieu avec l’Église, sortie par l’eau et le sang de son côté ouvert sur la croix ; avec l’Église, pour l’amour de laquelle il descendit de la droite de son Père, et s’anéantissant jusqu’à la forme de serviteur, semblait avoir quitté la Jérusalem céleste, pour habiter parmi nous dans ce séjour terrestre.

Le second père du genre humain, Noé, après avoir vu l’arc de la misé­ri­corde annonçant au ciel le retour des faveurs de Jéhovah, prophétisa sur ses trois fils l’avenir du monde. Cham avait mérité la disgrâce de son père ; Sem parut un moment le préféré : il était destiné à l’honneur de voir sortir de sa race le Sauveur de la terre ; cependant, le patriarche, lisant dans l’avenir, s’écria : « Dieu dilatera l’héritage de Japhet ; et il habitera sous les tentes de Sem. » Et nous voyons peu à peu dans le cours des siècles l’ancienne alliance avec le peuple d’Israël s’affaiblir, puis se rompre ; les races sémitiques chanceler, et bientôt tomber dans l’infidélité ; enfin le Seigneur embrasser toujours plus étroitement la famille de Japhet, la gentilité occidentale, si longtemps délaissée, placer à jamais dans son sein le siège de la religion, l’établir à la tête de l’espèce humaine tout entière.

Plus tard, c’est Jéhovah lui-même qui s’adresse à Abraham, et lui prédit l’innombrable génération qui doit sortir de lui. « Regarde le ciel, lui dit-il ; compte les étoiles, si tu peux : tel sera le nombre de tes enfants. » En effet, comme nous l’enseigne l’Apôtre, plus nombreuse devait être la famille issue de la foi du Père des croyants, que celle dont il était la source par Sara ; et tous ceux qui ont reçu la foi du médiateur, tous ceux qui, avertis par l’étoile, sont venus à lui comme à leur Seigneur, tous ceux-là sont les enfants d’Abraham.

Le mystère reparaît de nouveau dans le sein même de l’épouse d’Isaac. Elle sent avec effroi deux fils se combattre dans ses entrailles. Rébecca s’adresse au Seigneur, et il lui est répondu : « Deux peuples sont dans ton sein ; ils s’attaqueront l’un l’autre ; le second surmontera le premier, et l’aîné servira le plus jeune. » Or, ce plus jeune, cet enfant indompté, quel est-il, selon l’enseignement de saint Léon et de l’évêque d’Hippone, sinon ce peuple gentil qui lutte avec Juda pour avoir la lumière, et qui, simple fils de la promesse, finit par l’emporter sur le fils selon la chair ?

C’est maintenant Jacob, sur sa couche funèbre, ayant autour de lui ses douze fils, pères des douze tribus d’Israël, assignant d’une manière prophétique le rôle à chacun dans l’avenir. Le préféré est Juda ; car il sera le roi de ses frères, et de son sang glorieux sortira le Messie. Mais l’oracle finit par être aussi effrayant pour Israël, qu’il est consolant pour le genre humain tout entier. « Juda, tu garderas le sceptre ; ta race sera une race de rois, mais seulement jusqu’au jour où viendra celui qui doit être envoyé, celui qui sera l’attente des nations. »

Après la sortie d’Égypte, quand le peuple d’Israël entra en possession de la terre promise, Balaam s’écriait, la face tournée vers le désert tout couvert des tentes et des pavillons de Jacob : « Je le verrai, mais non encore ; je le contemplerai, mais plus tard. Une étoile sortira de Jacob ; une royauté s’élèvera au milieu d’Israël. » Interrogé encore par le roi infidèle, Balaam ajouta : « Oh ! qui vivra encore quand Dieu fera ces choses ? Ils viendront d’Italie sur des galères ; ils soumettront les Assyriens ; ils dévasteront les Hébreux, et enfin ils périront eux-mêmes. » Mais quel empire remplacera cet empire de fer et de carnage ? celui du Christ qui est l’étoile, et qui seul est roi à jamais.

David est inondé des pressentiments de ce grand jour. À chaque page, il célèbre la royauté de son fils selon la chair ; il nous le montre armé du sceptre, ceint de l’épée, sacré par le Père des siècles, étendant sa domination d’une mer à l’autre ; puis il amène à ses pieds les rois de Tharsis et des îles lointaines, les rois d’Arabie et de Saba, les princes d’Éthiopie. Il célèbre leurs offrandes d’or et leurs adorations.

Dans son merveilleux épithalame, Salomon vient ensuite décrire les délices de l’union céleste de l’époux divin avec l’Église ; et cette épouse fortunée n’est point la Synagogue. Le Christ l’appelle avec tendresse pour la couronner ; mais sa voix s’adresse à celle qui habitait au delà des confins de la terre du peuple de Dieu. « Viens, dit-il, ma fiancée, viens du Liban ; descends des sommets d’Amana, des hauteurs de Sanir et d’Hermon ; sors des retraites impures des dragons, quitte les montagnes qu’habitent les léopards. » Et cette fille de pharaon ne se trouble pas de dire : « Je suis noire » ; car elle peut ajouter qu’elle a été rendue belle par la grâce de son époux.

Le prophète Osée se lève ensuite, et il dit au nom du Seigneur : « J’ai choisi un homme, et il ne m’appellera plus Baal désormais. J’ôterai de sa bouche ce nom de Baal, et il ne s’en souviendra plus. Je m’unirai à toi pour jamais, homme nouveau ! Je sèmerai ta race par toute la terre ; j’aurai pitié de celui qui n’avait point connu la miséricorde ; à celui qui n’était pas mon peuple, je dirai : mon peuple ! Et il me répondra : mon Dieu ! »

À son tour, le vieux Tobie, du sein de la captivité, prophétisa avec magnificence ; mais la Jérusalem qui doit recevoir les Juifs délivrés par Cyrus, disparaît à ses yeux, à l’aspect d’une autre Jérusalem plus brillante et plus belle. « Nos frères qui sont dispersés, dit-il, reviendront dans la terre d’Israël ; la maison de Dieu se rebâtira. Tous ceux qui craignent Dieu viendront s’y retirer ; les Gentils même laisseront leurs idoles, et viendront en Jérusalem, et ils y habiteront, et tous les rois de la terre y fixeront leur séjour avec joie, accourus pour adorer le roi d’Israël. »

Et si les nations doivent être broyées, dans la justice de Dieu, pour leurs crimes, c’est pour arriver ensuite au bonheur d’une alliance éternelle avec Jéhovah. Car voici ce qu’il dit lui-même, par son prophète Sophonie : « Ma justice est de rassembler les nations, de réunir en faisceau les royaumes, et je répandrai sur elles mon indignation, et tout le feu de ma colère ; la terre entière en sera dévorée. Mais ensuite je donnerai aux peuples une langue choisie, afin qu’ils invoquent tous le nom du Seigneur, et qu’ils portent tous ensemble mon joug. Jusqu’au delà des fleuves de l’Éthiopie, ils m’invoqueront ; les fils de mes races dispersées viendront m’apporter des présents. »

Le Seigneur avait déjà dénoncé ses oracles de miséricorde par la bouche d’Ézéchiel : « Un seul roi commandera à tous, dit Jéhovah ; il n’y aura plus deux nations, ni deux royaumes. Ils ne se souilleront plus avec leurs idoles ; dans les lieux mêmes où ils ont péché, je les sauverai ; ils seront mon peuple, et je serai leur Dieu. Il n’y aura qu’un pasteur pour eux tous. Je ferai avec eux une alliance de paix, un pacte éternel ; je les multiplierai, et mon sanctuaire sera au milieu d’eux à jamais. »

C’est pourquoi Daniel, après avoir prédit les empires que devait remplacer l’empire romain, ajoute : « Mais le Dieu du ciel suscitera à son tour un empire qui jamais ne sera détruit, et dont le sceptre ne passera point à un autre peuple. Cet empire envahira tous ceux qui l’ont précédé ; et lui, il durera éternellement. »

Quant aux ébranlements qui doivent précéder l’établissement du pasteur unique, et de ce sanctuaire éternel qui doit s’élever au centre de la Gentilité, Aggée les prédit en ces termes : « Encore un peu de temps, et j’ébranlerai le ciel, la terre et la mer ; je mêlerai toutes les nations ; et alors viendra le désiré de toutes les nations. »

Il faudrait citer tous les prophètes pour donner tous les traits du grand spectacle promis au monde par le Seigneur au jour où, se ressouvenant des peuples, il devait les appeler aux pieds de son Emmanuel. L’Église nous a fait entendre Isaïe dans l’épître de la fête, et le fils d’Amos a surpassé ses frères.

Si maintenant nous prêtons l’oreille aux voix qui montent vers nous du sein de la Gentilité, nous entendons ce cri d’attente, l’expression de ce désir universel qu’avaient annoncé les prophètes hébreux. La voix des Sibylles réveilla l’espérance au cœur des peuples ; jusqu’au sein de Rome même, le Cygne de Mantoue consacre ses plus beaux vers à reproduire leurs consolants oracles : « Le dernier âge, dit-il, l’âge prédit par la vierge de Cumes est arrivé ; une nouvelle série des temps va s’ouvrir ; une race nouvelle descend du ciel. À la naissance de cet enfant, l’âge de fer suspend son cours ; un peuple d’or s’apprête à couvrir la terre. Les traces de nos crimes seront effacées ; et les terreurs qui assiégeaient le monde se dissiperont. »

Et comme pour répondre aux vains scrupules de ceux qui craignent de reconnaître, avec saint Augustin et tant d’autres saints Docteurs, la voix des traditions antiques s’énonçant par la bouche des Sibylles : Cicéron, Tacite, Suétone, philosophes et historiens gentils, viennent nous attester que le genre humain, dans leurs temps, attendait un Libérateur ; que ce Libérateur devait sortir, non seulement de l’Orient, mais de la Judée ; que les destinées d’un empire qui devait renfermer le monde entier étaient sur le point de se déclarer.

Ils partageaient cette universelle attente de votre arrivée, ô Emmanuel, ces mages aux yeux desquels vous fîtes apparaître l’étoile ; et c’est pour cela qu’ils ne perdirent pas un instant, et se mirent tout aussitôt en route vers le roi des Juifs dont la naissance leur était annoncée. Tant d’oracles s’accomplissaient en eux ; mais s’ils en recevaient les prémices, nous en possédons le plein effet. L’alliance est conclue, et nos âmes, pour l’amour desquelles vous êtes descendu du ciel, sont à vous ; l’Église est sortie de votre flanc divin, avec le sang et l’eau ; et tout ce que vous faites pour cette épouse prédestinée, vous l’accomplissez en chacun de ses enfants fidèles. Fils de Japhet, nous avons dépossédé la race de Sem qui nous fermait ses tentes ; le droit d’aînesse dont jouissait Juda nous a été déféré. Notre nombre, de siècle en siècle, tend à égaler le nombre des étoiles. Nous ne sommes plus dans les anxiétés de l’attente ; l’astre s’est levé, et la royauté qu’il annonçait ne cessera jamais de répandre sur nous ses bienfaits. Les rois de Tharsis et des îles, les rois d’Arabie et de Saba, les princes de l’Éthiopie sont venus, portant des présents ; mais toutes les générations les ont suivis. L’épouse, établie dans tous ses honneurs, ne se souvient plus des sommets d’Amana, ni des hauteurs de Sanir et d’Hermon, où elle gémissait dans la compagnie des léopards ; elle n’est plus noire, mais elle est belle, sans taches, ni rides, et digne de l’époux divin. Elle a oublié Baal pour jamais ; elle parle avec amour la langue que Jéhovah lui a donnée. L’unique pasteur paît l’unique troupeau ; le dernier empire poursuit ses destinées jusqu’à l’éternité.

C’est vous, ô divin enfant, qui venez nous apporter tous ces biens et recevoir tous ces hommages. Croissez, roi des rois, sortez bientôt de votre silence. Quand nous aurons goûté les leçons de votre humilité, parlez en maître ; César-Auguste règne depuis assez longtemps ; assez longtemps Rome païenne s’est crue éternelle. Il est temps que le trône de la force cède la place au trône de la charité, que la Rome nouvelle s’élève sur l’ancienne. Les nations frappent à la porte et demandent leur roi ; hâtez le jour où elles n’auront plus à venir vers vous, mais où votre miséricorde doit les aller chercher par la prédication apostolique. Montrez-leur celui à qui toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre ; montrez-leur la reine que vous leur avez choisie. De l’humble demeure de Nazareth, du pauvre réduit de Bethléhem, que l’auguste Marie s’élève bientôt, sur les ailes des anges, jusqu’au trône de miséricorde, du haut duquel elle protégera tous les peuples et toutes les générations.

Autres liturgies

Nous emprunterons maintenant aux diverses Églises quelques-uns des cantiques dans lesquels elles célèbrent l’épiphanie du Seigneur. Le prince des poètes de la liturgie latine, Prudence, va chanter le voyage des mages à Bethléhem.

Hymne

Au sein de l’empire persan, de cette contrée où se lève le soleil, des mages, investigateurs habiles, aperçoivent l’étendard du roi.

À peine a-t-il brillé aux cieux que les autres sphères pâlissent : l’étoile du matin, malgré sa beauté, n’ose se montrer auprès de lui.

« Quel est, disent les mages, ce roi qui commande aux astres, qui émeut les globes célestes, à qui la lumière et l’air obéissent ?

Ce que nous voyons est le signe de celui qui ne connaît pas de terme, le Dieu sublime, immense, sans limites, dont la durée précède celle du ciel et du chaos.

Il est le roi des nations, le roi du peuple judaïque ; il fut promis au patriarche Abraham et à sa race, dans les siècles.

Ce premier père des croyants, qui sacrifia son fils unique, connut que sa race serait un jour nombreuse comme les étoiles.

Voici que la fleur de David s’élève sur la tige de Jessé ; la branche fleurit et devient un sceptre qui commande à l’univers. »

L’œil fixé au ciel, les mages suivent en hâte le sillon de lumière que l’étoile leur traçait à l’horizon, pour régler sur la terre la voie qu’ils devaient suivre.

Le signe s’arrêta au-dessus de la tête de l’enfant qu’ils cherchaient ; il abaissa son flambeau, et leur découvrit cette tête sacrée.

Les mages le voient ; aussitôt ils ouvrent les trésors de l’Orient, et, prosternés, lui offrent l’encens, la myrrhe et l’or des rois.

Reconnais les illustres symboles de ta puissance et de ta royauté, enfant, à qui le Père a conféré par avance une triple destinée.

L’or annonce le roi, l’odeur suave de l’encens de Saba proclame le Dieu, la myrrhe présage le tombeau :

Tombeau par lequel ce Dieu, laissant périr son corps, et le ressuscitant après la sépulture, brisera la mort et ses cachots.

L’ancienne Église gallicane nous fournit cette belle prière que nous empruntons à son antique sacramentaire :

Oratio

Ô Dieu, qui êtes riche en miséricorde dans toutes vos œuvres ; Père de gloire, qui avez donné votre Fils pour être la lumière des nations, pour annoncer la rédemption aux captifs, la vue aux aveugles : vous qui répandez les bienfaits avec tant de largesse, daignez nous accorder, parla foi, la rémission des péchés et une part entre les saints. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur.

Célébrons le mystère de la naissance de notre roi et de son alliance avec l’humanité, par cette séquence de nos vieux missels romains-français.

Séquence

Le cours de l’année a ramené les solennités qu’appelaient nos vœux.

Que notre voix s’unisse aux concerts des anges.

En ce jour, le Christ, comme un époux, est sorti du sanctuaire maternel.

Il s’élance comme un géant, pour parcourir la carrière de cette vie.

La milice des anges chante : Gloire au plus haut des cieux !

