L’octave de la Fête-Dieu

L’Année liturgique
Octave du Saint Sacrement

Le vendredi dans l’octave du Saint-Sacrement

Dieu a donné satisfaction aux désirs enflammés du cœur de l’homme. La maison du festin des noces, élevée par la divine Sagesse au sommet des monts, a vu les nations affluer vers elle (Isaï. 2, 2). Hier, par tout le monde catholique ému d’un même amour, les peuples assemblés s’excitaient mutuellement aux saints transports d’une même reconnaissance : « Venez ; montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob, du Dieu fort d’Israël. » Hier le germe du Seigneur a été vu dans la magnificence et la gloire (Ibid. 4, 2) ; porté en triomphe, l’épi divin, fruit de la terre, excitait l’enthousiasme des foules qui, croissant à chaque pas, tressaillaient devant lui comme on tressaille au jour de la moisson (Ibid. 9, 3).

Moisson céleste, attente des siècles ! Épi précieux dédaigné d’Israël, et cueilli par Ruth l’étrangère au champ du vrai Booz en Bethléhem ! C’est pour ce jour du triomphe de la gentilité, de la grande assemblée des nations prédite par Isaïe, que le Seigneur tenait en réserve sur la montagne le banquet de délivrance à la victime incomparable, le festin de vendange au vin délicieux et très pur (Isaï. 25, 6). Les pauvres en ont mangé, et ils ont éclaté dans la louange ; les riches en ont mangé, et ils se sont abîmés dans l’adoration ; et toutes les familles des nations, prosternées en sa présence, ont reconnu le Christ-Roi à son divin banquet (Psalm. 21, 27-3º). C’est lui, disaient-elles ; c’est notre Dieu attendu si longtemps (Isaï. 25, 9), le désiré de notre âme au sein des nuits, pour qui dès le matin veillaient nos pensées ; c’est le Seigneur, dont les délais n’ont pu effacer en nous le souvenir. O Dieu, votre mémorial était l’aspiration de nos cœurs dans les longs sentiers de l’attente (Ibid. 26, 8, 9). Seigneur, je vous louerai, parce que vous avez accompli d’admirables prodiges. Tels étaient donc bien vos divins projets, vos pensées éternelles (Ibid. 25, 1) ! »

L’amour qui s’exprimait ainsi n’est en effet que l’écho de l’amour infini, écho affaibli, réponse de l’homme mortel aux divines avances. Le divin Esprit, qui a noué l’union merveilleuse des fils d’Adam et de la Sagesse éternelle, nous montre partout dans les saints Livres l’adorable Sagesse impatiente des délais, combattant les obstacles, et préludant en toutes manières à la rencontre fortunée du banquet nuptial.

Nous n’aurons point trop des deux premiers jours de l’Octave qui commence aujourd’hui, pour esquisser brièvement cette histoire de la préparation eucharistique. La vive lumière qu’elle jettera sur le dogme lui-même en fera sentir assez l’importance. Qu’on ne s’étonne pas d’y voir l’éternelle Sagesse remplissant ces deux jours de ses divines recherches envers notre nature. Prenant les Écritures pour guide en cette exposition, comme dans tout le reste de cet ouvrage, nous avons dû prendre aussi leur langage. Or, c’est ainsi qu’elles s’expriment avant l’Incarnation : la seconde personne de l’auguste Trinité y parait ouvertement sous ce nom de Sagesse, et à titre d’Épouse, jusqu’à ce que son union avec l’homme étant accomplie au degré le plus élevé qu’elle dût atteindre dans le Christ Jésus, elle s’efface, pour ainsi dire, devant l’Époux, et semble perdre jusqu’à son nom. On savait toutefois ne pas l’oublier, ce nom béni, dans les âges de foi vive, dans les grands siècles nourris des Écritures (Melit. Clav. ad verb. Mulier). C’est à cette noble souveraine de ses pensées que le premier empereur chrétien dédiait le trophée de sa victoire sur le paganisme et du triomphe des martyrs : totus Sapientia Dei exœstuans, nous dit Eusèbe (De vita Constant. Lib. 3, cap. 48), Constantin consacrait sous son nom à lui-même l’antique Byzance au Dieu des Martyrs (Ibid.), et dédiait à la Sagesse éternelle le monument principal de la nouvelle Rome, Sainte-Sophie, resté longtemps le plus beau temple du monde. Sachons donc, à la suite de nos pères, honorer la divine Sagesse, et reconnaître l’amour qui la presse ineffablement de s’unir à l’homme dès l’éternité.

Tel est, en effet, le secret de l’exultation mystérieuse qui la transporte aux premiers jours, alors que, le péché n’étant point encore venu rompre l’harmonie de l’œuvre du Très-Haut, le monde s’épanouit sous l’œil de Dieu dans sa fraîcheur native. Chaque manifestation de la puissance créatrice augmente son allégresse, en ajoutant une beauté nouvelle au théâtre prédestiné des divines merveilles qu’a projetées son amour. Sans relâche elle tressaille devant le Créateur, elle se joue dans l’orbe de la terre ; car elle voit s’avancer l’homme, dont le palais qui s’achève annonce la prochaine arrivée, et ses délices sont d’être avec les enfants des hommes (Prov. 8, 3°, 31).

Insondable amour, qui précède le péché, mais le prévoit néanmoins sans en être affaibli ! délices mystérieuses, attrait divin dont ne peut triompher l’amertume des noires ingratitudes de l’avenir ! La chute de l’homme aura comme conséquence de modifier profondément et cruellement, pour la divine Sagesse, les conditions de sa terrestre existence. Mais pour le bien saisir, et pénétrer mieux aussi l’incompréhensible amour qui ne s’est point rebuté de tels bouleversements, continuons de suivre aujourd’hui par la pensée les divines intentions dans l’état d’innocence. Quoique les saintes Lettres, écrites pour l’homme pécheur, aient trait surtout à l’état de chute et au grand mystère de la réhabilitation, la pensée première du Seigneur s’y fait jour, en plus d’un endroit, assez clairement pour nous permettre de rétablir sans trop de difficulté les grandes lignes du plan divin primitif.

« Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies (Prov. 8, 22) », dit la Sagesse. N’est-elle pas elle-même en effet la première des créatures (Éccli. 1, 4), non sans doute dans cette forme divine dont parle l’Apôtre, et qui la rend égale à Dieu (Philip. 2, 6), mais dans cet être humain qu’entre toutes les natures possibles elle a élu de préférence (Héb. 2, 16) pour s’unir en lui à l’être fini ? Libre choix d’un amour sans bornes et tout gratuit, plaçant l’homme dès avant tous les âges au sommet de l’œuvre divine, et constituant à notre avantage le type et la loi de la création entière. Car, nous disent les saints Livres, « le très haut et tout-puissant Créateur a créé tout d’abord dans le Saint‑Esprit l’adorable Sagesse ; et la prenant pour exemplaire, pour mesure et pour nombre, il l’a répandue sur toutes ses œuvres et sur toute chair (Éccli. 1, 8, 10). » À la plénitude des temps elle-même doit venir, comme lien commun, manifester aux mondes rassemblés dans son unité la raison de leur existence : joignant à l’hommage de sa divine personnalité l’hommage de toute créature, elle consommera dans une adoration universelle et infinie la gloire extérieure de Dieu son Père. Alors apparaîtra l’incomparable dignité de cette nature humaine élue par la divine Sagesse dès le commencement comme sa forme créée, pour être l’organe de cet hommage envers le Père dont la nature divine qu’elle tient de lui n’était point susceptible. L’éternelle Sagesse ne sera plus qu’un avec le Fils de la Vierge très pure ; l’épithalame sera chanté par toutes les voix de la terre et du ciel ; et par ce fils de l’homme devenu l’Époux, elle continuera jusqu’au dernier jour, dans l’intime de chaque âme, l’ineffable mystère de ses noces divines avec l’humanité tout entière.

Mais quel sera le moyen de l’union déifiante ? De tous les sacrements que le Christ aurait pu établir dans l’état d’innocence, il n’en est point, dit Suarez, qui présente plus de probabilités en sa faveur que l’Eucharistie. Il n’en est point en effet qui, plus désirable en soi-même, soit aussi plus indépendant du péché ; car le souvenir d’expiation, qui s’y rattache aujourd’hui comme mémorial de la Passion du Sauveur, peut en être exclu sans atteindre l’essence même du Sacrement, qui est la réelle présence du Seigneur et l’intime rapprochement par lequel il nous unit à lui (De sacram. Disp. 3 Sect. 3). Le Sacrifice, comme nous le verrons, ne suppose pas davantage l’idée du péché dans sa notion première ; or, le Sacrifice doit demander au Christ chef du monde une offrande digne de Dieu et de lui-même, quand il viendra ici‑bas pour accomplir, au nom de nous tous et du monde entier, cet acte solennel. Époux et Pontife à jamais dans la vertu de l’onction souveraine, c’est par l’Eucharistie qu’il sera tel en effet, s’assimilant l’humanité dans l’étroit embrassement des Mystères, pour l’offrir à Dieu divinisée dans l’unité de son propre corps.

Mais à l’Époux qui doit venir il faut un cortège nombreux, pour l’entourer et chanter ses louanges, au moment où se fera son entrée dans le lieu du festin nuptial ; et d’ici que la terre, suffisamment peuplée, puisse présenter au Roi-Pontife une cour digne de lui, un long temps doit s’écouler encore. Que fera cependant la divine Sagesse ? Aux jours de la création, nous avons vu les transports de son active allégresse. Mais voici que, son œuvre achevée, le Créateur s’est retiré dans le repos du septième jour. Assise à la droite du Père dans les splendeurs des Saints, attendra-t-elle maintenant inactive le moment où Celui qui l’a engendrée avant l’aurore (Psalm. 109, 3) et fiancée à l’humanité, l’enverra sur terre consommer cette alliance objet des éternels désirs de son amour ?

Le portrait que nous en tracent les saints Livres ne le donne point à supposer. Impétueuse en sa douceur, plus agile que le mouvement, plus pénétrante que tout, est la Sagesse. En elle réside l’esprit d’intelligence, ami de l’homme, que rien n’arrête, subtil, fécond en ressources, alerte, stable et calme à la fois, sûr de ses œuvres et de leur issue, parce qu’il est tout-puissant, prévoit toutes choses, et renferme en soi tous les esprits dans la force et la suavité de la lumière incréée, dont cette divine Sagesse est la splendeur très pure (Sap. 7, 22-26). Facilement elle se laisse voir à ceux qui l’aiment, et trouver par ceux qui la cherchent ; elle prévient ceux qui la désirent et se découvre à eux la première. Celui qui veille pour elle dès le matin sera vite en repos ; car elle‑même s’en va cherchant ceux qui sont dignes d’elle, se montre à eux dans le chemin pleine de grâce, et vient en toute sollicitude à leur rencontre (Ibid. 6, 13-17). Sans quitter donc le trône de gloire dont elle fait la beauté dans le sanctuaire des cieux (Ibid. 9, 4, 10), préparant de loin le jour des noces, elle influera sur l’homme en toutes manières, l’accompagnant dans ses sentiers, l’entretenant de son amour, et lui manifestant, sous des symboles précurseurs adaptés par elle à la jeunesse du monde, les merveilleux projets que garde l’avenir.

Le Seigneur Dieu, dit l’Écriture, avait planté dès le commencement un jardin délicieux, pour y placer l’homme qu’il ne devait créer que le sixième jour. Au milieu du jardin s’élevait un arbre à la signification mystérieuse ; beau entre tous, il se nommait l’arbre de vie. Un fleuve, qui se divisait en quatre canaux, arrosait ce lieu de délices (Gen. 2, 8-10) ; appelé de même le fleuve de vie, saint Jean nous le montre, en son Apocalypse, sortant du trône de Dieu et brillant comme le cristal (Apoc. 22, 1). Arbre et fleuve dont le symbole ne suppose point le péché futur : placés par Dieu avant l’homme même en ce séjour de l’innocence, ils entrent comme éléments dans la notion du plan divin primitif, ne signifiant, n’annonçant rien qui, de soi, ne se rapporte d’abord à l’état d’innocence.

Or, nous dit un ancien auteur publié sous le nom de saint Ambroise, « l’arbre de vie au milieu du Paradis, c’est le Christ au milieu de son Église (Append. Ambros. In Apocalyps. c. 2 V/. 7). » — « Le Christ était donc l’arbre de vie », dit de son côté saint Augustin, Dieu n’ayant point voulu que l’homme vécût dans le Paradis, sans avoir présents sous les yeux, en de sensibles images, les mystères de l’ordre spirituel. L’homme trouvait dans les autres arbres un aliment, en celui-ci un mystérieux symbole ; et que signifiait-il, sinon la Sagesse, dont il est dit : Elle est l’arbre de vie pour ceux qui l’embrassent (Prov. 3, 18) ? C’est à bon droit qu’on donne au Christ les noms des choses qui l’ont signifié dans les temps antérieurs (De Genes, ad Litt. Lib. 8). » Saint Hilaire témoigne, lui aussi, de cette interprétation traditionnelle, quand il dit (Tractatus in Psalm. 1, 9, 10), citant le même texte des Proverbes : « La Sagesse, qui est le Christ, est appelée l’arbre de vie, en mémoire de ce prophétique symbole annonçant la future incarnation. On connaît l’arbre à son fruit, dit de lui-même le Seigneur dans l’Évangile (s. Matth. 12, 33). Cet arbre donc est vivant, et non seulement vivant, mais doué de raison, comme donnant son fruit quand il lui plaît : car il le donnera en son temps, d’après le Psaume (Psalm. 1, 3). Et dans quel temps ? En celui dont parle l’Apôtre, où doit nous être manifesté le mystère de la divine volonté, selon le bon plaisir de sa grâce établie dans le Christ, pour être dispensée à la plénitude des temps (Éph. 1, 9, 10). Alors donc il nous donnera son fruit. »

Mais quel sera le fruit de cet arbre, dont les feuilles, qui ne tombent jamais (Psalm. 1, 3), sont la santé des nations (Apoc. 22, 2 ; s. Matth. 24, 35), sinon la divine Sagesse elle-même en sa substance ? Aliment des Anges en sa forme divine, elle sera celui de l’homme en sa double nature, afin que, par la chair arrivant à l’âme, elle la remplisse de sa divinité : ainsi chantait la Bienheureuse Julienne en son Office.

La divine Sagesse avait donc prévenu l’homme au Paradis ; il n’était point encore, que, dans la hâte de son amour, elle s’y était fixée, pour l’attendre, en cet arbre de vie qu’elle-même avait planté de concert avec le Très-Haut, comme l’inspiratrice de ses ouvrages (Sap. 8, 4.). « Tel qu’un pommier fécond entre les arbres stériles des forêts, dit l’Épouse du Cantique, tel mon Bien-Aimé entre les fils des hommes ; sous l’ombre de celui que j’avais désiré je me suis assise, et son fruit est doux à ma bouche (Cant. 2, 3). » Fruit délicieux de l’arbre de vie, qui figurait l’Eucharistie !

Mais c’est du pain que la divine Sagesse nous conviait hier à manger en sa maison, et non son fruit dans le jardin. D’où vient en la réalité cette transformation qui ne répond plus à la figure ? Soudaine révolution, lamentable point de départ de l’histoire humaine ! L’homme a goûté dans son orgueil un fruit mauvais, fruit défendu, qui l’a perdu par la désobéissance ; il a été chassé du séjour de délices ; un chérubin à l’épée flamboyante garde le chemin de l’arbre de vie. Au lieu des fruits du Paradis, l’homme aura désormais le pain pour nourriture, le pain qui coûte le travail et la sueur, le pain qui suppose le broiement par la meule, le passage par le feu, des éléments qui le composent. Telle est la sentence portée par un Dieu justement irrité (Gen. 3, 19). Mais, hélas ! cette trop juste sentence ira plus loin que le coupable ; par delà l’homme, elle va frapper la divine Sagesse elle-même qui s’est donnée à l’homme pour nourriture et pour compagne. Car, dans l’immensité de son amour, elle ne méprisera point cette nature tombée ; elle l’embrassera, pour la sauver, jusque dans les conséquences de la chute, se faisant avec l’homme passible et mortelle. Les ombrages de l’Éden ne verront point cette alliance pour les fêtes de laquelle ils gardaient jalousement leurs gazons embaumés, leurs fruits si beaux à voir, destinés à être l’aliment savoureux (Gen. 2, 9) d’une jeunesse éternelle. Pour arriver jusqu’à l’homme, l’éternelle Sagesse devra se frayer un passage à travers les ronces et les buissons de sa nouvelle demeure. Une maison, bâtie (Prov. 9, 1) péniblement contre les intempéries de la terre d’exil, abritera le festin des noces ; et l’aliment de ce festin ne sera plus le fruit spontané de l’arbre de vie, mais le divin froment, broyé par la souffrance, et rôti sur l’autel de la croix.

Autres liturgies

Le Sacrifice du Christ est le point culminant de l’histoire, comme il est le centre auquel toute création vient aboutir. La raison en est que Dieu poursuit dans la création et le gouvernement du monde sa propre gloire comme fin dernière, et que le Sacrifice du Verbe incarné rend seul à Dieu la gloire infinie qui répond à sa grandeur. Les chrétiens du premier âge le comprenaient ainsi ; et c’est la pensée qui inspire la belle Préface de la Liturgie donnée sous le nom de saint Jacques au Livre 8ème des Constitutions apostoliques. Nous voudrions pouvoir citer cette Liturgie dans son entier ; nous en rapporterons du moins les principaux traits pendant cette Octave.

Constitutio Jacobi

Il est vraiment juste et digne de vous louer tout d’abord, vrai Dieu d’où découle toute paternité au ciel et sur la terre, seul sans principe, auteur de tout bien. Vous êtes le premier par nature, la loi de l’être, au-dessus du nombre.

Vous avez amené toutes choses du néant à l’existence par votre Fils unique. Vous l’avez engendré, lui, avant tous les siècles, sans intermédiaire, Dieu Verbe, Sagesse vivante, premier-né de toute créature, Ange de votre grand conseil, Pontife, roi et seigneur de toute nature intellectuelle ou sensible. Car c’est par lui, Dieu éternel, que vous avez créé toutes choses, et par lui que vous les honorez de votre providence : à lui par vous elles doivent d’être, à lui aussi, d’être bonnes.

Dieu Père de votre Fils unique, par lui avant toutes choses vous avez fait les Chérubins et les Séraphins, les Dominations, Vertus et Puissances, les Principautés et les Trônes, les Archanges et les Anges.

Et ensuite par lui vous avez fait ce monde visible et tout ce qu’il renferme. Car c’est vous qui avez étendu les cieux comme une tente, établi la terre sur le vide par votre seule volonté. Vous avez fait la nuit et le jour, placé au ciel le soleil pour commander aux jours, la lune pour commander aux nuits, le chœur brillant des étoiles pour chanter vos magnificences. Séparant de la terre ferme l’Océan immense, vous avez rempli les eaux d’habitants de toute taille, et multiplié sur la terre les animaux domestiques et sauvages ; vous l’avez couronnée de plantes, décorée de fleurs, enrichie de semences.

Vous n’avez pas seulement créé le monde par votre Christ ; mais dans ce monde vous avez placé l’homme ornement du monde. Vous avez dit à votre Sagesse : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance ; et qu’ils commandent aux poissons de la mer, et aux oiseaux du ciel. » Vous l’avez donc composé d’une âme immortelle et d’un corps pouvant se dissoudre ; vous lui avez donné dans son âme la raison et le discernement du juste et de l’injuste, dans son corps les cinq sens et le mouvement.

Dieu tout-puissant, vous aviez planté dans Éden à l’Orient, par votre Christ, un paradis orné de toutes sortes de plantes excellentes, et vous aviez conduit l’homme en ce lieu comme dans une somptueuse demeure. Cet homme, en le créant, vous aviez greffé naturellement dans son cœur la loi morale et les germes de la divine connaissance. En l’introduisant dans le jardin de délices, vous lui accordiez de goûter de toutes choses, à la réserve d’une seule, interdite comme gage de meilleures espérances : s’il était fidèle, l’immortalité serait sa récompense.

Mais lorsque, négligeant le précepte et circonvenu par la ruse du serpent et le conseil de la femme, il goûta le fruit défendu, vous le chassâtes justement du paradis ; et cependant votre bonté ne l’abandonna point sans secours dans sa chute profonde. Vous qui lui aviez soumis la création, vous lui accordâtes de se procurer sa nourriture au prix de fatigues et de sueurs bénies par vous, qui donnez à toutes choses commencement, croissance et maturité. Vous l’appelez enfin du court sommeil de la mort à une nouvelle naissance, lui promettant par serment la résurrection et la vie.

On nous saura gré de donner ici quelques-unes des Antiennes appelées dans l’Église de Milan Transitorium. Elles répondent à notre Antienne de Communion, et celles qui suivent sont empruntées au temps où nous sommes.

Transitorium

Votre Corps est rompu, ô Christ ; votre Calice est béni. Que votre Sang soit toujours pour nous la source de la vie et le salut des âmes, ô notre Dieu ! Alleluia.

Les Anges ont entouré l’Autel ; le Christ distribue le Pain des Saints et le Calice de vie pour la rémission des péchés.

Celui qui aura mangé mon Corps et bu mon Sang, celui-là demeure en moi, et moi en lui, dit le Seigneur.

Les Anges sont debout au côté de l’Autel ; les Prêtres consacrent le Corps et le Sang du Christ au milieu des psaumes, et ils disent : Gloire à Dieu dans les hauteurs !

Nous avons reçu le Corps du Christ, et nous avons bu son Sang ; nous ne craindrons nul mal ; car le Seigneur est avec nous.

Par la grâce de Dieu prenons les dons que le Christ nous offre, non pour le jugement, mais pour le salut de nos âmes.

Nous terminerons cette journée par la série des Hymnes composées sous la direction de la Bienheureuse Julienne, pour chacune des petites Heures de l’Office qui précéda celui de saint Thomas. C’était la coutume de l’Église de Liège d’avoir ainsi, à ces Heures, des Hymnes variables selon le Temps et les Fêtes.

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Le samedi dans l’octave du Saint-Sacrement

L’homme a vu s’ouvrir devant lui les horizons désolés de la terre d’exil. L’arbre de vie n’est plus qu’un douloureux souvenir ; fixé au sol fortuné qui l’a vu naître, il n’a point suivi l’homme pécheur dans sa migration vers la vallée des larmes. Il reste au Paradis ; loin du séjour de la souffrance et du regard des hommes mortels, il demeure comme le témoin des premières intentions divines, toutes de paix, d’innocence et d’amour.

Nous le retrouverons plus tard : il doit faire l’ornement de la terre nouvelle où le Seigneur introduira ses élus, au jour de la grande Pâque et du rétablissement de toutes choses (Apoc. 22, 2). Jour heureux auquel, dit l’Apôtre, aspire toute créature maintenant gémissante et soumise, pour une faute qui n’est point la sienne, à l’inconstance de changements sans fin ! Celui qui, contre le gré de la création, l’a soumise à cette servitude de corruption, lui conserve l’espoir qu’alors délivrée, elle-même en sa mesure participera de la glorieuse liberté des enfants de Dieu (Rom 8, 19-22). Car la gloire du nouveau Paradis sera plus grande que celle du premier. Ce n’est plus en effet sous l’ombre vide des symboles, ou dans un rapprochement fugitif, que doit s’y opérer l’union déifiante ; mais la Sagesse s’y donnera substantiellement et sans voile à l’humanité dans un embrassement éternel.

C’est dans le temps toutefois, et sur la terre, que doit se contracter cette union dont la jouissance parfaite et stable est pour l’éternité. Car telle est l’économie du plan divin, qu’en toutes choses la vie future a ses racines dans la vie présente, et n’est que la révélation dans la lumière de gloire des ineffables réalités constituées ici-bas par la grâce. Quelles seront donc, après la chute, les conditions de l’alliance dont l’éternelle Sagesse ne s’est point départie ?

O profondeur des trésors de la Sagesse de Dieu (Ibid. 11, 33) ! Fort comme la mort est son amour (Cant. 8, 6) ; mais non moins sublimes apparaîtront, à la suite du péché, les délicatesses infinies de cet amour même. Loin d’elle la mésalliance ! loin d’elle tout compromis avec la souillure d’une race coupable ! La miséricorde infinie suffisait à pardonner l’offense au seul désaveu du pécheur : en sa noblesse et dignité d’Épouse, elle ne veut point, pour l’homme, de ce pardon qui eût dissimulé sous le couvert de l’oubli divin sa faute inexpiée. Au défaut de son insuffisance, elle prétend solder elle même intégralement la dette du coupable, et le réhabiliter dans la justice, avant de l’épouser dans l’amour : « Je t’épouserai dans la justice et le jugement (Osé. 2, 19) », dit Dieu à l’homme tombé, par le prophète Osée.

Et il ajoute : « Je t’épouserai dans la foi (Ibid. 20). » Car de même que l’entrée de la divine Sagesse en ce monde, qu’elle vient sauver de l’orgueil par l’humilité, sera sans gloire et sans apparence extérieure ; ainsi l’union divine s’opérera-t-elle dans le mystère des espèces sacrées du banquet nuptial, qui ne présenteront aux yeux que le pain et le vin des tables communes. Mais la foi percera le voile ; et l’ineffable dignité des fils des hommes, manifestée dans ce festin des cieux, rejaillira sur la création entière.

Sous l’impression de l’attente universelle des créatures implorant, à leur manière, cette déclaration merveilleuse des fils de Dieu (Rom. 8, 19) qu’emporte de soi l’alliance avec la Sagesse du Père, le prophète continue dans un style plein d’enthousiasme : « En ce jour-là, dit le Seigneur, j’exaucerai les cieux, et ils exauceront la terre ; et la terre exaucera le froment, le vin et l’huile ; et ceux-ci exauceront Jezrahel, la race de Dieu (Osé. 2, 21-22) », lui donnant avec le froment et le vin la matière des Mystères, et par l’huile, le sacerdoce qui doit les transformer en la dot de l’alliance dans l’acte même du Sacrifice. Car c’est par le Sacrifice, et dans le sang, que doit se consommer cette alliance de justice et d’amour.

L’Écriture rapporte que Moïse traversant un jour le désert, chargé d’une transgression légale, fut assailli par l’Ange du Seigneur qui l’eût exterminé, si Séphora, l’épouse du chef futur d’Israël, n’eût conjuré la vengeance divine par la circoncision violente et précipitée de son fils Éliézer ; et, teignant de ce sang du fruit de ses entrailles les pieds du coupable, elle s’écriait : « Vous m’êtes un époux de sang (Exod. 4, 24-26) ! » Ainsi, et bien mieux, peut s’écrier à l’humanité la divine Sagesse ; car elle ne sauvera l’homme, et n’arrivera jusqu’à lui, que dans le sang de ce fils de l’homme qui est elle-même.

Mais loin de l’ébranler, il semble que cette perspective, qui mettra son amour en plus vive lumière, ait encore augmenté son ardeur. « Je dois être baptisé d’un baptême, dira l’Homme-Dieu plus tard, et quelle est la violence de mon désir jusqu’à ce qu’il soit accompli (s. Luc 12, 5o) ! » Mais dès maintenant, et depuis que l’expiation est apparue comme la voie royale qui peut lui rendre l’humanité redevenue digne d’elle par l’effusion d’un sang divin sous le pressoir, la Sagesse n’a plus d’autre pensée. Aussi trompera-t-elle d’ici là son impatience, en préludant par mille essais figuratifs à l’immolation du Calvaire, et au banquet de la grande victime devenu le festin des noces.

Son jardin, le lieu de délices, n’est plus pour elle le Paradis, mais cette terre aride où plus que jamais l’homme a besoin de son amour. O Chérubin, sentinelle vigilante, inexorable au pécheur, protégez l’arbre de vie contre les retours de son désespoir : l’épée terrible, qui s’échappe de vos mains en jets de flamme, n’arrêtera point au Paradis l’adorable Sagesse. Elle rejoindra le genre humain dans son exil. Entendons-la, au livre de l’Ecclésiastique, chanter sa fuite miséricordieuse et célébrer ses expédients divins. Si elle était l’arbre, elle est de même le fleuve de vie. « Or, dit-elle, comme un filet d’eau, comme l’écoulement d’un grand fleuve, ruisseau sans apparence, je suis sortie du Paradis. J’ai dit : J’arroserai les plantes de mon jardin, j’enivrerai de fécondité ma prairie. Et voici que mon ruisseau a élargi ses rives, et, devenu fleuve, il ressemble à une mer. Dès le point du jour, j’illumine tout de ma doctrine, et je la ferai retentir jusque dans le lointain des siècles. Je descendrai dans tous les abîmes, je visiterai tous ceux qui dorment, j’éclairerai tous ceux qui espèrent dans le Seigneur (Eccli. 24, 41-45). »

Cette vive lumière qui, dès le point du jour, illumine tout de la divine Sagesse, est l’enseignement varié des prophéties ou figures divinement ordonnées dans la série des siècles, et projetant jusqu’au point de départ du genre humain l’ombre imposante du Messie. Par ce multiple enseignement, la Sagesse se fait jour au milieu des nations chez les âmes saintes (Sap. 7, 27), réveille l’homme endormi dans le découragement (Psalm. 118, 28), nourrit l’espérance en son cœur et tient ses regards tournés vers l’avenir.

Les sacrifices sanglants, établis au seuil de l’Éden comme expression rituelle de la religion du premier âge, poursuivront l’humanité de cette divine lumière jusque dans les abîmes où l’entraînera plus tard l’égarement du polythéisme. Grâce à eux, si le fleuve des traditions primitives, traversant le temps et l’espace, doit se charger de nombreux éléments étrangers et rouler bien des scories, on le verra néanmoins porter fidèlement jusqu’aux pieds du Christ lui-même les désirs et l’attente non interrompue des nations (Gen. 49, 10 ; Agg. 2, 8). Lors même en effet que le serpent usurpateur aura détourné vers ses autels impurs la fumée de ces sacrifices qui n’étaient dus qu’au seul vrai Dieu, il ne se peut que cette expiation figurative des fautes de l’homme par le sang d’une victime innocente et pure, substituée au coupable, ne réveille plus d’une fois, dans l’âme la plus distraite, quelque notion du Médiateur à venir. L’antique ennemi verra donc le culte des divinités de son invention prolonger lui-même en tous lieux, sur ce point important, les échos de la foi des patriarches. Représailles merveilleuses, et dignes en tout de l’éternelle Sagesse : comme au désert (Num. 21, 6-9), la vue même du serpent, devenu pour le fils de Jessé le signe des peuples (Isaï. 11, 10), aura guéri ceux qui s’étaient tournés vers lui de sa propre morsure ! Car chez les cœurs droits de la gentilité, la Sagesse achèvera dans l’amour l’œuvre de salut commencée par la puissance de ses divins rayons pénétrant ainsi jusqu’au sein de la nuit profonde. O racine de Jessé, racine de la Sagesse du Très‑Haut, qui vous connaît ? qui pénétra jamais les artifices de votre amour (Eccli. 1, 6) ? Vraiment l’emportez-vous sur la lumière ; car elle cède à la nuit, mais de vous ne triomphe point la noirceur du mal (Sap. 7, 29, 3°).

Impuissants à produire la grâce et le démontrant assez par leur multiplicité même (Héb. 10, 1-4.), les sacrifices sanglants auront donc pour but de conserver dans l’humanité la conscience de la chute et l’attente du Sauveur, maintenant ainsi, dans l’esprit de tous, la base des actes surnaturels nécessaires à la justification et au salut. Mais les sublimes retouches apportées au plan divin depuis la chute ne seront point seules représentées dans ce rite important ; l’union de Dieu et de sa créature, objet primitif et toujours principal des intentions du Créateur, l’union de l’homme et de la divine Sagesse au banquet dressé par elle-même, y trouvera son expression figurative dans le partage de la victime entre Dieu et l’homme, entre la divinité apaisée par l’effusion du sang et l’humanité réhabilitée, nourrie de cette chair innocente devenue pour elle désormais l’aliment d’une vie nouvelle et divine. Telle sera chez toutes les nations la règle générale des sacrifices, que dans le temps où montera vers le ciel par le feu la part divine, un repas commun, vrai signe de communion entre le Ciel et la Terre, devra ne faire plus qu’un des assistants eux‑mêmes dans la consommation des restes de l’hostie.

Admirable harmonie ! Prophétie vivante, redite à tous les échos par les mille voix des victimes égorgées chaque jour en tous lieux ! En elles, l’Agneau divin qu’elles annoncent est immolé dès l’origine du monde (Apoc. 13, 8) : appliqué par l’espérance et la foi, son sang déjà coule à flots sur les âmes, emportant les péchés des générations successives ; et, tenue en éveil par les prescriptions inspirées de son rituel mystérieux, l’humanité se prépare dès lors au banquet des noces de l’Agneau (Ibid. 19, 7-9).

Que la divine Sagesse exalte son triomphe ! Elle a fait naître au ciel une lumière qui ne s’éteint pas, enveloppé comme une nuée la terre entière ; elle a fait seule le tour des cieux, pénétré jusqu’au fond de l’abîme, traversé les mers, parcouru le monde en souveraine ; sur tout peuple, sur toute nation elle a eu l’empire, foulant de ses pieds doucement victorieux les cœurs des puissants et des humbles (Eccli. 24, 6-11).

Cependant les temps d’exil ont avancé dans leur cours ; la longue série des siècles d’attente est plus qu’à moitié parcourue. Moins éloignée désormais, la consommation de l’alliance va devenir chez plusieurs l’objet d’aspirations plus ardentes ; et, comme se recueillant elle-même, l’adorable Sagesse ambitionne le repos d’une préparation plus intime au grand œuvre qu’elle doit accomplir. Où s’arrêteront ses pas ? Le Créateur de toutes choses lui a fait entendre sa voix toujours obéie ; le Père très-haut, qui la destine à ses élus dès le commencement, a fixé sa tente ; il lui a dit : « Habite en Jacob, et qu’Israël soit ton héritage. » Ainsi prend-elle pied en Sion, pour se reposer dans la cité sainte et régner en Jérusalem (Ibid. 2-15) : Jérusalem, ville de paix, théâtre prédestiné des merveilles de l’avenir, où déjà la douceur du fils de la promesse portant sur ses épaules le bois de l’immolation, et remplacé par le bélier mystérieux sous le glaive paternel, avait marqué la montagne du vrai Sacrifice ; cité bénie, qui, dans le même temps, avait pour chef le roi-pontife semblable au Fils de Dieu (Héb. 7, 3), Melchisédech offrant le pain et le vin de la future alliance, et révélant au Père des croyants, dont les regards inspirés plongeaient dans l’avenir, le grand jour du Christ son fils (s. Jean 8, 56) !

C’est là qu’au moment où les foules égarées n’adressent plus qu’aux faux dieux l’hommage de leurs sacrifices, la divine Sagesse se retire avec le peuple qui porte en ses veines le sang rédempteur. En lui du moins veut-elle maintenir les droits du Père, et garder toujours pure la lumière de l’espérance des nations. Par mille prodiges elle l’arrache au joug égyptien (Sap. 10, 15). Le festin de l’agneau pascal, égorgé le jour même où plus tard aura lieu la vraie Cène du Seigneur et l’immolation de l’Agneau divin, donne le signal de la délivrance et de la marche à travers les flots vers la montagne où se conclut, dans le sang des victimes, le pacte d’union qui fait de la maison de Jacob l’épouse de Dieu (Ézech. 16 ; Osé. 2, etc.), la nation sainte et sacerdotale (Exod. 19, 6). Figure en toutes choses du vrai peuple élu traversant le désert du monde, Israël s’abreuve aux eaux divinement sorties de la pierre qui est le Christ (1 Cor. 10, 4, 11) ; un pain tombé chaque jour des cieux soutient ses forces dans la fatigue de la route et des combats, et cette nourriture des Anges s’adapte à tous les besoins, se prête à tous les goûts (Sap. 16, 20‑29). Dieu même habite avec lui sous la tente ; et sur l’unique autel élevé devant ce tabernacle qui rappelle l’exemplaire montré sur la montagne (Exod. 26, 3o), une famille choisie doit seule offrir, sous la direction du pontife suprême, les différents sacrifices légaux redisant en un multiple langage les circonstances variées de l’unique Sacrifice signifié par eux tous.

De cet autel, où brûle un feu qui ne s’éteint pas, monte sans interruption vers le ciel la fumée de la chair et du sang des victimes égorgées. Elles implorent la venue de l’Hostie salutaire qui doit mettre fin à ces hécatombes ; tandis que les offrandes de farine et de vin, nécessaire accompagnement de l’holocauste et de l’hostie pacifique, annoncent l’auguste Mémorial qui doit de même prolonger et parfaire le divin sacrifice de la Croix dans une application non sanglante. Rapprochement mystérieux : il est dès lors un sacrifice qui ne s’appelle pas autrement que de ce nom de mémorial, et c’est l’oblation isolée de la farine et des gâteaux ou pains de froment sans levain (Lévit. 2, 2, 9). Les douze pains de proposition toujours présents à l’intérieur du voile, comme chose sainte entre toutes, monument perpétuel de sacrifice et d’alliance (Lévit. 24, 7-9), expriment aussi déjà non moins clairement la future présence eucharistique, maintenue dans l’Église sous les espèces sacrées, en dehors de la célébration des Mystères.

De même qu’il n’y a qu’un autel en Jacob, pour ramener dans l’unité la pensée vers Celui qui doit être à la fois la victime et l’autel : ainsi n’y a-t-il qu’un seul lieu, le tabernacle et ses abords, et plus tard le temple et la ville sainte, où il soit permis de célébrer ces banquets sacrés de communion qui, chez tous les peuples, terminent le sacrifice dont ils font partie. « Vous n’offrirez point vos victimes indifféremment en tous lieux », dit Moïse à son peuple une dernière fois rassemblé sous ses yeux dans les plaines du Jourdain ; mais toutes vos offrandes en victimes, prémices, dîmes et oblations volontaires, seront apportées au lieu que le Seigneur aura choisi pour y manifester sa gloire. C’est là que vous célébrerez le sacré banquet, en présence du Seigneur votre Dieu, vous, vos fils et vos filles, vos serviteurs et vos servantes, et les lévites qui habitent vos cités ; et vous serez dans la joie, et vous recueillerez les fruits des bénédictions du Seigneur votre Dieu (Deut. 12, 7, 11-13). »

La prospérité matérielle promise au peuple juif comme récompense de sa fidélité à garder les prescriptions figuratives de la loi du Sinaï, n’était elle-même que la figure des bénédictions divines qui devaient transformer l’âme, et la préparer à l’avènement de la divine Sagesse en la chair. Mais Israël a peine à s’élever au dessus des sens. Il s’offre comme une proie facile à tous les scandales des nations ; si, maté par la verge, il comprend enfin que l’unique salut est pour lui dans sa loi, c’est pour s’y enfermer comme en désespéré dans la lettre même des préceptes rituels, et n’y plus voir le sens principal qui est celui de l’avenir et du monde des âmes.

Que de fois cependant Dieu l’avertit par ses prophètes, et cherche à le ramener à l’esprit de l’institution première ! Il se répand, dans les Psaumes, en remontrances où la douceur du père absorbe encore ineffablement l’amertume de la plainte : « Écoute, ô mon peuple, et je te parlerai ; Israël, je t’instruirai de ma vraie pensée. Moi, ton Dieu, je ne te reprendrai point sur tes sacrifices, tes holocaustes sont toujours sous mes yeux. Mais je n’ai besoin ni des veaux de ta maison, ni des boucs de tes troupeaux : toutes les bêtes de la forêt sont miennes, miens aussi les animaux des montagnes et les bœufs des prairies. Si j’ai faim, je ne te le dirai point, car l’univers est à moi et tout ce qu’il renferme ; mais mangerai-je donc la chair des taureaux, boirai-je le sang des boucs ? Élève-toi jusqu’au sacrifice de louange : c’est dans cette voie que je te montrerai le Christ salut de Dieu (Psalm. 49, 7-14, 23). »

Mais plus tard, devant cette race à la tête dure, aux oreilles et au cœur incirconcis (Act. 7, 51), s’enfonçant toujours dans le formalisme étroit ou réside pour elle toute vertu, Dieu ne sait plus dissimuler le dégoût suprême que lui inspirent ces immolations auxquelles ne se rattache plus le sens prophétique, qui seul les relevait à ses yeux : « Qu’ai-je besoin de toutes vos victimes ! s’écrie-t-il par Isaïe. Elles me sont à nausée ; les holocaustes de vos béliers, la graisse de vos troupeaux, le sang des veaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus. Qui vous a priés jamais d’en souiller mes parvis ? Ne m’offrez plus à l’avenir ces vains sacrifices : votre encens m’est en abomination (Isaï. 1, 11-13). »

Inutiles avertissements : l’orgueil croît, dans le Juif charnel, en proportion de l’étroitesse du cœur et des pensées. Il ne rêve plus qu’un Messie conquérant ; et ce Messie dont ses victimes lui prédisent sans cesse les divins caractères, il le reniera, parce qu’il leur sera trop semblable en effet dans la souffrance et la douceur.

Se tournant donc vers les nations qui, moins privilégiées qu’Israël, ont cependant conservé l’attente du Sauveur et le reconnaîtront avec amour, le dernier des Prophètes, Malachie, proclame au nom du ciel l’abrogation définitive de ce culte incompris, et son remplacement par le divin Mémorial qui, le même en tous lieux, réunira tous les peuples dans la puissante participation du grand Sacrifice. « Ma volonté n’est plus en vous, dit le Seigneur des armées ; je ne recevrai point vos présents. Car du lever du soleil à son couchant, mon Nom est grand chez les nations, et en tout lieu s’offre à mon Nom le sacrifice d’une oblation pure (Malach. 1, 10-11). »

Les temps sont accomplis. Maintenant donc, ô nations, bénissez le Seigneur (Psalm. 65, 8.). Trop longtemps, la vie n’a été pour vous que le songe creux d’une vision nocturne. Vous aviez faim du fruit de vie ; vous aviez soif de l’eau jaillissante. Mais comme l’affamé qui rêve, en dormant, d’un festin copieux, et n’arrive point à satisfaire la faim qui le dévore ; comme l’homme altéré qui boit en songe, et retrouve au réveil sa soif brûlante et le vide de son âme : ainsi étaient vos multitudes égarées (Isaï. 31, 7, 8). Mais voici que l’étendard de Jessé paraît enfin sur la montagne, et vient rallier les peuples. Gentils, étrangers autrefois, repaissez-vous en vos déserts devenus fertiles (Ibid. 5, 17). L’eau du rocher déborde en vos terres arides. La gloire du Liban, la beauté du Carmel et de Saron couronnent vos montagnes et décorent vos plaines désolées ; la solitude tressaille et fleurit comme le lis, elle pousse et germe de toutes parts (Ibid. 35, 1-7). La pluie ne manquera plus à vos semences ; délicieux va devenir le pain fourni par vos moissons (Ibid. 30, 23). Le laboureur en effet labourera-t-il toujours ? Ne doit-il pas semer enfin ? Travaillera-t-il sans cesse à fendre et à sarcler sa terre ? Non sans doute ; et le temps en est venu : lorsqu’elle est aplanie et broyée, il y jette la semence et distribue le froment dans les sillons. Or, c’est ici la conduite du Seigneur Dieu des armées sur les nations : conduite merveilleuse, exaltant à la fois et la stabilité de ses divins conseils, et l’infinie magnificence de ses justices (Isaï. 28, 24-29).

Non ; l’éternelle Sagesse n’avait point abandonné ses ineffables projets d’amour. Elle marchait avec le genre humain dans l’épreuve. Mais elle se devait à elle-même d’éprouver en effet l’homme coupable, de lui faire sentir, avant de l’en relever, la profondeur de sa chute. C’est pour cela qu’elle laisse fondre sur lui la nuit, la frayeur et l’angoisse ; elle-même l’exerce dans la souffrance, jusqu’à ce que, l’ayant amené à sonder l’abîme effrayant de sa misère native, elle puisse se confier derechef à son âme humiliée. Alors elle le redresse par le repentir, l’affermit dans l’espérance, et, revenant à lui toute joyeuse, lui découvre à nouveau sa ravissante beauté et entasse en lui les trésors de son amour (Éccli. 4, 18-21).

En ce jour du samedi, saluons Marie devenue pour les nations le Siège de la Sagesse. C’est en son sein qu’a lieu la bénie rencontre, objet de l’attente des siècles. Son sang très pur a fourni la substance de ce corps sans tache, dans la splendeur duquel le plus beau des fils des hommes conclut l’indissoluble alliance de notre nature avec la Sagesse éternelle ; et son âme ravie contemple l’ineffable mystère des noces divines accomplies dans ses chastes entrailles. Marie, jardin fermé, où, plus délicieusement qu’aux premiers jours dans l’orbe des cieux, la Sagesse se joue dans la lumière et l’amour ; lit fleuri du Cantique (Cant. 1, 15), embaumé par l’Esprit des parfums les plus suaves ; tabernacle auguste de la Vierge-Mère, plus saint mille fois que celui de Moïse ! C’est là, sous le voile immaculé de cette chair virginale, que, par l’ineffable embrassement des deux natures en l’unité du Fils unique, l’Esprit-Saint verse à flots l’onction qui fait à la fois l’Époux et le Pontife à jamais selon l’Ordre de Melchisédech.

Que l’homme donc respire enfin : déjà le pain du ciel, le pain de l’alliance, est descendu en terre ; et si neuf mois nous séparent encore de la nuit fortunée qui doit le produire aux yeux de tous en Bethléhem, déjà le Pontife est à l’œuvre en son temple saint. « Vous n’avez point voulu des victimes et des oblations, dit-il au Père ; mais vous m’avez formé un corps. Les holocaustes et les sacrifices pour le péché n’ont point su vous plaire. Alors j’ai dit : Voici que je viens, selon qu’il est écrit de moi en tête du Livre, pour faire, ô Dieu, votre volonté (Héb. 10, 5-7). »

Autres liturgies

Continuons de citer, en abrégeant, la Préface grandiose qui nous est fournie par la Liturgie du Livre 8ème des Constitutions apostoliques.

Constitutio Jcobi

Et non seulement, ô Dieu, vous avez usé de miséricorde envers l’homme tombé, après l’avoir châtié dans votre justice ; mais ainsi encore, des fils sans nombre qu’il dut à votre bénédiction fécondante, vous avez glorifié les fidèles et puni les révoltés, recevant le sacrifice d’Abel innocent, rejetant les dons de Caïn l’impie fratricide.

Car vous êtes l’ouvrier du genre humain, le principe de la vie, la source des biens, l’auteur des lois, récompensant les soumis, terrible aux transgresseurs. Contre la multitude des impies vous lançâtes le déluge sur le monde, sauvant dans l’arche Noé le juste et huit âmes vivantes : fin du passé, point de départ de l’avenir. Embrassant du feu terrible les cinq villes coupables, vous délivrâtes de l’incendie Loth innocent.

C’est vous qui, délivrant Abraham de l’erreur de ses pères, l’avez fait héritier du monde et lui avez montré votre Christ. Vous avez désigné Melchisédech comme pontife du culte divin. Vous avez fait d’Isaac le fils de la promesse. Vous avez conduit Jacob en Égypte.

Vous souvenant, Seigneur, des promesses faites à leurs pères, vous n’avez point abandonné les Hébreux sous le joug égyptien. Et lorsque les hommes, corrompant la loi naturelle, regardaient la création comme le produit du hasard, ou l’honoraient plus qu’il ne convient, vous n’avez point permis qu’ils fussent entraînés par l’erreur ; mais, leur envoyant votre serviteur Moïse, vous avez donné par lui la loi écrite en aide à celle de nature ; vous avez montré que les créatures étaient votre ouvrage, et convaincu le polythéisme d’erreur.

Vous avez décoré de la dignité sacerdotale Aaron et ses descendants. Vous châtiiez les Hébreux coupables, et receviez leur repentir. Vous tiriez par dix plaies vengeance de l’Égypte ; vous divisiez la mer pour le passage des Israélites et engloutissiez les Égyptiens sous les flots. Vous adoucissiez par le bois l’eau amère, et faisiez couler l’eau du rocher ; vous faisiez pleuvoir du ciel la manne, et leur ameniez par les airs des cailles pour nourriture ; vous les éclairiez la nuit par une colonne de feu, et les protégiez durant le jour contre la chaleur sous une colonne de nuée. Par Josué, qu’ils reçurent de vous pour chef, vous avez détruit sept nations, divisé le Jourdain, desséché les fleuves impétueux et renversé sans machines de guerre les remparts des cités.

Pour toutes ces choses gloire à vous, Seigneur tout-puissant.

Vous êtes adoré par les innombrables légions des Anges, des Archanges, des Trônes, des Dominations, des Principautés, des Puissances, des Vertus ; les Chérubins aussi vous adorent ; de même les Séraphins aux six ailes, de deux voilant leurs pieds, de deux voilant leurs têtes, et volant des deux autres. Sans cesse, avec les milliers nombreux des Archanges et les myriades sans fin des Anges, ils disent et proclament d’une voix éclatante et qui ne s’arrête jamais :

Saint, Saint, Saint le Seigneur des armées : les cieux et la terre sont remplis de sa gloire : béni soit-il dans les siècles ! Amen.

Empruntons comme hier au Missel ambrosien quelques-unes de ses Antiennes de Communion au Temps après la Pentecôte. La première est celle-là même de la fête du Corps du Seigneur.

Transitorium

Nous vous louons, Seigneur, Tout-puissant, qui êtes assis sur les Chérubins et les Séraphins, que bénissent les Anges et les Archanges, que louent les Prophètes et les Apôtres. Nous vous louons dans la prière, Seigneur qui êtes venu dénouer les liens de nos péchés. Nous vous prions, grand Rédempteur envoyé par le Père comme Pasteur des brebis. Vous êtes le Christ Seigneur et Sauveur, qui êtes né de la Vierge Marie. Nous qui prenons ce Calice très saint, gardez-nous toujours de toute faute.

Recevez avec crainte le Sacrement des cieux, rassasiez-vous de la douceur du Christ. Le Seigneur nous a donné le Pain du ciel ; l’homme a mangé le Pain des Anges. Alleluia, alleluia.

Aimons-nous mutuellement ; car Dieu est amour. Celui qui aime son frère est né de Dieu, et il voit Dieu ; et la charité de Dieu est parfaite en lui. Or celui qui fait la volonté de Dieu demeure à jamais.

Approchez de l’Autel de Dieu ; purifiez vos cœurs, et soyez remplis de l’Esprit-Saint, pour recevoir le Corps et le Sang du Christ en rémission des péchés.

Seigneur, ô Père, donnez la paix aux Prêtres et aux Lévites qui rompent le Corps du Seigneur ; donnez la paix à nos Rois et leur peuple recevant le Corps du Seigneur. Alleluia, alleluia, alleluia.

Rassemblés tous par le parfum du Christ, venez : rassasiez‑vous de sa douceur.

Nous terminerons aujourd’hui nos emprunts à l’Office de la Bienheureuse Julienne par l’Hymne suivante, assignée pour l’Office des Complies dans les anciens livres de l’Église Saint‑Martin-au-Mont.

Hymne

Le Christ est vraiment notre nourriture, il est vraiment notre breuvage ; sa chair est pour nous un aliment réel, et son sang nous abreuve en vérité.

C’est sa vraie chair que nous recevons, cette chair qu’il a prise de la Vierge ; c’est son vrai sang que nous buvons, ce sang qu’il a versé pour l’homme.

Dans ce festin, c’est du Verbe fait chair que nous sommes nourris, du Verbe sur qui repose le culte de Dieu, du Verbe qui nous ouvre le ciel.

Ce pain renferme la plénitude de la douceur et de la grâce ; c’est le Roi de l’éternelle gloire, celui que la Vierge porta dans son sein.

Engraissons-nous de la substance de ce pain angélique ; délectons-nous dans la douceur de ce miséricordieux viatique.

O festin céleste, ô gloire des rachetés, ô repos des cœurs humbles, conduis-nous aux joies éternelles.

Daigne, ô Père, par ton Fils, par ton Esprit puissant, conduire à la fin bienheureuse ceux auxquels ici-bas tu donnes un tel aliment.

Amen.

Dimanche dans l’octave du Saint-Sacrement

Ce dimanche est le deuxième dimanche après la Pentecôte. On le trouvera ici.

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Le lundi dans l’octave du Saint-Sacrement

« Le Seigneur l’a juré, et son serment sera sans repentir : Vous êtes Prêtre pour jamais selon l’Ordre de Melchisédech (Psalm. 109, 4). » Ainsi chantaient au Messie attendu les fils de Lévi, dans le plus beau de leurs psaumes. Famille auguste et privilégiée, couronne de frères (Eccli. 50, 13) rangée dans sa gloire autour de l’autel d’où s’élevait tout le jour la fumée des victimes, ils célébraient sur la harpe sacrée le sacerdoce des biens à venir, et proclamaient leur future déchéance. Ombre et figure, leur sacerdoce devait s’évanouir à la clarté des divines réalités du Calvaire. Ils avaient dû à l’égarement des nations d’être appelés à maintenir la religion du vrai Dieu dans son temple unique ; mais ce précaire honneur allait finir au temps de la réconciliation du monde. Fils de Juda par David, le Christ Pontife ne tient rien d’Aaron ; c’est par delà Moïse, avant la naissance des douze Patriarches et d’Israël leur père, que le chantre inspiré, remontant les âges, salue le type d’un sacerdoce que ne limiteront plus l’espace ou la durée. Melchisédech reçoit dans Abraham les hommages de Lévi son fils ; le dépositaire de la promesse est béni par ce chef de nations incirconcises ; et cette bénédiction puissante, qui s’étend à la race entière du patriarche, tire sa vertu d’un sacrifice mystérieux : l’offrande pacifique du pain et du vin au Dieu Très-Haut (Gen. 14, 18-20).

Le sacerdoce du Roi de justice et de paix, qui précède en dignité comme par le temps celui d’Aaron, doit aussi lui survivre. C’est à l’heure même où Dieu, faisant alliance avec une famille séparée, semblait abandonner les nations et se disposait à constituer l’Ordre lévitique en dehors d’elles, que le roi-pontife de Salem, sans commencement ni fin marqués dans l’Écriture (Héb. 7, 3), apparaît subitement comme la plus imposante image du Pontife éternel offrant le divin mémorial qui doit perpétuer sur terre le grand Sacrifice, et remplacer à jamais les immolations sanglantes du mosaïsme.

Le Sacrifice de la Croix domine les siècles et remplit l’éternité. Un seul jour néanmoins le vit offrir dans la série des âges, comme un seul lieu dans l’espace. Et toutefois en aucun lieu, en aucun temps, l’homme ne peut se passer du Sacrifice accompli sans cesse, renouvelé sans fin sous ses yeux ; car, nous l’avons vu, le Sacrifice est le centre nécessaire de toute religion, et l’homme ne peut se passer de la religion qui le rattache à Dieu comme Seigneur suprême, et forme le premier des liens sociaux. De même donc que, pour répondre à cette impérieuse nécessité dès l’origine, la Sagesse établit ces offrandes figuratives qui annonçaient l’unique Sacrifice et tiraient de lui leur valeur ; de même, l’oblation de la grande Victime une fois accomplie, doit‑elle subvenir encore aux besoins des nations et pourvoir le monde d’un Sacrifice permanent : mémorial et non plus figure, vrai Sacrifice, qui, sans détruire l’unité de celui de la Croix, applique ses fruits chaque jour aux membres nouveaux des générations à venir.

Nous ne raconterons point ici la Cène du Seigneur et l’institution du nouveau sacerdoce, qui s’élève d’autant au-dessus de l’ancien que les promesses sur lesquelles il repose sont elles-mêmes plus élevées, et plus auguste l’alliance dont il forme la base (Héb. 7, 19‑22 ; 8, 6). Le Jeudi saint nous a dit les détails de cette histoire d’amour. C’est alors qu’au terme enfin de ses aspirations éternelles, quum facta esset hora (s. Luc 22, 14), à cette heure tant différée, la Sagesse s’assied au banquet de l’alliance avec ces douze hommes représentants de l’humanité tout entière. Fermant le cycle des figures dans une dernière immolation de l’Agneau pascal : « J’ai désiré d’un immense désir manger cette Pâque avec vous (Ibid. 15) », s’écrie-t-elle en l’Homme-Dieu, comme soulageant son cœur en ce moment suprême des longues vicissitudes qu’a subies son amour. Et soudain, prévenant les Juifs, elle immole sa victime, l’Agneau divin signifié par Abel, prédit par Isaïe, montré par Jean le Précurseur (Grég. Moral. 29, 31). Et, par une anticipation merveilleuse, déjà bouillonne dans la coupe sacrée le sang qui bientôt coulera sur le Calvaire ; déjà sa main divine présente aux disciples le pain changé au corps devenu la rançon du monde : « Mangez, buvez-en tous ; et, de même que pour vous en ce moment j’ai prévenu ma mort, quand j’aurai disparu de ce monde, faites ceci en mémoire de moi (1 Cor. 11, 24, 25). »

L’alliance désormais est fondée. Scellé comme l’ancien dans le sang, le Testament nouveau se déclare ; et s’il ne vaut dès lors qu’en prévision de la mort réelle du testateur (Héb. 9, 16-18), c’est que le Christ, victime dévouée pour tous à la vengeance souveraine, est convenu, dans un pacte sublime avec le Père (Ibid. 12, 2), de n’attacher la rédemption universelle qu’au drame terrible du lendemain. Chef de l’humanité coupable, et responsable à Dieu des crimes de sa race, il veut, pour détruire le péché, se conformer aux lois sévères de l’expiation, et manifester à la face du monde en ses tourments les droits de la justice éternelle ( Rom. 3, 25, 26). Mais déjà la terre est en possession du calice qui doit proclamer la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne (1 Cor. 11, 26), en communiquant (Ibid. 10, 16) à chaque membre du genre humain le vrai sang du Christ répandu pour ses péchés (s. Luc 22, 20).

Et certes il convenait que de lui-même, et loin de tout cet appareil de violence extérieure qui devait bientôt donner le change aux disciples, notre Pontife adoré s’offrît au Père en un vrai Sacrifice, afin de manifester clairement la spontanéité de sa mort (s. Jean 10, 18), et d’écarter la pensée que la trahison, la violence ou l’iniquité de quelques hommes pussent être le principe et la cause du salut commun (Grég. Nyss. Orat. 1, in Chr. resurr).

C’est pourquoi, élevant les yeux vers son Père (Canon. Miss.) et rendant grâces, il dit au présent, d’après la force du texte grec : « Ceci est mon corps livré pour vous ; ceci est mon sang versé pour vous (s. Luc 22, 19, 20). » Ces paroles, qu’il lègue avec leur puissance aux dépositaires de son sacerdoce, opèrent en effet ce qu’elles signifient. Non seulement elles transforment le pain et le vin au corps et au sang du Christ ; mais encore, glaive redoutable, elles vont à isoler efficacement sous la double espèce le corps et le sang du Seigneur : d’elles-mêmes, elles divisent, elles livrent séparément à la justice du Père et dans un véritable état d’immolation ce corps et ce sang précieux, qui ne demeurent unis que par la toute-puissante volonté de la Majesté souveraine amplement et pour jamais satisfaite au Calvaire.

Chaque fois donc que sur le pain de froment et le vin de la vigne tomberont, d’une bouche autorisée, ces paroles comparables à celles qui tirèrent du néant l’univers, quelle que soit dans l’espace ou le temps la distance qui sépare le monde de la Croix, la terre se retrouvera en possession de l’auguste Victime. Une à la Cène et sur la Croix, elle demeure une dans l’oblation faite au Père, en tous lieux, par l’unique Pontife empruntant et faisant siennes les mains et la voix des prêtres choisis dans l’Esprit-Saint pour ce redoutable ministère.

Qu’ils seront grands ces hommes tirés par l’imposition des mains du milieu de leurs frères ! Nouveaux Christs identifiés au Fils de la Vierge très pure, ils seront les privilégiés de la divine Sagesse, étroitement unis dans l’amour à sa puissance, associés comme Jésus lui-même au grand œuvre qu’elle poursuit dans les siècles : l’immolation de la grande Victime, et le mélange du calice (Prov. 9, 2) où l’humanité, fondue avec son Chef en un même sacrifice, vient en même temps puiser l’amour et s’unir intimement à sa divinité.

Louange et gloire à Jésus, le Pontife suprême, en ces nobles fils de la race humaine, étonnement du ciel, orgueil de la terre ! Entouré d’eux comme le palmier de ses palmes de victoire, comme le cèdre de son incorruptible ramure (Eccli. 50, 13, 14), il s’avance, pareil encore à l’olivier poussant ses rejetons d’où noblesse, force et sainteté découlent à l’envi (Ibid. 11). La tige du cyprès élevant dans les airs la forêt de ses rameaux toujours verdoyants (Ibid.) disparaît sous leur épais ombrage : ainsi, voilant son action directe, et s’effaçant derrière les fils nombreux qui tirent de lui leur puissance et leur sève, le véritable Aaron les ramène tous à l’unité sur sa tige bénie.

Nuit fortunée, festin céleste, où, l’heure venue pour lui de glorifier son Père (s. Jean 17, 1), et sur le point de franchir les degrés sanglants de cet autel de la Croix où doit se consommer la gloire souveraine (Eccli 50, 11, 12), il fait dès maintenant briller aux yeux les rayons de son sacerdoce ! Sous les traits de Simon fils d’Onias posant les fondements du temple et délivrant son peuple de la mort (Ibid. 1-5), c’est Jésus que célébrait l’Esprit divin dans le chant sublime qui couronne le dernier des Livres consacrés à la Sagesse éternelle. Aux mains si débiles encore de ceux qu’il daigne appeler ses amis (s. Jean 15, 15) et ses frères (Ibid. 20, 17), le Christ confie l’oblation qui doit amplifier, en l’immortalisant, son Sacrifice au Roi des siècles. Sa noble main s’est étendue, offrant en libation du sang des raisins ; il le répand à la base de l’autel qui déjà s’élève, et l’odeur divine en est montée jusqu’au Prince Très-Haut. En ce moment, du Cénacle même, il a entendu dans l’avenir les chants de triomphe exaltant le divin mémorial, et la psalmodie sacrée remplissant la grande maison, l’Église, autour de lui d’une incessante et suave harmonie ; il a vu les peuples prosternés dans l’adoration du Seigneur leur Dieu en sa présence, et rendant au Tout-Puissant leur hommage devenu parfait désormais. Alors il s’est levé de la table du festin ; il est sorti dans sa force et dans son amour (Ibid. 14, 31), pour étendre ses mains tout le jour en face de l’assemblée incrédule et ennemie des enfants d’Israël (Isaï. 65, 2) ; il a renouvelé son oblation, consommé dans le sang son Sacrifice, voulant manifester par la Croix la vertu de Dieu (Eccli. 50, 15-23).

« Sacrifice du soir, dit saint Augustin, la Passion du Christ est devenue dans la Résurrection l’offrande du matin (In Psalm. 140). » Déjà, sous la Loi, cette transformation du grand Sacrifice était mystérieusement annoncée par l’offrande solennelle de la gerbe des prémices, au troisième jour après l’immolation de l’Agneau pascal (Lévit. 23, 10, 11). Mais le temps d’offrir le pain lui-même, le vrai froment des âmes, n’était pas venu encore, et la Loi ajoutait : « Vous compterez, depuis le jour où vous aurez offert la gerbe des prémices, sept semaines entières et le jour qui suivra, c’est-à-dire cinquante jours ; et alors vous offrirez au Seigneur un Sacrifice nouveau : des pains de froment de pure farine, qui seront les prémices du Seigneur (Lévit. 23, 15-17). »

Cinquante jours en effet séparaient le monde de l’ouvrier divin qui pouvait seul transformer ces dons. Mais la glorieuse Pentecôte s’est levée enfin sous le souffle impétueux de l’Esprit créateur : la chair du Verbe, le sang divin qu’il a formés à l’origine, restés son domaine, attendaient, pour se reproduire dans les Mystères sacrés, l’opération incommunicable de celui dont ils sont le chef‑d’œuvre glorieux. C’est de l’Esprit, feu éternel, que Marie a conçu (s. Matth. 1, 18, 20), dit Rupert ; c’est par lui que Jésus s’est offert, hostie vivante, au Dieu vivant (Héb. 9, 14) ; c’est du même feu qu’il brûle sur l’autel, car c’est par l’opération du Saint-Esprit que le pain se transforme en son corps (Rup. in Exod. Lib. 2, c. 10). »

Aussi le disciple sublime du grand Apôtre, Denys l’Aréopagite, nous apprend-il (De Eccl. hier. c. 5, 3, § 5) que Jésus, l’hiérarque suprême, lorsqu’il appela ses disciples en partage de son pontificat souverain, bien qu’étant Dieu il fût l’auteur de toute consécration, renvoya cependant à l’Esprit divin la consommation de leur sacerdoce. C’est pourquoi, montant au ciel, il leur recommande de ne point quitter Jérusalem, mais d’y attendre la promesse du Père, à savoir le baptême de l’Esprit qu’ils devaient recevoir sous peu de jours (Act. 1, 4, 5).

« Le Prêtre paraît, dit saint Jean Chrysostome, portant, non plus le feu comme sous la Loi, mais l’Esprit-Saint (De Sacerd. Lib. 3, c. 4). C’est un homme qui parle, mais Dieu qui opère (Homil. de proditione Judae, 6). »

« Comment cela se fera t-il ? » demande à l’Ange la Vierge-Mère ; « car je ne connais point d’homme. » Et Gabriel répond : « L’Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre (s. Luc 1, 34, 35). » — Et maintenant tu me demandes, dit saint Jean Damascène : Comment le pain, comment le vin et l’eau deviennent-ils le corps et le sang du Christ ? Je te réponds moi aussi : L’Esprit-Saint couvre de son ombre l’Église et ses dons, et il opère ce Mystère au-dessus de la parole et de toute pensée (De fid. orthod. Lib. 4, c. 13). »

C’est pourquoi l’Église, conclut saint Fulgence, ne saurait mieux implorer la venue de l’Esprit divin qu’au temps de la célébration des Mystères. Car, explique-t-il, de même que, sous l’ombre de l’Esprit, dans le sein virginal, la Sagesse du Père s’unit à l’homme choisi par elle en un divin mariage, l’Église, dans le Sacrifice, adhère elle-même au Christ par l’Esprit-Saint comme l’épouse à son époux et le corps à son chef (Ad Monim. Lib. 2, c. 9, 10, 11). » Aussi l’heure de Tierce, heure de l’arrivée en ce monde du divin Paraclet, est-elle désignée par l’Église, en chacune de ses fêtes, pour l’oblation solennelle du grand Sacrifice auquel il préside dans la toute-puissance de son opération.

Heure bénie du Sacrifice, où l’exil paraît moins lourd à l’Épouse du Christ ! sur terre encore, elle honore Dieu d’un digne hommage, et voit affluer en son sein les trésors du ciel. Car la Messe en ce sens est son bien, sa dot d’Épouse ; c’est à elle qu’il appartient d’en régler l’oblation, d’en préciser les formules et les rites, d’en percevoir les fruits. Le Prêtre est son ministre : elle prie ; il immole la Victime, et donne à sa prière une puissance infinie. Le caractère éternel du sacerdoce, imprimé par Dieu même au front du Prêtre, le rend seul dépositaire du pouvoir divin et place au-dessus de toute force humaine la validité du Sacrifice offert par ses mains ; mais il ne peut accomplir légitimement cette oblation que dans l’Église et avec elle.

Cette mutuelle dépendance, union sans confusion du Prêtre et de l’Église dans les sacrés Mystères, avait frappé les premiers chrétiens. Le cimetière de Calliste, point central des catacombes romaines au 3ème siècle de notre ère, en garde encore sur ses parois la démonstration touchante. Près des tombes consacrées à la sépulture des Évêques de l’Église-mère, un ensemble de peintures, remontant à l’origine de la catacombe, rappelait symboliquement aux initiés le dogme eucharistique établi par Jésus comme base de la religion dont ses Pontifes avaient été, pendant leur vie, les gardiens fidèles. Le repas des sept disciples, auxquels Jésus lui-même a préparé pendant la pêche mystérieuse le pain et le poisson rôtis sur les charbons (s. Jean 21, 9), occupe dans une des salles le milieu de la muraille faisant face à la porte d’entrée. Deux sujets moins étendus accompagnent de chaque côté cette peinture centrale : c’est, d’une part, le Sacrifice d’Abraham à la signification bien connue ; de l’autre, on voit une scène qui ne rappelle rien d’historique, mais dont la composition, en relation évidente avec le sujet en regard, représente le Sacrifice des chrétiens dans un symbolisme d’autant plus profond, qu’il dérobe plus soigneusement aux profanes le secret des Mystères. Sur une table est un pain dont le poisson, l’ichthus eucharistique, placé tout auprès, indique la vraie nature ; à droite du spectateur, une femme, debout et les bras étendus en orante, adresse au ciel de ferventes supplications : tandis qu’à gauche, couvert du simple pallium, vêtement habituel du clergé chrétien au second siècle, un homme plus jeune étend les mains avec autorité sur la table et ses dons. Qui ne reconnaîtrait l’Église, unie, dans la consécration, au Prêtre son ministre et son fils (De Rossi, Rom. sott. 2) ?

Avec quelle fidélité cette reine en deuil de l’Époux observe le Testament qui lui légua dans le Sacrifice l’éternelle et vivante mémoire de sa mort, à la dernière Cène ! S’il se donne à elle tout entier dans le Mystère d’amour, l’état d’immolation où il se présente à ses yeux l’avertit qu’elle doit moins songer à jouir de sa douce présence, qu’à parfaire et continuer son œuvre en s’immolant avec lui. Sous l’autel, son lit nuptial, la femme forte (Prov. 31, 10) a placé les Martyrs : elle sait que la Passion du Christ appelle un complément dans ses membres (Col. 1, 24). Née sur la Croix de son côté ouvert, elle l’a épousé dans la mort ; et cette première étreinte qui, dès sa naissance, mit dans ses bras le corps sanglant de son Époux, a fait passer dans l’âme de la nouvelle Ève l’ivresse de dévouement et d’amour au sein de laquelle l’Adam céleste s’endormit au Calvaire.

Mère des vivants, l’immense famille humaine afflue vers elle avec ses misères de tout genre et ses besoins sans nombre. L’Église saura faire valoir le talent qui lui a été confié : la Messe répond à tous les besoins ; l’Église suffit par elle à ses devoirs d’Épouse et de Mère. S’identifiant toujours plus chaque jour à la Victime universelle qui la revêt de son infinie dignité, elle adore la Majesté souveraine et lui rend grâces, implore le pardon des fautes anciennes et nouvelles de ses enfants, et demande pour eux les biens du temps et de l’éternité. De son autel, le sang divin rejaillit sur les âmes souffrantes, tempère la flamme expiatrice, et les conduit au lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix (Can. Miss. .

Telle est la vertu merveilleuse du Sacrifice offert dans l’Église, que ces quatre fins dont la poursuite résume la religion entière : adoration, action de grâces, propitiation, impétration ; il les atteint de lui-même et, quant à l’effet principal, indépendamment des dispositions du Prêtre ou de ceux qui l’entourent. Car c’est l’hostie qui en fait la valeur ; et l’hostie sur l’autel est la même qu’au Calvaire, hostie divine égale au Père, s’offrant elle-même comme sur la Croix à ces mêmes fins dans une seule oblation.

Le Créateur de l’espace et du temps n’est point leur esclave, et il le montre en ce mystère : « De même qu’offert en plusieurs lieux, c’est un même corps et non plusieurs, dit saint Jean Chrysostome ; ainsi en est-il de l’unité du Sacrifice aux divers âges (In ep. ad Héb. Hom. 17). » De l’autel à la Croix le mode seul est distinct. Sanglante sur la Croix, non sanglante à l’autel, l’oblation demeure une (Héb. 10, 14) en face de cette diversité dans l’application. L’immolation de l’auguste Victime apparut sur la Croix dans sa sublime horreur ; mais la violence des bourreaux voilait aux regards le Sacrifice offert à Dieu par le Verbe incarné dans la spontanéité de son amour. L’immolation se dérobe aux yeux à l’autel ; mais la religion du Sacrifice s’y révèle au grand jour, et s’y déploie dans sa splendeur. Le sang divin laissa sur la terre qui but ses flots au grand Vendredi la malédiction du déicide ; le calice de salut que l’Église tient en ses mains porte avec lui la bénédiction du monde.

O glorieuse condition de notre terre, d’où l’Agneau immolé, qui déjà reçoit sur le trône de Dieu les hommages dus à son triomphe (Apoc. 5, 6, 12), présente chaque jour au Père, en ses abaissements infinis, satisfaction entière pour les crimes du monde et gloire égale à sa Majesté sainte ! Les Anges admirent l’honneur de cet humble globe perdu dans l’espace au milieu des sphères brillantes des cieux, et tant aimé dès le commencement par l’éternelle Sagesse ; ils entourent tremblants cet autel de la terre en relation si intime avec celui du ciel, qu’un même Pontife y rend hommage au même Dieu dans une même offrande infinie. L’Enfer en frémit dans ses abîmes ; et sa rage contre Dieu, sa vengeance contre l’homme n’a pas d’objet plus en horreur. Combien d’efforts jamais lassés, combien d’essais toujours plus habiles, pour faire cesser sur terre ce Sacrifice odieux ! jusqu’à ce qu’enfin, au cœur même de la chrétienté, l’hérésie protestante renversât tant d’autels ; jusqu’à cette révolution, gagnant toujours plus chaque jour, et dont le but avoué est de fermer les temples et de disperser les sacrificateurs !

Mais aussi le monde, qui autrefois se relevait après les tempêtes, se plaint d’une décadence universelle, où la force n’est plus qu’aux fléaux de Dieu. Il s’agite en vain sur lui même, sentant céder sous lui, à chaque pas, les bras de chair qui s’offrent à porter sa décrépitude. Le sang de l’Agneau, sa force antique, ne coule plus sur terre avec la même abondance. Et cependant le monde tient encore ; il tient par ce même Sacrifice qui, bien que méconnu et diminué, s’offre toujours en un grand nombre de lieux ; il tiendra jusqu’à ce qu’enfin, dans un dernier accès de démence furieuse, il ait égorgé le dernier des Prêtres et fait cesser ici-bas le Sacrifice éternel (Dan. 10, 31).

Autres liturgeis

La formule mozarabe que voici résume admirablement quelques‑unes des considérations qui précèdent.

Post nomina. (in Nativitate D. N. J. Christi.)

Dans notre faiblesse et dignité, nous, vos prêtres et serviteurs, immolons à votre redoutable Majesté des victimes spirituelles ; nous vous offrons, ô Dieu, l’hostie immaculée que le sein d’une mère a produite dans sa virginité inviolée, que la pudeur a conçue, la sainteté engendrée, l’intégrité mise au monde. Immolée, cette hostie vit toujours ; et vivante, elle est continuellement immolée : hostie qui seule peut plaire à Dieu, car elle est le Seigneur. Nous vous l’offrons, Père souverain, pour votre sainte Église, pour l’expiation des crimes du monde, pour la purification de nos âmes, pour la santé de tous les malades, pour le repos et le pardon des fidèles défunts : échangeant pour mieux leurs tristes demeures, qu’ils jouissent de la bienheureuse société des justes.

L’incommensurable portée du Sacrifice eucharistique, sa puissance universelle, apparaîtront dans ces belles prières, qui font suite à celles que nous avons déjà empruntées des Constitutions apostoliques.

Constitutio Jacobi

Nous vous prions de regarder ces dons favorablement, ô Dieu qui n’avez besoin d’aucune chose ; complaisez-vous en eux pour l’honneur de votre Christ ; envoyez sur ce Sacrifice votre Saint-Esprit, le témoin des souffrances du Seigneur Jésus : afin que ceux qui participeront à la victime soient affermis dans l’amour, absous des péchés, délivrés du diable et de ses mensonges, remplis du Saint-Esprit, rendus dignes de votre Christ, et qu’ils obtiennent la vie éternelle par leur réconciliation avec vous, Seigneur tout-puissant.

Nous vous prions encore, Seigneur, pour votre sainte Église qui s’étend d’un pôle à l’autre, que vous avez acquise par le sang précieux de votre Christ : gardez-la inébranlable et sans orage jusqu’à la consommation du siècle ; de même pour tout l’épiscopat administrant et distribuant comme il convient la parole de vérité, pour tout le presbyterium, pour les diacres et tous les clercs : afin que vous leur donniez à tous la Sagesse, et les remplissiez du Saint-Esprit.

Nous vous prions encore, Seigneur, pour le roi et ceux qui sont en dignité, pour toute l’armée, pour que soit dans la paix ce qui nous concerne : afin que passant notre vie entière dans le calme et la concorde, nous vous rendions gloire par Jésus‑Christ notre espérance.

Nous vous offrons encore le Sacrifice au nom de tous les saints qui depuis le commencement vous furent agréables : patriarches, prophètes, justes, apôtres, martyrs, confesseurs, évêques, prêtres, diacres, sous-diacres, lecteurs, chantres, vierges, veuves, laïques ; et de tous ceux dont vous savez les noms.

Nous vous l’offrons aussi pour ce peuple : afin que vous en fassiez le sacerdoce royal, la nation sainte, à la gloire de votre Christ : pour ceux qui vivent en virginité et chasteté, pour les veuves de l’Église, pour ceux qui vivent en un chaste mariage, pour les enfants de votre peuple : afin que vous n’ayez à rejeter personne d’entre nous.

Nous vous supplions aussi pour cette ville et ses habitants ; pour les malades, les esclaves, les exilés, les proscrits, les navigateurs et voyageurs : soyez leur secours, aide et défense.

Nous vous prions encore pour ceux qui nous haïssent et nous persécutent à cause de votre Nom, pour ceux du dehors et de l’erreur : amenez-les au bien, calmez leurs fureurs.

Nous vous prions encore pour les catéchumènes de l’Église, les possédés, les pénitents nos frères : rendez les premiers parfaits dans la foi, délivrez les seconds des attaques du mauvais, recevez la pénitence des troisièmes, et donnez à nous tous le pardon des péchés.

Nous vous offrons aussi pour l’équilibre des saisons et l’abondance des fruits de la terre : afin que, recevant constamment les dons de votre libéralité, nous vous louions sans cesse, vous qui donnez à toute chair sa nourriture.

Nous vous prions aussi pour les absents retenus par une cause légitime : afin que, gardés par vous dans la religion, vous nous rassembliez tous, fermes, sans reproche et sans faute, dans le royaume de votre Christ, le Dieu de toute nature tombant sous l’intelligence ou les sens, et notre roi.

À vous toute gloire, vénération, action de grâces, honneur, adoration : Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles éternels et sans fin.

Et tout le peuple doit répondre : Amen.

Nous emprunterons la Séquence qu’on va lire au Thesaurus Hymnologicus de Daniel. À la différence d’un assez grand nombre de pièces liturgiques composées comme elle sur le divin Sacrement, dans les 14ème et 15ème siècles, on y retrouve encore quelque reste de l’inspiration des grands lyriques chrétiens des temps antérieurs.

Le Saint Sacrement

Des divins sommets, l’éternelle Sophia descend au sein de la Vierge : le guide désiré du voyageur apparaît sur la terre ; il naît de Marie, revêtant l’être humain.

Noble Fils d’une noble Mère, venu au monde par un mode admirable, il ôte les crimes du monde, chasse la souffrance, donne la santé, marche en tête des siens dans sa puissance et met en fuite les bataillons ennemis.

Devenu passible en son merveilleux amour, on le condamne à la croix ; le souverain auteur de l’ancienne Loi reçoit pour nous des blessures cruelles.

Agneau élevé sur la croix et pour nous immolé, il devient l’hostie du salut : réparateur de notre vie, restaurateur des vertus, il ouvre les portes du ciel.

Il dicte d’abord, au grand souper, ses volontés sacrées, connaissant bien les prochains événements ; offrant du pain, il le bénit : « Ceci est mon corps, dit-il ; que ce soit mon souvenir. »

Le vin de la coupe qu’il présente est béni par le Fils de Dieu; et cette bénédiction en fait à l’heure même le Sang du Verbe incarné.

Dieu seul pénètre ces mystères ; il faut les croire, les vénérer, sans chercher à comprendre. Que seul, dans sa simplicité, le juste s’en approche : — mais toi, n’aie garde, homme faussé par le vice.

Crains, Judas, ta condamnation ; approche, Pierre, pour ton salut : c’est le mets des fidèles. À cette table s’arme le juste, tandis que, mis à nu, le coupable devient la proie des ennemis.

Ce sont là, Christ, vos merveilles : de la colère du jugement gardez qui s’en approche ; parez-nous de la robe de grâce, défendez nous du supplice. Réparateur du salut, rendez-nous dignes de cette nourriture, remède des cieux.

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Le mardi dans l’octave du Saint-Sacrement

La Sagesse poursuit l’accomplissement du plan divin qu’elle a conçu avant tous les âges. Ses noces avec la nature humaine au sein de la Vierge-Mère ont manifesté son amour ; et Jésus, ce fils de l’homme qui n’eut jamais d’autre personnalité que le Verbe lui‑même, immolé sur la Croix dans un Sacrifice renouvelé chaque jour, présente au Père une gloire infinie.

Mais l’auguste victime, descendue sur terre à la voix du Prêtre, ne remonte point vers les cieux dans les tourbillons de la flamme sacrée qui consumait autrefois l’holocauste. Immobile et passive comme les éléments dont sa substance a pris la place en cette conversion merveilleuse qui fait le Sacrifice, elle demeure à l’autel sous leur propre apparence, pain et vin pour les yeux et tous les sens, Sacrement auguste, signe sensible d’un festin mystérieux.

« Sacrement des sacrements (Dion. De eccl. hier, c 3, 1), ô très saint, soulevant les voiles qui t’entourent de leurs significations mystérieuses, montre-toi de loin dans ta splendeur et remplis nos âmes de ta directe et très pure lumière (Dion. Ibid. 3, § 2). » Ainsi s’écrie dans son incomparable langage le révélateur des divines hiérarchies, l’Aigle d’Athènes aussi la gloire de notre terre des Gaules, lorsqu’après avoir exposé les cérémonies saintes du Sacrifice, prêtant ses ailes au souffle de l’Esprit divin, il s’élance, dans les délices d’une contemplation sublime, jusqu’à la rayonnante beauté des archétypes ou principes des rites sacrés qu’il vient de décrire. Suivons du regard le vol puissant du Platon chrétien consacrant dans la foi les formules du génie antique, et soumettant avec Paul au Christ les hauteurs de la science (2 Cor. 10, 5).

Le Prêtre vient d’accomplir les redoutables Mystères ; il les produit aux yeux sous le voile des espèces. Ce pain caché tout à l’heure et ne formant qu’un tout, il le découvre, il le divise en plusieurs parts ; il donne à tous du même calice : il multiplie symboliquement et distribue l’unité, consommant ainsi le Sacrifice. Car l’unité simple et cachée du Verbe, épousant l’humanité entière, s’est avancée des profondeurs de Dieu jusqu’au monde visible et multiple des sens ; et s’adaptant au nombre sans changer de nature, unissant notre bassesse à ses grandeurs, notre vie et sa vie, sa substance et nos membres, elle veut ne faire de tous qu’un seul tout avec elle (Dion. Ibid. § 12, 13) : de même le Sacrement divin, un, simple, indivisible en son essence, se multiplie amoureusement sous le symbole extérieur des espèces, afin que, se repliant sur son principe et rentrant du multiple en sa propre unité, il y ramène ceux qui sont venus à lui dans la sainteté (Dion. Ibid. § 3).

Aussi le nom qui lui convient davantage est-il excellemment Eucharistie, Action de grâces, comme renfermant l’objet de toute louange et tous les dons célestes arrivés jusqu’à nous. Merveilleux sommaire des opérations déifiantes, il soutient notre vie, et restaure la ressemblance divine en nos âmes sur l’archétype souverain de l’éternelle beauté ; il nous conduit par de sublimes ascensions dans une voie surhumaine ; par lui sont réparées les ruines de la faute première ; par lui prend fin notre indigence : prenant tout en nous, se donnant tout entier, il nous fait participants de Dieu même et de tous ses biens (Dion. Ibid. § 7).

De là vient, dit encore saint Denys, que « ce qui est commun aux autres sacrements est attribué a spécialement à celui-ci, étant aussi appelé Communion et Synaxe : bien que chacun d’eux ait également pour but de ramener au centre divin nos vies divisées ; bien que tous, réduisant sous l’influence de la simplicité déifique la multiplicité des affections diverses et contraires, mettent l’homme par eux-mêmes en communion intime avec l’Unité souveraine. Mais à ces autres signes sacrés et sanctificateurs il faut, pour la consommation de leur œuvre commune, le complément de la perfection substantielle et divine que donne le premier. Il n’est guère en effet de fonction sacrée où la divine Eucharistie, comme couronnement de toute consécration, ne vienne serrer les liens de l’initié avec l’Un suprême et parfaire cette union divine dans le don des Mystères augustes qui la consomment. Si donc les autres sacrements, ne donnant point ce qu’ils n’ont pas, demeurent comme incomplets, sans pouvoir établir entre nous et l’Unité d’union substantielle ; si leur but est de préparer celui qui les reçoit aux Mystères divins, comme à la fin sommaire où ils tendent : c’est à bon droit que l’accord des Pontifes a nommé celui-ci d’un nom tiré de la nature des choses, en l’appelant Communion (Dion. De eccl. hier. c. 3, 1). »

« O Sacrement d’amour ! ô signe de l’unité ! ô lien de charité ! » reprend à son tour saint Augustin (In Jean. Tract, 26, 13). Mais cette force unitive de l’Eucharistie, magnifiquement célébrée par l’Aréopagite dans le rapprochement qu’elle opère entre Dieu et sa créature, l’évêque d’Hippone se complaît à la voir édifiant dans la paix le corps mystique du Seigneur, et le préparant pour l’éternel Sacrifice et la communion universelle et parfaite des cieux. C’est l’idée-mère qui lui inspire sur le divin Sacrement ces élans sublimes, dont plus d’une fois déjà le lecteur a pu apprécier la beauté ; car parmi les autres Pères et saints Docteurs, si riches eux-mêmes en profondeur et en amour sur le divin objet qui nous occupe, nous aimons à le citer de préférence à la suite de l’Église, dont il reflète tellement la pensée dans cette Octave, qu’elle l’a choisi jusqu’aujourd’hui pour son unique interprète dans les belles Homélies de l’Office nocturne.

Ne craignons donc point de suivre l’évêque d’Hippone sur ces sommets de la théologie eucharistique, où L’Église le donne pour guide à ses fils. La lumière de la foi, reçue au saint baptême, suffit à disposer le simple fidèle à l’intelligence de ces enseignements sublimes qui ne sont au fond que la sève régulière de la vraie vie chrétienne. Ce n’est point dans l’assemblée choisie de quelques âmes d’élite, ni au sein de quelqu’une des plus illustres Églises, que s’exprime en ses homélies le Docteur de la grâce : c’est dans une ville relativement obscure de la côte Africaine, à des matelots, aux bateliers d’Hippone, aux femmes du peuple et aux enfants pressés autour de sa chaire, qu’il adresse ces grandes leçons comme l’enseignement commun des petits et des forts.

À sa voix, écho de la tradition tout entière, la très sainte Eucharistie nous apparaissait, il y a huit jours, comme le centre et le lien de la grande communion catholique en cette terre de l’exil. Au matin même de la fête, complétant sa pensée dans le passage auquel l’Église emprunte l’explication officielle de l’Évangile du jour, il embrasse, non plus seulement la terre, mais le ciel même, le corps complet de la sainte Église, dans la signification des paroles du Sauveur annonçant l’institution du Mystère d’amour.

Je suis le pain vivant descendu du ciel, avait dit le Sauveur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde (s. Jean 6, 51, 52) : car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage (Ibid. 56). Cette nourriture, ce breuvage qu’il promet aux hommes, explique saint Augustin, c’est sans doute et directement sa vraie chair et le sang de ses veines ; c’est l’hostie même immolée sur la Croix. Mais par suite, établie sur sa propre et réelle substance, immolée avec lui comme une seule hostie dans un même Sacrifice, « c’est la sainte Église en tous ses membres, prédestinés, appelés, justifiés, glorifiés ou encore voyageurs ». Au ciel seulement se déclarera dans sa plénitude et sa stabilité le grand mystère eucharistique, cet ineffable rassasiement des âmes qui consistera dans l’union permanente et parfaite de tous en tous et en Dieu même par Jésus-Christ. « Comme en effet, poursuit saint Augustin, ce que les hommes désirent dans le manger et le boire est d’apaiser leur faim et d’éteindre leur soif, ce résultat n’est vraiment atteint que par la nourriture et le breuvage qui rendent ceux qui les prennent immortels et incorruptibles, à savoir la société même des Saints, où la paix régnera dans une pleine et parfaite unité (In Jean Tract 26, 15, 17). » Festin seul digne des cieux ! banquet sublime, où chaque élu, participant du corps entier, lui donne à son tour accroissement et plénitude !

C’est là cette Pâque de l’éternité qu’annonçait le Seigneur, lorsqu’au soir de sa vie (Hymn. Laud.), mettant fin à la Pâque des figures par la réalité voilée encore du Sacrement, il conviait les siens pour un festin nouveau dans la patrie sans figures et sans ombres. Je ne mangerai plus de cette Pâque, jusqu’à sa consommation dans le royaume de Dieu (s. Luc 22, 16), disait-il aux dépositaires de l’alliance ; je ne goûterai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’à ce jour où je le boirai avec vous, vin nouveau, dans le royaume de mon Père (s. Matth. 26, 29). Jour sans fin ; jour de pleine lumière, chanté par David : où, dégagée des voiles, enivrée la première d’amour à son divin banquet, la Sagesse, enserrant pour jamais dans un seul embrassement le Chef et les membres, abreuvera l’homme du torrent de ses divines voluptés et de la vie qu’elle puise au sein du Père (Psalm. 35, 8-10) ! Mais déjà le Christ notre Chef a pénétré les nues ; inondée de délices, appuyée sur son Bien-Aimé, l’Église monte incessamment du désert (Cant. 8, 5) ; le nombre se complète chaque jour de ses membres nos frères admis au festin sacré des cieux. À bon droit le Christ s’écrie : C’est là maintenant l’os de mes os et la chair de ma chair (Gen. 2, 23) ; ils lui adhèrent comme l’épouse à l’époux, n’étant plus qu’un même corps. L’Eucharistie a produit cette adaptation merveilleuse, qui ne se révèle qu’au grand jour de la gloire ; mais c’est ici-bas, sous l’ombre de la foi, qu’elle transforme ainsi les prédestinés dans le Christ lui-même.

Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (s Jean 6, 57). « Demeurer dans le Christ et l’avoir en soi, c’est là donc vraiment, dit saint Augustin, manger cette nourriture et boire ce breuvage (In Johan Tract, 26, 18) ; c’est, dans le Sacrement, le signe de la grâce (Ibid. Tract, 27, 1). » C’est la vraie condition du festin eucharistique, festin mutuel, où l’homme ne peut manger comme il faut le pain de vie, sans être lui-même d’abord et devenir toujours plus le pain du Christ, cet unique pain dont parle l’Apôtre (1 Cor. 10, 17), pétri par l’Église aux saints Mystères dans le levain (Chrys. Hom. 46 in Johan) de la chair sacrée du Verbe, et donnant au corps mystique du Seigneur accroissement et force dans l’unité (Aug. Serm. 57, 137). Je suis le froment de Dieu », disait saint Ignace d’Antioche aux Romains : « puissé-je être moulu par la dent des bêtes, afin d’offrir au Christ un pain immaculé (Ad Rom. 4) ! »

Reprenant au 8ème siècle la pensée de l’illustre martyr du premier âge, le moine saint Béatus et son disciple Hétérius la développaient, dans leur réponse aux Nestoriens d’Espagne (Ad Elipand. Lib. 1, 72.) : « Nos persécuteurs, en effet, séparent en nous la paille du bon grain dans le van des tribulations ; ils dégagent de la lie le jus de la grappe sous le pressoir de leurs tourments. À genoux prions pour ceux qui font de nous la nourriture de Dieu. Comme le vin sortant du pressoir est reçu dans la coupe, ainsi vous, fidèles, après vos labeurs. Vous êtes avec nous ce que nous sommes. Nous sommes avec vous dans le calice du Seigneur, calice unique, parce qu’une est la Passion du Christ et sa mort. Vous êtes le pain du Seigneur ; comme le pain consacré qui est son corps passe en nos membres, ainsi passons‑nous dans les siens par l’unité qu’il produit en nous. L’hérétique, lui, ne sait que séparer, couper, briser et disjoindre. Il sépare du Verbe la chair ; il divise, il éloigne, il met à part Dieu et l’homme, la tête et le corps. Il ne sait pas, le malheureux, que Dieu est la tête du Christ (1 Cor. 11, 3) et lui de son Église (Éph. 5, 23) ; il ignore que Dieu et l’homme est un seul Christ, chef de l’Église formant son corps. Les hérétiques ne sont point la nourriture du Seigneur ; ce n’est point d’eux que le Seigneur a dit : Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre (s. Jean 4, 34), cette œuvre qui consiste à former un seul pain des grains dispersés, à faire de la multitude une seule âme dans l’unité des vertus. Si les âmes unies par la foi n’étaient pas cette nourriture de Dieu dont il parle, il ne dirait pas de leurs moissons blanchissantes que les disciples ne voient point encore : J’ai une nourriture à manger que vous ne connaissez pas (Ibid. 32). »

Oh ! quelle faim est la sienne ! quel besoin pressant, quelle ardeur dévorante le pousse vers ce banquet de la Cène où, puissant convive, se donnant lui-même en pâture, il voudrait absorber l’humanité entière ! « Comme le feu dévore le bois dans la fournaise, il mange vraiment et s’assimile, à cette table sacrée, le corps entier de la sainte Église, le faisant sien, prenant ainsi force et croissance (Guil. Alv. De Sacrum. Euch. c. 4). » Ainsi parle Guillaume de Paris, au commencement du 13ème siècle. « En effet, expliquent de concert Léon le Grand et Augustin, la participation du corps et du sang du Seigneur ne fait autre chose que nous changer en lui (Léo. Serm. 14 de Pass.), en sorte que, réduits en son corps, devenus ses membres, nous soyons ce que nous recevons (Aug. Serm. 57 de Scripturis), ut in id quod sumimus transeamus, ut simus quod accipimus. »

La Sagesse éternelle se faisant chair avait en vue tous les enfants des hommes. Si l’unité qui préside aux œuvres divines lui faisait une loi de ne s’unir qu’à un seul dans une même hypostase ou personne, cette même loi d’unité, secondant son amour, avait donc fait de cet Homme-Dieu la tête d’un corps immense, où chaque élu devait s’adjoindre au Christ en union substantielle. Telle est l’économie du grand mystère de l’Incarnation, que cet ineffable mystère nous est représenté par les saints Docteurs comme en suspens et incomplet, jusqu’à ce que, par l’Eucharistie, la tête enfin s’adjoignît les membres et ne demeurât plus comme tronquée, séparée du corps qu’elle devait animer et régir.

« Et c’est pour cela, dit du Seigneur Paschase Radbert (Ép. ad Frudeg.), qu’il se réjouit grandement à la Cène, rendant grâces à Dieu son Père d’avoir enfin comblé ses longues aspirations. Il aspirait, avant de souffrir (s. Lux 22, 15), à manger la vraie Pâque, pour qu’au moment de se livrer comme prix du rachat, déjà tous en lui nous fussions un même corps. Ainsi fallait-il que nous fussions avec lui crucifiés, ensevelis, ressuscités (Rom. 6). »

Si intime est dans l’Eucharistie le rapprochement du Chef et des membres, que, s’appuyant des paroles de l’Homme-Dieu qui le compare à son union avec le Père (s. Jean 17, 21), saint Hilaire contre les Ariens, saint Cyrille d’Alexandrie contre Nestorius, s’en font un argument pour défendre d’une part la consubstantialité du Verbe (Hil. de Trinit. Lib. 8) et de l’autre l’union réelle, physique, et non seulement d’influence ou d’amour, qui lie le Verbe et la nature humaine dans l’Incarnation (Cyr. Al. in Johan Lib. 10). Une par nature avec le Père, une dans le Christ avec la chair, la Sagesse éternelle nous fait par cette chair un dans le Père avec elle-même.

Déjà cependant par avance l’Esprit-Saint, lien éternel, a rassemblé les élus ; hôte divin des fils de Dieu, l’Esprit sanctificateur, indivisible, rallie lui-même les fils d’Adam dans l’unité de sa propre substance. « Comme la vertu de la chair du Christ fait des nations un seul corps (Éph. 3, 6), dit saint Cyrille (2 Cyr. Al. in Johan Lib. 10), ainsi l’Esprit fait-il un seul des esprits divers, sans que pour cela soient confondus les esprits ou les corps : Un seul corps, un seul esprit, disait l’Apôtre, un seul Dieu Père de tous, au-dessus de tous et en nous tous (Éph. 4, 4, 6). » Mais dans le merveilleux rapprochement des créatures accompli à la gloire du Père souverain par l’Esprit du Père et du Fils, c’est à celui-ci comme Verbe incarné, comme Sagesse éternelle ineffablement éprise des enfants des hommes (Prov. 8, 31), qu’aboutit cet immense travail d’union dont les noces divines avec l’humanité sont le terme glorieux.

Et c’est ainsi qu’au terme nous-mêmes de cette carrière d’amour trop rapidement parcourue en la suave compagnie de la divine Sagesse, et près de passer, dans les deux jours qui vont suivre, à des considérations moins exclusivement dogmatiques sur l’auguste Mystère, nous retrouvons la pensée qui fut notre point de départ au jour de la fête. Dieu est amour, disions-nous ; mais l’amour appelle l’union, et l’union veut des semblables. Or, cette assimilation, qui, de l’homme à Dieu, ne pouvait s’accomplir que par l’appel de l’homme en participation de la nature divine (2 s. Pierre 1, 4), est l’œuvre spéciale de l’Esprit-Saint par la grâce, le résultat de son habitation personnelle (1 Cor. 3, 16) dans l’âme sanctifiée, dont, comme une huile très pure, il pénètre intimement tous les ressorts et la substance même. Ainsi fit-il dans le Christ, inondant l’être humain de sa plénitude au sein de la Vierge-Mère, au temps même où l’éternelle Sagesse s’unit à cette nature inférieure et créée, mais dès lors sainte et parfaite à jamais dans l’Esprit sanctificateur. Ainsi fait-il encore, préparant l’Église, la Cité sainte, au banquet des noces de l’Agneau, revêtant la très noble Épouse du Christ de sa parure éblouissante formée des vertus des saints (Apoc. 19, 7) ; et lorsqu’il l’a façonnée dans l’unité par le baptême, affermie dans la sainteté par le second des sacrements, déifiée pour l’Époux, disant alors avec elle le Venez (Ibid. 22, 17) des Mystères qui doivent achever son œuvre et ne faire qu’un seul corps de l’Épouse et de l’Époux. Ainsi les fils et membres de l’Épouse, identifiés au Christ, un seul corps avec lui, sont-ils rendus participants de ses noces divines avec la Sagesse éternelle.

Si donc nous avons été baptisés dans l’unique Esprit, conclurons‑nous avec l’Apôtre, c’était bien pour former l’unique corps où Juifs et Gentils, esclaves et libres, ne sont plus dans leur multiple diversité que les membres du Christ, abreuvés tous en cet unique Esprit d’un même breuvage (1 Cor. 12, 13), le Verbe divin passant en nous comme un lait très pur de la chair sacrée du Sauveur.

Comme des enfants nouveau-nés, aspirez à ce lait du Verbe (1 s. Pierre 2, 2), dit aux chrétiens le Prince des Apôtres interprété par Clément d’Alexandrie. Sang du Verbe, aliment facile des petits enfants (s. Matth. 18, 3) nés de l’Esprit (s. Jean 3, 5), qu’il prépare à la nourriture solide de l’éternité, le Verbe sans voiles ! mets délicieux, doux comme la grâce, nourrissant comme la vie, immaculé comme la lumière ! Douce rosée tombée du sein du Père au sein virginal, le Verbe se donne à l’Église, elle aussi vierge et mère : pure comme une vierge, aimante comme une mère, appelant ses enfants elle les allaite de ce lait sacré qui est l’Enfant‑Dieu ; elle n’a point d’autre lait que ce bel enfant de notre race, le corps du Christ abreuvant du Verbe ses tendres rejetons. Courons aux mamelles bénies qui donnent avec l’oubli des maux le Verbe de Dieu (Clém. AL. Paedag. 1, 6). Le sein de la mère est tout pour l’enfant, sa vie, sa joie, son univers. Avec quel empressement il se jette à son trésor, nous disait hier dans l’Office de la nuit saint Jean Chrysostome (Hom. 60 ad Pop. Antioch.) ! avec quelle ardeur presse-t-il de ses lèvres la source des biens ! Le lait des mères n’est pourtant qu’un symbole de celui que j’exalte ; il passe avec les premiers mois du nouveau-né : le mien demeure en sa source féconde ; il forme l’homme parfait, il suffit à lui faire atteindre la plénitude de l’âge du Christ (Éph. 4, 13).

Et quels sont donc les parfaits ici-bas, les disciples bien-aimés de l’éternelle Sagesse, sinon les plus petits, ces parvuli qu’elle convoque à la suivre sur les hauteurs (Prov. 9, 3-4), les hommes redevenus enfants pour entrer dans le royaume des cieux (s. Matth. 18, 3-4) ? Sublime enfance, célébrée sans fin par les Pères en des traits d’admirable éloquence ! Entendons Zénon de Vérone invitant, au grand jour de la Pâque. les nouveaux baptisés à passer des bords de la fontaine sacrée au lieu du désir suprême, où les attend le saint lait (Zén. Ver. Tract, 27), unique pour tous (Tract, 42) devenus un même corps (Tract, 32). Puis, quand les initiés sont en possession du Mystère ineffable, dans son enthousiasme d’évêque et de père, il chante ses nouveau-nés, race céleste aux représentants accourus du berceau comme de l’âge mûr, de la vieillesse comme de l’adolescence, et subitement redevenus tous enfants d’un jour sur le tendre sein de la Mère commune : enfance féconde et fortunée, qui ne doit plus se perdre en ceux qui l’ont acquise, depuis que le doux et triomphant Agneau de la Pâque a infusé avec amour son lait bienheureux dans leurs lèvres vagissantes (Tract, 43) !

Aussi ne devra-t-on pas s’étonner que le lait fût une des figures de l’Eucharistie les plus familières aux premiers chrétiens. Sainte Perpétue raconte que le Pasteur mit en sa bouche, à la veille du martyre, un lait délicieux ; et les détails de cette scène touchante font voir qu’il s’agit du Sacrement divin (Ruin. Act. sinc. pag. 87). Dans les peintures des catacombes, il n’est pas rare de rencontrer cet emblème entouré des grâces d’une poésie pleine d’amour. Mais, que le vase de lait s’y montre dans la main du Pasteur (Via Appia. De Rossi, 1, tav. 16) ou à ses côtés (Via Nomentana. Bosio. 455), qu’il repose sur un monticule en forme d’autel, gardé respectueusement par les brebis elles-mêmes (Via Appia. De Rossi, 1, tav. 12), ou que l’Agneau divin, Pasteur des pasteurs, le tienne suspendu près de lui à la houlette (Via Ardeatina. Bosio, 249), la signification ne diffère en rien sous l’expression variée du symbole : elle se révèle en pleine lumière dans cette autre peinture (Via Lavicana. Bosio, 363), où, placé sur le dos même de l’Agneau portant la palme de son sanglant triomphe, incorporé avec lui, le vase mystérieux paraît entouré du nimbe, comme renfermant le Verbe divin, aliment des Anges (Sap. 16, 20), adapté par l’amour à notre faiblesse.

Car, explique admirablement saint Augustin, l’homme ne vit pas d’une nourriture, et l’ange d’une autre : la vérité, la Sagesse divine, est l’unique aliment des intelligences (Énarr. in Psalm. 134). Les Anges, les Vertus, les esprits des cieux s’en nourrissent ; ils mangent et s’engraissent, sans diminuer jamais l’ineffable aliment (In Psalm. 33). Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (s . Jean 1, 1) : prends si tu peux, mange, c’est l’aliment. Mais tu vas me dire : Oui, sans doute, c’est l’aliment ; mais moi je suis un enfant, c’est du lait qu’il me faut, je ne puis autrement y atteindre. Puis donc que c’est du lait qu’il te faut, et que pourtant ce mets des cieux est le seul qui puisse te nourrir, il passera par la chair pour arriver jusqu’à tes lèvres (In Psalm. 119). Car l’aliment ne devient lait qu’en passant par la chair. Ainsi fait la mère. Ce que mange la mère est cela même qu’absorbe l’enfant ; mais l’enfant n’étant point assez fort pour se nourrir directement du pain lui-même, la mère incarne le pain qui par elle en douce liqueur passe à son fils (In Psalm. 33). Il ne reçoit que ce qu’il eût pris à la table ; mais ce qui passe par la chair convient à l’enfant (In Psalm. 30). Le Verbe donc s’est fait chair, et il a habité parmi nous (s. Jean 1, 14) ; l’homme a mangé le pain des Anges (Psalm. 77, 25). La Sagesse éternelle est venue jusqu’à nous, comme un lait bienfaisant, par la chair et le sang du Seigneur (In Psalm. 30, 134 ; Confess. 7, 18). » Oh ! combien donc l’Épouse a raison de s’écrier à l’Époux : Meilleures que le vin sont vos mamelles (Cant 1, 1) ! puisque par elles, dit à son tour saint Irénée, nous absorbons le pain d’immortalité, le Verbe de Dieu (Irén. 4, 38).

La Sagesse a tenu ses divins projets d’amour. Elle est parvenue de son point de départ au but d’arrivée, à travers mille obstacles ; elle a atteint d’une extrémité à l’autre avec une force qui n’a d’égale que son incomparable douceur (Sap. 8, 1).

Autres liturgies

L’Antiphonaire du célèbre monastère de Benchor, en Irlande, publié par Muratori, et dont la date ne descend pas au-dessous du 7ème siècle, nous fournit cette Hymne pleine de noblesse et d’une exquise suavité.

Hymne. Quando communicarent Sacerdotes

Venez, justes ; prenez le corps du Christ, buvez le sang précieux de la rédemption.

Nous qu’a sauvés le Christ par son corps et son sang, nourris de Dieu rendons-lui gloire.

Le Christ, auteur du salut, garda le monde à Dieu son Père par sa croix et son sang.

Immolé pour tous, le Seigneur fut lui-même le prêtre et l’hostie.

La loi ordonnait d’immoler des victimes : elle figurait les Mystères divins.

Celui qui donne la lumière, le Sauveur de tous, accorde aux saints un don merveilleux.

Que tous s’approchent dans la foi d’une âme pure, qu’ils reçoivent le gage éternel du salut.

Gardien des saints et leur guide, le Seigneur donne aux croyants la vie sans fin.

Il donne à qui a faim le pain du ciel, il offre à qui a soif de la fontaine vivante.

Alpha et Omega est le Christ Seigneur : venu déjà, il doit revenir juger les hommes.

À la suite d’un appel si touchant dans son antique simplicité, nos lecteurs nous sauront gré de remettre sous leurs yeux la lyrique Antienne que l’Église des Gaules faisait retentir au moment de la Communion, dans la Solennité des solennités, pour convoquer ses fils à la participation de l’immortel Mystère. L’usage s’en est conservé dans l’Église de Milan jusqu’à nos jours.

Appel du peuple a la communion

Venez ; approchez-vous de l’immortel Mystère : venez goûter la libation sacrée.

Avançons avec crainte, avec foi ; les mains pures, venons nous unir à celui qui est le prix de notre pénitence : l’Agneau offert en sacrifice à Dieu son Père.

Adorons-le, glorifions-le ; et, avec les Anges, chantons Alleluia.

Au jour de la glorieuse Nativité du Seigneur, d’autres chants conduisaient nos pères au saint banquet ; l’Antienne exécutée à ce moment fortuné comparait leur sort à celui de la Vierge-Mère, qui, durant neuf mois, avait porté en elle le même Jésus que leur poitrine allait contenir. L’ange dont il y est question est l’Esprit‑Saint lui-même, l’envoyé divin des deux autres personnes de l’adorable Trinité pour la sanctification des élus ; la sainteté ici demandée pour le corps et le sang du Seigneur, montre à nouveau l’ampleur du mystère eucharistique embrassant à la fois Jésus et l’Église : si le chef est saint, les membres aussi doivent l’être, et ils ne le seront pas sans le secours du divin Esprit. Un texte paraissant plus moderne traduit ainsi, en effet, la même pensée : « Envoyez votre Saint-Esprit, ô Seigneur, et daignez, en les sanctifiant, purifier nos cœurs et nos corps pour la réception de votre corps et de votre sang. Emitte Spiritum Sanctum tuum, Domine, et dignare sanctificando mundare corda et corpora nostra ad percipiendum corpus et sanguinem tuum.

Antienne en la fête de Noël. Ad corpus domini sumendum

Envoyez votre Ange, Seigneur, et daignez sanctifier votre corps et votre sang. La fraction du Sacrement est notre œuvre, Seigneur : à votre bonté de bénir, pour que soient pures les mains qui le touchent. O l’heureux sein qui mérita de porter le Christ ! O pierre sans prix, perle qu’illumine de ses feux la lumière du monde ! Pieds fortunés, qui furent dignes de soutenir le Christ, éternel, très-haut Roi, à qui les anges et les archanges offrent leurs dons ! Alleluia.

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Le mercredi dans l’octave du Saint-Sacrement

« Mes jours ont fui comme l’ombre ; mes os, ma chair, mon cœur sont desséchés comme l’herbe des champs, parce que j’ai oublié de manger mon pain. » Ainsi gémit le psaume cent unième, prière du pauvre en son angoisse devant le Seigneur (Psalm. 101, 1). Ce pauvre, c’est Adam, c’est le genre humain héritier de sa misère. Dieu lui avait donné sa loi pour nourriture, le pain de l’âme, le Verbe de Dieu. Poussé par le serpent, séduit par la femme, il a touché le fruit défendu, oublié le Verbe. Justement donc il a été frappé comme l’herbe des champs ; à bon droit s’est desséché son cœur pour avoir méconnu le fruit de vie, absorbé le poison, préféré la cendre à sa vraie nourriture

Mais voici qu’apparaît, vrai pain des cieux, Celui dans la chair duquel il t’est loisible de retrouver le Verbe oublié. De l’abîme de ta pauvreté crie vers le ciel ; reviens à ton ancienne abondance. Mange ; car tu es membre de Celui qui a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel (s Jean 6, 51). » Tu avais oublié de manger ton pain ; mais, lui crucifié, « tous les confins de la terre se ressouviendront, toutes les nations se convertiront au Seigneur (Psalm. 21, 28). » Foin desséché, ta chair (Isaï.i 40, 6-8) reverdira sous le sang du Sauveur (Aug. in Ps. 101) ; pareille sera-t-elle à l’herbe sacrée du pré virginal couchée pour toi dans la crèche (Bernard. Ad mil. templ. 6).

Oiseau du désert, hibou gémissant au sein de la nuit dans ta masure en ruines, ton isolement faisait le jouet des puissances ennemies. Mais le Seigneur, Dieu rédempteur, a brisé les fers des captifs. Peuples et rois, rassemblés en Sion, publient son Nom dans l’unité. C’est leur réponse à sa victoire, réponse de force et de grandeur (Psalm. 101, 24). Jérusalem notre mère revenue d’exil, entourée de ses fils nombreux, lui répond donc dans l’unité, dit saint Augustin ; qui n’est dans l’unité ne répond pas. Lui le Seigneur est un ; l’Église est unité : à l’un répond seule l’unité (In Psalm. 101). » Et le Seigneur, le chef, la tête de cette unité triomphante qui renverse l’empire de la confusion dans Babylone, répond lui-même à son Père : « Ma louange montera vers vous de la grande assemblée. En leur présence je vous rendrai mes vœux, j’offrirai l’hostie salutaire ; et les pauvres mangeront, et ils seront rassasiés, et leurs cœurs desséchés revivront à jamais (Psalm. 21, 23-27) ».

Gloire au Christ Sauveur, qui nous rend ainsi dans sa chair immolée le pain de vie et d’intelligence (Eccli. 15, 3) ! Corps de Jésus, temple auguste que s’est bâti la Sagesse éternelle ! c’est de son côté (Ézech. 47, 2.), violemment ouvert, que sort le fleuve sacré dont les flots portent le Verbe à nos bouches altérées. Visitant la terre, Jésus l’enivre ; il prépare leur nourriture aux fils des hommes. Mais la coupe qu’il présente est celle du Sacrifice, la table qu’il dresse est un autel ; car telle est la préparation de cette nourriture (Psalm 64, 10) : c’est une victime qui nous donne sa chair à manger, son sang à boire ; l’immolation est donc la préparation directe et nécessaire du banquet où elle se livre aux convives.

Mais eux-mêmes ne sont-ils pas la nourriture du Christ à cette table sacrée ? s’il donne tout ce qu’il est, n’est-ce pas pour tout prendre à son tour en sa faim dévorante ? Quels seront donc, quant à nous, les apprêts du festin, sinon ceux-là mêmes par où il passe ? Ce n’est point une victime, mais des victimes que la Sagesse immole, pour le banquet mystérieux de pain et de vin qu’elle dresse en sa maison (Prov. 9, 2). Et le message que, déjà dans la chair, elle dirige aux invités du festin des noces, ne diffère point de celui que portaient ses servantes convoquant les peuples à la citadelle et aux remparts : « Voici que j’ai préparé mon dîner : mes taureaux, mes grasses victimes sont égorgées ; tout est prêt, venez donc maintenant (s. Matth. 22, 4). »

Qu’est-ce à dire, sinon que pour les membres eux-mêmes du Christ, qui sont ces victimes nombreuses engraissées de l’Esprit par avance, la vraie préparation immédiate au banquet sacré n’est autre encore que l’immolation, le Sacrifice même, la Messe, célébrée ou suivie dans l’union la plus parfaite possible avec la grande et principale Victime ?

Chrétiens qu’un même amour, qu’une même soif du Dieu fort (Psalm. 41, 3) réunit autour de la table sainte, sachez donc qu’il se donnera à vous d’autant mieux et plus intimement, que ce même Sacrifice qui vous le livre aura fait de vous l’aliment substantiel et parfait de son propre amour. L’heure du Sacrifice est celle où l’Épouse, cueillant son Bien-Aimé sur l’arbre de la Croix comme un bouquet de myrrhe, le place en son sein (Cant. 1, 12) ; où, dans les délices du cellier royal, se fond en sa bouche la grappe d’Engaddi préparée sous le pressoir de l’amour (Ibid. 1, 3, 15 ; 2, 3-4). Mais c’est l’heure aussi, pour l’Époux, de la moisson et de la vendange ; alors que le vent du midi, l’Esprit qui préside aux Mystères, soufflant de toutes parts sur le jardin qui est l’Épouse pour en faire découler les parfums (Ibid. 4, 16), l’Époux lui-même descend en son jardin pour y manger ses fruits, moissonner sa myrrhe avec ses aromates, et boire le vin dont les délices enivrantes l’ont attiré du ciel en terre (Ibid. 5, 1) : ce vin qui est la substance même de l’Épouse liquéfiée par l’amour (Ibid. 6), vin excellent, digne d’être bu par le Bien-Aimé et savouré à loisir en sa bouche divine (Ibid. 7, 9).

Que l’âme donc se prépare au banquet du Bien-Aimé, par les apprêts du festin que lui-même attend d’elle. Qu’avec lui, dès le matin (Ibid. 12), elle se lève en cette pensée. Recueillant ses puissances, elle visitera diligemment cette terre de son cœur devenue pour Dieu, dans le saint baptême, un domaine plus vaste et plus aimé que toutes les possessions des princes d’ici-bas. Qu’elle descende au jardin (Cant. 6, 10), qu’elle veille aux suaves parfums des fleurs, à la fraîcheur des lis (Ibid. 2, 16) ; qu’elle coure au champ, rassemblant ses fruits anciens et nouveaux (Ibid. 7, 11, 13) ; qu’elle voie à cette vigne tant prisée de l’Époux qu’il s’en réserve la vendange (Ibid. 8 11-12) : qu’elle s’inquiète si les ceps ont fleuri, si les fleurs annoncent des fruits (Ibid. 7, 12) et promettent ces grappes embaumées que l’Époux vient cueillir (Ibid. 7-8). Qu’enfin, s’enfermant avec lui dans la maison de sa mère, la sainte Église, elle y reçoive au Sacrifice les leçons de l’amour (Ibid. 8, 2), et, nouvelle Esther, abreuve à son tour le véritable Assuérus de ce vin généreux dans la chaleur duquel le roi lui livre sa puissance, octroie toutes ses demandes et perd ses ennemis (Esth. 5, 4-8 ; 7, 1-10).

Ivresse terrible du Dieu fort, dont les retours soudains font trembler l’enfer (Psalm. 77, 65-66) ! vin mélangé, breuvage exquis (Cant. 8, 2), dont la composition est le secret de l’Église ! C’est pour cela que l’Épouse, voulant servir au Bien-Aimé le vin qui réjouit son âme et le pain qui conforte son cœur (Psalm. 103, 14), le saisit et l’entraîne à la maison de sa mère (Cant. 8, 2), et s’enferme avec lui dans l’appartement le plus retiré, dans la chambre même où elle vint au jour (Ibid. 3, 4).

C’est là en effet, dans ce sanctuaire d’amour, que Rébecca, la mère de deux peuples ennemis (Gen. 25, 23), prépare à son Époux les mets qu’il aime (Ibid. 27, 14), et qui doivent attirer la bénédiction d’Isaac sur le fils de sa préférence. Tandis que, figure du Juif indocile et charnel qui méconnaît l’Église et l’esprit des promesses divines, Esaü s’attarde au dehors à la poursuite d’une proie sauvage, image fidèle de ses instincts farouches, Jacob, le fils doux et soumis, habitant paisible des tentes maternelles (Gen. 25, 27), prête son concours à la femme forte poursuivant dans la foi l’accomplissement des intentions du ciel. Revêtu par elle des vêtements d’Esaü, insigne du sacerdoce, vêtements précieux du premier-né gardés par la mère, il prend dans le troupeau et immole comme victime deux chevreaux excellents : image à la fois, nous disent les Pères, du Christ par leur douceur (Ambr. De Jacob et vit. beat. Lib. 2, c. 2), et des deux peuples juif et gentil devenus par leur réconciliation dans son sang (Éph. 2, 11-16) la nourriture de Dieu (Comm. in Gen. Lib. 2, ap. Euch.). Mais c’est Rébecca qui conduit Jacob, et, recevant de lui la victime égorgée, en fait par ses apprêts intelligents l’aliment délectable : c’est l’Église qui, au Sacrifice, dirigeant le Prêtre et unifiant les peuples, prépare au Seigneur le mets qu’elle sait lui plaire (Gen. 27).

Déjà le symbole s’était déclaré avec une lumière non moins grande près du chêne de Mambré, sous la tente de l’humanité voyageuse, quand, au nom de sa postérité innombrable, le père des croyants offrit aux trois hôtes divins représentant la Trinité auguste le repas plein d’enseignements profonds raconté dans les saints Livres (Ibid. 18, 1-9). Pénétrant le mystère de la trine Unité : « Daigne, Seigneur, dit-il aux trois, te reposer chez ton esclave, et prendre ici quelque nourriture. » Et courant vers sa tente, il dit à Sara : « Pétris promptement trois mesures de farine, et fais des pains cuits sous la cendre. » Époux plein d’égards, observe saint Ambroise, il ne frustre point son épouse de la participation à l’œuvre de religion qu’il veut accomplir, mais divise toutes choses entre lui et la compagne de sa piété, type de l’Église. Que l’homme donc coure au veau gras, et l’immole en figure de la Passion du Seigneur (Ambr. De Abr. Lib. 1, c. 5) : le rôle de la femme est ici encore de préparer l’homme lui-même comme aliment divin. Les trois mesures de farine signifient, en effet, la triple descendance de Noé formant les trois races dont se compose l’humanité entière (Ap. Euch. Comm. in Gen. Lib. 2). Elles reparaissent, avec le même sens, dans l’Évangile (s. Matth. 13, 33) ; et la femme, l’Église, s’y retrouve aussi, pour en faire, en y mêlant le levain du froment sacré (s. Jean 12, 24 ; Ap. Ambr. Serm. 13), l’unique pain du corps entier du Christ, devenu, par cette assimilation mutuelle du Christ et de l’homme au banquet eucharistique, l’aliment de Dieu même et les délices de la Trinité souveraine.

Heureux l’homme, s’écrie saint Ambroise, que savoure et dévore en toute suavité la Sagesse divine (In Psalm. 118, Serm. 18) ! Mais ce zèle de Dieu, cette chaleur de la foi, cette ferveur de dévotion qui doivent, d’après lui, nous amollir et nous transformer dans le Christ en douce nourriture (Ibid.), à qui les demander, par conséquent, sinon à l’Église dont cette préparation est l’œuvre spéciale dans les Mystères sacrés ? Et cette préparation n’étant autre que le Sacrifice même pour le Chef et les membres, le chrétien qui se dispose au banquet divin peut-il avoir rien de mieux à faire que de se laisser docilement conduire par cette Mère des vivants dans sa Liturgie ? Pourrait-il craindre de s’abandonner sans réserve à celle à qui le Christ lui-même s’en est remis entièrement, pour la détermination des règles qui devaient présider à l’administration du Sacrement de son amour, pour l’ordonnance, la solennité, les apprêts, l’accompagnement du Sacrifice dont la Communion est à la fois le complément et le terme glorieux ?

La Communion, tout ce qui précède en cette Octave le démontre suffisamment, n’est point une œuvre de dévotion privée : la dévotion privée ne saurait disposer l’homme comme il convient à cette visite du Seigneur, dont le but est de resserrer toujours plus nos liens avec le Christ chef et tous ses membres, unifiés déjà dans l’immolation même de l’unique et universel Sacrifice à la gloire du Père. La fonction sacrée bien comprise, attentivement suivie, la marche progressive des cérémonies et formules sanctifiées, en ce qu’elles ont d’accessible aux fidèles, est seule de nature à placer complètement l’âme qui soupire vers son Dieu au grand point de vue catholique qui est celui du Seigneur. Que l’âme ne craigne point d’affaiblir ainsi le recueillement, d’attiédir l’amour qu’à bon droit elle veut porter à la table sainte : elle s’y présentera d’autant plus agréable et mieux parée aux regards de l’Époux, que l’égoïsme inconscient, l’individualisme étroit, fruits trop fréquents des méthodes particulières, seront plus sûrement bannis de son cœur à la grande école de l’Église et sous l’action puissante de la Liturgie.

Ainsi l’avaient compris les Apôtres et leurs disciples immédiats, fondateurs autorisés des Liturgies du premier âge ; et ils ne craignirent point d’exposer au danger d’un refroidissement la piété des nouveaux convertis, par tout cet appareil de pompes extérieures qu’ils tendirent dès l’origine à rendre comme inséparable de la participation aux sacrés Mystères. Ainsi le pratiquèrent nos aïeux les martyrs dans le glorieux secret des catacombes, déployant en ces étroits souterrains des splendeurs que nous ne connaissons plus ; comme Sixte II, le Pontife de Laurent, immolé sur la chaire où il présidait dans la majesté apostolique, entouré des ministres nombreux des fonctions saintes, ils ne craignaient point de braver jusque sous le feu de la persécution les fureurs impériales, pour sauvegarder la solennité des assemblées chrétiennes, où, dans le banquet commun du Pain des forts, se resserrait le lien des âmes et s’animait leur courage. Ainsi continua de faire et fit mieux encore l’Église délivrée, dans l’or et la lumière des basiliques qui remplacèrent les cryptes des cimetières au siècle du triomphe. Les Pères de l’Église et ses Docteurs, tous les Saints des grands âges, ne connurent point d’autre préparation habituelle au divin Sacrement que les magnificences de la Liturgie, les pompes du Sacrifice offert avec le concours de tous et cette participation active du peuple chrétien que nous avons rapportée. Or, il ne paraît point que ce concours obligé, cette dépense extérieure, cette attention soutenue aux rites sacrés, aient gêné leur essor ou frustré le Seigneur. On ne voit nullement que leur compréhension des choses divines en ait été amoindrie, que leur sainteté en ait souffert, ou que la société, dont ils étaient les guides obéis, se soit trouvée plus qu’eux retenue par là dans un état d’enfance qui l’empêche de soutenir toute comparaison avec la nôtre. Faudrait-il croire cependant que l’Église eût été mieux inspirée en les rendant à eux-mêmes, en laissant dans le silence et la paix plus de loisir à leurs méditations ? On n’oserait le dire. Telle n’est pas du moins encore la pensée d’où s’inspira le souffle de foi et de génie qui, dans les 13ème, 14ème et 15ème siècles, lança dans les airs les arceaux et les voûtes de nos cathédrales pour des rites en rapport avec les proportions de ces monuments.

Mais peut-être le temps est-il venu, où, dégagée des sens par les procédés perfectionnés d’une ascèse trop peu connue de l’époque primitive, l’âme humaine n’aura plus besoin désormais, pour aller à Dieu, des secours extérieurs qui purent être utiles aux temps d’Augustin, de Léon le Grand, d’Hildegarde ou de saint Bernard, mais ne sont point nécessaires à la génération spiritualiste dont nous serions les membres fortunés. Jugeons de l’arbre à son fruit (s. Luc 6, 44). Qu’est-il résulté de l’abandon en ce point des voies tracées par l’Église et suivies par nos pères ?

Le 16ème siècle avait vu l’enfer triompher sur les ruines fumantes des autels renversés dans l’Allemagne, l’Angleterre et les pays du Nord ; le délaissement des solennités liturgiques amenait chez plus d’un fidèle, aux siècles suivants, l’amoindrissement et l’oubli de la notion du Sacrifice même. L’auguste mystère eucharistique devait en venir à se résumer, pour plus d’une âme pieuse, dans la divine présence du Seigneur demeurant au milieu des siens pour recevoir leurs visites particulières, et descendre lui-même en eux par la Communion à des intervalles plus ou moins rapprochés. Mais le Christ immolé parle glaive des paroles redoutables, expiant encore les crimes des hommes, rendant au nom de tous à son Père les grands devoirs communs d’adoration et d’action de grâces, sauvant chaque jour le monde de la malédiction par les supplications enflammées de notre mère l’Église, devenues les siennes au grand Sacrifice : la Messe, en un mot, dit beaucoup moins au cœur de ces chrétiens fervents que l’Exposition, la Bénédiction, le Salut solennel, ou même parfois une simple visite bien privée et bien silencieuse au divin Sacrement. La Messe n’est pour eux qu’une condition préliminaire à tout le reste, ayant pour but de produire le Seigneur en sa présence réelle. Aussi, contre les règles même établies par l’Église, préféreront-ils de beaucoup à toute autre celle qui sera célébrée devant le Très Saint Sacrement exposé, comme mettant par avance sous leurs yeux tout ce qu’ils en attendent. Hormis ce cas, ils abandonnent volontiers la Grand’Messe au peuple chrétien, comme trop distrayante ; ou bien on les voit, ne soupçonnant même pas les effets puissants de salut que produirait en eux la force incommunicable de la Liturgie, demander religieusement à de pieuses lectures des considérations qui ne dépassent jamais l’homme qui les inspire. Le signal de la clochette annonçant l’élévation de l’Hostie salutaire n’est pour eux que le signal de la simple arrivée du Seigneur ; ils adorent, mais sans songer à s’unir à la Victime, sans s’immoler avec l’Église aux grandes intentions catholiques dont le double Cycle, en sa variété, ramène chaque année l’expression fidèle. S’ils doivent communier ce jour-là, peut-être laisseront-ils alors de côté le livre pieux qui les tenait saintement occupés en leur intérieur, pour s’entretenir doucement dans les émotions plus ou moins factices qu’ils y ont puisées : jusqu’au moment où, reçus à la table sainte de l’unité, le Christ devra chercher dans la grâce lointaine de leur baptême, bien plus que dans leurs affections ou pensées du moment, cette indispensable qualité de membre de l’Église que la Communion requiert sur toutes autres et vient surtout affermir.

Est-il donc surprenant qu’en un grand nombre d’âmes, la Religion, dont la vraie base est le Sacrifice, ne repose plus bientôt que sur un sentimentalisme vague, sous l’influence duquel s’effacent toujours plus chaque jour les notions fondamentales du domaine divin, de la justice souveraine, du culte proprement dit par la réparation, le service et l’hommage, qui sont nos premiers devoirs envers la suprême Majesté ? D’où vient, chez tant de chrétiens qui se confessent et communient, cette faiblesse de la foi, cette absence totale de la notion pratique de l’Église, qui s’est révélée si douloureusement au cœur des Pasteurs à l’époque du Concile ? sinon de ce que le culte ayant perdu pour eux, avec les pompes de la Liturgie qu’ils ne connaissent plus, son caractère social, la Communion elle-même a perdu son vrai sens, et laisse dans leur isolement satisfait ces hommes pour qui elle n’est plus le lien d’unité, par le Christ Chef, avec le corps entier dont ils sont devenus les membres au baptême. En dehors même de ces catholiques de nom, pour qui l’Église semble n’être plus déjà qu’un terme d’histoire incompris, est-il bien des âmes admises à la Communion fréquente ou de tous les jours, qui comprennent aujourd’hui cet axiome de saint Augustin : L’Eucharistie est notre pain quotidien, parce que la vertu qu’elle signifie est l’unité, santé du corps et des membres ( Aug. Serm. 57, 137) ?

Reprenant, au 12ème siècle, contre de nouveaux adversaires du Sacrement divin, la plume deux fois déjà victorieuse des fils de saint Benoît (Saint Paschase Radbert et Lanfranc, contre Scot Érigène et Bérenger), Alger, moine de Cluny, exprimait cette vérité toujours la même dans un livre en tout digne de ses devanciers, et dont le caractère dogmatique excluait l’hyperbole. « Le mystère de la vraie chair du Christ au Sacrement de l’autel, disait-il, ne profite qu’à ceux qui, dans le même Sacrement, reçoivent aussi le mystère de ses membres, à savoir la société du corps entier qui est l’Église ; parce que, de même que la tête est sans influence vitale, séparée du corps, ainsi le Christ ne communique à personne la vie sans l’unité du corps de l’Église : inséparable de son corps mystique, le Christ n’est vraiment reçu dans son Sacrement qu’il ne le soit tout entier (De Sacram. Corp. et Sang. Dom. Lib. 1, c. 3). »

Doctrine profonde, faisant pénétrer la grandeur du spectacle qu’offrait autrefois l’immense assemblée des fidèles, concluant la solennité des rites imposants du Sacrifice par la Communion non moins solennelle de tous à la grande Victime ! Cet unanime concours des baptisés à la table sainte est loin d’une génération perdue par l’immoralité, le doute, et la peur lâche du respect humain. D’autre part, ceux-là mêmes de ses enfants dont l’assiduité fervente au banquet divin console l’Église de la désertion du plus grand nombre, ne peuvent toujours attendre, pour s’approcher du Sacrement auguste, l’heure trop tardive de la Messe solennelle qui les placerait mieux dans l’esprit du mystère, et répondrait davantage aux désirs de l’Église. Ils en sont le plus souvent empêchés par leur santé ou d’autres considérations dont nous ne prétendons point contester la valeur ; et cette tendre Mère comprend elle-même les impossibilités qui s’opposeraient au retour quelque peu général, en ce point, de l’ancienne coutume. Ce n’est pas néanmoins sans jeter un regard de regret sur ces temps heureux, où chaque fidèle ne manquait point de participer sacramentellement au Sacrifice célébré dans l’assemblée commune (Sessio 22, De sacrif. Miss. c. 6). Toutefois, et sans même leur en faire un commandement exprès, elle ne formule en ce sens d’intentions précises qu’à l’égard des ministres mêmes du Sacrifice. « Qu’ils sachent », leur dit-elle dans le saint concile de Trente, « qu’il serait d’une convenance souveraine qu’au moins les jours des Dimanches et des fêtes, ils reçussent la sainte Communion de l’autel où ils remplissent leur ministère (Sess. 23, De Reform. c. 13. Cf. Pontificale Romanum, De Ordinibus conferendis ; Caeremoniale Episcoporum, 2, 31, 5). » Résumant enfin, mieux que nous ne saurions le faire et avec l’autorité même de l’Esprit-Saint, l’enseignement traditionnel que nous nous sommes efforcés de rappeler aux fidèles en ces jours, les Pères de Trente s’expriment ainsi dans la session 13ème :

« Le saint concile, de toute son affection paternelle, avertit, exhorte, prie et conjure par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu tous ceux qui portent le nom de chrétiens et chacun d’eux, de se réunir enfin unanimement dans ce signe de l’unité, dans ce lien de la charité, dans ce symbole de la concorde. Qu’ils aient souvenir de la souveraine majesté, de l’ineffable amour de Jésus-Christ notre Seigneur, qui, livrant sa précieuse vie pour prix de notre salut, nous a donné sa chair en nourriture. Qu’ils croient et confessent avec une telle constance et fermeté ces sacrés Mystères de son Corps et de son Sang, qu’ils les honorent et révèrent avec tant de dévouement et d’amour qu’ils puissent recevoir fréquemment ce pain au-dessus de toute substance. Puisse-t-il être pour eux la vraie vie, la santé perpétuelle de l’âme ! Qu’ainsi confortés par sa vigueur, ils passent du pèlerinage de cette terre malheureuse à la patrie des cieux, pour y manger sans voiles ce même pain des Anges qui les nourrit ici-bas sous le voile sacré des espèces (Sessio 13, de Euchar. c. 8). »

Autres liturgies

L’Église d’Arménie chante aujourd’hui encore, pendant la Communion, un cantique admirable qui fera dignement suite aux appels sublimes que nous adressait hier l’antique foi des Églises de l’Irlande et des Gaules.

Cantique pendant la communion

Mère de la foi, ô Église, théâtre sacré des noces mystérieuses, lit nuptial sublime, demeure de l’Époux immortel qui t’a parée pour l’éternité !

Tu es un second Ciel admirable qui s’élève de gloire en gloire. Tu nous enfantes comme la lumière, dans le baptême où nous devenons tes fils.

Tu distribues le pain de pureté, tu donnes à boire ce sang redoutable : il est à toi ; par lui tu nous entraînes aux sphères incréées du monde des esprits.

Venez, enfants de la nouvelle Sion, approchez-vous, dans la sainteté, du Seigneur. Goûtez et voyez combien est doux le Seigneur notre Dieu, le Dieu des vertus.

L’ancienne Sion divisa le Jourdain, et toi la mer des péchés du monde ; elle eut Josué pour chef illustre, et toi Jésus consubstantiel au Père.

L’ancienne fut ta figure, mais ton autel est supérieur. Elle a brisé les portes de diamant, mais toi celles de l’enfer sur leurs fondements terribles.

Ce pain est le corps du Christ, cette coupe contient le sang de la nouvelle Alliance. Le mystère caché se déclare à nos âmes : en lui se manifeste Dieu même.

C’est ici le Christ, Dieu Verbe assis à la droite du Père, tandis qu’immolé sous nos yeux, il ôte les péchés du monde.

Béni soit-il à jamais comme le Père et l’Esprit, maintenant et toujours plus à l’avenir, et sans fin dans les siècles !

Au moment de la Communion, le dialogue suivant s’établit dans l’Église syrienne entre le prêtre et le Diacre.

Dum Calix Circumfertur

Saint, Saint, Saint vous êtes, ô Seigneur, crie l’Église. Béni soit celui qui m’a livré son Corps et son Sang, pour que par lui j’obtienne grâce.

Le Diacre. Alleluia, Alleluia. Gloire à celui qui m’a donné son Corps et son Sang où réside la vie, pour que par lui j’obtienne grâce.

Le Prêtre. Seigneur, au jour du jugement, que vos Mystères supplient pour nous devant le tribunal redoutable et terrible.

Le Diacre. Alleluia. Alleluia. Gloire à celui dont l’Église s’abreuve avec ses fils, chantant sa louange.

Au moment de la Communion, le dialogue suivant s’établit dans l’Église syrienne entre le Prêtre et le Diacre.

Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. À lui soit gloire, lui dont le Corps est notre aliment et le Sang notre breuvage pour la rémission des péchés.

Le Diacre. Quand le feu voit ce Corps, il est dans la crainte ; et voici que les hommes le portent solennellement sur leurs mains.

Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. À lui soit gloire, lui qui jeûna et qui pria, lui qui nous enseigne à prier.

Le Diacre. C’est là le calice dont le Seigneur composa le mélange au sommet de la croix. Approchez, mortels : buvez‑en pour la rémission de vos fautes

Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. Et gloire à celui dont s’abreuvent les brebis du Fils en s’y purifiant.

Le Diacre. Frères, prenez le Corps du Fils, crie l’Église, buvez son Sang avec foi et chantez-lui gloire.

Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. Et gloire à celui dont se nourrit l’Église avec ses fils, lui chantant des psaumes.

Le Diacre. Je suis le pain de vie, a dit notre Seigneur ; quiconque me mangera avec foi possédera la vie.

Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. Et gloire à celui dont nous avons pris le calice, entrant par lui en possession d’une vie nouvelle.

Le Diacre. Seigneur, que les morts qui ont mangé votre Corps et bu votre Sang, éprouvent votre clémence au jour du jugement, quand vous paraîtrez.

Recevez, ô vous notre Seigneur, les offrandes de vos adorateurs et, dans votre miséricorde, pardonnez à leurs morts.

Faisons un dernier emprunt à la Liturgie des Constitutions apostoliques (Livre 8ème). La formule suivante d’Action de grâces après la Communion, manifestera l’esprit de l’Église et ce qu’elle attend de nous en cet instant solennel. Elle s’y montre préoccupée sur toute chose des grands intérêts de l’Époux. Dans cette extase de son amour, dans ce moment d’union si intime avec le Seigneur, elle s’efforce d’arracher ses fils aux pensées mesquines, aux intentions trop exclusivement personnelles d’une dévotion privée hors de saison dans ces grands Actes de la vie chrétienne, qui sont le Sacrifice et la Communion à la Victime universelle. À peine donc est achevée la distribution des espèces sacrées, que le Diacre s’écrie : « Surgamus, Levons-nous » ; et tous, debout, s’unissent à la prière que prononce le Pontife.

Invocatio post Communionem

Seigneur Dieu tout-puissant, Père de votre Christ et béni Fils ; exauçant qui vous invoque dans la droiture, connaissant la prière même de qui se tait : nous vous rendons grâces de nous avoir jugés dignes d’être admis à la participation de vos saints Mystères. Vous nous les avez donnés comme l’affermissement de la foi, la garde de l’amour, la remise des péchés ; car le nom de votre Christ a été invoqué sur nous, et nous sommes devenus vos familiers.

O vous qui nous avez séparés de la communion des impies, unissez-nous à ceux qui vous sont consacrés, fixez-nous dans la vérité par votre Esprit-Saint, dissipez nos ignorances, suppléez aux lacunes, confirmez les notions acquises.

Conservez les prêtres sans reproche dans votre service. Gardez les rois dans la paix, les magistrats dans la justice, les saisons dans l’équilibre, les récoltes dans l’abondance, le monde dans la main de votre toute-puissante providence. Apaisez les nations belliqueuses. Convertissez ceux qui sont dans l’erreur. Sanctifiez votre peuple ; conservez les vierges ; gardez la fidélité des époux, la force des continents ; conduisez les enfants à l’âge mûr ; affermissez les nouveaux baptisés ; instruisez les catéchumènes, rendez-les dignes de l’initiation ; et rassemblez-nous tous au royaume des cieux, dans le Christ Jésus notre Seigneur :

Avec qui soit à vous et au Saint-Esprit gloire, honneur, adoration dans les siècles. Amen.

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Le jeudi octave du Saint-Sacrement

La radieuse Octave consacrée au triomphe du divin Sacrement termine aujourd’hui son cours ; et, bien que nous ayons anticipé de trois jours entiers sur la fête elle-même, à peine avons-nous effleuré, dans ces pages, le sujet auguste proposé par l’Église à nos contemplations et à notre amour : tant est grande la richesse du sacré mémorial, ineffable résumé, sommaire divin des merveilles divines (Psalm. 110, 4), dernier terme ici-bas d’un amour infini (s. Jean 13, 1) !

Fiancée à l’humanité dès le sein du Père, la Sagesse éternelle est venue jusqu’à l’homme en cette prison obscure où la mort, fille du péché, l’avait fait son esclave (Héb. 2, 14-15) ; et l’embrassant étroitement dans l’acte du Sacrifice qui donne à Dieu gloire infinie, satisfaction entière, elle consomme avec lui son alliance au banquet dont la victime sacrée qu’elle immole est l’aliment (Prov. 9, 2). D’elle à l’homme désormais la distance est comblée. Elle triomphe dans son amour ; et son désir est d’être maintenant pour qui l’a connue au saint banquet, la compagne dévouée de sa vie terrestre (Sap. 8, 9-18), en attendant le jour des célestes jouissances.

Ils sont rares ceux qui, comme le Bienheureux Henri Suso, comme saint Laurent Justinien, entendent pleinement l’ineffable mystère. Mais si le don céleste est multiple et divers dans son application, c’est néanmoins à la face du monde, en tête des foules, aux portes des villes et sur les places (Prov. 1, 20-22 ; 8 1‑5), que retentit l’appel pressant des saints Livres aux plus petits des enfants des hommes : « Dis à la Sagesse : Tu es ma sœur ; appelle-la ton amie (Ibid. 7, 4) ; choisis-la pour épouse (Sap. 8, 2). Ses voies sont belles et pures ; elle sera ta joie dans ses chastes amours (Prov. 3, 13-18. Et, ex Melitone : Prov. 5, 15-19 ; Eccli. 9, 9). Elle t’entourera comme une robe de gloire ; elle sera ta couronne d’honneur, et t’enserrera tout entier comme un sur rempart (Prov. 4, 5-9 ; Eccli. 6, 18-32). »

O homme, ô fils d’Adam pétri du limon (Gen. 2, 7), qu’es-tu donc pour qu’on se souvienne de toi dans les palais des cieux (Psalm. 8, 5) ? Désiré toi aussi des collines éternelles (Gen. 49, 26), qu’as‑tu fait pour mériter ces grandeurs (Job 7, 17) ?

Ne crains pas cependant. « N’hésite point à ma faible parole », s’écrie saint Cyrille, le vengeur à Éphèse des noces divines dont l’Eucharistie est l’extension glorieuse : « n’aie point égard à ma chétive personne ; mais entends la grande voix, pèse l’autorité de ceux qui ont annoncé ces choses. Ce ne sont point des hommes de néant, des hérauts de carrefour, des messagers vulgaires, qui les ont publiées. Mais cette mission, le Roi des rois l’a confiée au plus illustre : Salomon, du haut de son trône, a révélé l’arcane ; revêtu de la pourpre, le front ceint du diadème, il a proclamé les éternels desseins de Celui qui établit et renverse les rois. À la dignité du héraut, connais l’autorité du message (Hom. div. 10, in myst. cœn.). »

Peuple chrétien, peuple de rois (s. Matth. 25, 34), qu’attendent aux cieux les diadèmes et les sièges de gloire (Apoc. 4, 4 ; 5, 9-10), c’est à toi qu’il s’adresse. Connais aussi ta dignité. Écoutant le héraut, comprends d’où te vient ta grandeur ; sache en porter les sublimes conséquences.

« À vous donc, ô rois, dit Salomon, s’adresse mon discours. Princes et puissants, prêtez l’oreille : si vous aimez les sceptres et les trônes, connaissez la Sagesse, aimez-la d’amour pour régner à jamais (Sap. 6, 2, 3, 10, 22). Plus glorieuse qu’un royaume, plus riche que les trésors, plus belle que la beauté, je l’ai aimée plus que la vie, j’en ai fait ma lumière (Ibid. 7, 8-10). Ce qu’elle est, je vous le dirai ; je vous raconterai sa naissance. Je ne vous cacherai point les mystères divins ; mais remontant à sa première origine, je mettrai en pleine lumière ce que Dieu m’a donné d’en savoir, et ne dissimulerai point la vérité (Ibid. 6, 24 ; 7, 15). Sans feinte je l’ai apprise, sans envie j’en fais part (Sap. 13). Comprenez donc ; instruisez-vous à mon discours, et qu’il vous profite (Ibid. 6, 25‑27) ! »

Plût au ciel qu’il nous eût été donné de remplir dignement pareil programme (Ibid. 7, 15), en ces jours où la Sagesse invite l’homme à sonder les excellences du Pain sacré qui fait les délices des rois ses convives (Gen. 49, 20. Cf. Ant. 3am Laud. in die Festi.) !

Au pied de la colonne de nuée où pour nous elle réside (Eccli. 24, 7), l’Église, fondée par elle dans l’unité comme une ville puissante, rassemble aujourd’hui encore les tribus d’Israël (Psalm. 121, 3-4), la nation sainte, le peuple racheté, la race d’élite de ses fils pontifes et rois (1 s. Pierre 2, 9), pour témoigner de leur foi, pour chanter leur amour, et célébrer la paix qui demeure par elle en ses murailles, l’abondance qui règne en ses tours (Psalm. 121, 4-8). C’étaient là ces jours d’exultation universelle autour de l’Hostie sainte, que l’Esprit découvrait dans le lointain des âges aux regards éblouis de Jésus fils de Sirach, et qui le faisaient s’écrier dans un pieux transport : « La Sagesse se louera a elle-même ; elle s’honorera en Dieu, et se glorifiera au milieu de son peuple. Elle ouvrira sa bouche dans les assemblées du Très‑Haut, et triomphera devant ses armées. Les foules l’exalteront ; l’assemblée sainte admirera ses attraits ; la multitude des élus chantera ses louanges, et les bénis du Père l’adoreront dans l’amour (Eccli. 24, 1-4). »

« Bienheureux l’homme », dit-il encore et toujours au futur, qui demeurera près d’elle ! Heureux qui médite ses voies dans son cœur et comprend ses secrets, qui poursuit toutes ses traces et lui tend des embûches d’amour (Juxta grœc.), qui plonge la vue dans sa demeure et l’entend du dehors ! Aux murs de son palais il fixera le pieu qui soutient la tente de son pèlerinage. Il établira ses fils sous son ombre. Elle-même en ses délices (Eccli. 15, 6) sera pour lui le voile protecteur, et il reposera dans sa gloire (Ibid. 14, 32-37). »

Maison de Dieu, maison du festin des rois (Psalm. 41, 5), que parfument par ses soins le baume, la myrrhe et l’encens des cieux (Eccli. 24, 20-21), meilleur que mille autres est un seul jour dans vos parvis ! Mon âme défaille à leur pensée (Psalm. 83, 2, 11). Inquiet jadis, solitaire sur un toit étranger (Psalm. 101, 8), le passereau s’est trouvé une demeure ; pour ses petits la tourterelle ne craint plus désormais, dans le nid d’amour où ils reposent à l’ombre de vos autels (Psalm. 83, 4). Dans le secret de la nuée, loin des heurts de cette terre et des conflits humains, là, dès l’aurore, la Sagesse verse en eux sa lumière et ses voluptés saintes (Psalm. 30, 17, 20-21). Là, chaque jour, s’organiseront les chœurs ; là, à toute heure, retentiront les psaumes et les chants d’allégresse, autour de l’Hostie salutaire (Psalm. 26, 6), de l’Agneau immolé toujours debout (Apoc. 5, 6), vrai Dieu vivant sur l’autel devenu son trône, vrai Dieu des dieux résidant en Sion (Psalm. 83, 8.)».

Elle ne sera donc plus veuve désormais cette terre qui a reçu l’ineffable secret des noces divines. Joie du matin (Psalm. 29, 6), céleste ivresse où germent les vierges (Zach. 9, 17), rapides instants où la beauté qui dans la pleine lumière ravit les anges se donne sous le voile à nos âmes, vous laissez après vous mieux qu’un brillant souvenir. L’autel du Sacrifice, la maison du festin restent le trône toujours occupé, la demeure en ce monde de Celle à qui la compagnie de Dieu, dans les splendeurs des Saints, et l’amour du Seigneur de toutes choses (Sap. 8, 3; Psalm. 109, 3) ne peuvent faire oublier les délices de son alliance avec les fils des hommes, et cet orbe des terres où dès le commencement se jouait son amour (Prov. 8, 31). Sur ce trône d’honneur, elle reçoit les hommages des puissants de ce monde qui, tenant de ses mains leurs couronnes, lui demandent à genoux le conseil, l’équité, la prudence et la force (Ibid. 14-16) ; nuit et jour, elle entend la prière des petits au cœur simple qu’appelle sa voix bénie (Ibid. 9, 4 ; s. Marc 10, 14), qu’attirent ses charmes incomparables (Eccli. 24, 26), et qui viennent près d’elle se former divinement à l’amour et remplir leurs trésors (Prov. 8, 21).

Gloire à l’Agneau dont l’immolation triomphante a fixé cette présence merveilleuse au Sacrement divin ! à lui vertu, divinité, sagesse, force, honneur, bénédiction dans les siècles (Apoc. 5, 12)  ! C’est par lui qu’est descendue jusqu’à nous la Sagesse éternelle ; par lui encore qu’elle demeure avec nous. À sa douce lumière (Ibid. 21, 23), en terminant ce jour et cette Octave, contemplons d’un œil respectueux la nature de l’ineffable permanence qui nous garde ainsi dans son intégrité le Mystère de la foi, jusqu’au dernier jour du monde.

Combien il l’emporte sur l’agneau du peuple des figures, l’Agneau divin dont la raie Pâque nous révéla le mystère (Le Temps Pasc. t. 1) ! Il n’en restera rien jusqu’au matin qui ne soit consumé (Exod. 12, 10), disait Moïse touchant la victime dont la chair, une fois l’année, nourrissait Israël en la nuit de la délivrance. « Pour moi », s’écrie aux nations représentées dans la personne du proconsul romain l’apôtre André, frère de Pierre, « j’offre chaque jour au Dieu Très-Haut, non la chair ou le sang des victimes gémissantes, mais l’Agneau sans tache immolé sur l’autel de la Croix ; et lorsque tout le peuple des fidèles a bu son sang, mangé sa chair, l’Agneau sacrifié reste plein de vie : vraiment sacrifié, mangé réellement, il demeure, dis-je, en son intégrité, sans tache et vivant (Pass. S. Andr. ap. Lipom.). »

— « Comment cela peut-il se faire ? » objecte le Gentil. — Fais-toi disciple, et tu l’apprendras », dit André. Mais à ce moment, le représentant du vieux monde païen, qui poursuivait d’office le Crucifié dans ses membres, ne devait répondre que par la violence et le dédain au dogme sublime formant la base d’une religion présente. L’Apôtre allait sceller dans le sang son glorieux témoignage ; mais il laissait à l’Esprit qui les lui avait inspirées (s. Matth. 10, 20) le soin de garder ses paroles pour le jour du triomphe. Par tout le monde, ses collègues de la Cène, sacrifiant leur vie pour le Christ et sa doctrine, rendaient courageusement mets pour mets au Seigneur ; ainsi lui-même, selon le conseil du Sage, assis à la table du Prince, avait-il considéré diligemment ce qu’on servait devant lui, dans la pensée qu’il lui fallait préparer à son tour un festin semblable (Prov. 23, 1-2, juxt. grœc.). Nourri donc de la Croix du Seigneur au banquet de son corps, selon l’expression de saint Augustin (In Psalm. 100), il paya noblement de retour.

Après lui, la force persévérante des martyrs, leur allégresse dans les tourments, allaient continuer de montrer la puissance du vin sacré, du pain mystérieux qui transporte et affermit ainsi le cœur de l’homme (Psalm. 103, 15). Et le temps viendrait où la démonstration du Mystère de la foi, si grandement exprimé dans la bouche de l’Apôtre, s’imposerait au monde, non sous l’effort du raisonnement ou l’habile enchaînement de savantes déductions, mais par l’impossible et toutefois indéniable transformation de ce monde ennemi sous l’irrésistible influence du ferment divin caché dans sa masse au soir de la Cène.

Du sud au septentrion, du levant au couchant, partout, en ce présent jour, les enfants de l’Église se renvoient, dans leurs chants, ces paroles qui ne sont que l’écho rythmé de la voix de l’Apôtre, enfin maîtresse et dès longtemps victorieuse : « La chair du Christ est nourriture, et son sang est breuvage ; tout entier néanmoins il demeure sous chacune des espèces. Sans le briser, le rompre ou le diviser, celui qui le reçoit le reçoit tout entier. Qu’un seul ou mille le reçoivent, autant que tous a l’unique ; il se donne sans s’épuiser. Quand est rompue l’hostie mystérieuse, n’hésite point ; mais souviens-toi qu’autant réside sous le fragment, et sous la forme entière. La substance n’est nullement divisée, c’est le signe seul qui se brise ; mais ni l’état, ni l’étendue de ce qu’il recèle n’en est amoindri (Sequ. diei Festi.). »

L’Église en effet nous enseigne que sous chaque espèce et « sous chacune de ses parties est vraiment, réellement et substantiellement contenu le corps, le sang, l’âme et la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ, et par suite le Christ tout entier (Conc. Trid Sess. 13, can. 1, 3). » D’elles-mêmes, il est vrai, les paroles redoutables du Sacrifice, n’opérant que ce qu’elles signifient, appellent exclusivement et isolément sous la double espèce le corps et le sang du Seigneur ; mais le Christ ressuscité, vivant à jamais, demeure indivisible. « Le Christ sorti du tombeau ne meurt plus, dit l’Apôtre ; mourant pour le péché, il est mort une fois ; vivant maintenant, il vit pour Dieu (Rom. 6, 9-10). » Partout donc où se trouve, en vertu de la consécration, le très saint corps ou le sang rédempteur, là même, par voie de conséquence naturelle et de nécessaire concomitance, réside en son entier l’humanité sainte unie au Verbe.

Dans la crainte de ne pouvoir autrement exprimer un si profond mystère avec l’exactitude et la précision suffisantes, la Liturgie emprunte aujourd’hui les formules de l’École. Elle-même nous apprend que du pain au corps, du vin au sang, la conversion s’opère de substance à substance, sans que dans ce changement merveilleux, appelé très justement à cause de cela transsubstantiation par l’Église (Conc. Trid. Sess. 13, can. 3), soient intéressés, altérés ou détruits, les accidents ou modes des deux termes de la conversion. C’est ainsi que, privées de leur sujet ou support naturel, les espèces ou apparences du pain et du vin demeurent immédiatement soutenues par la vertu divine ; produisant et recevant les mêmes impressions qu’eût produites et reçues leur propre substance, elles sont le signe sacramentel qui, sans informer le corps du Christ ou lui prêter leurs qualités et dimensions, détermine sa présence et la maintient, tant que ces espèces ne sont pas essentiellement modifiées. De son côté, ainsi substitué à la seule substance du pain et du vin directement dans sa propre substance, le corps du Seigneur se trouve soustrait par la formule sacrée à ces lois mystérieuses de l’étendue, dont la science humaine est si loin d’avoir pu encore pénétrer les secrets ; tout entier sous l’espèce entière, et tout entier dans chaque partie sensible, il participe en cela des substances spirituelles : ainsi l’âme de l’homme est-elle entière dans tout son corps, entière de même en tous ses membres. Tel est donc le mystère de l’état sacramentel, que, présent à nous sous les dimensions de l’hostie, et non au-delà, par sa substance ainsi soustraite aux lois de l’étendue, le Christ demeure en lui-même tel qu’il est au ciel. « Le corps du Christ au Sacrement, dit saint Thomas, garde tous ses accidents par une suite nécessaire ; et ses parties demeurent ordonnées entre elles comme elles le sont dans la nature des choses, bien qu’elles ne soient point en rapport et ne puissent être comparées selon cet ordre avec l’espace extérieur (3 P. 76, art. 4 ; Sent. 4, dist., 10, art. 2). »

La notion du Sacrifice exigeait dans l’Eucharistie cette passive apparence de la victime, comme la condition du banquet où il se consomme déterminait la nature spéciale des éléments sacramentels choisis par le Christ Jésus. Mais loin de nous, en face de l’Hostie sainte, toute idée de pénible captivité, d’actuelle souffrance, de vertus laborieuses, pour l’hôte divin des espèces sacrées : sous cette mort extérieure abondent la vie, l’amour et la beauté triomphante de l’Agneau vainqueur du trépas, roi immortel des siècles.

Il réside sous la blanche hostie dans sa force et sa splendeur le plus beau des fils des hommes (Psalm. 44, 3), avec les admirables proportions, l’agencement harmonieux de ces membres divins formés d’une chair virginale au sein de celle qui, la plus belle des filles d’Adam, fut aussi la plus pure. Vénérons dans un saint tremblement ces pieds arrosés des larmes de Madeleine repentante, essuyés de ses cheveux (s. Luc 7, 37), embaumés de ses parfums par avance (s. Marc 14, 8), ces pieds du Sauveur plus beaux encore que les pieds de ceux qui annoncent sa venue sur les montagnes (Isaï. 52, 7) ; ils brillent maintenant comme l’airain dans la fournaise ardente (Apoc. 1, 15). Envoyons, au delà du voile, nos pieux baisers aux mains sans tache et consacrées du grand Pontife (Lévit. 21, 10), qui travaillèrent le bois dans l’atelier de Joseph et semèrent en Israël bénédictions et prodiges ; elles sont là telles que les vit l’Épouse, brillantes comme l’or, faites au tour et pleines d’hyacinthes (Cant. 5, 14), avec ces enfoncements des cornes mystérieuses où sa force est cachée (Habac. 3, 4). Qui nous donnera de percer le nuage où se cache à nos regards cette tête divine, admiration des Anges, cette face auguste, autrefois défigurée, souffletée, saturée d’opprobres en son amour (Jérém. Thren. 3, 3o), resplendissante aujourd’hui comme le soleil en sa puissance (Apoc. 1, 16) ? Bouche du Christ, organe du Verbe, à la voix pareille au bruit des grandes eaux (Ibid. 15), au souffle puissant qui tue l’impie (Isaï. 11, 4) ; lèvres de l’Époux semblables aux lis qui distillent la myrrhe la plus pure (Cant. 5, 13) ; et vous, divins yeux qui pleurâtes sur Lazare (s. Jean 11, 35), et illuminez de vos rayons enflammés (Apoc. 1, 14) l’assemblée des Saints : nulle force humaine ne saurait soulever le mystère qui vous dérobe aux impatientes aspirations de notre œil mortel. Mais, plus sûrement que sur le témoignage de nos propres yeux, ô Bien-Aimé, nous savons que vous êtes là derrière la muraille, regardant par les ouvertures, jetant la vue au travers des barreaux (Cant. 2, 9), et il suffit à nos adorations ; et la foi d’un tel mystère était la plus douce épreuve que vous pussiez imposer à notre amour.

Sang divin, prix du rachat, rentré pour jamais dans ces veines qui vous épanchèrent à torrents sur le monde, comme autrefois vous portez la vie dans ces membres glorieux, sous l’impulsion du Coeur sacré auquel demain nous rendrons un plus spécial hommage.

Âme très sainte du Sauveur, présente au Sacrement comme forme substantielle (Concil. Vienn.) de ce corps très parfait qui est par vous le vrai corps de l’Homme-Dieu vivant à jamais, vous renfermez dans vos profondeurs tous les trésors de la Sagesse éternelle (Col. 2. 3). Vous reçûtes pour mission de traduire dans une vie humaine, en un multiple et sensible langage, l’ineffable beauté de cette Sagesse du Père éprise des fils des hommes, et voulant, par une manifestation à leur portée, conquérir leur amour. Chaque parole, chacun des pas de Jésus, chaque mystère de sa vie publique ou cachée, révélait par degrés cette divine splendeur. Vraiment devant ces hommes qu’elle convoitait, la Sagesse comme la grâce en lui grandissait avec l’âge (s. Luc 2, 52) : jusqu’à ce qu’enfin tous ces enseignements, exemples et mystères, merveilleuses traductions de ses charmes intimes, elle‑même, pour les siècles à venir, les fixa immobiles au Sacrement divin, monument perpétuel où chaque âme trouve sa lumière, mémorial vivant où veille silencieusement pour nous son amour. « La chair, le sang du Christ, c’est le Verbe manifesté, dit saint Basile ; c’est la Sagesse rendue sensible par l’Incarnation et toute cette mystérieuse conversation dans la chair qui nous révèle la perfection morale, le beau naturel et divin. C’est là ce qui nourrit l’âme, et, dès maintenant, la prépare à la contemplation des divines réalités (Épist. 8). »

Les solennelles assises, pendant lesquelles le divin Sacrement a reçu l’hommage empressé de nos adorations, se terminent, comme elles ont commencé, dans la pompe du triomphe. Après les Vêpres, qui sont les mêmes qu’au jour de la fête, le Diacre descend du trône où il l’avait placé le radieux ostensoir, et le dépose entre les mains du Prêtre. L’Hostie sainte franchit de nouveau le seuil du temple, entourée des mêmes rites majestueux, célébrée dans les mêmes chants d’allégresse, accueillie par les mêmes enthousiastes démonstrations de son peuple fidèle. De nouveau, elle voit la nature à ses pieds, assainit l’air sur son passage, en chasse au loin les puissances ennemies (Éph. 2, 2 ; 6, 12), bénit la campagne et la ville, et jette sur les moissons prêtes à mûrir ses rayons fécondants. Regagnant son temple, elle n’en sortira plus désormais que pour venir fortifier les mourants dans le grand voyage, ou se donner miséricordieusement aux infirmes qui ne peuvent venir d’eux mêmes trouver leur Dieu. En ce moment donc, elle bénit une dernière fois la foule prosternée, et rentre au sacré tabernacle.

Abîmés dans l’adoration, témoignons nos sentiments au Dieu caché sous les voiles du Sacrement, en redisant l’Hymne céleste, où la science du Docteur angélique se montre encore surpassée par l’humble et fervent amour qui déborde en chacune de ces strophes.

Mais la porte sainte du tabernacle une fois refermée sur le Dieu de l’Hostie, nos cœurs sauront n’y point délaisser l’auguste Mystère. Mieux compris par les grâces de lumière tombées sur nous dans cette Octave, il sera plus que jamais l’aimant de nos âmes divinisées au saint banquet, conquises par lui aux sublimes attraits de la Sagesse éternelle.

Hymne Adoro Te de s. Thomas d’Aquin

Je vous adore pieusement, ô Dieu caché, qui sous ces espèces vous dérobez à nos regards : mon cœur tout entier se soumet à vous, et, dans la contemplation de votre présence, mon être tout entier s’anéantit.

La vue, le toucher, le goût sont ici en défaut, et l’ouïe seule assure ma foi ; je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu : rien de plus vrai que la parole de la vérité même.

Sur la croix, la divinité seule était cachée ; ici c’est l’humanité même qui se rend invisible : je crois et je confesse l’une et l’autre, et je demande ce que demandait le larron pénitent.

Je ne vois pas vos plaies comme les vit Thomas ; néanmoins je confesse que vous êtes mon Dieu : faites que ma foi en vous aille toujours croissant, qu’en vous j’espère, que toujours je vous aime.

O mémorial de la mort du Seigneur, pain vivant qui donne la vie à l’homme, donnez à mon âme de vivre de vous, et de goûter toujours votre ineffable douceur.

Seigneur Jésus, pélican rempli de tendresse, purifiez mes souillures par votre sang dont une seule goutte peut effacer les péchés du monde entier.

Jésus, que maintenant je ne vois qu’à travers un voile, daignez étancher l’ardente soif de mon âme ; faites qu’un jour contemplant à découvert votre visage, je jouisse éternellement de la vue de votre gloire.

Amen.

Autres liturgies

Le pieux Ratpert, moine de Saint-Gall, l’ami de Notker et son émule dans la composition des chants sacrés, nous fournira, pour conclure l’Octave du Corpus Domini, cette expression touchante de la piété du 9ème siècle envers le divin Sacrement.

Ad Eucharistiam Sumendam

O Tout-Puissant, nous te dédions nos louanges, honorant les dons de ton Corps sans égal et de ton Sang précieux.

Guide très saint, sois propice aux tiens dans leur indignité : nous approchons de la table sacrée. On répète: O Tout-Puissant, etc.

Sois propice, ô très aimant ; très bon, remets les péchés : qu’il nous soit ainsi profitable d’approcher des mystères triomphants On répète: De ton Corps, etc.

Qu’il descende vers nous des sommets des cieux l’Ange de sainteté purifiant les corps et les coeurs. O Tout-Puissant, etc.

Que ce remède puissant nous conduise aux célestes demeures, en nous donnant guérison sur terre par le secours. De ton Corps, etc.

Sauveur clément, dans nos hommages prends en pitié notre misère ; Pasteur souverain, protège tes brebis au sacré pâturage. O Tout-Puissant, etc.

Guéries par toi, protège-les, de peur que l’ennemi ne les terrasse encore ; affermis-nous à jamais par le don. De ton Corps, etc.

Indignes sommes-nous d’un si grand don, d’un tel honneur : toi-même, ô Roi très doux, conduis-nous au combat. O Tout-Puissant, etc.

Père tout-puissant, dans ta clémence, exauce-nous avec ton Christ et l’Esprit aussi tout-puissant, dignité trine et une. Du Corps, etc.

Terminons par ces belles prières de notre ancien Missel gallican.

Collecte après l’Eucharistie

Dans la foi qui nous a conduits aux autels sacrés, en possession du Corps et du Sang de Jésus-Christ notre Seigneur et Dieu, prions l’unité de la Trinité bienheureuse : que pleinement fidèles, il nous soit donné d’avoir toujours faim et soif de la justice et d’accomplir ainsi son œuvre dans la force et la grâce du mets du salut, pour que le Sacrement reçu par nous nous soit à remède et non à jugement.

Collecte

Regardez-nous, Seigneur, vous qui voulez que les fidèles se nourrissent de votre Corps et deviennent votre Corps ; faites que ce Sacrement soit pour nous la rémission des péchés ; que le divin aliment, fruit de votre bénédiction, se mêle de telle sorte à notre âme, que la chair soumise à l’esprit et subjuguée dans un paisible accord obéisse et ne résiste plus : par l’Esprit-Saint, qui dans l’unité du Père et du Fils et leur étant coéternel vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.

La Fête-Dieu

L’année liturgique
La fête du Très Saint Sacrement

Introduction
Les matines
La journée
La messe
La procession
Autres liturgies

Christum regem adoremus dominantem gentibus, qui se mandu­cantibus dat spiritus pinguedinem.
Adorons le Christ roi Seigneur des nations, engraissant l’âme de qui le prend en nourriture.

Introduction

Une grande solennité s’est levée sur le monde : la Fête-Dieu, ainsi l’ont appelée nos pères ; vraiment fête de Dieu, mais aussi fête de l’homme, étant la fête du Christ-médiateur présent dans l’Hostie pour donner Dieu à l’homme et l’homme à Dieu. L’union divine est l’aspiration de l’humanité[1] ; à cette aspiration, ici-bas même, Dieu a répondu par une invention du ciel. L’homme célèbre aujourd’hui cette divine merveille.

Contre cette fête toutefois et son divin objet, des hommes ont répété la parole déjà vieille : Comment ces choses peuvent-elles se faire (s. Jean 3, 9 ; 6, 53) ? Et la raison semblait justifier leurs dires contre ce qu’ils appelaient les prétentions insensées du cœur de l’homme.

Tout être a soif de bonheur, et cependant, et pour cela même, n’aspire qu’au bien dont il est susceptible ; car c’est la condition du bonheur de ne se rencontrer que dans la pleine satisfaction du désir qui le poursuit. De là vient qu’au commencement, la divine Sagesse préparant les cieux, creusant les abîmes, équilibrant la terre et composant toutes choses avec la Toute-Puissance (Prov. 8, 22-34), distribua inégalement la lumière et la vie dans ce vaste univers, et mesura ses dons aux destinées diverses ; plaçant l’harmonie du monde dans ce rapport parfait des divers degrés d’être avec les fins variées des créatures, sa bonté prévoyante adapta les besoins, l’instinct, le désir de chacune à leur nature propre, et n’ouvrit pas en elles des aspirations que celle-ci ne saurait satisfaire. La poursuite du bien et du beau, la recherche de Dieu, loi impérieuse de toute nature intelligente et libre, ne doit‑elle pas s’arrêter en conséquence, elle aussi, aux proportions finies de cette nature même ? N’arriverait-il pas autrement que le bonheur fût placé, pour quelques êtres, en des jouissances que leurs facultés créées ne peuvent atteindre ?

Quelque étrange que puisse paraître une telle anomalie, elle existe pourtant : l’humanité, dans tous les âges, par ses tendances les plus universelles, les mieux constatées, par toutes ses religions vraies ou fausses, en rend témoignage. Comme tout ce qui vit autour de lui, l’homme a soif de bonheur ; et cependant, seul sur cette terre, il sent en lui des aspirations qui dépassent immensément les bornes de sa fragile nature. Tandis que, docilement rangés sous le sceptre remis en ses mains par l’Auteur du monde, les humbles hôtes de sa royale demeure accomplissent dans la pleine satisfaction de tout désir rempli leurs services divers, le roi de la création ne peut trouver dans le monde de contrepoids à l’irrésistible impulsion qui l’entraîne au delà des frontières de son empire et du temps, vers l’infini. Dieu même se révélant à lui, par ses œuvres, d’une façon correspondante à sa nature créée ; Dieu cause première et fin universelle, perfection sans limites, beauté infinie, bonté souveraine, objet bien digne de fixer à jamais en les comblant son intelligence et son cœur : Dieu ainsi connu, ainsi goûté, ne suffit pas à l’homme. Cet être de néant veut l’infini dans sa substance ; il soupire après la face du Seigneur et sa vie intime. La terre n’est à ses yeux qu’un désert sans issue, sans eau pour étancher sa soif brûlante ; dès l’aurore, son âme veille, affamée du Dieu qui peut seul calmer ces ardeurs, et sa chair même éprouve vers lui d’ineffables tressaillements (Psalm. 62, 2). « Comme le cerf, s’écrie-t-il, aspire après l’eau des fontaines, ainsi mon âme aspire après vous, ô Dieu ! Mon âme a soif du Dieu fort, du Dieu vivant. Oh ! quand viendrai-je, quand paraîtrai-je devant la face de Dieu ? Mes larmes sont devenues mon pain du jour et de la nuit ; on médit tous les jours : Où est ton Dieu? J’ai repassé leurs injures, j’ai répandu mon âme au dedans de moi-même. Mais je passerai jusqu’au lieu du tabernacle admirable, jusqu’à la maison de Dieu. Voix d’allégresse et de louange ! c’est l’écho du festin. Pourquoi es-tu triste, mon âme ? Pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu, parce que je le louerai encore : il est le salut que verra mon visage, il est mon Dieu (Psalm. 41, 2-7). »

Enthousiasme étrange assurément pour la froide raison ; prétentions, semble-t-il, vraiment insensées ! cette vue de Dieu, cette vie divine, ce festin dont Dieu même serait l’aliment, l’homme fera-t-il jamais que ces sublimités ne demeurent infiniment au-dessus des puissances de sa nature, comme de toute nature créée ? Un abîme le sépare de l’objet qui l’enchante, abîme qui n’est autre que l’effrayante disproportion du néant à l’être. L’acte créateur dans sa toute-puissance ne saurait à lui seul combler l’abîme ; et pour que la disproportion cessât d’être un obstacle à l’union ambitionnée, il faudrait que Dieu même franchît la distance et daignât communiquer à ce rejeton du néant ses propres énergies. Mais qu’est donc l’homme, pour que l’Être souverain dont la magnificence est au-dessus des cieux abaisse jusqu’à lui leurs hauteurs (Psalm. 143, 5) ?

Mais alors aussi, qui donc a fait du cœur humain ce gouffre béant que rien ne saurait remplir ? Lorsque les cieux racontent la gloire de Dieu, et les œuvres de ses mains la sagesse et la puissance de leur auteur (Psalm. 18, 2), d’où vient en l’homme un tel manque d’équilibre ? Le poids, le nombre et la mesure (Sap. 11 21) auraient-ils fait défaut pour lui seul au suprême ordonnateur ? Et celui qui devait être le chef-d’œuvre de la création, comme il en est le couronnement et le roi, ne serait-il qu’une de ces œuvres manquées accusant par leur défaut de proportions la lassitude ou l’impuissance de l’ouvrier ? Loin de nous un tel blasphème ! Dieu est amour (1 s. Jean 4, 8), » nous dit saint Jean ; et l’amour est le nœud du problème qui se dresse, aussi insoluble qu’inévitable, en face de la philosophie réduite à ses seules forces.

Dieu est amour ; et la merveille n’est pas que nous ayons aimé Dieu, mais qu’il nous ait lui-même prévenus d’amour (Ibid. 10). Mais l’amour appelle l’union, et l’union veut des semblables. O richesses de la divine nature en laquelle s’épanouissent, également infinis, Puissance, Sagesse et Amour, constituant dans leurs sublimes relations la Trinité auguste qui, depuis Dimanche, darde sur nous ses feux ! O profondeurs des divins conseils, où ce que veut l’Amour sans bornes trouve en la Sagesse infinie de sublimes expédients qui font la gloire de la Toute-Puissance !

Gloire à vous tout d’abord, Esprit-Saint, dont le règne à peine commencé illumine de tels rayons nos yeux mortels, qu’ils analysent ainsi les éternels décrets ! Au jour de votre Pentecôte, une loi nouvelle, toute de clartés, a remplacé l’ancienne et ses ombres. La loi du Sinaï, le pédagogue qui préparait à la vraie science et régissait l’enfance du monde, a reçu nos adieux : la lumière a brillé par la prédication des saints Apôtres ; et les fils de lumière, émancipés, connaissant Dieu, connus de lui, s’éloignent toujours plus chaque jour des maigres et infirmes éléments du premier âge (Gal. 3, 4). À peine s’achevait, Esprit divin, la triomphante Octave où l’Église célébrait avec votre avènement sa propre naissance : et déjà, empressé pour la mission reçue par vous de rappeler à l’Épouse les leçons du Seigneur (s. Jean 14, 26), vous présentiez aux regards de sa foi le sublime et radieux triangle dont la contemplation ravit nos âmes éperdues dans l’adoration et la louange. Mais le premier des grands mystères de notre foi, le dogme sans fond de la très sainte Trinité, ne représentait pas l’économie entière de la révélation chrétienne ; vous aviez hâte d’étendre, avec le champ de vos enseignements, les horizons de la foi des peuples.

La connaissance de Dieu en lui-même et dans sa vie intime appelait comme complément celle de ses œuvres extérieures, et des rapports qu’il a voulu établir entre lui et ses créatures. Et voilà qu’en cette semaine qui nous voit commencer avec vous l’ineffable inventaire des dons précieux laissés en nos mains par l’Époux montant au ciel (Cf. Psalm. 67, 19 ; Éph. 4, 8), en ce premier jeudi qui nous rappelle le jeudi, saint entre tous, de la Cène du Seigneur, vous découvrez à nos cœurs tout à la fois la plénitude, le but, l’admirable harmonie des œuvres qu’opère le Dieu un dans son essence et trois dans ses personnes ; sous le voile des espèces sacrées, vous offrez à nos yeux, monument divin, le mémorial vivant des merveilles accomplies par le concert de la Toute‑Puissance, de la Sagesse et de l’Amour (Psalm. 110, 4) !

L’Eucharistie pouvait seule, en effet, mettre en pleine lumière le développement dans le temps, la marche progressive des divines résolutions inspirées par l’amour infini qui les conduit jusqu’à la fin (s. Jean 13, 1), jusqu’au dernier terme ici-bas qui est elle‑même ; couronnement de l’ordre surnaturel en cette terre de l’exil, elle explique et suppose tous les actes divins antérieurs. Nous ne saurions donc pénétrer sa divine importance, qu’en embrassant d’un même regard les opérations de l’amour infini dont elle est sur terre le sommet glorieux. Ainsi, en même temps, trouverons-nous le secret de ces aspirations supérieures à la nature qui donnent à l’histoire de l’humanité, jusqu’en ses égarements, tant de grandeur mystérieuse ; ainsi verrons-nous que celui-là seul a creusé l’abîme du cœur humain, qui peut et veut le combler.

Tout acte de la divine volonté, hors de Dieu comme en lui-même, est amour pur, se rapportant à la troisième des augustes personnes, qui est, par le mode de sa procession, l’Amour substantiel et infini. De même que le Père tout-puissant voit toutes choses, avant qu’elles existent, en son Verbe unique, en qui s’épuise la divine intelligence : de même, pour qu’elles soient, il les veut toutes dans l’Esprit-Saint, qui est à la divine volonté ce qu’est le Verbe à l’intelligence souveraine. Terme dernier auquel s’arrête l’intime fécondité des personnes, en la divine essence, l’Esprit d’amour est en Dieu le principe premier des œuvres extérieures : communes dans l’exécution aux trois personnes, elles ont en lui leur raison d’être. Ineffable solliciteur, il incline la Divinité en dehors d’elle-même ; il est le poids qui, rompant les éternelles barrières, plus violent que la foudre (Cant. 8, 6), entraîne des sommets de l’être aux confins du néant la Trinité auguste. Ouvrant le grand conseil, il y dit la parole : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance (Gen. 1, 26). » Et Dieu crée l’homme à son image ; il le crée à l’image de Dieu (Ibid. 27), copiant son Verbe, l’archétype souverain, dans lequel toute création plonge ses racines comme dans le lieu des essences. Car le Verbe, pensée du Père, miroir très pur (Sap. 7, 26) de l’intelligence infinie, renferme en soi l’idée divine de toute chose : règle des mondes, exemplaire éternel, lumière vivante et vivifiante (s. Jean 1, 3, 4) qui donne leur forme et leur nature à tous les êtres. Mais dans l’homme seul, résumé des mondes, à la fois esprit et matière, se retrouvera l’expression complète de la pensée créatrice. L’âme même, en lui, portera directement l’image de la divine ressemblance (Sap. 2, 23), dont ce même Verbe est l’expression substantielle et infinie (Héb. 13) : doué d’intelligence et de liberté comme l’Être souverain, il animera pour Dieu la création entière ; elle remontera par lui vers son Auteur dans un hommage, borné sans doute, mais en rapport avec toute cette nature inférieure sortie du néant à l’appel divin. Tel est, tel serait du moins l’ordre naturel, ensemble harmonieux, chef-d’œuvre de bonté s’il eût existé jamais seul, mais loin encore des ineffables projets de l’Esprit d’amour.

Dans la pleine spontanéité d’une liberté qui pouvait s’abstenir et n’a d’égale que sa puissance, l’Esprit-Saint veut pour l’homme, au delà du temps, l’association à la vie même de Dieu dans la claire vision de son essence ; la vie terrestre des fils d’Adam revêtira elle-même par avance la dignité de cette vie supérieure, à tel point que celle-ci ne sera que le fruit direct, l’épanouissement régulier de la première. Aussi, pour que l’être chétif de la créature ne demeure pas au-dessous d’une telle destinée, pour que l’homme puisse suffire aux ambitions de son amour, l’Esprit fait-il que, simultanément à l’acte de création, les trois divines personnes infusent en lui leurs propres aptitudes et greffent sur ses puissances finies et bornées les puissances mêmes de la nature divine. Cet ensemble d’une destinée supérieure à la nature et d’énergies en rapport avec cette destinée, qui se superposent aux facultés naturelles pour les transformer sans les détruire, prendra le nom d’ordre surnaturel, par comparaison avec l’ordre inférieur qui eût été celui de la nature, si les divines prévenances n’eussent ainsi dès l’abord élevé l’être humain au-dessus de lui-même. L’homme gardera de cet ordre inférieur les éléments qui constituent son humaine nature, avec l’emploi qui leur est propre ; mais tout ordre se spécifie surtout par la fin que poursuit l’ordonnateur : et la fin dernière de l’homme n’ayant jamais été autre en la pensée divine qu’une fin surnaturelle, il s’ensuivra que l’ordre naturel proprement dit n’aura jamais eu d’existence indépendante et séparée.

Vainement une orgueilleuse philosophie, s’appelant quand même « indépendante et séparée », prétendra s’en tenir aux dogmes naturels et aux vertus purement humaines : non moins que les merveilleuses ascensions des âmes fidèles, les effrayants écarts des révoltés dans les voies de l’erreur ou du crime prouveront à leur manière que la nature n’est plus, ne fut jamais pour l’homme un niveau auquel il puisse espérer se maintenir. En fût-il ainsi d’ailleurs, que l’homme ne pourrait encore légitimement se soustraire aux intentions divines. « En nous assignant une vocation surnaturelle, Dieu a fait acte d’amour ; mais il a fait acte aussi d’autorité. Son bienfait nous devient un devoir. Noblesse oblige : c’est un axiome parmi les hommes. Ainsi en est-il de la noblesse surnaturelle que Dieu a daigné conférer à la créature[2]. »

Noblesse sans pareille, qui fait de l’homme non plus seulement l’image de Dieu, mais vraiment son semblable (Gen. 1, 26) ! Entre l’infini, l’éternel, et celui qui naguère n’était pas et reste à jamais créature, l’amitié, l’amour désormais sont possibles : tel est le but de la communauté d’aptitudes, de puissances, de vie, établie entre eux par l’Esprit d’amour. Ils n’étaient donc pas tout à l’heure le fruit d’un enthousiasme insensé, ces soupirs de l’homme vers son Dieu, ces tressaillements de sa chair mortelle (Psalm. 62, 2) ! elle n’était pas une vaine chimère cette soif du Dieu fort, du Dieu vivant, cette aspiration dévorante au festin de l’union divine (Psalm. 41, 2-7) ! Rendu participant de la nature divine (2 s. Pierre 1, 4), quoi d’étonnant que l’homme en ait conscience, et se laisse entraîner par la flamme incréée vers le foyer d’où elle rayonne jusqu’à lui ? Témoin autorisé de ses propres œuvres, l’Esprit est là d’ailleurs pour confirmer le témoignage de notre conscience, et attester à notre âme que nous sommes bien les fils de Dieu (Rom. 8, 16). C’est lui-même qui, se dérobant au plus intime de notre être où il demeure pour maintenir et conduire à bonne fin son œuvre d’amour, c’est l’Esprit qui, tantôt par de soudaines illuminations ouvrant aux yeux de notre cœur les horizons de la gloire future, inspire aux fils de Dieu les accents anticipés du triomphe (Éph. 1, 17, 18 ; Rom. 5, 2) ; tantôt soupire en eux ces gémissements inénarrables (Rom. 8, 26), ces chants d’exil imprégnés des larmes brûlantes d’un amour pour qui l’union se fait trop attendre. Comment redire la suavité victorieuse des incomparables harmonies qui, dans le secret des âmes blessées du trait divin, montent ainsi de la terre au ciel ? Victorieux en effet seront ces soupirs ; et si l’union éternelle est trop incompatible avec les jours du pèlerinage et de l’épreuve, la vallée des larmes verra pourtant d’ineffables mystères.