Paix aux hommes sur la terre, aux hommes de bonne volonté !

Déjà se déroule une longue série de siècles ; le dernier âge prédit par la prophétesse de Cumes, l’âge de la vérité, s’ouvre aujourd’hui.

La Vierge redescend des cieux, ramenant avec elle des siècles nouveaux ; l’âge de fer s’arrête dans son cours ; l’âge d’or refleurit pour le monde.

Le soleil rallumé recommence à parcourir les signes ; il éclairera de nouveaux mois.

L’étoile de Balaam chasse les ténèbres de la nuit ; à sa lumière, les mages s’ébranlent.

Les oracles des deux peuples de la Gentilité et de la race des Hébreux, s’accomplissent tous dans la naissance du Christ.

Toutes les traces qu’avait laissées le crime, soit dans les temps anciens, soit dans l’âge récent, s’effacent en ce jour.

Enfantement merveilleux et nouveau ! une vierge, fidèle dans sa foi, a conçu un fruit divin.

La porte toujours fermée, s’ouvre pour le Seigneur,

Au moment où la divinité revêt la nature de l’homme.

Conservez-nous, ô Christ, ces immenses bienfaits, si longtemps implorés de votre clémence. Amen.

L’hymnographe sublime de l’Église de Syrie, saint Éphrem, continue de chanter les doux mystères de la naissance du Sauveur.

Hymne

Les laboureurs des campagnes de Bethléhem vinrent à leur tour ; ils vénérèrent celui qui venait sauver leur vie, et, dans leur allégresse, ils prophétisaient ainsi : « Salut, ô toi qui es appelé à cultiver nos champs ; tu fertiliseras les guérets de nos cœurs, et tu en ramasseras le froment dans le grenier de la vie. »

Les vignerons se présentèrent ensuite ; ils célébrèrent la vigne sortie du tronc de Jessé, la vigne qui de son cep sacré a produit la grappe virginale : « Divin vigneron, chantaient-ils, rends-nous notre arôme, en nous versant dans des vases dignes de ton vin nouveau qui régénère toutes choses ; viens rétablir ta vigne ; jusqu’ici elle n’a produit que d’amers raisins ; greffe tes propres rameaux sur ces ceps sauvages. »

Les charpentiers vinrent à leur tour au fils de Joseph, à cause de Joseph leur frère : « Nous saluons ton heureuse naissance, ô prince des artisans ! C’est toi qui donnas à Noé le plan de son arche ; tu fus l’architecte de ce tabernacle qui fut fait à la hâte, et qui ne devait durer qu’un temps ; nos travaux célèbrent tes louanges. Sois notre gloire ; daigne faire toi-même le joug que nous voulons porter, doux et léger fardeau. »

Les nouveaux mariés saluèrent de concert le nouveau-né ; ils disaient : « Salut, ô enfant dont la mère a été l’épouse du Dieu de sainteté ! Heureuses les noces auxquelles tu assisteras ! Heureux les époux qui, manquant de vin, le verront tout à coup abonder sur un signe de ta puissance ! »

Les petits enfants crièrent à leur tour : « Heureux sommes-nous de t’avoir pour frère, pour compagnon dans nos ébats ! Heureux jour ! heureux enfants, auxquels il est donné de dire tes louanges, arbre de vie, qui as daigné mettre ta cime en rapport avec notre taille enfantine. »

L’oracle était parvenu jusqu’aux oreilles des femmes, qu’une vierge devait enfanter un jour ; chacune espérait pour elle-même l’honneur d’un tel enfantement : « Les plus nobles, les plus belles se flattaient de devenir ta mère. Ô Très-Haut ! nous te bénissons d’avoir choisi une mère pauvre. »

Les jeunes filles qui lui furent présentées, prophétisaient aussi ; elles disaient : « Que je sois belle, que je sois difforme, que je sois pauvre, je n’en serai pas moins à toi : à toi je m’attacherai. Le lit d’un mortel jamais ne sera pour moi préférable à ta couche. »

À la gloire de Marie, nous chanterons cette gracieuse séquence de nos antiques Églises du moyen âge :

Séquence

Faisons retentir ce salut, parole heureuse et douce, salut par lequel devient le sanctuaire du Christ la vierge qui est à la fois sa mère et sa fille.

À peine entend-elle ce salut, qu’elle conçoit son divin Fils, la vierge issue de David, le lis entre les épines.

Salut ! Mère du vrai Salomon, toison de Gédéon, vous dont les mages honorent l’enfantement par une triple offrande.

Salut ! vous qui avez enfanté le soleil. Salut ! vous qui, en donnant votre fruit, avez rendu à l’homme tombé la vie et la puissance.

Salut ! Épouse du Verbe souverain, port du navigateur, buisson mystérieux, nuage de parfums, reine des anges.

Nous vous en supplions, amendez-nous et nous recommandez à votre Fils, qui daigne nous donner l’éternelle joie ! Amen.

 

 

7 janvier, dans l’octave de l’Épiphanie

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
7 janvier, Deuxième jour dans l’octave de l’Épiphanie

Une solennité aussi importante que celle de l’Épiphanie ne pouvait manquer d’être décorée d’une octave. Cette octave n’est inférieure en dignité qu’à celles de Pâques et de la Pentecôte ; et son privilège est supérieur à celui de l’octave de Noël, qui admet les fêtes des rites double et semi-double, tandis que l’octave de l’Épiphanie ne cède qu’à une fête Patronale de première classe. Il paraît même, d’après d’anciens Sacramentaires, que, dans l’antiquité, le lendemain et le surlendemain de l’Épiphanie étaient fêtes de précepte, comme les deux jours qui suivent les solennités de Pâques et de la Pentecôte. On connaît encore les églises stationales où le clergé et les fidèles de Rome se rendaient en ces deux jours.

Afin d’entrer de plus en plus dans l’esprit de l’Église, pendant cette glorieuse octave, nous contemplerons chaque jour le mystère de la Vocation des Mages, et nous nous rendrons avec eux dans la sainte retraite de Bethléhem, pour offrir nos dons au divin Enfant vers lequel l’étoile les a conduits.

Mais quels sont ces Mages, sinon les avant-coureurs de la conversion des peuples de l’univers au Seigneur leur Dieu, les pères des nations dans la foi au Rédempteur venu, les patriarches du genre humain régénéré ? Ils apparaissent tout à coup en Bethléhem, au nombre de trois selon la tradition de l’Église, conservée par saint Léon, par saint Maxime de Turin, par saint Césaire d’Arles, par les peintures chrétiennes qui décorent les Catacombes de la ville sainte, dès l’âge des persécutions.

Ainsi se continue en eux le Mystère déjà marqué par les trois hommes justes des premiers jours du monde : Abel, immolé comme figure du Christ ; Seth, père des enfants de Dieu séparés de la race de Caïn ; Enos, qui eut la gloire de régler le culte du Seigneur.

Et ce second mystère des trois nouveaux ancêtres du genre humain, après les eaux du déluge, et desquels toutes les races sont sorties : Sem, Cham et Japhet, fils de Noé.

Enfin, ce troisième mystère des trois aïeux du peuple choisi : Abraham, Père des croyants ; Isaac, nouvelle figure du Christ immolé ; Jacob, fort contre Dieu dans la lutte, et père des douze Patriarches d’Israël.

Mais tous ces hommes, sur lesquels reposait cependant l’espoir du genre humain, selon la nature et selon la grâce, ne furent que les dépositaires de la promesse ; ils n’en saluèrent que de loin, comme dit l’Apôtre, l’heureux accomplissement.[1] Les nations ne marchèrent point à leur suite vers le Seigneur ; plus vive la lumière apparaissait sur Israël, et plus profond devenait l’aveuglement des peuples. Les trois Mages, au contraire, n’arrivent à Bethléhem que pour y annoncer et y précéder toutes les générations qui vont suivre. En eux, la figure arrive à la réalité la plus complète par la miséricorde du Seigneur, qui, étant venu chercher ce qui avait péri, a daigné tendre les bras à tout le genre humain, parce que le genre humain avait péri tout entier.

Considérons-les encore, ces heureux Mages, investis du pouvoir royal, comme il sera facile de le prouver bientôt ; considérons-les figurés par ces trois Rois fidèles qui sont la gloire du trône de Juda, et maintiennent dans le peuple choisi les traditions de l’attente du Libérateur, en combattant l’idolâtrie : David, type sublime du Messie ; Ézéchias, dont le bras courageux disperse les faux dieux, Josias, qui rétablit la loi du Seigneur que son peuple avait oubliée.

Et si nous voulons un autre type de ces pieux voyageurs qui accourent, du fond de la Gentilité, pour saluer le Roi pacifique, en lui apportant des présents, les saints livres nous offrent la reine de Saba, figure de la Gentilité, qui, sur la renommée de la profonde sagesse de Salomon, dont le nom est le Pacifique, arrive en Jérusalem, avec ses chameaux tout chargés d’or, d’aromates et de pierres précieuses, et vénère, dans une de ses plus imposantes figures, la Royauté du Messie.

C’est ainsi, ô Christ, que durant cette nuit profonde que la justice de votre Père avait laissé s’étendre sur le monde coupable, des éclairs de grâce sillonnaient le ciel, et promettaient des jours plus sereins, lorsque le Soleil de votre justice se serait enfin levé sur les ombres de la mort. Mais le temps de ces ombres funestes est passé pour nous ; nous n’avons plus à vous contempler dans ces types fragiles et d’une lumière vacillante. C’est vous-même, ô Emmanuel, que nous possédons pour jamais. Le diadème qui brillait sur le front de la reine de Saba n’orne point notre tête ; mais nous n’en sommes pas moins accueillis à votre berceau. Vous avez convié des pâtres à entendre les premiers les leçons de votre doctrine : tout fils de l’homme est appelé à former votre cour ; devenu enfant, vous avez mis à la portée de tous les trésors de votre infinie sagesse. Quelle reconnaissance doit être la nôtre pour ce bienfait de la lumière de la Foi, sans laquelle nous ignorerions tout, croyant savoir toutes choses ! Que la science de l’homme est petite, incertaine et trompeuse, auprès de celle dont vous êtes la source si près de nous ! Gardez-nous toujours, ô Christ ! Ne permettez pas que nous perdions l’estime de la lumière que vous faites briller à nos jeux, en la tempérant sous le voile de votre humble enfance. Préservez-nous de l’orgueil qui obscurcit tout, et qui dessèche le cœur ; confiez-nous aux soins de votre Mère Marie ; et que notre amour nous fixe à jamais près de vous, sous son œil maternel.

Chantons maintenant, avec toutes les Églises, les Mystères de la glorieuse Épiphanie, et ouvrons la série de nos cantiques pour ce jour, par cette belle hymne dans laquelle Prudence célèbre l’Etoile immortelle dont l’autre n’était que la figure.

Hymne

Ô vous qui cherchez le Christ, levez les yeux en haut ; là, vous apercevrez le signe de son éternelle gloire.

Une étoile, qui surpasse en beauté et en lumière le disque du soleil, annonce qu’un Dieu vient de descendre sur la terre, dans une chair mortelle.

Cet astre n’est point un de ces flambeaux de la nuit, qui rayonnent autour de la lune : seul, il semble présider au ciel et marquer le cours du temps.

Les deux Ourses qui brillent au Nord ne se couchent jamais ; cependant elles disparaissent souvent sous les nuages :

L’Astre divin brille éternellement ; cette Etoile ne s’efface jamais ; la nuée dans son cours ne vient jamais couvrir d’ombre son brillant flambeau.

Qu’elle pâlisse, la comète, messagère de tristesse ; et que l’astre enflammé des vapeurs produites par le Sinus, soit vaincu par le flambeau d’un Dieu.

Nous réunissons ici trois solennelles oraisons empruntées au Sacramentaire Grégorien.

Oraisons

Ô Dieu, qui illuminez toutes les nations, accordez à vos peuples de jouir d’une paix perpétuelle, et répandez dans nos cœurs cette lumière éclatante que vous avez allumée dans lame des trois Mages. Dieu tout-puissant et éternel, splendeur des âmes fidèles, qui avez consacré par les prémices des Gentils cette solennité de leur élection, remplissez le monde de votre gloire, et par l’éclat de votre lumière, apparaissez aux peuples qui vous sont soumis.

Faites, ô Dieu tout-puissant, que le Sauveur envoyé par vous, qui s’annonce par un nouvel astre au ciel, et descend pour le salut du monde dans la solennité présente, se lève aussi sur nos cœurs pour les renouveler à jamais. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

La séquence que nous donnons ci-après est empruntée à nos anciens Missels Romains-Français.

Séquence

Chantons au Seigneur la glorieuse Épiphanie ;

Jour où les Mages adorent le vrai Fils de Dieu.

La Chaldée et la Perse accourent vénérer sa puissance infinie.

Tous les Prophètes l’avaient célébré, annonçant sa venue pour le salut des nations.

Sa majesté s’est inclinée jusqu’à prendre la forme d’esclave.

Dieu avant les siècles et les temps, il s’est fait homme en Marie.

C’est Celui dont Balaam a prophétisé : « Une brillante étoile sortira de Jacob,

« Et écrasera les armées des princes de la région de Moab, dans sa puissance souveraine. »

Les Mages lui apportent d’illustres présents, de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

Par l’encens ils proclament un Dieu, par l’or un grand Roi, par la myrrhe un homme mortel.

En songe, un Ange les avertit de ne pas retourner près d’Hérode, devenu inquiet pour sa couronne.

Il tremblait à la naissance du nouveau Roi, craignant de perdre son trône.

Les Mages, sous la conduite de l’étoile qui brillait devant eux, prennent aussitôt la route qui les reconduit dans leur patrie, et méprisent les commandements d’Hérode.

Ce prince, saisi au cœur d’une violente colère, donne ses ordres pour ne pas laisser impunie la pieuse fraude des Mages, et commande aussitôt qu’ils soient privés de la vie.

Que cette assistance joigne donc sa voix de louanges au souffle vibrant de l’orgue ;

Qu’elle offre au Christ Roi des rois des dons précieux et pleins de mystères ;

Demandant qu’il daigne protéger tous les royaumes de l’univers, dans les siècles des siècles Amen.

Saint Ephrem nous fournit cette hymne gracieuse sur la Nativité du Sauveur.

Hymne

Le Fils étant né, Bethlehem retentit de cris de jubilation. Ces Esprits qui toujours veillent, descendus du ciel, chantent en chœur ; et l’éclat de leurs voix couvrirait le tonnerre. Excités par ces nouveaux concerts, les hommes qui étaient dans le silence, accoururent : ils viennent, à leur tour, interrompre la nuit par la louange du nouveau-né Fils de Dieu.

« Fêtons, disaient-ils, l’enfant qui rend Eve et Adam à leur jeunesse première. » Les bergers arrivèrent, apportant le tribut de leurs troupeaux, un lait doux et abondant, une chair délicate et pure, et des chants harmonieux.

Ainsi firent-ils leurs partages : les chairs à Joseph, le lait à Marie, au Fils les chants de louange. À l’Agneau pascal un agneau que sa mère allaitait encore, un premier-né au Premier-né, une victime à la Victime, un agneau du temps à l’Agneau de l’éternelle vérité.

Admirable spectacle ! un agneau est offert à l’Agneau ! Quand on le présenta au Fils unique, le fils de la brebis fit entendre son bêlement. L’agneau terrestre rendait grâces au divin Agneau, de ce que, par son avènement, il sauverait les troupeaux de l’immolation sanglante, et de ce que la Pâque nouvelle, instituée par le Fils de Dieu, viendrait bientôt remplacer l’antique Pâque.

Les bergers l’adorèrent aussi, et saluèrent, en prophétisant, le Prince des Pasteurs. « La verge de Moïse, dirent-ils, Pasteur universel, glorifie ton sceptre ; et Moïse, qui a porté cette verge, célèbre ta grandeur ; mais il gémit du changement opéré dans son troupeau ; il se désole de voir ses agneaux changés en loups, ses brebis transformées en dragons et en bêtes féroces. Ce malheur arriva dans l’affreuse solitude du désert, quand, furieuses et pleines de rage, ces brebis s’attaquèrent à leur Pasteur.

« Enfant divin, les bergers viennent t’offrir leurs actions de grâces, à toi qui as su réunir les loups et les agneaux dans la même Bergerie. Enfant plus ancien que Noé, et aussi né plus tard que ce patriarche, c’est toi qui, dans l’Arche, au milieu de l’agitation des flots, as mis la paix entre les êtres qu’elle transportait.

« David ton aïeul venge la mort d’un agneau par la mort du lion : toi, ô fils de David, tu as exterminé le loup caché qu avait tué Adam, cet agneau rempli de simplesse, qui faisait entendre ses bêlements dans le Paradis. »

L’Église grecque nous donne, à la louange de la Vierge-Mère, ce beau chant de saint Joseph l’Hymnographe :

Chant

Pour réunir le monde inférieur au monde supérieur et céleste, le seul Dieu de toutes choses est entré au sein de la Vierge ; ayant apparu avec une chair semblable à la nôtre et détruit le mur de séparation, il lui a substitué la paix entre Dieu et l’homme, et a donné la vie et la divine rédemption.

Vierge très sainte ! tu es demeurée chaste après l’enfantement ; car tu nous as produit le Dieu Verbe devenu semblable à nous, mais sans péché.

Guéris les plaies de mon cœur, ô jeune Mère ! Dirige les mouvements de mon âme dans la voie de la rectitude et du bonheur : que je fasse, ô Vierge, la volonté de Dieu.

Salut, Mère unique de Celui qui a daigné adopter notre chair ! Salut, toi qui relevas le monde tombé, ô immaculée ! Salut, toi qui dissipes les ennuis ! Salut, toi qui sauves les fidèles ! Salut, trône sublime de Dieu !

Les Prophètes aux divines paroles, repassant dans leur esprit la profondeur de ton mystère, ô Vierge, l’annoncèrent aux siècles futurs par la lumière du divin Esprit. Nous, qui avons le bonheur de voir accomplis leurs oracles, nous croyons.

Ô jeune Vierge ! plus admirable que tous les miracles, tu as enfanté Celui qui est avant tous les siècles, qui s’est rendu semblable à nous par sa grande miséricorde, afin de sauver ceux qui chantent : Béni es-tu, Dieu de nos pères !

Les générations humaines, répétant tes paroles, t’appellent bienheureuse, Mère fortunée ! Elles chantent avec mélodie : Créatures du Seigneur, bénissez-le.

Ô Vierge ! amie des bons, rends pure mon âme dépravée par la malice du péché ; car c’est toi qui as enfanté Celui qui est le Dieu bon et le Seigneur.

Les Chérubins sont saisis d’étonnement, toute la nature céleste est émue de respect. Le Fils que tu enfantas d’une manière incompréhensible, ô immaculée ! il est devenu semblable à nous par son ineffable miséricorde ; il a été baptisé selon la chair, et nous célébrons tous aujourd’hui avec transport sa divine Epiphanie.

[1]              Hebr. XI, 13

Sermon de l’Épiphanie
Adoration et humilité

Mes bien chers Frères,

L’Épiphanie nous rappelle l’importance de l’adoration.  Je m’adresse cette fois-ci particulièrement aux adolescents et à leurs parents… mais nous sommes tous de grands adolescents, n’est-ce pas ?

Qui tirera la fève de roi, aujourd’hui ? Et si la condition pour ceindre la couronne était, comme pour les rois mages, d’être durant toute la journée un modèle d’adoration et d’humilité ?

Vive le Christ-Roi qui se manifeste aujourd’hui !

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Dom Guéranger ~ L’année liturgique
L’Épiphanie de Notre-Seigneur

Les premières vêpres de l’Épiphanie
Le jour de l’Épiphanie
À la messe
Les secondes vêpres de l’Épiphanie
Autres liturgies

 

La fête de l’Épiphanie est la suite du mystère de Noël ; mais elle se présente, sur le cycle chrétien, avec une grandeur qui lui est propre. Son nom, qui signifie Manifestation, indique assez qu’elle est destinée à honorer l’apparition d’un Dieu au milieu des hommes.

Ce jour, en effet, fut consacré durant plusieurs siècles à fêter la naissance du Sauveur ; et lorsque, vers l’an 376, les décrets du Saint-Siège obligèrent toutes les Églises à célébrer désormais, avec Rome, le mystère de la nativité au 25 décembre, le 6 janvier ne fut pas entièrement déshérité de son antique gloire. Le nom d’Épiphanie lui resta avec la glorieuse mémoire du baptême de Jésus-Christ, dont une tradition fixe l’anniversaire à ce jour.

L’Église grecque donne à cette fête le vénérable et mystérieux nom de Théophanie, si célèbre dans l’antiquité pour signifier une apparition divine. On trouve ce nom dans Eusèbe, dans saint Grégoire de Nazianze, dans saint Isidore de Péluse ; il est le propre titre de la fête dans les livres liturgiques de l’Église grecque.

Les Orientaux appellent encore cette solennité les saintes lumières, à cause du baptême que l’on conférait autrefois en ce jour, en mémoire du baptême de Jésus-Christ dans le Jourdain. On sait que le baptême est appelé dans les pères illumination, et ceux qui l’ont reçu illuminés.

Enfin, nous nommons familièrement, en France, cette fête la fête des rois, en souvenance des mages, dont la venue à Bethléhem est particulièrement solennisée aujourd’hui.

L’Épiphanie partage avec les fêtes de Noël, de Pâques, de l’Ascension et de la Pentecôte, l’honneur d’être qualifiée de jour très saint, au canon de la messe ; et on la range parmi les fêtes cardinales, c’est-à-dire parmi les solennités sur lesquelles repose l’économie de l’année liturgique. Une série de six dimanches emprunte d’elle son nom, comme d’autres successions dominicales se présentent sous le titre de dimanches après Pâques, dimanches après la Pentecôte.

Par suite de la convention faite en 1801 entre Pie VII et le gouvernement français, le légat Caprara procéda à une réduction des fêtes, et la piété des fidèles en vit, à regret, supprimer un grand nombre. Il y eut des solennités qui ne furent pas supprimées, mais dont la célébration fut remise au dimanche suivant. L’Épiphanie est de celles qui subirent ce sort ; et toutes les fois que le 6 janvier n’est pas un dimanche, nos églises voient retarder jusqu’au dimanche suivant les pompes qui accompagnent un si grand jour dans tout l’univers catholique. Espérons que des jours meilleurs luiront enfin sur notre Église, et qu’un avenir plus heureux nous rendra les joies dont la sage condescendance du Saint-Siège nous a sevrés pour un temps.

Ce jour de l’Épiphanie du Seigneur est donc véritablement un grand jour ; et l’allégresse dans laquelle nous a plongés la nativité du divin enfant doit s’épanouir, tout de nouveau, dans cette solennité. En effet, ce second rayonnement de la fête de Noël nous montre la gloire du Verbe incarné dans une splendeur nouvelle ; et sans nous faire perdre de vue les charmes ineffables du divin enfant, il manifeste dans tout l’éclat de sa divinité le Sauveur qui nous a apparu dans son amour. Ce ne sont plus seulement les bergers qui sont appelés par les anges à reconnaître le Verbe fait chair, c’est le genre humain, c’est la nature entière que la voix de Dieu même convie à l’adorer et à l’écouter.

Or, dans les mystères de sa divine Épiphanie, trois rayons du soleil de justice descendent jusqu’à nous. Ce sixième jour de janvier, sur le cycle de Rome païenne, fut assigné à la célébration du triple triomphe d’Auguste, auteur et pacificateur de l’Empire ; mais lorsque notre roi pacifique, dont l’empire est sans limites et pour jamais, eut décidé, par le sang de ses martyrs, la victoire de son Église, cette Église jugea, dans la sagesse du ciel qui l’assiste, qu’un triple triomphe de l’empereur immortel devait remplacer, sur le cycle régénéré, les trois triomphes du fils adoptif de César.

Le six janvier restitua donc au vingt-cinq décembre la mémoire de la naissance du Fils de Dieu ; mais, en retour, trois manifestations de la gloire du Christ vinrent s’y réunir dans une même Épiphanie : le mystère des mages, venus d’Orient sous la conduite de l’étoile, pour honorer la royauté divine de l’enfant de Bethléhem ; le mystère du baptême du Christ, proclamé Fils de Dieu, dans les eaux du Jourdain, par la voix même du Père céleste ; enfin le mystère de la puissance divine de ce même Christ, transformant l’eau en vin, au festin symbolique des noces de Cana.

Le jour consacré à la mémoire de ces trois prodiges est-il en même temps l’anniversaire de leur accomplissement ? Cette question est débattue entre les savants. Dans ce livre, où notre but n’est autre que de favoriser la piété des fidèles, nous n’entrerons point dans ces discussions purement critiques ; nous nous contenterons de dire que l’adoration des mages a eu lieu en ce jour même, d’après le sentiment si grave de Baronius, de Suarez, de Théophile Raynaud, d’Honoré de Sainte-Marie, du cardinal Gotti, de Sandini, et d’une infinité d’autres, à l’opinion desquels se joint expressément le suffrage éclairé de Benoît XIV. Le baptême du Christ, au six janvier, est un fait reconnu par les critiques les plus exigeants, par Tillemont lui-même, et qui n’a été contesté que par une imperceptible minorité d’écrivains. Quant au miracle des noces de Cana, la certitude du jour précis de son accomplissement est moins grande, bien qu’il soit impossible de démontrer que ce prodige n’ait pas eu lieu le six janvier. Mais il suffit aux enfants de l’Église que leur Mère ait fixé la mémoire de ces trois manifestations dans la fête d’aujourd’hui, pour que leurs cœurs applaudissent aux triomphes du divin Fils de Marie.

Si nous considérons maintenant en détail le multiple objet de la solennité, nous remarquons d’abord que l’adoration des mages est celui des trois mystères que la sainte Église Romaine honore aujourd’hui avec le plus de complaisance. La majeure partie des chants de l’office et de la messe est employée à le célébrer ; et les deux grands docteurs du siège apostolique, saint Léon et saint Grégoire, ont paru vouloir y insister presque uniquement, dans leurs homélies sur cette fête, quoiqu’ils confessent avec saint Augustin, saint Paulin de Nole, saint Maxime de Turin, saint Pierre Chrysologue, saint Hilaire d’Arles, et saint Isidore de Séville, la triplicité du mystère de l’Épiphanie. La raison de la préférence de l’Église romaine pour le mystère de la vocation des Gentils, vient de ce que ce grand mystère est souverainement glorieux à Rome, qui, de chef de la gentilité qu’elle était jusqu’alors, est devenue le chef de l’Église chrétienne et de l’humanité, par la vocation céleste qui appelle en ce jour tous les peuples à l’admirable lumière de la foi, en la personne des mages.

L’Église grecque ne fait point aujourd’hui une mention spéciale de l’adoration des mages ; elle a réuni ce mystère à celui de la naissance du Sauveur dans ses offices pour le jour de Noël. Toutes ses louanges, dans la présente solennité, ont pour objet unique le baptême de Jésus-Christ.

Ce second mystère de l’Épiphanie est célébré en commun avec les deux autres par l’Église latine, au six janvier. Il en est fait plusieurs fois mention dans l’office d’aujourd’hui ; mais la venue des mages au berceau du Roi nouveau-né attirant surtout l’attention de Rome chrétienne en cette journée, il a été nécessaire, pour que le mystère de la sanctification des eaux fût dignement honoré, d’en attacher la mémoire à un autre jour. L’octave de l’Épiphanie a été choisie par l’Église d’Occident pour honorer spécialement le baptême du Sauveur.

Le troisième mystère de l’Épiphanie étant aussi un peu offusqué par l’éclat du premier, quoiqu’il soit plusieurs fois rappelé dans les chants de la fête, sa célébration spéciale a été pareillement remise à un autre jour, savoir au deuxième dimanche après l’Épiphanie.

Plusieurs Églises ont réuni au mystère du changement de l’eau en vin celui de la multiplication des pains, qui renferme en effet plusieurs analogies avec le premier, et dans lequel le Sauveur manifesta pareillement sa puissance divine ; mais l’Église romaine, en tolérant cet usage dans les rites ambrosien et mozarabe, ne l’a jamais reçu, pour ne pas déroger au nombre de trois qui doit marquer sur le cycle les triomphes du Christ, au six janvier ; et aussi parce que saint Jean nous apprend, dans son Évangile, que le miracle de la multiplication des pains eut lieu aux approches de la fête de Pâques : ce qui ne pourrait convenir en aucune façon à l’époque de l’année où l’on célèbre l’Épiphanie.

Pour la disposition des matières, dans cette solennité, nous garderons l’ordre suivant. Aujourd’hui, nous honorerons avec l’Église les trois mystères à la fois ; dans le cours de l’octave, nous contemplerons le mystère de la venue des mages ; nous vénérerons le baptême du Sauveur, au jour même de l’octave ; et nous traiterons le mystère des noces de Cana, au deuxième dimanche après la fête, jour auquel l’Église a réuni, dans ces derniers temps, avec une parfaite harmonie, la solennité du très saint nom de Jésus.

Livrons-nous donc tout entiers à l’allégresse d’un si beau jour ; et dans cette fête de la Théophanie, des saintes Lumières, des Rois mages, considérons avec amour l’éblouissante lumière de notre divin Soleil qui monte à pas de géant, comme dit le psalmiste [1], et qui verse sur nous les flots d’une lumière aussi douce qu’éclatante. Déjà les bergers accourus à la voix de l’ange ont vu renforcer leur troupe fidèle ; le prince des martyrs, le disciple Bien-Aimé, la blanche cohorte des Innocents, le glorieux Thomas, Silvestre, le Patriarche de la paix, ne sont plus seuls à veiller sur le berceau de l’Emmanuel ; leurs rangs s’ouvrent pour laisser passer les rois de l’Orient, porteurs des vœux et des adorations de l’humanité entière. L’humble étable est devenue trop étroite pour un tel concours ; et Bethléhem apparaît vaste comme l’univers. Marie, le Trône de la divine Sagesse, accueille tous les membres de cette cour avec son gracieux sourire de mère et de reine ; elle présente son Fils aux adorations de la terre et aux complaisances du ciel. Dieu se manifeste aux hommes, parce qu’il est grand ; mais il se manifeste par Marie, parce qu’il est miséricordieux.

Nous trouvons dans les premiers siècles de l’Église deux événements remarquables qui ont signalé la grande journée qui nous rassemble aux pieds du roi pacifique. Le six janvier 361, le César Julien, déjà apostat dans son cœur, à la veille de monter sur le trône impérial que bientôt la mort de Constance allait laisser vacant, se trouvait à Vienne dans les Gaules. Il avait besoin encore de l’appui de cette Église chrétienne dans laquelle on disait même qu’il avait reçu le degré de lecteur, et que cependant il se préparait à attaquer avec toute la souplesse et toute la férocité du tigre. Nouvel Hérode, artificieux comme l’ancien, il voulut aussi, dans ce jour de l’Épiphanie, aller adorer le roi nouveau-né. Au rapport de son panégyriste Ammien Marcellin, on vit le philosophe couronné sortir de l’impie sanctuaire où il consultait en secret les aruspices, puis s’avancer sous les portiques de l’église, et au milieu de l’assemblée des fidèles, offrir au Dieu des chrétiens un hommage aussi solennel que sacrilège.