Dans ce concert merveilleux de l’Esprit et de l’âme, « celui qui scrute les cœurs, nous dit l’Apôtre, connaît le désir de l’Esprit, parce qu’il prie selon Dieu pour les saints (Rom. 8, 27). » Désir tout-puissant par suite comme Dieu lui-même ; désir, nouveau en tant que de l’homme né d’hier, mais éternel comme de l’Esprit dont l’immuable procession est avant tous les âges. En réponse au désir de l’Esprit, des insondables profondeurs de son éternité, Celui pour qui tout existe, et que nul œil mortel n’a contemplé ni ne peut voir (1 Tim. 6, 16), a résolu de se manifester dans le temps et de s’unir à l’homme encore voyageur, non par lui-même, mais en son Fils, la splendeur de sa gloire et l’expression très fidèle de sa substance (Héb. 1, 3). Dieu a tant aimé le monde (s. Jean 3, 16), qu’il lui a donné son Verbe, la divine Sagesse engagée à l’humanité dès le sein du Père. Figuré par le sein d’Abraham, rendez-vous mystérieux des justes sous l’ancienne alliance, lieu de repos des âmes saintes avant que ne fût ouverte au peuple élu la voie du céleste sanctuaire (Héb. 9, 8), le sein du Père est le lit nuptial chanté par David (Psalm. 18, 6), d’où procède l’Époux, quittant à l’heure marquée les sommets des cieux pour chercher sa fiancée, et l’y ramenant avec lui pour l’introduire au lieu des noces éternelles. Marche triomphante de l’Époux en sa beauté (Psalm. 44, 5), dont le prophète Michée a dit, parlant de son passage en Bethléhem, que le point de départ en est des jours de l’éternité (Mich. 5, 2) ! Tel est, en effet, d’après les sublimes enseignements de la théologie catholique, l’étroit rapport de la procession éternelle et de la mission dans le temps des divines personnes, qu’une même éternité les unit toutes deux en Dieu : éternellement l’auguste Trinité contemple l’ineffable naissance du Fils unique au sein du Père ; éternellement, du même regard, elle le voit procédant comme Époux du même sein paternel.

Que si maintenant nous venons à comparer entre eux les éternels décrets, il est facile de reconnaître ici le décret principal entre tous, et comme tel primant tous les autres en la pensée créatrice. Dieu le Père a tout fait pour cette union de la nature humaine avec son Fils : union si intime qu’elle devait aller, pour l’un des membres de cette humanité, jusqu’à l’identification personnelle avec le Fils très unique du Père ; union si universelle, qu’à des degrés divers, aucun des individus de la race humaine ne devait être exclu que par lui-même des noces divines avec la Sagesse éternelle ainsi manifestée dans le plus beau des enfants des hommes (Psalm. 44, 3). Ainsi « Dieu, qui d’une parole autrefois fit jaillir la lumière au sein des ténèbres, resplendit lui-même en nos cœurs, les initiant à la connaissance de la gloire divine par la face du Christ Jésus (2 Cor. 4, 6). » Ainsi le mystère des noces est‑il bien le mystère du monde ; ainsi le royaume des cieux est-il semblable à un roi qui fait les noces de son fils (s. Matth. 22, 21).

Mais où donc se fera la rencontre ici-bas du prince et de sa fiancée ? Où doit se consommer cette union merveilleuse ? Qui nous dira la dot de l’Épouse, le gage de l’alliance ? Sait-on l’ordonnateur du banquet nuptial, et quels mets seront servis aux convives ?

À ces questions la triomphante réponse éclate aujourd’hui de toutes parts sous la voûte du ciel. À la puissance des accents sublimes que se renvoient les échos de la terre et des cieux, reconnaissons le Verbe divin. L’adorable Sagesse est sortie des temples : elle crie sur les places publiques, en tête des foules, aux portes des villes (Prov. 1, 20, 21) ; établie sur les montagnes, occupant les points élevés des grandes routes, barrant les sentiers, elle fait entendre sa voix aux fils des hommes (Ibid. 8, 1‑4). Et dans le même temps courent ses servantes, les grâces variées portant son message aux humbles de cœur : « Venez, mangez mon pain, buvez le vin que j’ai mélangé pour vous. » Car la Sagesse s’est bâti une demeure ici-bas ; elle a elle-même immolé ses victimes, préparé le vin et dressé sa table (Ibid. 9, 1‑5) : tout est prêt, venez au festin des noces (s. Matth. 22, 4) !

O Sagesse, qui êtes sortie de la bouche du Très-Haut, atteignant d’une extrémité à l’autre et disposant toutes choses avec force et douceur (1 a ex Ant. maj. Adventus), nous implorions au temps de l’Avent votre venue en Bethléhem, la maison du pain ; vous étiez la première aspiration de nos cœurs haletants sous l’attente des siècles. Le jour de votre glorieuse Épiphanie manifesta le mystère des noces, et révéla l’Époux ; l’Épouse fut préparée dans les eaux du Jourdain ; nous chantâmes les Mages courant avec des présents au festin figuratif, et les convives s’enivrant d’un vin miraculeux (Ant. Épiph. ad Benedictus). Mais l’eau changée en vin pour suppléer à l’insuffisance d’une vigne inféconde présageait de plus grandes merveilles. La vigne, la vraie vigne dont nous sommes les branches (s. Jean 15, 5), a donné ses fleurs embaumées, ses fruits de grâce et d’honneur (Éccli. 24, 23). Le froment abonde dans les vallées, elles chantent un hymne de louange (Psalm. 64, 14.) ; car cette force du peuple couvre de ses épis jusqu’au sommet des montagnes, et sa tige nourricière domine le Liban (Psalm. 71, 16).

Sagesse, noble souveraine, dont les charmes divins captivent dès l’enfance les cœurs avides de la vraie beauté (Sap. 8, 2), il est donc arrivé le jour du vrai festin des noces ! comme une mère pleine d’honneur, comme la jeune vierge en ses attraits, vous accourez pour nous nourrir du pain de vie, nous enivrer du breuvage salutaire (Éccli. 15, 2, 3). Meilleur est votre fruit que l’or et la pierre précieuse, meilleure votre substance que l’argent le plus pur (Prov. 8, 19). Ceux qui vous mangent auront encore faim, ceux qui vous boivent n’éteindront pas leur soif (Éccli. 24, 29). Car votre conversation n’a point d’amertume, votre société de dégoût ; avec vous sont l’allégresse et la joie (Sap. 8, 16), les richesses, la gloire et la vertu (Prov. 8, 18).

En ces jours où siégeant dans la nuée (Éccli. 24, 7), vous élevez votre trône dans l’assemblée des saints, sondant à loisir les mystères du divin banquet, nous voulons publier vos merveilles, et, de concert avec vous, chanter vos louanges en face des armées du Très-Haut (Ibid. 1-4). Daignez ouvrir notre bouche et nous remplir de votre Esprit, divine Sagesse, afin que notre louange soit digne de son objet, et qu’elle abonde, selon votre promesse dans les saints Livres, en la bouche fidèle de vos adorateurs (Éccli. 15, 5, 10).

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Les Matines

L’Office de la nuit emprunte aujourd’hui un intérêt spécial au souvenir de cette nuit précieuse où, comme le chante l’Église, la foi nous montre le Seigneur présidant une dernière fois la Pâque figurative, et faisant suivre le banquet de l’Agneau symbolique du festin de son propre corps. Pour les raisons exposées hier, nous donnons cet Office en entier.

Afin d’exciter encore plus le zèle des fidèles pour la prière liturgique de préférence à toute autre, rappelons aussi que les Souverains Pontifes ont solennellement ouvert le trésor de l’Église en faveur de ceux qui, vraiment contrits et confessés, assisteraient à quelqu’une des Heures canoniales le jour de la Fête ou dans l’Octave. Martin V, par sa Constitution Ineffabile Sacramentum qui permet de célébrer au son des cloches et avec solennité, dans les lieux même soumis à l’interdit, la Fête et toute l’Octave du Corps du Seigneur, confirma et augmenta les indulgences accordées par Urbain IV en la Bulle Transiturus. Enfin Eugène IV, rappelant les actes des deux Pontifes (Const. Excellentissimum), doubla ces indulgences, qui peuvent se résumer aujourd’hui pour les fidèles de la manière suivante. Deux cents jours sont accordés pour le jeûne de la Vigile, ou une œuvre pie remplaçant le jeûne selon l’avis du confesseur ; le jour de la Fête, quatre cents jours pour l’assistance aux premières Vêpres, et autant pour Matines, la Messe, les secondes Vêpres, deux cents jours pour la Communion indépendamment de la sainte Messe, cent soixante pour chacune des Heures de Prime, Tierce, Sexte, None et Complies, deux cents pour la Procession le jour de la Fête ou dans l’Octave ; deux cents jours également pour l’assistance aux Vêpres, Matines et Messes dans l’Octave, et quatre-vingts pour chacune des autres Heures.

Hymne

Mêlons nos joies aux saintes solennités ; que la louange résonne du fond des cœurs ; loin de nous la vétusté, que tout soit nouveau, les cœurs, les voix et les œuvres.

Nous fêtons la mémoire de la cène dernière, en cette nuit où le Christ divise à ses frères l’agneau et les azymes, selon la loi donnée aux pères de l’ancien peuple.

Après l’agneau symbolique, le banquet terminé, reconnaissons le Corps du Seigneur donné de ses mains aux disciples, à tous entier comme à chacun d’eux.

Il donne à leur faiblesse sa chair en réconfort, il donne à leur tristesse son sang pour breuvage, disant : « Prenez la coupe que je vous livre, buvez-en tous. »

Ainsi établit-il ce Sacrifice dont il a voulu qu’aux seuls prêtres fût confié le ministère : à eux il appartient de s’en nourrir et de le donner aux autres.

Le pain des anges devient le pain des hommes ; le pain du ciel met fin aux figures. O prodige admirable ! le Seigneur est la nourriture du pauvre, de l’esclave, du dernier des humains.

Déité trine et une, écoutez nos prières : visitez-nous dans nos hommages ; par vos sentiers conduisez-nous où nous tendons, à la lumière que vous habitez.

Amen.

Ces préludes étant accomplis, commence le solennel Office de la nuit, divisé, comme l’on sait, en trois Veilles ou Nocturnes.

Premier nocturne

Le Christ est l’homme juste par excellence ; il est l’arbre qui donne son fruit en son temps, le fruit de salut que le Seigneur nous donne à goûter au temps de sa mort. Le premier Psaume rappelle ce beau symbolisme exalté par les Pères.

Ant. Au temps de sa mort, le Seigneur nous a donné à goûter un fruit de salut.

Psaume 1.

Le deuxième Psaume célèbre la paix et l’abondance de l’homme qui a mis sa confiance dans le Dieu de justice. Le froment, le vin et l’huile sont les richesses de la maison du Seigneur : c’est par ces trois éléments surtout que l’Église confère une sainteté toujours croissante aux hommes devenus ses enfants par l’eau du baptême. Mais qu’a-t-elle de meilleur, qu’a-t-elle de plus beau que le froment des élus et le vin qui fait germer les vierges (Zach. 9, 17) ?

Ant. Enrichis par l’abondance du froment et du vin, les fidèles se reposent dans la paix du Christ.

Psaume 4.

Nous avons vu comment la très sainte Eucharistie était le lien des fidèles entre eux, le centre de la communion catholique. Ce qu’est l’immortel Sacrifice pour les chrétiens au point de vue social, les sacrifices mosaïques le furent autrefois pour les Juifs, quoique d’une façon tout extérieure et figurative. L’Antienne qui suit nous indique que l’Église a fait choix du troisième Psaume, pour rappeler sa supériorité sous ce rapport en face de la synagogue répudiée. Le Seigneur lui-même est la part glorieuse de son héritage, et le calice de sa joie.

Ant. Le Seigneur nous a rassemblés, non par le sang des veaux, mais dans la communion du calice où l’on boit Dieu lui-même.

Psaume 15.

Les Leçons du premier Nocturne sont empruntées à saint Paul. Après avoir repris les fidèles de Corinthe des abus qui s’étaient introduits dans leurs assemblées, il raconte l’institution de la sainte Eucharistie ; il explique les dispositions avec lesquelles on doit se présenter à la table sainte, et nous montre la grandeur du crime que commet celui qui s’en approche indignement.

On remarquera l’habile contexture des Répons, composés de passages de l’Ancien et du Nouveau Testament, mis en présence pour faire ressortir l’accord de la Loi et des Prophètes avec l’Évangile au sujet de l’Eucharistie. L’Office du Saint-Sacrement se trouve ainsi enrichi des principales prophéties et figures qui l’avaient annoncé, tenant en éveil les justes de l’ancienne alliance.

Leçon 1

De la première Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. Chap. 11

Vos réunions ne sont plus dignes de la Cène du Seigneur. Car chacun se hâte de manger son souper à part, en sorte que l’un n’a rien à manger, tandis que l’autre fait des excès. N’avez‑vous pas vos maisons pour y manger et y boire ? Méprisez-vous l’Église de Dieu ? Voulez-vous faire honte à ceux qui sont pauvres ? Que vous dirai-je? Faut-il vous louer? Non, certes, je ne vous louerai pas.

R/. La multitude des enfants d’Israël immolera un chevreau au soir de la Pâque : * Et ils en mangeront les chairs avec des pains azymes. V/. Le Christ notre Pâque a été immolé : mangeons-le donc avec les azymes de la sincérité et de la vérité. * Et ils.

Leçon 2

C’est du Seigneur lui-même que j’ai appris ce que je vous ai enseigné, savoir que le Seigneur Jésus, dans la nuit même où il fut livré, prit du pain, et ayant rendu grâces, le rompit et dit : Prenez et mangez : ceci est mon corps qui sera livré pour vous : faites ceci en mémoire de moi. Il prit de même le calice, après avoir soupé, en disant : Ce calice est la nouvelle alliance dans mon sang ; faites ceci en mémoire de moi, toutes les fois que vous le boirez ; car toutes les fois que vous mangerez ce pain et boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

R/. Vous mangerez de la chair, et vous rassasierez de pains : * Voici le pain que le Seigneur vous donne à manger. V/. Moïse ne vous a point donné le pain du ciel, mais c’est mon Père qui vous donne le vrai pain du ciel. * Voici le pain.

Leçon 3

Ainsi donc, celui qui mangera ce pain, ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Que l’homme donc s’éprouve soi-même, et qu’il mange ainsi de ce pain et boive de ce calice ; car celui qui mange et boit indignement, mange et boit son propre jugement, ne faisant pas le discernement qu’il doit faire du corps du Seigneur. C’est pour cela que parmi vous beaucoup sont malades et languissants, et que beaucoup même sont morts. Que si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés. Mais lorsque nous sommes jugés de la sorte, c’est le Seigneur lui-même qui nous châtie ; afin que nous ne soyons pas condamnés avec ce monde.

R/. Elie vit à sa tête un pain cuit sous la cendre ; se levant, il mangea et but : * Et il marcha dans la force de cette nourriture jusqu’à la montagne de Dieu. V/. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. * Et il marcha. Gloire au Père. * Et il marcha.

Deuxième nocturne

Le quatrième Psaume des Matines célèbre l’efficacité toute‑puissante du Sacrifice chrétien. La protection du Seigneur, son secours dans les combats de la vie, la joie, la gloire et l’abondance demeurent assurés à qui sait y recourir. Car le Christ en est l’hostie, victime grasse entre toutes, holocauste dont la suave odeur monte de l’autel terrestre au sanctuaire des cieux, pour en faire descendre le salut de la droite du Très-Haut. C’est au Christ lui-même que le Psalmiste adresse ici ses vœux de victoire.

Ant. Que le Seigneur se souvienne de notre Sacrifice, et que notre holocauste lui soit agréable.

Psaume 19.

Rien ne manque à l’âme qui suit le Seigneur. Heureuse brebis ! la houlette du Pasteur la conduit aux gras pâturages, aux eaux rafraîchissantes. Chantons avec le juste son calice enivrant, et la table préparée pour lui contre tous ceux qui le persécutent : comme un lion respirant la flamme, il sort de cette table en effet devenu terrible au démon (Chrys. in Johan).

Ant. La table du Seigneur est dressée pour nous contre tous ceux qui nous persécutent.

Psaume 22.

Le sixième Psaume fut inspiré à David retenu loin du tabernacle et de l’arche sainte, lorsqu’il se dérobait à la colère de Saül dans les montagnes voisines du Jourdain. C’est ce beau cantique que nous avons cité plus haut, comme exprimant merveilleusement la soif de l’homme vers Dieu dès cette vie mortelle. La seule pensée du banquet divin le réconforte au milieu des angoisses et ranime son espoir. Laissons-nous pénétrer de cette sublime poésie : qu’elle allume ou ranime en nous la flamme de l’amour.

Ant. Que les convives du banquet divin fassent retentir un chant d’allégresse.

Psaume 41.

Le Docteur angélique intervient lui-même directement, aux Leçons du second Nocturne, pour faire entrer notre foi dans la science du divin Sacrement, autant qu’il peut être compris par l’homme encore voyageur, et défini par l’intelligence humaine. « Ce sont les paroles mêmes du Seigneur approuvant la doctrine de Thomas sur le Sacrement de son Corps. » Trois villes successivement, Paris, Naples et Orvieto, eurent l’honneur de servir de théâtre à ces manifestations si glorieuses du Christ à son Docteur. On vénère encore à Orvieto, dans l’Église de Saint‑Dominique, le Crucifix qui prit ainsi la parole pour donner l’approbation divine à l’Office même qui est sous nos yeux. Écoutons donc avec un pieux respect, et ne nous laissons pas effrayer par une terminologie scolastique qui n’est pas la science, mais le vêtement de combat dont il parut bon de la munir pour les champs clos de la dialectique.

Leçon 4
Sermon de saint Thomas d’Aquin.

Les immenses bienfaits de la divine largesse octroyés au peuple chrétien lui confèrent une dignité inestimable. Il n’est point, en effet, comme il ne fut jamais, de nation, si illustre qu’on la suppose, qui ait eu ses dieux approchant d’elle en la mesure où notre Dieu le fait avec nous. Car le Fils unique de Dieu, voulant que nous fussions participants de sa divinité, a pris notre nature, afin que fait homme il fit dieux les hommes. En outre, tout ce qu’il nous avait ainsi emprunté, il l’a livré pour notre salut. Car son corps, il l’a offert pour notre réconciliation comme victime à Dieu le Père sur l’autel de la croix ; son sang, il l’a versé tout à la fois, et comme prix de liberté, et comme onde purifiante, pour que, rachetés d’une misérable servitude, nous fussions lavés de tous nos péchés. Or, afin que demeurât persévérante en nous la mémoire d’un si grand bienfait, il a laissé aux fidèles, sous les espèces du pain et du vin, son corps en nourriture et son sang en breuvage.

R/. Pendant qu’ils soupaient, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit, et le donna à ses disciples, disant : * Prenez et mangez : ceci est mon corps. V/. Les hommes de ma tente ont dit : Qui nous donnera de ses chairs, pour nous en rassasier? * Prenez.

Leçon 5

O festin précieux admirable, salutaire plein de toute suavité ! Que peut-il y avoir en effet de plus précieux que ce festin, dans lequel on nous offre à manger, non la chair des veaux et des boucs, comme jadis sous la loi, mais le Christ vrai Dieu ? Quoi de plus admirable que ce Sacrement, dans lequel le pain et le vin sont convertis substantiellement au Corps et au Sang du Christ, en sorte que le Christ, Dieu et homme parfait, est contenu sous l’espèce ou apparence d’un peu de pain et d’un peu de vin ? Il est donc mangé par les fidèles, sans être mis en pièces ; bien plus, si l’on divise le Sacrement, il demeure entier sous chaque partie divisée. Les accidents ou modes subsistent ainsi sans leur sujet ou substance, afin que la foi soit exercée recevant invisiblement ce qui est visible en soi, caché sous une espèce étrangère ; et pour que les sens soient préservés d’erreur, lorsqu’ils jugent d’accidents à eux connus.

R/. Jésus prit le calice, après avoir soupé, disant : Ce calice est la nouvelle alliance en mon sang  : * Faites ceci en mémoire de moi. V/. J’en garderai fidèle mémoire, et mon âme en sera consumée. * Faites ceci.

Leçon 6

Il n’y a point non plus de Sacrement plus salutaire que celui-ci, par lequel les péchés sont effacés, les vertus s’accroissent, et l’âme est engraissée de l’abondance de tous les dons spirituels. On l’offre dans l’Église pour les vivants et pour les morts, afin que serve à tous ce qui a été établi pour le salut de tous. Personne enfin ne saura dire la suavité de ce Sacrement, où l’on goûte à sa source la douceur spirituelle, où l’on renouvelle la mémoire de cette charité merveilleuse que le Christ a manifestée dans sa Passion. Aussi, pour que l’immensité de cet amour s’imprimât plus profondément dans le cœur des fidèles, à la dernière cène, lorsqu’ayant célébré la Pâque avec ses disciples, il allait passer de ce monde à son Père, il institua ce Sacrement comme le mémorial perpétuel de sa passion, l’accomplissement des anciennes figures, la plus grande des merveilles qu’il eût opérées ; et il le laissa aux siens attristés comme une singulière consolation de son absence.

R/. Je suis le pain de vie : vos pères ont mangé la manne dans le dé sert, et ils sont morts : * C’est ici le pain qui descend du ciel, afin que si quelqu’un en mange, il ne meure pas. V/. Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. * C’est ici. Gloire au Père. * C’est ici.
Troisième nocturne
Le septième Psaume fait suite au précédent dans l’ordre du Psautier. Une même situation les inspire, une même pensée domine leur composition, s’exprimant aussi dans les mêmes termes : le cri de l’âme harcelée par l’ennemi, soupirant vers son Dieu, le désir et la confiance de revoir enfin la montagne sainte et cet autel où Dieu se donne en la personne du Verbe incarné, le Christ, qui vient renouveler la jeunesse de ses heureux adorateurs et convives.

Ant. Je m’avancerai jusqu’à l’autel de Dieu : je recevrai le Christ qui renouvelle ma jeunesse.

Psaume 42.

Le huitième Psaume célèbre avec enthousiasme la souveraine bonté du Dieu de Jacob. Par mille prodiges il a délivré son peuple ; il lui a dit : « Ouvre ta bouche, et je la remplirai » ; et malgré les trop nombreuses indocilités de ses fils ingrats, il tient aujourd’hui sa promesse. Il les nourrit de la graisse du froment, il les rassasie du miel de la pierre, qui sont les ineffables douceurs du Christ froment des élus et pierre du désert (Zach. 9, 17 ; 1 Cor. 10, 4).

Ant. Le Seigneur nous a nourris de la graisse du froment ; il nous a rassasiés du miel de la pierre.

Psaume 80.

Le Christ est le Dieu vivant en qui tressaillent notre cœur et notre chair. Chantons, avec le neuvième Psaume, les autels du Dieu des armées, notre Roi et notre Dieu ; ils sont le refuge du passereau, le nid de la tourterelle. Heureux qui habite ces fortunes tabernacles !

Ant. A votre autel, Seigneur, nous recevons le Christ, en qui tressaillent notre cœur et notre chair.

Psaume 83.

V/. Faites sortir le pain de la terre. Alleluia. R/. Et que le vin réjouisse le cœur de l’homme. Alleluia.

Leçon 7
Lecture de l’Évangile selon saint Jean. Chap. 6.

En ce temps-là, Jésus dit à la foule des Juifs : Ma chair est véritablement nourriture, et mon sang véritablement breuvage. Et le reste.

Homélie de saint Augustin, Évêque.

Ce que les hommes désirent dans le manger et le boire est d’apaiser leur faim et d’éteindre leur soif. Or, un tel résultat n’est vraiment atteint que par la nourriture et le breuvage qui rendent ceux qui les prennent immortels et incorruptibles, mets et breuvage qui ne sont autres que la société même des Saints, où régnera la paix dans une pleine et parfaite unité. Aussi, comme l’ont compris avant nous les hommes de Dieu, est-ce par cette raison que notre Seigneur Jésus-Christ nous a laissé son Corps et son Sang, sous la figure de substances dont la nature est d’être composée de parties multiples ramenées à l’unité : l’unité du pain suppose la multiplicité des grains dont il est formé ; l’unité du vin, la multiplicité des raisins. Enfin le Seigneur expose comment s’opère ce dont il parle, et ce que c’est que manger son Corps et boire son Sang.

R/. Celui qui mange ma chair et boit mon sang : * Demeure en moi et moi en lui. V/. Il n’est point de nation, si illustre qu’elle soit, qui ait ses dieux approchant d’elle en la mesure où notre Dieu le fait avec nous. * Demeure.

Leçon 8

Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. Celui-là donc mange cette nourriture et boit ce breuvage, qui demeure dans le Christ et le possède en soi. Et par suite, celui qui ne demeure pas dans le Christ, ou en qui ne demeure pas le Christ, celui-là sans nul doute ne mange point sa chair par l’âme ni ne boit son sang, bien que par sa bouche de chair, et aux yeux des hommes, il presse de ses dents le Sacrement du Corps et du Sang du Christ ; mais au contraire, c’est pour son jugement qu’il mange et boit un si grand mystère, ayant eu la présomption de s’approcher souillé du Sacrement du Christ, auquel la pureté seule donne un digne accès, selon cette parole : Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.

R/. Mon Père qui vit m’a envoyé, et je vis pour mon Père : * Et celui qui me mange vivra pour moi. V/. Le Seigneur l’a nourri du pain de vie et d’intelligence. * Et celui qui. Gloire au Père. * Et celui qui.

Leçon 9

De même, dit le Seigneur, que mon Père qui est vivant m’a envoyé, et que je vis pour mon Père ; de même celui qui me mange, lui aussi vivra pour moi. Comme s’il disait : L’anéantissement dans lequel il m’a envoyé fait que je vis pour mon Père, lui rapportant ma vie comme à plus grand que moi. Mais que quelqu’un vive pour moi, c’est l’effet de la participation dans laquelle il me mange : je m’abaisse pour vivre pour mon Père ; j’élève mon disciple, et il vit pour moi. S’il est dit : Je vis pour mon Père, parce que le Fils est du Père, et non le Père du Fils, on doit l’entendre sans atteinte portée à l’égalité. Il ne faudrait pas en conclure cependant que lorsqu’il dit : Et celui qui me mange vivra pour moi, il insinue cette même égalité de nous à lui-même ; mais il manifeste ainsi son caractère de médiateur.

Les trois Veilles de la nuit sont épuisées. L’Église a veillé dans l’attente de l’Époux, chantant ses louanges pour tromper les ennuis de ces heures trop lentes, et hâtant de ses aspirations enflammées l’arrivée du Bien-Aimé. Heureuse est-elle ! car heureux les hommes que le Seigneur, au jour des noces, trouve veillants de la sorte à son arrivée, pour lui ouvrir dès qu’il aura frappé : « En vérité, je vous le dis, s’écrie le Sauveur dans l’Évangile, il se ceindra lui-même, les fera prendre place à table, et allant et venant les servira de ses mains ; et s’il vient à la seconde veille, et s’il vient à la troisième veille, et qu’il les trouve ainsi, bienheureux sont-ils (s. Luc 12, 36-38) ! » Les pieux interprètes de la sainte Liturgie ont vu dans ces longues divisions de l’Office appelées Nocturnes, qui se déroulent en dehors des sept Heures canoniques du jour, l’image des longs siècles où le genre humain, plongé dans l’ombre et sous le coup des divines inimitiés, implorait la venue du Médiateur qui devait le justifier dans son sang (Rom. 5, 9), et ramener la lumière en rétablissant avec le ciel l’harmonie rompue par le péché d’origine. Non moins que les prières des Patriarches et les aspirations des Prophètes, par avance aussi les soupirs de l’Église et de tous les justes abrégèrent alors les temps du Messie, et rapprochèrent du point de départ l’heure du grand Sacrifice qui est venu donner fin au péché, manifester au monde la justice éternelle, et confirmer l’alliance avec un grand nombre (Dan. 9, 24, 27).

Mais chaque jour encore l’Église attend l’Époux : s’il n’est venu qu’une fois pour mourir, chaque jour il descend des cieux pour féconder son Épouse dans l’acte du Sacrifice quotidien, où se fait l’incessante application des mérites de celui de la Croix offert une seule fois pour la durée des siècles. Cette venue quotidienne du Seigneur est le point culminant de la journée de l’Église, partageant sa vie terrestre entre le désir et l’action de grâces. Sept fois le jour, elle laisse éclater au dehors les sentiments qui débordent en elle, et convie ses fils au sacrifice de louange, épanouissement radieux du Sacrifice eucharistique. Ainsi faisait le royal prophète (Psalm. 118, 164). Comme lui, elle établit les chantres en face de l’autel, et met en leurs bouches de douces mélodies (Éccli. 47, 11).

Lorsqu’en effet David eut transporté dans Jérusalem l’arche sainte avec cette pompe qui est racontée dans les saints Livres, après que tous les sacrifices furent accomplis (1 Paral. 16, 2), il laissa devant l’arche un chœur de lévites choisis, pour célébrer les merveilles du Seigneur et louer au nom de tous le Dieu d’Israël (Ibid. 4, 37, 41). Plus tard, lorsque, plein de jours, il couronna roi en Sion ce fils qui, plus heureux que lui, devait bâtir le temple de Jéhovah (Ibid. 23, 1), David remit à Salomon les plans de l’édifice sacré qui allait remplacer dans sa stabilité la tente du désert, et il voulut aussi fixer lui-même l’organisation définitive du culte divin réclamée par le nouvel ordre de choses (Ibid. 28, 11, 13). Aux vingt-quatre familles sacerdotales désignées pour se relever hebdomadairement dans l’oblation des sacrifices, étaient adjoints comme naturel complément quatre mille chantres ou psalmistes (Ibid. 23, 5), répartis eux-mêmes en vingt-quatre séries pour perpétuer le ministère de la prophétie ou louange, sous la conduite d’Asaph, Héman et Idithun, et recevant les leçons de deux cent quatre-vingt-huit de leurs frères, tous savants dans la science du chant sacré et prophétisant sur la cithare, les cymbales et le psaltérion (Ibid. 25). La louange alors était prophétie, comme chez nous elle est confession : ils chantaient dans l’espérance, comme nous chantons dans la foi ; mais l’objet de nos chants est le même, à savoir le Christ Sauveur, et c’est ainsi que le recueil des formules sacrées d’Israël a passé tout entier dans l’Église.

Type parfait du Messie, non content de fournir au peuple ancien dans des psaumes inspirés le thème de ses chants, David apparaît mêlé aux lévites, vêtu comme eux de la tunique de lin et présidant leurs concerts, au jour solennel de la translation de l’arche en la ville sainte (1 Paral. 15, 27.). « Chantre illustre, s’écrie le pieux et profond Abbé Rupert, il conduit les chœurs sacrés, et danse devant l’arche de l’alliance du Seigneur. O roi, ô prince des sacrés rites ! Où tend donc l’enthousiaste transport d’une si noble tête ? Voilà que celui qui n’est point de la race sacerdotale commande aux prêtres, classe les lévites, organise les choeurs, choisit les chantres pour l’arcane, pour l’octave, pour l’hymne de la victoire, et détermine qui sonnera des trompettes, qui frappera les cymbales, qui touchera la lyre, la guitare ou la harpe sacrée. En toutes ces démarches il voit son fils, il ose remplir un rôle qu’il savait devoir convenir à ce fils son Seigneur. Car l’arche sainte désigne l’humanité du Christ Sauveur, contenant la manne du Verbe, les tables du Testament, et la verge de la puissance royale et sacerdotale. C’est pourquoi notre David, ayant renversé l’empire de la mort, comme le premier celui de Saül, conduit en Jérusalem l’arche de l’alliance et la place dans le tabernacle dressé par lui-même. Ce que voyant l’Église, à l’exemple de l’ancien peuple, elle s’excite à chanter avec le vrai David. Toute la multitude des fils de Jacob chante donc harmonieusement, et David lui-même avec eux touche la cithare en la maison du Seigneur. Car tout ce que chante Israël, il l’apprend du maître, il l’exécute sous la conduite et la mesure de ce chef du chant sacré, de ce prœcentor frappant du doigt de Dieu les harpes des cœurs. Excitée par lui, l’allégresse des âmes éclate en sons corporels, en mélodieux concert, tantôt grave, tantôt perçant ou grandiose ; et sous le souffle d’une même foi, résonnant partout aux mêmes heures, ce chant un et multiple de l’immense corps de l’Église répandue dans toutes les nations, apporte de toutes parts au Christ son centre une suave harmonie (Rupert. De div. Off. Lib. 1, c. 17). »

Mais déjà l’aurore s’annonce au ciel. Penchée vers l’Orient, l’Église a vu dans ces lueurs l’indice de l’arrivée prochaine de l’Époux. Elle tressaille au moment où va paraître enfin l’astre du jour ; et le solennel Office des Laudes, tout d’allégresse et de louange, comme son nom même, invite la terre, la mer et les cieux à célébrer dignement le lever du Christ, soleil véritable, qui s’élance de l’horizon comme un géant vers la montagne du Sacrifice.

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La journée

Le soleil s’est levé dans sa splendeur, au milieu des harmonies montant du sanctuaire à la rencontre du divin Orient. Pendant que les interprètes de la psalmodie sacrée achèvent d’offrir pour le monde au Dieu Créateur et Sauveur le solennel tribut des Laudes matutinales, les premiers rayons de l’astre du jour éclairent partout, en dehors du temple, le spectacle d’une activité universelle où n’ont de part ni le désir du gain, ni la soif des plaisirs. Une nouvelle de salut s’est fait entendre ; un cri d’allégresse a retenti dans la maison des justes (Psalm. 117, 15) : « Dieu s’apprête à visiter son peuple. L’Emmanuel présent dans l’Hostie va quitter son temple. Il doit descendre en vos cités, en vos fertiles campagnes, tenir sa cour aux champs de la forêt (Psalm. 131, 6). Sous le feuillage, dressez son trône ; sur son parcours, semez les fleurs et la verdure jusqu’à la corne de l’autel (Psalm. 117, 27). »

À cette annonce, un saint enthousiasme s’est ému dans les âmes. Dès les jours précédents, en plus d’un cœur fidèle s’est renouvelé le vœu de David au Dieu de Jacob : « Non, je ne veux point remonter sur ma couche, je n’accorderai point de sommeil à mes yeux, jusqu’à ce que j’aie trouvé un lieu convenable pour le Seigneur, dressé une tente au Dieu de Jacob (Psalm. 131, 3-5) ! »

Reposoirs sacrés où s’arrêteront les pieds du Roi pacifique (Psalm. 131, 7), délicieuses conceptions, chefs-d’œuvre d’un jour, qui, chaque année, mettez en lumière l’exquise poésie que nourrit l’amour dans le peuple fidèle, vous réunissez à cette heure, dans une même pensée de rivalité sainte, les plus humbles villages et les divers quartiers des cités populeuses. Sur tous les cœurs chrétiens, dans ceux-là même chez qui la grâce depuis longtemps bannie semblait avoir perdu tout empire, le Mystère de la foi fait sentir sa puissance ; et la femme chrétienne, la fille, la sœur, dont chaque fête du Cycle augmentait l’angoisse sur l’aveuglement obstiné d’êtres chéris, tressaillent en les voyant s’empresser eux‑mêmes aux apprêts du prochain triomphe de l’Emmanuel, et se dépenser pour le Dieu de l’Hostie. C’est le réveil de la foi dans les baptisés ; c’est la grâce du Sacrement d’amour opérant à distance, grâce de ressouvenir et de conversion pour les âmes assoupies ou endurcies, jusqu’aux confins de la terre et dans toutes les familles des nations (Psalm. 21, 28). Les cieux se réjouissent ; la terre triomphe ; la mer est émue sur tous ses rivages. Les campagnes tressaillent sous l’éclat de leur fraîche parure de printemps ; noyées dans les flots d’une lumière embaumée, elles députent en allégresse fleurs et parfums au Roi des cieux traversant leurs sentiers. À la grande nouvelle ont tressailli tous les bois des forêts à leur tour (Psalm. 95, 11 -13) : de chaque colline descendent et montent à la cité leurs verts branchages, sur toutes les routes se hâtent leurs forêts ambulantes ; ils arrivent, refoulant devant eux le bruit des chars et le mouvement des affaires ; ils se rangent, se pressent en allées ombreuses, enlacent leurs rameaux et forment ces berceaux de verdure que daignera visiter bientôt leur Seigneur et le nôtre.

Tenons à honneur d’avoir une part en cet immense concours ; sentons le frémissement de la nature entière à l’approche de son Dieu, partageons ses transports ; et durant les heures qui doivent s’écouler encore d’ici l’oblation du grand Sacrifice, gardons-nous de rester indifférents aux préparatifs des solennelles manifestations où l’amour du Christ-Roi vient réclamer les hommages qui lui sont dus.

Une page de dom Guéranger[5]

Les heures ont fui rapides dans la sainte hâte des derniers préparatifs. Tout est prêt maintenant pour le triomphe de l’Emmanuel ; et les joyeuses volées des cloches du beffroi, convoquant les fidèles au grand Sacrifice, annoncent la fin des pieux travaux. Nous offrirons, en manière de repos, à nos lecteurs, cette page tracée comme essai sur la fête par une main chère à leurs âmes, et que nous avons retrouvée, trop seule, hélas! dans les manuscrits de l’auteur de l’Année liturgique. Le respect ému qui s’impose à nous, en présence de ces dernières lignes de notre vénéré Père et Maître, nous fait un devoir de ne modifier que le moins possible le style même de ces notes disputées aux dernières fatigues de sa vie si remplie.

« La grande solennité a lui enfin, et tout l’annonce comme le triomphe de la foi et de l’amour. Nous le disions naguère, aux jours de l’Ascension, interprétant la parole du Christ : « Il vous est expédient que je me retire (s. Jean 16, 7)». La soustraction de la présence visible de l’Homme-Dieu aux regards des mortels devait amener en eux, par l’énergique opération de l’Esprit-Saint, une plénitude de lumière et une ferveur d’amour dont le Sauveur n’avait pas été l’objet dans le cours de sa vie mortelle. Marie seule, illuminée du feu divin, avait pu accomplir envers lui, durant cette période, les devoirs que la sainte Église lui rend aujourd’hui.

« Saint Thomas, dans son hymne céleste, chante ainsi : « Sur la croix, la divinité seule se dérobait aux regards ; ici, c’est l’humanité elle-même qui s’est cachée (Hymn. Adoro te). » Et néanmoins, en aucun jour de l’année la sainte Église n’est plus triomphante, ni plus démonstrative. Le ciel est radieux ; la terre a revêtu sa parure brillante, pour en faire hommage à celui qui dit : « Je suis la fleur des champs et le lis des vallons (Cant. 2, 1). » La sainte Église, non contente d’avoir préparé un trône sur lequel la mystérieuse Hostie recevra, durant toute une Octave, les hommages d’une cour empressée, a jugé que la pompe d’un triomphe doit précéder ces solennelles et miséricordieuses assises. Aujourd’hui, elle ne se contentera plus d’élever le Pain sacré, après la prononciation des paroles divines ; elle lui fera franchir le seuil du temple, au milieu des flots de l’encens, à travers les fleurs et la feuillée, et le peuple catholique, fléchissant les genoux, adorera de toutes parts sous la voûte du ciel son Roi et son Dieu.

« Elles ne sont donc pas épuisées ces joies que chaque solennité de l’Année liturgique était venue successivement nous apporter. Elles revivent toutes dans celle d’aujourd’hui. Le roi-prophète l’avait prédit : « Le Seigneur a créé un mémorial de toutes ses merveilles : c’est l’aliment qu’il a préparé à ceux qui l’honorent (Psalm. 110, 4-5). » La sainte Église tressaille d’enthousiasme, tenant entre ses mains l’Époux divin qui a dit : « Voici que je demeure avec vous jusqu’à la consommation du monde (s. Matth. 27, 20). » La promesse était formelle, et elle s’est accomplie. Nous le vîmes s’élever, il est vrai, de la cime du mont des Oliviers et aller s’asseoir à la droite du Père. Mais depuis le jour sacré de la Pentecôte où l’Esprit divin a pris possession de la sainte Église, le mystère auguste de la Cène sacrée s’est accompli, en vertu des paroles souveraines : « Faites ceci en mémoire de moi » ; et dès lors la race humaine n’a plus été veuve de son Chef et de son Sauveur.

« Quoi d’étonnant alors que l’Église, en possession du Verbe de Dieu devenu ainsi sa chose, ait avancé tout à coup dans l’intelligence ? Les espèces sacramentelles qui protègent le mystère sont là, mais elles ne restent que pour introduire dans l’invisible……. »

Telles sont les dernières paroles du Maître. Arrêtées par la mort au moment où devait s’épanouir sous sa plume, en de sublimes clartés, l’ineffable mystère des noces divines au banquet sacré, elles sont suivies de l’indication de plusieurs passages de saint Augustin ayant trait à l’union du Verbe et de l’homme, de la divine Sagesse et de l’humanité dans les Mystères. Léguée silencieusement des rives de l’éternité aux continuateurs de son œuvre, cette indication suprême a été notre point de départ et notre loi souveraine en cette Octave. Qu’on pardonne aux fils de n’avoir point hésité pour aller recueillir jusque sur de tels sommets l’héritage de leur Père : ils l’ont fait dans la confiance que la forte éducation reçue de lui jusqu’ici par l’âme chrétienne, la mettrait à même de moins sentir leur propre faiblesse. Cette formation progressive, qui a conduit le chrétien des clartés tempérées de l’Avent aux radieuses splendeurs de la Pentecôte, doit l’avoir préparé à goûter plus directement désormais la sublimité des Écritures et des Pères, nos guides fidèles et constants dans ces hauteurs qu’il nous faut maintenant aborder. Tels étaient bien au reste la pensée et l’espoir de l’auteur même de cet ouvrage, quand il écrivait au temps de Noël :

« Dans le mystère de Noël et des quarante jours de la Naissance, la lumière est encore proportionnée à notre faiblesse. C’est le Verbe divin, sans doute, la Sagesse du Père, qui nous est proposé à connaître et à imiter ; mais ce Verbe, cette Sagesse, apparaissent sous les traits de l’enfance… Or, toute âme introduite dans Bethléhem, c’est-à-dire dans la Maison du Pain, unie à Celui qui est la Lumière du monde (s. Jean 8, 12), cette âme ne marche plus dans les ténèbres… Sa lumière ne s’éteint plus. Elle doit même croître à mesure que le Cycle liturgique va se développer. Puissions-nous réfléchir assez fidèlement dans nos âmes le progrès de cette lumière, et parvenir par son aide au bien de l’union divine qui couronne à la fois le Cycle et l’âme sanctifiée par le Cycle (Le Temps de Noël. Chap. 3) ! »

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La messe

La Procession, qui suit immédiatement l’Office de Tierce dans les autres fêtes de l’année, n’aura lieu aujourd’hui qu’après l’oblation du Sacrifice. Le Christ lui-même y doit présider en personne : il faut donc attendre que l’Action sacrée ait abaissé jusqu’à nous la hauteur des cieux où il réside (Psalm. 17, 10). Bientôt il sera sous la nuée mystérieuse. Il vient nourrir ses élus de la graisse du froment tombé en terre (s. Jean 12, 24 – 25), et multiplié par l’immolation mystique sur tous les autels ; il vient en ce jour triompher parmi les siens, entendre nos cris d’allégresse au Dieu de Jacob. Telles sont les pensées qu’interprète le solennel Introït par lequel l’Église ouvre ses chants. Il est formé de passages du beau Psaume 80, que nous avons donné plus haut tout entier dans l’Office des Matines.

Introït

Le Seigneur les a nourris de la fleur du froment, alléluia ; il les a rassasiés du miel sorti de la pierre, alléluia, alléluia, alléluia. Ps. Tressaillez d’allégresse pour le Dieu notre protecteur : soyez dans la jubilation pour le Dieu de Jacob. Gloire au Père. Le Seigneur.

Dans la Collecte, l’Église rappelle l’intention du Seigneur instituant le Sacrement d’amour à la veille de sa mort, comme mémorial de la Passion qu’il devait bientôt subir. Elle demande que, pénétrés ainsi de sa vraie pensée dans les honneurs rendus par nous au Corps et au Sang divins, nous obtenions l’effet de son Sacrifice.

Collecte

O Dieu, qui nous avez laissé sous un Sacrement admirable le mémorial de votre passion, daignez nous accorder la grâce de vénérer comme nous le devons les sacrés Mystères de votre Corps et de votre Sang, afin que nous puissions ressentir en nous constamment le fruit de votre rédemption. Vous qui, étant Dieu, vivez et régnez avec Dieu le Père en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. 1, Chap. 11.

Mes Frères, c’est du Seigneur lui-même que j’ai appris ce que je vous ai enseigné, savoir que le Seigneur Jésus, dans la nuit même où il fut livré, prit du pain, et ayant rendu grâces, le rompit et dit : « Prenez et mangez : ceci est mon corps qui sera livré pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. » Il prit de même le calice, après avoir soupé, en disant : « Ce calice est la nouvelle alliance dans mon sang : faites ceci en mémoire de moi, toutes les fois que vous le boirez ; car toutes les fois que vous mangerez ce pain et boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne. » Ainsi donc celui qui mangera ce pain ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Que l’homme donc s’éprouve soi-même, et qu’il mange ainsi de ce pain et boive de ce calice ; car celui qui mange et boit indignement, mange et boit son propre jugement, ne faisant pas le discernement qu’il doit faire du corps du Seigneur.

La très sainte Eucharistie, comme Sacrifice et comme Sacrement, est le centre même de la religion chrétienne ; aussi le Seigneur a‑t-il voulu que le fait de son institution reposât, dans les écrits inspirés, sur un quadruple témoignage. Saint Paul, que nous venons d’entendre, unit sa voix à celles de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Luc. Il appuie son récit, conforme en tout à celui des Évangélistes, sur la propre parole du Sauveur lui-même, qui daigna lui apparaître et l’instruire en personne après sa conversion.

L’Apôtre insiste sur le pouvoir que le Sauveur donna à ses disciples de renouveler l’action qu’il venait de faire, et il nous enseigne en particulier que chaque fois que le Prêtre consacre le corps et le sang de Jésus-Christ, il annonce la mort du Seigneur, exprimant par ces paroles l’unité du Sacrifice sur la croix et sur l’autel. C’est aussi par l’immolation du Rédempteur sur la croix que la chair de cet Agneau de Dieu est devenue « véritablement une nourriture », et son sang « véritablement un breuvage », comme nous le dira bientôt l’Évangile du jour. Que le chrétien donc ne l’oublie pas, même en ce jour de triomphe. Nous le voyons tout à l’heure : l’Église dans la Collecte, cette formule principale, expression de ses vœux et de ses pensées qu’elle répétera sans cesse en cette Octave, n’avait pas d’autre but que d’inculquer profondément dans l’âme de ses fils la dernière et si touchante recommandation du Seigneur : « Toutes les fois que vous boirez à ce calice de la nouvelle alliance, faites-le en mémoire de moi. » Le choix qu’elle fait pour Épître de ce passage du grand Apôtre doit donner toujours plus à comprendre au chrétien que la chair divine qui nourrit son âme a été préparée sur le Calvaire, et que, si l’Agneau est aujourd’hui vivant et immortel, c’est par une mort douloureuse qu’il est devenu notre aliment. Le pécheur réconcilié recevra avec componction ce corps sacré, dont il se reproche amèrement d’avoir épuisé tout le sang par ses péchés multipliés ; le juste y participera avec humilité, se souvenant que lui aussi a eu sa part trop grande aux douleurs de l’Agneau innocent, et que si, aujourd’hui, il sent en lui la vie de la grâce, il ne le doit qu’au sang de la Victime dont la chair va lui être donnée en nourriture.

Mais redoutons sur toutes choses la sacrilège audace flétrie par l’Apôtre, et qui ne craindrait pas d’infliger, par un monstrueux renversement, une nouvelle mort à l’Auteur de la vie, dans le banquet même dont son sang fut le prix ! « Que l’homme donc s’éprouve lui-même, dit saint Paul, et qu’alors seulement il mange de ce pain et boive de ce calice. » Cette épreuve, c’est la confession sacramentelle pour tout homme ayant conscience d’un péché grave non encore accusé : quelque repentir qu’il puisse en avoir, et fût-il déjà réconcilié avec Dieu par un acte de contrition parfaite, le précepte de l’Apôtre, interprété par la coutume de l’Église et ses définitions conciliaires (Conc. Trid. Sess. 13, cap. 7, can.11), lui interdit l’accès de la table sainte, tant qu’il n’a pas soumis sa faute au pouvoir des Clefs.

Le Graduel et le Verset alléluiatique présentent un nouvel exemple de ce parallélisme entre les deux Testaments, que nous avons remarqué dans la contexture des Répons de l’Office Nocturne. Le Psalmiste (Psalm. 144, 15-16.) y exalte la bonté infinie du Seigneur, dont tout être vivant attend sa nourriture ; et le Sauveur s’y présente lui-même à nous, dans saint Jean (s. Jean 6, 56 – 57), comme l’aliment véritable.

Graduel

Les yeux de toute créature espèrent en vous, Seigneur, et vous donnez à chacune sa nourriture en temps opportun. V/. Vous ouvrez votre main, et vous comblez de bénédiction tout ce qui respire. Alleluia, alleluia. V/. Ma chair est vraiment nourriture, et mon sang est vraiment breuvage : celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui.

Vient ensuite la Séquence, œuvre célèbre et toute singulière du Docteur angélique, où l’Église, la vraie Sion, manifeste son enthousiasme, épanche son amour pour le Pain vivant et vivifiant, en des termes d’une précision scolastique qui semblerait devoir défier toute poésie dans la forme. Le mystère eucharistique s’y développe avec la plénitude concise et la majesté simple et grandiose dont l’Ange de l’École eut le secret merveilleux. Cette exposition substantielle de l’objet de la fête, soutenue par un chant en harmonie avec la pensée, justifie pleinement l’enthousiasme excité dans l’âme par la succession de ces strophes magistrales.

Séquence

Chante ton Sauveur, ô Sion ! par des hymnes et des cantiques, célèbre ton chef et ton pasteur.

Ose le faire autant qu’il est en ton pouvoir ; car tu ne pourras jamais assez louer celui qui est au-dessus de toute louange.

Le sujet de tes chants aujourd’hui, c’est le pain vivant, le pain qui donne la vie.

Nous savons qu’il fut donné à la troupe des douze frères, lors du banquet de la cène sacrée.

Que ta louange, ô Sion, soit solennelle et mélodieuse, agréable et belle comme la joie qui transporte ton âme ;

Car aujourd’hui est le jour solennel qui rappelle l’institution première d’un si noble banquet.

À cette table du nouveau Roi, la Pâque nouvelle de la nouvelle loi met fin à l’ancienne Pâque.

L’ancien rit cède la place au nouveau ; la vérité chasse l’ombre, la lumière fait disparaître la nuit.

Ce que le Christ accomplit à la cène, il ordonna de le renouveler en mémoire de lui.

Instruits par son enseignement sacré, nous consacrons le pain et le vin, pour produire l’Hostie du salut.

La croyance transmise aux chrétiens, c’est que le pain devient chair et que le vin devient sang.

Ce que tu ne comprends pas, ce que tu ne vois pas, une foi courageuse l’appuie, sans s’arrêter à l’ordre naturel.

Sous des espèces diverses, sous des signes sans réalités, est cachée une essence sublime.

La chair est un aliment, et le sang un breuvage ; mais le Christ demeure tout entier sous l’une et l’autre espèce.

Celui qui le reçoit ne le brise point, ne le rompt point, ne le divise point ; c’est tout entier qu’il le reçoit.

Qu’un seul le reçoive, que mille le reçoivent, celui-là reçoit autant que ceux-ci : on s’en nourrit sans le détruire.

Les bons le reçoivent, et les méchants aussi ; mais par un partage bien différent, les uns y trouvent la vie, les autres la mort.

Il est la mort pour les méchants, et la vie pour les bons : vois quelle dissemblance dans les effets d’un même aliment.

Quand l’Hostie mystérieuse est rompue, ne sois pas troublé ; mais souviens-toi que sous chaque fragment il y a autant que sous l’hostie entière.

La substance n’est nullement divisée : c’est le signe seulement qui est rompu ; mais ni l’état ni l’étendue de ce qui est sous les espèces n’a souffert de diminution.

Voici donc le pain des Anges, devenu le pain de l’homme voyageur. C’est vraiment le pain des enfants : il ne doit pas être jeté aux chiens.

D’avance il fut représenté sous les figures. C’est lui qui est immolé dans Isaac : il est signifié dans l’agneau de la Pâque, dans la manne donnée à nos pères.

Bon Pasteur, pain véritable, Jésus, ayez pitié de nous. Nourrissez-nous, défendez-nous : donnez-nous de contempler le bien suprême dans la terre des vivants.

Vous qui savez tout et pouvez tout, vous qui nous nourrissez ici-bas dans l’état de notre mortalité, daignez, après nous avoir faits vos commensaux sur cette terre, nous rendre cohéritiers et compagnons des habitants de la cité sainte.

Amen. Alleluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. 6.

En ce temps-là, Jésus dit aux Juifs : Ma chair est véritablement nourriture, et mon sang véritablement breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et je demeure en lui. Comme mon Père qui est vivant m’a envoyé, et que je vis pour mon Père : de même celui qui me mange vivra aussi pour moi. C’est là le pain qui est descendu du ciel. Il n’en est pas de lui comme de la manne que vos pères ont mangée, après quoi ils sont morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement.

Le disciple bien-aimé ne pouvait rester silencieux sur le Mystère d’amour. Cependant, quand il écrivit son Évangile, l’institution du Sacrement divin était déjà suffisamment racontée par les trois Évangélistes qui l’avaient précédé et par l’Apôtre des Gentils. Sans donc revenir sur cette divine histoire, il compléta leur récit par celui de la solennelle promesse qu’avait faite le Seigneur, un an avant la Cène, au bord du lac de Tibériade.

Aux foules nombreuses qu’attire après lui le récent miracle de la multiplication des pains et des poissons, Jésus se présente comme le vrai pain de vie venu du ciel, et préservant de la mort, à la différence de la manne donnée par Moïse à leurs pères. La vie est le premier des biens, comme la mort le dernier des maux. La vie réside en Dieu comme en sa source (35) ; lui seul peut la communiquer à qui il veut, la rendre à qui l’a perdue. Créé dans la vie par sa grâce, l’homme, par le péché, encourut la mort. Mais Dieu aime le monde de telle sorte qu’au monde perdu il envoie son Fils (s. Jean 3, 16), avec la mission de vivifier l’homme à nouveau dans tout son être. Vrai Dieu de vrai Dieu, lumière de lumière, le Fils unique est aussi vraie vie de vraie vie par nature ; et comme le Père illumine ceux qui sont dans les ténèbres par ce Fils sa lumière, ainsi donne-t-il la vie aux morts dans ce même Fils sa vivante image (Cyrill. Al. in Johan Lib. 4, cap. 3).

Le Verbe de Dieu est donc venu parmi les hommes, pour qu’ils eussent la vie et qu’ils l’eussent abondamment (s. Jean 10, 10). Et comme c’est le propre de la nourriture d’augmenter, d’entretenir la vie, il s’est fait nourriture, nourriture vivante et vivifiante descendue des cieux. Participant elle-même de la vie éternelle qu’il puise directement au sein du Père, la chair du Verbe communique cette vie à qui la mange. Ce qui est corruptible de sa nature, dit saint Cyrille d’Alexandrie, ne peut être autrement vivifié que par l’union corporelle au corps de celui qui est vie par nature ; or, de même que deux morceaux de cire fondus ensemble par le feu n’en sont plus qu’un seul, ainsi fait de nous et du Christ la participation de son corps et de son sang précieux.

Cette vie donc qui réside en la chair du Verbe, devenue nôtre en nous-mêmes, ne sera pas plus qu’en lui vaincue par la mort ; elle secouera au jour marqué les liens de l’antique ennemie, et triomphera de la corruption dans nos corps immortels (Cyrill. Al. in Johan Lib. 10, cap. 2). Aussi l’Église, dans son sens exquis d’Épouse et sa délicatesse maternelle, emprunte à ce même passage de saint Jean l’Évangile de la Messe quotidienne des défunts, recueillant les pleurs des vivants sur ceux qui ne sont plus au pied de l’Hostie sainte, à la source même de la vraie vie, centre assuré de leurs communes espérances.

Ainsi fallait-il que non seulement l’âme fût renouvelée par le contact du Verbe, mais que lui-même, ce corps terrestre et grossier participât dans sa mesure à la vertu vivifiante de l’Esprit, selon l’expression du Seigneur (s. Jean 6, 64). « Ceux qui ont absorbé du poison par l’artifice de leurs ennemis, dit admirablement saint Grégoire de Nysse, éteignent le virus en eux par un remède opposé ; mais de même qu’il est arrivé du breuvage mortel, il faut que la potion salutaire soit introduite jusque dans leurs entrailles, afin que de là se répande en tout l’organisme la vertu curative. Nous donc qui avons goûté le fruit délétère, nous avons besoin d’un remède de salut qui, de nouveau, rassemble et harmonise en nous les éléments désagrégés et confondus de notre nature, et qui, pénétrant l’intime de notre substance, neutralise et repousse le poison par une force contraire. Quel sera-t-il ? Nul autre que ce corps qui s’est montré plus puissant que la mort, et a posé pour nous le principe de la vie. Comme un peu de levain, dit l’Apôtre, s’assimile toute la pâte (1 Cor. 5, 6), ainsi ce corps, entrant dans le nôtre, le transforme en soi tout entier. Mais rien ne peut pénétrer ainsi notre substance corporelle que par le manger et le boire ; et c’est là le mode, conforme à sa nature, par lequel arrive jusqu’à notre corps la vertu vivifiante (Grég. Nyss. Orat. catéch. Cap. 38). »
L’Offertoire est formé d’un passage du Lévitique (Lévit. 21, 6) où le Seigneur recommande la sainteté aux prêtres de l’ancienne alliance, en raison de l’offrande qu’ils faisaient à Jéhovah de l’encens symbolique et des pains de proposition. Autant le sacerdoce du Testament nouveau l’emporte sur le ministère de la loi des figures, autant doivent l’emporter en sainteté sur les mains d’Aaron celles qui présentent à Dieu le Père le vrai Pain des cieux, comme un encens de parfaite odeur

Offertoire

Les prêtres du Seigneur offrent à Dieu l’encens et les pains ; c’est pourquoi ils seront saints en présence de leur Dieu, et ils ne souilleront point son Nom. Alleluia.

Le Prêtre demande pour l’Église, dans la Secrète, l’unité et la paix qui sont la grâce spéciale du divin Sacrement, comme l’enseignent les Pères d’après la composition même des dons sacrés formés des grains nombreux du froment ou de la vigne réunis sous la meule ou le pressoir.

Vient ensuite la Préface, qui est aujourd’hui et durant l’Octave celle de la Nativité du Sauveur, pour nous rappeler l’intime connexion des deux mystères de Noël et du divin Sacrement. C’est en Bethléhem, la Maison du Pain, que Jésus, vrai Pain de vie, est descendu des cieux par le sein de la Vierge-mère.

Secrète

Nous vous supplions, Seigneur, d’accorder à votre Église les dons de l’unité et de la paix qui sont mystérieusement signifiés par ces offrandes que nous vous présentons. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

Fidèle au précepte du Christ intimé de nouveau par l’Apôtre en l’Épître de la fête, l’Église rappelle à ses fils dans l’Antienne de la Communion que, recevant le Corps du Seigneur, ils annoncent sa mort, et doivent se garder dans une sainte frayeur d’approcher indignement des Mystères du salut.

Communion

Toutes les fois que vous mangerez ce pain et boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. Celui donc qui mangera le pain ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Alleluia.

L’Église conclut les Mystères en demandant pour l’éternité l’union sans voiles au Verbe divin, cette union parfaite dont la participation transitoire et voilée à la réelle substance du Corps et du Sang précieux est ici-bas le gage et la figure.

Postcommunion

Faites, nous vous en supplions, Seigneur, que nous arrivions à posséder éternellement votre divinité dans la pleine jouissance qui nous est figurée ici-bas par la réception temporelle de votre Corps et de votre Sang précieux. Vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Amen.

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La procession

Quelle est celle-ci qui s’avance embaumant le désert du monde d’un nuage d’encens, de myrrhe et de toutes sortes de parfums ? D’elle-même aujourd’hui l’Épouse s’est réveillée. Pleine de désirs et d’attraits, l’Église entoure la litière d’or où parait l’Époux dans sa gloire. Près de lui sont rangés les forts d’Israël, prêtres et lévites du Seigneur puissants contre Dieu. Filles de Sion, sortez à la rencontre ; contemplez le vrai Salomon sous l’éclat du diadème dont l’a couronné sa mère au jour de ses noces et de la joie de son cœur (Cant. 3, 5-11). Ce diadème, c’est la chair reçue par le Verbe divin de la Vierge très pure, quand il prit l’humanité pour épouse (s. Grég. in Cant). Par ce corps très parfait, par cette chair sacrée se poursuit tous les jours, au saint banquet, l’ineffable mystère des noces de l’homme et de la Sagesse éternelle. Pour le vrai Salomon chaque jour donc est encore celui de l’allégresse du cœur et des joies nuptiales. Quoi de plus juste qu’une fois l’année, la sainte Église donne carrière à ses transports envers l’Époux divin caché sous les voiles du Sacrement d’amour ? C’est pour cela qu’aujourd’hui le Prêtre a consacré deux Hosties, et qu’après avoir consommé l’une d’elles, il a placé l’autre dans le radieux ostensoir qui, soutenu par ses mains tremblantes, va traverser maintenant sous le dais, au chant des hymnes triomphales, les rangs émus de la foule prosternée.

Cette solennelle démonstration envers l’Hostie sainte, nous l’avons déjà dit, est d’origine plus récente que la fête elle-même du Corps du Seigneur. Urbain IV n’en parle pas dans sa Bulle d’institution, en 1264. Par contre, Martin V et Eugène IV, en leurs Constitutions citées plus haut (26 mai 1429, 26 mai 1433), fournissent la preuve qu’elle était en usage de leur temps, puisqu’ils accordent des indulgences à ceux qui la suivent. Le Milanais Donat Bossius rapporte, en sa Chronique, que « le jeudi 29 mai 1404, on porta pour la première fois solennellement le Corps du Christ dans les rues de Pavie, comme il est passé depuis en usage. » Quelques auteurs en ont conclu que la Procession de la Fête-Dieu ne remontait pas au delà de cette date, et devait sa première origine à l’Église de Pavie. Mais cette conclusion dépasse le texte sur lequel elle s’appuie, et qui peut fort bien n’exprimer qu’un fait de chronique locale. Nous trouvons en effet la Procession mentionnée sur un titre manuscrit de l’Église de Chartres en 133o, dans un acte du Chapitre de Tournai en 1325, au concile de Paris en 1323, et, en 132o, dans celui de Sens. Des indulgences sont accordées par ces deux conciles à l’abstinence et au jeûne de la Vigile du Corps du Seigneur, et ils ajoutent : « Quant à la Procession solennelle qui se fait le jeudi de la fête en portant le divin Sacrement, comme il semble que ce soit par une sorte d’inspiration divine qu’elle s’est introduite en nos jours, nous ne statuons rien pour le présent, laissant toutes choses à la dévotion du clergé et du peuple (Labbe, Concil. T. 11, pag. 1680, 1711). » L’initiative populaire semble donc avoir eu grande part à cette institution ; et de même que Dieu avait fait choix, au siècle précédent, d’un Pape français pour établir la fête, ce fut de France que se répandit peu à peu dans tout l’Occident ce complément glorieux de la solennité du Mystère de la foi[3].

Il paraît probable toutefois qu’à l’origine la divine Hostie ne fut pas, du moins en tous lieux, portée en évidence comme aujourd’hui dans les processions, mais seulement voilée ou renfermée dans une châsse ou cassette précieuse. C’était l’usage de la porter ainsi dès le 11ème siècle en certaines Églises, à la Procession des Rameaux, et encore à celle du matin de la Résurrection. Nous avons parlé ailleurs de ces manifestations solennelles, qui du reste avaient moins pour objet d’honorer directement le Sacrement divin, que de rendre plus au vif le mystère du jour. Quoi qu’il en soit, l’usage des ostensoirs ou monstrances, comme les appelle le concile de Cologne de l’année 1452, suivit de près l’établissement de la nouvelle Procession.

On les fit d’abord plus généralement en forme de tourelles percées à jour ; dans un Missel manuscrit de l’an 1374, la lettre D, première de l’Oraison de la fête du Saint-Sacrement, présente en miniature un évêque accompagné de deux acolytes, et portant l’Hostie du salut dans une tour d’or à quatre ouvertures. Il y eut toutefois une grande et souvent heureuse variété dans ces nouvelles productions de l’art chrétien, qui venaient ainsi compléter à leur heure la collection déjà si riche des joyaux du sanctuaire. Nées spontanément de l’initiative privée des diverses Églises, elles reflétèrent les inspirations multiples de la foi des pasteurs et des peuples. Tantôt ce furent des croix chargées de pierreries, des crucifix d’argent ou d’or, qui présentèrent sous le Sacrement le vrai corps de l’Homme-Dieu aux regards des fidèles, rappelant en même temps à leur religion et à leur amour le Sacrifice et la mort cruelle qui avaient fait de lui l’Hostie du salut. D’autres fois, au contraire, on employa pour cet usage des statuettes du Seigneur ressuscité incrustées des plus riches émaux, qui proclamaient la gloire du Vainqueur du trépas, toujours vivant et triomphant sous la mort apparente des espèces sacrées : placée dans la poitrine, à l’endroit du cœur, l’Hostie sainte rayonnait des mille feux de la pierre précieuse et translucide qui protégeait ce réduit sacré. Ailleurs, la Mère de la divine grâce, apparaissant de nouveau comme le vrai trône de la Sagesse éternelle, offrait elle-même aux adorations des nations d’Occident ce même Verbe incarné qui avait reçu l’hommage des rois de l’Orient sur son sein maternel ; ou bien encore l’Ami de l’Époux, Jean le Précurseur, portant dans ses bras l’Agneau du salut, montrait au monde, de son doigt prédestiné, l’Hostie sainte qui brillait sur le front de cet Agneau divin comme une perle précieuse. Libre expansion de la piété que respecta l’Église-mère, jusqu’à ce que ces différentes conceptions se trouvassent ramenées par le temps au type uniforme reçu de nos jours. Les 14ème et 15ème siècles virent déjà s’établir l’usage prédominant des monstrances à cylindres de cristal engagés dans des édicules de formes variées, à baies ogivales avec arcs-boutants et contreforts, et surmontés d’élégantes pyramides ou de clochetons ajourés. Bientôt la piété catholique, s’ingéniant à rendre, en quelque sorte, au Soleil de justice les divines splendeurs qu’il dérobe à nos yeux dans le Mystère d’amour, amena l’usage d’exposer l’auguste Sacrement dans un soleil de cristal à rayons d’or ou de quelque autre matière de prix[4]. En dehors de quelques rares monuments plus anciens que nous pourrions citer, cette dernière progression s’affirme clairement dans un Graduel du temps de Louis XII (1498-1515), où la première lettre de l’Introït du Saint-Sacrement renferme un soleil à peu près semblable aux nôtres, porté sur les épaules de deux personnages vêtus du pluvial, et suivi par le roi, accompagné de plusieurs cardinaux et prélats (Thiers De l’exposit. du S.-Sacr. Liv. 2, ch. 2).

Cependant l’hérésie protestante, qui naissait alors, traita bientôt de nouveauté, de superstition, d’idolâtrie odieuse, ces naturels développements du culte catholique inspirés par la foi et l’amour. Le concile de Trente frappa d’anathème les récriminations des sectaires (Sess. 13, can. 6), et, dans un chapitre spécial, il justifia l’Église en des termes que nous ne saurions nous dispenser de reproduire : « Le saint Concile déclare très pieuse et très sainte la coutume qui s’est introduite dans l’Église, de consacrer chaque année une fête spéciale à célébrer en toutes manières l’auguste Sacrement, comme aussi de le porter en procession par les rues et places publiques avec pompe et honneur. Il est bien juste, en effet, que soient établis certains jours où les chrétiens, par une démonstration solennelle et toute particulière, témoignent de leur gratitude et dévot souvenir envers le commun Seigneur et Rédempteur, pour le bienfait ineffable et divin qui remet sous nos yeux la victoire et le triomphe de sa mort. Ainsi fallait-il encore que la vérité victorieuse triomphât du mensonge et de l’hérésie, de telle sorte que ses adversaires, au sein d’une telle splendeur et d’une si grande joie de toute l’Église, ou perdent courage et sèchent de dépit, ou, touchés de honte et de confusion, viennent enfin à résipiscence (Sess. 13, cap. 5). »

Mais nous catholiques, adorateurs fidèles du Sacrement d’amour, « avec quelle joie », s’écrie le pieux et éloquent Père Faber, « ne devons-nous pas contempler cette brillante et immense nuée de gloire que l’Église fait à cette heure monter vers Dieu ! Oui ; il semblerait que le monde est encore dans son état de ferveur et d’innocence primitive ! Voyez ces glorieuses processions qui, avec leurs bannières étincelantes au soleil, se déroulent dans les places des opulentes cités, à travers les rues jonchées de fleurs des villages chrétiens, sous les voûtes vénérables des antiques basiliques, et le long des jardins des séminaires, asiles de la piété. Dans ce concours de peuples, la couleur du visage et la diversité des langues ne sont que de nouvelles preuves de l’unité de cette foi que tous se réjouissent de professer par la voix du magnifique rituel de Rome. Sur combien d’autels de structure diverse, tous parés des fleurs les plus suaves et resplendissants de lumière, au milieu de nuages d’encens, au son des chants sacrés et en présence d’une multitude prosternée et recueillie, le Saint‑Sacrement est successivement élevé pour recevoir les adorations des fidèles, et descendu pour les bénir! Et combien d’actes ineffables de foi et d’amour, de triomphe et de réparation, chacune de ces choses ne nous représente-t-elle pas ! Le monde entier et l’air du printemps sont remplis de chants d’allégresse. Les jardins sont dépouillés de leurs plus belles fleurs, que des mains pieuses jettent sous les pas du Dieu qui passe voilé dans le Sacrement. Les cloches font retentir au loin leurs joyeux carillons ; le canon ébranle les échos des Andes et des Apennins ; les navires, pavoisés de brillantes couleurs, donnent aux baies de la mer un air de fête ; et la pompe des armées royales ou républicaines vient rendre hommage au Roi des rois. Le Pape sur son trône et la petite fille dans son village, les religieuses cloîtrées et les ermites solitaires, les évêques, les dignitaires et les prédicateurs, les empereurs, les rois et les princes, tous sont aujourd’hui remplis de la pensée du Saint-Sacrement. Les villes sont illuminées, les habitations des hommes sont animées par les transports de la joie. Telle est l’allégresse universelle, que les hommes s’y livrent sans savoir pourquoi, et qu’elle rejaillit sur tous les cœurs où règne la tristesse, sur les pauvres, sur tous ceux qui pleurent leur liberté, leur famille ou leur patrie. Tous ces millions d’âmes qui appartiennent à la royale famille et au lignage spirituel de saint Pierre sont aujourd’hui plus ou moins occupées du Saint-Sacrement : de sorte que l’Église militante tout entière tressaille d’une joie, d’une émotion semblable au frémissement des flots de la mer agitée. Le péché semble oublié ; les larmes mêmes paraissent plutôt être arrachées par l’excès du bonheur que par la pénitence. C’est une ivresse semblable à celle qui transporte l’âme à son entrée dans le ciel ; ou bien l’on dirait que la terre elle-même passe dans le ciel, comme cela pourrait arriver par l’effet de la joie dont l’inonde le Saint-Sacrement (Le Saint Sacrement. T. 1, pag. 4 (traduct. de M. F. de Bernhardt). »

On chante pendant la Procession les Hymnes de l’Office du jour, le Lauda Sion, le Te Deum et, suivant la longueur du parcours, le Benedictus, le Magnificat, ou d’autres pièces liturgiques ayant quelque rapport avec l’objet de la fête, comme les Hymnes de l’Ascension indiquées au Rituel. De retour à l’église, la fonction se termine, comme aux Saluts ordinaires, par le chant du Tantum ergo, du Verset et de l’Oraison du Saint-Sacrement. Mais, après la Bénédiction solennelle, le Diacre ne renferme pas l’Hostie sainte ; il la dispose sur le trône où les pieux fidèles lui composeront, durant ces huit jours, une garde empressée.

C’est autour d’elle que les Heures canoniales vont rayonner désormais, comme autour de leur centre.

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Les secondes Vêpres du Saint-Sacrement

Dans le solennel Office du soir, l’Église repasse au pied de l’Hostie les merveilles célébrées en ce grand jour.

Le premier Psaume chante les grandeurs du Christ pontife. Le Seigneur l’a juré : il est Prêtre à jamais selon l’Ordre de Melchisédech. Comme ce roi de justice et de paix, il a choisi le pain et le vin pour éléments de son Sacrifice. Mais sous ces apparences se cachait l’oblation digne en tout du Pontife éternel et de celui qui l’a engendré avant l’aurore.

Ant. Le Christ Seigneur, Prêtre à jamais selon l’Ordre de Melchisédech, a offert le pain et le vin.

Psaume 109, Dixit Dominus.

Le pain et le vin du Sacrifice annonçaient un banquet. Le second Psaume célèbre ce banquet ineffable où viennent se résumer les merveilles divines ; car le Christ lui-même s’y donne en nourriture à ceux qui le craignent. Que sa louange demeure donc à jamais !

Ant. Le Seigneur miséricordieux a donné, en mémoire de ses merveilles, une nourriture à ceux qui le craignent.

Psaume 110, Confitebor tibi, Domine.

L’Eucharistie, qui résume tous les bienfaits divins, est en même temps l’Action de grâces la plus parfaite et la seule digne que nous puissions offrir à la suprême Majesté. Si donc à la fin de cette journée, émus des magnificences de la bonté souveraine, nous nous écrions avec le Psalmiste : « Que rendrai-je au Seigneur pour tous ces biens dont il m’a comblé ? » répondons avec lui, dans le troisième Psaume : « Je prendrai le calice du salut, j’offrirai l’Hostie de louange. »

Ant. Je prendrai le calice du salut, et je sacrifierai une hostie de louange.

Psaume 115.

Le Psaume suivant relève en accents inspirés la beauté du spectacle qu’offre aujourd’hui la terre. Le bonheur semble avoir repris ce matin possession du monde avec les saintes pensées. L’huile d’allégresse a coulé du Christ chef sur tous ses membres ; l’Église tressaille, à la vue de ses fils rangés autour de la table sainte, comme de jeunes plants d’olivier prêts à produire des fruits de grâce et de sanctification. Puisse cette journée marquer en effet pour Sion le point de départ d’une fertile abondance ! puisse-t-elle affermir pour jamais la paix dans la cité sainte !

Ant. Que les enfants de l’Église soient comme de jeunes plants d’olivier autour de la table du Seigneur.

Psaume 127.

« Gloire à Dieu, paix aux hommes ! » chantaient les Anges à la descente du Pain céleste en Bethléhem. Tels sont en effet, nous l’avons vu, nous le verrons mieux encore, les deux grands fruits de l’Eucharistie. L’Église s’excite elle-même à chanter, dans le cinquième Psaume, cette paix qui règne par la grâce de l’Époux sur ses frontières, affermit ses portes et comble ses fils de bénédictions en elle-même. Mais c’est la divine nourriture, c’est le froment des cieux qui produit cette paix merveilleuse, en unissant tous les membres au Christ dans l’unité d’un même corps.

Ant. Le Seigneur qui établit la paix sur les frontières de l’Église, nous rassasie de la graisse du froment.

Psaume 147.

Capitule (1 Cor. 11)

Mes Frères, c’est du Seigneur lui-même que j’ai appris ce que je vous ai enseigné, savoir que le Seigneur Jésus, dans la nuit même où il fut livré, prit du pain, et ayant rendu grâces, le rompit et dit : Prenez et mangez : ceci est mon corps qui sera livré pour vous ; faites ceci en mémoire de moi.

L’Hymne qui suit résume le Mystère de la foi dans une doctrine profonde et concise. C’est elle que l’Église choisit de préférence pour chanter le divin Sacrement ; les deux dernières strophes forment la conclusion obligée des Expositions et Saluts dans le cours de l’année.

Hymne

Pange, lingua, gloriosi…

Chante, ô ma langue, le mystère du glorieux Corps et du Sang précieux que le Roi des nations, fils d’une noble mère, a versé pour la rédemption du monde.

Il nous fut donné ; pour nous il naquit de la Vierge sans tache ; il vécut avec les hommes, et après avoir jeté la semence de sa parole, il termina son pèlerinage par une admirable merveille.

Dans la nuit de la dernière cène, étant à table avec ses frères, après avoir observé ce que prescrivait la loi pour les nourritures légales, il se donne lui-même de ses propres mains, pour nourriture, aux douze qu’il a choisis.

Le Verbe fait chair change d’une seule parole le pain en sa chair divine ; le vin devient le propre sang du Christ ; et si la raison défaille à comprendre un tel prodige, la foi suffit pour rassurer un cœur fidèle.

Adorons prosternés un si grand Sacrement ; que les rites antiques cèdent la place à ce nouveau mystère ; et que la foi supplée à la faiblesse de nos sens.

Gloire, honneur et louange, puissance, actions de grâces et bénédiction soient au Père et au Fils ; pareil hommage à Celui qui procède de l’un et de l’autre.

Amen.

L’Antienne qui accompagne le Cantique de Marie est un cri prolongé de reconnaissance pour le banquet sacré de l’union divine, mémorial vivant des souffrances du Sauveur, où l’homme est rempli de grâce en son âme et reçoit, dans son corps même, le gage de la gloire future. La phrase n’est point achevée : l’Église demeure comme en suspens sur ce dernier élan d’un amour qui ne peut trouver ici-bas d’expression suffisante.

Antienne de Magnificat

O banquet sacré où est reçu le Christ, renouvelée la mémoire de sa passion, l’âme remplie de grâce, et donné le gage de la gloire future ! Alleluia.

Le Cantique Magnificat

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Autres liturgies

À la fin de cette grande journée consacrée par l’Église latine au triomphe de l’Hostie sainte, nous écouterons l’Église grecque témoigner d’une même foi au divin Sacrement dans les formules suivantes. Elles accompagnent et suivent la Communion, dans la Liturgie ou Messe appelée de Saint Jean-Chrysostome.

Avant la communion

Je crois, Seigneur, et je confesse que vous êtes le Christ Fils du Dieu vivant, qui êtes venu dans le monde pour sauver les pécheurs dont je suis le premier.

Recevez-moi aujourd’hui à la participation de votre Cène mystique. Je ne livrerai point le mystère à vos ennemis, je ne vous donnerai point le baiser de Judas ; je m’adresse à vous, comme le larron : Souvenez-vous de moi, Seigneur, en votre royaume.

Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous le toit souillé de mon âme. Mais de même que vous avez daigné descendre en l’étable et reposer dans la crèche des animaux, entrer dans la maison de Simon le Lépreux et recevoir à vos pieds une pécheresse pareille à moi : daignez entrer aussi dans l’étable de mon âme sans raison, et dans ce corps souillé, mort et lépreux. Et comme vous n’avez point repoussé la bouche impure de la pécheresse baisant vos pieds sans tache, ainsi, Seigneur mon Dieu, ne repoussez pas non plus ce pécheur. Mais dans votre clémence et bonté, daignez m’admettre à la communion de votre très saint Corps et de votre Sang.

Pardonnez, déliez, remettez, ô mon Dieu, tous les péchés que j’ai commis sciemment ou par ignorance, en parole ou en œuvre. Soyez-moi propice en votre bonté compatissante ; par les prières de votre Mère très pure et toujours vierge, sauvez‑moi de la condamnation, et que je puisse recevoir votre Corps précieux et immaculé pour la guérison de mon âme et de mon corps. Car à vous est l’empire, la puissance et la gloire, Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

Après la communion

Nous vous rendons grâces, Seigneur très bon, bienfaiteur de nos âmes, de ce que vous nous avez admis aujourd’hui encore à vos immortels et célestes Mystères. Dirigez nos voies, affermissez-nous dans votre crainte, protégez notre vie, donnez à nos pas la sécurité : par les prières et l’intercession de la glorieuse Marie Mère de Dieu toujours vierge, et de tous les saints.

Le Diacre. Justes rendus participants des Mystères divins, saints, sans tache, immortels, plus élevés que les cieux et vivifiants, rendons de dignes actions de grâces au Seigneur.

Le Chœur. Seigneur, ayez pitié !

Le Diacre. Recevez, sauvez, pardonnez, conservez-nous, ô Dieu, par votre grâce.

Le Chœur. Seigneur, ayez pitié !

Le Diacre. Demandons des jours tous parfaits, saints, paisibles et préservés du péché ; recommandons, nous‑mêmes, les autres, et toute notre vie au Christ Dieu.

Le Chœur. A vous, Seigneur !

Le Prêtre, élevant la voix. Parce que vous êtes notre sanctification ; et nous vous rendons gloire à vous, Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.

Le Chœur. Amen.

Enfin saluons encore une fois l’Hostie sainte, en lui dédiant cette Séquence, du Missel de Prague, qui, par sa forme, semble tenir comme le milieu entre les compositions Notkériennes et celles des âges postérieurs.

Séquence

Salut, chair adorable du Christ Roi,
Du troupeau de la loi nouvelle admirable nourriture !
Les hommages des fidèles vous sont dus à toute heure ;
C’est dignement, d’un cœur chaste, sans souillure, qu’on doit vous manger.
Vous êtes, ô Pain de vie, l’objet du culte de l’Église ;
Vous êtes le guide des voyageurs, vous êtes le pardon des coupables.
Aliment du salut, rassasiez-nous en vous.
Vous êtes le relèvement, la défense de ceux qui sont tombés.
Vous êtes la consolation de l’affligé, l’allégresse des cœurs.
De ce monde malheureux conduisez-nous aux joies éternelles,
Pour y jouir à jamais de votre présence et douce gloire. Amen.

[1] Aspiration, on le verra, qui ne relève point de la nature, mais uniquement de ce fait que Dieu a élevé l’homme à l’ordre surnaturel et qu’il le lui a dit.

[2] Cardinal Pie. Première Instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent.

[3] À la suite du concile de 1311, où la fête fut définitivement promulguée, Vienne prit pour armes l’orme surmonté d’un calice et d’une hostie qu’entourent ces mots : Vienna civitas sancta.

[4] Ce fut vers le même temps qu’on vit paraître et s’établir en plusieurs églises la forme actuelle des vases destinés à renfermer les hosties consacrées. On leur donna le nom de ciborium ou ciboire, qui avait été réservé dans l’antiquité au baldaquin ou dôme surmontant les autels, et sous la voûte duquel ou suspendait en beaucoup de lieux la pixide ou réserve eucharistique. Les formes de ces réserves sacrées avaient jusque là varié suivant les églises, mais en gardant toujours une dimension très restreinte. « Aux 13ème, 14ème et même encore pendant une partie du 15ème siècles, les pixides sont généralement de très petite dimension, parce que, jusque vers le milieu du 15ème siècle, elles ne servaient qu’à conserver le petit nombre d’hosties dont on avait besoin pour la communion des malades en danger de mort. Les fidèles en état d’assister aux offices de l’église recevaient la sainte Eucharistie, après la communion du prêtre, avec des espèces consacrées pendant la messe même, et distribuées au moyen de la patène. » E. Reusens, professeur à l’Université catholique de Louvain : Eléments d’Archéologie chrétienne. T. 2, pag. 354.

[5] Rappelons que Dom Guéranger est décédé après avoir achevé le temps pascal et que son œuvre fut continuée par Dom Fromage à partir de la Fête de la Trinité.

Fête de la Sainte Trinité

Dom Guéranger ~L’année liturgique
Fête de la Sainte Trinité

Nous avons vu les saints Apôtres, au jour de la Pentecôte, recevoir l’effusion de l’Esprit-Saint, et bientôt, fidèles à l’ordre du Maître (s. Matth. 28, 19), ils vont partir pour aller enseigner toutes les nations, et baptiser les hommes au nom de la sainte Trinité. Il était donc juste que la solennité qui a pour but d’honorer Dieu unique en trois personnes suivît immédiatement celle de la Pentecôte à laquelle elle s’enchaîne par un lien mystérieux. Cependant, ce n’est qu’après de longs siècles qu’elle est venue s’inscrire sur le Cycle de l’Année liturgique, qui va se complétant par le cours des âges.

Tous les hommages que la Liturgie rend à Dieu ont pour objet la divine Trinité. Les temps sont à elle comme l’éternité ; elle est le dernier terme de notre religion tout entière. Chaque jour, chaque heure lui appartiennent. Les fêtes instituées en commémoration des mystères de notre salut aboutissent toujours à elle. Celles de la très sainte Vierge et des Saints sont autant de moyens qui nous conduisent à la glorification du Seigneur unique en essence et triple en personnes. Quant à l’Office divin du Dimanche en particulier, il fournit chaque semaine l’expression spécialement formulée de l’adoration et du service envers ce mystère, fondement de tous les autres et source de toute grâce.

On comprend dès lors comment il se fait que l’Église ait tardé si longtemps d’instituer une fête spéciale en l’honneur de la sainte Trinité. La raison ordinaire de l’institution des fêtes manquait ici totalement. Une fête est le monument d’un fait qui s’est accompli dans le temps, et dont il est à propos de perpétuer le souvenir et l’influence : or, de toute éternité, avant toute création, Dieu vit et règne, Père, Fils et Saint-Esprit. Cette institution ne pouvait donc consister qu’à établir sur le Cycle un jour particulier où les chrétiens s’uniraient d’une manière en quelque sorte plus directe dans la glorification solennelle du mystère de l’unité et de la trinité dans une même nature divine.

La pensée s’en présenta d’abord à quelques-unes de ces âmes pieuses et recueillies qui reçoivent d’en haut le pressentiment des choses que l’Esprit-Saint opérera plus tard dans l’Église. Dès le 8ème siècle, le savant moine Alcuin, rempli de l’esprit de la sainte Liturgie, comme ses écrits en font foi, crut le moment venu de rédiger une Messe votive en l’honneur du mystère de la sainte Trinité. Il paraît même y avoir été incité par un désir de l’illustre apôtre de la Germanie, saint Boniface. Cette Messe, simplement votive, n’était toutefois qu’un secours pour la piété privée, et rien n’annonçait que l’institution d’une fête en sortirait un jour. Cependant la dévotion à cette Messe s’étendit peu à peu, et nous la voyons acceptée en Allemagne par le concile de Seligenstadt, en 1022.

Mais à cette époque déjà, une fête proprement dite de la Sainte‑Trinité avait été inaugurée dans l’une des églises de la pieuse Belgique, dans celle-là même qu’une autre grâce prédestinait à enrichir le Cycle chrétien d’un de ses signes les plus resplendissants. Etienne, évêque de Liège, instituait solennellement la fête de la Sainte-Trinité dans son Église en 920, et faisait composer un Office complet en l’honneur du mystère. La disposition du droit commun qui réserve aujourd’hui au Siège apostolique l’institution des nouvelles fêtes n’existait pas encore, et Riquier, successeur d’Étienne sur le siège de Liège, maintint l’œuvre de son prédécesseur.

Elle s’étendit peu à peu, et il paraît que l’Ordre monastique lui fut promptement favorable ; car nous voyons, dès les premières années du 11ème siècle, Bernon, abbé de Reichnaw, s’occuper de sa propagation. À Cluny, la fête s’établit d’assez bonne heure dans le cours du même siècle, comme on le voit par l’Ordinaire de cet illustre monastère rédigé en 1091, où elle se trouve mentionnée comme étant instituée depuis un temps déjà assez long.

Sous le pontificat d’Alexandre II, qui siégea de 1061 à 1073, l’Église Romaine, qui souvent sanctionna, en les adoptant, les usages des Églises particulières, fut mise en mesure de porter un jugement sur cette nouvelle institution. Le Pontife, dans une de ses Décrétales, tout en constatant que la fête est déjà répandue en beaucoup de lieux, déclare que l’Église Romaine ne l’a pas acceptée, par cette raison que chaque jour l’adorable Trinité est sans cesse invoquée par la répétition de ces paroles : Gloria Patri, et Filio, et Spiritui Sancto, et dans un grand nombre d’autres formules de louange[1].

Cependant la fête continuait à se répandre, comme l’atteste le Micrologue ; et dans la première partie du 12ème siècle, le docte abbé Rupert, que l’on peut appeler avec raison l’un des princes de la science liturgique, proclamait déjà la convenance de cette institution, s’exprimant à son sujet comme nous le ferions aujourd’hui, dans ces termes remarquables : « Aussitôt après avoir célébré la solennité de l’avènement du Saint-Esprit, nous chantons la gloire de la sainte Trinité dans l’Office du Dimanche qui suit, et cette disposition est très à propos ; car aussitôt après la descente de ce divin Esprit, commencèrent la prédication et la croyance, et, dans le baptême, la foi et la confession du nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit[2]. »

En Angleterre, l’établissement de la fête de la Sainte-Trinité eut pour auteur principal le glorieux martyr saint Thomas de Cantorbéry ; ce fut en 1162 qu’il l’institua dans son Église, en mémoire de sa consécration épiscopale qui avait eu lieu le premier Dimanche après la Pentecôte. Pour la France, nous trouvons, en 1260, un concile d’Arles présidé par l’archevêque Florentin, qui, dans son sixième canon, inaugure solennellement la fête, en y ajoutant le privilège d’une Octave. Dès 123o, l’Ordre de Cîteaux, répandu dans l’Europe entière, l’avait instituée pour toutes ses maisons ; et Durand de Mende, dans son Rational, donne lieu de conclure que le plus grand nombre des Églises latines, dans le cours du 13ème siècle, jouissaient déjà de la célébration de cette fête. Parmi ces Églises, il s’en trouvait quelques-unes qui la plaçaient, non au premier, mais au dernier Dimanche après la Pentecôte, et d’autres qui la célébraient deux fois : d’abord en tête de la série des Dimanches qui suivent la solennité de la Pentecôte, et une seconde fois au Dimanche qui précède immédiatement l’Avent. Tel était en particulier l’usage des Églises de Narbonne, du Mans et d’Auxerre.

On pouvait dès lors prévoir que le Siège apostolique finirait par sanctionner une institution que la chrétienté aspirait à voir établie partout. Jean XXII, qui occupa la chaire de saint Pierre jusqu’en 1334, consomma l’œuvre par un décret dans lequel l’Église Romaine acceptait la fête de la Sainte-Trinité et l’étendait à toutes les Églises.

Si l’on cherche maintenant le motif qui a porté l’Église, dirigée en tout par l’Esprit-Saint, à assigner ainsi un jour spécial dans l’année pour rendre un hommage solennel à la divine Trinité, lorsque toutes nos adorations, toutes nos actions de grâces, tous nos vœux, en tout temps, montent vers elle, on le trouvera dans la modification qui s’introduisait alors sur le calendrier liturgique. Jusque vers l’an 1000, les fêtes des Saints universellement honorés y étaient très rares. Après cette époque, elles y apparaissent plus nombreuses, et il était à prévoir qu’elles s’y multiplieraient toujours davantage. Un temps devait venir où l’Office du Dimanche, qui est spécialement consacré à la sainte Trinité, céderait fréquemment la place à celui des Saints que ramène le cours de l’année. Il devenait donc nécessaire, pour légitimer en quelque sorte ce culte des serviteurs au jour consacré à la souveraine Majesté, qu’une fois du moins dans l’année, le Dimanche offrit l’expression pleine et directe de cette religion profonde que le culte tout entier de la sainte Église professe envers le souverain Seigneur, qui a daigné se révéler aux hommes dans son Unité ineffable et dans son éternelle Trinité.

L’essence de la foi chrétienne consiste dans la connaissance et l’adoration de Dieu unique en trois personnes. C’est de ce mystère que sortent tous les autres ; et si notre foi s’en nourrit ici-bas comme de son aliment suprême, en attendant que sa vision éternelle nous ravisse dans une félicité sans fin, c’est qu’il a plu au souverain Seigneur de s’affirmer tel qu’il est à notre humble intelligence, tout en demeurant dans sa « lumière inaccessible (1 Tim. 6, 16) ». La raison humaine peut arriver à connaître l’existence de Dieu comme créateur de tous les êtres, elle peut prendre une idée de ses perfections en contemplant ses œuvres ; mais la notion de l’être intime de Dieu ne pouvait arriver jusqu’à nous que par la révélation qu’il a daigné nous en faire.

Or, le Seigneur voulant nous manifester miséricordieusement son essence, afin de nous unir à lui plus étroitement et de nous préparer en quelque façon à la vue qu’il doit nous donner de lui‑même face à face dans l’éternité, nous a conduits successivement de clarté en clarté, jusqu’à ce que nous fussions suffisamment éclairés pour reconnaître et adorer l’Unité dans la Trinité et la Trinité dans l’Unité. Durant les siècles qui précèdent l’Incarnation du Verbe éternel, Dieu semble préoccupé surtout d’inculquer aux hommes l’idée de son unité ; car le polythéisme devient de plus en plus le mal du genre humain, et la notion même de la cause spirituelle et unique de toutes choses se fût éteinte sur la terre, si la bonté souveraine n’eût opéré constamment pour sa conservation.

Ce n’est pas cependant que les livres de l’ancienne alliance soient entièrement muets sur les trois divines personnes, dont les ineffables relations sont éternelles en Dieu ; mais ces textes mystérieux demeuraient inaccessibles au vulgaire, tandis que, dans l’Église chrétienne, l’enfant de sept ans répond à qui l’interroge qu’en Dieu trois personnes divines n’ont qu’une même nature et qu’une même divinité. Lorsque, dans la Genèse, Dieu dit au pluriel : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance (Gen. 1, 26) », l’Israélite s’incline et croit, mais sans comprendre ; éclairé par la révélation complète, le chrétien adore distinctement les trois personnes dont l’action s’est exercée dans la formation de l’homme, et, la lumière de la foi développant sa pensée, il arrive sans effort à retrouver en lui-même la ressemblance divine. Puissance, intelligence, volonté : ces trois facultés sont en lui, et il n’est qu’un seul être.

Salomon dans les Proverbes, le livre de la Sagesse, l’Ecclésiastique, parle avec magnificence de la Sagesse éternelle. Son unité avec l’essence divine et sa distinction personnelle éclatent en même temps dans un langage abondant et sublime ; mais qui percera le nuage ? Isaïe a entendu la voix des Séraphins retentir autour du trône de Dieu. Ils criaient alternativement dans une jubilation éternelle : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur (Isai., 6, 3) ! » Qui expliquera aux hommes ce trois fois Saint dont la louange envoie ses échos jusqu’à notre terrestre région ? Dans les Psaumes, dans les écrits prophétiques, un éclair sillonne tout à coup le ciel ; une triple splendeur a ébloui le regard de l’homme ; mais l’obscurité devient bientôt plus profonde, et le sentiment de l’unité divine demeure seul distinct au fond de l’âme, avec celui de l’incompréhensibilité de l’être souverain.

Il fallait que la plénitude des temps fût accomplie ; alors Dieu enverrait en ce monde son Fils unique engendré de lui éternellement. Il a accompli ce dessein de sa divine munificence, « et le Verbe fait chair a habité parmi nous (s. Jean 1, 14) ». En voyant sa gloire, qui est celle du Fils unique du Père (Ibid.), nous avons connu qu’en Dieu il y a Père et Fils. La mission du Fils sur la terre, en nous le révélant lui-même, nous apprenait que Dieu est Père éternellement ; car tout ce qui est en Dieu est éternel. Sans cette révélation miséricordieuse qui anticipe pour nous sur la lumière que nous attendons après cette vie, notre connaissance de Dieu serait demeurée par trop imparfaite. Il convenait qu’il y eût enfin relation entre la lumière de la foi et celle de la vision qui nous est réservée, et il ne suffisait plus à l’homme de savoir que Dieu est un.

Maintenant nous connaissons le Père, duquel, comme nous dit l’Apôtre, dérive toute paternité même sur la terre (Éph., 3, 15). Pour nous, le Père n’est plus seulement un pouvoir créateur produisant les êtres en dehors de lui ; notre œil respectueux, conduit par la foi, pénètre jusque dans le sein de la divine essence, et là nous contemplons le Père engendrant un Fils semblable à lui-même. Mais, pour nous l’apprendre, le Fils est descendu jusqu’à nous. Lui-même le dit expressément : « Nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui il a plu au Fils de le révéler (s. Matth. 11, 27) ». Gloire soit donc au Fils qui a daigné nous manifester le Père, et gloire au Père que le Fils nous a révélé !

Ainsi la science intime de Dieu nous est venue par le Fils, que le Père, dans son amour, nous a donné (s. Jean 3, 16) ; et afin d’élever nos pensées jusqu’à sa nature divine, ce Fils de Dieu, qui s’est revêtu de notre nature humaine dans son Incarnation, nous a enseigné que son Père et lui sont un (Ibid., 16, 22), qu’ils sont une même essence dans la distinction des personnes. L’un engendre, l’autre est engendré ; l’un s’affirme puissance, l’autre sagesse, intelligence. La puissance ne peut être sans l’intelligence, ni l’intelligence sans la puissance, dans l’être souverainement parfait ; mais l’un et l’autre appellent un troisième terme.

Le Fils, qui a été envoyé par le Père, est monté dans les cieux avec sa nature humaine qu’il s’est unie pour l’éternité, et voici que le Père et le Fils envoient aux hommes l’Esprit qui procède de l’un et de l’autre. Par ce nouveau don, l’homme arrive à connaître que le Seigneur Dieu est en trois personnes. L’Esprit, lien éternel des deux premières, est la volonté, l’amour, dans la divine essence. En Dieu donc est la plénitude de l’être, sans commencement, sans succession, sans progrès, car rien ne lui manque. En ces trois termes éternels de sa substance incréée, il est l’acte pur et infini.

La sainte Liturgie, qui a pour objet la glorification de Dieu et la commémoration de ses œuvres, suit chaque année les phases sublimes de ces manifestations dans lesquelles le souverain Seigneur s’est déclaré tout entier à de simples mortels. Sous les sombres couleurs de l’Avent, nous avons traversé la période d’attente durant laquelle le radieux triangle laissait à peine pénétrer quelques rayons à travers le nuage. Le monde implorait un libérateur, un Messie ; et le propre Fils de Dieu devait être ce libérateur, ce Messie. Pour que nous eussions l’intelligence complète des oracles qui nous l’annonçaient, il était nécessaire qu’il fût venu. Un petit enfant nous est né (Isaï. 9, 6), et nous avons eu la clef des prophéties. En adorant le Fils, nous avons adoré aussi le Père, qui nous l’envoyait dans la chair, et auquel il est consubstantiel. Ce Verbe de vie, que nous avons vu, que nous avons entendu, que nos mains ont touché (1 s. Jean 1, 1) dans l’humanité qu’il avait daigné prendre, nous a convaincus qu’il est véritablement une personne, qu’il est distinct du Père, puisque l’un envoie et que l’autre est envoyé. Dans cette seconde personne divine, nous avons rencontré le médiateur qui a réuni la création à son auteur, le rédempteur de nos péchés, la lumière de nos âmes, l’Époux auquel elles aspirent.

La série des mystères qui lui sont propres étant consommée, nous avons célébré la venue de l’Esprit sanctificateur, annoncé comme devant venir perfectionner l’œuvre du Fils de Dieu. Nous l’avons adoré et reconnu distinct du Père et du Fils, qui nous l’envoyaient avec la mission de demeurer avec nous (s. Jean 14, 16). Il s’est manifesté dans des opérations toutes divines qui lui sont propres ; car elles sont l’objet de sa venue. Il est l’âme de la sainte Église, il la maintient dans la vérité que le Fils lui a enseignée. Il est le principe de la sanctification dans nos âmes, où il veut faire sa demeure. En un mot, le mystère de la sainte Trinité est devenu pour nous, non seulement un dogme intimé à notre pensée par la révélation, mais une vérité pratiquement connue de nous par la munificence inouïe des trois divines personnes, adoptés que nous sommes par le Père, frères et cohéritiers du Fils, mus et habités par l’Esprit-Saint.

Nous commencerons donc cette journée par rendre gloire au Dieu unique en trois personnes, en nous unissant à la sainte Église qui, à l’Office de Prime, récite aujourd’hui, et tous les Dimanches qui ne sont pas occupés par quelque fête, le magnifique Symbole connu sous le nom de Symbole de saint Athanase, dont il reproduit avec tant de majesté et de précision la doctrine résumée des enseignements divins.

Le symbole de saint Athanase

Quiconque veut être sauvé, doit avant  tout tenir la foi catholique ;

Et celui qui ne l’aura pas gardée entière et inviolable, périra certainement pour l’éternité.

Or la foi catholique consiste à révérer un seul Dieu dans la Trinité, et la Trinité dans l’Unité,

Sans confondre les personnes, ni diviser la substance.

Car autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit.

Mais la divinité du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, est une : la gloire égale, la majesté coéternelle.

Tel qu’est le Père, tel est le Fils, tel est le Saint-Esprit.

Le Père est incréé, le Fils incréé, le Saint-Esprit incréé.

Immense est le Père, immense le Fils, immense le Saint‑Esprit ;

Éternel le Père, éternel le Fils, éternel le Saint-Esprit.

Et néanmoins il n’y a pas trois éternels, mais un seul éternel ;

Comme aussi ce ne sont pas trois incréés, ni trois immenses, mais un seul incréé, un seul immense.

De même tout-puissant est le Père, tout-puissant le Fils, tout‑puissant le Saint-Esprit ;

Et néanmoins il n’y a pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant.

Ainsi le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu ;

Et néanmoins il n’y a pas trois Dieux, mais un seul Dieu.

Ainsi le Père est Seigneur, le Fils est Seigneur, le Saint-Esprit est Seigneur ;

Et néanmoins il n’y a pas trois Seigneurs, mais un seul Seigneur.

Car de même que la vérité chrétienne nous oblige de confesser que chacune des trois personnes prises à part est Dieu et Seigneur : de même la religion catholique nous défend de dire trois Dieux ou trois Seigneurs.

Le Père n’est ni fait, ni créé, ni engendré d’aucun autre.

Le Fils est du Père seul : ni fait, ni créé, mais engendré.

Le Saint-Esprit est du Père et du Fils : ni fait, ni créé, ni engendré, mais procédant.

Il n’y a donc qu’un seul Père, et non trois Pères ; un seul Fils, et non trois Fils ; un seul Saint-Esprit, et non trois Saints‑Esprits.

Et dans cette Trinité il n’y a ni antérieur, ni postérieur, ni plus grand, ni moindre ; mais les trois personnes sont toutes coéternelles et égales entre elles ;

En sorte qu’en tout et partout, comme il a été dit ci-dessus, on doit révérer l’Unité en la Trinité, et la Trinité en l’Unité.

Celui donc qui veut être sauvé doit penser ainsi de la Trinité.

Mais il est nécessaire encore pour le salut éternel, qu’il croie fidèlement l’Incarnation de notre Seigneur Jésus-Christ.

Or la droiture de la foi consiste à croire et à confesser que notre Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, est Dieu et homme.

Il est Dieu, étant engendré de la substance de son Père avant les siècles, et il est homme, étant né de la substance d’une mère dans le temps ;

Dieu parfait et homme parfait, subsistant dans une âme raisonnable et un corps d’homme,

Égal au Père selon la divinité, moindre que le Père selon l’humanité.

Bien qu’il soit Dieu et homme, il n’est néanmoins qu’un seul Christ, et non deux.

Il est un, non que la divinité ait été changée en l’humanité ; mais parce que Dieu a pris l’humanité et se l’est unie.

Il est un enfin, non par confusion de substance, mais par unité de personne.

Car de même que l’âme raisonnable et la chair est un seul homme, ainsi Dieu et l’homme est un seul Christ :

Qui a souffert pour notre salut, est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité des morts ;

Qui est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant, et de là viendra juger les vivants et les morts ;

À l’avènement duquel tous les hommes ressusciteront avec leurs corps, et rendront compte de leurs actions personnelles :

Et ceux qui auront fait le bien iront dans la vie éternelle ; et ceux qui auront fait le mal iront dans le feu éternel.

Telle est la foi catholique, et quiconque ne la gardera pas fidèlement et fermement ne pourra être sauvé.

 À la messe

Bien que le Sacrifice de la Messe soit toujours célébré en l’honneur de la sainte Trinité, l’Église aujourd’hui, dans ses chants, ses prières et ses lectures, glorifie d’une manière plus expresse le grand mystère qui est le fondement de la croyance chrétienne. On fait mémoire cependant du premier Dimanche après la Pentecôte, afin de ne pas interrompre l’ordre de la Liturgie. L’Église emploie dans cette solennité la couleur blanche, en signe d’allégresse, et pour exprimer la simplicité et la pureté de l’essence divine.

L’Introït n’est pas tiré des saintes Écritures. C’est une formule de glorification propre à ce jour, et la sainte Trinité y est représentée comme la source divine des miséricordes qui ont été répandues sur les hommes.

Introït

Bénie soit la Trinité sainte et l’Unité indivisible ; célébrons-la, car elle a agi avec nous dans sa miséricorde. Ps. Seigneur notre Dieu, combien est admirable votre Nom par toute la terre ! Gloire au Père. Bénie soit.

Dans la Collecte, la sainte Église demande pour nous la fermeté dans la foi qui nous fait confesser en Dieu l’Unité et la Trinité. C’est la première condition du salut, le premier lien avec Dieu. Avec cette foi nous vaincrons nos ennemis et nous triompherons de tous les obstacles.

Collecte

Dieu tout-puissant et éternel, qui avez accordé à vos serviteurs de reconnaître, par la confession de la vraie foi, la gloire de l’éternelle Trinité, et d’adorer l’Unité dans votre majesté souveraine ; daignez nous rendre fermes dans cette même foi, et nous protéger toujours dans les adversités. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

Épître

O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables ! Car qui a connu les desseins du Seigneur ? ou qui est entré dans ses conseils ? ou qui lui a donné quelque chose le premier, pour en prétendre récompense ? Car tout est de lui, et par lui, et en lui : à lui la gloire dans les siècles ! Amen.

Nous ne pouvons arrêter notre pensée sur les conseils divins, sans éprouver une sorte de vertige. L’éternel et l’infini éblouissent notre faible raison, et cette raison en même temps les reconnaît et les confesse. Or, si les desseins de Dieu sur les créatures nous dépassent déjà, comment la nature intime de ce souverain être nous serait-elle connue ? Cependant nous distinguons et nous glorifions dans cette essence incréée le Père, le Fils et le Saint‑Esprit. C’est que le Père s’est révélé lui-même en nous envoyant son Fils, objet de son éternelle complaisance ; c’est que le Fils nous a manifesté sa personnalité en prenant notre chair, que le Père et le Saint-Esprit n’ont pas prise avec lui ; c’est que le Saint-Esprit, envoyé par le Père et le Fils, est venu remplir en nous la mission qu’il a reçue d’eux. Notre œil mortel plonge respectueusement dans ces profondeurs sacrées, et notre cœur s’attendrit en songeant que si nous connaissons Dieu, c’est par ses bienfaits qu’il a formé en nous la notion de ce qu’il est. Gardons cette foi avec amour, et attendons dans la confiance le moment où elle s’évanouira pour faire place à la vision éternelle de ce que nous aurons cru ici-bas.

Le Graduel et le Verset alléluiatique respirent l’allégresse et l’admiration, en présence de cette haute majesté qui a daigné faire descendre ses rayons jusqu’au sein de nos ténèbres.

Graduel

Vous êtes béni, Seigneur, dont l’œil sonde les abîmes, et qui êtes assis sur les Chérubins. V/. Vous êtes béni, Seigneur, au firmament du ciel, et digne de toute louange à jamais. Alléluia, alléluia. V/. Vous êtes béni, Seigneur Dieu de nos pères, et digne de toute louange à jamais. Alléluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. 28.

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : Toute puissance m’a été donnée au ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; leur enseignant à garder tout ce que je vous ai commandé. Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles.

Le mystère de la sainte Trinité manifesté par la mission du Fils de Dieu en ce monde et par la promesse de l’envoi prochain du Saint-Esprit, est intimé aux hommes dans ces solennelles paroles que Jésus prononce avant de monter au ciel. Il a dit : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé (s. Marc 16, 17)» ; mais il ajoute que le baptême sera donné au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Il faut désormais que l’homme confesse non plus seulement l’unité de Dieu, en abjurant le polythéisme, mais qu’il adore la Trinité des personnes dans l’unité d’essence. Le grand secret du ciel est une vérité divulguée maintenant par toute la terre.

Mais si nous confessons humblement Dieu connu tel qu’il est en lui-même, nous avons aussi à rendre l’hommage d’une éternelle reconnaissance à la glorieuse Trinité. Non seulement elle a daigné imprimer ses traits divins sur notre âme, en la faisant à sa ressemblance ; mais, dans l’ordre surnaturel, elle s’est emparée de notre être et l’a élevé à une grandeur incommensurable. Le Père nous a adoptés en son Fils incarné; le Verbe illumine notre intelligence de sa lumière ; le Saint-Esprit nous a élus pour son habitation : c’est ce que marque la forme du saint baptême. Par ces paroles prononcées sur nous avec l’infusion de l’eau, la Trinité toute entière a pris possession de sa créature. Nous rappelons cette sublime merveille chaque fois que nous invoquons les trois divines personnes en imprimant sur nous le signe de la croix. Lorsque notre dépouille mortelle sera apportée dans la maison de Dieu pour y recevoir les dernières bénédictions et les adieux de l’Église de la terre, le prêtre suppliera le Seigneur de ne pas entrer en jugement avec son serviteur ; et afin d’attirer sur ce chrétien déjà entré dans son éternité les regards de la miséricorde divine, il représentera au souverain Juge que ce membre de la race humaine « fut marqué durant sa vie du sceau de la sainte Trinité ». Vénérons en nous cette auguste empreinte ; elle sera éternelle. La réprobation même ne l’effacerait pas. Qu’elle soit donc notre espoir, notre plus beau titre, et vivons à la gloire du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

Dans l’Offertoire, l’Église prélude au Sacrifice qui se prépare, en invoquant sur l’oblation le nom des trois personnes, et en proclamant toujours la divine miséricorde.

Offertoire

Béni soit Dieu, le Père, et le Fils unique de Dieu, et aussi le Saint-Esprit ; car il a agi avec nous dans sa miséricorde.

La sainte Église demande, dans la Secrète, que l’hommage de nous-mêmes que nous offrons en ce Sacrifice à la divine Trinité ne lui soit pas présenté seulement aujourd’hui, mais qu’il devienne éternel par notre admission au ciel, où nous contemplerons sans voiles le glorieux mystère de Dieu unique en trois personnes.

Secrète

Daignez, Seigneur notre Dieu, sanctifier par l’invocation que nous faisons de votre Nom, l’oblation de cette hostie, et par elle nous transformer nous-mêmes en un hommage éternel à votre Majesté. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

Dans l’Antienne de la Communion, l’Église continue d’exalter la miséricorde du grand Dieu qui a fait servir ses propres bienfaits à nous éclairer et à nous instruire sur son essence incompréhensible.

Communion

Nous bénissons le Dieu du ciel, et nous chanterons sa gloire devant tous ceux qui vivent ; car il a agi avec nous dans sa miséricorde.

Deux choses nous sont nécessaires pour arriver à Dieu : la lumière de la foi qui le fait connaître à notre intelligence, et l’aliment divin qui nous unit à lui. La sainte Église, dans la Postcommunion, demande que l’un et l’autre nous conduisent à cette heureuse fin de notre création.

Postcommunion

Que la réception de ce Mystère profite au salut de notre corps et de notre âme, Seigneur notre Dieu ; et aussi la confession que nous faisons de la sainte et éternelle Trinité, et de son indivisible Unité. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

À Vêpres

  1. Ant. Gloire à vous, ô Trinité parfaitement égale, divinité unique, avant tous les siècles, et maintenant et à jamais.
  2. Ant. Louange et gloire éternelle, dans les siècles des siècles, à Dieu le Père, et au Fils, et à l’Esprit Paraclet.
  3. Ant. Que la louange du Père et du Fils qu’il engendre retentisse de la bouche de tous, et qu’une louange semblable soit rendue éternellement à l’Esprit-Saint.
  4. Ant. Louange à Dieu le Père, au Fils qui lui est égal, et que notre bouche vous célèbre, ô Esprit, par un cantique sans fin dans les siècles des siècles.

Ant. Tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui ; à lui soit gloire à jamais.

Capitule (Rom. 11)

O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables !

Hymne

Le soleil aux rayons de feu disparaît à l’horizon : Unité divine, lumière éternelle, heureuse Trinité, versez l’amour dans nos cœurs.

Dès le matin vous êtes l’objet de nos chants, le soir nous vous prions encore ; daignez nous admettre à offrir aussi nos vœux parmi les habitants du ciel.

Au Père, au Fils, et à vous, Esprit-Saint, soit gloire à jamais, comme toujours dans les siècles sans fin.

Amen.

V/. Vous êtes béni, Seigneur, au firmament du ciel ; R/. Digne de louange, de gloire en tous les siècles.

Antienne de Magnificat

O Père non engendré, ô Fils unique, ô Saint-Esprit consolateur, ô Trinité sainte et indivisible, nous vous confessons de tout notre cœur, et nos bouches vous louent et vous bénissent : à vous la gloire dans l’éternité.

Autres liturgies

Il convient que l’Orient fasse lui-même entendre sa voix à l’honneur de la Trinité sainte. L’évêque saint Siméon, mis à mort dans la grande persécution de Sapor II, en 340, entonnera pour l’Église syrienne ce chant sacré dont il est l’auteur : vénérable écho de la foi des martyrs, le plus ancien monument de l’hymnographie orthodoxe en ces contrées où fut le berceau du monde. Une main fraternelle a bien voulu extraire pour nous cette perle, offerte à la Trinité souveraine comme prémices de doctes travaux.

Hymne à  la Trinité

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez créés dans votre liberté au commencement.

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez appelés votre ressemblante et vivante image.

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez ennoblis par le don de la liberté et de la raison.

Louange à vous, Père plein de justice, qui avez voulu nous posséder dans votre amour.

Louange à vous, Fils très saint, qui avez pris notre corps pour nous sauver.

Louange à vous, Esprit de vie, qui nous avez enrichis de vos dons.

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez rassemblés et ramenés des erreurs de l’idolâtrie.

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez conduits à la science de votre Divinité.

Louange à vous, Seigneur, qui avez fait de nous des instruments raisonnables pour votre service.

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez conviés à la splendide demeure du ciel.

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez instruits des célestes hiérarchies.

Louange à vous, Seigneur, qui nous avez jugés dignes de vous louer avec les Anges.

Que toute bouche vous célèbre, Père, Fils, et Saint-Esprit.

Que des hauteurs et des bas lieux louange soit à la Trinité.

Que dans le siècle présent et futur soit à vous la louange et des esprits et des créatures revêtues d’un corps :

Du temps jusqu’à l’éternité, dans les siècles des siècles. Amen.

Hymne du Bréviaire maronite.

Gloire à vous, ô Père, Dieu caché, impénétrable. À vous aussi est due la louange, Fils unique, incompréhensible. À vous nos chants, Esprit-Saint, inexprimable, complément de la Trinité indivise et qu’on ne peut sonder.

Le Père engendre, le Fils est engendré de son sein, et l’Esprit procède du Père et du Fils. Le Père est créateur, il a tiré le monde du néant ; le Fils est créateur, avec le Père il a fait tout ce qui est ;

L’Esprit-Saint Paraclet, sceau de toutes choses, parfait tout ce qui est, a été, ou sera. Le Père est l’intelligence, le Fils la parole, l’Esprit la voix : trois noms de trois personnes, qui n’ont toutefois qu’une seule volonté, une seule puissance.

Telle est la foi de la sainte Église, qu’elle a apprise par l’écho des mystères célébrés dans les cieux : Saint, Saint, que trois fois soit dit Saint le Dieu un, célébré par les habitants du ciel et de la terre.

Le moyen âge nous a laissé plusieurs séquences pour la fête de la Sainte-Trinité. Elles sont très surchargées de termes métaphysiques, et généralement peu mélodieuses et peu poétiques. On y parle le langage de l’École avec une rudesse qui risquerait de n’être pas goûtée des lecteurs d’aujourd’hui. Nous nous bornerons donc à en insérer une seule, celle d’Adam de Saint-Victor, qui, dans sa forme scolastique, conserve encore cette majesté et cette mélodie qui sont le caractère des compositions du grand poète.

Séquence

Confessons l’Unité divine, vénérons la Trinité d’un culte pareil : reconnaissant trois personnes que distingue une personnelle différence.

Elles reçoivent leur nom de leur relation, étant un substantivement, et non trois principes. En employant pour elles le nombre de trois, tu dois reconnaître que leur nature est simple, que leur essence n’est pas triple.

Être simple, pouvoir simple, vouloir simple, savoir simple, tout y est simple ; la puissance d’une des personnes n’est pas moindre que ne l’est celle de deux, ni celle de trois.

Le Père, le Fils, l’Esprit-Saint, un seul Dieu ; mais chacun possède ce qui lui est propre. Une seule vertu, une seule divinité, une seule splendeur, une seule lumière ; ce que l’un possède, l’autre le possède aussi.

Le Fils est égal au Père, et la distinction personnelle des deux n’enlève pas cette égalité. Égal au Père et au Fils, l’Esprit est le lien qui procède de l’un et de l’autre.

L’humaine raison ne saurait comprendre ces trois personnes, ni la dissemblance qui les constitue. Là il n’y a ni succession de temps, ni lieu pour circonscrire la chose.

En Dieu, rien que Dieu ; en lui, nulle cause que celle qui produit les êtres. Dieu est cause effective et formelle, cause finale, mais jamais matière.

Parler dignement des divines personnes est au-dessus des forces de la raison, et dépasse le génie. Génération et procession dans la divine essence, je confesse que ma raison ne le saisit pas, mais ma foi le croit sans aucun doute.

Que celui qui croit ne soit pas impatient, qu’il n’ait pas l’imprudence de s’écarter de !a voie royale. Qu’il garde la foi, qu’il règle sa vie, et n’ait aucun penchant vers les erreurs que l’Église condamne.

Glorifions-nous dans notre foi, que notre constance dans cette foi unique inspire nos chants mélodieux : à l’Unité en trois personnes soit l’éternel honneur ! À la Trinité dans l’essence simple, gloire coéternelle !

Amen.

Unité indivisible, Trinité distincte en une seule nature, Dieu souverain qui vous êtes révélé aux hommes, daignez souffrir que nous osions répandre en votre présence nos adorations, et épancher l’action de grâces qui déborde de nos cœurs, lorsque nous nous sentons inondés de vos ineffables clartés. Unité divine, Trinité divine, nous ne vous avons pas contemplée encore, mais nous savons que vous êtes ; car vous avez daigné vous manifester à nous. Cette terre que nous habitons entend chaque jour proclamer distinctement l’auguste mystère dont la vue est le principe de la félicité des êtres glorifiés dans votre sein. La race humaine a dû attendre de longs siècles avant que la divine formule lui fût pleinement révélée ; mais la génération à laquelle nous appartenons est en possession, confesse avec transport Unité et Trinité dans votre essence infinie. Autrefois la parole de l’écrivain sacré, pareille à l’éclair qui sillonne la nue et laisse après lui l’obscurité plus profonde, traversait l’horizon de la pensée. Il disait : « J’ignore la vraie Sagesse, je n’ai pas la science de ce qui est saint. Quel homme est monté aux cieux et en est redescendu ? Quel est celui qui tient dans ses mains la tempête ? Qui retient les eaux comme dans une enveloppe ? Qui a fixé les confins de la terre ? Sais-tu quel est son nom ? Connais- tu le nom de son fils (Prov. 30, 2 – 4) ? »

Seigneur Dieu, grâce à votre infinie miséricorde, nous connaissons aujourd’hui votre nom : vous vous appelez le Père, et celui que vous engendrez éternellement s’appelle le Verbe, la Sagesse. Nous savons aussi que du Père et du Fils procède l’Esprit d’amour. Le Fils, revêtu de notre chair, a habité cette terre et il a vécu au milieu des hommes ; l’Esprit ensuite est descendu, et il reste avec nous jusqu’à la consommation des destinées de la famille humaine ici-bas. Voilà pourquoi nous osons confesser l’Unité et la Trinité ; car, ayant entendu le divin témoignage, nous avons cru ; et « parce que nous avons cru, nous parlons en toute assurance (Psalm. 115, 10 ; 2 Cor. 4, 13). » Recevez donc notre confession en ce jour, Seigneur, comme vous reçûtes celle de votre insigne martyre qui, atteinte à la gorge de trois coups du glaive, baignée dans les flots de son sang généreux, vous envoyait son âme, en marquant, par le geste sublime de ses doigts, qu’elle confessait, dans Rome encore païenne, l’Unité de votre nature et la Trinité de vos personnes.

Vos Séraphins, ô Dieu, ont été entendus par le prophète. Ils chantaient : «Saint, Saint, Saint est le Seigneur des armées (Isaï. 6, 3) ! » Nous ne sommes que des hommes mortels ; mais, plus heureux qu’Isaïe sans être prophètes comme lui, nous pouvons articuler la parole angélique, et dire : « Saint est le Père, Saint est le Fils, Saint est l’Esprit ». Ils soutenaient leur vol par deux de leurs ailes ; de deux autres ils voilaient respectueusement leur face, et les deux dernières couvraient leurs pieds. Nous aussi, fortifiés par l’Esprit divin qui nous a été donné, nous essayons de soulever sur les ailes du désir le poids de notre mortalité ; nous couvrons par le repentir la responsabilité de nos fautes, et voilant sous le nuage de la foi l’œil débile de notre intelligence, nous recevons au dedans la lumière qui nous est infuse. Dociles à la parole révélée, nous nous conformons à ce qu’elle enseigne ; elle nous apporte la notion, non seulement distincte, mais lumineuse du mystère qui est la source et le centre de tous les autres. Les Anges et les Saints contemplent au ciel, avec cette ineffable timidité que le prophète a rendue en nous montrant leur regard tempéré sous leurs ailes. Nous, nous ne voyons pas encore, nous ne pourrions voir, mais nous savons, et cette science éclaire nos pas, et nous fixe dans la vérité. Nous nous gardons de « scruter la majesté », de peur « d’être écrasés sous la gloire (Prov. 25, 27) » ; mais repassant humblement ce que le ciel a daigné nous révéler de ses secrets, nous osons dire :

Gloire soit à vous, Essence unique, acte pur, être nécessaire, infini, sans division, indépendant, complet de toute éternité, tranquille, et souverainement heureux. En vous nous reconnaissons, avec l’inviolable Unité, fondement de toutes vos grandeurs, trois personnes distinctement subsistantes ; mais dans leur production et leur distinction, la même nature leur est commune, en sorte que la subsistance personnelle qui les constitue chacune et les distingue l’une de l’autre, n’amène entre elles aucune inégalité. O béatitude infinie dans cette société des trois personnes contemplant en elles-mêmes les ineffables perfections de l’essence qui les réunit, et la propriété de chacune des trois qui anime divinement cette nature que rien ne saurait ni borner ni troubler ! O merveille de cette essence infinie, lorsqu’elle daigne agir en dehors d’elle-même, créant des êtres dans sa puissance et sa bonté, les trois personnes opérant de concert, en sorte que celle qui intervient par un mode qui lui est propre, le fait en vertu d’une volonté commune ! Qu’un amour spécial soit donc rendu à la divine personne qui, dans l’action commune aux trois, daigne se révéler plus spécialement aux créatures ; et en même temps, grâces soient rendues aux deux autres qui s’unissent dans une même volonté à celle qui daigne se manifester en notre faveur !

Gloire soit à vous, ô Père, Ancien des jours (Dan. 7, 9), innascible, sans principe, mais communiquant essentiellement et nécessairement au Fils et au Saint-Esprit la divinité qui réside en vous ! Vous êtes Dieu et vous êtes Père. Celui qui vous connaît comme Dieu et qui vous ignore comme Père, ne vous connaît pas tel que vous êtes. Vous produisez, vous engendrez, mais c’est dans votre propre sein que vous êtes générateur ; car rien de ce qui est hors de vous n’est Dieu. Vous êtes l’être, la puissance ; mais vous n’avez jamais été sans un Fils. Vous vous dites à vous-même tout ce que vous êtes, vous vous traduisez, et le fruit de la fécondité de votre pensée, égal à vous-même, est une seconde personne qui sort de vous ; c’est votre Fils, votre Verbe, votre parole incréée. Une fois vous avez parlé, et votre parole est éternelle comme vous, comme votre pensée dont elle est l’expression infinie. Ainsi le soleil qui brille à nos yeux n’a jamais été sans sa splendeur. Cette splendeur est par lui, elle est avec lui ; elle émane de lui sans le diminuer, pas plus qu’elle ne s’isole de lui. Pardonnez, ô Père, à notre faible intelligence d’emprunter une comparaison aux êtres que vous avez créés. Et si nous nous étudions nous-mêmes que vous avez créés à votre image, ne sentons-nous pas que notre pensée elle-même, pour être distincte dans notre esprit, a besoin du terme qui la fixe et la détermine ?

O Père, nous vous avons connu par ce Fils que vous engendrez éternellement, et qui a daigné se révéler à nous. Il nous a appris que vous êtes Père et qu’il est Fils, et qu’en même temps vous êtes avec lui une même chose (s. Jean 10, 30). Si un Apôtre s’écrie : « Seigneur, montrez-nous le Père », il répond : « Qui me voit, voit mon Père (s. Jean 14, 8-9). » O Unité de la nature divine, où le Fils, distinct du Père, n’est pas moins que le Père ! O complaisance du Père dans le Fils, par lequel il a conscience de lui-même ; complaisance d’amour intime qu’il proclame à nos oreilles mortelles sur les bords du Jourdain et sur le sommet du Thabor (s. Matth. 3, 17 ; 2 s. Pierre 1, 17) !

O Père, nous vous adorons, mais aussi nous vous aimons : car un Père doit être aimé de ses fils, et nous sommes vos fils. Un Apôtre ne nous enseigne-t-il pas que toute paternité procède de vous, non seulement au ciel, mais sur la terre (Éph. 3, 15) ? Nul n’est père, nul n’a l’autorité paternelle dans la famille, dans l’État, dans l’Église, que par vous, en vous, et par imitation de vous. Bien plus, vous avez voulu « que nous fussions non seulement appelés vos fils, mais que cette qualité fût réelle en nous (1 s. Jean 3, 1) » ; non par génération comme il en est de votre unique Verbe, mais par une adoption qui nous rend ses « cohéritiers (Rom. 8, 17) ». Votre Fils divin dit en parlant de vous : « J’honore mon Père (s. Jean 8, 49) » ; nous vous honorons aussi, Père souverain, Père de majesté immense, et du fond de notre néant, en attendant l’éternité, nous vous glorifions en union avec les saints Anges et les Bienheureux de notre race. Que votre œil paternel nous protège, qu’il daigne se complaire aussi dans ces fils que vous avez prévus, que vous avez élus, que vous avez appelés à la foi, et qui osent, avec l’Apôtre, vous nommer « le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation (2 Cor. 1, 3). »

Gloire soit à vous, ô Fils, ô Verbe, ô Sagesse du Père ! Émané de son essence divine, le Père vous a donné naissance « avant l’aurore (Psalm. 109, 3) » ; il vous a dit : « Je t’ai engendré aujourd’hui (Psalm. 2, 7) », et cet aujourd’hui qui n’a ni veille ni lendemain, est l’éternité. Vous êtes Fils et Fils unique, et ce nom exprime une même nature avec celui qui vous produit ; il exclut la création, et vous montre consubstantiel au Père, dont vous sortez avec une parfaite similitude. Et vous sortez du Père, sans sortir de l’essence divine, étant coéternel à votre principe ; car en Dieu, rien de nouveau, rien de temporel. En vous, la filiation n’est point une dépendance ; car le Père ne peut être sans le Fils, pas plus que le Fils sans le Père. S’il est noble au Père de produire le Fils, il n’est pas moins noble au Fils d’épuiser et de terminer en lui-même par sa filiation la puissance génératrice du Père.

O Fils de Dieu, vous êtes le Verbe du Père. Parole incréée, vous lui êtes aussi intime que sa pensée, et sa pensée est son être. En vous cet être se traduit tout entier dans son infinité, en vous il se connaît. Vous êtes le fruit immatériel produit par l’intellect divin du Père, l’expression de tout ce qu’il est, soit qu’il vous garde mystérieusement « dans son sein (s. Jean 1, 18) » , soit qu’il vous produise au dehors. Quels termes emploierons-nous pour vous définir dans votre magnificence, ô Fils de Dieu ! L’Esprit-Saint daigne nous aider dans les livres qu’il a dictés ; nous oserons donc dire dans le langage qu’il nous suggère : « Vous êtes l’éclat de  la gloire du Père, la forme de sa substance (Héb. 1, 3).  Vous êtes la splendeur de la lumière éternelle, le miroir sans imperfection de la majesté de Dieu, la réfraction de son éternelle bonté (Sap. 7, 26). » Avec la sainte Église réunie à Nicée, nous osons vous dire encore : « Vous êtes Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu. » Avec les Pères et les Docteurs nous ajoutons : « Vous êtes le flambeau éternellement allumé au flambeau éternel. Votre lumière ne diminue en rien celle qui se communique à vous, et en vous elle n’a rien d’inférieur à celle qui l’a produite. »

Mais lorsque cette ineffable fécondité qui donne un Fils éternel au Père, au Père et au Fils un troisième terme, a voulu se manifester au dehors de la divine essence, et ne pouvant plus rien produire qui fût égal à celle-ci, a daigné appeler du néant la nature intellectuelle et raisonnable, comme la plus approchante de son principe, et la nature matérielle comme la moins éloignée du néant, la production intime de votre personne dans le sein du Père, ô Fils unique de Dieu, s’est révélée au monde dans l’acte créateur. Le Père a fait toutes choses, mais « c’est dans sa Sagesse », c’est-à-dire par vous, « qu’il les a faites (Psalm. 103, 24) ». Cette mission d’opérer que vous avez reçue du Père, dérive de la génération éternelle par laquelle il vous produit de lui‑même. Vous vous êtes élancé de votre repos mystérieux, et les créatures visibles et invisibles sont sorties du néant à votre commandement. Agissant dans un intime concert avec le Père, vous avez répandu sur les mondes, en les créant, quelque chose de cette beauté et de cette harmonie dont vous êtes le reflet dans l’essence divine. Mais votre mission n’était pas épuisée par la création. L’ange et l’homme, êtres intelligents et libres, étaient appelés à voir et à posséder Dieu éternellement. Pour eux, l’ordre naturel ne suffisait plus ; il fallait qu’une voie surnaturelle leur fût ouverte pour les conduire à leur fin. Cette voie, c’était vous‑même, ô Fils unique de Dieu. En prenant en vous la nature humaine, vous vous unissiez à votre ouvrage, vous releviez jusqu’à Dieu l’ange et l’homme, et dans votre nature finie vous apparaissiez comme le type suprême de la création que le Père avait accomplie par vous. O mystère ineffable ! vous êtes le Verbe incréé, et en même temps « le premier-né de toute créature (Col. 1, 15) », devant être manifesté en son temps, mais ayant précédé dans l’intention divine tous les êtres qui ont été créés pour être ses sujets.

La race humaine appelée à vous posséder en son sein comme le divin intermédiaire rompit avec Dieu : le péché la précipita dans la mort. Qui pouvait désormais la relever, la rendre à sa sublime destinée ? Vous seul encore, ô Fils unique du Père ! Nous n’eussions jamais osé l’espérer ; mais « le Père a tant aimé le monde qu’il a donné « son Fils unique (s. Jean 3, 16) », non plus seulement comme médiateur, mais comme rédempteur de nous tous. O notre premier-né, vous lui demandiez « qu’il vous restituât votre héritage (Psalm. 16, 5) », et cet héritage, vous avez dû le racheter. Le Père alors vous confia la mission de Sauveur pour notre race perdue. Votre sang sur la croix fut notre rançon, et nous sommes renés à Dieu et à nos premiers honneurs ; c’est pourquoi nous nous faisons gloire, nous vos rachetés, ô Fils de Dieu, de vous appeler Notre Seigneur.

Délivrés de la mort, purifiés du péché, vous avez daigné nous rendre toutes nos grandeurs. Car vous êtes désormais le Chef, et nous sommes vos membres. Vous êtes le Roi, et nous sommes vos heureux sujets. Vous êtes le Pasteur, et nous sommes les brebis de votre unique bercail. Vous êtes I’Époux, et l’Église notre mère est votre épouse. Vous êtes le Pain vivant descendu du ciel, et nous sommes vos conviés. O Fils de Dieu, ô Emmanuel, ô fils de l’homme, béni soit le Père qui vous a envoyé ; mais soyez béni avec lui, vous qui avez rempli sa mission, et qui avez daigné nous dire que « vos délices sont d’être avec les enfants des hommes (Prov. 8, 31) ! »

Gloire soit à vous, ô Esprit-Saint, qui émanez à jamais du Père et du Fils dans l’unité de la substance divine ! L’acte éternel par lequel le Père se connaît lui-même produit le Fils qui est l’image infinie du Père, et le Père est épris d’amour pour cette splendeur sortie de lui avant tous les siècles. Le Fils, contemplant le principe dont il émane éternellement, conçoit pour ce principe un amour égal à celui dont il est l’objet. Quel langage pourrait décrire cette ardeur, cette aspiration mutuelle, qui est l’attraction et le mouvement d’une personne vers l’autre, dans l’immobilité éternelle de l’essence ! Vous êtes cet amour, ô Esprit divin, sortant du Père et du Fils comme d’un même principe, distinct de l’un et de l’autre, mais formant le lien qui les unit dans les ineffables délices de la divinité : Amour vivant, personnel, procédant du Père par le Fils, dernier terme qui complète la nature divine et consomme éternellement la Trinité. Au sein impénétrable du grand Dieu, la personnalité vous vient à la fois du Père dont vous êtes l’expression par un nouveau mode de production (s. Jean 15, 26), et du Fils qui, recevant du Père, vous donne de lui-même (Ibid. 16, 14 – 15) ; car l’amour infini qui les unit étroitement est des deux et non d’un seul. Jamais le Père ne fut sans le Fils, jamais le Fils ne fut sans le Père ; mais jamais aussi le Père et le Fils n’ont été sans vous, ô Esprit-Saint ! Éternellement ils se sont aimés, et vous êtes l’amour infini qui règne en eux, et auquel ils communiquent leur divinité. Votre procession de l’un et de l’autre épuise la vertu productive de l’essence incréée, et ainsi les divines personnes réalisent le nombre trois ; en dehors d’elles, il n’y a que le créé.

Il fallait qu’en la divine essence fût, non pas seulement la puissance et l’intelligence, mais aussi le vouloir duquel procède l’action. Le vouloir et l’amour sont une seule et même chose, et vous êtes, ô divin Esprit, ce vouloir et cet amour. Quand la glorieuse Trinité opère en dehors d’elle-même, l’acte conçu par le Père, exprimé par le Fils, s’accomplit par vous. Par vous aussi, l’amour que le Père et le Fils ont l’un pour l’autre, et qui se personnalise en vous, s’étend aux êtres qui seront créés. Par son Verbe, le Père les connaît ; par vous, ô Esprit amour, il les aime, en sorte que toute création procède de la bonté divine.

Émanant du Père et du Fils, sans perdre l’égalité que vous avez éternellement avec eux, vous êtes envoyé par l’un et l’autre vers la créature. Le Fils, envoyé par le Père, revêt pour l’éternité la nature humaine, et sa personne, par les opérations qui lui sont propres, nous apparaît distincte de celle du Père. De même, ô Esprit-Saint, nous vous reconnaissons distinct du Père et du Fils, lorsque vous descendez pour remplir sur nous la mission qui vous a été départie par l’un et l’autre. Vous inspirez les prophètes (2 s. Pierre 1, 21), vous intervenez en Marie dans la divine Incarnation (s. Luc 1, 35), vous vous reposez sur la fleur de Jessé (Isaï. 11, 2), vous conduisez Jésus au désert (s. Luc 4, 1), vous le glorifiez par les miracles (s. Matth. 12, 28). Son Épouse, la sainte Église, vous reçoit, elle, et vous lui enseignez toute vérité (s. Jean 16, 13), et vous demeurez en elle, comme son ami, jusqu’au dernier jour du monde (s. Matth. 28, 20). Nos âmes sont marquées de votre sceau (Éph. 1, 13 ; 4, 3o), vous les animez de la vie surnaturelle (Gal. 5, 25) ; vous habitez jusqu’à nos corps, qui deviennent votre temple (1 Cor. 6, 19) ; enfin vous êtes pour nous le don de Dieu (Hymn. Pentecost.), la fontaine jaillissante jusque dans la vie éternelle (s. Jean 4, 14 ; 7, 39). Grâces distinctes vous soient donc rendues, ô Esprit divin, pour les opérations distinctes que vous accomplissez en notre faveur !

Et maintenant, après avoir adoré tour à tour les divines personnes, en parcourant leurs bienfaits sur le monde, nous osons encore élever notre œil mortel vers cette triple Majesté qui resplendit dans l’unité de votre essence , ô souverain Seigneur, et nous confessons encore une fois, avec saint Augustin, ce que nous avons appris de vous-même sur vous-même. « Trois est leur nombre : un aimant celui qui est de lui, un aimant celui de qui il est, et enfin l’amour lui-même[3]. » Mais il nous reste à remplir un devoir de reconnaissance, en célébrant l’ineffable conduite par laquelle vous avez daigné empreindre en nous l’image de vous‑même. Ayant résolu éternellement de nous donner société avec vous (1 s. Jean 1, 3), vous nous avez préparés selon un type emprunté à votre être divin (Gen. 1, 27). Trois facultés dans notre âme unique rendent témoignage de notre origine qui est de vous ; mais ce faible miroir de votre être, qui est la gloire de notre nature, n’était qu’un prélude aux desseins de votre amour. Après nous avoir donné l’être naturel, vous aviez résolu dans votre conseil, ô Trinité divine, de nous communiquer encore l’être surnaturel. Dans la plénitude des temps, le Père nous envoie son Fils, et ce Verbe Incréé apporte la lumière à notre intelligence ; le Père et le Fils nous envoient l’Esprit, et l’Esprit apporte l’amour à notre volonté ; et le Père qui ne peut être envoyé vient de lui‑même, et il se donne à notre âme dont il transforme la puissance. C’est dans le saint Baptême, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, que s’accomplit dans le chrétien cette production des trois divines personnes, en correspondance ineffable avec les facultés départies à notre âme, comme l’esquisse du chef-d’œuvre que l’action surnaturelle de Dieu peut seule achever.

O union par laquelle Dieu est en l’homme et l’homme est en Dieu ! union par laquelle nous arrivons à l’adoption du Père, à la fraternité avec le Fils, à l’hérédité éternelle ! Mais cette habitation de Dieu dans la créature, c’est l’amour éternel qui l’a gratuitement formée, et elle se maintient aussi longtemps que l’amour de réciprocité ne fait pas défaut dans l’homme. Le péché mortel aurait la force de la briser ; la présence des divines personnes qui avaient établi leur séjour dans l’âme (s. Jean 16, 23) et qui demeuraient unies à elle, cesserait au même instant où la grâce sanctifiante s’éteindrait. Dieu alors ne serait plus dans l’âme que par son immensité, et l’âme ne le posséderait plus. Alors Satan rétablirait en elle le règne de son odieuse trinité : « la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, et l’orgueil de la vie (1 s. Jean 2, 16). » Malheur à quiconque oserait défier Dieu par une si sanglante rupture, substituer ainsi le mal au souverain bien ! C’est la jalousie du Seigneur méprisé, expulsé, qui a creusé les gouffres de l’enfer et allumé les flammes éternelles.

Mais cette rupture est-elle donc sans réconciliation possible ? Oui, s’il s’agit de l’homme pécheur, incapable de renouer avec l’adorable Trinité les relations qu’une avance gratuite avait préparées et qu’une bonté incompréhensible avait consommées. Mais la miséricorde de Dieu, qui est, comme l’enseigne l’Église dans la sainte Liturgie[4], l’attribut suprême de sa puissance, peut opérer un tel prodige, et elle l’opère chaque fois qu’un pécheur est converti. À ce mouvement de l’auguste Trinité qui daigne ainsi descendre de nouveau dans le cœur de l’homme repentant, une joie immense, nous dit l’Évangile, s’empare des Anges et des Saints jusque dans les hauteurs du ciel (s. Luc 15, 10) ; car le Père, le Fils et le Saint-Esprit ont signalé leur amour et cherché leur gloire en rendant juste celui qui avait été pécheur, en venant habiter en cette brebis naguère égarée, en ce prodigue employé la veille à la garde des animaux immondes, en ce larron qui tout à l’heure, sur la croix, insultait encore avec son compagnon l’innocent crucifié.

Soient donc adoration et amour à vous, Père, Fils et Saint-Esprit, Trinité parfaite qui avez daigné vous révéler aux mortels, Unité éternelle et incommensurable qui avez délivré nos pères du joug des faux dieux. Gloire à vous comme il était au commencement, avant tous les êtres créés ; comme il est maintenant, à cette heure où nous attendons la vraie vie qui consiste à vous contempler face à face ; comme il sera dans les siècles des siècles, lorsque l’éternité bienheureuse nous aura réunis dans votre sein infini. Amen.

[1] De feriis. Cap. Quoniam. Cette décrétale a été attribuée par erreur à Alexandre III.

[2] Des Offices divins. 11, ch. 1.

[3] S. Augustin, de Trinitate. Liv. 6, ch. 7.

[4] Oraison du 10e dimanche après la Pentecôte

Le temps après la Pentecôte
Introduction

Dom Guéranger ~ Le Temps après la Pentecôte
Historique, mystique et pratique

HISTORIQUE DU TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE

Après la solennité de la Pentecôte et son Octave, la marche de l’Année liturgique nous introduit dans une période nouvelle, qui diffère totalement de celles que nous avons parcourues jusqu’ici. Depuis l’ouverture de l’Avent, qui est le prélude de la fête de Noël, jusqu’à l’anniversaire de la descente du divin Esprit, nous avons vu se dérouler toute la suite des mystères de notre salut. La série des temps et des solennités retraçait un drame sublime qui nous tenait en haleine et qui vient de se consommer. Nous ne sommes cependant parvenus encore qu’à la moitié de l’année. Cette dernière partie du temps n’est pas pour cela dépourvue de mystères ; mais, au lieu d’exciter notre attention par l’intérêt toujours croissant d’une action qui se précipite vers son dénouement, la sainte Liturgie va nous offrir une succession presque continuelle d’épisodes variés, les uns glorieux, les autres touchants, apportant chacun son élément spécial pour le développement des dogmes de la foi, ou pour l’avancement de la vie chrétienne, jusqu’à ce que le Cycle étant achevé, il s’évanouisse, pour faire place à un nouveau, qui retracera les mêmes événements, et répandra les mêmes grâces sur le corps mystique du Christ.

Cette période de l’Année liturgique, qui embrasse un peu plus ou un peu moins de six mois, selon le mouvement de la Pâque, a toujours conservé la forme qu’elle garde aujourd’hui. Mais, quoiqu’elle n’admette que des solennités et des fêtes détachées, l’influence du Cycle mobile s’y fait cependant sentir encore. Le nombre des semaines qui la composent peut s’élever jusqu’à vingt-huit, et descendre jusqu’à vingt-trois. Le point de départ est déterminé par la fête de Pâques, qui se meut dans l’intervalle du 22 mars au 25 avril, et le point de conclusion par le premier dimanche de l’Avent, qui ouvre un nouveau Cycle, et qui est toujours le dimanche le plus proche des calendes de décembre.

Dans la Liturgie romaine, les dimanches dont se compose cette série sont désignés sous le nom de Dimanches après la Pentecôte. Cette appellation est la plus convenable, ainsi que nous le ferons voir au chapitre suivant, et elle a sa base dans les plus anciens Sacramentaires et Antiphonaires ; mais elle ne s’est établie que progressivement dans les Églises au sein desquelles régnait cependant la Liturgie romaine. C’est ainsi que nous voyons sur le Comes d’Alcuin, qui nous reporte au 8ème siècle, la première série de ces dimanches désignée sous le nom de Dimanches après la Pentecôte ; la deuxième intitulée Semaines après la fête des Apôtres (post Natale Apostolorum) ; la troisième appelée Semaines après la Saint-Laurent (post Sancti Laurentii) ; la quatrième indiquée sous le nom de Semaines du septième mois (septembre) ; la cinquième enfin, portant l’appellation de Semaines après la Saint-Michel (post Sancti Angeli) : cette dernière série allant jusqu’à l’Avent. Beaucoup de Missels des Églises de l’Occident présentent, jusqu’au 16ème siècle, ces divers partages du Temps après la Pentecôte, exprimés d’une manière variée selon les fêtes des Saints qui servaient comme de date dans les divers diocèses en cette partie de l’année. Le Missel romain publié par saint Pie V s’étant répandu successivement dans les Églises latines, a fini par rétablir l’antique dénomination, et le temps de l’Année liturgique auquel nous sommes parvenus n’est plus désigné désormais que sous le nom de Temps après la Pentecôte (post Pentecosten).

MYSTIQUE DU TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE

Pour bien saisir l’intention et la portée de cette saison de l’Année liturgique à laquelle nous sommes parvenus, il est nécessaire de se rendre compte de toute la série des mystères que la sainte Église a célébrés devant nous et avec nous. La célébration de ces mystères n’a point été un vain spectacle étalé sous nos yeux. Ils ont apporté avec eux chacun une grâce spéciale qui produisait dans nos âmes ce que signifiaient les rites de la Liturgie. À Noël, le Christ naissait en nous ; au temps de la Passion, il nous incorporait ses souffrances et ses satisfactions ; dans la Pâque, il nous communiquait sa vie glorieuse et dégagée ; dans son Ascension, il nous entraînait à sa suite jusque dans les hauteurs du ciel ; en un mot, pour nous servir de l’expression de l’Apôtre, « le Christ se formait en nous (Gal. 4, 19) ». Mais la venue de l’Esprit-Saint était nécessaire pour accroître la lumière, pour échauffer nos âmes d’un feu permanent, pour consolider et retenir en nous l’image du Christ. Ce divin Paraclet est descendu, il s’est donné à nous, et il veut résider dans nos âmes et dominer notre vie régénérée. Or, cette vie, qui doit s’écouler conforme à celle du Christ et sous la direction de son Esprit, est figurée et exprimée par la période que la sainte Liturgie désigne sous le nom de Temps après la Pentecôte.

Ici deux objets de considération se présentent à nous : la sainte Église, et l’âme chrétienne. Remplie du divin Esprit qui s’est répandu en elle et qui l’anime désormais, l’Épouse du Christ, la sainte Église, s’avance dans sa carrière militante, et elle y doit cheminer jusqu’au second avènement de son céleste Époux. Les dons de la vérité et de la sainteté sont en elle. Munie de l’infaillibilité de la foi, de l’autorité du gouvernement, elle paît le troupeau du Christ, tantôt dans la liberté et dans la tranquillité, tantôt au milieu des persécutions et des épreuves. Son Époux divin demeure avec elle jusqu’à la consommation des siècles par sa grâce et par l’efficacité de ses promesses ; elle est en possession de toutes les faveurs qu’il lui a départies, et l’Esprit-Saint demeure en elle et avec elle pour toujours. C’est ce qu’exprime cette partie de l’Année liturgique, où nous n’allons plus rencontrer les grands événements qui ont signalé la préparation et la consommation de l’œuvre divine. En retour, la sainte Église y recueille les fruits de sainteté et de doctrine que ces ineffables mystères ont produits et produiront durant sa marche à travers les siècles. On voit aussi se préparer et arriver en leur temps les derniers événements qui transformeront la vie militante de notre mère en une vie triomphante dans les cieux. Telle est, pour ce qui concerne la sainte Église, la signification de la partie du Cycle où nous entrons.

Quant à l’âme fidèle dont la destinée est comme l’abrégé de celle de l’Église, sa marche durant la période qui s’ouvre pour elle après les fêtes de la Pentecôte doit être analogue à celle de notre mère commune. Elle doit vivre et agir selon le Christ qui s’est uni à elle dans la série de ses mystères, et sous l’action de l’Esprit divin qu’elle a reçu. Les sublimes épisodes qui marqueront cette nouvelle phase accroîtront en elle la lumière et la vie. Elle ramènera à l’unité ces rayons épars d’un même centre, et, s’élevant de clarté en clarté (2 Cor. 3, 18), elle aspirera à la consommation en Celui qu’elle connaît désormais et dont la mort la doit mettre en possession. Que si le Seigneur ne juge pas à propos de la retirer encore à lui, elle recommencera un nouveau Cycle, et repassera par les éléments qu’elle a expérimentés dans la première moitié de l’Année liturgique; après quoi elle se retrouvera encore dans la période qui s’accomplit sous la direction de l’Esprit-Saint ; enfin le Seigneur l’appellera au jour et à l’heure qu’il a marqués de toute éternité.

Il y a donc cette différence entre la sainte Église et l’âme chrétienne durant l’intervalle qui s’étend depuis la descente du divin Paraclet jusqu’à la consommation, que l’Église ne le parcourra qu’une fois, tandis que l’âme chrétienne le retrouve chaque année en son temps. À part cette différence, l’analogie est complète. Nous devons donc bénir Dieu qui vient au secours de notre faiblesse, renouvelant en nous successivement, au moyen de la sainte Liturgie, les secours par lesquels nous sommes mis à même d’atteindre l’heureuse fin à laquelle nous avons été destinés.

La sainte Église a disposé la lecture des livres de la sainte Écriture durant la période actuelle, de manière à exprimer tout ce qui s’opère en son cours, soit dans l’Église elle-même, soit dans l’âme chrétienne. Durant l’intervalle qui s’étend depuis le premier dimanche après la Pentecôte jusqu’à l’ouverture du mois d’août, elle nous donne à lire les quatre livres des Rois. C’est l’abrégé prophétique des annales de l’Église. On y voit la monarchie d’Israël inaugurée par David, figure du Christ victorieux dans les combats, et par Salomon, le roi pacifique, qui élève le temple à la gloire de Jéhovah. Le mal lutte contre le bien durant cette traversée des siècles. Il y a de grands et saints rois comme Asa, Ezéchias, Josias, et des rois infidèles comme Manassès. Le schisme se déclare à Samarie, les nations infidèles réunissent leurs forces contre la Cité de Dieu. Le peuple saint, trop souvent sourd à la voix des prophètes, s’adonne au culte des faux dieux et aux vices de la gentilité, et la justice de Dieu anéantit dans une ruine commune le temple et la ville infidèle. Image de la destruction de ce monde, lorsque la foi y fera tellement défaut que le Fils de l’homme, à son second avènement, en retrouvera à peine la trace (s. Luc 18, 8).

Au mois d’août, nous lisons les livres Sapientiaux ainsi nommés parce qu’ils contiennent les enseignements de la Sagesse divine. Cette Sagesse est le Verbe de Dieu qui se manifeste aux hommes par l’enseignement de l’Église rendue infaillible dans la vérité, grâce à l’assistance de l’Esprit-Saint qui réside en elle d’une manière permanente.

La vérité surnaturelle produit la sainteté, qui ne pourrait ni subsister ni fructifier sans elle. Afin d’exprimer ce lien qui existe entre l’une et l’autre, l’Église lit dans le mois de septembre les livres appelés Hagiographes, Tobie, Judith, Esther et Job, dans lesquels on voit la Sagesse en action.

Comme l’Église, sur la fin de sa durée en ce monde, doit être soumise à de violents combats, on lit dans le courant du mois d’octobre les livres des Macchabées, où sont retracés le courage et la générosité des défenseurs de la loi divine qui succombent avec gloire, ainsi qu’il arrivera dans les derniers temps, lorsqu’il sera donné à la bête de faire la guerre aux saints et de les vaincre (Apoc. 13, 7).

Le mois de novembre est rempli par la lecture des Prophètes annonçant les jugements de Dieu qui s’apprête à en finir avec le monde. On voit passer tour à tour : le terrible Ézéchiel ; Daniel dont l’œil, après avoir parcouru la succession des empires, plonge jusqu’à la fin des temps ; enfin, les petits Prophètes, qui la plupart annoncent les vengeances divines, et dont les derniers proclament en même temps l’avènement prochain du Fils de Dieu.

Telle est la Mystique du Temps après la Pentecôte sur le Cycle liturgique. Elle se complète par l’usage de la couleur verte pour les vêtements sacrés. Cette couleur exprime l’espérance de l’Épouse qui sait que son sort a été confié par l’Époux à l’Esprit-Saint, sous la conduite duquel elle accomplit en sécurité son pèlerinage. Saint Jean exprime tout d’un seul trait : « L’Esprit et l’Épouse disent : Venez (Ibid. 22, 17) ! »

PRATIQUE DU TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE

Le but que se propose la sainte Église dans l’Année liturgique est d’amener l’âme chrétienne à l’union avec le Christ par le Saint‑Esprit. Ce but n’est autre que celui que Dieu lui-même s’est proposé en nous donnant son propre Fils pour être notre médiateur, notre docteur et notre rédempteur, et en nous envoyant l’Esprit-Saint pour demeurer en nous. Telle est la fin vers laquelle tend tout cet ensemble de rites et de prières que nous avons suivi, et qui n’est pas seulement la commémoration des mystères que la bonté divine a opérés pour notre salut, mais qui apporte avec lui les grâces correspondantes à chacun de ces mystères, afin de nous faire arriver, comme dit l’Apôtre, « à l’âge de la plénitude du Christ (Éph. 4, 13). »

Ainsi que nous l’avons exprimé précédemment, la communion aux mystères du Christ qui se sont succédé sur le Cycle opère dans le chrétien ce que la théologie mystique appelle la Vie illuminative, dans laquelle l’âme s’éclaire toujours plus de la Lumière du Verbe incarné qui, par ses exemples et ses enseignements, la renouvelle dans toutes ses puissances, et l’accoutume à n’avoir que le point de vue de Dieu en toutes choses. Cette préparation la dispose à s’unir à Dieu, non plus seulement d’une manière imparfaite et plus ou moins fugitive, mais de cette manière intime et permanente qui est appelée la Vie unitive. Cette vie est l’œuvre propre de l’Esprit-Saint qui a été envoyé à l’âme pour la maintenir en possession du Christ, et pour développer en elle l’amour par lequel elle s’unit à Dieu.

Dans cet état, l’âme est préparée pour goûter et assimiler tout ce que les nombreux épisodes dont abonde le Temps après la Pentecôte offrent de substantiel et de nourrissant. Le mystère de la Trinité, celui du Saint-Sacrement, la miséricorde et la puissance du Cœur de Jésus, les grandeurs de Marie et son action sur l’Église et sur les âmes, lui sont manifestés avec plus de plénitude, et produisent en elle des effets nouveaux. Elle sent plus intimement dans les fêtes des Saints, si variées et si riches en ce temps, le lien qui l’unit à eux en Jésus-Christ par le Saint-Esprit. La félicité éternelle, à laquelle cette vie d’épreuve doit faire place, se révèle à elle dans la fête de la Toussaint, et elle perçoit plus avant l’essence de ce bonheur mystérieux qui consiste dans la lumière et dans l’amour. Unie toujours plus étroitement à la sainte Église qui est l’Épouse de Celui auquel elle adhère, elle suit toutes les phases de son existence dans la durée des temps, elle compatit à ses souffrances, elle prend part à ses triomphes, elle voit sans faiblir ce monde pencher vers son déclin ; car elle sait que le Seigneur est proche. Pour ce qui est d’elle-même, c’est sans regret qu’elle sent sa vie corporelle s’affaisser lentement, le mur qui l’isole encore de la vue et de la possession immuable du souverain bien s’écrouler peu à peu ; car ce n’est pas en ce monde qu’elle vit, et son cœur est déjà rendu là où est son trésor (s. Matth. 6, 21).

Ainsi éclairée, ainsi attirée, ainsi fixée par l’incorporation des mystères dont la sainte Liturgie l’a nourrie, et par les dons que l’Esprit-Saint a répandus en elle, l’âme se livre sans effort au souffle de ce divin moteur. Le bien lui est devenu d’autant plus aisé qu’elle aspire comme d’elle-même à ce qui est plus parfait ; le sacrifice qui l’effrayait autrefois l’attire aujourd’hui ; elle use de ce monde comme n’en usant pas (1 Cor. 7, 31), car les véritables réalités pour elle sont hors de ce monde ; enfin elle aspire d’autant plus à la possession inamissible de ce qu’elle aime, que, dès cette vie, comme l’enseigne l’Apôtre, par cela même qu’elle adhère de cœur à Dieu, elle est déjà un seul esprit avec lui (Ibid. 6, 17).

Tel est le résultat qu’est appelée à produire dans l’âme l’influence douce et sûre de la sainte Liturgie. Que si, après en avoir suivi les phases successives, il nous semble que cet état de dégagement et d’aspiration n’est pas encore le nôtre, que la vie du Christ n’a pas encore absorbé en nous la vie personnelle, gardons-nous d’en être découragés. Le Cycle de la Liturgie, avec ses rayons de lumière et les grâces qu’il répand dans les âmes, ne paraît pas une fois seulement au ciel de la sainte Église ; chaque année le voit se renouveler. Telle est l’intention de Celui « qui a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique (s. Jean 3, 16) », de Celui « qui est venu, non pour juger le monde, mais afin que le monde fût sauvé par lui (Ibid. 3, 17) » ; intention à laquelle la sainte Église ne fait que se conformer, en mettant sans cesse à notre disposition, dans sa maternelle prévoyance, le plus puissant des moyens pour ramener l’homme à Dieu et pour l’unir à lui. Le chrétien que la première moitié du Cycle n’a pas encore conduit au terme que nous venons d’exposer trouvera néanmoins dans la seconde de précieux secours pour développer sa foi et pour accroître son amour. L’Esprit-Saint, qui règne plus particulièrement sur cette portion de l’année, ne manquera pas d’agir sur son intelligence et sur son cœur, et lorsqu’un nouveau Cycle s’ouvrira, l’œuvre ébauchée déjà par la grâce pourra recevoir le complément que la faiblesse humaine avait suspendu.

Pratique de l’amour envers Jésus-Christ
par saint Alphonse de Liguori

Table des chapitres

Ce livre est en vente à notre librairie pour 10,90 €.

Chapitre 1  Combien Jésus-Christ mérite d’être aimé à cause de l’amour qu’il nous a témoigné dans sa Passion

Chapitre 2 Combien Jésus-Christ mérite d’être aimé de nous à cause de l’amour qu’il nous a témoigné en instituant le très saint Sacrement de l’autel

Chapitre 3  De la grande confiance que doit nous inspirer l’amour que Dieu nous a témoigné en tout ce qu’il a fait pour nous

Chapitre 4  Combien nous sommes obligés  d’aimer Jésus-Christ

Chapitre 5  La charité est patiente Celui qui aime Jésus-Christ aime les souffrances

Chapitre 6  La charité est bénigne Celui qui aime Jésus-Christ pratique la douceur

Chapitre 7  La charité n’est pas jalouse L’âme qui aime Jésus-Christ ne porte pas envie aux grands de la terre, mais seulement à ceux qui aiment Jésus-Christ

Chapitre 8  La charité n’agit pas de travers Celui qui aime Jésus-Christ fuit la tiédeur et recherche la perfection

Chapitre 9  La charité ne s’enfle pas Celui qui aime Jésus-Christ ne s’enorgueillit pas de ses bonnes qualités,  mais s’humilie et prend plaisir à se voir humilié

Chapitre 10  La charité n’est pas ambitieuse Celui qui aime Jésus-Christ ne désire rien autre que Jésus-Christ

Chapitre 11  La charité ne cherche pas son profit Celui qui aime Jésus-Christ  aime à se détacher de toute créature

Chapitre 12  La charité ne s’irrite pas Celui qui aime Jésus-Christ ne s’irrite jamais contre son prochain

Chapitre 13  La charité ne pense pas au mal, ne se réjouit pas de l’iniquité, mais se réjouit de la vérité Celui qui aime Jésus-Christ ne veut rien d’autre que ce que veut Jésus-Christ

Chapitre 14  La charité souffre tout Celui qui aime Jésus-Christ souffre tout pour Jésus-Christ, et spécialement les maladies, la pauvreté et le mépris

Chapitre 15  La charité croit tout Celui qui aime Jésus-Christ croit tout ce qu’Il a dit

Chapitre 16  La charité espère tout Celui qui aime Jésus-Christ  espère tout de Jésus-Christ

Chapitre 17  La charité supporte tout Celui qui aime Jésus-Christ avec beaucoup d’ardeur ne cesse pas de l’aimer  au milieu des tentations et des désolations

Abrégé des vertus indiquées dans cet ouvrage, qui doivent être pratiquées par ceux qui aiment Jésus-Christ

Chapitre 1
Combien Jésus-Christ mérite d’être aimé à cause de l’amour qu’il nous a témoigné dans sa Passion

Toute la sainteté et la perfection consistent à aimer Jésus-Christ notre Dieu, notre souverain Bien et notre Sauveur. Celui qui m’aime, dit Jésus-Christ, sera aimé de mon Père : Mon Père vous aime parce que vous m’avez aimé. Les uns, dit saint François de Sales, font consister la perfection dans l’austérité ; les autres, dans la prière ; ceux-ci, dans la fréquentation des Sacrements ; ceux-là, dans les aumônes. Mais ils se trompent tous : la perfection consiste à aimer Dieu de tout son cœur. La charité unit et conserve toutes les vertus qui rendent l’homme parfait. Aimez Dieu, dit saint Augustin, et faites ce que vous voulez, parce que l’amour vous apprendra à ne jamais rien faire qui lui déplaise, et faire au contraire, tout ce qui lui plaît.

Comment Dieu ne mériterait-il pas tout notre amour ? Il nous a aimés de toute éternité. Enfants des hommes, dit le Seigneur, reconnaissez que c’est moi qui vous ai aimés le premier. Vous n’étiez pas encore au monde, le monde même n’existait pas, et déjà je vous aimais. Depuis que je suis Dieu je vous aime, et je vous ai aimés dès que je me suis aimé moi-même. Elle avait donc bien raison, sainte Agnès, qui, lorsqu’on lui proposait un époux, répondait : Un autre déjà possède mon cœur, aucune créature maintenant ne peut plus y prétendre ; c’est à mon Dieu, qui m’a aimée le premier et de toute éternité, que toutes mes affections appartiennent.

Dieu, voyant que l’homme se laisse gagner par les bienfaits, a voulu le combler de faveurs, afin de s’attirer son amour. C’est pourquoi il a dit : j’enchaînerai l’homme avec des liens d’amour, et ces liens sont les dons que Dieu a faits à l’homme. Il lui a donné une âme créée à sa ressemblance, douée de mémoire, d’entendement et de volonté, un corps pourvu de sens ; c’est par amour pour l’homme qu’il a créé le ciel, la terre, la mer, les montagnes, les vallons et les plaines, les minéraux, les végétaux, les animaux de tant d’espèces ; en un mot, toute la nature ; et en reconnaissance de tant de bienfaits, il ne demande à l’homme que son amour. Seigneur mon Dieu, disait saint Augustin, tout ce que je vois sur la terre et au-dessus de la terre, tout me parle et m’exhorte à vous aimer, parce que tout me dit que c’est par amour pour moi que vous l’avez créé. L’abbé de Rancé, fonda­teur de la Trappe, ne jetait jamais ses regards sur les collines, les fontaines, les oiseaux, les fleurs, les planètes et les cieux, qu’il ne se sentît enflammé d’amour pour Dieu.

Lorsque sainte Marie-Madeleine de Pazzi considérait une fleur, elle était tout embrasée d’amour pour Dieu, et s’écriait : C’est donc par amour pour moi que Dieu a songé de toute éternité à créer cette fleur ! Cette pensée était pour elle un trait d’amour qui pénétrait bien avant dans son cœur, et l’unissait de plus en plus à Dieu. Sainte Thérèse, à l’aspect d’un arbre, d’un ruisseau, d’un pré, d’une fontaine, se reprochait son peu d’amour pour Dieu, qui avait créé tous ces beaux objets pour être aimé d’elle. Un pieux solitaire, croyant s’entendre repro­cher la même chose par les herbes et les fleurs qu’il rencontrait sur sa route, leur disait : Taisez-vous ; vous m’appelez ingrat, vous me dites que c’est par amour pour moi que Dieu vous a créées, et que cependant je ne l’aime pas ; mais je vous entends : taisez-vous, et ne me le reprochez pas davantage.

Dieu, non content d’avoir créé pour nous tant de choses admirables, a fait plus encore ; et, pour attirer à nous tout notre amour, il s’est donné à nous tout entier, le Père éternel nous a donné son propre Fils. Nous étions tous morts et privés de sa grâce par le péché ; un excès d’amour, comme dit l’Apôtre, a porté Dieu à nous envoyer son Fils bien-aimé, pour satisfaire à nos dettes, et nous rendre la vie de la grâce que le péché nous avait fait perdre, en nous donnant son Fils ; c’est-à-dire, en ne pardonnant pas à son Fils pour nous pardonner ; avec ce divin Fils, il nous a tout donné : sa grâce, son amour, le paradis ; car tous ces biens sont incomparablement moindres que son fils.

Le fils de Dieu s’est aussi donné tout entier à nous par amour, et pour nous racheter de la mort éternelle, et pour nous faire recouvrer la grâce et le paradis, que nous avions perdus, il s’est fait homme, il s’est anéanti ; le Maître de l’univers s’est humilié jusqu’à prendre la forme d’esclave, et jusqu’à se soumettre à toutes les misères humaines.

Ce qui est plus étonnant, c’est que, pouvant nous sauver sans mourir et sans souffrir, il a néanmoins choisi les peines, les mépris, une mort cruelle et ignominieuse, le supplice de la croix ; supplice infâme destiné aux scélérats. Mais pourquoi a-t-il voulu sans aucune nécessité se livrer à tous ces tourments ? C’est qu’il nous aimait et voulait nous montrer toute l’étendue de son amour, en souffrant pour nous ce qu’aucun homme n’a jamais enduré.

Aussi saint Paul, épris de l’amour de Jésus-Christ, a-t-il dit : la charité de Jésus-Christ nous presse ; voulant nous faire entendre par là que c’est moins ce que Jésus-Christ a souffert pour nous que l’amour qu’il nous a témoigné par ses souf­frances, qui nous oblige et nous contraint presque de l’aimer. Saint François de Sales dit à ce sujet : Être certains que Jésus-Christ, notre Dieu, nous a aimés jusqu’à mourir sur la croix pour nous, n’est-ce pas avoir nos cœurs sous un pressoir qui en exprime fortement l’amour par une violence d’autant plus forte qu’elle est plus aimable ? Embrassons donc la croix ; persé­vérons-y jusqu’à la mort, pour mourir avec Celui qui a bien voulu donner sa vie pour l’amour de nous. Oui, je l’embrasserai, devrait dire chacun de nous, et je ne l’abandonnerai jamais, cette croix ; j’y mourrai avec mon Dieu, et je brûlerai du feu de son divin amour. Ce feu sacré consumera le Créateur et sa véritable créature. Mon Sauveur se donne tout entier à moi, et je me donne tout entier à lui ; je veux vivre et mourir sur son Cœur, rien ne me séparera jamais de lui. Divin Amour, mon âme vous désire et vous prend à jamais pour son Époux. Venez, Esprit-Saint, enflammez mon cœur de vos pures et saintes ardeurs. Ou aimer, ou mourir. Mourir à tout autre amour pour vivre à celui de Jésus. Ô Sauveur de nos âmes, faites que je chante éternellement : Vive Jésus, que j’aime ! Vive Jésus, mon amour ! J’aime Jésus, qui vit pendant les siècles des siècles.

L’amour que Jésus-Christ avait pour les hommes était si grand, qu’il lui faisait désirer l’heure de sa mort pour le leur témoigner. Il disait pendant sa vie : Je dois être baptisé avec mon propre Sang, et combien il me tarde de voir arriver l’heure de ma mort, pour faire connaître à l’homme combien est grand l’amour que j’ai pour lui ! C’est pour cela que saint Jean, parlant de la nuit où commença la Passion du Sauveur, dit que le Sauveur appelait cette heure son heure, parce qu’il ne désirait rien tant que le moment de sa mort, où il voulait donner aux hommes la dernière preuve de son amour, en mourant pour eux sur une croix, consumé de douleur.

Mais qui donc a pu porter un Dieu à mourir sur un infâme gibet, au milieu de deux scélérats, d’une manière si ignomi­nieuse à sa divine Majesté ? C’est l’amour, qui, sans égard pour la dignité de celui qui aime, ne cherche qu’à se manifester à la personne aimée. Saint François de Paule avait donc bien raison de s’écrier souvent à la vue du crucifix : Ô amour, ô amour, ô amour ! Animés du même esprit, nous devrions tous, à son exemple, nous écrier, en voyant Jésus en croix : Ô amour, amour infini !

Qui pourrait croire, si la foi ne nous en assurait, qu’un Dieu tout-puissant, souverainement heureux et Maître de tout, ait voulu tant aimer l’homme, qu’il soit comme sorti hors de lui-même pour l’amour de l’homme ? Nous avons vu, suivant les paroles de saint Laurent Justinien, la Sagesse même, le Verbe éternel devenu insensé par l’excès d’amour qu’il a eu pour les hommes. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi disait la même chose un jour qu’étant en extase, elle prit en main le crucifix, et s’écria : Votre amour pour nous va jusqu’à la folie, ô mon Jésus ; oui, je le dis et je le dirai toujours, l’amour vous rend insensé. Mais non, répond saint Denys l’Aréopagite, non, ce n’est pas folie, mais c’est le propre de l’amour divin de porter celui qui aime à se livrer entièrement à l’objet de son amour.

Oh ! si les hommes s’arrêtaient à considérer Jésus en croix et l’amour qu’il a eu pour chacun d’eux, ne seraient-ils pas embrasés, disait saint François de Sales, à la vue des flammes qui consument le Cœur du Rédempteur ? Quel bonheur pour eux de pouvoir brûler du même feu que notre Dieu ! Quelle joie de se voir unis à Dieu par les liens de l’amour ! Saint Bonaven­ture appelait les plaies de Jésus-Christ des plaies qui blessent les cœurs les plus insensibles et qui enflamment les âmes les plus froides ; oh ! que de traits d’amour sortent de ces plaies pour blesser les cœurs les plus endurcis ! que de flammes pour embraser les cœurs les plus froids ! Que de chaînes enfin partent de ce côté ouvert pour enchaîner les cœurs les plus rebelles !

Le vénérable Jean d’Avila, qui aimait si tendrement Jésus-Christ que dans tous ses sermons il ne manquait jamais de parler de l’amour que Jésus-Christ a pour nous, nous a laissé, dans son Traité de l’Amour du Rédempteur, quelques traits si vifs et si beaux, que je ne puis m’empêcher de les citer. Les voici :

« Mon divin Rédempteur, vous avez tellement aimé l’homme, qu’on ne peut y penser sans vous aimer ; votre amour fait violence aux cœurs, comme dit l’Apôtre : La charité de Jésus-Christ nous presse. Cet amour que Jésus-Christ a pour les hommes vient de son amour envers Dieu. C’est pour cela qu’il dit après la Cène : afin que le monde connaisse que J’aime mon Père, levez-vous, allons. Et où ? Mourir pour les hommes sur la croix.

« On ne peut concevoir combien est ardent dans le Cœur de Jésus-Christ ce feu de l’amour. Si, au lieu d’une mort, on lui eût demandé d’en souffrir mille, il avait assez d’amour pour le faire. Si, au lieu de mourir pour tous les hommes, on lui eût ordonné de mourir pour le salut d’un seul, il l’aurait fait volontiers comme il l’a fait pour tous. Enfin, si au lieu de rester trois heures en croix, il eût dû y demeurer jusqu’au jour du jugement, il aimait assez pour s’y soumettre : de sorte que Jésus-Christ aima beaucoup plus qu’il ne souffrît. Amour divin, combien vous êtes plus ardent que vous ne le paraissez à l’extérieur ! En effet, le sang et les plaies nous annoncent bien, il est vrai, un grand amour, mais ils ne nous découvrent pas tout ce qu’il est ; ces signes extérieurs sont bien faibles, en comparaison de ce feu immense d’amour qui vous consumait au dedans. La plus grande marque d’amour, c’est de donner sa vie pour ses amis : cette marque ne suffit pas à Jésus-Christ pour exprimer tout son amour.

« C’est cet amour qui ravit les âmes chrétiennes et les met hors d’elles-mêmes. De là naissent les vives ardeurs, les désirs du martyre, la joie dans les souffrances, la soif des tourments et de tout ce que le monde craint et abhorre. Saint Ambroise dit que le vrai fidèle met toute sa gloire à porter sur soi les em­preintes de la croix.

« Comment, ô mon Dieu, pourrai-je vous payer d’un si grand amour ? Il est juste que le sang soit compensé par le sang ; puissé-je donc verser mon sang sur la croix que j’embrasse ! Ô croix sainte, reçois-moi dans tes bras ! Couronne, élargis-toi afin que je puisse placer ma tête auprès de celle du Sauveur. Et vous, ô clous cruels, sortez des mains innocentes de mon Dieu ; venez pénétrer mon cœur de componction et d’amour. Vous êtes mort, ô mon Sauveur ! dit saint Paul, pour régner sur les vivants et sur les morts, non par les châtiments, mais par l’amour.

« La force de votre amour, qui ravit les cœurs, a aussi brisé la dureté des nôtres, ô mon Dieu ; vous avez embrasé tout le monde de votre amour. Enivrez aussi nos cœurs de ce précieux vin ; enflammez-les de ce feu sacré ; percez-les de ce trait salutaire de votre amour. Votre croix est la maîtresse des cœurs ; que tout le monde sache que le mien lui est entièrement soumis. Ô mon Jésus, mon amour, qu’avez-vous fait ? vous êtes venu pour me guérir, et vous m’avez blessé ! vous êtes venu pour m’apprendre à bien vivre, et vous m’avez rendu comme insensé ! Heureuse et très sage folie, puissé-je vous conserver toute ma vie ! Seigneur, tout ce que je vois sur la croix m’invite à vous aimer : le bois, la figure, les plaies de votre Corps, et surtout votre amour, tout m’invite à vous aimer et à ne vous oublier jamais. »

Mais pour arriver au parfait amour de Jésus-Christ, il faut en prendre les moyens. Voyez ce que saint Thomas d’Aquin nous enseigne : 1° avoir continuellement présent à l’esprit ses bienfaits tant généraux que particuliers ; 2° considérer l’infinie bonté de Dieu, qui, toujours occupé à nous faire du bien, nous aime sans cesse et veut toujours être aimé de nous ; 3° éviter avec le plus grand soin jusqu’aux moindres choses qui peuvent lui déplaire ; 4° renoncer à tous les biens temporels, tels que les richesses, les honneurs et les plaisirs, des sens. Le Père Tauler ajoute que la méditation de la Passion est un grand moyen pour obtenir l’amour de Jésus-Christ.

La dévotion à la Passion de Jésus-Christ est la plus utile et la plus affectueuse de toutes les dévotions ; c’est la plus agréable à Dieu, celle qui console davantage les pécheurs et qui inspire plus d’amour. De quelle source recevons-nous tous les biens, sinon de la Passion du Sauveur ? D’où nous vient l’espérance du pardon, la force contre les tentations, la confiance d’aller en paradis, tant de lumières, d’invitations pleines d’amour, de désirs de conversion, sinon de la Passion du Sauveur ? Il avait donc bien raison, l’Apôtre, de déclarer excommunié quiconque n’aime pas Jésus-Christ.

Saint Bonaventure dit qu’il n’y a pas de dévotion plus propre à sanctifier une âme que la méditation de la Passion de Jésus-Christ, et il nous conseille de la méditer tous les jours, si nous voulons faire des progrès dans l’amour de Dieu. Saint Augustin assure qu’on mérite davantage en versant une seule larme au souvenir de la Passion, qu’en jeûnant pendant huit jours au pain et à l’eau : c’est pour cela que les saints se sont toujours occupés de la Passion du Sauveur. Saint François d’Assise est devenu par là un séraphin : il pleurait un jour à chaudes larmes ; quelqu’un lui en demanda la cause : Je pleure, répondit le saint, les souffrances et les ignominies de mon Sauveur ; et ce qui m’afflige le plus, c’est que les hommes, pour qui il a tant souffert, n’y pensent pas. À ces mots, ses larmes augmentèrent, de sorte que celui qui l’avait interrogé, se mit aussi à pleurer lui-même. Un agneau qui bêlait, ou toute autre chose qui rappelait le souvenir de la passion, suffisait pour lui faire verser des pleurs. Un jour qu’il était malade, on lui conseilla de se faire lire quelque livre de piété. Mon livre, répondit-il, c’est Jésus crucifié. Aussi exhortait-il sans cesse ses religieux à penser toujours à la Passion. Quiconque ne s’enflamme pas de l’amour de Dieu, en contemplant Jésus en croix, ne l’aimera jamais.

Affections et prières

Verbe éternel, divin Jésus, vous avez passé trente-trois ans dans les travaux et les peines, vous avez donné votre sang et votre vie pour sauver tous les hommes ; en un mot, vous n’avez rien épargné pour vous faire aimer d’eux : comment peut-il se faire qu’il y ait des hommes qui le sachent, et qui ne vous aiment pas ? Il y en a, et je suis un de ces ingrats. Je m’en repens, ô mon Jésus, ayez pitié de moi, et recevez mon cœur en réparation de l’injure que je vous ai faite ; je vous l’offre, ô mon Dieu. Il a été ingrat, il se repent maintenant. Oui, je me repens par-dessus toute chose de vous avoir méprisé. Je me repens et vous aime de toute mon âme. Ô mon âme, aime un Dieu enchaîné comme coupable, un Dieu flagellé, tourné en dérision, et mis en croix pour ton salut. Oui, mon Sauveur et mon Dieu, je vous aime, je veux vous aimer à jamais. Rappelez-moi toujours tout ce que vous avez souffert pour moi, afin que je n’oublie jamais de vous aimer. Liens sacrés qui enchaînâtes Jésus mon Sauveur, unissez-moi étroitement à Jésus ; épines qui couronnâtes son admirable tête, blessez-moi d’amour pour mon Jésus ; clous vénérables qui perçâtes Jésus, clouez-moi à la croix, afin que je vive et meure uni à Jésus. Sang précieux de Jésus, enivrez-moi de l’amour divin ; mort de Jésus, faites-moi mourir à toute affection terrestre. Pieds de mon Sauveur, je vous embrasse, délivrez-moi de l’enfer que j’ai mérité. Dans l’enfer je ne pourrais plus vous aimer, ô mon doux Jésus, et cependant je veux vous aimer à jamais. Mon aimable Rédempteur, sauvez-moi. Unissez-moi étroitement à vous, et ne permettez-pas que je me sépare jamais de vous. Et vous, refuge des pécheurs, ô Marie, Mère de mon Sauveur, aidez un pécheur qui veut aimer son Dieu, et qui se recommande à vous ; secourez-moi à cause de l’amour que vous avez pour Jésus.

Chapitre 2
Combien Jésus-Christ mérite d’être aimé de nous à cause de l’amour qu’il nous a témoigné en instituant le très saint Sacrement de l’autel

Le Sauveur, sachant que son heure était arrivée, voulut, avant de mourir, nous laisser la plus grande marque possible de son amour, et c’est pour cela qu’il institua le très saint Sacre­ment de l’autel. Saint Bernardin de Sienne dit que les marques d’amour, données en mourant, font plus d’impression sur les cœurs, et sont estimées bien plus précieuses : c’est par cette raison qu’à l’article de la mort, on lègue ordinairement à ses plus chers amis quelque don en mémoire de l’attachement qu’on a eu pour eux. Mais vous, ô mon Jésus, lorsque vous sortîtes de ce monde, que nous laissâtes-vous en mémoire de votre amour ? Vous vous êtes donné vous-même, vous nous avez laissé votre Corps, votre Sang, votre Âme, votre Divinité ; en un mot, tout vous-même, sans aucune réserve.

Dans ce Sacrement, Jésus-Christ, dit le concile de Trente, déploya toutes les richesses de son amour pour nous ; et comme le remarque l’Apôtre, il fit ce don aux hommes précisément la même nuit que les hommes tramaient sa mort. Le Sauveur, dans l’excès de son amour pour nous, non content de se disposer à mourir pour notre salut, voulut encore avant sa mort faire quelque chose de plus grand, en nous donnant son Corps pour aliment.

C’est donc avec raison que saint Thomas appelle ce sacre­ment « Sacrement d’amour », parce qu’il n’y a que l’amour qui ait porté Jésus-Christ à s’y donner tout entier à nous ; et « gage d’amour », afin que, si nous eussions douté de son amour, nous en trouvions un gage dans ce Sacrement, comme si le Rédemp­teur eût dit en l’instituant : Âmes chrétiennes, si vous doutez de mon amour, considérez ce Sacrement, je m’y donne tout entier à vous ; avec un tel gage en main, vous ne pouvez douter que je ne vous aime, et que je ne vous aime beaucoup. Saint Bernard appelle ce Sacrement Amour des amours, parce que ce don renferme tous les autres dons du Seigneur, ceux de la création, de la rédemption, de la prédestination à la gloire ; car l’Eucha­ristie n’est pas seulement une preuve de l’amour de Jésus-Christ, elle est encore un garant du paradis, qu’il veut nous donner, dit l’Église. C’est pourquoi saint Philippe de Néri ne savait appeler Jésus-Christ dans le saint Sacrement que du nom d’amour ; et lorsqu’on lui porta le saint Viatique, il s’écria : Voici mon Amour, donnez-moi mon Amour.

Le prophète Isaïe voulait qu’on manifestât à l’univers entier les inventions pleines d’amour que Dieu a produites pour se faire aimer des hommes. Qui eût pu penser que le Verbe incarné se fût mis sous les espèces du pain pour devenir notre nourriture ? Quoi ! dit saint Augustin, ne semble-t-il pas que c’est folie de dire : Mangez ma chair, buvez mon sang ! La première fois que Jésus-Christ parla de ce Sacrement à ses Disciples, ils ne purent le croire, et s’éloignèrent de lui en disant : Comment peut-il nous donner sa Chair à manger ? Or ce que les hommes ne pouvaient ni penser ni croire, l’amour prodigieux de Jésus-Christ l’a pensé et fait. Prenez et mangez, a-t-il dit à ses Disciples, et à nous tous en leur nom. Mais quel est l’aliment que vous voulez nous donner, ô Sauveur du monde, avant de mourir ? C’est mon Corps ; ce n’est pas un aliment terrestre ; c’est moi-même, je me donne donc à vous tout entier.