Onze ans plus tard, en 372, un autre empereur pénétrait aussi dans l’église, en cette même solennité de l’Épiphanie. C’était Valens, chrétien par le baptême comme Julien, mais persécuteur, au nom de l’arianisme, de cette même Église que Julien poursuivait au nom de ses dieux impuissants et de sa stérile philosophie. La liberté évangélique d’un saint évêque abattit Valens aux pieds du Christ Roi, en ce même jour où la politique avait contraint Julien de s’incliner devant la divinité du Galiléen.

Saint Basile sortait à peine de son célèbre entretien avec le préfet Modestus, dans lequel il avait vaincu toute la force du siècle par la liberté de son âme épiscopale. Valens arrive à Césarée, et, l’impiété arienne dans le cœur, il se rend à la basilique où le pontife célébrait avec son peuple la glorieuse Théophanie. « Mais, comme le dit éloquemment saint Grégoire de Nazianze, à peine l’empereur a-t-il franchi le seuil de l’enceinte sacrée, que le chant des psaumes retentit à ses oreilles comme un tonnerre. Il contemple avec saisissement la multitude du peuple fidèle, semblable à une mer. L’ordre, la pompe du sanctuaire éclatent à ses yeux d’une majesté plus angélique qu’humaine. Mais ce qui l’émeut plus que tout le reste, c’est cet archevêque debout en présence de son peuple, le corps, les yeux, l’esprit aussi fermes que si rien de nouveau ne se fût passé ; tout entier à Dieu et à l’autel. Valens considère aussi les ministres sacrés, immobiles dans le recueillement, remplis de la sainte frayeur des mystères. Jamais l’empereur n’avait assisté à un spectacle si auguste ; sa vue s’obscurcit, sa tête tourne, son âme est saisie d’étonnement et d’horreur. »

Le roi des siècles, Fils de Dieu et Fils de Marie, avait vaincu. Valens sentit s’évanouir ses projets de violence contre le saint évêque ; et si, dans ce moment, il n’adora pas le Verbe consubstantiel au Père, du moins il confondit ses hommages extérieurs avec ceux du troupeau de Basile. Au moment de l’offrande, il s’avança vers la barrière sacrée, et présenta ses dons au Christ en la personne de son pontife. La crainte que Basile ne les voulût pas recevoir agitait si violemment le prince, que la main des ministres du sanctuaire dut le soutenir pour qu’il ne tombât pas, dans son trouble, au pied même de l’autel.

Ainsi, dans cette grande solennité, la royauté du Sauveur nouveau-né a-t-elle été honorée par les puissants de ce monde qu’on a vus, selon la prophétie du psaume, abattus, et léchant la terre à ses pieds [2].

Mais de nouvelles générations d’empereurs et de rois devaient venir qui fléchiraient les genoux, et présenteraient au Christ-Seigneur l’hommage d’un cœur dévoué et orthodoxe. Théodose, Charlemagne, Alfred le Grand, Étienne de Hongrie, Édouard le Confesseur, Henri II l’Empereur, Ferdinand de Castille, Louis IX de France, tinrent ce jour en grande dévotion ; et leur ambition fut de se présenter avec les rois mages aux pieds du divin enfant, et de lui ouvrir comme eux leurs trésors. L’usage s’était même conservé à la cour de France jusqu’à l’an 1378 et au delà, comme en fait foi le continuateur de Guillaume de Nangis, que le roi très chrétien, venant à l’offrande, présentât de l’or, de l’encens et de la myrrhe, comme un tribut à l’Emmanuel.

Mais cette représentation des trois mystiques présents des mages n’était pas seulement usitée à la cour des rois : la piété des fidèles au moyen âge présentait aussi au prêtre pour qu’il les bénît, en la fête de l’Épiphanie, de l’or, de l’encens et de la myrrhe ; et l’on conservait en l’honneur des trois rois ces signes touchants de leur dévotion envers le Fils de Marie, comme un gage de bénédiction pour les maisons et pour les familles. Cet usage s’est conservé encore en quelques diocèses d’Allemagne, et il n’a disparu du Rituel Romain que dans l’édition de Paul V, qui crut devoir supprimer plusieurs bénédictions, que la piété des fidèles ne réclamait plus que rarement.

Un autre usage a subsisté plus longtemps, inspiré aussi par la piété naïve des âges de foi. Pour honorer la royauté des mages venus de l’Orient vers l’enfant de Bethléhem, on élisait au sort, dans chaque famille, un roi pour cette fête de l’Épiphanie. Dans un festin animé d’une joie pure, et qui rappelait celui des noces de Galilée, on rompait un gâteau ; et l’une des parts servait à désigner le convive auquel était échue cette royauté d’un moment. Deux portions du gâteau étaient détachées pour être offertes à l’enfant Jésus et à Marie, en la personne des pauvres, qui se réjouissaient aussi en ce jour du triomphe du roi humble et pauvre. Les joies de la famille se confondaient encore une fois avec celles de la religion ; les liens de la nature, de l’amitié, du voisinage, se resserraient autour de cette table des Rois ; et si la faiblesse humaine pouvait apparaître quelquefois dans l’abandon d’un festin, l’idée chrétienne n’était pas loin, et veillait au fond des cœurs.

Heureuses encore aujourd’hui les familles au sein desquelles la fête des Rois se célèbre avec une pensée chrétienne ! Longtemps, un faux zèle a déclamé contre ces usages naïfs dans lesquels la gravité des pensées de la foi s’unissait aux épanchements de la vie domestique ; on a attaqué ces traditions de famille sous le prétexte du danger de l’intempérance, comme si un festin dépourvu de toute idée religieuse était moins sujet aux excès. Par une découverte assez difficile, peut-être, à justifier, on est allé jusqu’à prétendre que le gâteau de l’Épiphanie, et la royauté innocente qui l’accompagne, n’étaient qu’une imitation des saturnales païennes : comme si c’était la première fois que les anciennes fêtes païennes auraient eu à subir une transformation chrétienne. Le résultat de ces poursuites imprudentes devait être et a été, en effet, sur ce point comme sur tant d’autres, d’isoler de l’Église les mœurs de la famille, d’expulser de nos traditions une manifestation religieuse, d’aider à ce qu’on appelle la sécularisation de la société. Dans une grande partie de la France, le festin des Rois est resté ; et l’intempérance a seule désormais la charge d’y présider.

Mais retournons contempler le triomphe du royal enfant dont la gloire resplendit en ce jour avec tant d’éclat. La sainte Église va nous initier elle-même aux mystères que nous avons à célébrer. Revêtons-nous de la foi et de l’obéissance des mages ; adorons, avec le précurseur, le divin agneau au-dessus duquel s’ouvrent les cieux ; prenons place au mystique festin de Cana, auquel préside notre roi trois fois manifesté, et trois fois glorieux. Mais, dans les deux derniers prodiges, ne perdons pas de vue l’enfant de Bethléhem, ne cessons pas non plus de voir le grand Dieu du Jourdain, et le maître des éléments.

L’Église prélude à la solennité de l’Épiphanie par le chant des premières vêpres.

Les premières vêpres de l’Épiphanie

  1. Ant. Engendré avant les siècles, le Seigneur, notre Sauveur, apparaît aujourd’hui au monde.
  2. Ant. Ta lumière a brillé, ô Jérusalem, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi, et les nations marcheront à ta lumière. Alléluia.
  3. Ant. Les mages, ouvrant leurs trésors, offrirent au Seigneur l’or, l’encens et la myrrhe. Alléluia.
  4. Ant. Mers et fleuves sanctifiés aujourd’hui, bénissez le Seigneur ; fontaines, chantez l’hymne au Seigneur. Alléluia.
  5. Ant. Cette étoile brille comme une flamme, et manifeste le Dieu, roi des rois ; les mages l’ont vue et sont venus offrir leurs présents au grand roi.

La sainte Église, après avoir ainsi célébré la puissance donnée au divin enfant sur les rois, dont il brisera la tête, au jour de sa colère ; son alliance avec les nations qu il donnera en héritage à son Église ; sa lumière qui s’est levée au milieu des ténèbres ; son nom proclamé de l’aurore au couchant ; après avoir, en ce jour de la vocation des Gentils, invité toutes les nations, tous les peuples, à louer la miséricorde et la Vérité éternelles, s’adresse à Jérusalem, figure de l’Église, et l’appelle, par la bouche d’Isaïe, à jouir de la lumière qui se lève aujourd’hui sur la race humaine tout entière.

Capitule (Isaïe, 60.)

Lève-toi, Jérusalem ! sois illuminée ; car ta lumière est venue, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi.

L’hymne vient ensuite ; et c’est ce beau cantique de Sédulius dont nous avons chanté les premières strophes dans les laudes de Noël. L’Église y célèbre les trois Épiphanies. Bethléhem, le Jourdain et Cana témoignent tour à tour de la gloire du grand roi Jésus.

Hymne

Cruel Hérode, que crains-tu de l’arrivée d’un Dieu qui vient régner ? Il ne ravit pas les sceptres mortels, lui qui donne les royaumes célestes.

Les mages s’avançaient, suivant l’étoile qu’ils avaient vue et qui marchait devant eux : la lumière les conduit à la Lumière ; leurs présents proclament un Dieu.

Le céleste agneau a touché l’onde du lavoir de pureté ; dans un bain mystique, il lave en nous des péchés qu’il n’a point commis.

Nouveau prodige de puissance ! L’eau rougit dans les vases du festin ; docile, et changeant sa nature, elle s’écoule en flots de vin.

Ô Jésus ! qui vous révélez aux Gentils, gloire à vous, avec le Père et l’Esprit divin, dans les siècles éternels !

Amen.

V/. les rois de Tharsis et des îles lointaines lui offriront des présents. R/. Les rois de l’Arabie et de Saba lui apporteront des dons.

Antienne de Magnificat

Les mages, voyant l’étoile, se dirent l’un à l’autre : Voici le signe du grand roi ; allons à sa recherche, et offrons-lui en présent l’or, l’encens et la myrrhe. Alléluia.

Collecte

Ô Dieu, qui avez manifesté aujourd’hui, par une étoile, votre Fils unique aux Gentils : faites, dans votre bonté, que nous qui vous connaissons déjà par la foi, nous arrivions un jour à contempler l’éclat de votre gloire. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur.

Les chants de l’Église en l’honneur de l’auguste théophanie sont commencés. Demain, l’offrande du grand sacrifice viendra réunir tous les vœux ; achevons cette journée dans le recueillement et l’allégresse.

L’office des matines est d’une grande magnificence ; mais comme il n’est pas fréquenté par les fidèles, nous nous abstiendrons d’en reproduire ici les particularités. Dans l’Église de Milan, les matines de l’Épiphanie sont célébrées la nuit comme celles de Noël, et se composent pareillement de trois nocturnes, contre l’usage de la liturgie ambrosienne qui n’a ordinairement qu’un seul nocturne à matines. Le peuple y assiste avec un grand concours : et cette sainte veille est presque aussi fréquentée que celle de la naissance du Sauveur.

Le jour de l’Épiphanie

Le jour des mages, le jour du baptême, le jour du festin nuptial est arrivé ; les trois puissants rayons du Soleil de justice luisent sur nous. Les ténèbres matérielles sont aussi moins épaisses ; la nuit a déjà perdu de son empire, la lumière progresse de jour en jour. Dans son humble berceau, les membres sacrés du divin enfant prennent accroissement et force. Aux bergers, Marie le fit voir étendu dans la crèche ; aux mages, elle va le présenter sur ses bras maternels. Les présents que nous avons à lui offrir doivent être préparés : suivons donc nous aussi l’étoile, et mettons-nous en marche pour Bethléhem, la Maison du Pain de vie.

À la messe

À Rome, la station est à Saint-Pierre, au Vatican, près de la tombe du prince des apôtres, à qui toutes les nations ont été données en héritage dans le Christ.

L’Église ouvre les chants de la messe solennelle en proclamant l’arrivée du grand roi que la terre attendait, et sur la naissance duquel les mages sont venus consulter les oracles prophétiques, en Jérusalem.

Introït

Il est venu, le souverain Seigneur ; il tient dans sa main le règne, la puissance et l’empire. Ps. Ô Dieu, donnez au Roi la science du jugement, et au Fils du Roi le soin de votre justice. Gloire au Père. Il est venu.

Après le cantique des anges, la sainte Église, toute réjouie des splendeurs de l’étoile qui conduit la Gentilité au berceau du divin roi, implore, dans la collecte, la grâce de contempler cette lumière vivante pour laquelle la foi nous prépare, et dont la splendeur nous illuminera éternellement.

Collecte

Ô Dieu, qui avez manifesté aujourd’hui, par une étoile, votre Fils unique aux Gentils : faites, dans votre bonté, que, vous connaissant déjà par la foi, nous arrivions un jour à contempler l’éclat de votre gloire. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur.

Épître
Lecture du prophète Isaïe. Chap. 60

Lève-toi, Jérusalem ; sois illuminée ; car ta lumière est venue, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Les ténèbres couvriront la terre, une nuit sombre enveloppera les peuples ; mais sur toi le Seigneur se lèvera, et sa gloire éclatera sur toi. Et les nations marcheront à ta lumière, et les rois à la splendeur de ta clarté naissante. Lève les yeux, considère autour de toi, et vois : tous ceux-ci, que tu vois rassemblés, sont venus pour toi. Des fils te sont venus de loin, et des filles se lèvent à tes côtés. En ce jour, tu verras, et tu seras dans l’opulence, et ton cœur sera dans l’admiration, et il se dilatera : en ce jour où la multitude des nations qui habitent les bords de la mer se tournera vers toi, quand la force des Gentils viendra à toi. Les chameaux, les dromadaires de Madian et d’Épha, arriveront chez toi comme un déluge : la foule viendra de Saba t’apporter l’or et l’encens, en chantant la louange du Seigneur.

Ô gloire infinie de ce grand jour, dans lequel commence le mouvement des nations vers l’Église, la vraie Jérusalem ! Ô miséricorde du Père céleste qui s’est souvenu de tous ces peuples ensevelis dans les ombres de la mort et du crime ! Voici que la gloire du Seigneur s’est levée sur la cité sainte ; et les rois se mettent en marche pour l’aller contempler. L’étroite Jérusalem ne peut plus contenir ces flots des nations ; une autre ville sainte est inaugurée ; et c’est vers elle que va se diriger cette inondation des peuples gentils de Madian et d’Épha. Dilate ton sein, dans ta joie maternelle, ô Rome ! Tes armes t’avaient assujetti des esclaves ; aujourd’hui ce sont des enfants qui arrivent en foule à tes portes ; lève les yeux, et vois : tout cela est à toi ; l’humanité tout entière vient prendre dans ton sein une nouvelle naissance. Ouvre tes bras maternels ; et accueille-nous, nous tous qui venons du Midi et de l’Aquilon, apportant l’encens et l’or à celui qui est ton roi et le nôtre.

Graduel

La foule viendra de Saba t’apporter l’or et l’encens, en chantant la louange du Seigneur. V/. Lève-toi, Jérusalem ; sois illuminée, parce que la gloire du Seigneur s’est levée sur toi.

Alleluia, alleluia. V/. Nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus, avec des présents, adorer le Seigneur. Alleluia.