Quel désir n’a pas Jésus-Christ de se donner à nous dans la sainte communion ! J’ai désiré avec ardeur de manger cette Pâque avec vous, disait-il, la nuit qu’il institua ce Sacrement d’amour : expressions qui, comme l’observe saint Laurent Justinien, marquent bien l’amour immense qu’il nous portait. Pour que tout le monde pût aisément le recevoir, il choisit les espèces du pain. S’il se fût donné sous les espèces d’un aliment rare et de grand prix, les pauvres en auraient été privés ; mais Jésus a voulu se mettre sous les espèces du pain, parce qu’il coûte peu, se trouve en tout lieu et facilite la fréquentation du Sacrement.

Pour nous enflammer du désir de le recevoir dans la sainte communion, non seulement il nous y exhorte vivement : venez, mes amis, mangez et buvez, dit-il en parlant de ce Pain et de ce Vin céleste ; mais encore il nous en fait un précepte formel : prenez et mangez. Il nous attire en nous promettant le paradis. Celui qui mange ma chair a la vie éternelle. Enfin, il menace de l’enfer quiconque ne veut pas le recevoir. Toutes ces invitations, ces promesses, ces menaces naissent du grand plaisir qu’il a de se donner à nous dans le Sacrement de l’autel.

Mais pourquoi Jésus désire-il si ardemment que nous le recevions dans la communion ? C’est parce que l’amour aspire toujours et tend à l’union. Les vrais amis voudraient être tellement unis, qu’ils ne fussent qu’un seul homme. L’amour de Dieu pour nous étant immense, il a voulu nous destiner à le posséder non seulement dans le ciel, mais encore ici-bas par l’union la plus intime, sous les apparences du pain dans l’Eucharistie. Il est vrai que nous ne le voyons pas ; mais il nous regarde et il est réellement présent ; oui, il est présent pour se laisser posséder, mais il se cache pour se faire désirer ; et jusqu’à ce que nous arrivions à notre patrie, Jésus-Christ veut être tout à nous entièrement uni à nous.

C’était peu pour l’amour de Jésus-Christ de se faire homme et de mourir pour tous les hommes ; son amour lui a fait encore trouver le moyen de se livrer tout entier à chacun de nous, et c’est à cette fin qu’il a institué le saint Sacrement de l’autel. Dans la sainte communion Jésus s’unit à l’âme, et l’âme s’unit à Jésus ; et cette union n’est pas seulement de pure affection, elle est véritable et réelle. Voici comment saint François de Sales s’exprime à ce sujet : Le Sauveur ne se montre nulle part ni plus tendre ni plus aimant que dans ce Sacrement, où il s’anéantit, pour ainsi dire, et se réduit en aliment pour pénétrer les âmes et s’unir aux cœurs des fidèles. Jésus-Christ, dans l’ardeur de son amour pour nous, veut s’unir tellement à nous, que nous deve­nons une seule et même chose avec lui.

Ô divin Époux de nos âmes, s’écrie saint Laurent Justinien, qui avez voulu par ce Sacrement d’amour, que votre Cœur et le nôtre ne fissent qu’un seul cœur, inséparablement unis. Saint Bernardin de Sienne ajoute : Jésus-Christ, en se donnant à nous sous la forme d’aliment, a mis le comble à son amour, puisqu’il s’est donné pour s’unir totalement à nous, et de la même manière que les aliments s’unissent à celui qui les mange. Oh ! combien Jésus-Christ se plaît à s’unir à nos âmes ! Il dit un jour après la communion, à sa fidèle servante Marguerite d’Ypres : Vois, ma fille, la belle union qui existe entre moi et toi ; aime-moi donc, soyons toujours unis par l’amour et ne nous séparons plus.

On ne saurait donc rien faire de plus agréable à Jésus-Christ que d’aller communier avec la disposition convenable à une aussi grande action, puisque alors on s’unit à Jésus-Christ avec le désir de Dieu tout aimant. J’ai dit avec la disposition convenable et non pas digne ; car qui pourrait communier s’il fallait en être digne ? Il n’y aurait qu’un Dieu qui fût digne de recevoir un Dieu. Mais par ce mot convenable j’entends une disposition telle, qu’elle convient à une misérable créature re­vêtue de la malheureuse chair d’Adam. Il suffit, ordinairement parlant que l’on communie en état de grâce, et avec un vif désir de croître dans l’amour de Jésus-Christ. C’est par amour seulement qu’on doit recevoir Jésus-Christ dans la communion, disait saint François de Sales, puisque c’est seulement par amour qu’il se donne à nous. Mais doit-on communier plus ou moins souvent ? Je réponds qu’en cela on doit suivre l’avis de son Père spirituel. Ô du reste, qu’on sache qu’aucun état, ni le mariage, ni le négoce, n’empêchent la communion fréquente, lorsque le Directeur le juge convenable, comme le déclare expressément le pape Innocent XI dans son décret de l’an 1679.

Rien au monde ne peut être aussi avantageux que la communion. le Père éternel a mis Jésus-Christ en possession de toutes ses richesses ; ainsi, lorsque Jésus vient dans une âme par la sainte communion, il porte avec lui des trésors immenses de grâces, et l’on peut dire après la communion : tous les biens me sont venus avec elle. Saint Denis enseigne que le Sacrement de l’Eucharistie est le moyen le plus puissant pour sanctifier les âmes ; saint Vincent Ferrier déclare qu’une seule communion est plus profitable qu’une semaine de jeûne au pain et à l’eau.

Par la communion, dit le saint concile de Trente, nous sommes délivrés des fautes vénielles et préservés des mortelles ; nous sommes délivrés des fautes vénielles : car l’homme, par le moyen de ce Sacrement, est excité à faire des actes d’amour qui effacent les péchés véniels ; nous sommes préservés des mortelles, parce que la communion confère l’augmentation de la grâce et nous préserve des fautes graves. C’est pourquoi Innocent III dit que Jésus-Christ, par sa Passion, nous a soustraits à la puissance du péché, mais que par l’Eucharistie il nous délivre de la puissance de pécher.

Ce Sacrement enflamme surtout les âmes du divin amour. Dieu est amour : c’est un feu qui consume dans nos cœurs toutes les affections terrestres ; or, ce feu d’amour, Jésus-Christ est venu l’apporter sur la terre, et il ne désire rien tant que de le voir allumé dans nos âmes ; quelles flammes d’amour divin n’allumera-t-il donc pas dans le cœur de celui qui le reçoit par la communion ! Sainte Catherine de Sienne vit un jour, à l’élévation de la sainte Hostie, Jésus sous la forme d’un globe de feu, et elle ne pouvait concevoir comment tous les cœurs des hommes n’étaient pas brûlés et consumés par ce Feu divin. Sainte Rose de Lima avait, après la communion, le visage rayonnant d’une lumière si éblouissante, que les yeux n’en pouvaient soutenir l’éclat. La communion nous enflamme tellement d’amour, qu’au sortir de la sainte Table nous devenons à l’enfer un objet de terreur.

Saint Grégoire de Nysse dit que la communion est vraiment ce cellier du roi dont parle l’Épouse des Cantiques, où l’âme est tellement enivrée de l’amour divin, qu’elle s’oublie elle-même et perd de vue toutes les choses créées ; et il ajoute que la sainte ivresse de la communion n’est autre chose que cette langueur d’amour dont le Texte sacré fait aussi mention. Mais, dira-t-on, je ne communie rarement que parce que je ne sens en moi qu’un faible amour de Dieu. Quoi donc ! répond Gerson, parce que vous éprouvez du froid, vous voulez vous éloigner du feu ! Ah ! c’est précisément parce que vous êtes froid que vous devez vous approcher souvent de ce Sacrement, si vous désirez véritablement aimer Jésus-Christ ; plus on est malade, plus on a besoin du médecin. Saint François de Sales nous enseigne dans sa Philothée, chap. XXI, qu’il y a deux sortes de personnes qui doivent communier souvent : les parfaites, pour se conserver dans la perfection, et les imparfaites, pour arriver à la perfection. Mais, pour communier souvent, il faut du moins avoir un grand désir de devenir saint, et de croître toujours de plus en plus dans l’amour de Jésus-Christ. Lorsque vous allez communier, dit un jour le Seigneur à sainte Mechtilde, désirez avoir pour moi tout l’amour dont un cœur est capable, et je recevrai cet amour tel que vous voudriez qu’il fût.

Affections et prières

Dieu d’amour, aimable Jésus, digne d’un amour infini, dites-moi, que pourriez-vous encore inventer pour vous faire aimer de nous ? Il ne vous a pas suffi de vous être fait homme et de vous assujettir aux mêmes misères que nous ; vous ne vous êtes pas contenté de répandre pour nous tout votre Sang, au milieu des plus cruels tourments, de mourir épuisé de douleurs sur une croix réservée aux plus grands scélérats ; vous avez encore voulu vous mettre sous les espèces du pain pour devenir notre nourriture et vous unir à chacun de nous. Dites-moi, je le répète, que pourriez-vous encore inventer pour vous faire aimer ? Ah ! malheur à nous, si nous ne vous aimons pas en ce monde ! Quels remords n’aurions-nous pas dans l’éternité de ne vous avoir pas aimé ! Mon doux Jésus, je ne veux pas mourir sans vous aimer, et vous aimer beaucoup. J’ai une extrême douleur de vous avoir tant offensé, je m’en repens, et je voudrais en mourir de regret. Oui, maintenant je vous aime par-dessus toutes choses ; je vous aime plus que moi-même et je vous consacre toutes mes affection. C’est de vous que je tiens une si bonne disposition. Donnez-moi encore la force d’y être fidèle. Jésus, mon doux Jésus, vous seul me suffisez ; maintenant que vous m’avez attiré à vous aimer, je quitte tout, je renonce à tout pour m’attacher à vous seul ; vous me suffisez. Marie, Mère de mon Dieu, priez Jésus pour moi, et rendez-moi saint. Vous faites tant de prodiges : ne pourriez-vous pas opérer celui qui change en saints les plus grands pécheurs ?

Chapitre 3
De la grande confiance que doit nous inspirer l’amour que Dieu nous a témoigné en tout ce qu’il a fait pour nous

Avant que le Seigneur eût paru sur la terre, David mettait déjà en lui toute son espérance, et lui disait : Seigneur, je remets mon esprit entre Vos mains ; Vous m’avez racheté, ô Dieu de vérité. Combien plus ne devons-nous pas avoir confiance en Jésus-Christ ! Nous savons qu’il est venu et qu’il a accompli l’œuvre de la rédemption. Disons-lui donc avec beaucoup plus de confiance, et répétons sans cesse les paroles du Prophète.

Si nos péchés nous donnent tout lieu de craindre la mort éternelle, les mérites de Jésus-Christ nous offrent des motifs bien plus forts pour espérer. Ils sont infinis, ces mérites, et incomparablement plus puissants pour nous sauver que nos péchés pour nous perdre. En péchant nous avons mérité l’enfer ; mais le Rédempteur est venu pour se charger de toutes nos fautes et les expier par ses souffrances.

Au moment que nous péchâmes, Dieu écrivit la sentence de notre condamnation à la mort éternelle. Mais qu’a fait Jésus-Christ ? Il a pris cette sentence, l’a attachée à sa croix, et l’a effacée avec son propre Sang, afin que nous ne puissions jamais regarder notre condamnation sans voir la croix sur laquelle Jésus a détruit cet arrêt, et sans concevoir l’espérance du pardon et du salut éternel.

Oh ! combien est plus puissant auprès de Dieu le Sang de Jésus-Christ pour nous obtenir miséricorde, que le Sang d’Abel ne le fut pour accuser Caïn ! Que vous êtes heureux, pauvre pécheur, de pouvoir recourir à Jésus crucifié, qui a versé tout son Sang pour se rendre le Médiateur de paix entre les pécheurs et Dieu, et leur obtenir le pardon de leurs fautes ! Vos iniquités, il est vrai, crient vengeance contre vous ; mais le Sang précieux du Rédempteur plaide en votre faveur, et la divine justice est nécessairement apaisée par la voix de ce précieux Sang.

Nous avons, j’en conviens, un compte rigoureux à rendre de tous nos péchés ; mais quel sera notre Juge ? Consolons-nous : c’est le Rédempteur lui-même que Dieu a établi pour nous juger. Aussi saint Paul nous encourage-t-il en disant que le Juge qui doit nous condamner à la mort éternelle s’est condamné à mourir pour nous, et que, non content de ce bienfait, il continue encore dans le ciel à intercéder pour notre salut auprès de Dieu son Père. Que craignez-vous, pécheur, dit Thomas de Ville­neuve, si vous détestez votre péché ? Comment pourra vous condamner Celui qui est mort pour ne pas vous damner ? Comment pourra-t-il vous rejeter si vous retournez à ses pieds, lui qui est descendu du ciel pour vous chercher lorsque vous le fuyiez ?

Votre faiblesse vous fait-elle craindre de succomber aux tentations futures ? Voici le remède que l’Apôtre indique dans ce cas : Allons au combat les yeux fixés sur Jésus crucifié, qui, du haut de sa croix, nous offre son secours, la victoire et la couronne. Si nous sommes tombés précédemment, c’est que nous avons manqué de considérer les plaies et les ignominies du Rédempteur, et de lui demander du secours. Mais si désor­mais nous pensons à tout ce qu’il a souffert pour notre amour, et à l’empressement qu’il a de nous secourir lorsque nous recourons à lui, assurément nous ne serons pas vaincus par nos ennemis. Sainte Thérèse disait : Je ne conçois pas comment ou peut tant craindre le démon, puisqu’on n’a qu’à invoquer le saint Nom de Dieu pour le faire trembler. Mais elle disait aussi : Tous nos efforts ne servent de rien, si nous ne renonçons pas à toute confiance en nous-mêmes pour n’en avoir qu’en Dieu seul.

La Passion et le saint Sacrement de l’autel sont pour nous deux grands mystères d’espérance et d’amour ; mystères qu’on ne saurait croire si la foi n’en donnait l’assurance. Quoi ! un Dieu tout-puissant se faire homme, verser tout son sang, mourir de douleur sur un bois infâme ! Pourquoi ? Pour expier nos péchés, et nous sauver, nous, vers de terre, rebelles à sa divine Majesté ! C’est encore peu ; ce même Corps, sacrifié pour nous sur la croix, vouloir nous le donner en nourriture, pour s’unir tout entier à nous ! Grand Dieu ! ces deux mystères devraient embraser, consumer d’amour tous les cœurs des hommes. Quel est le pécheur, quelque criminel qu’il soit, qui, étant repentant de ses péchés et voyant un Dieu si plein d’amour pour les hommes et si porté à leur faire du bien, pourra désespérer de son pardon ? C’est ce qui inspirait tant de confiance à saint Bonaventure, qu’il disait : Je suis persuadé que Celui qui a tant fait et tant souffert pour mon salut, ne pourra pas me refuser les grâces nécessaires pour me sauver.

Allons donc avec confiance au trône de la grâce pour obtenir miséricorde. Le trône de la grâce, c’est la croix où Jésus-Christ siège comme sur un trône pour distribuer les grâces et les miséricordes à quiconque y a recours. Mais il faut y recourir au plus vite, maintenant que nous pouvons y trouver le secours nécessaire au salut ; peut-être que plus tard nous ne serions plus à temps d’y réussir. Hâtons-nous donc d’aller embrasser la croix de Jésus-Christ, et allons-y avec beaucoup de confiance. Ne soyons pas arrêtés par la vue de nos misères, nous trouvons en Jésus-Christ toutes les richesses et toutes les grâces ; ses mérites nous ont ouvert les trésors de Dieu en nous donnant droit à toutes les grâces dont nous avons besoin.

Jésus-Christ, par sa mort, nous a procuré des avantages bien plus considérables que ceux que le démon nous a fait perdre par le péché, ce qui est conforme à ces paroles de l’Apôtre : Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé. Pourquoi donc n’espére­rions-nous pas tout obtenir en vertu des mérites du Sauveur ? Lui-même nous assure que tout ce que nous demanderons en son Nom à Dieu son Père, nous sera accordé. Comment le Père céleste nous refuserait-il quelque chose, lui qui nous a donné son Fils unique, qu’il aime autant que lui-même ? L’Apôtre dit qu’avec lui il nous a donné tout : donc aucune grâce n’est exceptée, ni le pardon, ni la persé­vé­rance, ni l’amour divin, ni la perfection, ni le paradis. Mais il faut le prier ; Dieu est plein de libéralité envers ceux qui le prient.

Pour excite la confiance que nous devons avoir dans les mérites de Jésus-Christ, je vais citer quelques beaux passages tirés des lettres du vénérables Père d’Avila.

« N’oubliez pas qu’entre le Père éternel et nous, il y a un médiateur ; c’est Jésus-Christ, auquel nous sommes unis par de si forts liens d’amour, que rien ne peut les briser, si l’homme ne les rompt par un péché mortel. Le Sang de Jésus crie et demande miséricorde pour nous ; et il crie si fort, que le bruit de nos péchés n’est pas entendu. La mort de Jésus-Christ a effacé toutes nos fautes ; en mourant, il a détruit la mort ; de sorte que si l’on se perd, ce n’est pas faute de satisfaction, mais faute de vouloir profiter, au moyen des Sacrements, de la satisfaction donnée par Jésus-Christ.

« Jésus-Christ s’est chargé de remédier à nos maux comme d’une affaire qui lui aurait été propre ; il a pris nos péchés comme s’ils avaient été les siens, et il en a demandé pardon à Dieu ; priant avec autant d’amour que s’il avait prié pour lui-même, il a conjuré son Père d’aimer tous ceux qui voudraient s’approcher de lui. Ses prières ont été exaucées, et Dieu a permis que nous soyons tellement unis à Jésus, que nous ayons à subir, nous et lui, une seule et même destinée en fait d’amour et de haine, et comme Jésus-Christ n’est ni ne peut être haï par son Père, de même aussi nous serons aimés, si nous lui restons unis par l’amour : car Jésus-Christ étant aimé de Dieu, nous le sommes aussi, puisqu’il est bien plus capable de nous faire aimer que nous ne le sommes de nous faire haïr, et que Dieu aime beaucoup plus son Fils qu’il ne hait les pécheurs.

« Jésus dit à son Père : Mon Père, je veux que ceux que vous M’avez donnés soient là où Je suis. » L’amour l’a emporté sur la haine. Nous avons reçu le pardon et l’assurance de n’être jamais abandonnés, fondés sur l’amour que Dieu nous porte. Une mère peut-elle oublier son fils ? Eh bien, je vous assure, dit le Seigneur dans Isaïe, que, quand même elle l’oublierait, je ne vous oublierai pas, parce que je vous porte écrits dans mes mains. Oui, le Sauveur nous a écrits dans ses mains avec son propre Sang. Ainsi, ne nous inquiétons de rien ; tout est dirigé par ses mains qui ont été clouées pour nous à la croix en témoignage d’amour.

« Rien ne peut nous troubler au point que Jésus-Christ ne puisse nous rassurer. Si je suis effrayé par mes péchés passés, par les craintes de l’avenir, par les pièges que les démons me tendent, je recourrai à la miséricorde de mon Dieu, qui m’a aimé jusqu’à la mort, et je mettrai en lui toute ma confiance. Combien ne m’estime-t-il pas, puisqu’il s’est donné tout entier pour mon salut ! Ô Jésus, port assuré pour ceux qui vous cherchent dans le besoin, divin Pasteur de nos âmes, c’est se tromper que de ne pas espérer en vous lorsqu’on a un vrai désir de se corriger. Vous avez dit : Je suis le Seigneur, ne craignez pas ; c’est moi qui vous afflige et qui vous console. J’envoie quelquefois à mes serviteurs des consolations qui ressemblent à un enfer ; mais ensuite, je les en retire et je les en soulage… Je suis votre Avocat ; votre cause est devenue la mienne. Je suis votre caution ; j’ai acquitté toutes vos dettes. Je suis votre Maître ; je vous ai rachetés de mon propre Sang, non pas pour vous abandonner, mais pour vous enrichir, après vous avoir rachetés à si haut prix. Comment m’éloignerais-je de celui qui me cherche, moi qui suis allé au devant de ceux qui me cherchaient pour m’outrager ? Je n’ai pas détourné mes regards de celui qui me frappait, je les détournerais de celui qui veut m’adorer ! Comment pouvez-vous douter que je vous aime, en me voyant entre les mains de mes ennemis pour votre amour ? M’a-t-on jamais vu mépriser celui qui m’aimait, ou délaisser celui qui demandait du secours, moi qui vais chercher celui-là même qui ne me cherche pas ?

« Si vous croyez que le Père éternel vous a donné son propre Fils, croyez aussi qu’il vous donnera tout le reste, qui est sans doute bien moins précieux que son Fils. Ne pensez pas que Jésus-Christ vous ait oublié, puisque, pour preuve de son amour, il nous a laissé le plus grand de tous les gages, son Corps et son Sang, en un mot tout lui-même, dans le saint Sacrement de l’autel. »

Affections et prières

Ô Jésus, mon amour, que d’espérances me donne votre Passion ! Comment pourrais-je craindre de ne pas obtenir le pardon de mes péchés, le paradis et toutes les grâces nécessaires pour y parvenir, quand je les attends d’un Dieu tout-puissant qui a donné pour moi tout son Sang ? Ah ! mon Jésus, mon espérance et mon amour, pour ne pas me perdre vous avez voulu perdre la vie ! Je vous aime, ô mon Rédempteur et mon Dieu, je vous aime par-dessus toutes choses. Vous vous êtes donné tout entier à moi, je veux aussi me donner tout entier à vous. Recevez ma volonté, mon cœur et mon amour ; encore une fois, je vous aime et je veux vous aimer à jamais. Puissé-je, pendant tout le cours de ma vie, répéter sans cesse ces douces paroles : Mon Dieu, je vous aime ! Puissé-je à mon dernier soupir les avoir encore à la bouche et commencer ainsi un acte d’amour qui dure sans interruption pendant toute l’éternité ! Je vous aime, et, parce que je vous aime, j’ai une douleur souveraine de vous avoir offensé. Malheureux que je suis ! c’est pour ne pas perdre une satisfaction d’un moment que je vous ai perdu tant de fois, ô Bien infini ! Cette pensée me tourmente plus que tout autre mal ; mais ce qui me console, c’est que vous êtes la bonté infinie ; vous ne sauriez mépriser un cœur qui vous aime. Oh ! que ne m’est-il donné de mourir pour vous, puisque vous êtes mort pour moi ! Divin Rédempteur, c’est de vous que j’attends dans l’autre vie mon salut éternel, et dans celle-ci la sainte persévérance dans votre amour. Je veux vous la demander sans cesse ; mais, pour y parvenir, accordez-moi, par les mérites de votre mort, la grâce de persévérer dans la prière. Je vous la demande aussi à vous cette grâce, ô Marie, et je l’espère de votre intercession.

Chapitre 4
Combien nous sommes obligés
d’aimer Jésus-Christ

Jésus-Christ, comme Dieu, mérite déjà tout notre amour ; mais par l’amour qu’il nous a témoigné, il a semblé vouloir, en nous comblant de bienfaits, nous mettre dans la nécessité de l’aimer, du moins par un sentiment de gratitude. Saint Bernard dit qu’il nous a beaucoup aimés, afin que nous l’aimions beaucoup, et Moïse avait dit avant saint Bernard : Qu’est-ce que le Seigneur demande de toi, ô Israël, si ce n’est que tu le craignes et que tu l’aimes ? Voilà pourquoi le premier précepte qui nous a été donné a été le précepte de l’amour.

Saint Paul déclare que l’amour est la plénitude de la loi. En considérant un Dieu crucifié qui meurt pour notre amour, peut-on ne pas l’aimer ? Et que nous disent ces épines, ces clous, cette croix, ces plaies et ce sang, sinon que nous devons aimer Celui qui nous a aimés jusqu’à ce point ? N’est-ce pas trop peu d’un cœur pour aimer un Dieu aussi aimant ? Ah ! pour compenser un tel amour, il faudrait qu’un autre Dieu mourût pour l’amour de Jésus-Christ. Pourquoi donc, s’écriait saint François de Sales, pourquoi ne pas nous jeter sur Jésus crucifié, pour mourir sur la croix où il a voulu mourir pour l’amour de nous ? L’Apôtre dit qu’il est mort pour nous, afin que nous ne vivions plus pour nous-mêmes mais pour Celui qui est mort pour nous.

On lit dans l’Ecclésiastique : N’oubliez pas Celui qui s’est fait votre caution, car il a donné sa vie pour satisfaire à la peine due à vos péchés. Jésus-Christ aime qu’on se rappelle souvent sa Passion, et voit avec une grande douleur qu’on n’y pense pas. Celui qui serait maltraité, battu, mis en prison pour son ami, ne s’affligerait-il pas si cet ami, loin de lui en témoigner de la reconnaissance, ne voulait pas même en entendre parler ? Quelle satisfaction n’éprouverait-il pas, au contraire, s’il savait que son ami en parle toujours avec attendrissement et lui adresse mille actions de grâces ? De même, Jésus-Christ prend plaisir à voir que nous nous rappelons avec gratitude et amour tout ce qu’il a souffert dans sa Passion. Jésus fut, avant sa venue sur la terre, le Désiré des Patriarches, des Prophètes et des nations ; maintenant qu’il est venu, et que nous savons qu’après avoir enduré tant de travaux et tant de souffrances, il a consenti à mourir crucifié par amour pour nous, ne doit-il pas à plus forte raison, être l’objet de tous nos désirs et de tout notre amour ?

C’est pour cela que Jésus a institué, la veille de sa mort, le sacrement de l’Eucharistie, et nous a recommandé de nous rappeler, en communiant, sa mort et sa Passion. C’est aussi pour cela que l’Église, dans ses prières et dans ses chants, nous rappelle si souvent ce précieux souvenir. Concluons de là combien le Sauveur aime ceux qui méditent souvent sa Passion, puisqu’il a voulu rester sur les autels pour que nous puissions toujours penser à ce qu’il a souffert pour nous et augmenter toujours notre amour pour lui. Saint François de Sales appelait le Calvaire le Mont des amants. Il n’est pas possible de penser au Calvaire sans aimer Jésus-Christ, qui voulut y mourir pour notre amour.

Grand Dieu ! pourquoi les hommes n’aiment-ils pas Celui qui a fait de si grands sacrifices pour être aimé d’eux ! Avant l’Incarnation du Verbe, l’homme pouvait douter que Dieu l’aimât véritablement ; mais pourrait-il encore en douter, maintenant que le Fils de Dieu est venu, et qu’il est mort par amour pour les hommes ? Contemplez la croix, dit saint Thomas de Villeneuve, pensez aux cruelles douleurs et à la mort du Sauveur, et alors vous ne pourrez douter de son amour extrême. Saint Bernard dit que la croix et les plaies du Rédemp­teur publient hautement l’amour que Jésus a pour nous.

Mais pour mieux connaître les moyens que le Sauveur a su trouver pour se faire aimer de nous, considérons en détail le grand mystère de la Rédemption. Puisqu’il voulait mourir pour notre salut, il suffisait qu’il fût enveloppé dans le massacre des Innocents ; mais non, il voulut, avant de mourir, passer trente-trois ans dans les travaux et dans les peines. Pour nous engager à l’aimer, il se montra d’abord pauvre, petit enfant, né dans une étable ; ensuite, il fut occupé à aider et à servir un artisan ; enfin, comme un coupable, il se laissa conduire au supplice de la croix. Mais, avant de mourir sur cette croix, il voulut encore supporter la plus rude agonie, répandre une abondante sueur de sang, être déchiré de coups dans le prétoire de Pilate, être traité en roi de théâtre, un roseau à la main, un haillon de pourpre sur les épaules, et une couronne d’épines sur la tête ; il voulut être conduit ignominieusement à la mort, porter sur ses épaules l’instrument de son supplice, et enfin se laisser crucifier sur le Calvaire. Que vous en semble ? Mérite-t-il, ou non, d’être aimé, le Dieu qui a voulu tant souffrir et employer tant de moyens pour s’attirer notre amour ? Le père Jean Rigoleu avait donc raison de dire : Je passerais volontiers toute ma vie à pleurer d’amour pour un Dieu que son amour a porté à mourir pour le salut des hommes.

C’est une grande chose, une chose bien précieuse que l’amour, dit saint Bernard. Salomon, parlant de la divine sagesse, ou, ce qui revient au même, de la sainte charité, l’appelle un trésor infini, parce que, dit-il, celui qui a la charité participe à l’amitié de Dieu. La charité est non seulement la reine de toutes les vertus, mais là où elle règne elle attire à sa suite toutes les autres vertus, et les dirige toutes à nous unir davantage avec Dieu. Il est souvent répété dans l’écriture que Dieu aime celui qui l’aime. Voilà la belle union que la charité opère ; elle unit l’âme avec Dieu. L’amour donne la force de tout faire et de tout souffrir pour Dieu. Il n’y a rien de si difficile, dit saint Augustin, dont on ne vienne à bout avec l’amour ; car l’amour fait qu’on ne sent pas la fatigue, ou qu’on l’aime.

Saint Chrysostome nous apprend quels sont les effets de l’amour divin dans un cœur où cet amour règne. Quand l’amour de Dieu s’est emparé d’une âme, il y produit un désir insatiable d’agir pour l’objet aimé, de sorte que, quelque durs que soient les travaux, il lui semble toujours ne rien faire ; elle s’afflige toujours de faire peu pour Dieu ; et, s’il lui était permis de mourir pour lui, elle en serait contente. Elle regarde comme presque inutile tout ce qu’elle fait, car l’amour lui montre ce que Dieu mérite ; elle voit combien ses actions sont imparfaites, et n’y trouve que peine et confusion, reconnaissant que tout ce qu’elle fait est bien peu de chose pour un si grand Maître.

Saint François de Sales montra combien se trompent ceux qui cherchent la sainteté en toute autre chose qu’en l’amour de Dieu. Les uns, dit ce saint, font consister la perfection dans l’austérité, les autres dans l’aumône ; ceux-ci dans la prière, ceux-là dans la fréquentation des Sacrements. Pour moi, je ne connais pas d’autre perfection que d’aimer Dieu de tout mon cœur ; car toutes les autres vertus, sans la charité, ne sont que comme un amas de pierres ; et il ne tient qu’à nous de posséder parfaitement ce saint amour ; il ne s’agit pour cela que de nous donner tout entiers à Dieu.

Le Seigneur dit un jour à sainte Thérèse : Tout ce qui n’est pas fait pour me plaire est vanité. Oh ! que ne puis-je graver profondément dans le cœur de tous les hommes cette grande vérité : une seule chose est nécessaire ! Non, il n’est pas nécessaire d’être riche ici-bas, de se faire estimer des hommes, de mener une vie aisée et commode, d’avoir des dignités, d’être compté parmi les savants ; la seule chose nécessaire, c’est d’aimer Dieu et de faire sa sainte volonté. C’est pour cela qu’il nous a créés et qu’il nous conserve, c’est par ce moyen seule­ment que nous pouvons arriver au paradis. Mettez-moi, dit le Seigneur, comme un sceau sur votre cœur et sur votre bras, afin de diriger vers moi toutes vos pensées, tous vos désirs et toutes vos actions ; mettez-moi sur votre cœur, pour qu’il n’y entre pas d’autre amour que le mien ; et sur votre bras, afin qu’en tout ce que vous faites vous n’ayez pas d’autre but que moi. On court, on vole dans les voies de la perfection, dès qu’on a pour unique but Jésus Crucifié et le désir de lui plaire.

Nous devons donc mettre tous nos soins à acquérir un véritable amour envers Jésus-Christ. Voici les caractères de cet amour. L’amour est timoré, son unique crainte est de déplaire à Dieu. Il est généreux, plein de confiance en Dieu. Il ose tout entreprendre pour la gloire de Dieu. Il est fort, il triomphe des passions, des tentations les plus violentes, des plus grandes désolations. Il est obéissant, il se rend tout de suite à la voix de Dieu. Il est pur, n’aimant que Dieu seul, et l’aimant par la seule raison qu’il mérite d’être aimé. Il est ardent, parce qu’il voudrait enflammer tous les cœurs et les voir consumés du divin amour. Il ravit l’âme et la fait vivre comme hors d’elle-même, au point qu’elle semble ne plus s’occuper des choses de la terre, mais uniquement d’aimer Dieu. Il est unitif, il unit étroitement la volonté de la créature avec celle de son Créateur. Il soupire sans cesse, il remplit l’âme du désir de quitter la terre pour s’unir parfaitement à Dieu dans la patrie bienheureuse, afin de l’y aimer de toutes ses forces.

Personne n’indique mieux les caractères de la vraie charité et les moyens de la pratiquer que saint Paul. Sans la charité, dit-il, l’homme n’est rien, et rien ne lui est utile. Quand on aurait une foi qui transportât les montagnes d’un lieu à un autre, comme fit saint Grégoire le Thaumaturge ; quand on donnerait tout son bien aux pauvres, quand on souffrirait volontairement le martyre : tout cela, si l’on n’a pas la charité, et qu’on ne le fasse pas pour plaire à Dieu, tout cela ne sert de rien. Ensuite, saint Paul nous indique les caractères de la vraie charité, qui naissent de la charité. La charité, dit-il, est patiente ; elle est douce et bienfaisante ; la charité n’est pas envieuse ; elle n’agit pas inconsidérément ; elle ne s’enfle pas d’orgueil ; elle n’est pas ambitieuse ; elle ne cherche pas ses propres intérêts ; elle ne s’irrite pas ; elle ne pense pas le mal ; elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité ; elle supporte tout ; elle croit tout ; elle espère tout ; elle souffre tout. Nous allons considérer ces saintes pratiques, soit pour connaître si nous avons véritablement l’amour que nous devons à Jésus-Christ, soit pour bien comprendre en quelles vertus nous devons principalement nous exercer pour conserver et augmenter en nous ce saint amour.

Affections et prières

Cœur très aimable et très aimant de mon Jésus, malheur à celui qui ne vous aime pas ! Vous êtes mort, ô mon Dieu, au milieu des plus vives douleurs pour le salut des hommes : comment peut-il se faire qu’ils vivent dans un si grand oubli de vos bienfaits ? Ô excès d’amour de la part d’un Dieu ! ô ingratitude inconcevable de l’homme ! Regardez, ô mortels, l’Agneau sans tache, c’est pour vous qu’il expire sur la croix ; c’est pour satisfaire à la justice de Dieu pour vos péchés, et attirer à lui votre amour. Voyez comme il prie Dieu son Père de vous pardonner. Pourriez-vous le voir, et ne pas l’aimer ? Ah ! mon Sauveur, que le nombre de ceux qui vous aiment est petit ! Malheureux que je suis ! comment ai-je pu passer tant d’années sans penser à vous ? comment ai-je pu vous offenser aussi souvent ? Ce qui m’afflige, ô mon divin Rédempteur, c’est moins la peine que j’ai méritée que l’amour dont vous avez brûlé pour moi, malgré tout mon ingratitude. Douleurs de Jésus, ignominies de Jésus, plaies de Jésus, mort de Jésus, amour de Jésus, venez, pénétrez si avant dans mon cœur, qu’il ne vous oublie jamais, et que vous l’embrasiez d’amour. Je vous aime, ô mon Jésus ; je vous aime, mon amour et mon tout : oui, je vous aime, et je veux vous aimer à jamais. Ah ! ne permettez pas que je vous abandonne et vous perde. Faites que je sois tout à vous ; c’est par les mérites de votre mort et de votre Passion que je vous en conjure. Faites-le, ô mon Dieu ; et vous, ô Marie, ma Reine, faites que j’aime Jésus-Christ ; faites aussi que je vous aime. Vous le pouvez, ô ma Mère ; comblez donc mon espérance.

Chapitre 5
La charité est patiente
Celui qui aime Jésus-Christ aime les souffrances

La terre est un lieu de mérites, voilà pourquoi c’est un lieu de souffrances. Nous ne pourrons être pleinement heureux que dans le ciel, notre patrie, où nous attend en Dieu un repos éternel. Nous passons peu de temps en ce monde, et ce peu de temps est rempli de peines. Il n’y a personne qui ne doive souffrir quelque chose ; tous les hommes, justes et pécheurs, sont obligés de porter la Croix. Celui qui la porte volontiers et patiemment se sauve ; celui qui la porte avec impatience se perd. Les mêmes misères, dit saint Augustin, sont un moyen de salut pour les uns et de damnation pour les autres. C’est dans le crible des souffrances, ajoute-t-il, qu’on discerne la paille d’avec le grain dans l’Église du Seigneur. Celui qui s’humilie dans les tribulations et qui se résigne en Dieu, c’est le grain destiné au paradis ; celui, au contraire, qui s’enorgueillit, s’impatiente et abandonne Dieu, c’est la paille destinée à l’enfer.

Au jour du jugement particulier, qui doit décider de notre sort éternel, pour être estimés dignes de la gloire, il faudra que notre vie se trouve conforme à celle de Jésus-Christ. Le Verbe est descendu sur la terre pour nous apprendre par son exemple à supporter avec patience les croix que Dieu nous envoie. Jésus-Christ a voulu souffrir pour nous encourager dans les souffrances. Combien d’ignominies et de peines n’a-t-il pas endurés pendant sa vie ! Le Prophète l’appelle le dernier des hommes, l’homme des douleurs, parce que toute la vie de Jésus-Christ fut remplie de peines et de douleurs.

De la même manière que Dieu a traité son Fils bien-aimé, il traite encore ceux qu’il aime et qu’il reçoit pour ses enfants. Jésus-Christ dit un jour à sainte Thérèse : Sache, ma fille, que les âmes les plus chères à mon Père sont celles qui sont les plus souffrantes sur la terre. Aussi, lorsque la sainte se voyait dans les souffrances, elle disait qu’elle ne les aurait pas changées pour tous les biens du monde. Après sa mort, elle apparut à une de ses sœurs et lui révéla qu’elle était grandement récompensée dans le ciel, moins pour ses bonnes œuvres, que pour les peines qu’elle avait souffertes avec résignation durant sa vie pour l’amour de Dieu, et que, si elle eût pu désirer de revenir sur la terre, ç’aurait été uniquement afin de souffrir quelque chose de plus pour Dieu.

Celui qui aime Dieu fait, en souffrant, un double gain pour le paradis. Saint Vincent de Paul disait que c’était un grand malheur de ne rien souffrir en ce monde ; et il ajoutait qu’une congrégation ou une personne qui ne souffre pas, et à qui tout le monde applaudit, est sur le point de tomber. Saint François d’Assise, le jour qu’il ne souffrait rien, craignait que Dieu ne l’eût presque oublié. Saint Chrysostome déclare que, lorsque Dieu donne à quelqu’un la grâce de souffrir, il lui fait une plus grande grâce que s’il lui accordait le pouvoir de ressusciter les morts, parce que dans les miracles l’homme est redevable à Dieu ; mais dans les souffrances, c’est Dieu qui se sent redevable à l’homme. Celui qui souffre quelque chose pour Dieu, serait déjà récompensé quand il ne recevrait d’autre don que de pouvoir souffrir pour Dieu, qu’il aime ; il ajoutait qu’il estimait plus la grâce que saint Paul avait reçue d’être enchaîné pour Jésus-Christ que celle d’avoir été ravi au troisième ciel.

Rien n’est plus agréable à Dieu qu’une âme qui souffre en patience et en paix toutes les croix qu’il lui envoie. L’amour rend celui qui aime semblable à la personne aimée. Saint François de Sales disait : Toutes les plaies du Rédempteur sont autant de bouches qui nous enseignent comment il faut souffrir pour lui. C’est la science des saints de souffrir constamment pour Jésus-Christ : par là nous serions bientôt saints. Celui qui aime le Sauveur désire être, comme lui, pauvre, souffrant et méprisé. saint Jean vit tous les saints revêtus de blanc, avec des palmes à la main ; or, la palme est l’emblème du martyre. Cependant, tous les saints n’ont pas été martyrisés. D’où vient donc qu’il portent tous une palme ? C’est, répond saint Grégoire, que tous les saints ont été martyrs, ou par le fer, ou en exerçant la patience ; nous pouvons donc et nous devons tous être martyrs, de l’une ou de l’autre manière.

Tout le mérite d’une âme qui aime Jésus-Christ consiste à aimer et à souffrir. Le Seigneur dit à sainte Thérèse : Crois-Tu, ma fille, que le mérite consiste dans les consolations ? Non, il consiste dans les souffrances et dans l’amour. Considère ma vie, elle est toute remplie de peines. Oui, ma fille, sois persuadée que plus on est aimé de mon Père, plus on en reçoit de croix. Vois ces plaies ; jamais tes douleurs n’iront jusque-là. Croire qu’on peut être aimé de mon Père sans souffrir, c’est une erreur. Sainte Thérèse ajoute pour notre consolation : Dieu n’envoie jamais d’affliction sans la récompenser tout de suite par quelque faveur. Jésus-Christ apparut un jour à la bienheureuse Varani, et lui dit que les plus grandes faveurs qu’il accorde à ceux qu’il aime sont : 1° de ne pas pécher ; 2° de faire le bien, et c’est déjà plus ; 3° de souffrir pour son amour ; c’est le comble des faveurs ; aussi sainte Thérèse disait que lorsqu’on fait quelque bonne œuvre pour Dieu, il la récompense par quelque affliction. Les saints ne recevaient pas d’afflictions sans en rendre grâce à Dieu. Saint Louis, roi de France, dit en parlant de sa captivité en Égypte : Je me réjouis, et je rends plus de grâces à Dieu de la patience qu’il m’accorda dans ma captivité, que si j’eusse conquis toute la terre. Sainte Élisabeth, princesse de Thuringe, chassée avec son fils de ses États, après la mort de son mari, et délaissée de tout le monde, alla dans un couvent de Franciscains, et y fit chanter le Te Deum en action de grâces de ce que Dieu lui accordait la précieuse faveur de souffrir pour son amour.

Saint Joseph de Calasanz disait que le travail et la peine ne sont rien quand il s’agit de gagner le paradis ; ce qui est d’ailleurs conforme aux paroles du grand Apôtre, qui a dit : Les souffrances de la vie présente ne sont nullement propor­tionnées à la gloire qui sera un jour manifestée en nous. Ce serait un grand avantage de souffrir toute notre vie tous les tourments qu’ont endurés les Martyrs, pour jouir un seul instant du paradis ; or, comment n’embrasserions-nous pas de tout notre cœur les croix que Dieu nous envoie, puisque nous savons que ces courtes souffrances nous acquièrent un bonheur éternel ? Saint Agapit, tout enfant qu’il était, loin d’être effrayé de la menace que le tyran lui faisait de lui mettre un casque brûlant sur la tête, lui répondit : Quel plus grand bonheur puis-je avoir que de perdre ma tête ici-bas pour la voir couronner dans le ciel ? Saint François disait aussi : Le bien que j’attends est si grand, qu’il rend douces toutes mes peines. Quiconque veut obtenir le ciel doit combattre et souffrir. On ne peut avoir de récompense sans mérite, ni de mérite sans patience. Le plus grand prix est réservé à la patience la plus parfaite. Lorsqu’il s’agit des biens de la terre, les hommes cherchent toujours à en amasser le plus qu’ils peuvent ; mais pour les biens éternels, il nous suffit, disent-ils, d’avoir un coin en paradis. Quelle folie ! Ce n’est pas ainsi que font les saints ; ils se contentent de tout, et se dépouillent même de leurs richesses temporelles ; mais pour les biens éternels, ils s’efforcent d’en gagner le plus qu’ils peuvent. De quel côté est la prudence ?

Si nous ne parlons que de la vie présente, il est certain que celui qui souffre avec plus de patience, goûte une paix plus inaltérable. Saint Philippe de Néri disait qu’en ce monde il n’y a pas de purgatoire, mais que tout y est ou paradis ou enfer ; les tribulations sont une espèce de paradis pour celui qui les souffre en patience, mais elles sont un enfer pour celui qui n’a pas de patience : oui, parce que, selon sainte Thérèse, celui qui embrasse volontiers les croix que le Seigneur lui envoie, ne les sent pas. Saint François de Sales, se trouvant plongé dans de grandes tribulations, disait : Depuis quelque temps, les oppo­si­tions et les contradictions que j’éprouve me font goûter une paix incomparable ; elles me présagent l’union prochaine et stable de mon âme avec Dieu : c’est véritablement toute l’ambition et tout le désir de mon cœur . On ne peut trouver la paix quand on mène une vie déréglée, mais uniquement quand on est uni à Dieu et à sa volonté. Un missionnaire de l’Inde assistait au supplice d’un criminel ; celui-ci l’appela et lui dit : Sachez, mon Père, que j’ai été autrefois du même ordre que vous ; tant que j’observai ma règle, je vécus très content ; mais dès que j’eus commencé à me relâcher, je trouvai tout pénible, au point que j’abandonnai la vie religieuse pour me livrer aux vices, qui m’ont enfin réduit à ce malheureux état. Je vous le dis, ajouta-il, afin que mon exemple puisse être utile aux autres. Le Père Louis Dupont disait : Regardez ce qu’il y a de doux dans la vie comme amer, et ce qu’il y a d’amer comme doux, et vous serez toujours en paix. Il avait raison, car les douceurs plaisent aux sens ; mais, à cause de la complaisance criminelle dont elles sont souvent accompagnées, elle laissent dans l’âme l’amertume du remords ; tandis que les amertumes, si elles sont prises en patience et pour l’amour de Dieu, remplissent l’âme d’une douceur ineffable.

Soyons persuadés que dans cette vallée de larmes on ne peut avoir une véritable paix de cœur, si l’on ne souffre les tribu­lations et les peines avec patience et pour plaire à Dieu. Tel est l’état où nous a réduits le péché. L’état des saints sur la terre est de souffrir en aimant ; celui des saints dans le ciel est de jouir en aimant. Le Père Paul Segneri conseillait à une de ses péni­tentes, pour l’animer à souffrir, de placer ces mots au pied de son crucifix : C’est ainsi qu’on aime. Ce n’est pas la souf­france, mais la volonté de souffrir pour l’amour de Jésus-Christ, qui est la marque la plus certaine qu’on l’aime. Quoi de plus précieux, disait sainte Thérèse, que d’avoir quelque certitude qu’on plaît à Dieu ? Mais, hélas ! la plupart des hommes s’effrayent au seul nom de croix, d’humiliation et de peine. Toutefois, on trouve encore des âmes qui mettent tout leur bonheur à souffrir pour plaire à Dieu, et qui seraient presque inconsolables si elles vivaient ici-bas sans souffrir. L’aspect de Jésus crucifié, disait une personne pieuse, me rend la croix si aimable, qu’il me semble impossible d’être heureuse sans souffrir ; l’amour de Jésus-Christ me suffit pour tout. Quel est le conseil que le Seigneur donne à celui qui veut le suivre ? C’est de prendre et de porter sa croix. Mais il faut la prendre et la porter non par force et avec répugnance, mais avec humilité, patience et amour.

On ne saurait dire combien on se rend agréable à Dieu, en embrassant avec humilité et patience les croix qu’il envoie. Saint Ignace de Loyola disait : Il n’y a pas de Bois plus propre à produire et à conserver l’amour de Dieu que celui de la croix ; c’est-à-dire que, pour avancer dans l’amour de Dieu, le meilleur moyen c’est de l’aimer au milieu des souffrances. Sainte Gertrude demanda un jour au Seigneur ce qu’elle pouvait lui offrir de plus agréable. Ma fille, lui répondit-il, c’est de sup­porter en patience toutes les tribulations qui vous surviennent. La fidèle servante de Dieu, Victoire Angelini, assurait qu’une journée passée dans les souffrances était préférable à cent ans données à tous les autres exercices spirituels. Le vénérable Père Jean d’Avila déclarait que dire une fois dans d’adversité : Dieu soit béni ! vaut mieux que mille actions de grâces dans la prospérité. Ah ! si les hommes connaissaient tout le prix des souffrances, elles seraient bientôt un objet de rapine, c’est-à-dire qu’ils chercheraient à s’enlever les uns aux autres les occasions de souffrir pour Dieu. Cet amour des souffrances était si grand dans sainte Marie-Madeleine de Pazzi, qu’il lui faisait souhaiter que sa vie fut prolongée plutôt que de mourir et d’aller au ciel, parce que dans le ciel on ne peut souffrir.

Le seul but d’une âme qui aime Dieu est de s’unir tout entière à lui ; mais, pour arriver à cette parfaite union, écoutons ce que dit sainte Catherine de Gênes : Pour arriver à l’union avec Dieu, il fait passer par le creuset de l’adversité ; c’est dans ce creuset que Dieu détruit tout ce qu’il y a de mauvais en nous. Aussi les injures, les mépris, les maladies, les délaissements de nos parents et de nos amis, les confusions, les tentations et autres choses semblables, nous sont très nécessaires pour nous procurer des occasions de combattre, et de parvenir par nos victoires à éteindre en nous tout mouvement désordonné, au point de n’en plus ressentir. Or, nous ne parviendrons jamais à cette union divine qu’à mesure que les adversités nous paraîtront douces en vue du Seigneur.

Concluons de tout cela qu’une âme qui désire se donner tout à Dieu, doit se résoudre, comme l’enseigne saint Jean de la Croix, à chercher en cette vie non à jouir, mais à souffrir en toutes choses, embrassant avec avidité toutes les mortifications volontaires, et plus encore les involontaires, parce qu’elles sont plus agréables à Dieu. Salomon dit qu’un homme patient est plus estimable qu’un homme courageux. Dieu aime celui qui mortifie sa chair par des jeûnes, des cilices et des disciplines, à cause du courage qu’il exerce dans ces mortifications ; mais il aime davantage celui qui souffre avec patience et allégresse les croix que la Providence lui envoie. Saint François de Sales disait que les mortifications qui nous viennent de la part de Dieu ou des hommes par la permission de Dieu, sont toujours plus précieuses que celles qui naissent de notre propre volonté, ces mortifications sont d’autant plus agréables à Dieu et plus avantageuses à nous-mêmes que nous les avons moins choisies. Sainte Thérèse croit aussi qu’on acquiert plus en un seul jour par les afflictions qui nous viennent de Dieu ou des hommes, qu’en dix ans de mortifications de son choix. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi avouait qu’il n’y avait pas au monde de peine si grande qu’elle n’eût soufferte avec allégresse en pensant qu’elle venait de Dieu ; en effet, dans la rude épreuve qu’elle souffrît durant cinq ans, il suffisait de lui rappeler que c’était la volonté de Dieu pour ramener le calme dans son âme agitée. Ah ! pour acquérir un Dieu, un trésor infini, quelque chose qu’il en coûte, disait le Père Durasso, c’est toujours bien peu.

Prions donc le Seigneur de nous rendre dignes de son amour : si nous l’aimons parfaitement, tous les biens de la terre ne nous sembleront plus qu’une fumée, un rien, et nous ferons nos délices des ignominies et des souffrances. Voici ce que dit saint Chrysostome d’une âme qui s’est entièrement livrée à Dieu : Quand on est parvenu au parfait amour de Dieu, on se trouve comme si l’on était seul sur la terre ; on ne fait plus de cas ni de la gloire ni de l’ignominie, on méprise les tentations et les souffrances, on perd le goût et le désir de tout ce qui est humain, et, ne trouvant en aucune chose ni appui ni repos, on se livre incessamment et sans relâche à la recherche de celui qu’on aime, de sorte que, soit qu’on travaille ou qu’on mange, soit qu’on veille ou qu’on dorme, dans toutes ses pensées, ses paroles ou ses actions, on n’a en vue que de trouver son bien-aimé, parce que le cœur repose là où est son trésor. Dans ce chapitre nous venons de parler de la patience en général : nous indiquerons au chapitre XV les cas particuliers où nous devons spécialement exercer cette patience.

Affections et prières

 

Jésus, mon trésor et mon tout, mes péchés passés devraient me rendre indigne de vous aimer. Mais vous, ô mon Dieu, par les mérites de votre Passion, rendez-moi digne de votre pur amour ; faites que je vous aime par-dessus toutes choses, et que je me repente de tout mon cœur de vous avoir autrefois méprisé et chassé de mon âme par le péché ; maintenant, je vous aime plus que moi-même ; je vous aime de tout mon cœur, ô Dieu infini ! Je vous aime, encore une fois je vous aime, et tout mon désir est de vous aimer d’un amour parfait, et toute ma crainte est de me voir privé de votre amour. Ah ! mon divin Rédemp­teur, faites-moi connaître ce que vous êtes, et l’amour que vous m’avez témoigné pour m’obliger à vous aimer : ne permettez pas que je sois ingrat après tant de bienfaits ; je l’ai déjà été trop par le passé, je ne veux plus jamais vous abandonner ; tout ce qui me reste de vie, je veux l’employer à vous aimer et à vous plaire. Jésus mon amour, aidez-moi ; aidez un misérable pécheur qui veut vous aimer et être tout à vous. Ô Marie, mon espérance, votre Fils est toujours disposé à vous écouter, priez-le pour moi, et obtenez-moi la grâce de l’aimer parfaitement.

Chapitre 6
La charité est bénigne
Celui qui aime Jésus-Christ pratique la douceur

L’esprit de douceur est l’esprit propre de Dieu. Ainsi l’âme qui aime Dieu, aime aussi tous ceux qui sont aimés de Dieu, c’est-à-dire tous les hommes ; elle cherche tous les moyens de les secourir, de les consoler et de les satisfaire tout autant qu’il se peut. Saint François de Sales, le maître et le modèle de la douceur, s’exprime ainsi : L’humble douceur est la vertu des vertus que Dieu nous recommande tant ; c’est pourquoi, il faut la pratiquer en tout temps et en tout lieu. Ce que vous penserez pouvoir faire avec amour, faites-le, et laissez ce qui ne se peut faire sans contestation, bien entendu ce qui peut s’omettre sans péché ; car, lorsqu’on a charge d’empêcher l’offense de Dieu, on doit s’y opposer toutes les fois et aussitôt qu’on le peut.

On doit spécialement user de douceur envers les pauvres et les malades : envers les pauvres, parce qu’ils sont ordinai­re­ment maltraités à cause de leur pauvreté ; envers les malades, parce qu’ils sont affligés de leur maladie, et souvent peu secourus. Mais on doit surtout être doux envers ses ennemis. Il fait vaincre la haine par l’amour, et la persécution par la douceur. C’est ainsi qu’ont fait les saints, et par ce moyen ils se sont concilié l’affection de leurs ennemis les plus acharnés.

Rien n’édifie tant le prochain, dit saint François de Sales, que la douceur dans la conduite. Aussi, tout en lui annonçait cette belle vertu : son air, ses paroles, ses manières, tout était douceur. Saint Vincent de Paul disait n’avoir jamais connu d’homme plus doux, et ajoutait qu’il lui semblait trouver en lui l’image vivante de la bonté du Sauveur. Refusait-il quelque faveur qu’il n’aurait pu accorder sans blesser sa conscience, il accompagnait son refus par tant de charité, qu’on se retirait content, quoiqu’on n’eût rien obtenu. Il était également doux envers tout le monde, supérieurs, égaux, au milieu de sa famille comme parmi les étrangers ; bien différent de ceux qui, comme il le dit lui-même, semblent être des anges chez les autres, et des démons chez eux. Il ne se plaignait jamais du manquement de ses domestiques ; à peine leur donnait-il quelquefois des avis, mais toujours avec douceur. Cette conduite est très louable dans un supérieur, qui doit user de toute la douceur possible envers ses subalternes, et qui, lorsqu’il leur impose quelque tâche, doit plutôt prier que commander. Saint Vincent de Paul dit que les supérieurs n’ont pas de meilleur moyen pour se faire obéir que la douceur. Sainte Jeanne de Chantal disait : J’ai essayé de plusieurs manières de gouverner ; mais je n’en ai pas trouvé de meilleure que celle qui est basée sur la patience et la douceur.

Le supérieur doit user de douceur même dans les correc­tions. (Cela vaut aussi en éducation. Note de l’éditeur.) Autre chose est de reprendre avec force, autre chose est de reprendre avec aigreur ; on doit quelquefois reprendre avec force lorsque le manquement est grave ou qu’il est réitéré après que le délinquant a été averti ; mais, qu’on se garde bien de jamais reprendre avec aigreur et d’un ton colérique ; on ferait par là plus de mal que de bien. Ce serait le zèle amer que saint Jacques réprouve. Il y en a qui se vantent de tenir par ce moyen toute leur famille en respect, et disent que c’est ainsi qu’on doit gouverner ; mais saint Jacques dit tout le contraire. Si parfois l’on est obligé de parler avec quelque sévérité pour faire sentir la gravité de la faute, on doit, vers la fin, ajouter quelques mots de bonté. Il faut guérir les blessures, comme le fit le Samaritain, avec le vin et l’huile. Mais comme l’huile s’élève au-dessus de toutes les autres liqueurs, ainsi, dit saint François de Sales, il faut que dans toutes nos actions la bonté domine. Lorsque la personne qu’on doit reprendre est troublée et agitée, il faut différer la correction jusqu’à ce qu’elle soit apaisée ; autrement on ne ferait que l’irriter davantage. Saint Jean, chanoine régu­lier, disait : Lorsque la maison brûle, il ne faut pas ajouter du bois au feu.

C’est Jésus-Christ lui-même qui nous enseigne cet esprit de douceur. Vous ne savez quel esprit vous anime, dit-il à ses disciples Jean et Jacques, lorsqu’ils voulaient qu’il châtiât les Samaritains, qui les avaient chassés de leur pays. Ah ! leur dit le Seigneur, quel esprit est celui-là ? Ce n’est pas le mien ; le mien est un esprit de douceur et de bonté. Je ne suis pas venu pour perdre, mais pour sauver les âmes, et vous voulez m’engager à les perdre ! Taisez-vous, et ne me faites plus de pareilles demandes, elles sont opposées à mon esprit. En effet, avec quelle douceur ne traita-t-il pas la femme adultère ? Il se contenta de l’avertir de ne plus pécher, et la renvoya en paix. C’est la même douceur qui convertit la Samaritaine. D’abord il lui demanda à boire ; ensuite il lui dit : Oh ! si vous saviez quel est celui qui vous demande à boire ! Plus tard il lui révéla qu’il était le Messie attendu. Combien n’employa-t-il pas de douceur pour engager l’impie Judas à se convertir ! Il le reçut à sa table, lui lava les pieds, et au moment même qu’il fut trahi par lui : Judas, lui dit-il, c’est donc par un baiser que vous me trahissez ? Pierre le renie, et comment Jésus le gagne-t-il ? Il ne le reprend pas ; mais, en sortant de la maison du Pontife, il le regarde avec tendresse, et le convertit ; et il le convertit au point que Pierre pleura toute sa vie l’injure qu’il avait faite à son Maître.

On gagne bien plus avec la douceur qu’avec la sévérité. Saint François de Sales disait que rien n’est d’abord plus amer que la noix, mais qu’en la confisant, elle devient douce et agréable ; de même les corrections, toutes désagréables qu’elles sont, deviennent aimables et utiles lorsqu’on les fait avec douceur et bonté. Saint Vincent de Paul nous apprend qu’il n’a fait en sa vie que trois réprimandes sévères, et qu’il s’en est repenti, parce que, quoiqu’il crût avoir de bonnes raisons pour le faire, elles avaient néanmoins eu une mauvaise suite ; au lieu que celles qu’il avait faites avec douceur avaient toujours eu un bon effet.

Saint François de Sales, par sa douceur, obtenait des autres tout ce qu’il voulait ; et il lui arrivait même de convertir à Dieu les pécheurs les plus obstinés. C’était aussi l’esprit de saint Vincent de Paul, qui donnait entre autres cette leçon à ses missionnaires : L’affabilité, l’amour et l’humilité ont une force merveilleuse pour gagner le cœur des hommes et les porter à embrasser les choses les plus répugnantes à la nature. Une fois, ce saint remit à un père de sa compagnie un grand pécheur pour le convertir ; mais ce fut en vain. Le prêtre pria le saint de s’y employer ; il l’entreprit et le convertit. Ce pécheur déclara ensuite que c’était la douceur et la charité du saint qui avaient gagné son cœur. Aussi, saint Vincent ne pouvait souffrir que ses missionnaires traitassent les pénitents avec dureté, et il leur assurait que le démon se sert de la rigueur de quelques ecclé­siastiques pour perdre les âmes.

Il faut être doux et affable avec tout le monde en tout temps et en tout lieu. Saint Bernard observe qu’il y en a qui sont affables et doux tant que tout va à leur gré ; mais, leur survient-il une contradiction, une adversité, ils s’enflamment et jettent de la fumée comme le mont Vésuve ; ils ressemblent aux charbons ardents cachés sous la cendre. Celui qui est jaloux de sa satisfaction, doit être en cette vie comme un lis entre les épines : quoique les épines piquent le lis, il ne cesse pas d’être lis, c’est-à-dire également doux et agréable. Celui qui aime Dieu conserve la paix dans son cœur, et la manifeste sur son visage, toujours égal dans l’adversité comme dans la prospérité.

C’est dans l’adversité que l’on connaît les hommes. Saint François de Sales aimait tendrement l’ordre de la Visitation, qui lui avait coûté tant de travaux. Il le vit plusieurs fois en danger, à cause des persécutions qu’il eut à soutenir. Mais le saint conserva toujours une paix inaltérable et une entière résignation à la volonté de Dieu, s’il voulait la destruction de cet ordre. Ce fut alors qu’il dit ces paroles : Depuis quelque temps les oppositions et les contradictions que j’éprouve me font goûter une paix profonde ; elles me présagent l’union prochaine de mon âme avec Dieu : c’est l’unique désir de mon cœur.

Lorsqu’il nous faut répondre à quelqu’un qui nous insulte, ayons soin de le faire toujours avec douceur ; une réponse douce suffit pour éteindre le feu de la colère. Si nous nous sentons émus, il vaut mieux nous taire, parce que nous parlerions mal à propos ; mais, devenus plus calmes, nous verrions que toutes nos paroles auraient été coupables.

Lorsque nous avons commis une faute, il faut aussi agir avec douceur envers nous-mêmes. S’irriter contre soi-même après une faute, ce n’est pas humilité, mais orgueil ; ce n’est pas croire que nous sommes de faibles, de misérables créatures. Sainte Thérèse disait que toute humilité qui porte le trouble dans l’âme, ne vient pas de Dieu, mais du démon. S’irriter contre soi-même après qu’on a péché, c’est une faute plus grande que la première, une faute qui en entraîne beaucoup d’autres, telles que l’omission de nos dévotions ordinaires, de la prière, de la communion : ou, si nous les faisons, nous les ferons mal. Saint Louis de Gonzague disait que le démon pêche dans l’eau trouble. Lorsque l’âme est dans le trouble, elle ne connaît que faiblement Dieu et ce qu’elle doit faire. Quand nous avons commis une faute, adressons-nous à Dieu avec humilité et confiance, et demandons-lui pardon, en lui disant avec sainte Catherine de Gênes : Seigneur, ce sont là les fruits de mon jardin ; je vous aime de tout mon cœur, je vous ai offensé, je m’en repens, je ne veux plus le faire ; aidez-moi, donnez-moi votre sainte grâce.

Affections et prières

Heureux liens qui unissez les âmes à Dieu, unissez-moi aussi à lui, et serrez-moi si étroitement, que je ne puisse jamais me séparer de son amour. Mon Jésus, je vous aime, vous être le trésor, la vie de mon âme ; je me livre et me donne tout entier à vous ; je veux vous aimer à jamais. Pour expier mes péchés, vous voulûtes être enchaîné comme un criminel, être conduit à la mort, cloué sur une croix, et y rester jusqu’à la mort. Ah ! par les mérites de tant de souffrances, ne permettez pas, je vous prie, que je me sépare jamais de vous. Je me repens plus que de tout autre mal de vous avoir offensé, et je me propose, moyennant votre sainte grâce, de mourir plutôt que de retomber en aucun péché, soit grave, soit léger. Mon doux Jésus, je m’abandonne à vous ; je vous aime de tout mon cœur, je vous aime plus que moi-même. Je vous ai offensé, je voudrais en mourir de douleur. Faites que je sois tout à vous. Je renonce à toutes les consolations sensibles ; c’est vous seul que je désire, et rien de plus. Donnez-moi votre amour, et faites de moi ce qu’il vous plaira. Ô Marie, mon espérance, unissez-moi à Jésus ; et faites que je vive et meure dans une étroite union avec lui, pour aller le posséder un jour dans la gloire, où je ne craindrai plus d’être séparé de son amour.

Chapitre 7
La charité n’est pas jalouse
L’âme qui aime Jésus-Christ ne porte pas envie aux grands de la terre, mais seulement à ceux qui aiment Jésus-Christ

Saint Grégoire, appliquant ce troisième caractère de la charité, dit qu’elle n’est pas envieuse, parce qu’elle ne saurait envier aux mondains leurs grandeurs terrestres, qu’elle méprise, loin de les désirer. Ainsi, il faut distinguer deux sortes d’envie : l’une bonne, l’autre mauvaise. La mauvaise s’afflige à cause des biens terrestres que les autres possèdent. La sainte envie n’a pas pour objet les grandeurs du monde, elle les regarde avec compassion. Tout ce qu’elle cherche, c’est Dieu ; et tout son désir est de l’aimer de tout son cœur. C’est pourquoi, elle porte envie à ceux qui l’aiment plus qu’elle ; car elle voudrait sur­passer en amour les Séraphins mêmes.

Telle est la fin unique que le vrai fidèle se propose ici-bas, fin qui inspire à Dieu tant d’amour, qu’il dit : Un de vos yeux a blessé mon cœur ; car par cet œil est figurée la fin que l’âme se propose dans toutes ses pensées et ses actions, savoir, de plaire à Dieu. Les gens du monde ont dans leurs actions plusieurs fins déréglées, comme de plaire aux hommes, de se faire honneur, d’amasser des richesses, ou du moins de se contenter eux-mêmes. Mais le chrétien n’a qu’un seul œil pour regarder Dieu en tout et pour lui plaire ; il s’écrie avec David : Qu’ai-je à désirer ici-bas et dans le ciel, ô mon Dieu, sinon vous seul ? Oui, vous êtes mon trésor ; vous seul êtes le Maître de mon cœur. Je n’envie pas aux riches leurs trésors, disait saint Paulin, ni aux rois leur couronne ; vous seul, ô mon Jésus, êtes ma gloire et mon bonheur.

Il ne suffit pas de faire de bonnes œuvres ; mais il faut les bien faire. Pour que nos œuvres soient bonnes et parfaites, il faut qu’elles soient faites en vue de plaire à Dieu. Telle est la louange qu’on donne à Jésus-Christ : Il a bien fait toutes choses. Bien des actions, d’ailleurs louables en elles-mêmes, ne seront pas méritoires, ou le seront peu auprès de Dieu, parce qu’elles n’auront pas été dirigées purement à la gloire du Seigneur. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi disait que Dieu récompense nos bonnes œuvres à proportion de notre pureté d’intention, c’est-à-dire que, plus notre intention sera pure, plus nos action seront récompensées de Dieu. Mais, hélas ! qu’il est difficile de trouver une action faite uniquement en vue de Dieu ! Un religieux fort âgé, mort dernièrement en odeur de sainteté, après avoir beaucoup travaillé pour Dieu, jetant un jour un coup d’œil sur toute sa vie, me dit avec effroi : Ah ! mon Père, de toutes les actions de ma vie, je n’en trouve aucune qui soit faite pour Dieu seul. C’est ainsi que ce maudit amour-propre nous fait perdre tout ou presque tout le fruit de nos bonnes œuvres, et il arrive souvent, même dans les emplois les plus saints, comme ceux de prédicateur, de confesseur, de mission­naire, qu’on travaille beaucoup et que l’on gagne peu, parce que, loin de travailler uniquement pour Dieu, on a en vue la gloire mondaine, l’intérêt, ou du moins sa propre inclination.

Le Seigneur a dit : Gardez-vous de faire le bien pour plaire aux hommes, autrement vous ne recevrez aucune récompense du Père céleste. Celui qui travaille pour satisfaire son goût a déjà reçu sa récompense mais une récompense, qui se réduit à un peu de fumée, à une satisfaction éphémère, qui ne fait que passer et ne laisse à l’âme aucun profit. Le prophète Aggée déclare que celui qui travaille pour une autre fin que pour plaire à Dieu, met les fruits de son travail dans un sac sans fond, où il ne trouve plus rien au moment qu’il l’ouvre. De là, il résulte que si, après s’être donné beaucoup de peines, il n’arrive pas au but qu’il se proposait, il est dans le trouble et l’agitation. C’est une preuve qu’il n’avait pas en vue la seule gloire de Dieu ; celui qui travaille pour la gloire de Dieu ne se trouble pas, quand même la chose ne réussit pas ; car, ayant agi avec la droite intention de plaire à Dieu, il a déjà obtenu la fin qu’il désirait.

Voici les signes auxquels on peut connaître si une personne occupée d’affaires spirituelles agit seulement pour Dieu : 1° si elle ne se trouble pas quand elle ne réussit pas, parce que Dieu ne le voulant pas, elle ne le veut pas non plus ; 2° si elle se réjouit autant du bien que les autres ont fait que si elle l’eût fait elle-même ; 3° si elle ne désire pas plus un emploi qu’un autre, mais si elle s’attache uniquement à celui que ses supérieurs lui assignent ; 4° si, après ses actions, elle ne cherche ni louanges ni remerciements, et par conséquent si, étant critiquée, elle ne s’en afflige pas, mais se contente uniquement d’avoir contenté Dieu ; si, étant applaudie et louée, elle ne s’enorgueillit pas, mais donne à la vaine gloire la réponse que lui faisait le vénérable Jean d’Avila : Va-t’en, tu arrives trop tard : j’ai déjà consacré toute cette œuvre à Dieu.

C’est ainsi qu’on entre dans la voie du Seigneur, en se réjouissant de ce qui plaît à Dieu, comme le serviteur fidèle. Si nous avons le bonheur de faire quelque chose qui plaise à Dieu, dit saint Chrysostome, que demandons-nous de plus ? N’est-ce pas la plus grande récompense, le plus grand bonheur que puisse avoir la créature, que de plaire à son Créateur ?

C’est ce que Jésus-Christ exige d’une âme qui l’aime. Il veut qu’elle le mette comme un sceau sur son cœur et sur son bras, afin qu’elle n’entreprenne et ne fasse jamais rien que pour plaire à Dieu, et que Dieu soit toujours l’unique objet de ses pensées et de ses actions. Celui qui veut devenir saint, dit sainte Thérèse, doit n’avoir pas d’autre désir que celui de plaire à Dieu. Toute action faite pour Dieu, quelque petite qu’elle soit d’ailleurs, est au-dessus de tout prix. En voici la raison : c’est que tout ce qu’on fait en vue de plaire à Dieu, est un acte de charité, qui nous unit par conséquent à Dieu et nous procure les biens éternels.

On dit que la pureté d’intention est l’alchimiste céleste qui a la vertu de changer le fer en or, c’est-à-dire, que les actions les plus ordinaires, comme le travail, le repos, les récréations, se transforment en or du saint amour quand elles sont faites pour Dieu. C’est pourquoi sainte Marie-Madeleine de Pazzi pensait que ceux qui agissent toujours avec cette pure intention, vont tout droit au ciel, sans passer par les flammes du Purgatoire. On rapporte dans le Trésor spirituel, tome 4, chapitre 4, qu’un saint solitaire, au commencement de chaque action, avait coutume de lever les yeux au ciel. On lui en demanda la raison. Je tâche, répondit-il, d’assurer mon coup ; c’est-à-dire, qu’à l’exemple du chasseur, il commençait avant tout par viser son but, qui était Dieu, afin de ne pas manquer son coup, qui était de plaire à Dieu. Et voilà ce que nous devons faire aussi au commencement de chaque action, et même durant l’action, en renouvelant de temps en temps notre intention de plaire à Dieu.

Ceux qui dans toutes leurs actions n’ont égard qu’à la volonté du Seigneur, goûtent cette sainte liberté d’esprit que possèdent les enfants de Dieu, liberté qui leur fait embrasser tout ce qui plaît à Jésus-Christ, malgré toutes les répugnances de l’amour-propre ou du respect humain. L’amour de Dieu met dans une indifférence totale : le doux et l’amer, tout est égal. On renonce à ses inclinations, pour ne vouloir que ce qui plaît à Dieu ; on s’occupe aussi tranquillement des choses petites et désagréables que de celles qui sont grandes ou agréables ; il suffit que celles auxquelles on se livre plaisent à Dieu.

Il est beaucoup de personnes qui veulent servir Dieu, mais dans un tel emploi, en tel lieu, avec de tels compagnons, et dans des circonstances qui leur plaisent : autrement, ou elles ne le servent pas, ou elles le servent de mauvaise grâce. Elles n’ont pas la liberté d’esprit, mais elles sont esclaves de l’amour-propre ; c’est pourquoi, elles ont peu de mérite, même dans le bien qu’elles font, et sont toujours dans l’inquiétude, car le joug de Jésus-Christ leur devient pesant. Ceux, au contraire, qui aiment véritablement le Seigneur, ne trouvent de plaisir qu’à faire ce qui lui plaît et à le faire dans le temps, dans le lieu et de la manière qu’il lui plaît ; ils sont toujours aussi contents dans s’obscurité et l’abaissement que dans les honneurs et les dignités. Voilà ce que fait le véritable amant de Jésus-Christ ; c’est aussi ce que nous devons faire en combattant les instiga­tions de l’amour-propre, qui nous fait désirer des emplois honorables et analogues à nos inclinations.

Cette indifférence, on doit la porter jusqu’aux exercices spirituels, de sorte qu’on soit prêt à les abandonner aussitôt que le Seigneur nous appelle ailleurs. Le Père Alvarez, se trouvant un jour très occupé, craignit de perdre le Seigneur de vue, s’il ne se retirait pour prier ; mais le Seigneur l’en reprit, et lui dit : Quoique je ne vous tienne pas avec moi, il doit vous suffire que je me serve de vous. C’est un excellent avis pour ceux qui s’inquiètent, lorsque l’obéissance ou la charité les oblige à omettre leurs pratiques de piété ; cette inquiétude ne vient assurément pas de Dieu, mais du démon ou de l’amour-propre. Qu’on plaise à Dieu et qu’on meure : telle est la première maxime des saints.

Affections et prières

Mon Dieu, je vous offre tout mon cœur ; mais, hélas ! quel est ce cœur que je vous offre ! Il avait été créé pour vous aimer, ce cœur, et il s’est souvent révolté contre vous ; maintenant, voyez-le, mon Jésus ; il se repent de vous avoir offensé, et il vous aime. Oui, ô mon divin Rédempteur, je me repens de vous avoir méprisé, et je suis résolu à vous obéir et à vous aimer à tout prix. Ah ! pour l’amour qui vous a porté à mourir sur la croix pour moi, inspirez-moi tant d’amour pour vous, que je vous aime de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces ; que je vous aime plus que moi-même, ô le véritable et unique Ami de mon âme ! Et qui voudrais-je aimer à votre place ? Qui a jamais, comme vous, donné sa vie pour mon salut ? Et je ne vous aimerais pas ! Ah ! je ne puis penser à mon ingratitude passée sans verser un torrent de larmes. Malheu­reux que je suis ! je m’étais perdu ; mais j’espère que par votre grâce vous m’avez rendu la vie ; je ne veux l’employer qu’à vous aimer, ô mon souverain Bien ! Faites donc que je vous aime, Amour infini : je ne demande rien de plus. Ô Marie, ma Mère, recevez-moi au nombre de vos serviteurs, et faites-moi recevoir au nombre de ceux de Jésus votre Fils.

Chapitre 8
La charité n’agit pas de travers
Celui qui aime Jésus-Christ fuit la tiédeur et recherche la perfection

Les moyens de parvenir à la perfection sont : 1° le désir ; 2° la résolution ; 3° l’oraison mentale ; 4° la communion ; 5° la prière.

À mesure que la charité s’avance et se perfectionne dans l’amour de Dieu, elle rejette tout ce qui n’est pas conforme à la sainteté. Saint Paul assure que la charité réunit dans une âme les vertus les plus parfaites. Puis donc que la charité aime la perfection, elle abhorre conséquemment la tiédeur à laquelle on se livre quelquefois, au risque de perdre la charité, la grâce, l’âme et tout.

Il y a deux sortes de tiédeur, l’une qu’on peut éviter, et l’autre qui est inévitable. La tiédeur inévitable est celle dont les saints eux-mêmes ne sont pas exempts ; elle comprend tous les défauts qui se commettent par pure fragilité naturelle et sans une entière volonté, comme les distractions dans l’oraison, de petits troubles intérieurs, les paroles inutiles, les vaines curio­sités, les désirs de paraître, quelque sensualité dans le boire et le manger, quelques mouvements de concupiscence qu’on ne réprime pas assez vite, et autres semblables. Tous ces défauts, nous devons les éviter autant que nous pouvons ; mais, vu la faiblesse de notre nature corrompue par le péché, il nous est impossible de les éviter tous. Aussi nous devons, à la vérité, les détester après les avoir commis, puisqu’ils ne laissent pas de déplaire à Dieu ; mais, selon ce qui a été dit dans le chapitre précédent, nous devons bien nous garder de nous en troubler. Ces pensées inquiètes, dit saint François de Sales, ne viennent, pas de Dieu, qui est le Prince de la paix ; mais elles viennent toujours ou du démon, ou de l’amour-propre, ou de l’estime que nous avons de nous-mêmes.

Il faut donc rejeter tout de suite ces pensées inquiétantes, et n’en pas faire cas. Ces défauts, dit le même saint, étant indélibérés et involontaires, s’effacent aussi sans une volonté expresse ; il suffit pour cela d’un acte de douleur ou d’amour. La vénérable sœur Marie-Bénédictine vit un jour un globe de feu qui, en un clin d’œil, réduisit en cendres un grand nombre de petites pailles qu’on y avait jetées. Dieu voulut lui faire entendre par là qu’un acte fervent d’amour divin consume toutes les fautes de pure fragilité. Le saint concile de Trente en dit autant de l’Eucharistie, qu’il appelle l’antidote contre les fautes journalières. Ces défauts sont des fautes, il est vrai ; mais ils ne sont pas un obstacle à la perfection, ou, pour mieux dire, ils n’empêchent pas d’avancer vers la perfection, qui, comme on sait, n’existe réellement que dans le ciel.

La tiédeur qu’on peut éviter est un obstacle à la perfection. On est dans cet état lorsqu’on commet des péchés véniels délibérés, péchés que l’on voit clairement, et qu’on pourrait bien éviter avec le secours de la grâce. Dieu vous préserve, disait sainte Thérèse, d’un péché délibéré, quelque petit qu’il soit ! Tels sont, par exemple, les mensonges volontaires, les petites médisances, les imprécations, les paroles piquantes, les railleries contraires à la charité, le désir d’être estimé, les affections déréglées pour les personnes de sexe différent, etc. Ce sont là, continue la même sainte, autant de petits vers, d’autant plus à craindre, qu’ils ne se laissent apercevoir que quand ils ont rongé les vertus. Le démon se sert de petites fautes pour préparer l’âme aux plus grands excès.

Gardons-nous donc bien de commettre volontairement de telles fautes, puisqu’elles nous privent de l’abondance des lumières, des grâces et des consolations intérieures. Alors on commence par trouver des peines et des ennuis dans ses exercices de piété, ensuite on omet l’oraison, les communions, les visites au saint Sacrement, les neuvaines ; enfin, on aban­donne tout, comme cela est malheureusement arrivé à tant d’âmes infortunées.

Entendez la menace que Dieu fait aux âmes tièdes : vous n’êtes ni froids ni chauds ; mieux vaudrait que vous fussiez froids ; mais parce que vous êtes tièdes, Je commencerai a vous rejeter de Ma bouche. Oui, il vaut mieux en quelque sorte être froid, privé de la grâce de Dieu, que d’être tiède ; parce que celui qui est froid peut être réveillé par le remords de sa conscience et changer de vie ; mais celui qui est tiède, s’endort dans ses défauts, sans même penser à s’en corriger, et ne donne presque aucun espoir de guérison. Le vénérable Père Louis Dupont disait qu’il avait commis une infinité de fautes durant sa vie, mais qu’il n’avait jamais fait de paix avec elles. Il y en a qui font la paix avec leurs défauts ; et c’est leur perte, surtout quand il s’agit de l’amour propre, de la vaine gloire, de l’avarice, d’une antipathie, d’une affection déréglée envers une personne d’un sexe différent. Alors, comme disait saint François d’Assise, il est fort à craindre que les cheveux ne deviennent pour de telles âmes des chaînes qui les entraînent à l’enfer. Du moins elles n’arriveront jamais à la perfection, et elles perdront cette belle couronne que Dieu leur destinait, si elles eussent été fidèles à la grâce. Dès que l’oiseau n’a rien qui le retienne, il prend son essor ; de même l’âme, lorsqu’elle n’a aucun attachement terrestre, s’envole aussitôt dans le sein de Dieu, mais quand elle est liée, un seul fil suffit pour l’empêcher de s’élever vers Dieu. Combien de personnes spirituelles ne se sanctifient pas, parce qu’elles ne s’efforcent pas de se dégager de certains petits atta­chements !

Tout le mal vient de ce qu’on a peu d’amour pour Jésus-Christ. Les uns sont pleins d’estime pour eux-mêmes, les autres s’emportent à tout événement contraire à leur volonté ; ceux-ci se ménagent beaucoup pour des raisons de santé ; ceux-là, tout distraits au dedans, écoutent souvent avec avidité des discours étrangers au service de Dieu, et seulement propres à satisfaire leurs caprices ; d’autres enfin, choqués du moindre déplaisir qu’ils croient recevoir, se troublent, manquent à la prière, ou du moins au recueillement nécessaire à la prière ; ils passent en un instant de la joie à la tristesse ou à l’emportement, selon que leurs affaires réussissent ou non à leurs désirs. Or, toutes ces personnes n’aiment pas ou aiment très peu Jésus-Christ, et discréditent la véritable dévotion.

Mais que doit-on faire pour sortir de ce malheureux état de tiédeur ? Quoi qu’il soit très difficile qu’une âme tiède reprenne son ancienne ferveur, le Seigneur dit que ce qui est impossible à l’homme ne l’est pas à Dieu ; il faut donc prier, prendre les moyens nécessaires et l’on y réussira. Les moyens pour sortir de la tiédeur et avancer dans la perfection sont : 1° le désir de cette perfection ; 2° la résolution de faire tous ses efforts pour y arriver ; 3° l’oraison mentale ; 4° la fréquente communion ; 5° la prière.

Le premier moyen est donc le désir de la perfection. Les saints désirs sont comme des ailes qui nous élèvent de terre. Car, dit saint Laurent Justinien, tout désir de sainteté, d’un côté donne la force de marcher dans la perfection, et de l’autre rend la marche plus douce et plus aisée. Celui qui a un véritable désir de la perfection fait tous les jours quelques progrès, et, s’il continue, à la fin il y arrivera. Celui, au contraire, qui n’a pas ce désir, reculera toujours, et se trouvera toujours plus imparfait qu’auparavant. Dans la voie du salut, dit saint Augustin, ne pas avancer c’est reculer. Celui qui ne fait aucun effort pour avancer, rétrograde ; il est entraîné par la nature corrompue.

C’est une grande erreur de dire : Dieu ne veut pas que nous soyons tous saints. Dieu veut, disait saint Paul, que nous soyons tous saints, chacun dans notre état et selon notre état. Le religieux, le séculier, le prêtre, l’homme marié, le marchand, le soldat, tous enfin doivent être saints selon leur état. Sainte Thérèse assure que si nos pensées sont élevées, nous en retirons de grands avantages. Il ne faut pas ravaler nos désirs, mais espérer qu’avec l’aide de Dieu, et en faisant tous nos efforts, nous pourrons peu à peu arriver à la perfection des saints. Elle avait toujours vu les personnes courageuses faire de grands progrès en peu de temps ; car, disait-elle, le Seigneur reçoit autant de satisfaction du simple désir que de son accomplis­sement. Dieu n’accorde ses faveurs signalées qu’à ceux qui ont vivement désiré son amour. Dieu ne manque jamais de récom­penser les bons désirs en cette vie, il aime les âmes généreuses, pourvu qu’elles se défient d’elles-mêmes. Cette sainte avait un si grand désir d’aimer Jésus-Christ, qu’elle lui dit un jour qu’il lui importait peu de voir les autres dans une plus grande gloire qu’elle en paradis, mais qu’elle ne savait comment elle pourrait souffrir qu’il y en eût qui aimassent Dieu plus qu’elle.

Soyons donc remplis de courage. Dieu est bon et libéral envers celui qui le cherche de grand cœur. Il n’y a rien, pas même les péchés passés, qui puisse nous empêcher de devenir saints, si nous le désirons véritablement. Sainte Thérèse dit : Le démon nous représente comme un orgueil d’avoir des désirs élevés et de vouloir imiter les saints ; mais il nous est très avantageux de nous exciter à de grandes choses ; car, quoique l’âme n’ait pas tout de suite la force d’en venir à bout, elle prend néanmoins un essor généreux qui la porte bien loin. Saint Paul annonce que tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu. La Glose ajoute que les péchés commis peuvent même coopérer à notre sanctification, en tant que ce souvenir nous rend plus humbles et plus reconnaissants à la vue des bienfaits dont Dieu nous comble après l’avoir tant offensé. Je ne puis rien, doit penser le pécheur, et je ne mérite rien, sinon l’enfer ; mais j’ai affaire à un Dieu infiniment bon, qui a promis d’exaucer quiconque le prie ; or, puisqu’il m’a délivré de la mort éternelle, qu’il veut me sanctifier et m’offre pour cela son secours, je puis donc me sanctifier, non pas avec mes propres forces, mais avec la grâce de mon Dieu, qui me fortifie. Lors donc que nous concevons de bons désirs, appuyons-nous sur Dieu, et, pleins de courage, tâchons de les exécuter ; mais, si nous trouvons que quelqu’un de ces désirs soit impraticable, résignons nous à la volonté de Dieu, elle doit avoir la préférence sur la nôtre. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi aimait mieux être privée de la perfection que de l’avoir sans la volonté de Dieu.

Le second moyen pour arriver à la perfection, c’est la résolution de se donner tout à Dieu. Il est des personnes qui sont appelées à la perfection et qui en ont le désir ; mais, parce qu’elles manquent de résolution, elles vivent et meurent dans leur tiédeur et leurs imperfections. Il ne suffit pas d’avoir le désir de la perfection, il faut encore avoir une ferme résolution de l’obtenir. Combien d’âmes se repaissent de désirs seulement, et ne font aucun pas dans la voie du Seigneur ! Tels sont les désirs dont parle le Sage : Ils tuent les paresseux. Celui qui est paresseux, s’épuise en désirs ; mais il ne prend jamais la ferme résolution d’employer les moyens propres à son état pour se sanctifier. Il dit : Oh ! que ne suis-je dans un désert, au lieu d’être dans cette maison ! Oh ! si je pouvais passer dans un autre monastère, comme je m’y donnerais tout à Dieu ! En attendant, il ne peut supporter un compagnon qui lui déplaît, il ne peut souffrir la moindre contradiction, il s’occupe de soins superflus, il tombe en mille fautes de gourmandise, de curiosité, d’orgueil, et il soupire en s’écriant : Que ne puis-je ! Que ne puis-je ! De tels désirs sont plus nuisibles qu’utiles ; car, on s’en repaît et l’on s’endort dans ses imperfections. Saint François de Sales disait : Une personne attachée à un emploi ou à un état, ne doit pas s’arrêter à désirer un autre genre de vie que celui qui est conforme à son état actuel, ni d’autres exercices incompa­tibles avec ce même état ; cette pensée dissipe le cœur et le fait languir dans les exercices d’obligation.

Il faut donc désirer la perfection et prendre avec courage les moyens pour y arriver. Dieu, selon sainte Thérèse, ne veut de nous qu’une bonne résolution et il se charge de faire le reste. Le démon n’a pas peur des âmes qui manquent de résolution. L’oraison mentale sert à nous faire prendre les moyens qui conduisent à la perfection. Mais quelquefois on médite long­temps sans jamais rien conclure. Je préfère, disait la même sainte, une courte méditation qui produit de grands effets à celle qui dure plusieurs années, et où l’on ne se résout jamais à faire quelque chose de notable pour Dieu. J’ai éprouvé que, si l’on prend dès le commencement la ferme résolution de faire une chose, quelque difficile qu’elle soit, en vue de plaire à Dieu, on n’a rien à craindre.

La première résolution doit être de mourir plutôt que de commettre un péché délibéré, quelque petit qu’il soit. Il est vrai que, sans l’aide de Dieu, nous ne pouvons pas vaincre les tentations ; mais Dieu veut que nous commencions par faire tous nos efforts ; après quoi il nous donne sa grâce pour aider notre faiblesse, et nous faire obtenir la victoire. Cette résolution éloigne tout obstacle, et nous fait avancer hardiment, parce qu’elle nous présente l’assurance que nous sommes dans la grâce de Dieu, conformément à ces paroles de saint François de Sales : La plus grande certitude que nous puissions avoir en ce monde d’être dans la grâce de Dieu, ne consiste pas dans un amour sensible envers Dieu, mais dans une entière et irré­vo­cable résignation à sa volonté, et dans une résolution ferme de ne consentir à aucun péché, ni grand ni petit ; c’est-à-dire, que cette certitude consiste dans une grande délicatesse de conscience, qui ne soit pas scrupule. Il faut être délicat pour devenir saint ; mais le scrupule est un défaut très nuisible. Il faut donc obéir au Père spirituel et vaincre les scrupules, qui ne sont que des appréhensions vaines et déraisonnables.

Il faut ensuite se résoudre à choisir sans réserve ce qu’il y a de mieux, c’est-à-dire, non seulement ce qui est agréable à Dieu, mais encore ce qui lui est le plus agréable. Saint François de Sales dit qu’il faut commencer par une forte et constante résolution de se donner tout à Dieu, lui protestant qu’à l’avenir nous voulons lui appartenir sans aucune réserve, et renouveler souvent cette résolution. Saint André d’Avelin fit vœu d’avancer tous les jours dans la perfection. Cependant pour devenir saint, il n’est pas nécessaire de faire ce vœu, mais il faut tâcher d’y avancer tous les jours de quelques pas. Saint Laurent Justinien assure qu’une fois qu’on est entré de tout son cœur dans la voie de la perfection, on sent croître de plus en plus le désir d’y faire des progrès, et que ce désir se fortifie à mesure qu’on avance, parce que, chaque jour apportant de nouvelles lumières, on croit toujours n’avoir aucune vertu et ne faire aucun bien ; et si le bien qu’on fait est évident, il paraît si imparfait, qu’on en fait peu de cas. Alors on travaille continuellement pour acquérir la perfection sans jamais se lasser.

Il faut exécuter tout de suite ses résolutions, sans attendre au lendemain. Qui sait si plus tard nous en aurions le temps ? Ainsi suivez l’avis de l’Ecclésiaste, ne différez pas ce que vous pouvez faire incessamment. En voici la raison : c’est que dans la vie future on n’aura plus ni le temps ni les moyens de faire le bien et de mériter ; après la mort, ce qui est fait est fait… Une religieuse menait une vie fort tiède dans un monastère de Rome, lorsque le Père Lancizius vint y donner les exercices spirituels. La religieuse, ne songeant à rien moins qu’à sortir de son état de tiédeur, y assista d’abord contre son gré ; mais elle n’eut pas plus tôt entendu le premier discours, qu’elle alla se jeter aux pieds du prédicateur, et lui dit : C’en est fait, mon Père, je veux me sanctifier, et me sanctifier promptement. En effet, huit mois après elle mourut, par la grâce de Dieu, en état de sainteté.

J’ai dit, s’écrie David pénitent, et maintenant je commence. Saint Charles Borromée répétait ainsi tous les matins : C’est aujourd’hui que je commence à servir Dieu. C’est ainsi que nous devons agir, comme si nous n’eussions fait aucun bien par le passé. En effet, tout ce que nous faisons pour Dieu n’est rien, puisque c’est notre devoir de le faire. Prenons donc chaque jour la résolution de nous donner à Dieu. Ne considérons pas ce que font les autres. Il y en a peu qui travaillent véritablement à devenir saints. Saint Bernard dit : Si nous voulons imiter le commun des hommes, nous serons toujours imparfaits comme eux. Il faut vaincre tout, renoncer à tout, pour obtenir tout. Comme nous ne finissons pas de donner tout notre cœur à Dieu, disait sainte Thérèse, il ne nous donne pas non plus tout son amour. Mon Dieu ! tout ce qu’on fait pour Jésus-Christ est bien peu de chose, puisqu’il nous a donné son sang et sa vie. Tout ce que nous pourrions faire pour Dieu n’est que de la boue, en comparaison d’une seule goutte du sang que le Sauveur a répandu pour nous. Les saints n’épargnent rien quand il s’agi de plaire à Dieu, qui s’est donné tout entier et sans réserve à nous, précisément pour nous obliger à ne lui rien refuser. Dieu s’est donné tout à vous, dit saint Chrysostome : n’est-il pas juste que vous vous donniez tout à lui ? Il est mort pour nous tous, dit l’Apôtre, afin que chacun de nous ne vive que pour l’aimer.

Le troisième moyen pour devenir saint est l’oraison mentale. Celui qui ne médite pas les vérités éternelles ne peut sans miracle vivre en chrétien. En voici la raison : c’est que sans l’oraison mentale on est sans lumière, on marche dans les ténèbres. Les vérités de la foi ne peuvent être aperçues par les yeux du corps, mais seulement par ceux de l’âme, lorsqu’on les médite ; celui qui ne les médite pas ne les voit pas, et marche par conséquent dans les ténèbres ; dans cet état, il se laissera plus facilement entraîner à l’amour des objets sensibles et au mépris des biens éternels. Quoiqu’il nous semble, dit sainte Thérèse, qu’il n’y ait pas en nous d’imperfections, néanmoins, dès que Dieu éclaire notre âme, comme il le fait dans l’oraison mentale, elles paraissent à découvert. Saint Bernard pense que celui qui ne médite pas, n’a pas horreur de lui-même, parce qu’il ne se connaît pas. La méditation règle les actions de l’âme et dirige nos actions vers Dieu ; mais sans elle les affections s’attachent à la terre, les œuvres se conforment aux affections ; ainsi tout est en désordre.

Une religieuse, étant en oraison, entendit un démon qui se vantait d’avoir fait omettre la méditation commune à une autre religieuse, et vit en esprit que le démon, encouragé par ce premier succès, la tentait encore de consentir à une faute grave ; elle était sur le point d’y tomber, si l’autre ne l’eût avertie à l’instant et préservée de sa chute. Sainte Thérèse disait que celui qui renonce à l’oraison mentale devient semblable à une bête ou au démon.

Celui donc qui abandonne l’oraison mentale cesse aussi d’aimer Jésus-Christ. L’oraison est la fournaise bienheureuse où s’enflamme et se conserve le feu du divin amour. Sainte Catherine de Bologne disait que celui qui ne prend pas l’habi­tude de la méditation, se prive du doux lien qui unit l’âme à Dieu ; ainsi il ne sera pas étonnant que, dans cet état de froideur, le démon le porte à se nourrir d’un fruit empoisonné. Au contraire, selon sainte Thérèse, celui qui persévère dans l’oraison, quelques efforts que le démon fasse pour l’induire au mal, arrivera certainement, par une grâce particulière de Dieu, au port du salut. Celui qui dans le chemin de l’oraison ne s’arrête pas, quand même il arriverait tard, ne manquera pas d’arriver. Elle assure que si le démon s’efforce tant de détourner les âmes de l’oraison, c’est qu’il sait que l’âme qui persévère dans ce saint exercice est perdue pour lui. Que d’avantages ne retire-t-on pas de l’oraison ! Elle fournit à l’âme de saintes pensées, de pieuses affections, de grands désirs et de fermes résolutions de se donner entièrement à Dieu, et ensuite l’âme sacrifie au Seigneur tous les plaisirs de la terre, tous les appétits déréglés. On n’acquerra jamais une grande perfection, disait saint Louis de Gonzague, si l’on ne fait pas un grand usage de l’oraison mentale. Qu’on fasse attention à ces paroles remar­quables.

On ne doit pas s’abandonner à l’oraison mentale dans le dessein d’y goûter les douceurs de l’amour divin, ce serait perdre son temps, ou gagner peu. On doit faire oraison seulement pour plaire à Dieu, c’est-à-dire, pour connaître sa volonté et lui demander la grâce de l’accomplir. Le vénérable Père D. Antoine Torrès disait qu’en portant la croix sans consolations, on vole à la perfection. L’oraison qui n’est pas accompagnée de consolations sensibles est la plus avantageuse à l’âme ; mais malheur à l’âme qui l’abandonne, parce qu’elle n’y trouve pas ces consolations ! Renoncer à l’usage de l’oraison mentale, disait saint Thérèse, c’est se précipiter dans l’enfer de soi-même, et sans avoir besoin de démons.

La méditation habitue à penser toujours à Dieu. Le véritable amant, dit sainte Thérèse, se souvient toujours de la personne qu’il aime. C’est pourquoi, les personnes d’oraison ne cessent de parler de Dieu, sachant combien il plaît à Dieu que ceux qui l’aiment, trouvent leur jouissance à parler de lui et de l’amour qu’il a pour eux, pour enflammer les autres de son amour. Jésus-Christ se trouve toujours présent aux discours de ses serviteurs, et il fait ses délices de les voir s’entretenir de lui avec plaisir.

La méditation fait encore naître le désir de la solitude pour y converser seul à seul avec Dieu, et conserver le recueillement intérieur dans les affaires extérieures nécessaires : je dis néces­saires par rapport aux soins de la famille ou aux devoirs imposés par l’obéissance ; car une personne d’oraison doit aimer la solitude, et ne pas se dissiper par des affaires volon­taires ou inutiles ; autrement elle perdra l’esprit de recueille­ment, qui est un grand moyen pour conserver l’union avec Dieu. L’âme qui aime Jésus-Christ doit être comme un jardin fermé à toutes les créatures, et ne doit admettre dans son cœur ni pensées ni affaires qui ne tendent à Dieu. On ne se sanctifie pas en tenant son cœur ouvert à tous venants. Aussi les saints qui travaillent à ramener les âmes à Dieu ne cessent-ils jamais d’être recueillis au milieu de leurs travaux, soit qu’ils prêchent, soit qu’ils confessent, soit qu’ils réconcilient ou qu’ils étudient. Il y a des hommes qui, en étudiant beaucoup pour devenir saints, ne deviennent ni savants ni saints, parce que la vraie science est celle des saints, savoir : d’aimer Jésus-Christ ; et l’amour divin procure la science et tous les biens. Saint Jean Berchmans avait un goût tout particulier pour l’étude ; mais il ne permit jamais que l’étude empêchât son avancement spirituel. Il faut qu’un prêtre soit instruit, parce qu’il doit enseigner aux autres la loi divine ; mais, pour la science même, qu’on se souvienne de la sobriété. Abandonner l’oraison pour vaquer à l’étude, c’est montrer que dans l’étude on ne cherche pas Dieu, mais soi-même. Celui qui cherche Dieu cesse l’étude, quand elle n’est pas actuellement nécessaire, plutôt que d’omettre l’oraison.

Le plus grand mal est que sans l’oraison mentale, on ne prie pas ; or, la prière est absolument nécessaire au salut ; je l’ai souvent inculqué dans mes ouvrages, et surtout dans un livre intitulé : Du grand moyen de la prière. Comment pouvons-nous conserver la charité si Dieu ne nous donne la persévérance ? Comment Dieu nous donnera-t-il la persévérance si nous ne la lui demandons pas ? Et comment la lui demanderons-nous sans l’oraison ? Sans l’oraison nous n’avons pas de communication avec Dieu pour conserver les vertus. Sans l’oraison mentale on voit peu les besoins de son âme, les dangers auxquels le salut est exposé, les moyens de vaincre les tentations ; l’on connaît peu la nécessité de la prière, on l’omet, et l’on se perd indu­bitablement.

Pour la matière de la méditation la plus utile est de méditer les fins de l’homme, la mort, le jugement, l’enfer, le paradis, mais surtout la mort, en se figurant être sur son lit de mort, le crucifix dans les mains, près d’entrer dans l’éternité. La Passion du Sauveur est aussi un sujet bien efficace pour celui qui aime Jésus-Christ, et qui désire croître toujours dans son saint amour. Saint François de Sales dit que le mont du Calvaire est le mont des amants ; c’est là qu’ils fixent leur demeure. Quoi de plus propre à inspirer l’amour divin que la vue d’un Dieu qui meurt pour nous et parce qu’il nous aime ? Les plaies du Sauveur sont comme autant de traits qui blessent les cœurs les plus endurcis. Heureux celui qui habite en ce monde sur le mont du Calvaire ! Ô heureuse, aimable et précieuse montagne ! qui pourrait vous quitter ? Vous embrasez et vous consumez d’amour les âmes qui vous prennent pour leur séjour continuel.

Le quatrième moyen pour arriver à la perfection et obtenir la persévérance est la fréquentation de la sainte communion. Nous avons déjà dit au chapitre deux qu’une âme ne peut rien faire de plus agréable à Jésus-Christ que de le recevoir souvent dans le Sacrement de l’autel. Sainte Thérèse pense qu’il n’y a pas de meilleur moyen pour arriver à la perfection que la fré­quente communion, comme l’expérience le démontre en ceux qui s’en approchent le plus souvent. Le décret d’Inno­cent XI de l’an mil six cent soixante dix-neuf rappelle que les saints Pères ont beaucoup loué l’usage de la communion fréquente et même quotidienne. Le saint concile de Trente a dit que la communion nous délivre des fautes journalières et nous pré­serve des mortelles. Saint Bernard assure que la communion réprime les mouvements de la colère et de l’incontinence, qui sont les deux passions les plus fortes et les plus fréquentes parmi nous. La communion détruit les suggestions du démon. Saint Jean Chrysostome nous enseigne que la communion inspire une grande inclination pour les vertus, beaucoup d’empressement pour les pratiquer ; qu’elle donne une grande paix et nous rend facile et douce la voie de la perfection. Il n’y a pas de sacrement qui enflamme autant les âmes de l’amour divin que le sacrement de l’Eucharistie, où Jésus-Christ se donne tout entier pour nous unir tout à lui par le moyen de son amour. C’est pourquoi le vénérable Père Jean d’Avila disait que celui qui éloigne les âmes de la fréquente communion fait l’office du démon, parce que le démon hait beaucoup ce Sacrement, duquel les âmes reçoivent tant de force pour s’avancer dans l’amour de Dieu.

Pour s’approcher dignement de la sainte Table, il y a deux sortes de préparations à faire. La préparation éloignée pour la communion fréquente et même quotidienne, c’est : 1° de s’abstenir de toute affection déréglée ou volontaire ; 2° de faire beaucoup d’oraison mentale ; 3° de mortifier ses sens et ses passions. Saint François de Sales et saint Thomas enseignent qu’on peut communier tous les jours : selon le premier, quand on a surmonté la plupart de ses mauvaises inclinations, et qu’on est arrivé à un notable degré de perfection ; d’après le second, quand on s’aperçoit qu’en communiant tous les jours, on fait des progrès dans la ferveur et l’amour de Dieu. Innocent XI dit que l’usage de la communion plus ou moins fréquente doit être réglé par le confesseur, selon le profit plus ou moins grand que ses pénitents en retirent. La préparation prochaine consiste à faire, le matin même où l’on doit communier, au moins une demi-heure d’oraison mentale pour s’en occuper.

Pour retirer un grand fruit de la communion, il faut encore faire une assez longue action de grâces. Le Père Jean d’Avila, sainte Marie-Madeleine de Pazzi et sainte Thérèse disent qu’après la communion c’est le temps de gagner des trésors de grâces, le temps le plus propre pour s’enflammer de l’amour divin, et qu’il ne faut pas perdre une si belle occasion de traiter avec Dieu ; car sa divine Majesté est incapable de mal payer celui qui, en le recevant, lui fait un bon accueil.

Quelques âmes pusillanimes, quand leur confesseur les exhorte à communier plus souvent, répondent : Mais je n’en suis pas digne ! Mais ne savez-vous pas que plus vous différez de communier, plus vous vous en rendez indignes ? car, sans la communion vous aurez moins de force, et vous commettrez plus de fautes. Obéissez à votre directeur, et laissez-vous guider par lui ; les fautes ne sont pas un obstacle à la communion lorsqu’elles ne sont pas pleinement volontaires ; la plus grande de vos fautes est de ne pas obéir à votre Père spirituel.

Mais j’ai mené une vie déréglée ! Eh ! ne savez-vous pas que c’est le plus malade qui a le plus besoin de médecin et de remède ? Or, Jésus-Christ dans le Sacrement est l’un et l’autre. Mais mon confesseur ne me dit pas de communier plus souvent. Il ne vous le dit pas : demandez-lui-en vous-même la permis­sion. S’il vous la refuse, obéissez ; mais faites-lui-en la demande. Il semble que ce soit orgueil. Ce serait orgueil, si vous vouliez communier malgré son avis, mais non pas lorsque vous le lui demandez avec humilité. Jésus veut qu’on soit affamé de ce Pain céleste. Quand on pense : aujourd’hui j’ai communié, ou demain je dois communier, combien cette pensée est puissante pour éloigner du péché et faire pratiquer la vertu ! Mais je ne me sens pas de ferveur. Si vous parlez de la ferveur sensible, elle n’est pas nécessaire, et Dieu ne la donne pas même toujours aux âmes qu’il favorise le plus ; il suffit que vous ayez la ferveur d’une volonté résolue d’être tout à Dieu et de l’aimer toujours davantage. Gerson dit que celui qui s’abstient de la communion, parce qu’il n’a pas une dévotion sensible, fait comme celui qui ne s’approche pas du feu parce qu’il n’a pas chaud.

Hélas ! combien de personnes ne communient pas souvent, parce qu’elles ne veulent pas s’occuper de vivre avec plus de recueillement et dans un plus grand détachement des choses terrestres ! On sait que la fréquente communion ne s’accorde pas avec le désir de paraître, avec la vanité dans la parure, ni avec l’affection à la gourmandise, à ses aises et aux conversa­tions oiseuses. On sait qu’il faudrait donner plus de temps à l’oraison, mortifier davantage ses sens et son esprit, et être plus retiré du monde ; on le sait, et c’est pour cela qu’on a honte de s’approcher souvent de la sainte Table. Sans doute, de telles âmes doivent s’abstenir de la fréquente communion tant qu’elles sont dans ce malheureux état de tiédeur ; mais elles doivent faire tous leurs efforts pour en sortir, quand elles sont appelées à une vie plus parfaite, si elles ne veulent pas exposer leur salut.

Pour conserver la ferveur, il est aussi fort à propos de faire souvent la communion spirituelle, tant louée par le concile de Trente, qui exhorte tous les fidèles à la pratiquer. La commu­nion spirituelle consiste en un vif désir de recevoir Jésus-Christ dans le saint Sacrement. Voilà pourquoi les saints ont voulu la faire plusieurs fois le jour ; en voici la pratique : Mon Seigneur Jésus-Christ, je crois que vous êtes véritablement dans le saint Sacrement. Je vous aime et vous désire, venez en mon âme. Je m’attache à vous, et vous prie de ne pas permettre que je me sépare jamais de vous. Ou bien, plus brièvement : Mon Seigneur Jésus-Christ, venez en moi, je vous désire et je m’atta­che à vous : demeurons toujours unis. Cette communion spirituelle se peut faire plusieurs fois le jour, comme durant l’oraison, pendant la visite au saint Sacrement, et à la Messe, au moment de la communion du prêtre. La bienheureuse Angélique de la Croix disait : Si mon confesseur ne m’eût pas appris à communier ainsi plusieurs fois le jour, il me semble que je n’aurais pu vivre.

Le cinquième et le plus nécessaire de tous les moyens pour arriver à la perfection et obtenir l’amour de Jésus-Christ, c’est la prière. C’est dans la prière que Jésus-Christ nous fait connaître le grand amour qu’il a pour nous. Peut-on donner une plus grande preuve d’affection à son ami que de lui dire : Cher ami, demandez-moi tout ce que vous voudrez, et je vous l’accorderai ? Or, c’est là précisément ce que le Seigneur nous déclare. C’est d’après cette promesse expresse que la prière est toute-puissante auprès de Dieu pour obtenir toutes sortes de biens. Celui qui prie obtient de Dieu tout ce qu’il veut. Tant que vous persévérerez dans la prière, soyez sûr, dit saint Augustin, que la miséricorde divine ne vous manquera pas. Saint Jean Chrysostome ajoute : Lorsque nous sommes en prière, avant que nous ayons achevé de prier, le Seigneur nous accorde la grâce que nous lui demandons. Si donc nous sommes pauvres en biens spirituels, ne nous plaignons que de nous-mêmes ; car, nous ne sommes pauvres qu’autant que nous voulons l’être, et par conséquent nous ne sommes pas dignes de compassion. Quelle compassion mériterait un mendiant qui, lorsqu’un homme très riche se charge de le pourvoir de tout, à condition qu’il le lui demande, voudrait néanmoins rester dans sa pauvreté plutôt que de demander ce dont il a besoin ? Dieu, dit l’Apôtre, est tout disposé à enrichir quiconque l’invoque.

La prière vraiment humble obtient tout de Dieu ; elle n’est pas moins nécessaire qu’utile au salut. Il est certain que pour vaincre les tentations, nous avons un besoin absolu du secours de Dieu : quand les attaques sont violentes, la grâce suffisante que Dieu donne à tous pourrait nous procurer assez de force pour y résister ; mais, vu nos mauvaises inclinations, elle ne nous suffira pas, et il nous faudra une grâce spéciale. Or, celui qui prie l’obtient, cette grâce ; mais celui qui ne prie pas ne l’obtient pas, et se perd. Quant au don de la persévérance finale, qui est absolument nécessaire au salut, et qui consiste à être en état de grâce au moment de la mort, saint Augustin dit que Dieu ne l’accorde qu’à celui qui prie. Voilà pourquoi le nombre de ceux qui se sauvent est si petit, c’est qu’il y en a bien peu qui s’occupent de demander à Dieu cette grâce de la persévérance.

Les saints Pères disent que la prière nous est nécessaire non seulement de nécessité de précepte, de manière que l’on commet un péché mortel quand on néglige pendant un mois de recommander son salut à Dieu, mais encore de nécessité de moyen, c’est-à-dire, qu’il est impossible à celui qui ne prie pas de se sauver. En voici la raison : nous ne pouvons obtenir le salut sans la grâce, et Dieu ne l’accorde, cette grâce, qu’à celui qui prie. Comme nous sommes continuellement assaillis de tentations et en danger de perdre la grâce de Dieu, nos prières doivent aussi être continuelles. C’est pourquoi saint Thomas dit que l’homme, pour se sauver, doit nécessairement prier continuellement. Jésus-Christ l’a déclaré, saint Paul l’a répété. Si nous cessons de nous recommander à Dieu, le démon nous vaincra. Quoique nous ne puissions pas mériter par nous-mêmes la grâce de la persévérance, selon la doctrine du concile de Trente, nous pouvons néanmoins l’obtenir par la prière. Le Seigneur veut nous accorder ses grâces, mais il veut qu’on le prie ; il veut, ajoute saint Grégoire, qu’on l’importune et qu’on lui fasse par la prière une sorte de violence. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi va même jusqu’à assurer que lorsque nous demandons ses grâces à Dieu, non seulement il nous exauce, mais il nous en fait gré en quelque sorte, parce qu’étant la bonté infinie, il désire se communiquer aux hommes et les combler de ses biens ; mais il veut être prié ; ainsi, lorsqu’il voit qu’on le prie, il est tellement satisfait, qu’il a en quelque sorte de la reconnaissance.

Si nous voulons persévérer dans la grâce de Dieu jusqu’à la mort, il faut que, comme des mendiants qui ne se lassent pas de solliciter et de prier, nous implorions sans cesse l’assistance de Dieu, en disant : Mon doux Jésus, ayez pitié de moi, ne permettez pas que je me sépare jamais de vous. Seigneur, assistez-moi ; mon Dieu, aidez-moi. La prière continuelle des anciens Pères du désert était : Seigneur, aidez-moi, aidez-moi vite, parce que, si vous tardez de me secourir, je tomberai et je serai perdu. C’est ainsi qu’il faut prier, spécialement durant les tentations : celui qui néglige de le faire est perdu.

Ayons une grande confiance en la prière ; Dieu a promis d’exaucer celui qui le prie ; n’en doutons pas, le Seigneur s’est engagé à nous accorder les grâces que nous lui demanderons, il ne peut y manquer. Lorsque nous nous recommandons à Dieu, nous devons avoir une entière confiance qu’il nous exaucera, et nous obtiendrons tout ce que nous voudrons ; c’est Jésus-Christ qui le dit.

Mais je suis pécheur, dira quelqu’un, je ne mérite pas d’être exaucé. Mais que dit Jésus-Christ ? Quiconque demande, obtient. Il dit quiconque, soit juste, soit pécheur. L’efficacité de la prière ne vient pas de nos propres mérites, mais de la miséricorde de Dieu, qui a promis d’exaucer quiconque le prie. Pour nous encourager à prier, le Sauveur nous dit : Pécheurs, vous n’avez pas de mérites pour obtenir les grâces ; mais, lorsque vous les désirez, demandez-les à mon Père en mon Nom, c’est-à-dire, par mes mérites et par mon amour ; demandez tout ce que vous voudrez, et il vous l’accordera. Mais remarquez ces mots, en mon Nom, ou bien, comme l’explique saint Thomas, au nom du Sauveur, c’est-à-dire, que les grâces que nous demandons doivent avoir rapport au salut ; car la promesse n’est pas pour les grâces temporelles ; Dieu ne nous les accorde qu’autant qu’elles sont utiles à notre salut ; autrement il les refuse. C’est pourquoi nous devons demander les grâces temporelles sous condition qu’elles soient utiles à notre âme. Mais quant aux grâces spirituelles, nous devons les demander avec une grande, une entière confiance, en disant : Seigneur mon Dieu, au Nom de Jésus-Christ, délivrez-moi de cette tentation, donnez-moi la sainte persévérance, donnez-moi votre amour, donnez-moi le paradis. Nous pouvons même les demander à Jésus-Christ et en son Nom, c’est-à-dire, par ses mérites : c’est lui-même qui nous l’apprend. Ne manquons pas de recourir aussi à Marie, la Dispensatrice des grâces ; car c’est bien Dieu qui donne les grâces ; mais il les donne par les mains de Marie. Si Marie prie pour nous, ne doutons pas du succès, puisque toutes ses prières sont exaucées et ne sont jamais rejetées.

Affections et prières

Jésus, mon amour, je veux décidément vous aimer de tout mon cœur et me sanctifier ; je veux me sanctifier pour vous plaire et vous aimer beaucoup en cette vie et pendant l’éternité. Je ne puis rien ; mais vous, vous pouvez tout, et, je le sais, vous voulez que je sois saint. Je vois déjà que, par un effet de votre grâce, mon âme soupire vers vous et ne cherche que Vous. Je ne veux plus vivre pour moi-même ; vous voulez que je sois tout à vous, et je le veux aussi. Venez donc, unissez-vous à moi, et moi à vous. Vous êtes la bonté infinie, vous m’avez infiniment aimé, avec tant d’amabilité ; comment pourrais-je aimer autre chose que vous ? Je préfère votre amour à tous les biens du monde. Vous êtes le seul, l’unique objet de toutes mes affections. J’abandonne tout pour me livrer tout entier à votre amour ô mon Créateur, ô mon Rédempteur, mon Consolateur, mon Espérance, mon Amour et mon Tout ! Quelques péchés que j’aie commis par le passé, je ne désespère pas de ma sanctification. Je sais, ô mon Jésus, que vous êtes mort pour pardonner à celui qui se repent. Maintenant je vous aime de tout mon cœur, de toute mon âme, enfin plus que moi-même, et je me repens par-dessus toutes choses de vous avoir méprisé, vous qui êtes le souverain bien. Je ne suis plus à moi, c’est à vous que j’appartiens maintenant ; Dieu de mon cœur, disposez de moi comme il vous plaira. J’accepte pour vous plaire toutes les tribulations que vous voudrez m’envoyer, les maladies, les douleurs, les angoisses, les ignominies, la pauvreté, les persécutions, les désolations : tout cela, je l’accepte pour vous plaire ; j’accepte encore la mort que vous m’avez préparée, avec toutes les angoisses et les croix qui l’accompagneront ; il me suffit que vous m’accordiez la grâce et la force de compenser par l’amour mes infidélités passées, ô mon Dieu, l’unique amour de mon âme. Ô Reine du ciel, Mère de Dieu, puissante Avocate des pécheurs, je mets ma confiance en votre intercession.

Chapitre 9
La charité ne s’enfle pas
Celui qui aime Jésus-Christ ne s’enorgueillit pas de ses bonnes qualités,
mais s’humilie et prend plaisir à se voir humilié

L’orgueilleux est comme un ballon qui paraît grand, mais dont toute la grandeur se réduit en substance à un peu de vent qui se dissipe dès que le ballon s’ouvre. Celui qui aime Dieu est vraiment humble, il ne s’enorgueillit pas quand il possède quelque belle qualité ; parce qu’il reconnaît que tout ce qu’il a est un don de Dieu, et qu’il n’a rien de lui-même que le néant et le péché ; ainsi, plus il a reçu de faveurs du Ciel, plus il s’humilie et sent qu’il en est indigne. 2.Dieu, dit sainte Thérèse en parlant des grâces spéciales que Dieu lui faisait, Dieu agit avec moi comme les hommes à l’égard d’une maison qui menace ruine ; ils l’étayent de tous côtés. Lorsqu’une âme reçoit de Dieu quelque visite, lorsque l’amour divin l’embrase d’une ardeur extraordinaire accompagnée de larmes ou d’une grande sensi­bilité de cœur, elle doit se garder de penser que c’est en vertu de quelque bonne œuvre que Dieu la favorise ainsi ; mais il faut qu’elle s’humilie et se persuade que Dieu la traite si bien pour qu’elle ne l’abandonne pas ; autrement, si ces grâces lui ins­pirent quelque sentiment de vanité, si elle se croit plus favorisée parce qu’elle sert mieux Dieu que les autres, cette vanité sera cause que Dieu la privera de toutes ses faveurs. Pour conserver un édifice, deux choses sont nécessaires : le fonde­ment et le toit ; or, dans l’édifice de notre sanctification, le fondement c’est l’humilité, qui nous fait connaître que de nous-mêmes nous ne sommes rien et ne pouvons rien ; le toit c’est la protection de Dieu, dans laquelle nous devons avoir unique­ment confiance.

C’est lorsque nous sommes le plus favorisés de Dieu que nous devons nous humilier davantage. Quand sainte Thérèse recevait quelque grâce spéciale, elle se remettait devant les yeux ses fautes passées, et par ce moyen le Sauveur l’unissait davantage à lui. Plus une âme s’avoue indigne des grâces, plus Dieu l’en enrichit. Thaïs, d’abord pécheresse, et ensuite sainte, s’humiliait tant devant Dieu, qu’elle se croyait indigne même de le nommer ; ainsi elle n’osait pas dire : Mon Dieu ; mais elle disait : Mon Créateur, ayez pitié de moi. Saint Jérôme rapporte qu’en récompense d’une telle humilité, il lui fit préparer un trône magnifique dans le ciel. Sainte Marguerite de Cortone, quand elle recevait de Dieu des consolations extraordinaires, s’écriait : Mais, Seigneur, comment avez-vous oublié ce que j’ai été ? Est-ce ainsi que vous me payez de tant d’injures que je vous ai faites ? Dieu lui répondit que, lorsqu’une âme l’aime et se repent beaucoup de l’avoir offensé, il oublie toutes ses fautes passées, comme il l’a déclaré par la bouche d’Isaïe ; il lui fit voir qu’il lui avait préparé dans le ciel un trône au milieu des Séraphins. Oh ! si nous pouvions comprendre tout le prix de l’humilité ! un seul acte d’humilité vaut mieux que toutes les richesses de la terre.

Ne croyez pas avoir fait des progrès dans la perfection disait sainte Thérèse, si vous ne vous regardez pas comme le plus méchant des hommes, et si vous ne désirez pas qu’ils vous soient tous préférés. Cette sainte ne se contentait pas de le dire, elle le faisait, et tous les saints l’ont fait comme elle. Saint François d’Assise, sainte Marie-Madeleine de Pazzi et tous les autres se regardaient sincèrement comme les plus grands pécheurs du monde ; ils s’étonnaient que la terre les portât et ne s’ouvrît pas sous leurs pieds. Le vénérable Jean d’Avila, qui mena dès sa plus tendre jeunesse une sainte vie, se trouvant au lit de la mort, le prêtre qui l’assistait lui disait des choses sublimes, le traitait en saint et en savant très distingué ; mais le vénérable Père d’Avila lui dit : Je vous prie, mon Père, de me faire la recommandation de l’âme comme on la fait à un malfaiteur condamné à la mort, car voilà ce que je suis. Telle est l’opinion que les saints ont d’eux-mêmes durant leur vie et à leur mort.

C’est là aussi ce que nous devons faire, si nous voulons nous conserver dans la grâce de Dieu jusqu’à la mort et nous sauver ; ne mettons notre confiance qu’en Dieu. L’orgueilleux se confie en ses propres forces, et c’est pour cela qu’il tombe ; mais l’humble, parce qu’il ne se confie qu’en Dieu, fût-il assailli des tentations les plus fortes, résiste et ne tombe pas, car il dit : Je puis tout en celui qui me fortifie. Le démon nous porte tantôt à la présomption, tantôt au désespoir ; lorsqu’il nous dit que nous ne risquons pas de tomber, c’est alors que nous devons craindre le plus, car, si Dieu cesse un instant de nous assister par sa grâce, nous sommes perdus ; lorsqu’il nous porte à la défiance, tournons nos regards vers Dieu, et disons-lui avec une grande confiance : Mon Dieu, c’est en vous que j’ai mis toute mon espérance ; je ne serai pas confondu ni privé à jamais de votre grâce. Ces actes de défiance de nous-mêmes et de confiance en Dieu, nous devons les pratiquer jusqu’à notre dernier soupir, priant toujours le Seigneur de nous donner la sainte humilité.

Mais il ne suffit pas, pour être humbles, d’avoir une basse opinion de nous-mêmes et de reconnaître toute notre misère ; celui qui est vraiment humble, dit Thomas a Kempis, se méprise lui-même, et souhaite d’être aussi méprisé des autres ; c’est ce que Jésus-Christ veut que nous fassions à son exemple : Apprenez de moi que Je suis doux et humble de cœur. Celui qui se dit être le plus grand pécheur du monde, et qui s’irrite dès qu’on le méprise, montre qu’il est humble de bouche et non pas de cœur. Saint Thomas d’Aquin déclare que celui qui est sensible au mépris, quand il ferait des miracles, est certaine­ment encore bien éloigné de la perfection. La Mère de Dieu ayant envoyé saint Ignace de Loyola instruire sainte Marie-Madeleine de Pazzi dans l’humilité, voici l’instruction qu’il lui donna ; L’humilité consiste à se réjouir de tout ce qui nous porte à nous mépriser nous-mêmes. Remarquez le mot réjouir ; si donc la partie inférieure éprouve du déplaisir à l’occasion du mépris, il faut que la partie supérieure et spirituelle s’en réjouisse.

Comment pourrait-on aimer Jésus-Christ, considérer les souffrances et les injures qu’il a endurées, et ne pas aimer les mépris ! C’est encore pour nous enseigner l’humilité que Jésus-Christ a voulu être exposé sur nos autels, non avec un extérieur de triomphe et de gloire ; mais sur une croix, afin que nous eussions toujours sous les yeux l’état d’ignominie où il fut réduit. Cette réflexion comblait les saints de joie quand ils se voyaient méprisés. Jésus-Christ apparut un jour avec la croix sur les épaules à saint Jean de la Croix, qui dit au Sauveur : Seigneur, puisque vous avez été si méprisé pour l’amour de moi, je ne vous demande rien autre chose que de permettre que je souffre et sois méprisé pour l’amour de vous.

Saint François de Sales disait que supporter les opprobres, c’est la pierre de touche de l’humilité et de la véritable vertu. Si une personne qui fait profession de piété, qui s’adonne à l’oraison mentale, à la fréquente communion, aux jeûnes, aux mortifications, ne peut supporter un affront, une parole piquante, qu’en conclura-t-on ? Qu’elle est un vase vide, sans humilité et sans vertus. Que sait faire une âme qui aime Jésus-Christ, si elle ne sait souffrir un mépris pour l’amour de Celui qui en a tant enduré pour elle ? Puisque vous abhorrez tant les humiliations, dit l’Imitation, c’est une preuve que vous n’êtes pas mort au monde, que vous n’avez pas l’humilité, et que vous ne prenez pas le Sauveur pour modèle. Si nous n’avons pas de soufflets et de blessures à souffrir pour Dieu, supportons du moins quelques paroles.

Quel scandale ne donne pas une personne qui communie souvent, et qui s’irrite au moindre mot de mépris ! Combien, au contraire, n’est-on pas édifié de celui qui répond au mépris par des paroles de bonté, pour apaiser celui qui l’a offensé, ou qui ne répond pas et ne s’en plaint pas, mais qui conserve un visage serein et sans altération ? Saint Jean Chrysostome dit que celui qui est humble et doux est utile non seulement à lui-même, mais encore aux autres, par le bon exemple que leur donne sa douceur dans les mépris. Mais quand et en quoi doit-on être humble ? L’Imitation cite des exemples de cas où l’on doit spécialement pratiquer l’humilité. On écoutera ce que diront les autres, et l’on méprisera ce que vous direz ; ce que les autres demanderont leur sera accordé, et l’on vous refusera ce que vous solliciterez. Les autres seront préconisés de tout le monde, et l’on ne parlera pas de vous. Les autres seront promus à des emplois, et vous ne serez trouvé bon à rien. Voilà les épreuves auxquelles le Seigneur met un fidèle serviteur pour voir s’il sait se vaincre et demeurer en paix. La nature sera quelquefois contristée ; mais vous gagnerez beaucoup si vous supportez tout en silence.

Sainte Jeanne de Chantal disait que celui qui est vraiment humble, plus il est humilié, plus il s’humilie. Oui, parce qu’il ne croit jamais être humilié autant qu’il le mérite. Ceux qui agissent ainsi sont appelés bienheureux par Jésus-Christ ; il n’appelle pas bienheureux ceux qui sont estimés, honorés et loués comme nobles, savants et puissants, mais ceux qui sont maudits, persécutés et calomniés par les hommes, parce qu’il leur prépare, s’ils souffrent tout cela avec patience, une grande récompense dans le ciel.

On doit surtout pratiquer l’humilité lorsqu’un supérieur ou tout autre nous reprend de quelque défaut. Il y a des personnes qui, comme le porc-épic, tant qu’on ne les touche pas, paraissent tranquilles et douces ; mais, si un supérieur ou un ami vient à les reprendre de quelque manquement, aussitôt on les voit toutes hérissées d’épines : elles répondent avec aigreur que ce qu’on leur reproche n’est pas vrai, ou qu’elles ont eu raison de le faire ; elles regardent comme leur ennemi quiconque les avertit de leurs fautes, et imitent ceux qui s’irritent contre le chirurgien qui les panse. Celui qui est saint et humble, dit saint Chrysostome, s’humilie lorsqu’on le corrige, et il gémit de son erreur ; l’orgueilleux gémit aussi ; mais il gémit de ce qu’on a découvert sa faute ; c’est pourquoi il se trouble, il répond et s’indigne contre celui qui l’avertit. Celui qui veut véritablement devenir saint, disait saint Philippe de Néri, ne doit jamais s’excuser, quand même l’inculpation serait fausse. Il faut cependant excepter de cette règle le cas où il serait nécessaire de s’expliquer pour ôter le scandale. Combien ne mérite-t-on pas devant Dieu lorsque, étant repris à tort, on se tait et on ne s’excuse pas ! Sainte Thérèse disait qu’on avance et se perfectionne quelquefois plus en ne s’excusant pas qu’en entendant dix prédications : parce qu’en ne s’excusant pas, on commence à acquérir la liberté d’esprit, et à ne plus s’embarrasser si l’on est un objet de louange ou de blâme.

Affections et prières

Verbe incarné, par les mérites de votre sainte humilité, vertu qui vous fit embrasser tant d’ignominies et d’injures pour notre amour, délivrez-moi, je vous prie, de l’orgueil, et donnez-moi part à votre humilité. Comment pourrais-je me plaindre des outrages qu’on me fait, moi qui ai tant de fois mérité l’enfer ? Ah ! mon Jésus, par le mérite de tant d’opprobres que vous essuyâtes lors de votre passion, donnez-moi la grâce de vivre et de mourir comme vous dans une profonde humilité sur la terre. Je voudrais pour votre amour me voir méprisé et abandonné de tout le monde, mais sans vous je ne puis rien. Je vous aime, ô mon souverain Bien ; je vous aime, ô le Bien-Aimé de mon âme ; je vous aime, et je me propose, moyennant votre sainte grâce, de tout souffrir pour votre amour : affronts, trahisons, persécu­tions, douleurs, aridités, délaissements, tout enfin, pourvu que vous ne m’abandonniez pas vous-même, ô l’unique Amour de mon âme. Ne permettez pas que je m’éloigne jamais de vous ; donnez-moi le désir de vous plaire, un amour fervent, la paix dans les souffrances, et la résignation dans l’adversité. Ayez pitié de moi. Je ne mérite rien ; mais j’espère tout de vous, qui m’avez racheté par votre Sang précieux. C’est aussi en vous que j’espère, ô Marie, ma Reine et ma Mère, vous qui êtes le refuge des pécheurs.

Chapitre 10
La charité n’est pas ambitieuse
Celui qui aime Jésus-Christ ne désire rien autre que Jésus-Christ

Celui qui aime Jésus-Christ ne cherche pas à être aimé et estimé des hommes ; tout ce qu’il désire, c’est d’être bien vu de Dieu, qui est l’unique objet de son amour. Saint Hilaire déclare que tout l’honneur du siècle est l’affaire du démon. L’ennemi travaille pour l’enfer, lorsqu’il inspire à l’âme le désir de se faire estimer ; car, perdant alors l’humilité, elle se met en danger de tomber dans tous les écueils. Saint Jacques assure que le Seigneur tend la main à l’humble et résiste à l’orgueilleux, c’est-à-dire, qu’il n’écoute même pas ses prières. Or, c’est sans doute un effet de l’orgueil d’ambitionner d’être estimé des hommes, et de se complaire dans les honneurs qu’on reçoit.

Peut-on lire sans frémir d’horreur ce qui arriva au frère Justin, de l’ordre de Saint-François, pour avoir nourri au-dedans de lui-même ce désir d’être estimé des hommes ? Ce frère était parvenu à un degré si éminent de perfection, que le Pape Eugène IV, concevant une haute opinion de sa sainteté, le fit venir, le reçut avec honneur, l’embrassa et le fit asseoir auprès de lui. Justin s’enorgueillit d’une faveur aussi signalée, au point que saint Jean Capistran, son abbé, lui dit :« Vous étiez un ange à votre départ, et vous n’êtes plus, à votre retour, qu’un démon ! » Son orgueil s’accrut toujours davantage ; il finit par tuer un frère d’un coup de couteau ; il apostasia et s’enfuit à Naples, où il commit d’autres crimes, et mourut enfin impé­nitent dans un cachot. Ainsi, c’est avec raison qu’un grand serviteur de Dieu disait que, lorsque nous entendons parler de la chute de certains cèdres du Liban, par exemple d’un Salomon, d’un Tertullien, d’un Osius, que tout le monde regardait comme des saints, c’est une preuve qu’ils ne s’étaient pas donnés entièrement à Dieu, qu’ils nourrissaient en eux quelques sentiments d’orgueil, et que c’est pour cela qu’ils ont prévariqué. Tremblons lorsque nous voyons s’élever en nous quelque ambition d’être vus et estimés du monde, et lorsque le monde nous fait quelque honneur, gardons-nous bien de nous y complaire ; ce serait peut-être la cause de notre perte.

Gardons-nous bien surtout des prétendus points d’honneur. Sainte Thérèse disait que celui qui y tient n’aura jamais de vraie spiritualité. Bien des gens font profession de la vie spirituelle ; mais ils sont en même temps idolâtres de leur propre estime. Ils ont une apparence de vertu, mais dans le fond ils conservent le désir d’être loués dans toutes leurs démarches ; quand personne ne les loue, ils veulent paraître meilleurs que les autres, et dès qu’on effleure leur réputation, ils se louent eux-mêmes ; en un mot, ils se troublent, abandonnent la commu­nion, tous leurs exercices de piété, et ne se donnent pas de repos tant qu’ils ne croient pas avoir recouvré l’estime. Mais ce n’est pas ainsi que font ceux qui aiment vraiment Dieu. Non seulement ils évitent tout ce qui peut leur attirer des louanges, mais ils s’attristent de celles qu’on leur donne, et se réjouissent quand on les méprise.

Je ne suis, dit saint François d’Assise, rien de plus que ce que je suis aux yeux de Dieu. À quoi sert-il d’être estimé des hommes si Dieu juge qu’on est méprisable ? Qu’importe que le monde nous méprise, si Dieu nous aime ? Les louanges des hommes ne peuvent nous délivrer de la peine due à nos iniquités, et les blâmes ne peuvent nous enlever le mérite de nos bonnes œuvres. Que nous importe, disait sainte Thérèse, d’être accusés et méprisés par la créature, si à vos yeux, ô mon Dieu, nous sommes grands et sans reproche ? Les saints ne désiraient rien tant que de vivre dans l’obscurité et le mépris. Quel tort, au reste, nous fait-on, lorsqu’on a de nous une mauvaise opinion ? N’est-ce pas elle que chacun doit avoir de soi-même ? Si nous savons que nous sommes méchants, pourquoi prétendrions-nous que les autres nous trouvent bons ?

La vie cachée procure de grands avantages à ceux qui veulent aimer Jésus-Christ de tout leur cœur. Le Seigneur a voulu nous en donner lui-même l’exemple en passant dans l’obscurité les trente premières années de sa vie dans une boutique d’artisan ; les saints, pour éviter l’estime des hommes, sont allés habiter les déserts. Saint Vincent de Paul disait que le désir qu’on parle de nous avec honneur, qu’on loue notre conduite, et qu’on dise que nous réussissons à merveille, est un mal qui nous fait oublier Dieu, qui infecte nos actions les plus saintes, et nuit plus que toute autre chose à notre avancement dans la vie spirituelle.

Voulons-nous donc faire des progrès dans l’amour de Jésus-Christ, nous devons détruire l’amour de notre propre estime. Mais comment ? C’est sainte Marie-Madeleine de Pazzi qui nous l’enseigne : « La vie du désir d’être estimé consiste à jouir d’une bonne réputation auprès de tout le monde ; donc sa mort consiste à se cacher pour n’être connu de personne. Tant qu’on ne sera pas parvenu à cette mort, on ne sera jamais véritable serviteur de Dieu. »

Pour nous rendre agréables aux yeux de Dieu, nous devons renoncer à l’ambition de paraître et de plaire aux hommes, mais surtout au désir de dominer sur les autres. Sainte Thérèse préférait voir brûler son monastère avec toutes ses religieuses plutôt que d’y voir entrer cette maudite ambition ; elle voulait que si jamais il se trouvait dans un de ses monastères une religieuse qui aspirât à être nommée supérieure, elle fut chassée du monastère, ou du moins renfermée pour toujours. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi disait que l’honneur d’une personne spirituelle consiste à occuper partout la dernière place, et à avoir en horreur d’être préférée aux autres. Toute l’ambition d’une âme qui aime Dieu doit être de surpasser toutes les autres en humilité, selon ces paroles de l’Apôtre : Soyez supérieures en humilité. En un mot, celui qui aime Dieu ne doit avoir en vue que Dieu.

Affections et prières

Mon Jésus, donnez-moi l’ambition de vous plaire, et inspirez-moi un profond oubli de toutes les créatures et de moi-même. Que me sert d’être aimé de tout le monde, si je ne le suis de vous, qui êtes l’unique amour de mon âme ? Mon doux Jésus, vous êtes venu sur la terre pour gagner nos cœurs ; si je ne sais vous donner le mien, prenez-le vous-même, remplissez-le de votre amour, et ne permettez pas que je me sépare jamais plus de vous. Je vous ai offensé ; mais maintenant je m’en repens de tout mon cœur, et rien ne m’afflige autant que le souvenir de mes péchés. Je me console en pensant que votre bonté est infinie ; que vous ne refuserez jamais d’aimer un pécheur qui vous aime. Aimable Rédempteur, unique amour de mon âme, je vous ai méprisé, maintenant je vous aime plus que moi-même. Je me donne à vous sans réserve. Je n’ai d’autre désir que celui de vous aimer et de vous plaire. Recevez-le, ce désir, aug­mentez-le, et détruisez en moi tout désir des biens de la terre. Vous êtes trop digne d’être aimé et je vous ai trop d’obligations pour ne pas vous aimer. Me voici, je veux être tout à vous, et pour votre amour je veux souffrir tout ce qu’il vous plaira, puisque c’est pour moi que vous êtes mort sur la croix. Vous voulez que je sois saint, vous pouvez me rendre saint, c’est en vous que je mets toute ma confiance. Et vous, ô Marie, Mère de mon Dieu, j’espère aussi en votre protection.

Chapitre 11
La charité ne cherche pas son profit
Celui qui aime Jésus-Christ
aime à se détacher de toute créature

Celui qui veut aimer parfaitement Jésus-Christ doit bannir de son cœur tout ce qui n’est pas Dieu, tout amour-propre. Il ne doit pas se chercher lui-même, mais seulement ce qui plaît à Dieu. C’est ce que le Seigneur nous commande quand il dit : vous aimerez Dieu de tout votre cœur. Pour aimer Dieu de tout son cœur, il faut : 1° en bannir tout ce qui est terrestre ; 2° le remplir du divin amour. Aussi un cœur qui conserve quelque affection terrestre ne peut être tout à Dieu. Saint Philippe de Néri disait que plus nous aimons la créature, moins nous aimons Dieu. Mais comment peut-on purifier le cœur de toute affection terrestre ? On le purifie par les mortifications et par le détachement de toute créature. Certaines âmes se plaignent qu’elles cherchent Dieu, et ne le trouvent pas ; voici ce que leur répond sainte Thérèse : « Détachez vos cœurs de la créature, et cherchez votre Dieu, vous le trouverez. »

Le mal est qu’il y a des personnes qui veulent se sanctifier, mais à leur manière ; elles veulent aimer Jésus-Christ, mais en suivant leurs inclinations, c’est-à-dire, sans renoncer à leurs amusements, à la vanité dans leurs habits et aux délices de la table ; elles aiment Dieu, mais, si elles ne viennent pas à bout d’obtenir tel emploi, elles vivent dans l’inquiétude ; si on touche à leur réputation, elles s’irritent ; si elles ne guérissent pas de telle maladie, elles perdent la patience. Elles aiment Dieu mais elles conservent l’amour des richesses, des honneurs et des vanités. Elles veulent passer pour nobles, pour sages et pour meilleures que les autres. De telles personnes font oraison ; elles fréquentent les sacrements ; mais comme elles y portent des cœurs pleins d’affections terrestres, elles en tirent peu de fruits. Le Seigneur ne daigne pas même leur parler, parce qu’il voit que ce serait en vain, comme il le dit un jour à sainte Thérèse : Je parlerais à beaucoup d’âmes, mais le monde fait trop de bruit à leurs oreilles pour que ma voix soit entendue. Oh ! si elles s’éloignaient un peu du monde, quel serait leur bonheur ! Celui donc qui est plein d’affections terrestres n’est pas même capable d’entendre la voix de Dieu qui lui parle. Mais malheur à lui ! attaché aux choses sensibles, combien n’est-il pas dangereux qu’un jour il soit aveuglé, qu’il cesse d’aimer Jésus-Christ, et que, pour ne pas perdre des biens passagers, il perde un bien infini et éternel ! Sainte Thérèse disait qu’il est juste que celui qui court après des biens périssables, périsse aussi lui-même.

L’empereur Tibère voulait que le sénat mît Jésus-Christ au nombre des dieux ; mais le sénat s’y refusa en disant que c’était un Dieu orgueilleux, qui voulait être adoré seul et à l’exclusion de tout autre. Cela est très vrai : Dieu veut être seul adoré et aimé de nous, non par orgueil, mais parce qu’il le mérite. Comme il nous aime beaucoup, il demande tout notre amour, et ne souffre pas qu’un autre ait part à des affections qu’il veut toutes pour lui ; il ne veut pas que nous aimions autre chose que lui ; s’il voit qu’une créature possède une partie de notre cœur, il lui porte en quelque sorte envie, comme le dit l’apôtre saint Jacques, parce qu’il ne souffre pas de rivaux, mais qu’il veut être le seul aimé. Le Seigneur appelle son épouse un jardin fermé, parce que l’âme qui l’aime véritablement tient son cœur fermé à tout amour terrestre, pour y conserver seulement celui de Jésus-Christ. Jésus-Christ ne mérite-t-il pas tout notre amour ? Il nous a tant aimés et nous aime tant ! Les saints le comprenaient bien : saint François de Sales disait que s’il eût su qu’il y eût dans son cœur une fibre qui ne fût pas à Dieu, il aurait voulu se l’arracher à l’instant.

David désirait avoir des ailes comme la colombe, c’est-à-dire, un cœur pur et dégagé de toute affection terrestre, pour voler dans le sein de Dieu et s’y reposer. Bien des âmes voudraient aussi se voir tout à fait détachées de la terre, pour voler à Dieu, et elles feraient de grands progrès dans la vertu si elles se détachaient de tout ; mais parce qu’elles conservent dans leur cœur quelque petite affection déréglée, et ne s’efforcent pas d’y renoncer, elles continuent de languir dans leur misère, sans jamais avancer d’un pas dans les voies de la perfection. Saint Jean de la Croix disait : L’âme attachée avec affection à un objet, quelque petit qu’il soit, quand même elle aurait d’ailleurs plusieurs vertus, n’arrivera jamais à l’union parfaite avec Dieu ; car il importe peu que l’oiseau soit lié par un fil fort ou faible, puisque, quelque faible qu’il soit, l’oiseau sera toujours lié tant qu’il ne le rompra pas, et ne pourra jamais voler. Il est affligeant de voir des âmes riches en vertus et en grâces qui, pour ne pas avoir le courage de renoncer à une petite affection, ne peuvent parvenir à l’union divine, tandis qu’il leur suffirait de prendre un élan généreux, capable de rompre le fil qui les retient ; par ce moyen elles acquerraient un trésor infini de grâces, puisque Dieu se communiquerait pleinement à elles.

Celui qui veut que Dieu se donne tout à lui doit se donner tout à Dieu, et c’est pour cela que l’épouse des Cantiques dit : Mon bien-aimé s’est donné tout à moi, et je me suis donnée tout à lui. Jésus-Christ, parce qu’il nous aime beaucoup, veut tout notre amour, et s’il ne l’a pas tout entier, il ne saurait être satisfait. Sainte Thérèse écrivit à une prieure d’un de ses monastères : Faites en sorte d’élever les âmes à un détachement total de créature, parce qu’elles doivent être les épouses d’un roi si jaloux, qu’il veut qu’elles s’oublient elles-mêmes. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi ôta un petit livre de piété à une de ses novices, par la seule raison qu’elle y était trop attachée. Il y a des âmes qui font régulièrement l’oraison mentale, la visite au Saint Sacrement et la communion ; mais, parce qu’elles sont préoccupées de quelque affaire terrestre, elles font peu ou pas de progrès dans la perfection ; et en continuant de vivre ainsi, non seulement elles seront toujours misérables, mais elles sont en danger de tout perdre.

Il faut donc, comme David, prier Dieu qu’il purifie notre cœur de tout attachement, à la terre ; autrement nous ne pourrons jamais être tout à lui. Jésus-Christ l’a dit, pour être son vrai disciple il fait renoncer à tout. Aussi les anciens Pères du désert, lorsqu’un jeune homme se présentait pour être agrégé à leur compagnie, lui demandaient d’abord s’il apportait un cœur bien vide, afin que le Saint-Esprit pût le remplir ; et le Seigneur, parlant un jour à sainte Gertrude, qui le priait de lui faire connaître ce qu’il voulait d’elle, lui dit : Tout ce que je veux de vous, c’est un cœur vide de la créature. Il faut donc dire de grand cœur à Dieu : Seigneur, je vous préfère à tout, à la santé, aux richesses, aux dignités, aux honneurs, aux louanges, aux espérances, aux désirs, et même aux grâces et aux bienfaits que je pourrais recevoir de vous ; en un mot, je vous préfère à tout ce qui n’est pas vous, ô mon Dieu. Tout ce que vous pourrez me donner hormis vous, ô mon Dieu, ne me suffit pas. C’est vous seul que je veux, et rien de plus.

Dès qu’un cœur est vide de la créature, l’amour divin vient le remplir. Sainte Thérèse disait : Éloignez de vos yeux les occasions nuisibles, aussitôt l’âme se tournera vers Dieu, et Dieu l’aimera. Oui, car l’âme ne peut vivre sans aimer, elle doit aimer ou le Créateur ou les créatures : si elle n’aime pas les créatures, elle aimera certainement le Créateur. En un mot, il faut renoncer à tout pour tout gagner. Totum pro toto, dit Thomas a Kempis. Tant que sainte Thérèse nourrissait une affection même pudique envers un de ses parents, elle n’était pas toute à Dieu ; mais lorsqu’elle eut rompu entièrement avec cette affection, elle mérita que Jésus-Christ lui dit : Maintenant, Thérèse, vous êtes toute à moi, et je suis tout à vous. C’est trop peu d’un cœur pour aimer un Dieu si bon et si aimable, qui mérite un amour infini, et nous voudrions partager notre cœur entre lui et les créatures ! Le vénérable Louis Dupont avait honte de dire à Dieu : Seigneur, je vous aime par-dessus toutes choses, plus que les richesses, les honneurs, mes parents et mes amis ; parce qu’il lui semblait dire : Seigneur, je vous aime plus que la boue, le fumier et les vers de la terre.

Le prophète Jérémie dit que le Seigneur est infiniment bon envers celui qui le cherche, c’est-à-dire, envers celui qui ne cherche que Dieu seul. Heureuse perte ! conquête avantageuse ! perdre les biens de la terre, qui ne satisfont pas le cœur et finissent bientôt par acquérir un bien infini et éternel, un Dieu ! On raconte qu’un prince, en chassant, rencontra un pieux solitaire qui marchait dans le bois. Le prince lui demanda qui il était et où il allait. « Et vous, seigneur, lui répondit l’Ana­chorète, que faites-vous dans cette solitude ? – Je fais la chasse aux animaux, lui dit le prince. – Et moi, répliqua le solitaire, je cherche Dieu, » et il continua son chemin. À son exemple, notre seul et unique but en cette vie doit être de chercher Dieu pour l’aimer et faire sa volonté, après avoir banni de notre cœur toute affection à la créature. Lorsque nous sommes tentés d’aimer les biens du monde, disons-nous à nous-mêmes : Que sont les dignités et les grandeurs du monde, sinon de la boue et une fumée qui disparaît à la mort ! Heureux celui qui peut dire : Mon Seigneur Jésus-Christ, j’ai tout laissé pour votre amour ; c’est vous seul que j’aime, et vous seul me suffisez.

Quand l’amour divin possède entièrement une âme, elle se porte d’elle-même, avec le secours de la grâce, à se dépouiller de tous les objets terrestres qui l’empêcheraient d’être toute à Dieu. Saint François disait que, lorsqu’une maison brûle, on jette les meubles par la fenêtre, c’est-à-dire que, lorsqu’une personne se donne toute à Dieu, sans avoir besoin d’y être exhortée par les confesseurs et les prédicateurs, elle cherche d’elle-même à se dépouiller de ses affections terrestres. Le père Segneri le jeune disait que l’amour divin nous dépouille heureusement de tout pour ne nous faire posséder que Dieu. Un homme riche avait renoncé à tous ses biens, et s’était réduit à la pauvreté volon­taire pour l’amour de Jésus-Christ. Un de ses amis lui en demanda la cause : Voici, lui dit-il en tirant de sa poche le livre de l’Évangile, voici celui qui m’a ravi toutes mes richesses. Quand une âme met tout son amour en Dieu, elle méprise tout, richesses, plaisirs, dignités, honneurs, même les sceptres ; elle ne veut autre chose que Dieu ; elle dit et répète sans cesse : Mon Dieu, c’est vous seul que je veux, et rien de plus. Saint François de Sales dit que le pur amour de Dieu consume tout ce qui n’est pas Dieu, pour convertir tout en ce même amour ; car tout ce qui se fait pour l’amour de Dieu est amour.

L’amour divin, lorsqu’il prend possession d’un cœur, l’enivre tellement, qu’il lui fait oublier toutes les créatures. Un homme ivre est comme mort ; il ne voit pas, n’entend pas, ne parle pas : tel est l’état d’une âme enivrée de l’amour divin ; elle n’a presque plus de sens pour les choses de ce monde ; elle ne veut penser qu’à Dieu ; ne parler que de Dieu, n’agir que pour Dieu ; en un mot, elle veut que toutes ses action et tout son amour soient pour Dieu. Dans les saints Cantiques, le Seigneur défend de réveiller sa bien-aimée qui dort ; or, ce doux sommeil de l’âme qui aime Jésus-Christ n’est autre chose, dit saint Basile, qu’un oubli volontaire et habituel de toutes les créatures, pour ne s’occuper que de Dieu, et pouvoir dire avec saint François : Mon Dieu, que sont les richesses, les dignités et les biens du monde ? C’est vous seul, ô mon Dieu, qui êtes tout mon trésor. Ah ! que ne comprenons-nous bien la force de ces mots : Mon Dieu est mon tout ! il n’y a rien de plus doux pour celui qui aime que de les répéter sans cesse. Dieu, de se détacher totalement des créatures ; il faut en particulier que nous renoncions à l’amour déréglé des parents. Jésus-Christ a dit : Celui qui vient a Moi et ne hait pas ses parents ne peut être Mon disciple. Et pourquoi cette haine des parents ? Parce que bien souvent nous n’avons pas de plus grands ennemis de notre âme que nos proches. Saint Charles Borromée avait l’habitude de dire que, lorsqu’il allait chez ses parents, il éprouvait toujours une diminution de piété. Le père Antoine Mendoza, interrogé pourquoi il n’approchait pas de la maison de ses parents, répondit : C’est que je sais par expérience qu’il n’y a pas d’endroit où les religieux perdent plus la dévotion que chez leurs parents.

Quand il s’agit de choisir un état, il est certain que nous ne sommes pas tenus d’obéir aux auteurs de nos jours. Si un jeune homme est appelé à l’état religieux, et que ses parents s’y opposent, il doit préférer la volonté de Dieu à celle de ses parents, qui, pour procurer leurs intérêts personnels, veulent nuire à son bien spirituel. Les parents, dit saint Bernard, consentent à ce que leurs enfants se damnent, pourvu qu’ils n’abandonnent pas la maison.

Ce qu’il y a de plus surprenant, c’est que des pères et des mères qui d’ailleurs vivent dans la crainte de Dieu, n’omettent rien pour entraver la vocation d’un fils qui veut devenir religieux ; cependant, excepté dans quelques cas très rares, on ne peut les excuser de faute mortelle. Mais, dira quelqu’un, ce jeune homme ne pourra-t-il se sauver s’il ne se fait religieux ? Est-ce que tous ceux qui restent dans le monde se damnent ? Je réponds que ceux qui ne sont appelés à l’état religieux se sauveront dans le monde en remplissant les devoirs de leur état, mais que ceux qui y sont appelés et qui n’obéissent pas à la voix de Dieu, bien qu’ils puissent se sauver, se sauveront très difficilement, parce qu’ils seront privés des secours que le Seigneur leur avait préparés dans l’état religieux. Le théologien Habert prétend que celui qui manque sa vocation reste dans l’Église comme un mort hors de sa place, et qu’ainsi il ne peut que très difficilement remplir ses devoirs et se sauver.

Le choix d’état est appelé par le père Grenade la roue principale ; comme dans une horloge, dès que cette roue est dérangée, toutes les autres sont en désordre, de même si l’on manque sa vocation, toute la vie n’est plus qu’un désordre. Combien de pauvres jeunes gens, pour obéir à leurs parents, ont perdu leur vocation, ont fait une mauvaise fin et sont devenus la ruine de leur famille ! Un jeune homme ne se fit pas religieux par respect pour son père ; mais, ayant eu ensuite quelques démêlés avec lui, il le tua de sa propre main, et périt entre les mains de la justice. Un autre jeune homme, placé dans un séminaire, fut appelé à l’état religieux : il ne correspondit pas à sa vocation, abandonna peu à peu tous ses exercices de piété, et se livra enfin à la débauche. Mais une nuit qu’il sortait de chez une femme de mauvaise vie, il fut tué par un rival ; des prêtres accoururent à ses cris pour le secourir, mais il était déjà mort. Combien de tels exemples ne pourrais-je pas citer !

Saint Thomas exhorte ceux qui sont appelés à une vie plus parfaite à ne pas prendre en cela conseil de leurs parents, parce qu’en cette matière ils sont leurs ennemis. Et si les enfants ne sont pas tenus de prendre conseil de leurs parents sur leur vocation, ils seront bien moins tenus de leur demander d’attendre la permission de la suivre, surtout lorsqu’ils auront lieu de craindre qu’ils ne la leur refusent injustement, et qu’ils n’y mettent des obstacles. Saint Thomas d’Aquin, saint Pierre d’Alcantara, saint François-Xavier, saint Louis Bertrand et tant d’autres ont embrassé l’état religieux sans même le faire savoir à leurs parents.

Mais on n’est pas seulement exposé à se perdre, lorsque, pour condescendre à la volonté de ses parents on n’entre pas dans l’état religieux où l’on est appelé ; on court encore le même risque lorsque, pour ne pas déplaire à ses proches, on embrasse l’état ecclésiastique sans y être appelé. Trois signes indiquent qu’on est appelé à cet état sublime : la science, la pureté d’intention, qui consiste à ne chercher que Dieu, et la bonne vie. Le saint concile de Trente ordonne aux évêques de n’élever aux ordres sacrés que ceux qui auront été éprouvés, et dont la conduite est irréprochable. Quoique cela s’entende directement de la preuve extérieure qu’un évêque doit exiger sur la probité d’un ordinand, on ne peut néanmoins douter que le concile exige non seulement la probité extérieure, mais encore l’intérieure sans laquelle la première est illusoire. Le concile dit au chapitre 12 que les ordinands doivent être dignes ; c’est aussi pour éprouver la probité de l’ordinand qu’il prescrit les interstices à chaque ordre. Chaque ordre qu’il reçoit est destiné au suprême ministère de servir Jésus-Christ dans le Sacrement de l’autel ; ainsi, la sainteté d’un ecclésiastique doit surpasser celle d’un religieux. Saint Thomas parle ici spécialement de ceux qui si présentent à l’ordination ; il dit qu’il faut qu’ils soient saints avant qu’on les ordonne, et il montre la différence qu’il y a entre l’état d’un religieux et celui d’un ordinand ; car, dans l’état religieux on se purifie de ses vices, mais pour recevoir les ordres sacrés il faut qu’on soit déjà pur et saint. Saint Thomas déclare encore ailleurs que cette sainteté doit précéder l’ordination ; il l’appelle nécessaire, non seulement pour que celui qui est ordonné exerce dignement son ordre, mais encore pour que l’ordinand soit digne d’être compté parmi les ministres de Jésus-Christ ; il conclut que la grâce du sacrement ne sera pas inutile, mais qu’elle aidera l’ordinand à acquérir de plus grands mérites. Ceux qui reçoivent un ordre sacré sans que leur vie ait été auparavant vraiment bonne ne peuvent être excusés de fautes graves, vu qu’ils montent à un grade sublime sans vocation, car on ne peut dire appelé à Dieu celui qui prend un ordre sacré sans être encore délivré d’une habitude vicieuse, surtout en matière d’impureté ; il ne lui suffit pas d’être assez bien disposé actuellement et assez repentant pour qu’on puisse l’absoudre, et il n’est pas pour cela disposé à recevoir les saints ordres s’il n’a pas mené auparavant et depuis très longtemps une bonne vie ; autrement il commet un péché mortel, à cause de la présomption avec laquelle il se place sans vocation dans le saint ministère, dit saint Anselme, et à cause du grand danger de damnation auquel il s’expose en pareil cas, selon Abelly. Soto assure aussi, en parlant du sacrement de l’ordre, que la sainteté positive dans l’ordinand est de précepte. Sanchez, Holzman, l’école de Salamanque, tous sont du même avis. Ainsi, ce que je viens de dire n’est pas seulement la doctrine d’un docteur particulier, c’est un sentiment commun, fondé sur la doctrine de saint Thomas.

Dans ce cas il y aura péché mortel, non seulement pour l’ordinand qui reçoit les ordres sans avoir la probité requise, mais encore pour l’évêque qui les lui confère sans une preuve suffisante pour être moralement sûr de la bonne conduite de l’ordinand, et pour le confesseur qui absout un habitudinaire qui, sans une longue épreuve de son amendement, veut être promu aux ordres sacrés ; enfin, pour les parents qui, connaissant la mauvaise conduite de leur fils, mettent tout en œuvre pour lui faire prendre les ordres sacrés, afin qu’il soit ensuite l’appui de la famille. Jésus-Christ n’a pas institué l’état ecclésiastique pour aider les maisons des séculiers, mais pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Quelques-uns, se représentent l’état ecclésiastique comme un emploi ou un métier honorable et lucratif ; mais ils se trompent. Aussi, lorsque les parents vont prier l’évêque d’ordonner un de leurs enfants qu’on sait être ignorant ou libertin, alléguant que leur famille est pauvre et qu’ils ne savent comment faire pour subsister, l’évêque doit leur répondre : Non, mon enfant, l’état ecclésiastique n’est pas fait pour aider la pauvreté des familles, mais pour procurer le bien de l’Église. Il faut les renvoyer sans plus les écouter ; car de tels sujets causeraient la ruine non seulement de leurs âmes, mais de leur pays.

Pour les prêtres qui vivent dans le sein de leur famille, quand leurs parents les sollicitent de s’occuper moins du saint ministère, et de s’intéresser à augmenter les revenus de leur famille, ils doivent leur répondre ce que le Sauveur répondit à sa sainte Mère : Ne savez-vous pas qu’il faut que je M’occupe des choses qui regardent Mon Père ? Je suis prêtre, mon devoir n’est pas d’amasser de l’argent, de procurer des honneurs, de régir la maison, mais d’être retiré, de faire l’oraison, d’étudier et de secourir les âmes. Quand il est absolument nécessaire d’aider la famille, il doit le faire autant qu’il est en lui, mais sans préjudice de sa propre sanctification et de celle des autres ; c’est là la grande affaire.

Celui qui veut être tout à Dieu ne doit pas désirer d’être estimé du monde. Mais, hélas ! combien n’y en a-t-il pas qui, pour acquérir cette estime, s’éloignent de Dieu, ou même le perdent ! Par exemple, s’ils entendent parler de quelqu’un de leurs défauts, que ne font-ils pas pour se justifier et pour démontrer que c’est une fausseté, une calomnie ! Font-ils quelque bien, ils emploient tous les moyens pour qu’il soit connu de tout le monde, afin d’en être loués. Ce n’est pas ainsi que font les saints. Ils voudraient que le monde connût leurs défauts, pour être réputés aussi misérables qu’ils le sont à leurs propres yeux ; ils voudraient, au contraire, que leurs vertus fussent connues de Dieu seul, auquel ils désirent uniquement de plaire. Voilà pourquoi ils aiment tant la vie obscure et cachée ; c’est qu’ils veulent obéir au Sauveur, qui nous ordonne de faire l’aumône et de prier en secret.

Il faut surtout se détacher de soi-même, c’est-à-dire, de sa propre volonté. Celui qui vient à bout de se vaincre lui-même n’aura pas de peine à vaincre toutes les autres répugnances ; c’était l’avis que saint François-Xavier donnait le plus souvent, parce que Jésus-Christ a dit : Que celui qui veut venir a Ma suite renonce a lui-même. Voilà le précis de ce que nous devons faire pour devenir saints : renoncera à nous-mêmes, et ne pas suivre notre propre volonté. Saint François d’Assise dit que c’est là le plus grand don qu’on puisse recevoir de Dieu. Saint Bernard assure que si tous les hommes renonçaient à leur propre volonté, il n’y aurait jamais personne de damné ; la propre volonté rend défectueuses même les bonnes œuvres. Si, par exemple, un pénitent voulait faire quelque mortification contre la volonté de son père spirituel, cette mortification, provenant de l’amour-propre, serait défectueuse. Malheur à celui qui vit esclave de sa propre volonté ! Il désirera bien des choses qu’il ne pourra obtenir, et il se verra forcé d’en souffrir qui lui seront désagréables. Le premier ennemi que nous ayons, c’est la chair : ôtons-en l’occasion, mortifions nos yeux, recom­mandons-nous à Dieu, et la guerre cessera. Le second ennemi, c’est la cupidité des richesses : aimons la pauvreté, et la guerre cessera. Le troisième, c’est l’ambition : aimons l’humilité et la vie cachée, et la guerre cessera. Le quatrième, et le plus dange­reux de tous nos ennemis, c’est la propre volonté : résignons-nous à la volonté de Dieu, et la guerre cessera. Saint Bernard dit que lorsqu’on est troublé, c’est parce qu’on ne peut pas satisfaire alors sa propre volonté. Le Seigneur s’en plaignit à sainte Marie-Madeleine de Pazzi, en lui disant : Il y a des âmes qui veulent avoir mon esprit ; mais comme elles le veulent en la manière qu’il leur plaît, elles se rendent inhabiles à le recevoir.

Il faut donc aimer Dieu, mais l’aimer comme il lui plaît, et non pas comme il nous plaît à nous-mêmes. Dieu veut que l’âme soit dépouillée de tout, afin de pouvoir l’unir à lui et la remplir de son amour. Sainte Thérèse dit à ce propos : l’oraison d’union ne me paraît être autre chose qu’une mort totale aux choses de ce monde, pour ne goûter que Dieu. Ce qu’il y a de certain, c’est que plus nous nous détacherons des créatures pour l’amour de Dieu, plus il nous remplira de son amour et nous unira à lui. Bien des personnes voudraient parvenir à la parfaite union avec Dieu ; mais elles ne voudraient souffrir ni les adversités, ni les maladies, ni la pauvreté, ni les affronts ; cependant, tant qu’elles ne seront pas résignées à la volonté de Dieu, elles n’arriveront pas à cette parfaite union. Sainte Catherine de Gênes dit que, pour arriver à l’union avec Dieu, il faut éprouver des adversités. Dieu nous les envoie pour nous purifier de toutes nos mauvaises inclinations intérieures et extérieures. Ainsi, le mépris, les maladies, la pauvreté, les tentations, tout cela nous est extrêmement nécessaire pour combattre et vaincre toutes nos passions, et pour éteindre en nous, à force de victoires, tout sentiment contraire à la loi de Dieu. Tant que les adversités ne nous paraîtront pas douces en vue de Dieu, nous n’arriverons pas à cette divine union.

Saint Jean de la Croix dit que pour arriver à la parfaite union avec Dieu, il faut pratiquer une entière mortification des sens et des appétits. Quant aux sens, rejeter tout de suite tout plaisir qui ne serait pas en vue de la gloire de Jésus-Christ : par exemple, s’il nous vient le désir de voir ou d’entendre quelque chose qui ne servirait pas à nous unir davantage à Dieu, y renoncer. Quant aux appétits, se porter toujours à ce qu’il y a de plus pénible, de plus désagréable et de plus pauvre, sans désirer autre chose que souffrir et être méprisé. En un mot, celui qui aime véritablement Jésus-Christ perd l’affection à tous les biens du monde, et cherche à se dépouiller de tout pour se tenir seulement uni à Jésus-Christ. Tous ses désirs se portent vers Jésus, il pense toujours à Jésus, il soupire toujours pour Jésus, et c’est seulement à Jésus qu’il veut plaire en tout temps, en tout lieu et en toute occasion ; mais, pour arriver à ce point, il faut continuellement penser à Dieu et bannir de son cœur toute affection qui n’est pas pour Dieu. Que doit donc faire une âme pour se donner toute à Dieu ? Elle doit : 1° éviter tout ce qui déplaît à Dieu, et faire tout ce qui lui est agréable ; 2° accepter sans exception tout ce que Dieu envoie, quelque dur, quelque désagréable qu’il soit ; 3° préférer en tout la volonté de Dieu à la sienne : voilà comment on est tout à Dieu.

Affections et prières

Mon Dieu et mon tout, je sens que, nonobstant mes ingratitudes et mes négligences, vous continuez à m’appeler à votre amour. Me voici, je ne vous résisterai plus. Je renonce à moi-même et à ma propre volonté. Ah ! que n’avez-vous pas fait pour vous faire aimer de moi ! Oui, je vous aime. Mon âme s’est enflammée d’amour pour vous, ô mon doux Jésus ; c’est après vous qu’elle soupire. Comment ne vous aimerais-je pas après vous vu mourir de douleur sur une croix pour mon salut ? Comment pourrais-je vous voir sur cet arbre de souffrances, et ne pas vous aimer de tout mon cœur ? Oui, je vous aime de toute mon âme, et je n’ai pas d’autre désir que celui de vous aimer en cette vie et pendant l’éternité. Ô mon Dieu, mon amour, mon espérance, ma force et ma consolation, faites que je vous sois fidèle. Éclairez-moi, afin que je connaisse ce que je dois arracher de mon cœur, et donnez-moi la force de l’exécuter, car je veux vous obéir en tout, divin Époux de mon âme. Je m’offre et me donne tout à vous pour satisfaire au désir que vous avez de vous unir à moi, et afin de m’unir aussi tout à vous, ô mon Dieu et mon tout. Ah ! venez, ô mon Jésus ! prenez possession de tout mon être, et fixez en vous toutes mes pensées et toutes mes affections. Je renonce à toutes mes inclinations, à toutes les consolations, à toutes les créatures, vous seul me suffisez. Donnez-moi la grâce de ne penser à rien d’autre qu’à vous, de ne désirer que vous, et de ne travailler que pour vous, ô mon amour et mon tout. Et vous, ô Marie, mère de mon Dieu, obtenez-moi la persévérance.

Chapitre 12
La charité ne s’irrite pas
Celui qui aime Jésus-Christ ne s’irrite jamais contre son prochain

La vertu qui fait qu’on ne s’emporte pas lorsqu’on est contrarié, naît de la mansuétude. Nous avons déjà parlé dans les chapitres précédents des actes qui ont rapport à la mansué­tude ; mais comme c’est une vertu qu’on doit continuellement exercer ici-bas, nous donnerons encore quelques détails plus spéciaux et plus pratiques.

L’humilité et la mansuétude furent les vertus favorites de Jésus-Christ ; aussi nous a-t-il dit d’apprendre de lui à être humble et doux. Notre Rédempteur fut appelé agneau, tant à cause du sacrifice de la croix qu’à cause de la douceur toute particulière qu’il montra durant sa vie, mais surtout pendant sa passion. Lorsque chez Caïphe il reçut un soufflet et fut traité de téméraire, Jésus ne fit que répondre : Si J’ai mal parlé, montre-le ; si J’ai bien parlé, pourquoi Me frappez-vous ? Jésus exerça cette douceur jusqu’à la mort. Lorsqu’il était sur la croix, qu’on l’insultait et qu’on blasphémait son saint Nom, il priait Dieu son Père de pardonner.

Oh ! Qu’ils sont agréables à Jésus les cœurs humbles et doux qui savent supporter les affronts, les dérisions, les calom­nies, les persécutions et même les coups et les blessures, sans se mettre en colère contre ceux qui les outragent ou qui les frappent ! La prière de celui qui est doux est toujours agréable à Dieu, c’est-à-dire, qu’elle est toujours exaucée. Dieu promet spécialement le paradis à ceux qui sont doux. Le P. Alvarez dit que le ciel est la patrie de ceux qui sont ici-bas méprisés et foulés aux pieds ; oui, parce que c’est à eux et non à l’homme superbe, estimé et honoré du monde, qu’est réservée la posses­sion du royaume éternel. David dit que ceux qui sont doux, non seulement obtiendront l’éternité bienheureuse, mais qu’ils goûteront ici-bas une paix inaltérable. Les saints ne conservent aucun ressentiment contre celui qui les maltraite, mais il l’aiment plus qu’auparavant ; et, pour prix de leur patience, le Seigneur augmente leur paix intérieure. Quand quelqu’un parle mal de moi, disait sainte Thérèse, il me semble que je lui porte une nouvelle affection. On lit dans l’acte de canonisation de cette sainte que les injures devenaient un titre pour se faire aimer d’elle. On ne peut arriver à une telle mansuétude sans avoir une grande humilité, une basse opinion de soi-même, et sans se croire digne de toute sorte de mépris : car, pourquoi l’homme superbe est-il toujours colère et vindicatif ? c’est qu’il a une haute opinion de lui-même et se croit digne de toutes sortes d’honneurs.

Il faut donc mourir dans le Seigneur pour être heureux et pour commencer à goûter la félicité dans cette vie ; j’entends la félicité qu’on peut avoir sur la terre, félicité qui, quoique de beaucoup inférieure à celle du ciel, est néanmoins telle, disait l’Apôtre à ses disciples, qu’elle l’emporte sur tous les plaisirs sensibles. Mais, encore une fois, pour obtenir cette paix au milieu même des affronts et des calomnies, il faut être mort dans le seigneur ; celui qui est mort ne sent aucun mauvais traitement. Ainsi celui qui est doux, à l’exemple d’un mort, qui ne voit pas et qui est insensible, doit souffrir tous les mépris. Celui qui aime véritablement Jésus-Christ parvient à cet état, puisque, tout résigné à sa sainte volonté, il reçoit avec la même paix et la même égalité d’âme la prospérité et l’adversité, les consolations et les afflictions, les louanges et les injures. C’est ainsi que faisait l’Apôtre ; il disait ensuite : Je surabonde de joie au milieu de mes tribulations. Heureux celui qui arrive à ce degré de vertu ! Il goûte une paix continuelle, beaucoup plus précieuse que tous les biens de ce monde. Saint François de Sales disait : Que vaut tout le monde comparé avec la paix du cœur ? Et, en vérité, à quoi servent tous les honneurs du monde pour celui qui vit inquiet et qui n’a pas le cœur en paix ?

Pour demeurer toujours unis à Jésus-Christ, il faut que nous conservions en tout la paix de l’âme, sans nous laisser troubler par les adversités qui nous surviennent. Le Seigneur n’habite pas dans un cœur livré au trouble. Écoutons les belles leçons de mansuétude que nous donne saint François de Sales : Ne vous livrez jamais à la colère, dit-il, et ne lui permettez jamais l’entrée de votre cœur, sous quelque prétexte que ce soit ; car, une fois qu’elle y est parvenue, il n’est plus en notre pouvoir de l’en chasser, ou de la modérer à notre gré. Les remèdes sont : 1° de la repousser sur-le-champ, en pensant à d’autres choses et en gardant le silence ; 2° de faire comme autrefois les Apôtres, lorsqu’ils furent surpris sur mer par la tempête ; 3° si vous avez eu la faiblesse de vous laisser emporter à la colère, faites tout votre possible pour vous calmer ; humiliez-vous ensuite, et parlez avec douceur et bonté à celui qui vous a offensé ; faites-le avec suavité et sans violence, car il importe beaucoup de ne pas irriter les plaies. Le même saint disait qu’il avait eu beaucoup à travailler pour surmonter deux passions qui prédominaient en lui, savoir ; la colère et l’amour. Quant à la première, il avouait qu’il lui avait fallu la combattre pendant douze ans pour la dompter ; il changea l’objet de la seconde en se détachant des créatures pour donner à Dieu tout son amour. Par ce moyen le saint acquit une paix intérieure si profonde, qu’il la montrait au dehors par la continuelle sérénité de son visage.

Lorsqu’on est agité par la colère, on espère se soulager en la montrant par les paroles et par les actions ; mais on ne fait qu’augmenter le trouble. Pour se conserver dans une paix continuelle, qu’on se garde bien d’être de mauvaise humeur ; si quelquefois on s’y trouve disposé, il s’en faut délivrer aussitôt par une lecture agréable, par un cantique ou par une conver­sa­tion. L’Esprit-Saint a dit : La colère trouve place dans le cœur de l’insensé, et elle y réside longtemps ; mais si elle se glisse furtivement dans le cœur du vrai sage, elle en est bientôt bannie, sans pouvoir s’y arrêter. Une âme qui aime véritablement Jésus-Christ n’est jamais de mauvaise humeur, parce que, n’ayant pas d’autre volonté que celle de Dieu, elle a toujours ce qu’elle veut, et par conséquent elle est toujours tranquille ; la volonté de Dieu la calme dans toutes les adversités ; ainsi, elle est toujours douce et affable envers tout le monde. Mais cette douceur, on ne peut l’obtenir sans un grand amour envers Jésus-Christ. En effet, l’expérience nous apprend que nous ne sommes jamais plus charitables envers les autres que lorsque nous nous sentons plus de tendresse et d’amour envers Jésus-Christ.

Mais comme nous n’éprouvons pas toujours cette tendresse, nous devons, dans l’oraison mentale, nous disposer à souffrir tout ce qui pourrait nous arriver de pénible. C’est ainsi qu’ont fait les saints, et ils se sont ensuite trouvés disposés à recevoir avec douceur et patience les injures et les mauvais traitements. Si nous ne nous prémunissons pas ainsi contre les adversités, nous ne saurons pas nous dompter dans l’occasion. La passion nous persuadera qu’il faut repousser l’injure par l’injure. Le feu dont le prochain est dévoré ne peut être éteint par une réponse piquante et colérique, qui n’est propre qu’à augmenter l’in­cendie. Mais, dira quelqu’un, il n’est pas raisonnable d’user de douceur avec un téméraire qui nous offense sans motif. Saint François de Sales répond qu’il faut employer la douceur non seulement avec la raison, mais contre la raison.

Dans ce cas, il faut tâcher de parler avec bonté ; c’est le moyen d’éteindre le feu ; mais, lorsqu’on se sent troublé, il est mieux de se taire. Car l’œil que l’indignation aveugle ne voit plus ce qui est injuste ; la passion est comme un voile qui nous couvre les yeux, et ne nous permet plus de discerner ce qui est droit d’avec ce qui ne l’est pas ; ainsi, il faut que nous fassions avec notre langue le pacte que saint François de Sales avait fait avec la sienne, savoir, de ne pas parler lorsque le cœur est troublé.

Mais, dira-t-on, il paraît quelquefois nécessaire, pour réprimer l’insolence, de s’exprimer avec sévérité. David dit : Mettez-vous en colère, et ne péchez pas. Il est donc quelquefois permis de se mettre en colère, pourvu qu’on le fasse sans pécher. C’est en cela que consiste la difficulté. En spéculation, il paraît quelquefois convenable de parler ou de répondre fortement à certaines personnes pour les faire rentrer en elles-mêmes ; mais en pratique, il est très difficile de le faire sans quelque faute de notre part ; ainsi, le plus sûr est d’avertir ou de répondre toujours avec douceur, et de se tenir en garde contre l’animosité. Saint François de Sales déclarait qu’il ne s’était jamais livré au ressentiment sans qu’il s’en fût ensuite repenti. Profitons de cet aveu, et, lorsque nous nous sentons émus, le plus sûr est de nous taire, de différer l’avis ou la réponse à un temps plus opportun, c’est-à-dire, lorsque le cœur ne sera plus agité.

C’est surtout lorsque nous sommes repris par nos supé­rieurs et par nos amis que nous devons exercer la mansuétude. Saint François de Sales dit que celui qui est docile aux correc­tions montre par là qu’il aime les vertus contraires aux défauts dont on le reprend, et qu’il fait des progrès dans la perfection. Il faut aussi que nous soyons doux envers nous-mêmes. Le démon nous fait entendre qu’il est louable de se mettre en colère contre soi-même lorsqu’on commet quelque faute ; mais il ne veut par là que nous jeter dans le trouble, et nous rendre incapables de faire le bien. Saint François de Sales disait à ce sujet : Soyez persuadés que toutes les pensées qui nous troublent ne viennent pas de Dieu, qui est le prince de la paix, mais elles viennent, ou du démon, ou de l’amour-propre, ou de l’estime que nous avons de nous-mêmes. Voilà les trois sources de tous nos troubles. C’est pourquoi, lorsqu’il nous vient de telles pensées, il faut aussitôt les rejeter et les mépriser.

Nous n’avons jamais plus besoin de la douceur que lorsque nous sommes obligés de faire quelque réprimande aux autres. Les corrections faites avec un zèle amer sont souvent plus nuisibles qu’utiles, spécialement lorsque celui à qui on les fait est troublé ; il faut attendre qu’il soit apaisé. Nous devons encore nous abstenir de reprendre les autres lorsque nous sommes de mauvaise humeur, parce qu’alors le délinquant, se voyant repris avec aigreur, fera peu de cas d’une réprimande faite par passion. Cette règle concerne le bien du prochain ; quant au nôtre propre, faisons voir que nous aimons Jésus-Christ, en supportant en paix et avec joie les mauvais traitements, les injures et les mépris.

Affections et prières

Mon doux Jésus, la joie de mon âme, vous qui avez été l’objet de la fureur et du mépris des hommes, combien votre exemple nous a rendus aimables le mépris et les souffrances ! Je vous promets de souffrir désormais toutes sortes d’outrages pour votre amour. Donnez-moi la force d’exécuter une si belle résolution, faites-moi connaître et pratiquer tout ce que vous voulez de moi. Mon Dieu et mon tout, je ne veux chercher aucun bien hors de vous, qui êtes un bien infini. Vous qui prenez tant de soin pour mes intérêts, faites que je n’aie d’autre soin que celui de vous plaire. Faites que toutes mes pensées ne tendent qu’à éviter tout ce qui vous offense, et à vous plaire en toutes choses. Éloignez de moi toute occasion qui pourrait me détourner de votre amour. Je me dépouille de ma liberté, et je vous la consacre pour toujours. Je vous aime, ô Bonté infinie ! je vous aime, ô mon Bien-Aimé ! Verbe incarné, je vous aime plus que moi-même. Ayez pitié de moi, et guérissez les plaies que le péché a faites à mon âme. Je m’abandonne tout à vous, ô mon Jésus ; je veux n’être qu’à vous ; je veux souffrir tout pour vous, je ne veux d’autre bien que vous. Vierge sainte, Mère de mon Sauveur et la mienne, ô Marie, je vous aime, et je mets en vous toute mon espérance ; secourez-moi par votre puissante intercession.

Chapitre 13
La charité ne pense pas au mal, ne se réjouit pas de l’iniquité, mais se réjouit de la vérité
Celui qui aime Jésus-Christ ne veut rien d’autre que ce que veut Jésus-Christ

La charité est toujours unie à la vérité ; connaissant que Dieu est le seul vrai bien, elle abhorre l’iniquité, qui est contraire à la volonté divine, et elle se complaît uniquement en la volonté de Dieu. Voilà pourquoi l’âme qui aime Dieu se soucie peu de ce qu’on dit d’elle, et ne pense qu’à plaire au Seigneur. Personne n’est mieux avec Dieu que celui qui s’occupe de satisfaire à la vérité, et qui ne fait aucun cas de ce que les hommes pensent ou font à cet égard.

Nous avons dit plus haut que toute la sainteté et la perfection d’une âme consiste à vivre dans une entière abnégation d’elle même, et à ne suivre que la volonté de Dieu. Il faut développer cette vérité. Voulons-nous donc nous sanctifier, ne suivons jamais notre propre volonté, mais toujours celle de Dieu, car tous les préceptes et les conseils divins se réduisent, en substance, à faire et à souffrir tout ce que Dieu veut, et de la manière que Dieu le veut. Prions le Seigneur de nous donner la sainte liberté d’esprit, liberté qui nous porte à embrasser tout ce qui plaît à Jésus-Christ, nonobstant toute répugnance de l’amour-propre ou du respect humain. L’amour de Jésus-Christ met dans une indifférence totale ; le doux, l’amer, tout est égal ; on ne veut rien de ce qui plaît à soi-même ; on veut tout ce qui plaît à Dieu ; on s’emploie avec la même satisfaction aux choses petites ou grandes, à ce qui est agréable ou à ce qui ne l’est pas : il suffit qu’on plaise à Dieu, et tout est bon.

Saint Augustin dit : Aimez Dieu, et faites ce que vous voulez. Celui qui aime véritablement Dieu n’aspire qu’à plaire à Dieu, et met tout son plaisir à le servir fidèlement. Celui qui ne cherche qu’à contenter son bien-aimé, disait sainte Thérèse, veut tout ce qui lui fait plaisir. Telle est la force de l’amour : lorsqu’il est parfait, il porte à oublier les avantages et les satisfactions personnelles, pour ne penser qu’à satisfaire et à faire honorer celui qu’on aime. Tout notre malheur, ô mon Dieu, est de ne pas vous aimer assez. Ah ! si dans toutes nos démarches nous n’avions en vue que vous, nous arriverions bientôt au terme ; mais nous tombons, nous bronchons à chaque instant, et nous nous égarons même, parce que nous ne considérons pas le vrai chemin. Ainsi l’unique but de toutes nos pensées, nos action, nos désirs et nos prières doit être de plaire à Dieu, et la voie qui doit nous mener à la perfection consiste à suivre en tout la volonté de Dieu.

Dieu veut que chacun de nous l’aime de tout son cœur : or, on aime Jésus-Christ de tout son cœur quand on lui dit sincèrement avec l’Apôtre : Seigneur, faites-moi connaître ce que vous voulez de moi, je suis prêt à le faire. Soyons sûrs que, quand nous voulons ce que Dieu veut, c’est notre plus grand bien que nous voulons ; car Dieu veut ce qui nous est le plus avantageux. Saint Vincent de Paul disait : La conformité à la volonté de Dieu est le trésor du chrétien et le remède à tout mal, parce qu’elle renferme l’abnégation de soi-même, l’union avec Dieu et toutes les vertus. Voilà donc le précis de la perfection. Le Sauveur a dit qu’il ne tomberait pas un cheveu de notre tête sans la volonté céleste, c’est-à-dire, qu’il nous paye amplement de tout ce que nous pouvons perdre ou souffrir pour nous conformer à sa sainte volonté et pour lui plaire. Sainte Thérèse dit que le seigneur ne nous envoie jamais une affliction sans la payer par quelque faveur si nous souffrons avec résignation.

Mais notre conformité à la volonté divine doit être entière et sans réserve, et constante sans interruption. Voilà le comble de la perfection, et ce qui doit être le but de toutes nos actions, de tous nos désirs et de toutes nos prières. En lisant les ravissements et les extases de sainte Thérèse, de saint Philippe de Néri et d’autres saints, on désire quelquefois parvenir à ces unions surnaturelles. Ces désirs sont contraires à l’humilité, et doivent être rejetés. Nous serons saints si notre volonté est entièrement unie à celle de Dieu. On se trompe, disait sainte Thérèse, quand on croit que l’union avec Dieu consiste en extases, en ravissements et en consolations intérieures. Cette union ne consiste qu’à soumettre notre volonté à celle de Dieu ; et cette soumission est parfaite quand notre volonté se trouve détachée de tout et absolument unie à celle de Dieu, en sorte que tout en nous soit dirigé par la volonté suprême. Voilà l’union véritable et essentielle que j’ai toujours désirée et que je demande continuellement au Seigneur. Tel était le langage de cette grande sainte, tel est aussi le nôtre. Souvent nous disons : Seigneur, je vous consacre toute ma volonté ; je ne veux que ce que nous voulez ; mais qu’il nous arrive quelque contrariété, oh ! alors nous ne savons plus ce que c’est que la résignation à la volonté de Dieu ; nous nous plaignons d’avoir tous les maux en partage, et nous rendons nous-mêmes malheureux.