Évangile
La suite du saint évangile selon saint Matthieu. Chap. 2

Jésus étant né en Bethléhem de Juda, aux jours du roi Hérode, voici que des mages vinrent d’Orient à Jérusalem, et ils disaient : Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l’adorer. À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et toute la ville de Jérusalem avec lui. Et rassemblant tous les princes des prêtres et les docteurs du peuple, il leur demandait où le Christ devait naître. Et ils lui dirent : En Bethléhem de Juda ; car il est écrit par le prophète : Et toi, Bethléhem, terre de Juda, tu n’es pas la moindre entre les principales villes de Juda ; car de toi sortira le chef qui régira mon peuple d’Israël. Alors Hérode, ayant appelé les mages en secret, s’enquit d’eux avec grand soin du temps auquel l’étoile leur avait apparu. Et les envoyant à Bethléhem, il leur dit : Allez et informez-vous exactement de cet enfant, et lorsque vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que je vienne aussi l’adorer. Ayant ouï ces paroles du roi, ils partirent. Et voilà que l’étoile qu’ils avaient vue en Orient les précédait, jusqu’à ce que, étant arrivée sur le lieu où était l’enfant, elle s’y arrêta. Lorsqu’ils revirent l’étoile, ils furent transportés de joie, et étant entrés dans la maison, ils trouvèrent l’enfant avec Marie sa mère, et se prosternant (ici on se met à genoux), ils l’adorèrent, et ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent pour présents l’or, l’encens et la myrrhe. Et ayant reçu en songe l’ordre de ne point aller trouver Hérode, ils s’en retournèrent dans leur pays par un autre chemin.

Les mages, prémices de la Gentilité, ont été introduits auprès du grand roi qu’ils cherchaient, et nous les avons suivis. L’enfant nous a souri comme à eux. Toutes les fatigues de ce long voyage qui mène à Dieu sont oubliées ; l’Emmanuel reste avec nous, et nous avec lui. Bethléhem, qui nous a reçus, nous garde à jamais ; car à Bethléhem nous possédons l’enfant et Marie sa mère. En quel lieu du monde trouverions-nous des biens aussi précieux ? Supplions cette mère incomparable de nous présenter elle-même ce fils qui est notre lumière, notre amour, notre pain de vie, au moment où nous allons approcher de l’autel vers lequel nous conduit l’étoile de la foi. Dès ce moment ouvrons nos trésors ; tenons à la main notre or, notre encens et notre myrrhe, pour le nouveau-né. Il agréera ces dons avec bonté ; il ne demeurera point en retard avec nous. Quand nous nous retirerons comme les mages, comme eux aussi nous laisserons nos cœurs sous le domaine du divin roi ; et ce sera aussi par un autre chemin, par une voie toute nouvelle, que nous rentrerons dans cette patrie mortelle qui doit nous retenir encore, jusqu’au jour où la vie et la lumière éternelle viendront absorber en nous tout ce qui est de l’ombre et du temps.

Dans les églises cathédrales et autres insignes, après le chant de l’évangile, on annonce au peuple avec pompe le jour de la prochaine fête de Pâques. Cet usage, qui remonte aux premiers siècles de l’Église, rappelle le lien mystérieux qui unit les grandes solennités de l’année liturgique, et aussi l’importance que les fidèles doivent mettre à la célébration de celle de Pâques qui est la plus grande de toutes, et le centre de la religion tout entière. Après avoir honoré le roi des nations dans l’Épiphanie, il nous restera donc à célébrer, au temps marqué, le triomphateur de la mort. Voici la forme en laquelle se fait cette annonce solennelle :

L’annonce de la Pâque

Sachez, bien-aimés frères, que, par la miséricorde de Dieu, de même que nous avons goûté l’allégresse de la nativité de notre Seigneur Jésus-Christ, ainsi nous vous annonçons aujourd’hui les joies prochaines de la résurrection de ce même Dieu et Sauveur. Le…. sera le dimanche de la Septuagésime.

Le…. sera le jour des Cendres, et l’ouverture du jeûne de la très sainte Quarantaine. Le…. nous célébrerons avec transport la sainte Pâque de notre Seigneur Jésus-Christ. Le second dimanche après Pâques, on tiendra le synode diocésain. Le…. on célébrera l’Ascension de notre Seigneur Jésus-Christ. Le…. la fête de la Pentecôte. Le…. la fête du très saint Corps du Christ. Le…. sera le premier dimanche de l’Avent de notre Seigneur Jésus-Christ, à qui est honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.

Durant l’offertoire, la sainte Église, en présentant à Dieu le pain et le vin, emprunte les paroles du psalmiste, et célèbre les rois de Tharsis, d’Arabie et de Saba, tous les rois de la terre et tous les peuples, accourus pour offrir leurs présents au nouveau-né.

Offertoire

Les rois de Tharsis et des îles lointaines lui offriront des présents ; les rois d’Arabie et de Saba lui apporteront leurs dons ; tous les rois de la terre l’adoreront ; toutes les nations lui seront assujetties.

Secrète

Regardez, s’il vous plaît, d’un œil favorable, Seigneur, les dons de votre Église, qui ne vous offre pas de l’or, de l’encens et de la myrrhe, mais celui-là même qui est figuré par ces présents, et qui maintenant est immolé et donné en nourriture, Jésus-Christ, votre Fils, notre Seigneur, qui vit et règne avec vous.

La préface de la messe de l’Épiphanie est particulière à la fête et à son octave. L’Église y célèbre la lumière immortelle apparaissant à travers les voiles de l’humanité sous laquelle le Verbe divin est venu, par amour, cacher sa gloire.

Préface

Oui, c’est une chose digne et juste ; équitable et salutaire, de vous rendre grâces en tout temps et en tous lieux, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel : de ce que votre Fils unique apparaissant dans la substance de notre mortalité, nous a restaurés par cette nouvelle manifestation de la lumière de son immortelle splendeur. Donc, avec les anges et les archanges, avec les trônes et les dominations, avec l’armée entière des cieux, nous chantons l’hymne de votre gloire, disant, sans jamais cesser : Saint ! Saint ! Saint !

Pendant la communion, la sainte Église, unie à celui qui est son roi et son époux, chante l’étoile messagère d’un tel bonheur, et se félicite d’avoir marché à sa lumière ; car elle a trouvé celui qu’elle cherchait.

Communion

Nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus, avec des présents, adorer le Seigneur.

De si hautes faveurs exigent de nous une rare fidélité ; l’Église la demande dans la postcommunion, et implore le don d’intelligence et la pureté que réclame un si ineffable mystère.

Postcommunion

Faites, s’il vous plaît, Dieu tout-puissant, que, par l’intelli­gence d’un esprit purifié, nous puissions goûter le mystère que nous célébrons par ce solennel service. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

Les secondes vêpres de l’Épiphanie

Les secondes vêpres de notre grande fête sont presque semblables aux premières. Les mêmes antiennes expriment la Théophanie, la divine Apparition ici-bas de ce Verbe éternel engendré avant l’aurore, et descendu pour être notre Sauveur ; la gloire du Seigneur qui se lève sur Jérusalem, et les nations marchant à sa lumière ; les mages ouvrant leurs trésors, et déposant leurs mystiques présents aux pieds du royal enfant ; les mers, les fleuves et les fontaines sanctifiés dans le baptême de l’Homme-Dieu ; la splendeur merveilleuse de l’étoile qui nous indique le roi des rois.

Le cinquième psaume n’est plus celui que nous avons chanté hier, et qui conviait toutes les nations à louer le Seigneur. L’Église lui substitue aujourd’hui le 113e, In exitu Israel de Aegypto, dans lequel, après avoir célébré la délivrance d’Israël, David flétrit les idoles des nations, ouvrage de la main des hommes, et qui doivent tomber en présence de l’Emmanuel. Tous les peuples sont associés à l’adoption de Jacob. Dieu va bénir, non plus seulement la maison d’Israël et la maison d’Aaron, mais encore tous ceux qui craignent le Seigneur, de quelque race, de quelque nation qu’ils soient.

Le capitule, ci-dessus, aux premières vêpres.

L’hymne Crudelis Herodes, à la suite du capitule.

Après l’hymne, on chante le verset suivant :

Reges Tharsis et insulae munera offerent.

V/. Les rois de Tharsis et des îles lointaines lui offriront des présents. R/. Les rois d’Arabie et de Saba lui apporteront des dons.

Dans l’antienne du cantique de Marie, la sainte Église résume encore une fois le triple mystère de la solennité.

Antienne de Magnificat

Ant. Nous honorons un jour marqué par trois prodiges : aujourd’hui, l’étoile a conduit les mages à la crèche ; aujourd’hui, l’eau a été changée en vin au festin nuptial ; aujourd’hui, le Christ a voulu être baptisé par Jean dans le Jourdain, pour notre salut. Alleluia.

Oraison

Ô Dieu, qui avez manifesté aujourd’hui, par une étoile, votre Fils unique aux Gentils ; faites, dans votre bonté, que nous qui vous connaissons déjà par la foi, nous arrivions un jour à contempler l’éclat de votre gloire. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur.

Autres liturgies

Durant tout le cours de l’octave, nous placerons à chaque jour quelques pièces empruntées aux anciennes liturgies et employées par les diverses Églises à célébrer, les unes le triple mystère de l’Épiphanie, d’autres la venue des mages, ou le baptême du Christ ; quelques-unes enfin la naissance du Dieu enfant, ou la divine maternité de la Vierge.

Nous commencerons aujourd’hui par cette hymne de saint Ambroise, que chante l’Église de Milan :

Hymne

Dieu Très-Haut, qui allumez l’éclatant flambeau des sphères célestes, Jésus ! paix, vie, lumière, vérité, soyez propice à nos prières.

Soit que, par votre baptême mystique, vous rendiez ce jour à jamais sacré, sanctifiant les flots du Jourdain qui jadis remonta trois fois vers sa source ;

Soit que vous annonciez au ciel l’enfantement de la Vierge par une étoile étincelante, et conduisiez en ce jour les mages à la crèche, pour vous adorer ;

Soit que vous donniez la saveur du vin aux amphores remplies d’eau, et fassiez goûter au serviteur la liqueur qu’il n’y avait pas versée :

Gloire à vous, ô Seigneur, qui avez apparu aujourd’hui ; gloire à vous avec le Père et l’Esprit divin, dans les siècles éternels. Amen.

La préface suivante est empruntée au sacramentaire de saint Gélase :

Préface

Il est vraiment digne et juste, équitable et salutaire de vous louer, Seigneur, qui êtes admirable dans toutes vos œuvres, au moyen desquelles vous avez révélé les mystères de votre royaume. Une étoile messagère de l’enfantement virginal a annoncé la solennité présente, faisant connaître aux mages étonnés que le Seigneur du ciel était né sur la terre. Ainsi le Dieu qui devait être manifesté au monde, est déclaré par un indice céleste, et celui qui devait connaître une naissance temporelle, est manifesté au moyen des signes qui règlent le temps.

Le livre des séquences de l’Abbaye de Saint-Gall nous a fourni celle que nous donnons ci-après, composée au 9e siècle par le célèbre Notker.

Séquence

Que la chrétienté tout entière célèbre les solennités du Christ.

Elles sont éclatantes de merveilles, vénérables à tous les peuples.

Elles honorent l’avènement du maître de toutes choses et la vocation des Gentils.

Quand le Christ fut né, une étoile parut aux yeux des mages.

Les mages ont compris que l’astre ne brille pas en vain d’un tel éclat.

Ils portent des présents, pour les offrir, comme à un roi céleste, à l’enfant que leur annonce l’étoile.

Ils dédaignent, en passant, le lit couvert d’or d’un prince superbe : c’est la crèche du Christ qu’ils recherchent.

La colère du farouche Hérode s’allume ; il est envieux du roi nouveau-né.

Il ordonne d’immoler, par un glaive cruel, les enfants de Bethléhem.

Ô Christ ! quelle armée tu formeras pour ton Père, à l’âge où, devenu homme, apte à de plus grands combats, tu prêcheras ta doctrine au peuple, si aujourd’hui, encore à la mamelle, tu lui envoies de si nombreux bataillons.

À trente ans, à l’âge d’homme, le grand Dieu s’inclina sous la main d’un illustre serviteur, rendant sacré ce baptême qui devait remettre nos crimes.

L’Esprit-Saint, sous la forme d’un innocent oiseau, le visite, pour opérer en lui cette onction qui surpasse celle de tous les saints ; il habitera à jamais son cœur avec délices.

La voix pleine de tendresse du Père retentit ; le Père a oublié cette parole qu’il prononça jadis : « Je me repens d’avoir créé l’homme ».

Elle dit : « Tu es vraiment mon Fils, l’objet de mes complaisances ; aujourd’hui, je t’ai engendré, mon Fils. »

Peuples, écoutez tous ce docteur.

Amen.

Les menées de l’Église grecque, au jour de la nativité du Sauveur, nous donnent les belles strophes suivantes :

En la nativité du Seigneur

Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! c’est le cri des anges en Bethléhem ; sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté. Le sein de la Vierge est plus vaste que le ciel ; une lumière s’est levée sur ceux qui étaient assis dans les ténèbres. Cette lumière a exalté les humbles et ceux qui chantent avec les anges : Gloire à Dieu au plus haut des cieux !

Réjouis-toi, Israël ; chantez la louange, vous tous qui aimez Sion. Le lien de la damnation d’Adam a été brisé ; le paradis nous a été ouvert, et le serpent a perdu sa force. Celle qu’il avait trompée au commencement, il la voit maintenant mère du créateur. Ô abîme des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! celle qui avait introduit en toute chair la mort, ouvrage du péché, est devenue, par une mère de Dieu, le principe du salut. Car le petit enfant qui naît d’elle est le Dieu très parfait : dans sa naissance même, il maintient le sceau de la virginité ; par ses langes il délie les liens du péché, et, par son enfance, il apporte le remède aux douleurs d’Ève qui n’enfantait qu’avec tristesse. Que toute créature mène le chœur, et se réjouisse ; car le Christ est venu la rappeler à la vie et sauver nos âmes.

Ta naissance, ô notre Dieu, a apporté au monde la lumière de la science ; par elle, ceux qui adoraient les astres apprennent d’un astre à t’adorer, Soleil de justice ; à te reconnaître, céleste Orient : gloire à toi, Seigneur !

Justes, réjouissez-vous ; cieux, tressaillez ; montagnes, bondissez : le Christ est né. La Vierge est assise ; semblable aux chérubins, elle porte sur ses genoux, comme sur un trône, le Dieu Verbe fait chair. Les bergers glorifient le nouveau-né ; les mages offrent des présents au Seigneur ; les anges chantent ce cantique : Seigneur incompréhensible, gloire à toi !

Pour honorer la pure et glorieuse mère de notre divin roi, empruntons cette séquence au pieux moine Herman Contract :

Séquence

Salut, glorieuse étoile de la mer ; votre lever divin, ô Marie, présage la lumière aux nations.

Salut, porte céleste, fermée à tout autre qu’à Dieu ! Vous introduisez en ce monde la lumière de vérité, le soleil de justice, revêtu de notre chair.

Vierge, beauté du monde, reine du ciel, brillante comme le soleil, belle comme l’éclat de la lune, jetez les yeux sur tous ceux qui vous aiment.

Dans leur foi vive, les anciens pères et les prophètes vous désirèrent sous l’emblème de ce rameau qui devait naître sur l’arbre fécond de Jessé.

Gabriel vous désigna comme l’arbre de vie qui devait produire, par la rosée de l’Esprit-Saint, l’amandier à la divine fleur.

C’est vous qui avez conduit l’agneau-roi, le dominateur de la terre, de la pierre du désert de Moab à la montagne de la fille de Sion.

Vous avez écrasé Léviathan, malgré ses fureurs, et brisé les anneaux de ce tortueux serpent, en délivrant le monde du crime qui causa sa damnation.

Nous donc, restes des nations, pour honorer votre mémoire, nous appelons sur l’autel, pour l’immoler mystérieusement, l’agneau de propitiation, roi éternel des cieux, le fruit de votre enfantement merveilleux.