Si dans toutes nos adversités nous nous résignions parfaite­ment à la volonté divine, nous nous sanctifierions et nous serions les plus heureux des hommes. Mettons donc toute notre attention à nous y conformer dans tout ce qui nous arrive d’agréable ou de désagréable, selon l’avis de l’Esprit-Saint. On en voit qui, semblables à des girouettes, changent souvent : ils sont doux et gais dans la prospérité, impatients et tristes dans l’adversité ; ils n’arrivent jamais à la perfection, et vivent malheureux, parce que les adversités sont plus fréquentes que les prospérités. Sainte Dorothée disait que recevoir avec la même égalité d’âme tout ce que Dieu nous envoie, c’est un grand moyen pour conserver la paix du cœur. Les anciens Pères du désert n’étaient ni colères ni tristes, parce que tout ce qui leur arrivait, ils le prenaient avec joie comme venant des mains du Seigneur. Heureux celui qui vit dans une entière conformité à la volonté divine ! Il ne s’enfle pas de ses succès et il n’est pas abattu par les disgrâces : il sait que tout part également de la main de Dieu. La volonté de Dieu étant la seule règle de ses désirs, il ne fait que ce que Dieu veut, et il ne veut que ce que Dieu fait. Il n’entreprend pas beaucoup de choses ; mais il s’applique à bien faire ce qu’il sait être agréable à Dieu. Ainsi, il préfère les plus petites obligations de son état aux actions les plus grandes et les plus glorieuses : car il voit que l’amour-propre peut avoir une part dans celles-ci, au lieu que dans les premières il n’y a certainement que la volonté de Dieu.

Nous serons heureux si nous nous soumettons à toutes les dispositions de Dieu à notre égard, sans regarder si elles sont conformes ou contraires à notre goût. Sainte Chantal disait : Quand viendrons-nous à bout de recevoir avec plaisir tout ce qui nous arrive, en n’y considérant que la volonté de Dieu, qui nous envoie les prospérités et les adversités par amour et pour notre plus grand bien ? Quand nous abandonnerons-nous entièrement entre les bras de notre Père céleste, qui nous aime tant, lui laissant le soin de nos âmes et de nos affaires, sans nous réserver autre chose que le désir de lui plaire ? Les amis de saint Vincent de Paul avaient coutume de dire que M. Vincent était toujours Vincent ; car, dans toutes les circons­tances il conservait la même sérénité et la même douceur ; il s’était entièrement abandonné à Dieu ; il ne craignait rien, et ne voulait que ce qui plaisait à Dieu. C’est dans ce saint abandon, disait sainte Thérèse, que s’engendre cette belle liberté d’esprit que possèdent les âmes parfaites, et qui leur procure toute la félicité qu’on peut désirer en cette vie ; car, lorsqu’on ne craint rien, qu’on ne veut rien et qu’on ne possède rien de tout ce que est au monde, on possède tout.

Bien des gens, au contraire, accommodent la sainteté à leurs inclinations. Sont-ils mélancoliques, ils cherchent la solitude ; ont-ils du goût pour la vie active, ils se livrent à la prédication, aux affaires ; sont-ils d’une humeur âpre, ils prati­quent des austérités, des mortifications ; aiment-ils la libéralité, ils font des aumônes ; d’autres s’adonnent aux prières vocales ou au pèlerinages, et c’est en ces exercices qu’ils font consister toute leur sainteté. Les œuvre extérieures sont des fruits de l’amour qu’on a pour Jésus-Christ ; mais le véritable amour consiste dans une entière abnégation de soi-même et une conformité totale à la volonté du Seigneur ; alors on choisit ce qui plaît davantage à Dieu, et uniquement parce qu’il le mérite.

On dit que l’on veut servir Dieu, mais c’est dans l’emploi, dans le lieu, avec les personnes et dans les circonstances qui sont agréables ; autrement on abandonne l’œuvre, ou elle n’est faite qu’avec dégoût. Dans ce cas, on n’est pas libre d’esprit, mais esclave de l’amour-propre ; on mérite peu, on vit dans l’inquiétude, parce qu’on est attaché à sa propre volonté, et l’on trouve pesant le joug de Jésus-Christ. Ceux qui aiment véritablement Jésus-Christ n’aiment que ce qui lui plaît et parce qu’il lui plaît ; ils l’aiment dans le temps, et dans le lieu, et en la manière que Jésus-Christ, le veut, soit qu’il les occupe à des choses honorables ou basses, soit qu’il les place dans une position brillante ou obscure. Voilà ce que produit le véritable amour de Jésus-Christ, que nous devons chercher à tout, prix, en combattant les insinuations de l’amour-propre, qui ne voudrait que des occupations glorieuses ou de son goût. À quoi sert-il d’être comblé d’honneurs, de richesses en ce monde, contre la volonté de Dieu ? Le bienheureux Henri disait : J’aimerais mieux être un vil insecte, si telle était la volonté de Dieu, qu’un Séraphin par un effet de ma propre volonté.

Plusieurs diront, au jour du jugement : Seigneur, n’avons-nous pas, en votre Nom, prophétisé, chassé les démons, et produit beaucoup de grandes actions ? Mais le seigneur leur répondra : Retirez-vous, vous n’avez jamais été mes disciples ; c’était votre amour-propre, et non ma volonté, que vous suiviez sur la terre. Cet avis est spécialement adressé aux prêtres qui travaillent beaucoup pour le salut des âmes, mais qui demeu­rent toujours dans le bourbier de leurs propres imperfections. La perfection consiste : 1° dans un vrai mépris de soi-même ; 2° dans l’entière mortification de sa propre volonté ; 3° dans une parfaite conformité à la volonté de Dieu. Celui qui n’a pas ces trois vertus est hors de la voie de la perfection. C’est pourquoi un grand serviteur de Dieu avait coutume de dire qu’il vaut mieux se proposer pour but de ses actions la volonté de Dieu que sa gloire ; car, en faisant sa volonté nous procurons aussi sa gloire, au lieu qu’en voulant travailler pour la gloire de Dieu, nous nous trompons souvent, et nous faisons notre propre volonté, sous prétexte de la gloire de Dieu. Saint François de Sales fait observer que bien des gens disent à Dieu : Seigneur, je me donne à vous sans réserve ; mais qu’il y en a peu qui l’exécutent ! Cet abandon total de soi-même à Dieu consiste à recevoir avec une certaine indifférence tous les événements que la divine Providence nous ménage, les afflictions aussi bien que les consolations, les mépris et les opprobres aussi bien que l’honneur et la gloire.

C’est donc dans l’adversité et les souffrances que l’on connaît si l’on aime véritablement Jésus-Christ. Celui-là, dit Thomas a Kempis, n’aime pas véritablement Jésus-Christ, que n’est pas disposé à tout souffrir pour son amour et à suivre sa volonté en toutes choses. Celui, au contraire, disait le Père Alvarez, qui est résigné dans ses souffrances s’avance à grands pas vers la perfection. Quel plus grand bonheur peut-on goûter que d’avoir quelque certitude que l’on plaît à Dieu ? Or, on n’est jamais plus sûr de plaire à Dieu qu’en embrassant avec résignation les croix qu’il nous envoie. Dieu aime qu’on le remercie de ses bienfaits ; mais un Dieu soit béni prononcé dans l’adversité, est préférable à mille actions de grâces dans la prospérité.

Il ne suffit pas de recevoir avec résignation les adversités qui nous viennent directement de Dieu, comme les maladies, le peu de talent, les pertes considérables ; il faut aussi se résigner à celles qui ne viennent qu’indirectement de Dieu et directe­ment des hommes, comme les persécutions, les vols, les injures ; car les unes et les autres viennent toujours de Dieu. Séméï insulta David et lui jeta des pierres ; on voulait faire mourir Séméï ; mais David répondit : Laissez-le dire, car le Seigneur permet qu’en punition de mes péchés, il me charge d’injures et d’outrages.

Sainte Marie-Madeleine de Pazzi disait que toutes nos prières et nos oraisons ne doivent avoir pour but que d’obtenir de Dieu la grâce de suivre en tout sa sainte volonté. Il y a des âmes qui ne cherchent dans leurs oraisons qu’à éprouver des sentiments tendres et agréables ; mais les âmes fortes et qui désirent véritablement d’être tout à Dieu, n’y cherchent qu’à connaître la volonté du Seigneur et à obtenir la force de la remplir parfaitement. Pour arriver au parfait amour, il faut soumettre en tout sa volonté à celle de Dieu. Ne croyez pas, disait saint François de Sales, être arrivés au parfait amour tant que votre volonté n’est pas, même dans les choses les plus répugnantes, soumise entièrement et avec joie à la volonté de Dieu. Car, dit sainte Thérèse, le don que nous lui faisons de notre propre volonté fait que Dieu s’abaisse et s’unit à nous. Mais nous ne pourrons jamais obtenir cette union que par l’occasion de l’oraison mentale, par les prières continuelles et par un désir sincère d’être entièrement et sans réserve à Jésus-Christ.

Ô Cœur très aimable de mon sauveur, Cœur plein d’amour pour les hommes, puisque vous nous aimez avec tant de tendresse, Cœur digne de régner pleinement sur nos cœurs, que ne puis-je faire connaître à tout le monde l’amour que vous avez pour nous et les faveurs dont vous comblez les âmes qui vous aiment sans réserve ! Agréez, ô mon Jésus, l’offrande et le service que je vous fais aujourd’hui de toute ma volonté. Faites-moi connaître tout ce que vous voulez de moi ; je suis prêt à le faire, moyennant votre sainte grâce.

Affections et prières

Aimable Jésus, Divin Rédempteur de mon âme, puisque vous êtes descendu du ciel pour vous donner tout à moi, que puis-je chercher sur la terre et dans le ciel hors de vous, ô mon Dieu, qui êtes le souverain Bien, l’unique Bien digne d’être aimé ! Soyez donc le seul Maître de mon cœur, possédez-le tout entier ; que mon âme n’aime que vous ; qu’elle n’obéisse et ne cherche à plaire qu’à vous. Je n’envie pas aux autres les richesses de la terre, c’est vous seul que je veux ; c’est vous qui êtes et qui serez mon trésor en cette vie et dans l’éternité. Je vous donne, ô mon Jésus, tout mon cœur et toute ma volonté ; elle vous fut autrefois rebelle, mais maintenant je vous la consacre entièrement. Faites-moi connaître ce que vous demandez de moi. Je suis prêt à le faire, moyennant votre sainte grâce. Disposez entièrement de moi et de tout ce qui m’appartient. J’accepte d’avance avec une parfaite résignation tout ce qu’il vous plaira de m’envoyer. Ô Dieu infiniment aimable, vous m’avez aimé jusqu’à mourir pour moi ; je vous aime de tout mon cœur, je vous aime plus que moi-même, et je livre mon âme entre vos mains. Je renonce aujourd’hui à tout l’amour du monde. Je quitte la créature et je me donne tout à vous, ô mon Créateur ! Ah ! par les mérites de votre Passion, recevez-moi, et conservez-moi fidèle jusqu’à la mort. Désor­mais, ô mon Jésus ! je ne veux plus vivre que pour vous, je ne veux aimer que vous, je ne veux chercher à faire que votre volonté ; assistez-moi de votre grâce. Et vous, ô Marie, mon espérance, ne me refusez pas votre protection.

Chapitre 14
La charité souffre tout
Celui qui aime Jésus-Christ souffre tout pour Jésus-Christ, et spécialement les maladies, la pauvreté et le mépris

Nous avons parlé au chapitre 5 de la vertu de patience en général ; nous entrerons ici dans le détail de quelques cas où il faut exercer cette vertu. Le Père Alvarez dit qu’un chrétien ne doit pas penser avoir fait quelque profit dans la vie spirituelle, si, en mémoire de tout ce que Jésus-Christ a souffert, il ne souffre aussi avec une patience amoureuse les douleurs, la pauvreté et le mépris. Les douleurs et les maladies souffertes avec patience nous procurent de grands mérites. Saint Vincent de Paul dit que, si nous connaissions le trésor précieux qui se trouve dans les maladies, nous les recevrions avec autant de joie que les plus grands bienfaits ; au milieu des douleurs les plus aiguës d’une infirmité continuelle, il ne se plaignait jamais, conservait toute sa sérénité, et paraissait n’avoir aucun mal. Qu’un malade est édifiant lorsqu’il sait supporter ainsi les maladies ! Quand saint François de Sales était malade, il exposait simplement au médecin le mal qu’il avait, prenait ponctuellement tous les remèdes qu’il lui prescrivait, quelque dégoûtants qu’ils fussent, et ne se plaignait jamais de ce qu’il souffrait. Quelle leçon pour ceux qui, à la moindre infirmité, ne cessent de se plaindre à tout le monde, et qui voudraient que parents et amis restassent autour d’eux pour compatir à leurs souffrances ! Sainte Thérèse disait à ses religieuses : Sachez souffrir quelque chose pour l’amour de Jésus-Christ, sans que vos compagnes s’en aperçoivent. Le Père Louis Dupont fut, par une faveur spéciale du Seigneur, assailli un vendredi saint par tant de douleurs corporelles, qu’il n’y avait aucune partie de son corps qui n’eût son tourment particulier. Il en fit part à un de ses amis ; mais il ne l’eut pas plus tôt dit, qu’il s’en repentît et fit vœu de ne jamais plus manifester à personne ce qu’il souffrirait à l’avenir.

J’ai dit : par une faveur spéciale, parce que les saints regardent comme des faveurs les infirmités et les douleurs que Dieu leur envoie. Un jour que saint François d’Assise était tout souffrant sur son lit, celui qui l’assistait lui dit : Mon père, priez Dieu de calmer vos douleurs et de ne pas tant appesantir son bras sur vous. À ces mots, le saint descendit du lit, se mit à genoux et remercia Dieu de tout ce qu’il souffrait ; puis il dit à son confrère : Si je ne savais pas que vous aviez parlé par simplicité, je ne voudrais plus vous voir.

Mais, dira-t-on, ce n’est pas cette infirmité qui me trouble le plus, c’est que je ne puis me rendre à l’église pour y faire mes dévotions, communier, entendre la Messe ; je ne puis assister au chœur, ni célébrer, ni même faire oraison, parce que mon âme est comme anéantie. Mais, dites-moi, de grâce, pourquoi voulez-vous aller à l’église ou au chœur ? Pourquoi voulez-vous communier, dire ou entendre la messe ? N’est-ce pas pour plaire à Dieu ? Or, il ne plaît pas à Dieu que vous disiez l’office, ni que vous communiez ou entendiez la Messe ; il veut que vous restiez avec patience dans votre lit, et que vous souffriez cette infirmité. Mais tout cela ne vous satisfait pas ; vous ne cherchez donc pas ce qui plaît à Dieu, mais à vous-même. Le Père d’Avila écrivait à un prêtre qui lui faisait précisément les mêmes plaintes : Mon cher ami, ne pensez pas maintenant à ce que vous feriez si vous étiez en bonne santé ; mais pensez à demeurer malade tant qu’il plaira au Seigneur. Si vous cherchez à faire la volonté de Dieu, que vous importe d’être sain ou malade ?

Vous ne pouvez pas faire oraison, c’est-à-dire, vous ne pouvez méditer ? Mais ne pouvez-vous pas faire des actes de résignation à la volonté de Dieu ? Or, quelle plus belle oraison pourriez-vous faire que d’embrasser avec amour cette croix qu’il plaît à Dieu de vous envoyer ? Vous imiterez par là saint Vincent de Paul, qui, lorsqu’il était dangereusement malade, tâchait de se mettre dans la présence de Dieu, et, sans se faire violence pour s’appliquer à un point particulier, produisait de temps à autre des actes d’amour, de confiance, de remerciement, et le plus souvent encore de résignation, surtout lorsque ses douleurs augmentaient. Saint François de Sales disait que les tribulations, considérées en elles-mêmes, sont effrayantes, mais que, considérées dans la volonté de Dieu, elles sont aimables et délicieuses. Vous ne pouvez pas faire oraison ? Mais quelle plus belle oraison que de jeter de temps en temps les yeux sur le crucifix, et de lui offrir les peines que vous souffrez en union aux douleurs immenses que Jésus-Christ a souffertes sur la croix ?

Une sainte éprouvait des douleurs cuisantes ; quelqu’un lui présenta un crucifix, et lui dit de prier le Seigneur de la délivrer de ses peines. Comment ! répondit-elle, vous voulez que je cherche à descendre de la croix, tandis que je tiens en main un Dieu crucifié ! Je veux souffrir pour l’amour de celui qui a bien voulu souffrir pour moi des douleurs beaucoup plus grandes que les miennes. C’est précisément ce que Jésus-Christ lui-même dit à sainte Thérèse un jour qu’elle était dangereusement malade ; il lui apparut couvert de plaies, et lui fit entendre ces mots : Regarde, ma fille, ce que j’ai souffert pour toi ; considère si tes peines peuvent être comparées aux miennes. Depuis cette époque, la sainte avait coutume de dire, lorsqu’elle était affligée de quelque infirmité : Quand je pense à tous les tourments que le Seigneur a soufferts, lui qui était tout à fait innocent, je ne sais comment je pourrais me plaindre de mes souffrances. Sainte Ludivine eut à souffrir pendant trente-huit années grand nombre d’infirmités, la fièvre, la goutte aux pieds et aux mains, l’esquinancie, et des plaies sur tout son corps ; mais comme elle avait toujours devant les yeux les douleurs de Jésus-Christ, elle était toujours gaie et contente. Saint Joseph, franciscain, était sur le point de subir une opération très douloureuse ; comme on voulait le lier de crainte que la douleur ne le forçât à s’agiter, il prit le crucifix, et s’écria : Voici celui qui me lie et m’engage à souffrir en paix toutes sortes de douleurs pour son amour ; et il supporta l’opération sans se plaindre. Saint Jonas, martyr, placé pendant toute une nuit dans la glace par l’ordre du tyran, dit le matin suivant qu’il n’avait jamais passé de nuit plus tranquille que celle-là parce qu’il n’avait cessé de se représenter Jésus-Christ sur la croix, et que ses douleurs, comparées à celles du Sauveur, lui avaient plutôt paru des douceurs que des tourments.

Quel fonds de mérite ne peut-on pas acquérir en souffrant avec patience les infirmités ! Dieu montra un jour au Père Alvarez la gloire qu’il avait préparée à une bonne religieuse pour une infirmité qu’elle avait soufferte avec patience, et lui fit connaître qu’elle avait plus mérité en huit mois de maladie que les autres religieuses en plusieurs années. Les douleurs et les maladies reçues avec patience, achèvent de former la couronne que Dieu nous prépare dans le ciel. C’est ce qui fut révélé à sainte Ludivine. Après toutes les douleurs dont nous avons parlé, cette sainte désirait encore souffrir le martyre pour Jésus-Christ. Un jour qu’elle soupirait après cette grâce, elle vit une belle couronne, mais qui n’était pas encore achevée ; elle comprit que c’était pour elle qu’elle était préparée ; c’est pourquoi, désirant qu’elle fût complète, elle pria Dieu d’augmenter ses douleurs. Il l’exauça, et lui envoya des soldats qui aux injures ajoutèrent les mauvais traitements, et la frappèrent cruellement. Ensuite, elle vit un Ange tenant la couronne achevée, qui lui dit que ses dernières souffrances y avaient mis les pierres précieuses qui y manquaient, et peu de temps après elle expira.

Assurément, elles sont bien douces et bien agréables, les douleurs et les ignominies, pour les âmes qui aiment ardemment Jésus-Christ. C’est par cet amour que les martyrs supportaient les chevalets, les ongles de fer, les autres tour­ments et la mort. Saint Procope, durant son martyre, dit au tyran : tourmente-moi tant que tu voudras, mais sache que celui qui aime Jésus-Christ n’a rien de plus agréable que de souffrir pour son amour. Le martyr saint Gordien dit au tyran qui le menaçait de la mort : tu me menaces de la mort, et moi je suis fâché de ne pouvoir mourir plus d’une fois pour Jésus-Christ mon Sauveur. Ces saints parlaient-ils ainsi parce qu’ils étaient faibles d’esprit, ou parce qu’ils étaient insensibles aux tourments ? Non, répond saint Bernard, ils n’étaient ni faibles d’esprit ni insensibles aux tourments ; mais ils aimaient Dieu, et croyaient qu’il leur était très avantageux de tout perdre et de tout souffrir, même la mort, pour l’amour de Dieu.

C’est surtout dans les maladies que nous devons être prêts à accepter la mort, et le genre de mort qu’il plaira à Dieu de nous envoyer. Il faut mourir, une maladie doit finir nos jours ; mais nous ne savons pas quelle sera cette dernière maladie. Ainsi, dans chaque maladie, nous devons nous préparer à la mort comme si c’était la dernière de notre vie. Mais, dira-t-on, j’ai commis beaucoup de péchés, et je n’ai pas fait pénitence ; je voudrais vivre uniquement pour satisfaire à la justice de Dieu avant de mourir. Mais comment savez-vous qu’en continuant de vivre, vous ferez pénitence et ne serez pas plus méchant ? Maintenant vous pouvez espérer que Dieu vous a pardonné : quelle plus belle pénitence que d’accepter avec résignation la mort, si Dieu le veut ainsi ? Saint Louis mourut à l’âge de vingt-trois ans ; il se résigna à la mort, en disant : Maintenant je me trouve, je l’espère, dans la grâce de Dieu, et je ne sais ce qu’il en serait de moi à l’avenir ; ainsi, je meurs content, s’il plaît au Seigneur de me retirer maintenant de ce monde. Le Père Jean d’Avila était d’avis que lorsqu’on se trouve dans une bonne disposition, quoique médiocre, on doit désirer la mort pour sortir du danger, si fréquent sur la terre, de pécher et de perdre la grâce de Dieu.

Ajoutons que, vu notre fragilité naturelle, nous ne pouvons vivre sans commettre des péchés, au moins véniels ; cette seule raison devrait nous engager à embrasser la mort avec joie, pour ne plus offenser Dieu. Enfin, si nous aimons véritablement Dieu, nous devons désirer ardemment de le voir et de l’aimer de toutes nos forces dans le ciel, ce qu’on ne peut faire parfaite­ment sur la terre ; mais si la mort ne nous ouvre la porte, nous ne pouvons entrer dans cette patrie d’amour. C’est pourquoi saint Augustin s’écriait : Seigneur, faites-moi mourir ; car il n’y a que la mort qui puisse me procurer le bonheur de vous voir face à face, et de vous aimer à jamais dans le ciel.

En second lieu, on doit exercer la patience quand on souffre la pauvreté. Saint Augustin dit : Celui qui n’a pas Dieu n’a rien ; celui qui a Dieu a tout. Oui, celui qui aime Dieu et qui est uni à sa divine volonté trouve en Dieu toute sorte de biens. Voyez un saint François : il va nu-pieds, il n’est vêtu que d’un sac, il manque de tout ; mais en disant : Mon Dieu est mon tout, il se trouve plus riche que tous les monarques de la terre. Il n’y a de pauvre que celui qui désire des biens qu’il n’a pas ; mais celui qui ne désire rien, et qui se trouve content dans son indigence, est complètement riche. C’est de ces âmes que saint Paul dit : Ceux qui aiment véritablement Dieu n’ont rien, et ils ont tout ; car, lorsque les biens temporels leur manquent, ils trouvent en Dieu toute leur consolation et tout leur contentement. Les saints ont non seulement souffert la pauvreté avec patience, mais ils ont cherché à se dépouiller de tout, pour ne vivre qu’en Dieu et pour Dieu. Si nous n’avons pas le désir de renonce à tous les biens de la terre, contentons-nous du moins de l’état où il a plu au Seigneur de nous placer ; ne recherchons pas les richesses temporelles, mais les éternelles, infiniment plus précieuses ; soyons convaincus de ce que disait sainte Thérèse, savoir : Que moins nous aurons ici-bas, plus nous serons élevés dans le ciel.

Saint Bonaventure compare l’abondance des biens tem­porels à la glu : elle empêche l’âme de voler vers Dieu. Saint Climaque dit, au contraire, que la pauvreté est un moyen pour parvenir à Dieu sans obstacle. Jésus-Christ dit : Bienheureux les pauvres en esprit, parce que le royaume des cieux est à eux ! Aux autres béatitudes, il ne promet le ciel qu’à l’avenir ; mais il promet aux pauvres dès cette vie une joie céleste, qui est un paradis anticipé, pourvu que ces pauvres ne désirent pas les biens terrestres, mais se contentent des aliments et des vêtements. Ô bienheureuse pauvreté, s’écrie saint Laurent Justinien, qui ne possède rien et ne craint rien ! Elle est toujours gaie, même dans l’abondance, vu que tout ce qui gêne et incommode est avantageux pour l’âme. L’avare est toujours affamé comme un mendiant, parce que plus il a de richesses, plus il en désire, et il ne vient jamais à bout de satisfaire sa cupidité ; le pauvre, au contraire, qui sait se contenter du peu qu’il a, est toujours dans l’aisance, parce que, comme il ne désire rien de plus, il a tout ce qu’il veut.

Jésus-Christ dit un jour à la bienheureuse Angèle de Foligno : Si la pauvreté n’était pas un grand bien, je ne l’aurais pas choisie pour moi ni laissée en partage à mes élus. C’est réellement cette pauvreté de Jésus-Christ qui a porté les saints à aimer tant la pauvreté. Le désir des richesses cause la perte d’un grand nombre d’âmes. Pour les biens périssables de ce monde, on perd Dieu, qui est un bien infini et éternel : quelle folie ! Saint Basile, martyr, était sage quand, sollicité par l’empereur Lucinius de renier Jésus-Christ, avec promesse d’être établi le prince des prêtres des faux dieux, il lui répondit que, quand même il lui donnerait tout son empire, il ne pourrait jamais lui rendre tout ce qu’il lui enlèverait s’il lui faisait perdre Dieu. Dieu doit donc nous suffire ; contentons-nous des biens qu’il nous envoie, réjouissons-nous de notre pauvreté et des privations qui l’accompagnent, c’est en cela que consiste le mérite. Bien des gens sont pauvres ; mais, parce qu’ils voudraient ne pas l’être, ils n’ont aucun mérite, puisque, selon saint Bernard, la vertu de la pauvreté ne consiste pas à être pauvre, mais à aimer la pauvreté.

L’amour de la pauvreté est spécialement nécessaire aux religieux, puisqu’ils en ont fait vœu. Bien des religieux veulent être pauvres ; mais ils veulent aussi que rien ne leur manque ; de manière que, selon la remarque de saint François de Sales, ils veulent avoir l’honneur de la pauvreté, mais non pas ses incommodités. Un religieux qui veut être pauvre et qui se plaint lorsqu’il lui manque quelque chose, est un objet de dérision aux anges et aux hommes. Les véritables religieux aiment la pauvreté plus que les richesses. La fille de l’empereur Maxi­milien II, religieuse de Sainte-Claire, appelée sœur Marguerite de la Croix, se présentant devant l’archiduc Albert son frère, avec une robe rapiécée, le prince lui en témoigna sa surprise, et dit que ce vêtement ne convenait pas à une personne de son rang ; mais la bonne religieuse lui répondit ; Sachez, mon frère, que je suis plus contente de ce haillon que tous les monarques ne le sont de leur pourpre. Bienheureux les religieux, s’écriait sainte Marie-Madeleine de Pazzi, qui, détachés de toutes choses au moyen de la sainte pauvreté, peuvent dire : mon Dieu, vous êtes mon héritage et tout mon trésor. Sainte Thérèse, ayant reçu plusieurs aumônes d’un marchand, lui fit dire que son nom était inscrit sur le livre de vie, et qu’en preuve de cela, il allait perdre les biens de la terre. En effet, le marchand fit faillite, et demeura pauvre jusqu’à sa mort. Saint Louis de Gonzague disait qu’il n’y avait pas de marque plus certaine qu’on fût du nombre des élus, que de persister dans la crainte de Dieu au milieu des désastres et des tribulations de la vie.

C’est en quelque sorte encore une pauvreté d’être privé, par la mort, de ses parents et de ses amis ; ainsi, il faut supporter leur mort avec beaucoup de résignation et de patience. Il y en a qui, lorsqu’ils perdent un parent, un ami, sont inconsolables, se retirent de toute société, et se livrent à de tels excès de tristesse et d’impatience, qu’ils deviennent inabordables. Je leur de­man­de à qui ils plaisent en agissant ainsi. serait-ce à Dieu ? Mais Dieu veut qu’ils se résignent à sa volonté. Serait-ce aux âmes de ceux dont ils pleurent la perte ? Mais si elles sont en enfer, elles les ont en horreur, ainsi que leurs pleurs ; si elles sont en paradis, elles souhaitent qu’ils remercient Dieu pour elles ; et si elles sont en purgatoire, elles désirent qu’ils prient pour elles, qu’ils se soumettent à la volonté divine, et qu’ils travaillent à leur propre sanctification pour les recevoir un jour dans le ciel. À quoi servent donc les pleurs ? Le vénérable P. Joseph Caracciolo, se trouvant un jour au milieu de ses parents, qui ne cessaient de pleurer un de ses frères décédés, leur dit : Réser­vons nos pleurs pour un meilleur objet : pour pleurer la mort de Jésus-Christ, qui a été notre Père, notre Frère et notre Époux, et qui est mort pour l’amour de nous. Imitons Job, qui, lorsqu’on vint lui annoncer la mort de ses fils, dit avec une pleine résignation : « Le Seigneur me les avait donnés, et c’est lui qui me les a enlevés. » Telle est sa volonté, et telle par conséquent doit être aussi la mienne : ainsi, que son saint Nom soit toujours béni.

Enfin, nous devons exercer la patience, et montrer à Dieu notre amour, en souffrant avec paix les mépris et les rebuts des hommes. Quand une âme se donne toute à Dieu, Dieu permet qu’elle soit méprisée et persécutée. Un ange apparut un jour au bienheureux Henri, et lui dit : Henri, jusqu’à présent vous vous êtes mortifié à votre gré, mais dorénavant vous le serez par les autres. Le lendemain le Bienheureux, mettant la tête à la fenêtre, vit un chien qui se jouait avec un chiffon et le mettait en pièces ; en même temps il entendit une voix qui lui dit : C’est ainsi que ta réputation sera déchirée par les hommes. À l’instant le bienheureux Henri descendit dans la rue et prit ce chiffon, qu’il conserva pour lui servir de consolation dans les persécutions qu’on lui prédisait.

Les affronts et les injures font les délices des saints. Saint Philippe de Néri avait le plus grand attachement pour la maison de Saint-Jérôme à Rome, et cela parce qu’il ne cessait depuis trente ans d’y souffrir toutes sortes de désagréments de la part de certaines personnes. Lorsqu’il fallut en sortir pour aller habiter l’oratoire de la nouvelle église qu’il avait fait cons­truire, il ne put d’abord s’y résoudre, et, malgré les sollicitations de ses disciples, qui le pressaient de venir habiter au milieu d’eux, il aurait peut-être résisté, si un ordre exprès du pape ne l’eût enfin déterminé. Saint Jean de la Croix, devant changer d’air à cause d’une infirmité qui le conduisait au tombeau, laissa un couvent plus commode, où se trouvait une prieur qui lui était fort attaché, et en choisit un qui était pauvre, dont le prieur lui était contraire, et qui pendant longtemps et presque jusqu’à la mort le méprisa et le maltraita, jusqu’à défendre aux autres religieux d’aller lui rendre visite. Les saints cherchent à être méprisés. Sainte Thérèse disait que celui qui aspire à la perfection doit bien se garder de dire : C’est sans raison qu’on m’a fait tort ; car, on n’arrive pas à la perfection quand on ne veut porter de croix que celle qui est appuyée sur la raison. Saint Pierre martyr, étant en prison, se plaignait de ce qu’on l’y avait mis sans qu’il eût fait aucun mal. Le Seigneur lui répondit : Quel mal avais-je fait, moi, qu’on a crucifié et mis à mort pour les hommes ? Cette pensée console les saints dans leurs souffrances. Saint Eléazar, interrogé par son épouse comment il faisait pour souffrir avec patience les injures qu’il recevait même de ses domestiques, répondit : Je jette un regard sur le crucifix, je vois que les outrages qu’on me fait ne sont rien en comparaison de ceux que le Sauveur a soufferts pour moi, et par ce moyen Dieu me donne la force de me résigner à tout. Le mépris, la pauvreté, les douleurs et toutes les tribulations sont, pour une âme qui n’aime pas Dieu, une occasion de s’éloigner davantage de lui ; mais pour une âme éprise de l’amour divin, elles sont un motif pour s’attacher davantage à Dieu et pour l’aimer plus ardemment. Les tribulations, quelque grandes, quelque nombreuses qu’elles soient, non seulement n’éteignent pas, mais augmentent les flammes de la charité dans un cœur qui n’aime autre chose que Dieu.

Mais pourquoi Dieu nous afflige-t-il de tant de croix ? Pourquoi prend-il plaisir à nous voir persécutés et maltraités des hommes ? Dieu est-il un tyran, un être si cruel, qu’il se plaise à nous voir souffrir ? Non, Dieu n’est pas un tyran, il n’est pas un être cruel ; mais il nous aime, et il nous suffit de savoir qu’il nous a aimés jusqu’à mourir pour nous. S’il prend plaisir à nous voir souffrir, c’est pour notre bien, afin qu’en souffrant sur la terre, nous soyons délivrés des peines dues à nos péchés et qu’il nous faudrait supporter dans l’autre vie ; il veut nous détacher des plaisirs sensibles de la terre, semblable à une mère qui, voulant sevrer son enfant, met sur son sein quelque chose d’amer pour que l’enfant s’en dégoûte ; c’est aussi pour nous donner occasion de lui prouver notre amour par notre patience et notre résignation ; enfin, c’est pour nous faire acquérir par les souffrances un plus grand trésor de mérites et de gloire dans le ciel. Voilà pourquoi le Seigneur, par amour et par bonté, se plaît à nous voir souffrir.

Je conclus donc, et je dis que, pour exercer la patience dans les tribulations, il faut penser qu’elles viennent de Dieu, soit directement, soit indirectement, par le moyen des hommes. C’est pourquoi il faut, dans nos afflictions, remercier le Seigneur, accepter avec joie et comme notre plus grand bien tout ce qu’il nous envoie d’agréable ou de pénible, puisque tout coopère au bien de ceux qui l’aiment. Toutes nos peines nous paraîtront légères à côté de celles de l’enfer que nous avons méritées, Mais le meilleur moyen pour souffrir avec patience toutes les adversités, c’est la prière ; la grâce, qui en est l’effet, nous donnera la force qui nous manque. C’est ainsi qu’ont fait les saints ; ils ont recouru à la prière, et ils ont été vainqueurs des tourments et des persécutions.

Affections et prières

Seigneur, je sais que le ciel ne se donne qu’à ceux qui souffrent sur la terre et qui souffrent avec patience. Donnez-moi donc, ô mon Dieu, cette vertu de la patience, et je pourrai dire avec David : C’est de Dieu que je la reçois. Je suis, il est vrai, dans la disposition de souffrir en paix toutes les tribu­lations ; mais, lorsqu’elles arrivent, je m’attriste et me décou­rage ; je perds tout le mérite de mes souffrances, parce que je ne souffre pas pour l’amour de vous. Mon Doux Jésus, par les mérites de la patience que vous avez eue sur la terre en souffrant par amour pour moi, donnez-moi la force de souffrir toutes sortes de croix pour l’amour de vous. je vous aime, ô mon divin Rédempteur ; je vous aime, ô mon souverain Bien ; je vous aime de tout mon cœur et plus que moi-même, ô mon Dieu, mon trésor et mon amour. Je me repens par-dessus toutes choses de vous avoir offensé. Je vous promets de recevoir avec patience toutes les afflictions et les peines qu’il vous plaira de m’envoyer : mais c’est de vous que j’attends la force d’exécuter cette résolution, et surtout de souffrir en paix les douleurs de l’agonie et de la mort. Ô Marie ! ma Reine et ma Mère, obtenez-moi une véritable résignation dans tout ce qu’il me reste à souffrir durant ma vie et à l’heure de ma mort.

Chapitre 15
La charité croit tout
Celui qui aime Jésus-Christ croit tout ce qu’Il a dit

Une personne qui aime croit tout ce que dit celui qu’elle aime ; c’est pourquoi, plus est grand l’amour d’une âme envers Jésus-Christ, plus sa foi est vive et constante. Le bon larron, voyant que le Sauveur mourait sur la croix sans avoir fait aucun mal, et qu’il souffrait avec tant de patience, commença à l’aimer ; et c’est cet amour joint aux lumières divines qui lui fit croire que Jésus-Christ était véritablement le fils de Dieu, et qui lui inspira tant de confiance en lui, qu’il le pria de se souvenir de lui quand il serait arrivé dans son royaume.

La foi est le fondement de la charité ; mais c’est la charité qui perfectionne la foi. Celui qui aime Dieu plus parfaitement a aussi une foi plus parfaite. La charité fait que la foi est non seulement dans l’esprit, mais aussi dans la volonté. Ceux qui croient en spéculation, mais sans la volonté, sont les pécheurs qui connaissent la vérité de la foi, mais qui ne veulent pas vivre selon les préceptes divins : ils ont une foi bien faible. S’ils avaient une foi vive, en croyant que la grâce est le plus grand des biens, et le péché le plus grand des maux, ils changeraient de vie ; mais puisqu’ils préfèrent à Dieu les misérables biens de la terre, il faut dire qu’ils ne croient pas, ou qu’ils ont une foi bien faible. Celui, au contraire, qui croit non seulement en spéculation, mais aussi en pratique ; qui se plaît à croire ce que Dieu a révélé, parce qu’il aime Dieu ; celui-là croit parfaitement, et par conséquent cherche à conformer sa vie aux vérités qu’il croit.

Le défaut de foi dans les pécheurs ne vient pas de l’obscurité de la foi ; car, quoique Dieu ait voulu que ses vérités nous fussent souvent incompréhensibles, afin que nous eussions du mérite à croire, cependant, la vérité de la foi est si évidente par les moyens et les preuves qui nous l’ont manifestée, que ne les pas croire serait non seulement une imprudence, mais une impiété, une folie. La faiblesse de la foi est donc produite par la mauvaise vie. Celui qui méprise l’amitié de Dieu pour ne pas se priver des plaisirs défendus voudrait qu’il n’y eût pas de loi qui les défendît, ni de châtiment pour les punir ; il tâche donc d’éviter la pensée des vérités éternelles, de la mort, du juge­ment, de l’enfer ; ces idées l’effrayent et empoisonnent ses plaisirs. On tâche de se persuader qu’il n’y a ni âme, ni Dieu ni enfer, pour vivre et mourir comme des brutes, qui n’ont ni loi ni raison.

Ce sont les mauvaises mœurs qui ont porté à publier tant de livres et de systèmes, des matérialistes, des indifférents, des déistes, des naturalistes. Les uns nient l’existence de Dieu, les autres sa providence, en disant que Dieu, après avoir créé les hommes, n’en prend aucun soin ; qu’il lui est indifférent qu’ils l’aiment ou l’offensent, qu’ils se sauvent ou se perdent. D’autres prétendent que Dieu est cruel, qu’il a créé les âmes pour l’enfer, qu’il les porte à pécher, afin qu’elles se damnent et le maudis­sent à jamais dans le feu éternel.

Ô ingratitude et méchanceté des hommes ! Dieu les a créés par miséricorde pour les rendre éternellement heureux ; il les a comblés de lumières et de grâces pour qu’ils pussent acquérir la vie éternelle ; il les a rachetés par les plus grandes douleurs, avec un amour infini, et ces hommes s’efforcent de ne rien croire, pour vivre dans les vices. Mais, malgré tous leurs désirs, ces malheureux ne pourront jamais se délivrer des remords et de la crainte de la vengeance divine. J’ai publié un ouvrage intitulé : la vérité de la foi, dans lequel j’ai démontré l’absurdité des systèmes forgés par les incrédules. Fasse le Ciel qu’ils renoncent aux vices, qu’ils aiment Jésus-Christ ! alors ils n’auront plus de doutes, ils croiront fermement toutes les vérités révélées de Dieu.

Celui qui aime sincèrement Jésus-Christ pense toujours aux maximes éternelles et y conforme sa conduite ; il comprend, avec le Sage, que toute grandeur terrestre n’est que fumée, boue et tromperie ; que le seul bonheur de l’âme consiste à aimer son Créateur, à accomplir sa volonté ; que l’homme n’est que ce qu’il est devant Dieu, qu’il ne sert à rien de gagner l’univers si l’on perd son âme ; que tous les biens de la terre ne peuvent satisfaire le cœur de l’homme, que Dieu seul le contente ; enfin, qu’il faut abandonner tout pour conquérir tout.

D’autres chrétiens ne sont pas aussi pervers que ceux dont nous venons de parler, qui ne voudraient rien croire pour vivre en liberté dans leurs vices. D’autres, dis-je, croient, mais ils ont une foi languissante : ils croient les mystères et les vérités révélées, mais ils ne les croient pas toutes. Jésus-Christ a dit : bienheureux les pauvres, bienheureux ceux qui éprouvent les tribulations, qui se mortifient, qui sont persécutés et maudits des hommes ! Mais croient-ils à l’Évangile ceux qui disent : Bienheureux celui qui a de l’argent, bienheureux celui qui ne souffre pas, bienheureux celui qui se divertit, malheureux celui qui est persécuté et maltraité des hommes ? Ceux-là ne croient pas, ou ne croient qu’en partie l’Évangile ; celui qui croient pleinement regarde comme un grand bonheur d’être pauvre, malade, méprisé et persécuté du monde. C’est ainsi que croit et parle celui qui croit tout ce que renferme l’Évangile et qui aime véritablement Jésus-Christ.

Affections et prières

Mon doux Jésus, vie de mon âme, je crois que vous êtes l’unique bien digne d’être aimé. Je crois que vous m’aimez beaucoup, puisque vous avez bien voulu souffrir toutes sortes de tourments et la mort même pour mon salut. Je crois que sur la terre et dans le ciel il n’y a pas de bonheur plus grand que de vous aimer et de faire votre volonté ; je le crois fermement, et je renonce à tout pour être tout à vous et ne posséder que vous. Par les mérites de votre Passion, aidez-moi et rendez-moi tel que vous le voulez. Vérité infaillible, je crois en vous ; miséri­corde infinie, j’espère en vous ; bonté infinie, je vous aime ; amour infini qui vous êtes donné tout à moi dans votre Passion et dans le Sacrement adorable de l’Eucharistie, je me donne tout à vous. Protégez-moi, ô Marie, vous qui êtes le refuge des pécheurs et ma Mère.

Chapitre 16
La charité espère tout
Celui qui aime Jésus-Christ
espère tout de Jésus-Christ

L’espérance augmente la charité, et la charité augmente l’espérance. L’espérance en la Bonté divine augmente l’amour envers Jésus-Christ. En espérant recevoir quelque bien de quelqu’un, nous commençons aussi à l’aimer. Le Seigneur ne veut pas que nous mettions notre confiance dans les créatures, et il maudit celui qui se confie en l’homme, parce qu’il ne veut pas que les créatures soient l’objet de notre amour. Saint Vincent de Paul ne veut pas qu’on s’appuie sur la protection des hommes, par la raison que le Seigneur se retirerait alors de nous ; au lieu que plus nous mettons en lui notre confiance, plus notre amour s’augmente envers lui. Oh ! qu’ils sont rapides les progrès que fait dans la perfection celui dont le cœur est dilaté par la confiance en Dieu ! Non seulement il y court, mais il y vole, parce qu’en mettant toute son espérance en Dieu, il cesse d’être faible et devient fort de la force de Dieu, qui est communiquée à tous ceux qui espèrent en lui. L’aigle, en volant, s’approche du soleil ; l’âme soutenue par sa confiance en Dieu, se détache de la terre et s’unit à lui par l’amour.

Comme l’espérance sert à augmenter notre amour envers Dieu, de même l’amour augmente notre espérance, car la charité nous rend enfants adoptifs de Dieu. Dans l’ordre naturel, nous sommes l’ouvrage de ses mains ; mais dans l’ordre surnaturel, c’est-à-dire, par les mérites de Jésus-Christ, nous sommes faits enfants de Dieu et participants de la nature divine. Et puisque la charité nous rend enfants de Dieu, elle nous rend donc aussi les héritiers du royaume des cieux. Or, il appartient aux enfants d’habiter la maison de leur père, et aux héritiers d’en percevoir l’héritage ; la charité augmente par conséquent l’espérance des biens éternels ; aussi les âmes qui aiment véritablement Dieu ne cessent de lui demander que son royaume arrive.

D’ailleurs, Dieu aime celui qui l’aime, il comble de grâces celui qui le cherche. Ainsi, plus on aime Dieu, plus on a lieu d’espérer en lui. Cette espérance produit dans les saints cette paix inaltérable qu’ils conservent jusque dans l’adversité, parce que, aimant Dieu et sachant combien il est libéral envers ceux qui l’aiment, c’est en lui seul qu’ils mettent leur confiance et trouvent leur repos. Voilà pourquoi l’Épouse des Cantiques nageait dans les délices ; car, n’aimant rien autre que son bien-aimé, elle s’appuyait sur lui seul, et, sachant combien il paye de retour celui qui l’aime, elle se tenait en paix et dans la joie. Ainsi le Sage avait bien raison de dire qu’il avait tout obtenu en recevant la charité.

Le premier objet de l’espérance chrétienne, c’est la posses­sion de Dieu dans le ciel. Mais ne croyons pas que l’espérance de posséder Dieu dans le ciel soit un obstacle à la charité : ces deux vertus sont inséparables. La charité est ce trésor précieux qui nous rend amis de Dieu : l’amitié est fondée sur la communication des biens, et sans cette communication il n’y aurait pas d’amitié. Jésus-Christ dit à ses Disciples que, parce qu’il les avait faits ses amis, il leur avait communiqué tous ses secrets.

Saint François de Sales dit que, s’il y avait une bonté infinie, c’est-à-dire, un Dieu auquel (ce qui est impossible) nous n’appartinssions en aucune manière, et avec lequel nous ne pussions avoir aucune union ni aucune communication, nous l’estimerions sans doute plus que nous, et nous pourrions avoir le désir de l’aimer ; mais nous ne l’aimerions pas, parce que l’amour regarde l’union, et que, la charité étant une amitié, l’amitié a pour fondement la communication, et pour fin l’union. C’est pourquoi, saint Thomas enseigne que la charité n’exclut pas le désir de la récompense que Dieu nous prépare dans le ciel, mais qu’elle nous la fait regarder comme le principal objet de notre amour, qui est Dieu faisant le bonheur des habitants du ciel car l’amitié exige que l’ami soit en possession de son ami.

Telle est la réciprocité de communication de dons exprimée par l’Épouse des Cantiques. Dans le ciel, l’âme se donne tout à Dieu, et Dieu se donne tout à l’âme, autant qu’elle en est capable, selon la mesure de ses mérites. Mais l’âme, connais­sant son néant en comparaison de l’infinie amabilité de Dieu, et voyant par conséquent que Dieu mérite infiniment plus d’être aimé d’elle qu’elle ne mérite de l’être de Dieu, elle désire plus ce qui plaît à Dieu que son propre contentement. Elle se réjouit de la gloire que Dieu lui communique ; mais c’est pour la rapporter ensuite à Dieu lui-même, et augmenter la gloire de Dieu autant qu’elle le peut dans le ciel. L’âme, à la vue de Dieu, ne pourra s’empêcher de l’aimer de toutes ses forces. Dieu, de son côté, ne peut haïr celui qui l’aime. Mais si Dieu pouvait (ce qui est impossible) haïr une âme qui l’aime, et si une âme bienheu­reuse pouvait exister sans aimer Dieu, elle préférerait souffrir toutes les peines de l’enfer, pourvu qu’il lui fût accordé d’aimer Dieu, lors même qu’il la haïrait, plutôt que de vivre sans aimer Dieu, quand même elle pourrait jouir de toutes les autres délices du paradis. En voici la raison : l’âme, connaissant que Dieu mérite infiniment plus qu’elle d’être aimé, désire bien plus d’aimer Dieu que d’être aimée de Dieu.

L’espérance chrétienne est définie par saint Thomas : une attente certaine de la félicité éternelle. Cette certitude naît de l’infaillibilité de Dieu, qui a promis la vie éternelle à ses fidèles serviteurs. Or la charité, en ôtant le péché, ôte en même temps tout obstacle pour arriver à la félicité ; ainsi, plus la charité est grande, plus elle fortifie notre espérance, qui ne sera certaine­ment pas un obstacle à la pureté de l’amour, parce que l’amour, dit saint Denis l’Aréopagite, tend naturellement à l’union avec l’objet aimé. L’amour, dit saint Augustin, est comme un lien d’or qui unit ensemble le cœur de celui qui aime et le cœur de la personne aimée. Et comme cette union ne peut pas s’effectuer de loin, celui qui aime désire toujours la présence de la personne aimée. L’Épouse des Cantiques, se voyant éloignée de son bien-aimé, languissait et priait des compagnes de lui faire voir sa peine pour l’engager à la venir consoler par sa présence. Une âme qui aime beaucoup Jésus-Christ ne peut, tant qu’elle est sur la terre, ne pas désirer d’aller bientôt au ciel s’unir à son Bien-Aimé.

C’est pourquoi le désir d’aller posséder Dieu dans le ciel, moins pour le bonheur de l’y aimer que pour le plaisir qu’on y fera à Dieu en l’aimant, est un amour pur et parfait. La satisfaction que les Bienheureux éprouvent en aimant Dieu ne nuit pas a la pureté de leur amour ; cette joie est inséparable de l’amour ; mais les saints sont bien plus satisfaits de l’amour qu’ils ont pour Dieu que du contentement qu’ils trouvent à l’aimer. Mais, dira-t-on, l’amour joint au désir de la récom­pense est un amour de concupiscence et non pas d’amitié. Je réponds qu’il faut distinguer les récompense temporelles promises par l’homme, de la récompense du paradis que Dieu promet à ceux qui l’aiment : les récompenses que les hommes donnent sont distinguées de leurs personnes ; car ils ne se donnent jamais eux-mêmes, mais seulement leurs biens ; au lieu que la principale récompense que Dieu donne aux Bienheureux, c’est lui-même. Ainsi, désirer le paradis, c’est désirer Dieu, qui est notre dernière fin.

Mais si Dieu révélait à une âme qu’elle serait effacée du livre de vie, cette âme devrait-elle s’en contenter pour se conformer à la volonté de Dieu ? Non, répond saint Thomas, et elle pèche même si elle y consent, parce que ce serait consentir à vivre dans l’état de péché, état qui est contraire à la fin pour laquelle Dieu l’a créée ; car Dieu ne crée pas les âmes pour l’enfer, où elles le haïssent, mais pour le paradis, où elles ne cessent de l’aimer ; c’est pourquoi, il ne veut pas la mort du pécheur, mais il veut qu’il se convertisse et se sauve. Le même saint ajoute que le Seigneur ne veut pas qu’on se damne, sinon par le péché ; et qu’ainsi en consentant à sa damnation on ne se conformerait pas à la volonté de Dieu, mais à celle du péché. Mais si Dieu révélait à cette âme l’arrêt de sa damnation en vertu de la prévision de son péché, devrait-elle alors y consentir ? Non, répond encore saint Thomas, parce qu’elle devrait regarder cette révélation non comme un arrêt irrévocable, mais comme une menace qui n’aura son effet que dans le cas où elle persisterait dans le péché.

Éloignons de notre esprit des pensées aussi funestes, qui ne servent qu’à refroidir la confiance et l’amour. Aimons Jésus-Christ autant que nous le pouvons en ce monde ; soupirons sans cesse après l’heure qui doit nous réunir à lui dans le ciel pour l’y aimer parfaitement ; le principal objet de notre espé­rance doit être d’y parvenir et de l’aimer de toutes nos forces. L’homme ne peut, dit saint Thomas, remplir parfaitement sur la terre le précepte d’aimer Dieu ; il n’y a que Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble, et Marie, pleine de grâce et exempte du péché originel, qui l’aient rempli. Pour nous, misérables enfants d’Adam, notre amour pour Dieu est toujours mêlé de quelque imperfection ; ce n’est que dans le ciel, quand nous verrons Dieu face à face, que nous l’aimerons et serons dans la nécessité de l’aimer de toutes nos forces.

Ainsi l’objet de nos pensées, de nos désirs et de notre espérance doit être d’aller posséder Dieu dans le ciel, pour l’aimer de toutes nos forces et jouir de sa propre félicité. Le plus grand plaisir que les saints aient dans le ciel, c’est de connaître l’immense félicité de leur Maître bien-aimé ; car ils aiment Dieu immensément plus qu’ils ne s’aiment eux-mêmes. Chacun d’eux, par un effet de l’amour qu’il a pour Dieu, serait content de sacrifier tout son bonheur et de souffrir toutes sortes de tour­ments pour qu’il ne manquât pas à Dieu, supposé que ce fût possible, la moindre parcelle de la félicité dont il jouit. Voyant donc que Dieu est infiniment heureux et que sa félicité est éternelle, cette pensée fait tout son paradis : Entrez dans la joie de votre Seigneur. Il ne dit pas à la joie d’entrer dans l’âme, mais à l’âme d’entrer dans la joie de Dieu, puisque c’est la joie de Dieu qui fait celle des Bienheureux ; de sorte que le bien de Dieu, ses richesses et son bonheur seront le bien, les richesses et le bonheur des Bienheureux.

Dès qu’une âme entre dans le ciel et voit à découvert la gloire et la beauté infinies de Dieu, elle se trouve tout éprise et consumée d’amour, elle se perd et reste comme plongée dans l’infinie bonté de Dieu ; alors elle s’oublie elle-même, et, enivrée de l’amour divin, elle ne pense qu’à aimer Dieu. Dans l’ivresse on ne pense plus à soi ; de même l’âme bienheureuse ne pense plus qu’à aimer Dieu et à lui plaire ; elle désire le posséder en entier, et elle le possède réellement sans crainte de jamais le perdre ; elle désire se donner tout à lui, elle le fait réellement à chaque instant et se donne sans réserve ; Dieu lui témoigne son amour, et le lui témoignera pendant toute l’éternité.

Dans le ciel, l’âme demeure tout unie à Dieu et l’aime de toutes des forces, d’un amour complet, qui, bien qu’il soit fini, la créature n’étant pas susceptible d’un amour infini, est néan­moins tel qu’il le satisfait entièrement jusqu’à ne lui laisser plus rien à désirer. Dieu, de son côté, se communique et s’unit à l’âme, en la remplissant de lui-même autant qu’elle en est susceptible selon ses mérites ; il s’unit à elle non seulement par le moyen de ses dons, de ses lumières et de ses attraits amou­reux, comme il s’unit à l’homme en cette vie, mais il s’unit à elle par sa propre essence. Comme le feu pénètre le fer et semble le transformer tout en lui-même, ainsi Dieu pénètre l’âme et la remplit de lui-même ; de sorte que, quoiqu’elle ne cesse pas d’exister, elle est néanmoins tellement remplie de Dieu et abîmée dans la mer immense de la substance divine, qu’elle se trouve comme anéantie et sans existence. C’est là le bonheur que l’Apôtre souhaitait à ses disciples.

Telle est la fin dernière que le Seigneur dans sa bonté veut que nous obtenions dans l’autre vie ; et notre âme ne sera jamais bien tranquille jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement unie à Dieu dans le ciel. Il est vrai que ceux qui aiment Jésus-Christ trouvent la paix dans la conformité à la volonté divine ; mais ils ne peuvent trouver un repos parfait en cette vie, parce qu’on ne l’obtient, ce repos, qu’avec la fin dernière, qui est de voir Dieu face à face, et d’être consumé de l’amour divin ; tant que l’âme n’est pas en possession de cette fin, elle est inquiète, elle gémit et soupire.

Oui, ô mon Dieu, je vis en paix dans cette vallée de larmes, parce que telle est votre volonté ; mais je ne puis m’empêcher d’éprouver une amertume inexplicable en pensant que je ne suis pas encore parfaitement uni à vous, qui êtes mon centre, mon repos et mon tout. Les saints, quoique brûlants de l’amour de Dieu, ne faisaient que soupirer sur la terre après la patrie bienheureuse. Le bien que j’attends est si grand, disait saint François d’assise, que les peines sont pour moi des plaisirs. Ce sont là autant d’actes d’une charité parfaite. Le plus haut degré de charité où une âme puisse arriver dans cette vie, c’est de désirer ardemment d’aller s’unir à Dieu et le posséder dans le ciel. Mais la félicité du ciel, comme nous l’avons déjà remarqué, ne consiste pas tant dans la joie que Dieu donne à l’âme que dans la joie que l’âme ressent de la félicité de Dieu, que les Bienheureux aiment plus qu’eux-mêmes.

La plus grande peine que les âmes du Purgatoire souffrent, c’est le désir qu’elles ont de posséder Dieu ; cette peine affligera spécialement les âmes de ceux qui n’auront eu en cette vie qu’un faible désir du paradis. Le cardinal Bellarmin dit qu’il y a dans le purgatoire un lieu appelé carcer honoratus où les âmes ne souffrent aucune peine du sens, mais seulement la privation de la vue de Dieu. Plusieurs exemples de cette sorte de peine sont rapportés par saint Grégoire, le vénérable Bède, saint Vincent Ferrier et sainte Brigitte. Cette peine est imposée non pour les péchés commis, mais pour avoir peu désiré le paradis pendant la vie. Bien des âmes aspirent à la perfection sans néanmoins désirer quitter la terre pour aller s’unir à Dieu. Mais comme la vie éternelle est un bien infiniment précieux que Jésus-Christ nous a mérité par sa mort, Dieu punit ensuite ces âmes du peu de désir qu’elles en ont eu pendant leur vie.

Affections et prières

Mon Dieu, vous m’avez créé pour le paradis, et c’est pour me l’ouvrir que vous m’avez racheté de l’enfer. Cependant, je vous ai souvent offensé, j’ai renoncé au bonheur que vous me prépariez, et je me suis contenté de me voir condamné à l’enfer. Mais votre miséricorde infinie m’a pardonné, je l’espère, toutes mes ingratitudes passées, après m’avoir souvent retiré de l’enfer. Ah ! mon Jésus, que ne vous ai-je toujours été fidèle ! que ne vous ai-je toujours aimé ! Mon unique consolation est que je suis encore à temps de réparer ma faute. Je vous aime, ô le Bien-Aimé de mon âme ! Je vous aime de tout mon cœur, et plus que moi-même. Je sais que vous voulez que je me sauve, pour aller vous aimer éternellement dans le ciel. Je vous remercie de tant de bonté ; je vous prie de m’accorder la grâce de vous aimer beaucoup pendant le reste de ma vie, pour vous aimer ensuite éternellement. Ah ! mon Sauveur, quand me verrai-je hors du danger de vous perdre, et tellement consumé d’amour à la vue de votre bonté infinie, que je sois dans la nécessité de vous aimer toujours ! Ô douce, ô heureuse, ô aimable nécessité, qui me délivrera de toute crainte de vous déplaire, et me contraindra de vous aimer de toutes mes forces ! Ma conscience me dit, il est vrai, que je ne puis prétendre à obtenir le ciel ; mais vos mérites, ô mon divin Rédempteur, sont toute mon espérance. Reine du ciel, Marie, votre interces­sion est toute-puissante auprès de Dieu : c’est en vous que j’espère.

Chapitre 17
La charité supporte tout
Celui qui aime Jésus-Christ avec beaucoup d’ardeur ne cesse pas de l’aimer
au milieu des tentations et des désolations

Les peines qui affligent davantage ici-bas les âmes qui aiment Dieu ne sont ni la pauvreté, ni les infirmités, ni les affronts, ni les persécutions ; mais ce sont les tentations et les désolations intérieures. Quand une âme vit dans la crainte et l’amour de Dieu, les douleurs, les ignominies et les mauvais traitements des hommes, loin de l’affliger, la consolent, parce qu’elle y trouve des moyens de donner à Dieu des preuves de son amour. Comme le bois dans un incendie, ces évènements servent à augmenter son amour envers Dieu. Mais se voir exposé par la tentation à perdre la grâce, ou craindre dans la désolation de l’avoir déjà perdue, voilà des peines bien amères pour celui qui aime le Cœur de Jésus-Christ. Il n’y a que l’amour qui puisse les faire souffrir avec patience et les conserver dans la voie de la perfection. Ces épreuves sont pour les âmes un creuset qui les purifie et les perfectionne.

1. Des tentations

Pour une âme qui aime Jésus-Christ, il n’y a pas de peines plus grandes que les tentations. Tous les autres maux la portent à s’unir davantage à Dieu, quand elle les reçoit avec résignation ; mais les tentations l’exposent à se séparer de Jésus-Christ, et lui sont, par conséquent, plus amères que tous les autres tour­ments. Il faut savoir cependant que les tentations ne viennent jamais de Dieu, mais ou du démons ou de nos mauvaises inclinations. Le Seigneur permet néanmoins quelquefois que les âmes qu’il chérit le plus soient tentées avec le plus de violence, pour qu’elles connaissent mieux leur faiblesse et le besoin qu’elles ont de la grâce pour ne pas tomber. Quand une âme est favorisée de Dieu par des consolations intérieures, il lui semble être assez forte pour résister aux suggestions du démon, et pour tout entreprendre à la gloire de Dieu. Mais dans une forte tentation, comme elle se voit à deux doigts du précipice, près d’y tomber, elle s’aperçoit de sa faiblesse et reconnaît qu’elle ne peut résister si Dieu ne la secourt. C’est là préci­sément ce qui arriva à saint Paul, qui dit que le Seigneur avait permis qu’il fût tourmenté par une tentation sensuelle, afin qu’il ne s’enorgueillît pas des révélations dont il avait été favorisé.

Dieu permet les tentations pour que nous soyons plus détachés des choses de la terre, et que nous désirions plus ardemment d’aller le voir en paradis. Les bonnes âmes, se voyant assaillies en tout temps et en tout lieu par tant d’enne­mis, sont ennuyées de la vie. Elles soupirent après l’heure où elles pourront dire : Le filet est brisé, je suis délivrée. Ces âmes voudraient s’envoler vers Dieu ; mais un filet les retient sur la terre, où elles demeurent sujettes aux tentations jusqu’à ce que l’heure de sortir de ce monde soit venue. Voilà pourquoi les âmes qui aiment Jésus-Christ soupirent après la mort, qui les délivre du danger de perdre Dieu.

Dieu permet encore que nous soyons tentés pour nous rendre plus riches en mérites, comme il fut dit à Tobie. Lors donc qu’on est tenté, loin de craindre qu’on soit mal avec Dieu, on doit, au contraire, espérer qu’on en est aimé. Le démon, pour tromper certains esprits pusillanimes, leur fait croire que les tentations sont de véritables péchés. Ce ne sont pas de mauvaises pensées qui nous font perdre Dieu, mais c’est le consentement qu’on y donne. Quelque fortes que soient les suggestions du démon, quels que soient les fantômes impurs qui roulent dans notre imagination, si c’est malgré nous, loin de souiller notre âme, ils la rendent plus pure, plus forte et plus agréable à Dieu. Saint Bernard dit que toutes les fois que nous sommes vainqueurs de la tentation, nous gagnons une nouvelle couronne. Quand même une mauvaise pensée continuerait à nous inquiéter, ne nous en troublons pas ; il suffit que nous l’abhorrions et que nous cherchions à la bannir de notre esprit.

Dieu est fidèle, il ne souffre pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces. Celui donc qui résiste à la tentation, non seulement ne perd rien, mais gagne beaucoup. C’est pour cela que le Seigneur permet souvent que les âmes qui lui sont le plus chères aient aussi de plus fortes tentations, pour leur faire acquérir plus de mérites sur la terre et plus de gloire dans le ciel. L’eau dormante se corrompt bien vite ; de même l’âme sans tentations est exposée à se perdre par quelque vaine complai­sance en son propre mérite. Pensant être arrivée à la perfection, elle cesse de craindre, elle ralentit sa ferveur dans la prière, et elle ne travaille que très peu à assurer son salut ; mais quand elle est agitée de la tentation, qu’elle se voit en danger de pécher, elle recourt au Seigneur et à sa divine Mère, elle renouvelle sa résolution de mourir plutôt que d’offenser Dieu, elle s’humilie et s’abandonne entre les bras de sa miséricorde divine. Par ce moyen elle acquiert plus de force et s’unit plus étroitement à Dieu, comme l’expérience le prouve.

Il ne faut cependant pas désirer les tentations, mais plutôt prier Dieu qu’Il nous en préserve, et spécialement de celles auxquelles nous succomberions ; c’est ce que nous demandons chaque jour en récitant le Pater ; mais quand Dieu permet que nous soyons tentés, ne nous inquiétons pas des mauvaises pensées qui nous surviennent ; espérons en Dieu, demandons-lui du secours, et il ne manquera pas de nous donner la force de résister. Abandonnons-nous à Dieu, et ne craignons rien ; car, s’il permet que nous soyons exposés à la tentation, il ne se retirera pas de nous pour nous laisser tomber.

Examinons maintenant les moyens que nous devons prendre pour vaincre les tentations. Les maîtres de la vie spirituelle en enseignent plusieurs. Pour moi, je ne parlerai ici que de la prière, le plus nécessaire et le plus sûr de tous ces moyens. Lors donc que nous sommes tentés, recourons à Dieu, et disons-lui avec humilité et confiance : Seigneur, aidez-moi sur-le-champ. Cette prière suffira pour nous faire vaincre même tout l’enfer rassemblé contre nous ; car Dieu est infiniment plus fort que tous les démons. Dieu sait que nous ne pouvons résister aux tentations ; aussi, quand nous sommes exposés à succomber, Dieu est obligé de nous donner la force de vaincre, si nous la lui demandons.

Comment pourrions-nous craindre de n’être pas secourus par Jésus-Christ après tant de promesses de sa part ! Êtes-vous pressés par la tentation, dit le Seigneur, venez à moi, je vous aiderai. Êtes-vous entourés d’ennemis, appelez-moi à votre secours, je vous délivrerai de leurs mains, et vous me louerez. Alors vous appellerez le Seigneur à votre aide, et il vous exaucera. Vous vous écrierez : Seigneur, venez promptement à mon secours, et il vous répondra : Me voici, je suis prêt à vous secourir. A-t-on jamais adressé au Seigneur des prières qu’il ait méprisées ? David était si sûr que la prière lui ferait vaincre ses ennemis, qu’il disait : j’invoquerai le Seigneur, et il me délivrera de mes ennemis. Car il savait que Dieu est près de celui qui prie. Et saint Paul ajoute que le Seigneur est libéral envers tous ceux qui l’invoquent.

Si l’on invoquait toujours Dieu dans la tentation, on ne pécherait pas ; mais l’on veut satisfaire ses passions ; et l’on préfère les plaisirs d’un instant à Dieu, qui est un bien infini. Ainsi l’on pèche parce qu’on le veut ; car l’expérience prouve que celui qui recourt à Dieu ne pèche pas, et que celui qui n’y recourt pas pèche infailliblement, surtout quand il s’agit de tentations d’incontinence. Salomon disait que, sachant qu’il ne pouvait être chaste si Dieu ne lui en donnait la grâce, il recourait au Seigneur dans les tentations. Quand on éprouve des tentations contre la pureté ou contre la foi, il ne faut pas s’arrêter à les combattre de front ; mais dès le commencement il faut les rejeter indirectement, en produisant un acte d’amour de Dieu, de contrition, et en s’occupant à quelque chose d’indiffé­rent qui puisse distraire : ainsi, dès qu’il nous survient quelque pensée un peu mauvaise, il faut la repousser tout de suite, lui fermer, pour ainsi dire, la porte au nez, sans s’arrêter à considérer ce qu’elle est, et la traiter comme une étincelle qui tomberait sur nos habits.

Mais si la tentation impure a déjà fait impression dans l’esprit et sur les sens, il faut réclamer le secours du Seigneur, en invoquant les saints Noms de Jésus et de Marie, qui ont une vertu particulière contre les tentations. Dès qu’un enfant aperçoit le loup, il court se jeter entre les bras de son père ou de sa mère, et s’y croit en sûreté. Imitons-le, dit saint François de Sales ; à l’aspect de la tentation, recourons à Jésus et à Marie, et recourons-y tout de suite, sans perdre du temps à raisonner avec la tentation. On lit dans le livre des Sentences des Pères que saint Pacôme entendit un jour un démon se vanter d’avoir fait souvent tomber un religieux qui, lorsqu’il le tentait, lui donnait audience et ne recourait pas Dieu ; il en entendit un autre qui se plaignait de ne pouvoir rien contre le religieux qu’il tentait, parce qu’il recourait tout de suite à Dieu, et était par là toujours vainqueur.

Si la tentation continue, gardons-nous bien de nous troubler et de nous irriter ; le démon pourrait profiter de ce moment de trouble pour nous faire tomber ; mais, nous résignant alors avec humilité à la volonté de Dieu, qui permet la tentation, disons-lui ; Seigneur, je mérite bien, en punition de mes péchés passés, d’être livré à une pareille tentation ; mais, de grâce, secourez-moi, et ne permettez pas que j’y succombe. Invoquons aussi Jésus et Marie tant que la tentation durera. Il est encore bon de renouveler alors la résolution de souffrir toutes sortes de tourments, et la mort même, plutôt que d’offenser Dieu, sans cesser cependant de se recommander à lui. Lorsque la tentation est si forte, qu’on est en danger d’y consentir, il faut redoubler de prières, recourir au saint Sacrement, se jeter au pied du crucifix ou de quelque image de la sainte Vierge, pour prier avec beaucoup plus de ferveur, gémir, soupirer, demander du secours. Il est vrai que Dieu est prêt à exaucer celui qui le prie ; et c’est sa grâce et non pas notre industrie qui doit nous donner la force de résister ; mais il veut quelquefois que nous commen­cions par faire tous nos efforts ; il supplée ensuite notre faiblesse, et nous fait obtenir la victoire.

Il faut pendant la tentation faire souvent le signe de la croix sur le front et sur la poitrine, il faut encore ouvrir son cœur à son Père spirituel. Saint Philippe de Néri disait qu’une tentation découverte est à moitié vaincue. C’est un sentiment communé­ment reçu de tous les théologiens, même des rigoristes, que les personnes qui ont mené pendant longtemps une vie régulière, toutes les fois qu’elles ne sont pas sûres d’avoir consenti à quelque faute grave, doivent être persuadées qu’elles n’ont pas perdu la grâce de Dieu ; car il est moralement impossible qu’une volonté confirmée depuis très longtemps dans de bons propos, change tout à coup et consente à un péché mortel, sans le connaître clairement. Le péché mortel est un monstre si horrible, qu’il ne peut, sans se faire connaître clairement, entrer dans une âme qui l’a abhorré pendant longtemps. C’est ce que nous avons prouvé au long dans notre Théologie morale (VI, n° 476). Sainte Thérèse disait : Personne ne se perd sans le savoir, et personne ne peut être trompé sans vouloir l’être.

Ainsi, quand il s’agit d’une personne d’une conscience délicate et d’une vertu solide, mais d’ailleurs timide et molestée par des tentations, spécialement contre la foi ou la chasteté, quelquefois le directeur fera bien de lui défendre de les découvrir en confession ; car, pour les découvrir, elle devrait les examiner, et cet examen lui serait dangereux et pourrait augmenter le trouble et l’agitation. Il suffit que le directeur soit moralement sûr qu’elle ne consent pas à ces suggestions, pour lui faire un point d’obéissance de n’en pas parler. C’est ainsi que faisait sainte Jeanne de Chantal. Ayant eu pendant plusieurs années à soutenir grand nombre de tentations sans qu’elle fût sûre d’y avoir consenti, elle ne les a jamais découvertes en confession, se contentant de dire, selon l’avis de son directeur : je n’ai jamais eu une parfaite connaissance du consentement. Par là, elle faisait entendre qu’il lui était resté quelque agitation de scrupule au sujet de ses tentations, mais qu’elle se tran­quillisait sur la défense que son directeur lui avait faite de se confesser de ses doutes. Du reste, il est ordinai­re­ment à propos de découvrir les tentations au confesseur, pour les raisons déjà données.

Mais, je le répète, le plus efficace et le plus nécessaire de tous les remèdes, c’est de prier et de persévérer dans la prière tant que la tentation dure. Il arrive souvent que le Seigneur nous accorde la victoire, non à la première mais à la seconde, à la troisième et même à la quatrième prière. En un mot, soyons persuadés que c’est de la prière que dépend tout notre bien ; de la prière dépend le changement de la vie ; de la prière dépend la victoire sur les tentations ; par la prière on obtient l’amour divin, la perfection, la persévérance et le salut.

Qu’on ne s’étonne pas de me voir recommander si souvent dans mes ouvrages l’usage de la prière, son importance et sa nécessité continuelle ; je crains, au contraire, de n’avoir pas encore assez insisté sur ce point. Je sais que le démon ne cesse ni jour ni nuit de nous tendre des pièges pour nous faire tomber. Je sais que sans le secours divin nous ne sommes pas capables de lui résister, et c’est pour cela que l’Apôtre nous exhorte à nous revêtir de l’armure de Dieu. Or, quelle est-elle, cette armure ? Ce sont les prières continuelles et ferventes, pour que Dieu nous aide à vaincre. Dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament, nous sommes sans cesse avertis du besoin de prier : Invoquez-moi, et je vous délivrerai. Criez vers moi, et je vous exaucerai. Il faut toujours prier, et ne jamais cesser. Demandez, et il vous sera donné. Veillez et priez. Priez sans cesse. Il me semble donc n’avoir pas trop parlé de prier.

Je désirerais que les prédicateurs, les confesseurs et les auteurs de livres spirituels fissent de la prière le sujet principal de leurs discours et de leurs exhortations ; leur silence à cet égard me paraît être une juste punition de nos crimes. Les prédications, les méditations, les communions, les mortifica­tions sont d’une utilité reconnue pour la vie spirituelle ; mais, malgré tous ces moyens, nous tomberons, si lors de la tentation, nous ne recourons pas à Dieu. Prions donc, si nous voulons nous sauver ; et surtout, lorsque nous sommes tentés, recou­rons au Sauveur, demandons-lui non seulement la force de vaincre la tentation et la persévérance dans la grâce, mais encore la grâce de toujours prier. Recourons aussi à Marie, la Dispensatrice des grâces, puisque saint Bernard assure que la volonté de Dieu est que nous ne recevions aucune grâce qui ne passe par les mains de Marie.

Affections et prières

Jésus, mon divin Rédempteur, j’espère que par vos mérites vous m’aurez pardonné mes péchés, et que je vous en remercierai à jamais dans le ciel. Je reconnais que si j’ai eu le malheur de pécher et de retomber, c’est pour avoir négligé de vous demander la persévérance. Je vous la demande maintenant, ô mon Dieu, cette vertu ; ne permettez pas que je me sépare de vous. Je fais la résolution de vous la demander toujours, et surtout quand je serai tenté de vous offenser. Mais à quoi me servira de faire des résolutions et des promesses, si vous ne me donnez la grâce de recourir à vous dans le besoin ? Ah ! c’est par les mérites de votre Passion que je vous la demande, cette grâce ; ne me la refusez pas. Marie, ma Reine et ma Mère, je vous prie, par l’amour que vous avez pour Jésus, de m’obtenir la grâce de recourir toujours à Votre Divin Fils et à vous jusqu’à la mort.

2. Des désolations

On se trompe, dit saint François de Sales, quand on veut mesurer sa dévotion sur les consolations qu’on éprouve dans le service du Seigneur. La véritable dévotion consiste dans une volonté ferme de faire tout ce qui plaît à Dieu ; c’est par les aridités que Dieu s’attache plus étroitement les âmes. L’obstacle à la véritable union avec Dieu, c’est l’attachement à nos inclinations déréglées. Quand Dieu veut attirer une âme à son parfait amour, il cherche à la détacher de toute affection des biens de la terre. C’est pourquoi il la prive peu à peu des plaisirs, des biens et des honneurs du monde, de ses amis, de ses parents et de sa santé ; c’est par là qu’il la détache de la créature pour lui faire mettre toutes ses affections en son Dieu.

Dans cette vue, Dieu, pour attacher l’âme aux biens spirituels, lui fait goûter au commencement beaucoup de consolations intérieures accompagnées d’une abondance de larmes. Par l’attrait de ces douceurs, l’âme se détache des plaisirs sensuels, s’adonne même aux pénitences et aux mortifications, aux jeûnes, aux cilices et aux disciplines. Il faut alors qu’un sage directeur modère cette ardeur et refuse, du moins en partie, les mortifications demandées qui pourraient devenir nuisibles à la santé. Quand le démon voit qu’elle se donne à Dieu et qu’elle en reçoit des consolations ordinaires aux commençants, il suggère toujours ces pénitences indiscrètes pour faire perdre la santé, et avec elle l’usage non seulement des pénitences, mais encore de l’oraison, de la communion, de tous les exercices de piété, et faire ainsi retourner aux anciens dérèglements. Le devoir du directeur est alors de refuser la permission de faire ces péni­tences et d’exhorter aux mortifications intérieures, comme à souffrir en patience les mépris et les adversités, à obéir aux supérieurs, à s’abstenir de toute curiosité de la vue et de l’ouïe ; promettant que, lorsqu’on sera bien exercé dans ces mortifica­tions intérieures, il permettra l’usage des mortifications extérieures. Du reste, qu’on ne dise pas que les mortifications extérieures ne sont que peu ou pas utiles ; les mortification intérieures sont plus nécessaires à la perfection ; mais celles qui sont extérieures ont aussi leurs avantages. Saint Vincent de Paul dit que celui qui ne pratique pas les mortifications exté­rieures ne sera jamais mortifié, ni extérieurement ni intérieu­rement. Saint Jean de la Croix ajoute qu’on ne doit pas se fier à un directeur qui méprise les macérations de la chair, quand même ce serait un thaumaturge.

Mais revenons à notre sujet. L’âme qui commence à se donner à Dieu, éprouvant la douceur de ses consolations sensibles, se détache peu à peu des créatures et s’attache à Dieu ; mais, comme elle le fait plutôt par l’attrait de ces douceurs que par une véritable volonté de plaire au Seigneur, elle croit faussement que plus elle trouve de goût dans ces dévotions, plus elle aime Dieu. Il en résulte que quand il faut quitter ces exercices de piété, dans lesquels elle trouvait tant de douceurs, pour s’acquitter des obligations que l’obéissance, la charité ou son état lui imposent, elle s’inquiète et se trouble ; car tel est le faible de l’homme, qu’il ne cherche dans toutes des actions que sa propre satisfaction. Quand il ne trouve plus les mêmes consolations dans ses exercices, il les laisse, ou du moins les abrège, et en les abrégeant de jour en jour, il en abandonne enfin l’usage. Voilà ce qui arrive à bien des âmes. Fidèles à la voix de Dieu, elles entrent dans le chemin de la perfection et y font quelques pas tant que les douceurs spirituelles durent ; mais ces douceurs viennent-elles à manquer, elles laissent tout et reprennent leur ancien genre de vie. Il faut donc bien se persuader que l’amour de Dieu et la perfection ne consistent pas à goûter des consolations et des douceurs intérieures, mais à vaincre l’amour-propre, pour ne suivre que la volonté de Dieu. Saint François de sales dit que Dieu est aussi aimable quand il nous envoie de tribulations que lorsqu’il nous console.

Tant qu’on éprouve des consolations, il faut peu de vertu pour renoncer aux plaisirs sensuels et supporter avec patience les affronts et les adversités ; mais bien souvent toute cette patience provient de cet état de douceur, et non pas d’un véritable amour de Dieu. C’est pourquoi le Seigneur, pour affermir l’âme dans la vertu, se retire d’elle et lui ôte toutes ses consolations, pour la détacher de l’amour-propre, qui se repaissait de ces douceurs. Ainsi, au lieu du plaisir qu’elle trouvait d’abord à produire des actes d’offrande, de confiance et d’amour, elle ne ressent plus alors que peine et froideur ; elle est ennuyée de tous les exercices de dévotion, de l’oraison, de la lecture spirituelle, de la communion ; bien plus, elle n’y trouve que craintes et que ténèbres ; il lui semble que tout est perdu ; elle craint toujours de n’avoir pas prié comme il faut ; elle recommence à chaque instant sa prière ; elle s’afflige et croit que Dieu refuse de l’exaucer.

Voici donc ce que nous devons faire en pareilles circons­tances : loin de repousser ces consolations divines, comme le prétendaient quelques faux mystiques, recevons-les avec reconnaissance, sans toutefois nous arrêter à les savourer et à nous y complaire ; cette complaisance est appelée par saint Jean de la Croix une gourmandise spirituelle ; elle ne plaît pas à Dieu. Ainsi, bannissons de notre esprit cette complaisance dans les consolations, et gardons-nous bien de croire que le Seigneur nous favorise de la sorte parce que nous nous conduisons mieux que les autres ; cette pensée ferait qu’il se retirerait tout à fait de nous et nous laisserait dans nos misères. Ces consolations spirituelles sont des dons bien plus précieux que toutes les richesses et tous les honneurs de ce monde. Remercions-en donc le Seigneur ; mais en même temps, loin de nous complaire en ses douceurs, humilions-nous et rappelons-nous nos péchés passés ; pensons que ces grâces sont de purs effets de la bonté de Dieu, et qu’il nous les envoie peut-être pour nous disposer à souffrir avec patience de grandes tribulations. Préparons-nous donc alors à supporter toute sortes de peines intérieures ou extérieures, de maladies et de persécutions, en disant à Dieu : Seigneur me voici ; disposez entièrement de moi et de tout ce qui m’appartient ; donnez-moi la grâce de vous aimer et d’accomplir parfaitement votre sainte volonté ; c’est tout ce que je vous demande.

Mais une âme qui est moralement sûre d’être dans la grâce de Dieu, fût-elle d’ailleurs privée à la fois des plaisirs du monde et de ceux du ciel, demeure en paix, car elle sait qu’elle aime Dieu, et qu’elle est payée de retour. Mais Dieu, voulant la purifier davantage et la dépouiller de toute satisfaction sensible, pour l’unir à lui par un amour pur et parfait, la met quelquefois dans le creuset de la désolation, qui est la plus amère de toutes les peines intérieures et extérieures ; il répand sur son esprit des ténèbres si épaisses, qu’elle n’est plus dans le cas de reconnaître si elle est en état de grâce, et qu’il lui semble ne pouvoir plus retrouver Dieu. Dieu permet quelquefois qu’elle ait de fortes tentations d’impureté, accompagnées de mouvements de la partie inférieure, ou des pensées contraires à la foi, à l’espérance et à la charité, des pensées même de haine contre Dieu, dont elle se croit abandonnée. Comme alors d’un côté les suggestions du démon sont fortes et la concupiscence émue, et que, de l’autre, l’âme, bien qu’elle résiste avec la volonté, ne sait pas néanmoins, dans une si grande obscurité, distinguer suffisamment si elle résiste comme il faut à ces tentations ou si elle y consent, toutes ces circonstances lui font craindre d’avoir été infidèle dans ces différentes tentations, et d’avoir en même temps perdu Dieu et la grâce. Elle va plus loin : elle croit toucher à sa perte totale, ne plus aimer Dieu et avoir encouru sa haine. Les saints eux-mêmes n’ont pas été exempts de pareilles désolations. Sainte Thérèse dit les avoir éprouvées ; elle ajoute que la solitude, loin d’adoucir ses maux, ne faisait que les exaspérer, et que l’oraison lui semblait un enfer.

Ces désolations ne doivent pas effrayer une âme qui aime, et bien moins encore son directeur. Ces agitations sensuelles, ces tentations contre les vertus théologales ne sont que de pures craintes, des tourments de l’âme, des efforts du démon, et non pas des actes volontaires, ni par conséquent des péchés. L’âme qui aime véritablement Jésus-Christ résiste et ne consent pas à ces suggestions ; mais, à cause des ténèbres qui l’environnent, elle reste dans la confusion et le doute, et, comme la grâce ne se manifeste pas à elle d’une manière sensible, elle craint et s’afflige. Mais voulez-vous connaître la véritable situation de cette âme, demandez-lui, même dans le fort de sa désolation, si elle commettrait un seul péché véniel de propos délibéré : elle n’hésitera pas de vous répondre qu’elle est prête à souffrir, non une, mais mille morts plutôt que d’offenser ainsi le Seigneur.

C’est pourquoi, autre chose est faire un bon acte, comme de repousser la tentation, d’espérer en Dieu, de l’aimer et de vouloir ce qu’il veut ; autre chose est connaître qu’on fait réelle­ment ce bon acte. Cette connaissance du bon acte fait qu’on éprouve un contentement intérieur ; mais le fruit et le mérite du bon acte consistent entièrement dans l’exécution. C’est de cette dernière que Dieu se contente, et il prive l’âme de la connais­sance du bon acte qu’elle a fait pour lui ravir la satisfaction qui, dans le fond, n’ajoute rien à l’acte fait, puisque le Seigneur s’occupe plus de notre profit que de notre satisfaction. Voici ce que saint Jean de la Croix écrivait à une personne pour la consoler dans cette triste situation : Jamais vous n’avez été dans un meilleur état qu’à présent, car vous n’avez jamais été si humiliée, si détachée du monde et si abjecte à vos yeux que vous ne l’êtes à présent ; vous n’avez jamais été aussi éloignée de vous rechercher vous-même. Enfin, ne croyons pas que dans le temps où nous éprouvons le plus de consolations intérieures, nous soyons plus aimés de Dieu ; car, ce n’est pas dans ces consolations que la perfection consiste, c’est dans la mortifica­tion de notre propre volonté et dans une parfaite conformité à la volonté de Dieu.

Dans l’état de désolation, l’âme ne doit pas écouter le démon, qui lui dit que le Seigneur l’a abandonnée, ni cesser pour cela de faire oraison ; c’est un piège que le démon lui tend pour l’entraîner dans le précipice. C’est par les aridités et les tentations, dit sainte Thérèse, que le Seigneur éprouve ceux qu’il aime. Quand même les aridités dureraient toute la vie, on ne doit pas abandonner l’oraison ; car un temps viendra où toutes ces peines seront payées à haut prix. On doit alors s’humilier dans la pensée qu’on mérite d’être traité ainsi à cause des péchés passés, et se résigner entièrement à la volonté de Dieu, en lui disant : Me voici, Seigneur : si vous voulez que je reste dans la désolation et l’affliction toute ma vie, et même pendant toute l’éternité, donnez-moi votre grâce, faites que je vous aime, et ensuite disposez de moi comme il vous plaira.

Ne vous fatiguez pas inutilement, et n’augmentez pas votre inquiétude et votre trouble en voulant vous assurer que vous êtes en état de grâce. Ce n’est là qu’une épreuve, et non pas un abandon de Dieu, parce que Dieu ne veut pas que vous ayez actuellement cette connaissance : Il ne le veut pas pour votre plus grand bien, pour vous humilier, pour que vous redoubliez les prières et les actes de confiance en sa divine miséricorde. Vous voulez voir, et Dieu ne veut pas que vous voyiez. D’ailleurs, saint François de Sales dit que la résolution de ne jamais consentir à aucun péché, quelque petit qu’il soit, est une marque que l’on est en grâce avec Dieu. Mais c’est encore là une chose qu’on ne peut reconnaître clairement quand on se trouve dans une profonde désolation ; on ne doit pas prétendre alors à l’évidence de la chose qu’on veut, il suffit de la vouloir par la pointe de la volonté, et de d’abandonner entre les bras de la volonté divine. Qu’ils sont agréables à Dieu de tels actes de confiance et de résignation au milieu des ténèbres de la désolation ! Mettons donc en Dieu toute notre confiance, puisque, comme dit sainte Thérèse, il nous aime bien plus que nous ne nous aimons nous-mêmes.

Consolez-vous donc, âmes chéries de Dieu, vous qui êtes véritablement résolues d’être tout à Dieu, et qui vous voyez en même temps privées de toute consolation. Votre désolation est une preuve que vous êtes grandement aimées de Dieu, et qu’il vous tient préparée une place en paradis, où les consolations sont pleines et éternelles. Soyez assurées que, plus vous aurez été affligées en cette vie, plus vous en recevrez de consolations en l’autre. Sainte Jeanne de Chantal, pendant quarante-et-un ans, eut à soutenir de terribles assauts de la part de l’enfer, des peines intérieures, des tentations, des craintes d’être dans la disgrâce de Dieu, et même d’en être abandonnée entièrement. Ses afflictions étaient si continuelles et si grandes, qu’il n’y avait que la pensée de la mort qui lui donnât quelque soulagement. L’ennemi, disait-elle, m’attaque avec tant de fureur, que je ne sais de quel côté me retourner ; il me semble parfois que la patience va m’échapper, et que je suis sur le point de perdre et de laisser toutes choses. Les tentations sont si violentes, que je donnerais volontiers ma vie pour en être délivrée ; quelquefois elles vont jusqu’à me faire perdre l’usage des aliments et du sommeil.

Ces tentations augmentèrent encore les huit à neuf dernières années de sa vie, et devinrent bien plus fortes. La mère de Chatel disait que la sainte Mère de Chantal souffrait jour et nuit un continuel martyre intérieur, au temps de l’oraison, du travail et même du repos, ce qui lui inspirait une extrême compassion pour cette sainte. Elle était tentée contre toutes les vertus excepté contre la chasteté ; le démon lui suscitait des doutes, des perplexités et des répugnances sans nombre. Quelquefois Dieu la privait de ses lumières et lui apparaissait tout courroucé contre elle, comme disposé à la chasser de sa présence ; en sorte que, tout effrayée, elle détournait ses regards pour trouver ailleurs quelque soulagement ; mais, comme elle s’en trouvait nulle part, elle était contrainte de ramener ses regards vers Dieu et de s’abandonner à sa miséricorde. Il lui semblait qu’elle allait succomber à chaque instant à la force des tentations. Quoique Dieu ne cessât pas de l’assister, sa désolation était telle, qu’elle se figurait qu’il l’avait abandonnée, vu que l’oraison, les lectures pieuses, la communion et les autres exercices spirituels ne lui offraient plus aucune satisfaction, mais seulement des ennuis et des angoisses. Tout son secours dans cet état d’abandon était de regarder Dieu et de laisser faire.

Dans tous mes abandonnements, disait cette sainte, je trouve une nouvelle croix dans la vie simple que je mène, et l’impuissance dans laquelle je suis d’agir, vient encore ajouter à ma croix. Il lui semblait être comme un malade accablé de douleurs ; incapable de se tourner et de se remuer en aucun sens, sans parole pour découvrir ses maux, et sans vue pour distinguer si on lui apporte un médicament ou du poison. Elle ajoutait en versant un torrent de larmes : Il me semble être sans foi, sans espérance et sans amour de Dieu. Cependant elle conservait toujours un visage serein et beaucoup de douceur dans la conversation. Elle tenait sans cesse ses regards fixés en Dieu, et se reposait entièrement dans le sein de la volonté divine. Saint François de Sales, son directeur, qui connaissait combien son âme était belle aux yeux de Dieu, en parlait ainsi : Son cœur était comme un musicien sourd qui, doué d’une voix délicieuse, ne peut retirer aucun plaisir de son chant. Il écrivait à la sainte en ces termes : Vous devez servir votre Seigneur seulement par amour de sa volonté, dans la privation de toute consolation, au milieu de ces déluges de tristesse et d’effroi. C’est ainsi qu’on parvient à la sainteté.