Les voiles étant abaissés, il nous est donné à nous, vrais Israélites, heureux fils du véritable Abraham, de contempler, dans notre admiration, la manne véritable que figurait le type mosaïque : priez, ô Vierge, que nous soyons rendus dignes du pain du ciel.

Donnez-nous de nous désaltérer, avec une foi sincère, à cette douce fontaine représentée par celle qui sortit de la pierre du désert ; que nos reins soient ceints de la ceinture mystérieuse ; que nous traversions heureusement la mer, et qu’il nous soit donné de contempler sur la croix le serpent d’airain.

Les pieds mystérieusement dégagés de leurs chaussures, les lèvres pures, le cœur sanctifié, donnez-nous d’approcher du feu saint, le Verbe du Père, que vous avez porté, comme le buisson porta la flamme, ô Vierge devenue mère !

Écoutez-nous ; car votre Fils aime à vous honorer en vous exauçant toujours.

Sauvez-nous, ô Jésus ! nous pour qui la Vierge-Mère vous supplie.

Donnez-nous de contempler la source de tout bien, d’arrêter sur vous les yeux purifiés de notre âme.

Que notre âme, désaltérée aux sources de la sagesse, puisse aussi percevoir la saveur de la vraie vie.

Qu’elle orne par les œuvres la foi chrétienne qui habite en elle, et que, par une heureuse fin, elle passe de cet exil vers vous, auteur du monde. Amen.

Nous venons à notre tour vous adorer, ô Christ, dans cette royale Épiphanie qui rassemble aujourd’hui à vos pieds toutes les nations. Nous nous pressons sur les pas des mages ; car, nous aussi, nous avons vu l’étoile, et nous sommes accourus. Gloire à vous, notre roi ! à vous qui dites dans le cantique de votre aïeul David : « C’est moi qui ai été établi roi sur Sion, sur la montagne sainte, pour annoncer la loi du Seigneur. Le Seigneur m’a dit qu’il me donnerait les nations pour héritage, et l’empire jusqu’aux confins de la terre. Maintenant donc, ô rois, comprenez ; instruisez-vous, arbitres du monde [3] ! »

Bientôt vous direz, ô Emmanuel, de votre propre bouche : « Toute puissance m’a été donnée au ciel et sur la terre [4] » ; et, quelques années plus tard, l’univers entier sera sous vos lois. Déjà Jérusalem s’émeut ; Hérode tremble sur son trône ; mais l’heure approche où les hérauts de votre avènement iront annoncer à la terre entière que celui qui était l’attente des nations est arrivé. La parole qui doit vous soumettre le monde partira ; elle s’étendra au loin comme un vaste incendie. En vain les puissants de la terre tenteront de l’arrêter dans son cours. Un empereur, pour en finir, proposera au sénat de vous inscrire solennellement au rang de ces dieux que vous venez renverser ; d’autres croiront qu’il est possible de refouler votre domination par le carnage de vos soldats. Vains efforts ! le jour viendra où le signe de votre puissance ornera les enseignes prétoriennes, où les empereurs vaincus déposeront leur diadème à vos pieds, où cette Rome si fière cessera d’être la capitale de l’empire de la force, pour devenir à jamais le centre de votre empire pacifique et universel.

Ce jour merveilleux, nous en voyons poindre l’aurore ; vos conquêtes commencent aujourd’hui, ô roi des siècles ! Du fond de l’Orient infidèle, vous appelez les prémices de cette gentilité que vous aviez délaissée, et qui va désormais former votre héritage. Plus de distinction de Juif ni de Grec, de Scythe ni de barbare. Vous avez aimé l’homme plus que l’ange, puisque vous relevez l’un, et laissez l’autre dans sa chute. Mais si, durant de longs siècles, votre prédilection fut accordée à la race d’Abraham, désormais votre préférence est pour nous Gentils. Israël ne fut qu’un peuple, et nous sommes nombreux comme les sables de la mer, comme les étoiles du firmament. Israël fut placé sous la loi de crainte ; vous avez réservé pour nous la loi d’amour.

Dès aujourd’hui vous commencez, ô divin roi, à éloigner de vous la Synagogue qui dédaigne votre amour ; aujourd’hui vous acceptez pour épouse la Gentilité, dans la personne des mages. Bientôt votre union avec elle sera proclamée sur la croix, du haut de laquelle, tournant le dos à l’ingrate Jérusalem, vous étendrez les bras vers la multitude des peuples. Ô joie ineffable de votre naissance ! mais joie plus ineffable encore de votre épiphanie, dans laquelle il nous est donné à nous, déshérités jusqu’ici, d’approcher de vous, de vous offrir nos dons, et de les voir agréés par votre miséricorde, ô Emmanuel !

Grâces vous soient donc rendues, enfant tout-puissant, « pour l’inénarrable don de la foi [5] » qui nous transfère de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière ! Mais donnez-nous de comprendre toujours toute l’étendue d’un si magnifique présent, et la sainteté de ce grand jour où vous formez alliance avec la race humaine tout entière, pour arriver avec elle à ce mariage sublime dont parle votre éloquent vicaire, Innocent III : « mariage, dit-il, qui fut promis au patriarche Abraham, juré au roi David, accompli en Marie devenue Mère, et aujourd’hui consommé, confirmé et déclaré : consommé dans l’adoration des mages, confirmé dans le baptême du Jourdain, déclaré dans le miracle de l’eau changée en vin. » Dans cette fête nuptiale où l’Église votre épouse, née à peine, reçoit déjà les honneurs de reine, nous chanterons, ô Christ, dans tout l’enthousiasme de nos cœurs, cette sublime antienne des laudes, où les trois mystères se fondent si merveilleusement en un seul, celui de votre alliance avec nous :

Ant. Aujourd’hui l’Église s’unit au céleste époux : ses péchés sont lavés par le Christ dans le Jourdain ; les mages accourent aux noces royales, apportant des présents ; l’eau est changée en vin, et les convives du festin sont dans la joie. Alleluia.

[1]              Ps. 18.

[2]              Psalm. 71.

[3]              Psalm. 2.

[4]              s. Matth. 28.

[5]              2 Cor. 9, 15.

3 janvier Sainte Geneviève, vierge, patronne de Paris

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
3 janvier, Sainte Geneviève, vierge, patronne de Paris

Le martyrologe de l’Église romaine nous présente aujourd’hui le nom d’une sainte vierge dont la mémoire est trop chère à l’Église de Paris, et à toutes celles de la France entière, pour qu’il nous soit possible de passer sous silence ses glorieux mérites. Dans la compagnie des martyrs, et du confesseur et pontife Silvestre, la vierge Geneviève brille d’un doux éclat à côte de la veuve Anastasie. Elle garde avec amour le berceau de l’Enfant divin dont elle imita la simplicité, et dont elle a mérité d’être l’épouse. Au milieu des mystères de l’enfantement virginal, il est juste de rendre de solennels honneurs aux vierges fidèles qui sont venues après Marie. S’il nous était possible d’épuiser les fastes de la sainte Église, quelle magnifique pléiade d’épouses du Christ n’aurions-nous pas à glorifier, dans ces quarante jours de la naissance de l’Emmanuel !

Déjà nous avons nommé la grande martyre Eugénie ; nous aimerions à célébrer Colombe de Sens, Euphrosyne d’Alexandrie, Emilienne de Rome, Macra de Reims, Synclétique d’Alexandrie, Véronique de Binasco, Brigitte d’Ecosse, Viridiana de Vallom­breuse, et tant d’autres ; mais les bornes de notre plan nous contraignent à ne dépasser que rarement les limites tracées par le cycle lui-même. Toutefois, empruntant les belles paroles de saint Augustin dans son huitième sermon pour la fête de Noël, nous dirons à toutes ces amantes du Dieu nouveau-né : « Saintes Vierges, qui avez méprisé les noces terrestres, célébrez avec allégresse l’enfantement de la Vierge. Celui qui vient combler vos désirs n’a point enlevé à sa Mère cette pureté que vous aimez. Il a guéri en vous la blessure que vous aviez contractée par Ève : il ne pouvait altérer ce qui vous plaît en Marie. Mais ce Fils que vous n’avez pu, comme elle, enfanter selon la chair, vous l’avez senti votre Époux dans votre cœur. Vous n’avez pas été stériles ; car la pureté de la chair est le principe de la fécondité de l’âme. »

Geneviève a été célèbre dans le monde entier. Elle vivait encore en cette chair mortelle, que déjà l’Orient connaissait son nom et ses vertus ; du haut de sa colonne, le stylite Siméon la saluait comme sa sœur dans la perfection du christianisme. La capitale de la France lui est confiée ; une simple bergère protège les destinées de Paris, comme un pauvre laboureur, saint Isidore, veille sur la capitale des Espagnes.

L’élection que le Christ avait daigné faire de la jeune fille de Nanterre pour son épouse, fut déclarée par l’un des plus grands évêques de la Gaule au Ve siècle. Saint Germain d’Auxerre se rendait dans la Grande-Bretagne où le pape saint Boniface Ier l’envoyait pour combattre l’hérésie pélagienne. Accompagné de saint Loup, évoque de Troyes, qui devait partager sa mission, il s’arrêta au village de Nanterre ; et comme les deux prélats se dirigeaient vers l’église où ils voulaient prier pour le succès de leur voyage, le peuple fidèle les entourait avec une pieuse curiosité. Éclairé d’une lumière divine, Germain discerna dans la foule une petite fille de sept ans, et il fut averti intérieurement que le Seigneur se l’était choisie. Il demanda aux assistants le nom de cette enfant, et pria qu’on l’amenât en sa présence. On fit donc approcher les parents, le père nommé Sévère et la mère appelée Geruntia. L’un et l’autre furent attendris à la vue des caresses dont le saint évêque comblait leur fille. — « Cette enfant est à vous ? » leur dit Germain. — « Oui, seigneur, » répondirent-ils. — « Heu­reux parents d’une telle fille ! » reprit l’évoque. « À la naissance de cette enfant, sachez-le, les anges ont fait grande fête dans le ciel. Cette fille sera grande devant le Seigneur et, par la sainteté de sa vie, elle arrachera beaucoup d’âmes au joug du péché. » Puis, se tournant vers l’enfant : « Geneviève, ma fille ? » lui dit-il. — « Père saint, répondit-elle, votre servante écoute. » Alors, Germain : « Parle-moi sans crainte : voudrais-tu être consacrée au Christ dans une pureté sans tache, comme son épouse ? — « Béni soyez-vous, mon Père ! » s’écria l’enfant ; « ce que vous me demandez est le plus cher désir de mon cœur. C’est tout ce que je veux ; daignez prier le Seigneur qu’il me l’accorde. » — « Aie confiance, ma fille, » reprit Germain ; « sois ferme dans ta résolution ; que tes œuvres soient d’accord avec ta foi, et le Seigneur ajoutera sa force à ta beauté. »

Les deux évêques accompagnés du peuple entrèrent dans l’église, et l’on chanta l’office de none, qui fut suivi des vêpres. Germain avait fait amener Geneviève auprès de lui, et durant toute la psalmodie il tint ses mains imposées sur la tête de l’enfant. Le lendemain, au lever du jour, avant de se mettre en route, il se fit amener Gene­viève par son père. « Salut, Geneviève, ma fille ! » lui dit-il ; « te souviens-tu de la promesse d’hier ? » — « Ô Père saint ! » reprit l’enfant, « je me souviens de ce que j’ai promis à vous et à Dieu ; mon désir est de garder à jamais, avec le secours céleste, la pureté de mon âme et de mon corps. » À ce moment, Germain aperçut à terre une médaille de cuivre marquée de l’image de la Croix. Il la releva, et, la présentant à Geneviève, il lui dit : « Perce-la, mets-la à ton cou, et garde-la en souvenir de moi. Ne porte jamais ni collier, ni bague d’or ou d’argent, ni pierre précieuse ; car si l’attrait des beautés terrestres venait à dominer ton cœur, tu perdrais bientôt ta parure céleste qui doit être éternelle. » Après ces paroles, Germain dit à l’enfant de penser souvent à lui dans le Christ, et l’ayant recommandée à Sévère comme un dépôt deux fois précieux, il se mit en route pour la Grande-Bretagne avec son pieux compagnon.

Nous nous sommes complu à retracer cette gracieuse scène, telle qu’elle est racontée dans les Actes des saints, dans le but de montrer la puissance de l’Enfant de Bethléhem, qui agit avec tant de liberté dans le choix des âmes qu’il a résolu de s’attacher par un lien plus étroit. Il s’y conduit en maître, rien ne lui fait obstacle, et son action n’est pas moins visible en ce siècle de décadence et d’attiédissement qu’aux jours de saint Germain et de sainte Geneviève. Quelques-uns, hélas ! s’en irritent ; d’autres s’étonnent ; la plupart ne réfléchissent pas : les uns et les autres sont cependant en face d’un des signes les plus frappants de la divinité de l’Église.

Nous donnerons ici la leçon que le bréviaire de Paris de 1680 a consacrée à sainte Geneviève, et qui a été conservée dans les éditions suivantes.

Lecture de matines

Geneviève, née à Nanterre, au territoire de Paris, fille de Sévère et de Géruntia, fit briller dès ses plus tendres années l’éclat d’une rare vertu. L’évêque Germain d’Auxerre, allant en Bretagne avec Loup de Troyes, pour extirper les restes de l’hérésie Pélagienne, ayant aperçu Geneviève, reconnut et prophétisa qu’elle serait agréable à Dieu et illustre par la sainteté de sa vie. Lui ayant demandé si elle voulait consacrer à Dieu sa virginité, Geneviève répondit avec un visage plein de modestie qu’elle le désirait vivement et uniquement. Germain entrant donc dans l’Église, avec un nombreux cortège de peuple, imposa les mains à la jeune fille et la consacra vierge, au milieu du chant des psaumes et des plus solennelles oraisons. Le lendemain, lui ayant demandé si elle se souvenait encore du vœu qu’elle avait fait, elle l’assura qu’elle s’en souvenait, et qu’avec l’aide de Dieu elle persévérerait dans son propos. Alors, l’évêque aperçut à ses pieds, non sans une volonté de Dieu, une pièce de cuivre marquée d’une croix ; il la ramassa, la donna à la vierge, et lui ordonna de la porter à son cou, et de ne plus désormais souffrir la parure d’un collier qui ne sied point à une Épouse du Christ.

Elle excella par le don et l’abondance des miracles, surtout à l’égard des énergumènes qu’elle délivrait de la tyrannie des démons, en les oignant d’une huile bénite. Elle fit plusieurs prophéties, entre autres à l’approche d’Attila, roi des Huns. Elle exhorta les habitants de Paris à ne point abandonner leurs foyers, et à ne pas transporter ailleurs leurs biens, promettant que la ville tiendrait debout, tandis que d’autres cités plus fortes étaient renversées. L’événement prouva la vérité de la promesse ; et on l’attribua à la protection de Geneviève. Pendant une famine, et dans une grande cherté de vivres, elle fournit à la ville une grande quantité de blé, et distribua des pains à d’innombrables pauvres. Toutefois, malgré tant de miracles, elle ne put échapper à la haine et aux insultes des malveillants. Germain, se rendant une seconde fois en Bretagne, l’alla trouver, et par ses divines paroles la consola de toutes ces calomnies ; puis, adressant au peuple une grave remontrance, il fit voir le grand mérite de Geneviève devant Dieu, et montra le lieu où elle répandait ses prières, tout arrosé de ses larmes.

De la quinzième à la cinquantième année de son âge, elle ne rompit le jeûne que le dimanche et le jeudi, par un peu de pain d’orge et quelques mets cuits quinze jours à l’avance, afin qu’ils fussent moins succulents : sans autre breuvage que l’eau fraîche. Après ce temps, à la persuasion des Évêques, auxquels elle eût jugé un grand crime de ne pas obéir, elle usa de petits poissons et de lait. Une si grande vertu ne put être longtemps sans franchir les limites de la Gaule. Siméon le Stylite, ayant ouï le bruit de ses miracles, voulut se recommander à ses prières. Enfin ses admirables vertus, comme l’écrit Bède, éclatèrent au loin, et elle vieillit dans le service du Christ jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. Grégoire de Tours dit encore d’elle : « Sainte Geneviève qui, dans son corps mortel, fut si puissante qu’elle ressuscita un mort, fut ensevelie à Paris dans la basilique des saints Apôtres Pierre et Paul ; les prières faites à son tombeau obtiennent souvent d’être exaucées ; et surtout les fièvres les plus opiniâtres cèdent souvent à la vertu de son intercession ».

Nous donnons ici un chœur de gracieuses antiennes extraites des anciens livres d’offices de l’Église de Paris. Ces chants antiques sont purs et naïfs comme la vie de l’humble et sainte bergère.

Antienne

La vierge Geneviève, lorsqu’elle était encore jeune, ne fit cependant rien paraître de puéril dans ses actions ; mais, pour trouver la solitude, elle fuyait la compagnie des hommes.

Le Seigneur la prit pour lui dès l’enfance, et il parla à son cœur.

Au dehors, elle paissait les brebis de son père ; mais au dedans, le Seigneur était son pasteur.

Elle trouva un grand repos dans la garde de son troupeau ; et la solitude de son cœur était comme un jardin de délices devant Dieu.

Félicitez-moi, vous tous qui aimez le Seigneur, de ce qu’étant petite, j’ai plu au Très-Haut.

Depuis que le saint Pontife m’a donné une pierre céleste, je me suis délectée en Jésus-Christ seul, comme en la plénitude des richesses.

J’ai servi le Seigneur dans la simplicité de mon cœur, lorsque je gardais les brebis du pâturage de mon père.

Ô heureuse servante de Dieu ! déchargez-nous du poids qui nous accable, et dépouillez-nous de ces fautes mortelles qui nous fatiguent, afin que, par vos supplications, la porte du ciel nous soit ouverte.

Ô miséricordieuse Épouse de Dieu ! qui êtes l’aurore du jour pour les cœurs tristes : vierge fille de France, vierge pleine de douceur, écoutez ceux qui crient vers vous, ne méprisez point leurs prières.

Geneviève, vierge clémente, regardez ceux qui vous implorent, enlevez le fardeau de nos fautes, repoussez nos ennemis, rendez la santé à notre corps malade et à notre cœur gémissant.

Ô Geneviève ! regardez-nous d’un œil de bonté ; vous qui participez à la lumière angélique, qui brillez d’un titre céleste, qui êtes en présence du souverain Roi, réconciliez-nous avec lui ; donnez-nous de jouir de votre Époux, vous qui êtes l’Épouse et la fille de l’Époux.

Voici maintenant quelques répons empruntés à la même liturgie. Le premier est imité du beau répons de Fulbert pour la Nativité de la sainte Vierge : Stirps Jesse, etc.

Répons

R/. Une fleur distillant la rosée est descendue pour la gloire de la cité ; * Et sur cette fleur, Dieu a inspiré un parfum. V/. La fleur, c’est la vierge ; la rosée, c’est l’heureuse guérison ; le parfum, c’est le souffle du salut. * Et sur cette fleur, Dieu a inspiré un parfum.

R/. L’Ange du Seigneur est descendu du ciel, et s’approchant du saint Prélat, lui a donné une pierre céleste, qu’il a pendue à mon cou, disant : Reçois ce gage, ma très chère fille, et ne donne accès à nul amant, si ce n’est * Le Seigneur Jésus-Christ, V/. Je donnerai au vainqueur une pierre blanche, et sur cette pierre sera écrit un nom nouveau que nul ne connaît, sinon celui qui aime * Le Seigneur Jésus-Christ.

R/. Le Seigneur a inventé de nouveaux combats ; une femme craignant Dieu garde la cité ; * Et tandis que la vierge combattait seule, les étoiles combattirent contre Attila, V/. Par la foi d’une seule, tous ont été rendus courageux dans la guerre, et ont renversé le camp des étrangers. * Et tandis que la vierge combattait seule, les étoiles combattirent contre Attila.

R/. Cette vierge pauvre sera bénie du Seigneur ; car elle a donné de ses pains au pauvre. * Et, par ses mérites, nos vallées ont abondé en froment, V/. Grâces nous vous rendons, Seigneur, de ce que, par votre servante, nos campagnes ont été remplies de fertilité. * Et par ses mérites nos vallées ont abondé en froment.

R/. Geneviève a été agrandie par l’éclat de ses merveilles ; * Et elle s’est acquis une grande gloire en vivant au milieu de son peuple. V/. Elle a guéri sa nation et l’a délivrée de douleurs enflammées. * Et elle s’est acquis une grande gloire en vivant au milieu de son peuple.

R/. Le Seigneur a élevé la jeune fille humble et pauvre sur la Montagne sainte, au milieu de l’Université, pour confondre la sagesse du monde, * Et pour apprendre à tous que la sagesse du siècle est folie devant Dieu. V/. Dieu a choisi ce qu’il y a de faible dans le monde, pour confondre ce qui est fort. * Et pour apprendre à tous que la sagesse du siècle est folie devant Dieu.

Il est juste de faire entendre ici la voix d’Adam de Saint-Victor, à qui appartient de droit l’honneur de chanter la noble vierge, patronne de l’Église de Paris, qui fut redevable à ce grand poète d’une si riche collection d’admirables séquences.

Séquence

De Geneviève la fête solennelle nous amène une solennelle joie.

Que la pureté du cœur éclate en un sacrifice de louange.

Heureuse fut la naissance de cette enfant, témoin le Pontife Germain.

Ce qu’il prévit en esprit est justifié par l’événement.

Sur la poitrine de la vierge, pour indice de pudeur,

Il suspend une médaille d’airain marquée du signe de la croix.

À Geneviève, il offre une dot venue de la main de Dieu,

La consacrant comme un temple du Saint-Esprit, sous l’alliance du Christ.

La mère de cette innocente enfant ose la frapper : elle est privée de la lumière.

Compatissant à sa mère, la vierge lui rend l’usage de la vue.

Geneviève au grand cœur, mortifie sa chair par le jeûne ; elle arrose la terre de ses larmes, et se réjouit dans un continuel martyre.

Sur les pas du céleste guide, elle parcourt les cieux et les enfers ; par l’ardeur de ses prières, elle sauve sa ville de l’invasion d’un peuple barbare.

Par un prodige divin, elle apaise longtemps la soif des travailleurs. Elle rend à une mère désolée son fils unique, qu’une chute a brisé.

À peine la vierge a-t-elle prié, les démons frémissent, la paix est rendue aux énergumènes, l’espoir aux infirmes, le pardon aux coupables.

En sa main, des flambeaux se rallument d’une manière céleste ; par elle, un fleuve au vaste lit rentre docilement dans ses rives.

Après sa mort, vivant encore par ses mérites, elle calme les ardeurs du feu sacré ;

Elle qui, dans ce monde, avait vaincu en elle-même les feux de la concupiscence.

La mort, les maladies, les démons, les éléments, obéissent à ses ordres.

Ainsi Geneviève, par ses prières, domine les lois de la nature.

Ainsi la vertu du Christ opère de grandes choses dans les plus petites.

Au Christ donc pour tant de merveilles, louange assidue, gloire éternelle !

Amen.

Vierge fidèle, ô Geneviève ! nous vous rendons gloire pour les mérites que le divin Enfant s’est plu à réunir en vous. Vous avez apparu sur notre patrie comme un Ange tutélaire ; vos prières ont été longtemps l’objet de la confiance des Français ; et vous vous êtes fait gloire, au ciel et sur la terre, de protéger la capitale du royaume de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis. Des temps dignes d’exécration sont venus, durant lesquels votre culte a été sacrilègement abrogé, vos temples fermés, vos précieuses reliques profanées. Cependant, vous ne nous avez pas abandonnés ; vous avez imploré pour nous des jours meilleurs ; et nous pouvons reprendre quelque confiance, quand nous voyons votre culte refleurir parmi nous, malgré des profanations plus récentes ajoutées aux anciennes.

En cette époque de l’année qu’embellit et consacre votre nom, bénissez le peuple chrétien. Ouvrez nos cœurs à l’intelligence du mystère de la Crèche. Retrempez cette nation qui vous est toujours chère aux pures sources de la foi, et obtenez de l’Emmanuel que sa naissance, renouvelée chaque année, devienne enfin une époque de salut et de vraie régénération. Nous sommes malades, nous périssons, parce que les vérités sont diminuées chez nous, selon la parole de David ; et la vérité s’est obscurcie, parce que l’orgueil a pris la place de la foi, l’indifférence celle de l’amour. Jésus connu et aimé dans le mystère de son ineffable Incarnation peut seul nous rendre la vie et la lumière. Vous qui l’avez reçu, qui l’avez aimé, durant votre longue vie si pure, menez-nous à son berceau.

Veillez, ô puissante bergère, sur la ville qui vous est confiée. Gardez-la des excès qui semblent quelquefois la rendre semblable à une grande cité païenne. Dissipez les tempêtes qui se forment dans son sein ; d’apôtre de l’erreur, qu’elle consente enfin à devenir disciple de la vérité. Nourrissez encore son peuple qui meurt de faim ; mais soulagez surtout ses misères morales. Calmez ces fièvres ardentes qui brûlent les âmes, et sont plus terribles encore que ce mal dévorant qui ne brûlait que les corps. Près de votre sépulcre vide, du haut de la Montagne que domine le vaste temple qui s’élève sous votre nom et reste vôtre de par l’Église et nos pères, en dépit des entreprises répétées de la force brutale, veillez sur cette jeunesse de France qui se presse autour des chaires de la science humaine, jeunesse si souvent trahie par les enseignements mêmes qui devraient la diriger, et assurer à la patrie des générations chrétiennes. La croix brille toujours, malgré l’enfer, sur la coupole de votre sanctuaire profané ; ne permettez pas qu’elle en soit descendue. Que bientôt cette croix immortelle règne de nouveau pleinement sur nous ; qu’elle plane du sommet de votre temple sur toutes les habitations de la cité maîtresse, rendue à son antique foi, à votre culte, à votre ancienne protection.

3 janvier
Octave de saint Jean l’Évangéliste

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
3 janvier, Octave de saint Jean, apôtre et évangéliste.

Dom Guéranger profite des notices qu’il rédige sur les saints pour éclairer l’actualité et apporter des réponses à la crise qui sévissait déjà à son époque. Nous en publierons quelques unes, à l’occasion. Bonne lecture ! Abbé François Pivert.

L’octave de saint Jean achève aujourd’hui son cours : nous avons un dernier tribut d’hommages à rendre au Disciple bien-aimé. Le cycle sacré nous ramènera encore sa glorieuse mémoire, au six du mois de Mai, lorsque, parmi les joies de la résurrection de son Maître, nous célébrerons sa courageuse confession dans Rome, au milieu des feux de la Porte Latine ; aujourd’hui, acquittons notre reconnaissance envers lui pour les faveurs qu’il nous a obtenues de la miséricorde du divin Enfant, en repassant encore quelques-unes des faveurs qu’il a reçues de l’Emmanuel.

L’apostolat de Jean fut fécond en œuvres de salut pour les peuples vers lesquels il fut envoyé. La nation des Parthes reçut de lui l’Évangile, et il fonda la plupart des Églises de l’Asie-Mineure : entre lesquelles sept ont été choisies avec leurs Anges par le Christ lui-même dans la divine Apocalypse, pour figurer les diverses classes de pasteurs, et peut-être, comme plusieurs l’ont pensé, les sept âges de l’Église elle-même. Nous ne devons pas oublier que ces Églises de l’Asie-Mineure, encore toutes remplies de la doctrine de saint Jean, députèrent des Apôtres dans les Gaules, et que l’illustre Église de Lyon est une des conquêtes de cette pacifique expédition. Bientôt, dans ce saint temps de Noël lui-même, nous honorerons l’héroïque Polycarpe, l’Ange de Smyrne, disciple de saint Jean, et dont fut disciple lui-même saint Pothin, qui fut le premier évêque de Lyon.

Mais les travaux apostoliques de saint Jean ne le détournèrent pas des soins que sa tendresse filiale et la confiance du Sauveur lui imposaient à l’égard de la très pure Marie. Aussi longtemps que le Christ la jugea nécessaire à l’affermissement de son Église, Jean eut l’insigne faveur de jouir de sa société, de pouvoir l’environner des marques de sa tendresse, jusqu’à ce que, après avoir habité Éphèse avec lui, elle retourna dans sa compagnie à Jérusalem, d’où elle s’éleva du désert de ce monde jusqu’au ciel, comme chante l’Église, semblable à un léger nuage de myrrhe et d’encens. Jean eut encore à survivre à cette seconde séparation, et attendit, dans les labeurs de l’apostolat, le jour où il lui serait donné à lui-même de monter vers cette région fortunée où son divin Ami et son incomparable Mère l’attendaient.

Les Apôtres, ces vives lumières établies sur le chandelier parla main du Christ lui-même, s’éteignaient successivement par la mort du martyre ; et lui restait seul debout dans l’Église de Dieu. Ses cheveux blancs, comme nous l’apprennent les anciens, étaient ceints d’une lame d’or pour marquer sa qualité de Pontife ; les Églises recueillaient les paroles de sa bouche inspirée comme la règle de leur foi ; et sa prophétie de Pathmos montrait que les secrets de l’avenir de l’Église étaient dévoilés à ses yeux. Au milieu de tant de gloire, Jean était humble et simple comme l’Enfant de Bethléhem, et l’on se sent attendri par ces antiques récits qui nous le montrent pressant dans ses mains sacrées un oiseau qu’il caressait avec tendresse.

Ce vieillard qui, dans ses jeunes années, avait reposé sur la poitrine de Celui dont les délices sont d’être avec les enfants des hommes ; lui, le seul des Apôtres qui l’avait suivi jusqu’à la Croix, et qui avait vu ouvrir parla lance ce Cœur qui a tant aimé le monde, se plaisait surtout à parler de la charité fraternelle. Sa miséricorde pour les pécheurs était digne de l’ami du Rédempteur, et l’on connaît cette poursuite évangélique qu’il entreprit contre un jeune homme dont il avait aimé l’âme d’un amour de père, et qui s’était livré, pendant l’absence du saint Apôtre, à tous les désordres. Malgré son grand âge, Jean l’atteignit dans les montagnes, et le ramena pénitent au bercail. Mais cet homme si merveilleux dans la charité, était inflexible contre l’hérésie qui anéantit la charité dans sa source, en ruinant la foi. C’est de lui que l’Église a reçu sa maxime de fuir l’hérétique comme la peste : Ne lui donnez pas même le salut, dit cet ami du Christ dans sa seconde épître ; car celui qui le salue communique à ses œuvres de malice. Un jour, étant entré dans un bain public, il sut que l’hérésiarque Cérinthe s’y trouvait avec lui, et il en sortit à l’instant comme d’un lieu maudit. Aussi les disciples de Cérinthe tentèrent-ils de l’empoisonner dans une coupe dont il se servait ; mais le saint Apôtre ayant fait le signe de la croix sur le breuvage, il en sortit un serpent qui témoigna de la malice des sectaires et de la sainteté du disciple du Christ. Cette fermeté apostolique dans la garde du dépôt de la foi le rendit la terreur des hérétiques de l’Asie, et, par là, il justifia ce nom prophétique de Fils du Tonnerre que le Sauveur lui avait donné, ainsi qu’à son frère Jacques le Majeur, l’Apôtre du Royaume catholique.

En mémoire du miracle que nous venons de rapporter, la tradition des arts catholiques a donné pour emblème à saint Jean un calice duquel sort un serpent ; et, dans plusieurs provinces de la chrétienté, en Allemagne principalement, le jour de la fête de cet Apôtre, on bénit solennellement du vin avec une prière qui rappelle cet événement. On a aussi, dans ces contrées, l’usage de boire, à la fin du repas, un dernier coup qu’on appelle le coup de saint Jean, comme pour mettre sous sa protection la réfection qu’on vient de prendre.

La place nous manque pour raconter en détail diverses traditions sur notre Apôtre, auxquelles il est fait allusion dans plusieurs des pièces liturgiques du moyen âge que nous avons citées : on peut les voir dans les légendaires ; nous nous bornerons à dire ici quelque chose au sujet de sa mort.

Le passage de l’Évangile qu’on lit à la messe de saint Jean a été souvent interprété dans ce sens que le Disciple bien-aimé ne devait pas mourir ; cependant il faut bien reconnaître que le texte s’explique sans recourir à cette interprétation. L’Église grecque, comme nous l’avons vu dans ses offices, professe la croyance au privilège de l’exemption de la mort accordé à saint Jean ; et ce sentiment de plusieurs anciens Pères est reproduit dans quelques-unes des séquences ou hymnes des Églises d’Occident que nous avons données, ou que nous avons cru devoir promettre. L’Église romaine semblerait y incliner dans le choix des paroles de l’une des antiennes des laudes de la Fête ; cependant on doit reconnaître qu’elle n’a jamais favorisé ce sentiment, bien qu’elle n’ait pas cru devoir l’improuver. D’un autre côté, le tombeau du saint Apôtre a existé à Éphèse ; les monuments de la tradition en font mention, et aussi des prodiges d’une manne miraculeuse qu’on en a retirée pendant plusieurs siècles.

Il est surprenant toutefois que le corps de saint Jean n’ait été l’objet d’aucune translation ; aucune Église ne s’est jamais vantée de le posséder ; et quant aux reliques particulières de cet Apôtre, elles sont en très petit nombre dans l’Église, et leur nature est demeurée toujours assez vague. À Rome, lorsqu’on demande des reliques de saint Jean, on n’en obtient jamais que de son sépulcre. Il est impossible, après tous ces faits, de ne pas reconnaître quelque chose de mystérieux dans la disparition totale du corps d’un personnage si cher à toute l’Église, tandis que les corps de tous ses autres collègues dans l’apostolat ont une histoire plus ou moins suivie, et que tant d’Églises se les disputent, par parties ou en entier. Le Sauveur a-t-il voulu glorifier, avant le jour du jugement, le corps de son ami ? L’a-t-il soustrait à tous les regards, comme celui de Moïse, dans les desseins impénétrables de sa sagesse ? Ces questions ne seront probablement jamais résolues sur la terre ; mais on ne saurait s’empêcher de reconnaître, avec tant de saints docteurs, dans le mystère dont le Seigneur s’est plu à environner le corps virginal de saint Jean, comme un nouveau signe de l’admirable chasteté de ce grand Apôtre.

Réunissons encore une fois à sa louange les voix mélodieuses des diverses Églises dans les chants de la liturgie. Nous commencerons par extraire quelques répons de son Office, au bréviaire de la sainte Église romaine.

Répons

R/. Celui-ci est Jean qui se reposa sur la poitrine du Seigneur, pendant la Cène : * Heureux Apôtre à qui furent révélés les secrets célestes !

V/. Il a puisé les eaux vives de l’Évangile à la source sacrée du Cœur du Seigneur. * Heureux Apôtre.

R/. Jésus l’aimait ; carie privilège spécial de la chasteté l’avait rendu digne d’un plus grand amour : * Elu vierge par le Christ, il demeura toujours vierge.

V/. Enfin Jésus, mourant sur la croix, recommanda sa Mère vierge à ce disciple vierge. * Elu vierge par le Christ, il demeura toujours vierge.

R/. En ce jour, je te prendrai pour mon serviteur, et je te placerai comme un sceau sur mon cœur : * Car je t’ai élu, dit le Seigneur.

V/. Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. * Car je t’ai élu.

Le bréviaire mozarabe contient cette belle prière, en l’Office de saint Jean l’Evangéliste :

Capitule

Les sources vives de votre cœur, Seigneur, sont ineffables, ces sources auxquelles votre bien-aimé disciple, appuyé sur votre sein, a mérité de se désaltérer ; accordez-nous donc de nous attacher étroitement à vos traces, par la mortification de nos sens, et faites, par l’intercession de saint Jean, que le feu de votre amour nous brûle et nous consume, jusqu’à nous rendre un holocauste complet et agréable à vos yeux.

Nous emprunterons aussi la prière suivante au Missel de la même Église gothique d’Espagne :

Oratio

Voyez, voyez, ô Dieu ! les péchés qui nous accablent, et comment, tous les jours, nos œuvres produisent en nous un poison, et nous méritent des supplices, souillés que nous sommes par le venin journalier de notre chair, sans songer à réparer nos forces par l’amendement d’une vie meilleure. Ô vous qui êtes toujours clément ! vous voyez ces choses, et vous attendez que nous revenions à vous par une humble confession ; c’est pourquoi nous implorons l’intercession de Jean votre Apôtre, qui, ayant bu un poison mortel, non seulement en fut délivré par l’invocation de votre Nom, mais encore ressuscita ceux que ce breuvage avait fait périr. Éloignez de nous la licence enflammée de notre chair, et le venin des suggestions de l’ancien ennemi, afin que, nous qui vous honorons dans la foi, soyons délivrés du poison secret de nos vices, comme l’Apôtre Jean demeura intact du venin qu’on lui avait présenté.

Voici encore quelques strophes tirées des menées des Grecs, en l’honneur de l’Apôtre :

En la fête de saint Jean le Théologien, 26 septembre

Abandonnant l’abîme de la mer, tu as pêche les nations comme des poissons, et, avec la ligne de la croix, tu les a toutes attirées sagement à la foi ; car, ainsi que te l’a dit le Christ, tu as été pêcheur d’hommes, les amenant à la piété : c’est pourquoi tu as répandu la connaissance du Verbe. Tu as péché Pathmos et Ephèse par tes discours, ô Apôtre théologue ; prie le Christ Dieu, pour qu’il accorde rémission de leurs péchés à ceux qui fêtent avec amour ta sainte mémoire.

Ta langue, devenue la plume de l’écrivain de l’Esprit-Saint, nous a divinement montré le vénérable et divin Évangile.

Les feux rayonnants de ta grande et divine théologie, ô glorieux Apôtre, illuminèrent la terre resplendissante d’une triple lumière.

Elle a été vraiment la plume rapide de l’écrivain, ta langue déifique qui a merveilleusement écrit la vraie gnose et la loi nouvelle sur les tables de nos cœurs, ô grand théologue !

Scruter les hauteurs des cieux, sonder les abîmes de la mer, c’est chose téméraire et impossible, comme de nombrer les étoiles ou le sable de la mer ; ainsi il ne se peut dire du théologue de combien de couronnes l’a couronné le Christ qui l’aimait, et sur la poitrine duquel il a reposé ; qui l’a rassasié en la Cène mystique, comme le théologien par excellence et l’ami du Christ.

Tu as demandé une place terrestre auprès du Christ ; mais lui t’a donné sa poitrine, ô illustre théologue ! Là tu as été gratifié d’une demeure de beauté, tranquille et permanente, ô toi la gloire des Apôtres !

Exaltons en louanges spirituelles, comme le serviteur du Christ, celui qui est la fleur de la virginité, la demeure choisie des augustes vertus, l’instrument de la Sagesse, lé temple de l’Esprit-Saint, la bouche ardente de l’Église, l’œil clairvoyant de la charité, le très vénérable Jean.

Evangéliste Jean, semblable à un Ange, vierge, instruit par Dieu même, c’est toi qui nous as révélé le côté du Christ, source limpide d’où découlent le sang et l’eau ; et ainsi tu as conduit nos âmes à la vie éternelle.

Le moyen âge des Églises Latines a été fécond sur la louange de saint Jean, et nous a laissé de nombreuses séquences en son honneur. Nous en donnerons deux seulement, en commençant par celle d’Adam de Saint-Victor, que nous choisissons comme la plus belle des quatre que le grand lyrique du moyen âge nous a laissées.

Séquence

En la fête de Jean, livrons-nous à la joie ; entonnons avec allégresse un chant à sa gloire.

Que notre bouche proclame ses louanges ; que notre cœur goûte la douceur des joies que Jean amène avec lui.

Il est le disciple chéri du Christ ; reposant sur sa poitrine, il a puisé la sagesse.

À lui le Christ sur la croix a recommandé sa Mère ; vierge, il a été le gardien de la plus pure des vierges.

Au dedans, la charité brûle son cœur ; au dehors, il brille par la dignité de sa vie, par ses prodiges et son éloquence.

Affranchi du joug de la concupiscence, il sort aussi victorieux de la chaudière de l’huile brûlante.

Il a triomphé du poison, commandé en maître à la mort et aux maladies, et terrassé les démons.

Doué d’un tel empire sur la nature, sa compassion pour les affligés ne fut pas moindre que son pouvoir.

Il rétablit un jour des pierreries qu’on avait brisées, et les distribua aux pauvres.

Il portait en lui-même un trésor inépuisable, lui qui transforma des branches d’arbres en or, des cailloux en diamants.

Le Christ son ami, entouré de ses disciples, vient l’inviter au festin éternel.

Il remonte vivant du sépulcre où il était descendu, pour s’asseoir à la table des cieux.

Le peuple en rend témoignage ; tes yeux peuvent le constater ; une manne céleste remplit son tombeau : mets divin qui rappelle le festin du Christ.

Comme Evangéliste, l’aigle est son symbole ; car il fixe le soleil, lorsqu’il contemple le Verbe Principe dans son Père Principe.

Par ses prodiges, il a converti le peuple des Gentils, peuple pervers, la province entière de l’Asie.

Par ses écrits, est éclairée et fortifiée l’Église qui est une.

Salut, ô vase de chasteté, vase plein de la rosée céleste, pur au dedans, resplendissant au dehors, auguste en toutes choses !

Fais-nous suivre la voie de la sainteté ; fais que, par la pureté de nos âmes, nous méritions de contempler un jour l’Unité dans la Trinité.

Amen.

Le beau Cantique qui suit est tiré des anciens Missels des Églises d’Allemagne :

Séquence

Le Verbe de Dieu, né de Dieu, ni fait, ni créé, est venu du ciel : Jean l’a vu, il l’a touché, il l’a dévoilé jusque dans le ciel.

Entre ces sources primitives, vrais ruisseaux de la fontaine de vérité, il a jailli ; il a versé au monde entier ce nectar salutaire qui coule du trône de Dieu.

Il franchit le ciel, il contemple le disque du vrai soleil ; il y fixe toute l’ardeur du regard de son âme ; contemplateur spirituel, comme le Séraphin sous ses ailes, il voit la face de Dieu.

Il a entendu autour du trône ce que les vingt-quatre vieillards chantent sur leurs harpes ; il a empreint du sceau de la Trinité l’or de notre cité terrestre.

Gardien de la Vierge, en écrivant son Évangile, il a fait connaître au monde le mystère secret de la divine naissance. Après l’avoir fait reposer sur le sanctuaire de son cœur, le Christ lui recommande, à lui fils du tonnerre, Marie, son lis sans tache, avec la confiance du mutuel amour qui les unissait.

On lui fait boire un poison mortel ; mais la vertu de la foi préserve son corps virginal ; le supplice même s’étonne que Jean sorte sans atteinte de l’épreuve de l’huile brûlante.

Il commande à la nature : il change les pierres en joyaux précieux ; par ses ordres le rameau de la forêt se durcit et devient or.

Il ouvre les enfers, il commande à la mort de rendre ceux que le poison avait fait périr : il confond d’Ebion, de Cérinthe, de Marcion, les perfides aboiements.

Aigle, il vole sans limite, plus haut que jamais ne volèrent ni poète, ni prophète ; jamais homme ne vit avec tant de clarté le mystère des choses accomplies, le secret des choses à venir.

L’Époux, couvert de la robe de pourpre, vu par les hommes, mais non compris, remonte au ciel, son palais ; il envoie à l’Épouse l’aigle d’Ézéchiel, pour lui apprendre le mystère des cieux.

Ô bien-aimé ! parle de ton bien-aimé ! Dis à l’Épouse quel est l’Epoux : dis quelle est la nourriture des Anges, quelles sont les tètes des habitants des cieux, en la présence de l’Époux.

Révèle le pain qui nous initie à la vérité, cette Cène du Christ que tu goûtas sur la poitrine du Christ : afin que devant l’Agneau, devant son trône, nous chantions par delà les cieux tes louanges, en retour de ta protection.

Nous vous saluons aujourd’hui, le cœur plein de reconnaissance, ô bienheureux Jean ! qui nous avez assistés avec une si tendre charité dans la célébration des mystères de la Nativité de votre divin Roi. En relevant vos ineffables prérogatives, nous rendons gloire à Celui qui vous en a décoré. Soyez donc béni, ô vous l’ami de Jésus, le Fils de la Vierge ! Mais avant de nous quitter, recevez encore nos prières.

Apôtre de la charité fraternelle, obtenez que nos cœurs se fondent tous dans une sainte union ; que les divisions cessent ; que la simplicité de la colombe, dont vous avez été un exemple si touchant, renaisse au cœur du chrétien de nos jours. Que la foi, sans laquelle la charité ne saurait exister, se maintienne pure dans nos Églises ; que le serpent de l’hérésie soit écrasé, et que ses affreux breuvages ne soient plus présentés aux lèvres d’un peuple complice ou indifférent ; que l’attachement à la doctrine de l’Église soit ferme et énergique dans les cœurs catholiques ; que les mélanges profanes, la lâche tolérance des erreurs ne viennent plus affadir les mœurs religieuses de nos pères ; que les enfants de lumière se tranchent d’avec les enfants de ténèbres.

Souvenez-vous, ô saint Prophète, de la sublime vision dans laquelle vous fut révélé l’état des Églises de l’Asie-Mineure : obtenez pour les Anges qui gouvernent les nôtres cette fidélité inviolable qui mérite seule la couronne et la victoire. Priez aussi pour les contrées que vous avez évangélisées, et qui méritèrent de perdre la foi. Assez longtemps elles ont souffert l’esclavage et la dégradation ; il est temps qu’elles se régénèrent par Jésus-Christ et son Église Du haut du ciel, envoyez la paix à votre Église d’Éphèse, et à ses sœurs de Smyrne, de Pergame, de Thyatire, de Sardes, de Philadelphie et de Laodicée ; qu’elles se réveillent de leur sommeil ; qu’elles sortent de leurs tombeaux ; que l’Islamisme achève promptement ses tristes destinées ; que le schisme et l’hérésie qui dégradent l’Orient s’éteignent, et que tout le troupeau se réunisse dans l’unique bercail. Protégez la sainte Église romaine qui fut témoin de votre glorieuse Confession, et l’a enregistrée parmi ses plus beaux titres de gloire, à la suite de celles de Pierre et de Paul. Qu’elle reçoive, de nos jours où la moisson blanchit de toutes parts, une nouvelle effusion de lumière et de charité. Enfin, ô Disciple bien-aimé du Sauveur des hommes, obtenez que nous soyons admis, au dernier jour, à contempler la gloire de votre corps virginal ; et après nous avoir présentés sur cette terre à Jésus et à Marie, en Bethléhem, présentez-nous alors à Jésus et à Marie, dans les splendeurs de l’éternité.

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