Les saints sont les pierres choisies qui, comme le chante l’Église, travaillées à coups de ciseau, c’est-à-dire par le moyen des tentations, des craintes, des doutes, des perplexités, et des autres peines intérieures et extérieures, deviennent ensuite propres à être placées sur des trônes dans le royaume du paradis.

Affections et prières

Jésus, mon espérance et mon amour, je ne mérite pas que vous me donniez des consolations et des douceurs, réservez-les pour les âmes innocentes qui vous ont toujours aimé ; pour moi, qui suis pécheur, je ne les mérite pas, je ne vous les demande pas. Tout ce que je vous demande, c’est de faire que je vous aime et que j’accomplisse toujours votre sainte volonté. Du reste, disposez entièrement de moi. Mes péchés passés m’ont mérité des peines et des afflictions bien plus grandes : ils m’ont mérité l’enfer, où je serai condamné à des souffrances et à des pleurs éternels, sans pouvoir jamais plus vous aimer. Ah ! c’est uniquement cette dernière peine que je vous prie d’éloigner de moi. Vous méritez un amour infini ; vous m’avez fait par vos bienfaits une obligation de vous aimer ; non, je ne saurais vivre sans vous aimer. Je vous aime, ô mon souverain Bien ! je vous aime de tout mon cœur et plus que moi-même ; je vous aime et je ne veux aimer que vous. Cette bonne volonté est un effet de votre grâce. Achevez votre ouvrage, soyez mon soutien jusqu’à ma mort, ne m’abandonnez pas à moi-même, donnez-moi la force de vaincre les tentations, surtout de me vaincre moi-même ; et, pour que j’y réussisse, faites que je me recommande sans cesse à vous par la prière. Je veux être tout à vous. Je vous consacre mon corps, mon âme, ma volonté, ma liberté ; je ne veux vivre que pour vous, mais pour vous seul, ô mon Créateur, mon Rédempteur, mon amour et mon tout ! je veux me sanctifier à tout prix, et je l’espère de votre bonté. Affligez-moi, privez-moi de tout ; mais ne me privez pas de votre grâce et de votre amour. Espérance des pécheurs, ô Marie ! c’est en vous que j’espère, votre intercession est toute-puissante auprès de Dieu ; par l’amour que vous avez pour Jésus-Christ, aidez-moi et conduisez-moi au port du salut.

Abrégé des vertus
indiquées dans cet ouvrage, qui doivent être pratiquées par ceux qui aiment Jésus-Christ

Il faut souffrir avec patience toutes les tribulations de cette vie, les infirmités, les maladies, les douleurs, la pauvreté, la perte des biens, la mort des parents, les affronts, les persécu­tions et toutes les adversités. Les afflictions de cette vie nous démontrent, que Dieu nous aime et qu’il veut nous sauver ; et les mortifications involontaires que Dieu nous envoie lui sont plus agréables que les volontaires que nous prenons par notre choix.

Dans les maladies, tâchons de nos résigner entièrement à la volonté du Seigneur : cette disposition plaît à Dieu plus que toute autre pratique de piété. Si nous ne pouvons alors méditer, jetons les yeux sur le crucifix, et offrons à Jésus nos souffrances en union de celles qu’il a endurées pour nous sur la croix. Si l’on nous annonce que l’heure de notre mort est proche, recevons cet avis en paix et dans un esprit de sacrifice, c’est-à-dire, en voulant mourir pour plaire à Jésus-Christ ; c’est cette volonté qui fit tout le mérite de la mort des martyrs. Ainsi disons à Dieu : Seigneur, me voici ; je suis prêt à faire tout ce que vous voudrez, à souffrir autant que vous voudrez, et à mourir quand vous voudrez. Ne désirons pas vivre plus longtemps pour faire pénitence : la plus belle pénitence est d’accepter la mort avec une entière résignation.

Conformons-nous aussi à la volonté divine quand nous éprouvons la pauvreté et ses suites, comme le froid, la faim, la fatigue, la confusion et les dérisions.

Soyons aussi résignés à la perte des biens, des parents ou amis qui auraient pu être utiles. Accoutumons-nous à répéter dans les adversités ces mots : Le Seigneur le veut, je le veux aussi. À la mort de nos proches, au lieu de perdre notre temps à pleurer sans utilité, employons-le à prier pour les âmes des défunts, offrant alors à Jésus-Christ la peine que nous éprouvons de les avoir perdus.

Souffrons avec patience et en paix les mépris et les affronts. Répondons avec bonté et douceur à celui qui nous insulte. Mais, si nous nous sentons agités, il vaut mieux souffrir en silence, jusqu’à ce que notre esprit soit calmé. Gardons-nous bien de nous plaindre aux autres de l’affront que nous avons reçu, mais offrons-le à Jésus-Christ, qui a tant souffert pour l’amour de nous.

Soyons doux et affables avec tout le monde, supérieurs, inférieurs, nobles, roturiers, parents et étrangers, mais surtout avec les pauvres et les malades, et plus spécialement encore avec les ennemis.

Quand nous faisons une réprimande, que ce soit avec douceur ; c’est le meilleur moyen de la rendre profitable. Ainsi, gardons-nous de reprendre les autres lorsque nous somme en colère : il y aurait toujours alors quelque chose d’amer, ou dans les paroles ou dans les manières ; gardons-nous encore de reprendre une personne irritée ; la correction servirait plutôt à l’exaspérer qu’à la faire rentrer en elle-même.

N’envions aux grands du monde ni leurs richesses, ni les honneurs, les dignités et les applaudissements qu’ils reçoivent des hommes. Portons envie à ceux qui aiment le plus Jésus-Christ ; ils sont plus contents de leur sort que les premiers monarque de la terre. Remercions Dieu de nous avoir fait connaître la vanité des biens terrestres, qui causent la perte de tant d’âmes.

Dans toutes nos pensées et nos actions n’ayons pas égard à notre propre satisfaction, mais ne cherchons qu’à plaire à Dieu ; ainsi, ne nous troublons pas quand nos desseins sont traversés ; et, quand nous réussissons, ne recherchons pas les applaudisse­ments ni les remerciements des hommes ; si l’on parle mal de nous, n’en faisons pas de cas : c’est à Dieu et non aux hommes que nous voulons plaire.

Les principaux moyens pour arriver à la perfection sont :

En premier, d’éviter tout péché délibéré, même léger ; mais, s’il nous arrive malheureusement de tomber dans quelque faute, gardons-nous de nous irriter contre nous-mêmes : il faut alors nous en repentir sans trouble, faire un acte d’amour envers Jésus-Christ et lui promettre de ne plus l’offenser à l’avenir, moyennant sa sainte grâce ;

En deuxième lieu, de désirer d’arriver à la perfection des saints, et de tout souffrir pour plaire à Jésus-Christ ; ou, si nous n’avons pas ce désir, de prier le Seigneur de nous l’accorder ; car, sans un véritable désir de notre sanctification, nous ne pourrons jamais avancer dans la perfection ;

En troisième lieu, d’être dans une ferme résolution d’attein­dre à la perfection. C’est là un moyen de surmonter tous les obstacles et toutes les répugnances. Sans cette résolution, on reste faible et on succombe aux moindres difficultés ;

En quatrième lieu, de faire deux heures ou au moins une heure d’oraison mentale tous les jours, et quelque ennui, quel­que aridité ou agitation qu’on y éprouve, ne pas l’abandonner sans une vraie nécessité ;

En cinquième lieu, de communier plusieurs fois la semaine.

Enfin, de prier continuellement, de recourir dans tous nos besoins à Notre-Seigneur Jésus-Christ, à l’intercession de notre bon Ange, de nos saint Patrons, et surtout à la sainte Vierge, par les mains de laquelle Dieu nous accorde toutes ses grâces. On a déjà vu, au chapitre 8, que c’est de la prière que dépend le salut. Ce que nous devons surtout demander à Dieu dans la prière, c’est la persévérance dans la grâce. Celui qui la demande l’obtient, et celui qui ne la demande pas ne l’obtient pas et se perd. Nous devons aussi demander l’amour de Jésus-Christ et la parfaite conformité à sa sainte volonté, ayant toujours soin de ne prier qu’au Nom de Jésus-Christ. Ces demandes, nous devons les faire le matin en nous levant, les répéter durant l’oraison mentale, la communion, la visite au saint Sacrement, et le soir à l’examen de conscience. Mais c’est principalement quand nous sommes tentés, qu’il faut demander à Dieu la force de résister, et, surtout s’il s’agit d’impureté, invoquons alors plusieurs fois les saints Noms de Jésus et de Marie. Celui qui prie finit par vaincre ; celui qui ne prie pas est vaincu.

Quant à l’humilité, nous ne devons pas nous enorgueillir des richesses, des honneurs, de la noblesse, du talent, ni de toute autre bonne qualité naturelle, et bien moins encore de celles qui sont purement spirituelles, car, toutes ces qualités nous vien­nent de Dieu : nous devons, au contraire, nous regarder comme les plus méchants des hommes, et aimer par conséquent à nous voir méprisés, sans faire comme ceux qui se disent être les plus coupables, et qui veulent pourtant être mieux traités que tous les autres. Ainsi, recevons avec humilité les corrections sans nous excuser, pas même lorsqu’on nous accuse à tort, à moins que notre justification ne soit nécessaire pour éviter le scandale.

Gardons-nous encore bien plus de désirer d’être honorés et estimés dans le monde. Ayons toujours devant les yeux cette belle maxime de saint François, que nous ne sommes rien de plus que ce que nous sommes aux yeux de Dieu. Il conviendrait bien moins encore à un religieux de rechercher les charges honorables et la supériorité : l’honneur d’un religieux consiste à être le plus humble de tous ; et celui-là est le plus humble qui embrasse avec plus de joie les humiliations.

Détachons notre cœur de toutes les créatures. On ne pourra jamais voler à Dieu et s’unir parfaitement à lui tant qu’on tiendra au plus petit objet terrestre.

Bannissons surtout de notre cœur l’amour déréglé des parents. Saint Philippe de Néri disait que plus nous aimons la créature, moins nous aimons Dieu. Pour choisir un état de vie, tenons-nous en garde contre la volonté des parents ; ils ont plus en vue leurs intérêts que notre avantage personnel. Renonçons au respect humain, à la vaine estime des hommes, et principale­ment à notre propre volonté. Il faut tout laisser, dit Thomas a Kempis, pour tout acquérir.

Ne nous mettons jamais en colère pour quelque motif que ce soit ; si nous nous sentons quelquefois agités, cessons tout de suite de parler ou d’agir, jusqu’à ce que nous soyons sûrs que la colère est apaisée. C’est pourquoi, il est à propos que nous nous préparions d’avance dans l’oraison à tout évènement où nous serions en danger de nous emporter. À ce propos, rappelons-nous que saint François de Sales disait que toutes les fois qu’il s’était fâché, il s’en était ensuite repenti.

Toute la sainteté consiste à aimer Dieu, et tout l’amour de Dieu consiste à faire sa volonté. Nous devons donc nous rési­gner entièrement à tout ce que Dieu dispose, et par conséquent embrasser en paix tous les événements favorables ou désa­gréables qu’il plaît à Dieu de nous envoyer. Ainsi, ayons pour but dans nos prières d’obtenir la grâce de faire la volonté du Seigneur. Pour nous assurer de la volonté divine, sou­mettons-nous entièrement à celle de nos supérieurs, si nous sommes religieux, ou à celle de notre confesseur, si nous sommes sécu­liers, étant sûrs, disait Philippe de Néri, que nous ne devrons pas rendre compte à Dieu de tout ce que nous aurons fait par obéissance : bien entendu, pourvu qu’il n’y ait pas de péché évident.

Il y a deux remèdes contre les tentations, savoir : la rési­gna­tion et la prière. La résignation, car les tentations de pécher ne viennent pas de Dieu, mais il les permet pour notre bien. Ne nous irritons donc pas, quelque fâcheuses, quelque désa­gréables que soient les tentations ; résignons-nous à la volonté de Dieu, qui les permet, et, pour les vaincre, armons-nous de la prière, qui est le plus puissant et le plus sûr moyen de se défendre contre les attaques de l’ennemi. Les mauvaises pensées ne sont pas des péchés, pourvu qu’on n’y consente pas. Invoquons les saints Noms de Jésus et de Marie, et nous serons invincibles. Au moment de la tentation, il est bon de renouveler le ferme propos de mourir plutôt que d’offenser Dieu, de faire souvent le signe de la croix, de prendre de l’eau bénite, et de découvrir la tentation au confesseur. Mais le plus nécessaire de tous les remèdes, c’est de prier, de recourir à Jésus et à Marie.

Dans les tentations et les peines intérieures, nous devons : 1° nous humilier, avouer que nous méritons d’être traités de la sorte ; 2° nous résigner à la volonté du Seigneur, en nous abandonnant entre les bras de la Miséricorde divine. Quand Dieu nous console, préparons-nous aux tribulations, qui suivent ordinairement de près les consolations. Quand il nous envoie des afflictions quelconques, humilions-nous, résignons-nous à la volonté divine, et les afflictions nous seront bien plus avantageuses que les consolations.

Maximes générales pour bien vivre

– Tout sur la terre finira, les plaisirs comme les souffrances ; mais l’éternité ne finira jamais.

– Que servent, à la mort, toutes les grandeurs de la terre ?

– Tout ce qui vient de Dieu, prospérité, adversité, tout est bon et destiné à faire notre bien.

– Il faut se dépouiller de tout pour tout acquérir.

– Sans Dieu, on ne peut avoir une véritable paix.

– Il n’y a de nécessaire à l’homme que l’amour de Dieu et le salut.

– Une seule chose est à craindre, c’est le péché.

– En perdant Dieu, on perd tout.

– Celui qui ne désire rien de tout ce qui est au monde est maître de l’univers entier ; celui qui ne prie pas se perd.

– Qu’on meure, s’il le faut, pourvu qu’on plaise à Dieu.

– Quoi qu’il en puisse coûter pour posséder Dieu, ce sera toujours peu de chose.

– Toute peine est légère pour celui qui a mérité l’enfer.

– Il n’y a qu’à regarder Jésus en croix pour être animé à tout souffrir.

– Tout ce qu’on ne fait pas pour Dieu devient une peine.

– Celui qui ne veut que Dieu seul est assez riche.

– Bienheureux celui qui peut dire de cœur : Mon doux Jésus, c’est vous seul que je veux, et rien de plus.

– Celui qui aime Dieu trouvera du plaisir en tout ; celui qui ne l’aime pas ne trouvera du plaisir nulle part.

La Pentecôte et son octave

Dom Guéranger ~ L’Année liturgique
La Pentecôte et son octave

O Roi de gloire, Seigneur des armées, qui aujourd’hui êtes monté triomphant au-dessus de tous les cieux, ne nous laissez pas orphelins ; mais envoyez‑nous l’Esprit de vérité, selon la promesse du Père, alleluia. O Rex gloriae, Domine virtutum, qui triumphator hodie super omnes caelos ascendisti, ne derelinquas nos ; sed mitte promissum Patris in nos Spiritum veritatis, alleluia.

Le samedi veille de la Pentecôte

La lumière éblouissante de la solennité de demain illumine déjà cette journée qui en est la veille. Les fidèles se disposent par le jeûne à célébrer dignement le mystère ; mais, comme à la Vigile de Pâques, la messe des néophytes, qui autrefois avait lieu dans la nuit, est maintenant anticipée, et dès avant le milieu du jour la louange de l’Esprit-Saint, dont l’effusion est si proche, a retenti avec éclat dans toute église pourvue d’une fontaine baptismale. Sur le soir, l’Office des premières Vêpres ouvre à son heure l’auguste solennité. Le règne du divin Esprit est donc proclamé dès aujourd’hui par la sainte Liturgie. Unissons-nous aux pensées et aux sentiments des habitants du Cénacle, dont l’attente est au moment d’être remplie.

Dans toute la série des mystères que nous avons vus se dérouler jusqu’ici durant le cours de l’Année liturgique, nous avons souvent pressenti l’action de la troisième personne de l’auguste Trinité. Les lectures des livres saints, tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, ont éveillé plus d’une fois notre attention respectueuse sur ce divin Esprit qui semblait s’environner de mystère, comme si le temps de sa manifestation n’était pas venu encore. Les opérations de Dieu dans les créatures sont successives ; mais elles arrivent infailliblement en leur temps. L’historien sacré nous raconte comment le Père céleste, agissant par son Verbe, disposa en six journées ce monde qu’il avait créé ; mais il nous montre en même temps, dans un lointain mystérieux, l’Esprit-Saint planant sur les eaux et les fécondant silencieusement, en attendant que le Fils de Dieu les séparât de la terre qu’elles inondaient.

Si donc le règne patent du Saint-Esprit sur le monde a été différé jusqu’à l’établissement de l’Homme-Dieu sur son trône éternel, n’allons pas croire que ce divin Esprit soit demeuré jusqu’alors inactif. Toutes ces Écritures sacrées dont nous avons rencontré tant de sublimes fragments dans la sainte Liturgie, que sont-elles sinon l’œuvre cachée de celui qui, comme nous dit l’antique Symbole, « a parlé par les Prophètes (Qui locutus est per Prophetas. Symbole de Nicée et de Constantinople) » ? C’est lui qui nous donnait le Verbe, Sagesse de Dieu, au moyen de l’Écriture, comme il devait nous le donner plus tard dans la chair de l’humanité. Il n’a pas été oisif un moment dans la durée des siècles. Il préparait le monde au règne du Verbe incarné, rapprochant et mêlant les races, produisant cette attente universelle qui s’étendit des peuples les plus barbares aux nations les plus avancées dans la civilisation. Il ne s’était pas encore nommé à la terre ; mais il planait sur l’humanité avec amour, comme il avait plané avec mystère, au commencement, sur les eaux muettes et insensibles.

En attendant sa venue, les prophètes l’annonçaient dans les mêmes oracles où ils prédisaient l’arrivée du Fils de Dieu. Le Seigneur disait par la bouche de Joël : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair (Joël, 2, 29). » Ailleurs il s’énonçait ainsi par l’organe d’Ezéchiel : « Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés de toutes vos souillures, et je vous purifierai de toutes vos idoles. Et je vous donnerai un cœur nouveau, et je placerai au milieu de vous un esprit nouveau ; et j’enlèverai le cœur de pierre qui est dans votre chair, et je vous donnerai un cœur de chair, et je placerai au milieu de vous l’Esprit qui est le mien (Ézech. 36, 25-27). »

Mais avant sa propre manifestation, l’Esprit-Saint avait à opérer directement pour celle du Verbe divin. Lorsque la puissance créatrice fît sortir du néant le corps et l’âme de la future mère d’un Dieu, ce fut lui qui prépara l’habitation de la souveraine Majesté, en sanctifiant Marie dès le premier instant de sa conception, prenant possession d’elle comme du temple divin où le Fils de Dieu s’apprêtait à descendre. Au moment fortuné de l’Annonciation, l’Archange déclare à la Vierge que l’Esprit-Saint va survenir en elle et que la Vertu du Très-Haut va la couvrir de son ombre. À peine la Vierge a-t-elle prononcé son acquiescement au décret éternel, que soudain l’opération du divin Esprit a produit en elle le plus ineffable des mystères : « le Verbe est fait chair, et il habite parmi nous. »

Sur cette fleur sortie de la branche émanée du tronc de Jessé, sur cette humanité produite divinement en Marie, l’Esprit du Père et du Fils se repose avec délices ; il la comble de ses dons, il l’adapte à sa fin glorieuse et éternelle (Isai. 11, 1-3). Lui qui avait doué la mère de tant de trésors de la grâce, dépasse encore pour le fils d’une manière incommensurable la mesure qui semblait la plus voisine de l’infini. Et toutes ces merveilles, le divin et puissant Esprit les accomplit silencieusement comme toujours ; car l’heure où doit éclater sa venue n’est pas arrivée encore. La terre ne fera que l’entrevoir au jour où sur le lit du Jourdain, dans les eaux duquel Jésus est descendu, il étendra ses ailes et viendra se reposer sur la tête de ce Fils bien-aimé du Père. Jean pénètre le mystère dans son ravissement, comme, avant de naître, il avait senti au sein de Marie le fruit divin qui habitait en elle ; mais les hommes n’ont vu qu’une colombe, et la colombe n’a pas révélé les secrets de l’éternité.

Le règne du Fils de Dieu, de notre Emmanuel, s’assied sur ses fondements prédestinés. Nous avons en lui notre frère, car il a pris notre chair avec ses infirmités ; nous avons en lui notre docteur, car il est la Sagesse du Père, et il nous initie par ses leçons à toute vérité ; nous avons en lui notre médecin, car il guérit toutes nos langueurs et toutes nos infirmités ; nous avons en lui notre médiateur, car il ramène en son humanité sainte toute l’œuvre créée à son divin auteur ; nous avons en lui notre réparateur, et dans son sang notre rançon : car le péché de l’homme avait brisé le lien entre Dieu et nous, et il nous fallait un rédempteur divin ; nous avons en lui un chef qui ne rougit pas de ses membres, si humbles qu’ils soient, un roi que nous venons de voir couronner à jamais, un Seigneur que le Seigneur a fait asseoir à sa droite (Psalm. 109).

Mais s’il nous gouverne pour toujours, c’est maintenant du haut des cieux, jusqu’au moment où il apparaîtra de nouveau pour briser contre terre la tête des pécheurs, lorsque la voix tonnante de l’Ange criera : « Le temps n’est plus (Apoc. 10, 6). » En attendant, des siècles nombreux doivent se dérouler, et ces siècles ont été destinés à l’empire de l’Esprit divin. « Mais l’Esprit ne pouvait encore être donné, nous dit saint Jean, tant que Jésus n’avait pas été glorifié (s. Jean 7, 39). » Notre beau mystère de l’Ascension forme donc la limite entre les deux règnes divins ici‑bas : le règne visible du Fils de Dieu et le règne visible de l’Esprit-Saint. Afin de les unir et d’en préparer la succession, ce ne sont plus seulement des prophètes mortels qui parlent ; c’est notre Emmanuel lui-même, durant sa vie mortelle, qui se fait le héraut du règne prochain du divin Esprit.

Ne l’avons-nous pas entendu nous dire : « Il vous est avantageux que je m’en aille ; car si je ne me retirais pas, le Paraclet ne viendrait pas à vous (Ibid. 16, 7) ? » Le monde a donc un grand besoin de ce divin hôte, dont le propre Fils de Dieu se fait ainsi le précurseur ! Et afin que nous connaissions quelle est la majesté de ce maître nouveau qui va régner sur nous, Jésus nous déclare la gravité des châtiments qu’attireront sur eux ceux qui l’offenseront. « Quiconque, dit-il, aura proféré une parole contre le Fils, elle lui sera pardonnée ; mais celui qui aura dit cette parole contre le Saint-Esprit, il n’en obtiendra le pardon ni en ce monde, ni en l’autre (s. Matth. 12. 32.). » Cependant cet Esprit divin ne prendra pas la nature humaine comme le Fils ; il n’aura point à racheter le monde comme l’a racheté le Fils ; mais il viendra avec une immensité d’amour qui ne saurait être méprisée impunément. C’est à lui que Jésus confiera l’Église son Épouse pendant les longs siècles que doit durer son veuvage, à lui qu’il remettra son œuvre, afin qu’il la maintienne et la dirige en toutes choses.

Nous donc, appelés à recevoir sous peu d’heures l’effusion de cet Esprit d’amour qui vient « renouveler la face de la terre (Psalm. 103), » soyons attentifs comme nous le fûmes à Bethléhem, dans les moments qui précédèrent la naissance de notre Emmanuel. Le Verbe et l’Esprit-Saint sont égaux en gloire et en puissance, et leur venue sur la terre procède du même décret éternel et pacifique de la glorieuse Trinité, qui a résolu, par cette double visite, de nous « rendre participants de la nature divine (2 s. Pierre 1, 4) ». Nous les fils du néant, nous sommes appelés à devenir, par l’opération du Verbe et de l’Esprit, les fils du Père céleste. Maintenant, si nous désirons connaître en quelle manière doit être préparée l’âme fidèle à l’arrivée du divin Paraclet, retournons par la pensée au Cénacle où nous avons laissé les disciples rassemblés, persévérant dans la prière, selon l’ordre de leur Maître, et attendant que la Vertu d’en haut descende sur eux et vienne les couvrir comme une armure pour les combats qu’ils auront à livrer.

Dans cet asile sacré du recueillement et de la paix, notre œil respectueux cherche d’abord Marie, mère de Jésus, chef-d’œuvre de l’Esprit-Saint, Église du Dieu vivant, de laquelle sortira demain, comme du sein d’une mère, par l’action du même Esprit, l’Église militante que cette nouvelle Ève représente et contient encore en elle. N’a-t-elle pas droit à tous nos hommages en ce moment, cette créature incomparable que nous avons vue associée à tous les mystères du Fils de Dieu, et qui tout à l’heure va devenir le plus digne objet de la visite de l’Esprit-Saint ? Nous vous saluons, ô Marie pleine de grâce, nous tous qui sommes encore renfermés en vous et goûtons l’allégresse dans votre sein maternel. N’est-ce pas pour nous qu’a parlé l’Église dans la sainte Liturgie, lorsqu’elle commente à votre gloire le divin cantique de votre aïeul David[1] ? En vain votre humilité veut se soustraire aux honneurs qui demain vous attendent. Créature immaculée, temple du Saint-Esprit, il faut que ce divin Esprit vous soit communiqué d’une nouvelle manière ; car une nouvelle œuvre vous attend, et la terre doit vous posséder encore.

Autour de Marie est rassemblé le collège apostolique, contemplant avec ravissement celle dont les traits augustes lui rappellent le Seigneur absent. Dans les jours précédents un grave événement a eu lieu au Cénacle sous les yeux de la Mère de Dieu et des hommes. De même que pour l’établissement du peuple Israélite, Dieu avait fait choix des douze fils de Jacob comme d’autant de fondements de cette race privilégiée, de même Jésus avait choisi douze hommes au sein de ce même peuple pour être les bases de l’édifice de l’Église chrétienne dont il est, et Pierre avec lui et en lui, la pierre angulaire. La chute lamentable de Judas avait réduit à onze ces élus du choix divin ; le nombre sacré n’existait plus, et l’Esprit-Saint était au moment de descendre sur le collège des Apôtres. Avant de monter au ciel, Jésus n’avait pas jugé à propos de faire lui-même le choix du successeur du disciple déchu ; mais il fallait que le nombre sacré fût complété avant l’effusion de la Vertu d’en haut. L’Église ne devait rien avoir à envier à la Synagogue. Qui donc remplirait l’office du Fils de Dieu dans la désignation d’un Apôtre ? Un tel droit ne pouvait appartenir qu’à Pierre, nous dit saint Jean Chrysostome ; mais dans sa modestie, il déclina l’honneur, ne voulant se souvenir que de l’humilité (In Act. Apost. Homilia 3). Une élection fut la suite du discours de Pierre, et Mathias mêlé aux autres Apôtres compléta le nombre mystérieux, et attendit avec eux la descente promise du Consolateur.

Dans le Cénacle et sous les yeux de Marie, sont réunis aussi les disciples qui, sans avoir eu l’honneur d’être admis dans le duodénaire sacré, n’en ont pas moins été les témoins des œuvres et des mystères de l’Homme-Dieu ; ils sont mis à part, et réservés pour la prédication de la bonne nouvelle. Madeleine enfin et les autres saintes femmes attendent dans le recueillement que leur a prescrit le Maître, cette visite d’en haut dont elles connaîtront bientôt la puissance. Rendons nos hommages à cette assemblée sainte, à ces cent vingt disciples qui nous sont donnés pour modèles dans cette grande circonstance ; car l’Esprit divin doit d’abord venir en eux ; ils sont ses prémices. Plus tard il descendra aussi sur nous, et c’est afin de nous préparer à sa venue que la sainte Église nous impose un jeûne solennel aujourd’hui.

Dans l’antiquité, cette journée ressemblait à celle de la veille de Pâques. Sur le soir les fidèles se rendaient à l’église pour prendre part aux solennités de l’administration du baptême. Dans la nuit qui suivait, le sacrement dé la régénération était conféré aux catéchumènes que l’absence ou quelque maladie avait empêchés de se joindre aux autres dans la nuit de Pâques. Ceux qu’on n’avait pas jugés suffisamment éprouvés encore, ou dont l’instruction n’avait pas semblé assez complète, ayant satisfait aux justes exigences de l’Église, contribuaient aussi à former le groupe des aspirants à la nouvelle naissance qui se puise dans la fontaine sacrée. Au lieu des douze prophéties qui se lisaient dans la nuit de Pâques pendant que les prêtres accomplissaient sur les catéchumènes les rites préparatoires au baptême, on n’en lisait ordinairement que six ; ce qui amène à conclure que le nombre des baptisés dans la nuit de la Pentecôte était moins considérable.

Le cierge pascal reparaissait durant cette nuit de grâce, afin d’inculquer à la nouvelle recrue que faisait l’Église, le respect et l’amour envers le Fils de Dieu, qui s’est fait homme pour être « la lumière du monde (s. Jean 8, 12) ». Tous les rites que nous avons détaillés et expliqués au Samedi saint s’accomplissaient dans cette nouvelle occasion où paraissait la fécondité de l’Église, et le divin Sacrifice auquel prenaient part les heureux néophytes commençait dès avant le point du jour.

Dans la suite des temps, la coutume charitable de conférer le baptême aux enfants aussitôt après leur naissance, ayant pris force de loi, la Messe baptismale a été anticipée à la matinée du samedi veille de la Pentecôte, comme il est arrivé pour la veille de Pâques. Avant la célébration du Sacrifice, on lit les six prophéties dont nous avons parlé tout à l’heure ; après quoi a lieu solennellement la bénédiction de l’eau baptismale. Le cierge pascal se retrouve à cette fonction, à laquelle manque trop souvent l’assistance des fidèles.

Dans l’après-midi a lieu la solennité des premières Vêpres. Nous omettons d’insérer ici les Psaumes, les Antiennes et les autres parties de cet Office, parce que la Vigile de la Pentecôte ne peut jamais se rencontrer un Dimanche, tandis qu’il en est autrement pour les fêtes auxquelles nous avons accordé ce développement. Au reste, si l’on excepte quelques détails, les premières et les secondes Vêpres de la Pentecôte sont entièrement semblables.

Nous clorons la journée en insérant ici l’une des plus belles Séquences d’Adam de Saint-Victor sur le mystère de la Pentecôte. Ce prince de la poésie liturgique dans l’Occident s’est surpassé lui-même sur les louanges du divin Esprit ; et plus d’une fois dans le cours de l’Octave, nous aurons recours à son magnifique répertoire. Mais ce n’est pas seulement une œuvre de génie que nous allons reproduire ici ; c’est une prière sublime et ardente adressée au Paraclet que Jésus nous a promis et dont nous attendons la venue. Efforçons-nous de faire passer dans nos âmes les sentiments du pieux docteur du 12ème siècle, et aspirons comme lui à la descente du Consolateur qui vient renouveler la face de la terre et habiter en nous.

Séquence

O toi qui procèdes du Père et du Fils, divin Paraclet, par ta flamme féconde, viens rendre éloquent notre organe, et embraser nos cœurs de tes feux.

Amour du Père et du Fils, l’égal des deux et leur semblable en essence, tu remplis tout, tu donnes la vie à tout ; dans ton repos, tu conduis les astres, tu règles le mouvement des cieux.

Lumière éblouissante et chérie, tu dissipes nos ténèbres intérieures ; ceux qui sont purs, tu les rends plus purs encore ; c’est toi qui fais disparaître le péché et la rouille qu’il apporte avec lui.

Tu manifestes la vérité, tu montres la voie de la paix et celle de la justice ; tu fuis les cœurs pervers, et tu combles des trésors de ta science ceux qui sont droits.

Si tu enseignes, rien ne demeure obscur ; si tu es présent à l’âme, rien ne reste impur en elle ; tu lui apportes la joie et l’allégresse, et la conscience que tu as purifiée goûte enfin le bonheur.

Ton pouvoir transforme les éléments ; par toi les sacrements obtiennent leur efficacité ; tu fais obstacle à la puissance mauvaise, tu repousses les embûches de nos ennemis.

À ta venue, nos cœurs sont dans le calme ; à ton entrée, le sombre nuage se dissipe ; feu sacré, tu embrases le cœur sans le consumer, et ta visite l’affranchit de ses angoisses.

Des âmes jusqu’alors ignorantes, engourdies et insensibles, tu les instruis et les ranimes. Inspirée par toi, la langue fait entendre des accents que tu lui donnes ; la charité que tu apportes avec toi dispose le cœur à tout bien.

Secours des opprimés, consolation des malheureux, refuge des pauvres, donne-nous de mépriser les objets terrestres ; entraîne notre désir à l’amour des choses célestes.

Tu consoles et tu affermis les cœurs humbles ; tu les habites et tu les aimes ; expulse tout mal, efface toute souillure, rétablis la concorde entre ceux qui sont divises et apporte‑nous ton secours.

Tu visitas un jour les disciples timides : par toi ils furent instruits et fortifiés ; daigne nous visiter aussi et répandre ta consolation sur nous et sur le peuple fidèle.

Égale est la majesté des divines personnes, égale leur puissance ; commune aux trois est la divinité ; tu procèdes des deux premières, semblable à l’une et à l’autre, et rien d’inférieur n’est en toi.

Aussi grand que l’est le Père lui-même, souffre que tes humbles serviteurs rendent à ce Dieu-Père, au Fils rédempteur et à toi-même la louange qui vous est due.

Amen.

Le saint jour de la Pentecôte

Venez, ô Esprit-Saint, remplissez les cœurs de vos fidèles, et allumez en eux le feu de votre amour.

La grande journée qui consomme l’œuvre divine sur la race humaine a lui enfin sur le monde. « Les jours de la Pentecôte, comme parle saint Luc, sont accomplis (Act 2, 1). » Depuis la Pâque, nous avons vu se dérouler sept semaines ; voici le jour qui fait suite et amène le nombre mystérieux de cinquante. Ce jour est le Dimanche, consacré par les augustes souvenirs de la création de la lumière et de la résurrection du Christ ; son dernier caractère lui va être imposé, et par lui nous allons recevoir « la plénitude de Dieu (Voir la Mystique du Temps Pascal, tome 1) ».

Sous le règne des figures, le Seigneur marqua déjà la gloire future du cinquantième jour. Israël avait opéré, sous les auspices de l’agneau de la Pâque, son passage à travers les eaux de la mer Rouge. Sept semaines s’écoulèrent dans ce désert qui devait conduire à la terre promise, et le jour qui suivit les sept semaines fut celui où l’alliance fut scellée entre Dieu et son peuple. La Pentecôte (le cinquantième jour) fut marquée par la promulgation des dix préceptes de la loi divine, et ce grand souvenir resta dans Israël avec la commémoration annuelle d’un tel événement. Mais ainsi que la Pâque, la Pentecôte était prophétique : il devait y avoir une seconde Pentecôte pour tous les peuples, de même qu’une seconde Pâque pour le rachat du genre humain. Au Fils de Dieu, vainqueur de la mort, la Pâque avec tous ses triomphes ; à l’Esprit-Saint, la Pentecôte, qui le voit entrer comme législateur dans le monde placé désormais sous sa loi.

Mais quelle dissemblance entre les deux Pentecôtes ! La première sur les rochers sauvages de l’Arabie, au milieu des éclairs et des tonnerres, intimant une loi gravée sur des tables de pierre ; la seconde en Jérusalem, sur laquelle la malédiction n’a pas éclaté encore, parce qu’elle contient dans son sein jusqu’à cette heure les prémices du peuple nouveau sur lequel doit s’exercer l’empire de l’Esprit d’amour. En cette seconde Pentecôte, le ciel ne s’assombrit pas, on n’entend pas le roulement de la foudre ; les cœurs des hommes ne sont pas glacés d’effroi comme autour du Sinaï ; ils battent sous l’impression du repentir et de la reconnaissance. Un feu divin s’est emparé d’eux, et ce feu embrasera la terre entière. Jésus avait dit : « Je suis venu apporter le feu sur la terre, et quel est mon vœu, sinon de le voir s’éprendre (s. Luc 12, 49) ? » L’heure est venue, et celui qui en Dieu est l’Amour, la flamme éternelle et incréée, descend du ciel pour remplir l’intention miséricordieuse de l’Emmanuel.

En ce moment où le recueillement plane sur le Cénacle tout entier, Jérusalem est remplie de pèlerins accourus de toutes les régions de la gentilité, et quelque chose d’inconnu se remue au fond du cœur de ces hommes. Ce sont des Juifs venus pour les fêtes de la Pâque et de la Pentecôte de tous les lieux où Israël est allé établir ses synagogues. L’Asie, l’Afrique, Rome elle-même, ont fourni leur contingent. Mêlés à ces Juifs de pure race, on aperçoit des gentils qu’un mouvement de piété a portés à embrasser la loi de Moïse et ses pratiques : on les appelle Prosélytes. Cette population mobile qui doit se disperser sous peu de jours, et que le seul désir d’accomplir la loi a rassemblée dans Jérusalem, représente, par la diversité des langages, la confusion de Babel ; mais ceux qui la composent sont moins influencés que les habitants de la Judée par l’orgueil et les préjugés. Arrivés d’hier, ils n’ont pas, comme ces derniers, connu et repoussé le Messie, ni blasphémé ses œuvres qui rendaient témoignage de lui. S’ils ont crié devant Pilate avec les autres Juifs pour demander que le Juste fût crucifié, c’est qu’ils étaient entraînés par l’ascendant des prêtres et des magistrats de cette Jérusalem vers laquelle leur piété et leur docilité à la loi les avaient amenés.

Mais l’heure est venue, l’heure de Tierce, l’heure prédestinée de toute éternité, et le dessein des trois divines personnes conçu et arrêté avant tous les temps se déclare et s’accomplit. De même que le Père, sur l’heure de minuit, envoya en ce monde pour y prendre chair au sein de Marie, son propre Fils qu’il engendre éternellement : ainsi, le Père et le Fils envoient à cette heure de Tierce sur la terre l’Esprit-Saint qui procède de tous deux, pour y remplir jusqu’à la fin des temps la mission de former l’Église épouse et empire du Christ, de l’assister, de la maintenir, de sauver et de sanctifier les âmes.

Soudain un vent violent qui venait du ciel se fait entendre ; il mugit au dehors et remplit le Cénacle de son souffle puissant. Au dehors il convoque autour de l’auguste édifice que porte la montagne de Sion une foule d’habitants de Jérusalem et d’étrangers ; au dedans il ébranle tout, il soulève les cent vingt disciples du Sauveur, et montre que rien ne lui résiste. Jésus avait dit de lui : « C’est un vent qui souffle où il veut, et vous entendez retentir sa voix (s. Jean 3, 8) » ; puissance invisible qui creuse jusqu’aux abîmes dans les profondeurs de la mer, et lance les vagues jusqu’aux nues. Désormais ce vent parcourra la terre en tous sens, et rien ne pourra l’arrêter dans son domaine.

Cependant l’assemblée sainte qui était assise tout entière dans l’extase de l’attente, a conservé la même attitude. Passive sous l’effort du divin envoyé, elle s’abandonne à lui. Mais le souffle n’a été qu’une préparation pour le dedans du Cénacle, en même temps qu’il est un appel pour le dehors. Tout à coup une pluie silencieuse se répand dans l’intérieur de l’édifice ; pluie de feu, dit la sainte Église, « qui éclaire sans brûler, qui luit sans consumer (Répons du Jeudi de la Pentecôte) » ; des flocons enflammés ayant la forme de langues, viennent se poser sur la tête de chacun des cent vingt disciples. C’est l’Esprit divin qui prend possession de l’assemblée dans chacun de ses membres. L’Église n’est plus seulement en Marie ; elle est aussi dans les cent vingt disciples. Tous sont maintenant à l’Esprit qui est descendu sur eux ; son règne est ouvert, il est déclaré, et de nouvelles conquêtes se préparent.

Mais admirons le symbole sous lequel une si divine révolution s’opère. Celui qui naguère se montra au Jourdain sous la forme gracieuse d’une colombe, apparaît aujourd’hui sous celle du feu. Dans l’essence divine il est amour ; or, l’amour n’est pas tout entier dans la douceur et la tendresse ; il est ardent comme le feu. Maintenant donc que le monde est livré à l’Esprit-Saint, il faut qu’il brûle, et l’incendie ne s’arrêtera plus. Et pourquoi cette forme de langues ? sinon parce que la parole sera le moyen par lequel se propagera le divin incendie. Ces cent vingt disciples n’auront qu’à parler du Fils de Dieu fait homme et rédempteur de tous, de l’Esprit-Saint qui renouvelle les âmes, du Père céleste qui les aime et les adopte : leur parole sera accueillie d’un grand nombre. Tous ceux qui l’auront reçue seront unis dans une même foi, et l’ensemble qu’ils formeront s’appellera l’Église catholique, universelle, répandue en tous les temps et en tous les lieux. Le Seigneur Jésus avait dit : « Allez, enseignez toutes les nations ; » l’Esprit divin apporte du ciel sur la terre et la langue qui fera retentir cette parole, et l’amour de Dieu et des hommes qui l’inspirera. Cette langue et cet amour se sont arrêtés sur ces hommes, et par le secours de l’Esprit divin, ces hommes les transmettront à d’autres jusqu’à la fin des siècles.

Un obstacle cependant semble se dresser à l’encontre d’une telle mission. Depuis Babel, le langage humain est divisé, et la parole ne circule pas d’un peuple à l’autre. Comment donc la parole pourra-t elle être l’instrument de la conquête de tant de nations, et réunir en une seule famille tant de races qui s’ignorent ? Ne craignez pas : le tout-puissant Esprit y a pourvu. Dans l’ivresse sacrée qu’il inspire aux cent vingt disciples, il leur a conféré le don d’entendre toutes langues et de se faire entendre eux-mêmes en toute langue. À l’instant même, dans un transport sublime, ils s’essayent à parler tous les idiomes de la terre, et leur langue, comme leur oreille, se prête non seulement sans effort, mais avec délices, à cette plénitude de la parole qui va rétablir la communion des hommes entre eux. L’Esprit d’amour a fait cesser en un moment la séparation de Babel, et la fraternité première reparaît dans l’unité du langage.

Que vous êtes belle, ô Église de Dieu, rendue sensible dans cet auguste prodige de l’Esprit divin qui agit désormais sans limites ! Vous nous retracez le magnifique spectacle qu’offrait la terre, lorsque la race humaine ne parlait qu’un seul langage. Et cette merveille ne sera pas seulement pour la journée de la Pentecôte, et elle ne durera pas seulement la vie de ceux en qui elle éclate en ce moment. Après la prédication des Apôtres, la forme première du prodige s’effacera peu à peu, parce qu’elle cessera d’être nécessaire ; mais jusqu’à la fin des siècles, ô Église, vous continuerez de parler toutes les langues ; car vous ne serez pas confinée dans un seul pays, mais vous habiterez tous les pays du monde. Partout on entendra exprimer une même foi dans la langue de chaque peuple, et ainsi le miracle de la Pentecôte, renouvelé et transformé, vous accompagnera toujours, ô Église ! et demeurera l’un de vos principaux caractères. C’est ce qui fait dire au grand docteur saint Augustin parlant aux fidèles, ces paroles admirables : « L’Église répandue parmi les nations parle toutes les langues. Qu’est cette Église, sinon le corps du Christ ? Dans ce corps vous êtes un membre. Étant donc membre d’un corps qui parle toutes les langues, vous avez droit de vous considérer vous-même comme participant au même don (In Johan. Tract. 22). » Durant les siècles de foi, la sainte Église, source unique de tout véritable progrès dans l’humanité, avait fait plus encore ; elle était parvenue à réunir dans une même forme de langage les peuples qu’elle avait conquis. La langue latine fut longtemps le lien du monde civilisé. En dépit des distances, les relations de peuple à peuple, les communications de la science, les affaires même des particuliers lui étaient confiées ; l’homme qui parlait cette langue n’était étranger nulle part dans tout l’Occident et au delà. La grande hérésie du 16ème siècle émancipa les nations de ce bienfait comme de tant d’autres, et l’Europe, scindée pour longtemps, cherche, sans le trouver, ce centre commun que l’Église seule et sa langue pouvaient lui offrir. Mais retournons au Cénacle dont les portes ne se sont pas encore ouvertes, et continuons à y contempler les merveilles du divin Esprit.

Nos yeux tout d’abord cherchent respectueusement Marie, Marie plus que jamais « pleine de grâce ». Il eût semblé qu’après les dons immenses qui lui furent prodigués dans sa conception immaculée, après les trésors de sainteté que versa en elle la présence du Verbe incarné durant les neuf mois qu’elle le posséda dans son sein, après les secours spéciaux quelle reçut pour agir et souffrir en union avec son fils dans l’œuvre de la Rédemption, après les faveurs dont Jésus la combla au milieu des splendeurs de la résurrection, le Ciel avait épuisé la mesure des dons qu’il avait à répandre sur une simple créature, si élevée qu’elle pût être dans le plan éternel. Il n’en est pas ainsi. Une nouvelle mission s’ouvre pour Marie : à cette heure, la sainte Église est enfantée par elle ; Marie vient de mettre au jour l’Épouse de son Fils, et de nouveaux devoirs l’appellent. Jésus est monté seul dans les cieux ; il l’a laissée sur la terre, afin qu’elle prodigue à son tendre fruit ses soins maternels. Qu’elle est touchante, mais aussi qu’elle est glorieuse cette enfance de notre Église bien-aimée, reçue dans les bras de Marie, allaitée par elle, soutenue de son appui dès les premiers pas de sa carrière en ce monde ! Il faut donc à la nouvelle Ève, à la véritable « Mère des vivants », un surcroît de grâces pour répondre à une telle mission : aussi est-elle l’objet premier des faveurs de l’Esprit-Saint. Il la féconda autrefois pour être la mère du Fils de Dieu ; en ce moment il forme en elle la mère des chrétiens. « Le fleuve de la grâce, comme parle le Roi‑prophète, submerge de ses eaux cette Cité de Dieu qui les reçoit avec délices (Psalm. 45) » ; l’Esprit d’amour accomplit à ce moment l’oracle divin du Rédempteur mourant sur la croix. Il avait dit, en désignant l’homme : « Femme, voilà votre fils » ; l’heure est arrivée, et Marie a reçu avec une plénitude merveilleuse cette grâce maternelle qu’elle commence à appliquer dès aujourd’hui, et qui l’accompagnera jusque sur son trône de reine, lorsqu’enfin la sainte Église ayant pris un accroissement suffisant, sa céleste nourrice pourra quitter la terre, monter aux cieux et ceindre le diadème qui l’attend.

Contemplons cette nouvelle beauté qui éclate dans les traits de celle en qui le Seigneur vient de déclarer une seconde maternité : cette beauté est le chef-d’œuvre de l’Esprit-Saint en cette journée. Un feu divin transporte Marie, un amour nouveau s’est allumé dans son cœur ; elle est tout entière à cette autre mission pour laquelle elle avait été laissée ici-bas. La grâce apostolique est descendue en elle. La langue de feu qu’elle a reçue ne parlera pas dans les prédications publiques ; mais elle parlera aux Apôtres, les dirigera, les consolera dans leurs labeurs. Elle s’énoncera, cette langue bénie, avec autant de douceur que de force, à l’oreille des fidèles qui sentiront l’attraction vers celle en qui le Seigneur a fait l’essai de toutes ses merveilles. Comme un lait généreux, la parole irrésistible de cette mère universelle donnera aux premiers enfants de l’Église la vigueur qui les fera triompher des assauts de l’enfer ; et c’est en partant d’auprès d’elle qu’Étienne ira ouvrir la noble carrière des martyrs.

Regardons maintenant le collège apostolique. Ces hommes que quarante jours de relations avec leur Maître ressuscité avaient relevés, et que nous trouvions déjà si différents d’eux-mêmes, que sont-ils devenus depuis l’instant où l’Esprit divin les a saisis ? Ne sentez-vous pas qu’ils sont transformés, qu’un feu divin éclate dans leur poitrine, et que dans un moment ils vont s’élancer à la conquête du monde ? Tout ce que le Maître leur avait annoncé est accompli en eux ; et c’est véritablement la Vertu d’en haut qui est descendue pour les armer au combat. Où sont-ils ceux qui tremblaient devant les ennemis de Jésus, ceux qui doutaient de sa résurrection ? La vérité que le Maître leur a enseignée brille aux regards de leur intelligence ; ils voient tout, ils comprennent tout. L’Esprit-Saint leur a infus le don de la foi dans un degré sublime, et leur cœur brûle du désir de répandre au plus tôt cette foi dans le monde entier. Loin de craindre désormais, ils n’aspirent qu’à affronter tous les périls en prêchant, comme Jésus le leur a commandé, à toutes les nations son nom et sa gloire.

Contemplez Pierre. Vous le reconnaissez aisément à cette majesté douce que tempère une ineffable humilité. Hier son aspect était imposant mais tranquille ; aujourd’hui, sans rien perdre de leur dignité, ses traits ont pris une expression d’enthousiasme que nul n’avait encore vue en lui. L’Esprit divin s’est emparé puissamment du Vicaire de Jésus ; car Pierre est le prince de la parole et le maître de la doctrine. Près de Pierre, c’est André son frère aîné, qui conçoit en ce moment cette passion ardente pour la croix qui sera son type à jamais glorieux ; c’est Jean dont les traits semblaient naguère ne respirer que la douceur, et qui subitement ont pris l’expression forte et inspirée du prophète de Pathmos ; à ses côtés, c’est Jacques son frère, l’autre « fils du tonnerre », se dressant avec toute la vigueur du vaillant chevalier qui s’élancera bientôt à la conquête de l’Ibérie. Le second Jacques, celui qui est aimé sous le nom de « frère du Seigneur », puise dans la vertu du divin Esprit qui le transporte, un nouveau degré de charme et de béatitude. Matthieu est illuminé d’une splendeur qui fait pressentir en lui le premier des écrivains du nouveau Testament. Thomas sent en son cœur la foi qu’il a reçue au contact des membres de son Maître ressuscité, prendre un accroissement sans mesure : il est prêt à partir pour ses laborieuses missions dans l’extrême Orient ; tous, en un mot, sont un hymne vivant à la gloire de l’Esprit tout-puissant, qui s’annonce avec un tel empire dès les premiers instants de son arrivée.

Dans un rang inférieur apparaissent les disciples, moins favorisés dans cette visite que les douze princes du collège apostolique, mais pénétrés du même feu ; car eux aussi marcheront à la conquête du monde et fonderont de nombreuses chrétientés. Le groupe des saintes femmes n’a pas moins ressenti que le reste de l’assemblée la descente du Dieu qui s’annonce sous l’emblème du feu. L’amour qui les retint au pied de la croix de Jésus et qui les conduisit les premières à son sépulcre au matin de la Pâque, s’est enflammé d’une ardeur nouvelle. La langue de feu s’est arrêtée sur chacune d’elles, et elles seront éloquentes à parler de leur Maître aux Juifs et aux gentils. En vain la synagogue expulsera Madeleine et ses compagnes ; la Gaule méridionale les écoutera à son tour, et ne sera pas rebelle à leur parole.

Cependant, la foule des Juifs qui avait entendu le bruit de la tempête annonçant la venue de l’Esprit divin, s’est amassée en grand nombre autour du mystérieux Cénacle. Ce même Esprit qui agit au dedans avec tant de magnificence, les pousse à faire le siège de cette maison qui contient dans ses murs l’Église du Christ dont la naissance vient d’éclater. Leurs clameurs retentissent, et bientôt le zèle apostolique qui vient de naître pour ne plus s’éteindre, ne peut plus tenir dans de si étroites limites. En un moment l’assemblée inspirée se précipite aux portes du Cénacle, et se met en rapport avec cette multitude avide de connaître le nouveau prodige que vient d’opérer le Dieu d’Israël.

Mais, ô merveille ! la foule composée de toutes les nations, qui s’attendait à entendre le parler grossier des Galiléens, est tout à coup saisie de stupeur. Ces Galiléens n’ont fait encore que s’énoncer en paroles confuses et inarticulées, et chacun les entend parler dans sa propre langue. Le symbole de l’unité apparaît dans toute sa splendeur. L’Église chrétienne est montrée à tous les peuples représentés dans cette multitude. Elle sera une, cette Église ; car les barrières que Dieu plaça autrefois, dans sa justice, pour isoler les nations, viennent de s’écrouler. Voici les messagers de la foi du Christ ; ils sont prêts, ils vont partir, leur parole fera le tour de la terre.

Dans la foule cependant, quelques hommes, insensibles au prodige, se scandalisent de l’ivresse divine dans laquelle ils voient les Apôtres : « Ces « hommes, disent-ils, sont pleins de vin. » C’est le langage du rationalisme qui veut tout expliquer par des raisons humaines. Et pourtant ces Galiléens prétendus ivres abattront à leurs pieds le monde entier, et l’Esprit divin qui est en eux, ils le communiqueront avec son ivresse à toutes les races du genre humain. Les saints Apôtres sentent que le moment est venu ; il faut que la seconde Pentecôte soit proclamée en ce jour anniversaire de la première. Mais dans cette proclamation de la loi de miséricorde et d’amour qui vient remplacer la loi de la justice et de la crainte, quel sera le Moïse ? L’Emmanuel, avant de monter au ciel, l’avait désigné : c’est Pierre, le fondement de l’Église. Il est temps que tout ce peuple le voie et l’entende ; le troupeau va se former, il est temps que le pasteur se montre. Écoutons l’Esprit-Saint qui va s’énoncer par son principal organe, en présence de cette multitude ravie et silencieuse ; chaque mot que va dire l’Apôtre qui ne parle qu’une seule langue est compris de chacun des auditeurs, à quelque idiome, à quelque pays de la terre qu’il appartienne. Un tel discours est à lui seul la démonstration de la vérité et de la divinité de la loi nouvelle.

« Hommes juifs, s’écrie dans la plus haute éloquence le pêcheur du lac de Génézareth, hommes juifs et vous tous qui habitez en ce moment Jérusalem, apprenez ceci et prêtez l’oreille à mes paroles. Non, ces hommes que vous voyez ne sont pas ivres comme vous l’avez pensé ; car il n’est encore que l’heure de tierce ; mais en ce moment s’accomplit ce qu’avait prédit le prophète Joël : « Dans les derniers temps, dit le Seigneur, je répandrai mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos jeunes gens seront favorisés de visions, et vos vieillards auront des songes prophétiques. Et dans ces jours, je répandrai mon Esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes, et ils prophétiseront. » Hommes Israélites, écoutez ceci. Vous vous rappelez Jésus de Nazareth, que Dieu même avait accrédité au milieu de vous par les prodiges au moyen desquels il opérait par lui, ainsi que vous le savez vous-mêmes. Or, ce Jésus, selon le décret divin résolu à l’avance, a été livré à ses ennemis, et vous‑mêmes vous l’avez fait mourir par la main des impies. Mais Dieu l’a ressuscité, en l’arrachant à l’humiliation du tombeau qui ne pouvait le retenir. David n’avait-il pas dit de lui : « Ma chair reposera dans l’espérance ; car vous ne permettrez pas, Seigneur, que celui qui est votre Saint éprouve la corruption du tombeau » ? Ce n’était pas en son propre nom que David parlait ; car il est mort, et son sépulcre est encore sous nos yeux ; mais il annonçait la résurrection du Christ qui n’a point été laissé dans le tombeau, et dont la chair n’a pas connu la corruption. Ce Jésus, Dieu lui‑même l’a ressuscité, et nous en sommes tous témoins. Élevé à la droite de Dieu, il a, selon la promesse qu’en avait faite le Père, répandu sur la terre le Saint-Esprit, ainsi que vous le voyez et l’entendez. Sachez donc, maison d’Israël, et sachez-le avec toute certitude, que ce Jésus crucifié par vous, Dieu en a fait le Seigneur et le Christ (Act. 2). »

Ainsi fut accomplie la promulgation de la loi nouvelle par la bouche du nouveau Moïse. Comment les auditeurs n’eussent-ils pas accueilli le don inestimable de cette seconde Pentecôte, qui venait dissiper les ombres de l’ancienne et produire au grand jour les divines réalités ? Dieu se révélait, et, comme toujours, il le faisait par les miracles. Pierre rappelle les prodiges de Jésus dont la Synagogue n’a pas voulu tenir compte, et qui rendaient témoignage de lui. Il annonce la descente de l’Esprit-Saint, et en preuve il allègue le prodige inouï que les auditeurs ont sous les yeux, dans le don des langues départi aux habitants du Cénacle.

Poursuivant son œuvre sublime, l’Esprit-Saint qui planait sur cette foule, féconde par son action divine ces cœurs prédestinés. La foi naît et se développe tout d’un coup dans ces disciples du Sinaï accourus de tous les points du monde pour une Pâque et une Pentecôte désormais stériles. Saisis de crainte et de regret d’avoir demandé la mort du Juste, dont ils confessent la résurrection et l’ascension au ciel, ces Juifs de toute nation poussent un cri pénétrant vers Pierre et ses compagnons : « Qu’avons-nous donc à faire, ô vous qui êtes nos frères ? » Admirable disposition pour recevoir la foi ! le désir de croire, et le dessein arrêté de conformer ses actes à sa croyance. Pierre reprend son discours : « Repentez-vous, leur dit-il, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ, et vous aurez part, vous aussi, au don du Saint-Esprit. La promesse a été faite pour vous et pour vos fils et également pour ceux qui sont loin, c’est‑à‑dire les gentils : en un mot, pour tous ceux qu’appelle le Seigneur notre Dieu. »

À chaque parole du nouveau Moïse, la Pentecôte judaïque s’efface, et la Pentecôte chrétienne resplendit d’une lumière toujours plus splendide à l’horizon. Le règne de l’Esprit divin est inauguré dans Jérusalem, à la face du temple condamné à s’écrouler sur lui-même. Pierre parla encore ; mais le livre sacré des Actes n’a recueilli que ces paroles qui retentirent comme le dernier appel au salut : « Sauvez-vous, enfants d’Israël, sauvez‑vous de cette génération perverse. »

Il fallait rompre, en effet, avec les siens, mériter par le sacrifice les faveurs de la nouvelle Pentecôte, passer de la Synagogue dans l’Église. Plus d’un combat se livra dans les cœurs de ces hommes ; mais le triomphe de l’Esprit-Saint fut complet en ce premier jour. Trois mille personnes se déclarèrent disciples de Jésus, et furent marquées aujourd’hui même du sceau de l’adoption. O Église du Dieu vivant, qu’ils sont beaux vos progrès sous le souffle du divin Esprit ! D’abord vous avez résidé en Marie l’immaculée, pleine de grâce et mère de Dieu ; votre second pas vous a donné les cent vingt disciples du Cénacle ; et voici que le troisième vous dote de trois mille élus, nos ancêtres, qui vont bientôt quitter Jérusalem la répudiée, et porter dans les pays d’où ils sont partis les prémices du peuple nouveau. Demain c’est au temple même que Pierre parlera, et à sa voix cinq mille personnes se déclareront à leur tour disciples de Jésus de Nazareth. Salut donc, ô Église, noble et dernière création de l’Esprit-Saint, société immortelle qui militez ici-bas, en même temps que vous triomphez dans les cieux. O Pentecôte, jour sacré de notre naissance, vous ouvrez avec gloire la série des siècles que doit parcourir en ce monde l’Épouse de l’Emmanuel. Vous nous donnez l’Esprit divin qui vient écrire, non plus sur la pierre, mais dans nos cœurs, la loi qui régira les disciples de Jésus. O Pentecôte promulguée dans Jérusalem, mais qui devez étendre vos bienfaits à ceux « qui sont au loin », c’est-à-dire aux peuples de la gentilité, vous venez remplir les espérances que nous fit concevoir le touchant mystère de l’Épiphanie. Les mages venaient de l’Orient ; nous les suivîmes au berceau de l’Enfant divin, et nous savions que notre tour viendrait. Votre grâce, ô Esprit-Saint, les avait secrètement attirés à Bethléhem ; mais dans cette Pentecôte qui déclare votre souverain empire avec tant d’énergie, vous nous appelez tous ; l’étoile est transformée en langues de feu, et la face de la terre va être renouvelée. Puissent nos cœurs conserver les dons que vous nous apportez, ces dons que le Père et le Fils qui vous envoient nous ont destinés !

L’importance du mystère de la Pentecôte étant si principale dans l’économie du christianisme, on ne doit pas s’étonner que l’Église lui ait assigné dans la sainte Liturgie un rang aussi distingué que celui qu’elle attribue à la Pâque elle-même. La Pâque est le rachat de l’homme par la victoire du Christ : dans la Pentecôte l’Esprit‑Saint prend possession de l’homme racheté ; l’Ascension est le mystère intermédiaire. D’un côté, elle consomme la Pâque en établissant l’Homme-Dieu, vainqueur de la mort et chef de ses fidèles, à la droite du Père ; de l’autre, elle détermine l’envoi de l’Esprit-Saint sur la terre. Cet envoi ne pouvait avoir lieu avant la glorification de Jésus, comme nous dit saint Jean (s. Jean 7, 39), et de nombreuses raisons alléguées par les Pères nous aident à le comprendre. Il fallait que le Fils de Dieu, qui avec le Père est le principe de la procession du Saint-Esprit dans l’essence divine, envoyât personnellement aussi cet Esprit sur la terre. La mission extérieure de l’une des divines personnes n’est qu’une suite et une manifestation de la production mystérieuse et éternelle qui a lieu au sein de la divinité. Ainsi le Père n’est envoyé ni par le Fils ni par le Saint-Esprit, parce qu’il n’est pas produit par eux. Le Fils a été envoyé aux hommes par le Père, étant engendré par lui éternellement. Le Saint-Esprit est envoyé par le Père et par le Fils, parce qu’il procède de l’un et de l’autre. Mais pour que la mission du Saint-Esprit s’accomplit de manière à donner plus de gloire au Fils, il était juste qu’elle n’eût lieu qu’après l’intronisation du Verbe incarné à la droite du Père, et il était souverainement glorieux pour la nature humaine qu’au moment de cette mission elle fût indissolublement unie à la nature divine dans la personne du Fils de Dieu, en sorte qu’il fût vrai de dire que l’Homme-Dieu a envoyé le Saint-Esprit sur la terre.

Cette auguste mission ne devait être donnée à l’Esprit divin que lorsque les hommes auraient perdu la vue de l’humanité de Jésus. Ainsi que nous l’avons dit, il fallait désormais que les yeux et les cœurs des fidèles poursuivissent le divin absent d’un amour plus pur et tout spirituel. Or, à qui appartenait-il d’apporter aux hommes cet amour nouveau, sinon à l’Esprit tout-puissant qui est le lien du Père et du Fils dans un amour éternel ? Cet Esprit qui embrase et qui unit est appelé dans les saintes Écritures le « don de Dieu » ; et c’est aujourd’hui que le Père et le Fils nous envoient ce don ineffable. Rappelons-nous la parole de notre Emmanuel à la femme de Samarie, au bord du puits de Sichar. « Oh ! si tu connaissais le don de Dieu (s. Jean 4, 10) ! » Il n’était pas descendu encore ; il ne se manifestait jusqu’alors aux hommes que par des bienfaits partiels. À partir d’aujourd’hui, c’est une inondation de feu qui couvre la terre : l’Esprit divin anime tout, agit en tous lieux. Nous connaissons le don de Dieu ; nous n’avons plus qu’à l’accepter, qu’à lui ouvrir l’entrée de nos cœurs, comme les trois mille auditeurs fidèles que vient de rencontrer la parole de Pierre.

Mais voyez à quel moment de l’année l’Esprit divin vient prendre possession de son domaine. Nous avons vu notre Emmanuel, Soleil de justice, s’élever timidement du sein des ombres du solstice d’hiver et monter d’une course lente à son zénith. Dans un sublime contraste, l’Esprit du Père et du Fils a cherché d’autres harmonies. Il est feu, feu qui consume (Deut. 4, 24) ; il éclate sur le monde au moment où le soleil brille de toute sa splendeur, où cet astre contemple couverte de fleurs et de fruits naissants la terre qu’il caresse de ses rayons. Accueillons de même la chaleur vivifiante du divin Esprit, et demandons humblement qu’elle ne se ralentisse plus en nous. À ce moment de l’Année liturgique, nous sommes en pleine possession de la vérité par le Verbe incarné ; veillons à entretenir fidèlement l’amour que l’Esprit‑Saint vient nous apporter à son tour.

Fondée sur un passé de quatre mille ans quant aux figures, la Pentecôte chrétienne, le vrai quinquagénaire, est du nombre des fêtes instituées par les Apôtres eux-mêmes. Nous avons vu qu’elle partagea avec la Pâque, dans l’antiquité, l’honneur de conduire les catéchumènes à la fontaine sacrée, et de les en ramener néophytes et régénérés. Son Octave, comme celle de Pâques, ne dépasse pas le samedi par une raison identique. Le baptême se conférait dans la nuit du samedi au dimanche, et pour les néophytes la solennité de la Pentecôte s’ouvrait au moment même de leur baptême. Comme ceux de la Pâque, ils revêtaient alors les habits blancs, et ils les déposaient le samedi suivant, qui était compté pour le huitième jour.

Le moyen âge donna à la fête de la Pentecôte le gracieux nom de Pâque des roses ; nous avons vu celui de Dimanche des roses imposé dans les mêmes siècles de foi au Dimanche dans l’Octave de l’Ascension. La couleur vermeille de la rose et son parfum rappelaient à nos pères ces langues enflammées qui descendirent dans le Cénacle sur chacun des cent vingt disciples, comme les pétales effeuillés de la rose divine qui répandait l’amour et la plénitude de la grâce sur l’Église naissante. La sainte Liturgie est entrée dans la même pensée en choisissant la couleur rouge pour le saint Sacrifice durant toute l’Octave. Durand de Mende, dans son Rational si précieux pour la connaissance des usages liturgiques du moyen âge, nous apprend qu’au treizième siècle, dans nos églises, à la Messe de la Pentecôte, on lâchait des colombes qui voltigeaient au-dessus des fidèles en souvenir de la première manifestation de l’Esprit-Saint au Jourdain, et que l’on répandait de la voûte des étoupes enflammées et des fleurs en souvenir de la seconde au Cénacle.

À Rome, la Station est dans la Basilique de Saint-Pierre. Il était juste de rendre hommage au prince des Apôtres en ce jour où son éloquence inspirée par l’Esprit-Saint conquit à l’Église les trois mille chrétiens dont nous sommes les descendants. Actuellement, la Station demeure toujours fixée à Saint-Pierre avec les indulgences qui s’y rapportent ; mais le Souverain Pontife et le sacré Collège se rendent pour la Fonction à la Basilique du Latran, Mère et Chef de toutes les églises de la ville et du monde.

À Tierce

La sainte Église célèbre aujourd’hui l’heure de Tierce avec une solennité particulière, afin de se maintenir dans un rapport plus intime avec les heureux habitants du Cénacle. Elle a même choisi cette heure, dans tout le cours de l’année, comme la plus propice pour l’offrande du saint Sacrifice, auquel préside l’Esprit-Saint dans toute la puissance de son opération. Cette heure de Tierce, qui répond à neuf heures du matin selon notre manière de compter, est remarquable chaque jour par une invocation au Saint-Esprit formulée dans une Hymne de saint Ambroise ; mais aujourd’hui ce n’est pas l’Hymne ordinaire de Tierce que l’Église adresse au divin Paraclet ; c’est le cantique si mystérieux et si grandiose que le 9ème siècle nous a légué, en nous transmettant la tradition qui donne Charlemagne pour auteur de cette œuvre sublime.

La pensée d’en enrichir l’Office de Tierce au jour de la Pentecôte appartient à saint Hugues, abbé de Cluny au 11ème siècle ; et cette pratique a semblé si belle, que l’Église Romaine a fini par l’adopter dans sa Liturgie. De là est venu que dans les Églises même où l’on ne célèbre pas l’Office canonial, on chante du moins le Veni creator avant la Messe du jour de la Pentecôte. À cette heure si solennelle, aux accents inspirés de cette Hymne si tendre à la fois et si imposante, l’assemblée des fidèles se recueille ; elle adore et appelle l’Esprit divin. À ce moment, il plane sur tous les temples de la chrétienté, et descend invisiblement dans tous les cœurs qui l’attendent avec ferveur. Exprimons-lui le besoin que nous éprouvons de sa présence, le suppliant de demeurer en nous, et de ne jamais s’en éloigner. Montrons-lui notre âme marquée de son sceau ineffaçable dans le Baptême et dans la Confirmation ; prions-le de veiller sur son œuvre. Nous sommes sa propriété ; qu’il daigne faire en nous ce que nous le prions d’y accomplir ; mais que notre bouche parle avec sincérité, et souvenons-nous que pour recevoir et conserver l’Esprit-Saint, il faut renoncer à l’esprit du monde ; car le Seigneur a dit : « Nul ne peut servir deux maîtres (s. Matth. 6, 24). »

La première strophe de cette Hymne vénérable se chante toujours à genoux ; on se lève ensuite, el l’on chante debout les strophes suivantes.

Hymne

Venez, Esprit créateur, visiter les âmes de vos fidèles, et remplir de la grâce céleste les cœurs que vous avez créés.

Vous êtes appelé le Consolateur, le Don du Dieu Très-Haut, la source d’eau vive, le feu, l’amour, l’onction spirituelle.

Versant sur nous vos sept dons, vous êtes le doigt de la main du Père ; promis solennellement par lui aux hommes, vous venez leur apporter la puissance du langage.

Éclairez nos esprits de votre lumière, versez l’amour dans nos cœurs ; soutenez la faiblesse de notre corps par votre incessante énergie.

Repoussez l’ennemi loin de nous, hâtez-vous de nous donner la paix ; marchez devant nous comme notre chef, et nous éviterons tout mal.

Faites-nous connaître le Père et le Fils ; donnez-nous la foi en vous qui procédez de l’un et de l’autre.

Gloire soit à Dieu le Père ! Gloire soit au Fils ressuscité des morts ! Gloire au Paraclet, dans les siècles des siècles !

Amen.

(Nous ne donnons pas le reste de l’office de tierce. Note de l’éditeur.)

À la Messe

Le moment de célébrer le saint Sacrifice est arrivé. Remplie de l’Esprit divin, l’Église va payer le tribut auguste de sa reconnaissance en offrant la victime qui nous a mérité un tel don par son immolation. Déjà l’Introït retentit avec un éclat et une mélodie non pareils. Le chant grégorien s’élève rarement à un tel enthousiasme. Les paroles contiennent un oracle du livre de la Sagesse, qui reçoit son accomplissement aujourd’hui. C’est l’Esprit divin se répandant sur le monde, et comme gage de sa présence donnant aux saints Apôtres la science de la parole dont il est la source.

Introït

L’Esprit du Seigneur a rempli la terre entière, alleluia ; et lui qui embrasse toutes choses, possède et communique la science du langage, alleluia, alleluia, alleluia. Ps. Que Dieu se lève, et que ses ennemis soient dissipés ; que ceux qui le haïssent fuient devant sa face. Gloire au Père. L’Esprit du Seigneur.

La Collecte nous fournit l’expression de nos vœux pour un si grand jour. Elle nous avertit en même temps que l’Esprit divin nous apporte deux dons principaux : le goût des choses divines et la consolation du cœur ; demandons que l’un et l’autre demeurent en nous, afin que nous devenions parfaits chrétiens.

Oraison

O Dieu qui avez éclairé en ce jour les cœurs des fidèles par la lumière du Saint-Esprit, accordez-nous par le même Esprit de goûter ce qui est bien et de jouir sans cesse de la consolation dont il est la source. Par Jésus-Christ.

Épître
Lecture des Actes des Apôtres. Chap. 2.

Les jours de la Pentecôte étant accomplis, et tous les disciples se trouvant réunis dans un même lieu, il se fit tout à coup un grand bruit, comme d’un vent impétueux qui venait du ciel, et qui remplit toute la maison où ils étaient assis. Et ils virent apparaître comme des langues de feu qui se partagèrent, et s’arrêtèrent sur chacun d’eux. Et ils furent tous remplis du Saint-Esprit, et commencèrent à parler diverses langues, selon que le Saint-Esprit leur en mettait l’expression dans la bouche. Or, il y avait à Jérusalem des Juifs remplis de religion, et appartenant à toutes les nations qui sont sous le ciel. Le bruit de ce qui venait de se passer s’étant répandu, il s’en rassembla un grand nombre, et ils furent très étonnés de ce que chacun d’eux les entendait parler en sa propre langue. Ils en étaient tous hors d’eux-mêmes, et dans leur étonnement, ils se disaient les uns aux autres : Tous ces gens qui nous parlent ne sont-ils pas Galiléens ? Comment donc les entendons nous parler chacun la langue de notre pays ? Parthes, Mèdes, Élamites, ceux d’entre nous qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont et l’Asie, la Phrygie et la Pamphylie, l’Égypte et la contrée de la Libye qui est proche de Cyrène ; et ceux d’entre nous qui sont venus de Rome, Juifs et Prosélytes ; Crétois et Arabes, nous les entendons parler chacun en notre langue les merveilles de Dieu.

Quatre grands événements signalent l’existence de la race humaine sur la terre, et tous les quatre témoignent de la bonté infinie de Dieu envers nous. Le premier est la création de l’homme et sa vocation à l’état surnaturel, qui lui donne pour fin dernière la vision et la possession éternelle de Dieu. Le second est l’incarnation du Verbe divin qui, unissant la nature humaine à la nature divine dans le Christ, élève l’être créé à la participation de la divinité, et fournit en même temps la victime nécessaire pour racheter Adam et sa race de leur prévarication. Le troisième événement est la descente du Saint-Esprit, dont nous célébrons l’anniversaire en ce jour. Enfin le quatrième est le second avènement du Fils de Dieu qui viendra délivrer l’Église son épouse, et l’emmènera au ciel pour célébrer avec elle les noces éternelles. Ces quatre opérations divines, dont la dernière n’est pas accomplie encore, sont la clef de l’histoire humaine ; rien n’est en dehors d’elles ; mais l’homme animal ne les voit même pas, il n’y songe pas. « La lumière a lui dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise (s. Jean 1, 5). »

Béni soit donc le Dieu de miséricorde qui « nous a appelés des ténèbres à l’admirable lumière de la foi (1 s. Pierre 2, 9). » Il nous a faits enfants de cette génération « qui n’est ni de la chair et du sang, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu (s. Jean 1, 13). » Par cette grâce, nous voici aujourd’hui attentifs à la troisième des opérations divines sur ce monde, à la descente de l’Esprit-Saint, et nous avons entendu le récit émouvant de sa venue. Cette tempête mystérieuse, ce feu, ces langues, cette ivresse sacrée, tout nous transporte au centre même des divins conseils, et nous nous écrions : « Dieu a-t-il donc tant aimé ce monde ? » Jésus, quand il était avec nous sur la terre, nous le disait : « Oui, Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique (Ibid. 3, 16). » Aujourd’hui il nous faut compléter cette sublime parole et dire : « Le Père et le Fils ont tant aimé le monde, qu’ils lui ont donné leur Esprit-Saint. » Acceptons un tel don, et comprenons enfin ce qu’est l’homme. Le rationalisme, le naturalisme, prétendent le grandir en s’efforçant de le captiver sous le joug de l’orgueil et de la sensualité ; la foi chrétienne nous impose l’humilité et le renoncement ; mais pour prix elle nous montre Dieu lui-même se donnant à nous.

Le premier Verset alleluiatique est formé des paroles de David où l’Esprit-Saint est montré comme l’auteur d’une création nouvelle, comme le rénovateur de la terre. Le second est la touchante prière par laquelle la sainte Église appelle sur ses enfants l’Esprit d’amour. On la chante toujours à genoux.

Alleluia, alleluia. V/. Envoyez votre Esprit, et une création nouvelle s’opérera, et vous renouvellerez la face de la terre. Alléluia. R/. Venez, ô Esprit-Saint, remplissez les cœurs de vos fidèles, et allumez en eux le feu de votre amour.

Vient ensuite la Séquence, œuvre d’enthousiasme et en même temps d’une ineffable tendresse pour celui qui vit et règne éternellement dans la société du Père et du Fils, et qui va désormais établir son empire dans nos cœurs. Cette pièce est de la fin du 12ème siècle, et on l’attribue, avec vraisemblance, au grand Pape Innocent 3.

Séquence

Venez, ô Esprit-Saint, et lancez sur nous du haut du ciel un rayon de votre lumière.

Venez, père des pauvres ; venez, distributeur des dons ; venez, lumière des âmes.

Vous êtes le consolateur rempli de bonté, l’hôte bienveillant de nos âmes, leur aimable rafraîchissement.

Dans le labeur, vous êtes notre repos ; notre abri dans les ardeurs brûlantes, notre consolation dans les pleurs.

O lumière heureuse et chérie, remplissez de vos clartés les cœurs de vos fidèles jusqu’au plus intime.

Si votre divin secours n’arrive pas à l’homme, il n’est rien en lui qui ne puisse lui devenir nuisible.

Lavez nos souillures, arrosez nos sécheresses, guérissez nos blessures.

Pliez ce qui se roidit en nous, échauffez notre froideur, redressez nos pas qui s’égarent.

Répandez vos sept Dons sur vos fidèles, qui mettent en vous toute leur confiance.

Accordez-leur le mérite de la vertu, l’heureuse issue du salut, et enfin les joies éternelles.

Amen. Alleluia.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. 14.

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. Celui qui ne m’aime pas, ne garde pas mes paroles ; et la parole que vous avez entendue n’est pas ma parole, mais celle de mon Père qui m’a envoyé. Je vous ai dit ceci, demeurant encore avec vous ; mais le Paraclet, l’Esprit-Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je vous la donne, non comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble point et ne s’effraie point. Vous avez entendu que je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens à vous. Si vous m’aimez, vous vous réjouirez de ce que je vais au Père, parce que le Père est plus grand que moi. Je vous le dis maintenant, avant que cela arrive, afin que quand ce sera arrivé, vous croyiez. Je ne vous parlerai plus beaucoup ; car le Prince de ce monde vient, et il n’a rien en moi qui soit à lui ; mais c’est afin que le monde connaisse que j’aime le Père, et que, selon le commandement que le Père m’a donné, ainsi je fais.

La venue de l’Esprit-Saint n’est pas seulement un événement qui intéresse la race humaine considérée en général ; chaque homme est appelé à recevoir cette même visite qui aujourd’hui « renouvelle la face de la terre entière (Psalm. 103, 3o) ». Le dessein miséricordieux du souverain Seigneur de toutes choses s’étend jusqu’à vouloir contracter une alliance individuelle avec chacun de nous. Jésus ne demande de nous qu’une seule chose : il veut que nous l’aimions et que nous gardions sa parole. À cette condition, il nous promet que son Père nous aimera, et viendra avec lui habiter notre âme. Mais ce n’est pas tout encore. Il nous annonce la venue de l’Esprit-Saint, qui par sa présence complétera l’habitation de Dieu en nous. L’auguste Trinité tout entière se fera comme un nouveau ciel de cette humble demeure, en attendant que nous soyons transportés après cette vie au séjour même où nous contemplerons l’hôte divin, Père, Fils et Saint-Esprit, qui a tant aimé sa créature humaine.

Jésus nous enseigne encore dans ce passage, tiré du discours qu’il adressa à ses disciples après la Cène, que le divin Esprit qui descend sur nous aujourd’hui est envoyé par le Père, mais par le Père « au nom du Fils » ; de même que dans un autre endroit Jésus dit que « c’est lui-même qui enverra l’Esprit-Saint (s. Jean 15, 26) ». Ces diverses manières de s’exprimer ont pour but de nous révéler les relations qui existent dans la Trinité divine entre les deux premières personnes et le Saint-Esprit. Ce divin Esprit est du Père, mais il est aussi du Fils ; c’est le Père qui l’envoie ; mais le Fils l’envoie aussi ; car il procède de l’un et de l’autre comme d’un même principe. En ce grand jour de la Pentecôte, notre reconnaissance doit donc être la même envers le Père qui est la Puissance, et envers le Fils qui est la Sagesse ; car le don qui nous arrive du ciel vient de tous les deux. Éternellement le Père a engendré son Fils, et quand la plénitude des temps fut venue, il l’a donné aux hommes pour être dans la nature humaine leur médiateur et leur sauveur ; éternellement le Père et le Fils ont produit l’Esprit-Saint, et, à l’heure marquée, ils l’ont envoyé ici‑bas pour être dans les hommes le principe d’amour, comme il l’est entre le Père et le Fils. Jésus nous enseigne que la mission de l’Esprit est postérieure à la sienne, parce qu’il a fallu que les hommes fussent d’abord initiés à la vérité par celui qui est la Sagesse. En effet, ils n’auraient pu aimer ce qu’ils ne connaissaient pas. Mais lorsque Jésus a consommé son œuvre tout entière, qu’il a fait asseoir son humanité sur le trône de Dieu son Père, de concert avec le Père il envoie l’Esprit divin pour conserver en nous cette parole qui est « esprit et vie (Ibid. 6, 64) », et qui est en nous la préparation de l’amour.

L’Offertoire est formé des paroles du Psaume 67, où David prophétise l’arrivée de l’Esprit dont la mission est de confirmer ce que Jésus a opéré. Le Cénacle efface toutes les splendeurs du temple de Jérusalem : désormais il n’y a plus que l’Église catholique qui recevra bientôt dans son sein les rois et les peuples.

Offertoire

Confirmez, ô Dieu, ce que vous avez opéré en nous ; dans votre temple qui est à Jérusalem, les rois vous présenteront leurs offrandes, alleluia.

En présence des dons sacrés qui vont être offerts et qui reposent sur l’autel, l’Église, dans la Secrète, demande que la venue du divin Esprit soit pour les fidèles un feu qui consume leurs souillures, et une lumière qui éclaire leur esprit par une plus complète intelligence des enseignements du Fils de Dieu.

Secrète

Daignez, Seigneur, sanctifier les dons qui vous sont offerts, et purifiez nos cœurs en leur envoyant la lumière du Saint‑Esprit. Par Jésus-Christ.

Préface

Oui, c’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, que nous vous rendions grâces, toujours et en tous lieux, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel ; par Jésus-Christ notre Seigneur : qui étant monté au delà de tous les cieux et s’étant assis à votre droite, répand aujourd’hui sur les enfants de l’adoption l’Esprit-Saint qu’il avait promis. Sa venue excite un transport universel de joie, et la race humaine se livre à l’allégresse sur toute la surface de la terre, en même temps que les Vertus célestes et les Puissances angéliques chantent l’hymne à votre gloire, répétant sans fin : Saint ! Saint ! Saint !

L’Antienne de la Communion célèbre par les paroles du texte sacré le moment de l’avènement de l’Esprit divin. Le Seigneur Jésus s’est donné à ses fidèles dans l’aliment eucharistique ; mais c’est l’Esprit qui les a préparés à une telle faveur, lui qui a changé sur l’autel le pain et le vin en le corps et le sang de la victime sainte, lui qui les aidera à conserver en eux l’aliment sacré qui garde les âmes pour la vie éternelle.

Communion

Il se fit tout à coup un grand bruit, comme d’un vent impétueux qui venait du ciel, dans le lieu où ils étaient assis, alleluia. Ils furent tous remplis du Saint-Esprit, et publièrent les merveilles de Dieu, alleluia, alleluia.

Mise en possession de son Époux par le sacré Mystère, l’Église, dans la Postcommunion, implore pour ses fidèles la permanence de l’Esprit-Saint dans leurs âmes, en même temps qu’elle nous révèle une des prérogatives de ce divin Esprit, qui, trouvant nos âmes arides et incapables de fructifier par elles-mêmes, se transforme en rosée pour les féconder.

Postcommunion

Faites, Seigneur, que l’Esprit-Saint se répande dans nos cœurs, qu’il les purifie, et que les pénétrant de sa rosée mystérieuse, il leur donne la fécondité. Par Jésus-Christ.

À Vêpres

La grande journée avance dans son cours, et remplis du Saint‑Esprit comme nous l’avons été à l’heure de Tierce, nous ne pouvons nous détacher du sublime spectacle dont Jérusalem est témoin. Du cœur des saints Apôtres le feu divin a passé dans la foule qui les entoure. Le regret d’avoir crucifié « le Seigneur de gloire (1 Cor. 2, 8) » a dompté l’orgueil juif dans ces hommes qui avaient accompagné la victime de leurs clameurs et de leurs malédictions sur la Voie douloureuse. Que leur manque-t-il maintenant pour être chrétiens ? Connaître et croire, puis être baptisés. Du milieu du tourbillon de l’Esprit-Saint qui les enveloppe, la voix de Pierre et de ses frères retentit : « Celui qui a souffert sur la croix et qui est ressuscité d’entre les morts est le propre Fils de Dieu engendré éternellement du Père ; l’Esprit qui se manifeste en ce moment est la troisième personne dans l’unique et divine essence. » La Trinité, l’Incarnation, la Rédemption, resplendissent aux yeux de ces disciples de Moïse, les ombres s’effacent et font place au jour radieux de la nouvelle alliance. Il est temps que s’accomplisse la parole de Jean-Baptiste au bord du Jourdain, cette parole dont plusieurs des assistants ont gardé mémoire. « Au milieu de vous est quelqu’un que vous ne connaissez pas, dont je ne suis pas même digne de délier la chaussure. Moi, je vous baptise dans l’eau ; mais lui vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu (s. Jean 1, 26). »

Toutefois ce baptême de feu, c’est par l’eau qu’il doit s’administrer. L’Esprit qui est feu opère par l’eau, et il est appelé lui-même « la fontaine d’eau vive ». L’antique prophète Ézéchiel avait salué de loin cette heure solennelle, lorsqu’il rendait en ces termes l’oracle divin : « Voici que je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez lavés de toutes vos souillures, et je vous purifierai de toutes vos idoles. Et je vous donnerai un cœur nouveau, et je placerai au milieu de vous un esprit nouveau. Et j’ôterai de votre poitrine votre cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. Et je placerai mon Esprit au milieu de vous, et je vous ferai marcher dans la voie de mes commandements. Et vous garderez ma loi sainte ; et vous serez mon peuple, et je serai votre Dieu (Ézéch. 36, 25 – 28). »

La prophétie était claire, et l’heure à laquelle l’Esprit arrivait était la même où l’eau allait couler. Cet élément sur lequel planait l’Esprit divin à la première origine de ce monde, nous l’avons vu, dans l’Épiphanie, recevoir au Jourdain le contact de la chair sacrée du Verbe incarné, et la céleste colombe unir son action sanctifiante à celle du Fils de Dieu. Récemment nous vîmes la main du Pontife, au Samedi saint, dans la consécration de la fontaine baptismale, plonger le cierge, type du Christ, dans les eaux, et nous l’entendîmes faire cette prière : « Qu’elle descende dans cette fontaine, la grâce et la vertu de l’Esprit-Saint ! » Aujourd’hui la source purifiante répand ses eaux dans Jérusalem ; la main de Pierre et celles de ses frères plongent dans l’élément sacré ces fils d’Israël, et trois mille hommes ont relevé un front chrétien et régénéré. Qu’ils sont beaux, ces ancêtres de notre foi, en qui nous vénérons les prémices de l’accomplissement des prophéties ! Plus beaux encore que les trois Mages que nous vîmes autrefois avec tant de joie descendre de leurs chameaux et pénétrer dans l’étable, pour déposer aux pieds du divin Roi des Juifs les offrandes mystiques de l’Orient. Maintenant toute la série des mystères est accomplie ; nous sommes rachetés, Jésus est assis à la droite de son Père, et l’Esprit divin, envoyé par lui, vient de nous arriver, et il doit demeurer avec nous jusqu’à la fin des siècles. Voilà pourquoi les sources des Sacrements sont ouvertes. À cette heure, l’Esprit du Père et du Fils a levé le premier des sceaux, et l’eau baptismale coule pour ne plus s’arrêter dans son cours, jusqu’à ce qu’elle ait régénéré le dernier des chrétiens qui doit passer sur cette terre. Mais le divin Esprit est le « Don du Dieu Très-Haut » ; les saints Apôtres sont en possession de ce don fait aux hommes : ils ne doivent pas le retenir pour eux. Un second sceau est donc levé, et le sacrement de Confirmation fait descendre sur les néophytes l’Esprit qui a éclaté dans le Cénacle. Par la vertu qui est en eux, Pierre et ses frères, pontifes de la loi nouvelle, communiquent à ces hommes, dans le Saint-Esprit, la force divine qui leur sera désormais nécessaire pour confesser ce Jésus de Nazareth dont ils sont pour jamais les heureux membres.

Mais ils ne sont pas assez divinisés encore, ces nouveau-nés à la grâce céleste, marqués déjà d’un double caractère ; il leur reste à communier au Christ, au divin instituteur des Sacrements, au médiateur et rédempteur qui a réuni Dieu et l’homme. Il faut qu’un troisième sceau soit levé, que le sacerdoce nouveau agissant pour la première fois par les Apôtres, produise Jésus, le Pain de vie, et que cette multitude saintement affamée goûte cette manne qui ne nourrit pas seulement le corps comme celle du désert, « mais qui donne la vie au monde (s. Jean 6, 33). » L’auguste Cénacle, tout embaumé encore du souvenir de la merveille que le Christ y opéra la veille de sa Passion, revoit le sublime prodige dont il fut témoin. Entouré de ses frères, Pierre consacre le pain et le vin par les paroles divines que sa bouche n’avait pas prononcées encore, et l’opération de l’Esprit d’amour produit entre ses mains le corps et le sang de Jésus. Le Sacrifice nouveau est inauguré, et désormais il sera offert chaque jour jusqu’à la consommation des siècles. Les néophytes s’approchent, et par les mains des saints Apôtres ils entrent en possession de l’aliment céleste qui consomme leur union avec Dieu, par Jésus Pontife éternel selon l’ordre de Melchisédech.

Mais n’oublions pas en ce grand jour, à ce premier Sacrifice offert par Pierre, assisté de ses collègues dans l’apostolat, la participation de Marie à cette chair divine dont son sein virginal a été la source. Embrasée des feux de l’Esprit-Saint qui est venu confirmer en elle cette maternité à l’égard des hommes que Jésus lui confia sur la croix, elle s’unit dans le mystère d’amour à ce fils bien-aimé qui s’en est allé aux cieux, et qui l’a chargée de veiller sur son Église naissante. Désormais le Pain de vie lui rendra son fils chaque jour, jusqu’à ce qu’elle-même soit enlevée à son tour dans les cieux pour jouir éternellement de sa vue, recevoir ses caresses et lui prodiguer les siennes.

Quel ne fut pas le bonheur de ceux des néophytes auxquels il fut donné, en cette heureuse journée, d’approcher d’une si auguste reine, de la Vierge-Mère, à qui il avait été donné de porter dans ses chastes flancs celui qui était l’espérance d’Israël ! Ils contemplèrent les traits de la nouvelle Ève, ils entendirent sa voix, ils éprouvèrent le sentiment filial qu’elle inspire à tous les disciples de Jésus. Dans une autre saison, la sainte Liturgie nous parlera de ces hommes fortunés ; nous ne rappelons en ce moment leur bonheur que pour montrer combien fut grande et complète cette journée qui vit le commencement de la sainte Église. La hiérarchie sacrée apparut dans Pierre, Vicaire du Christ, dans les Apôtres ses frères, dans les disciples choisis par Jésus lui-même. La semence de la parole divine fut jetée dans la bonne terre, l’eau baptismale régénéra l’élite des enfants d’Israël, l’Esprit-Saint leur fut communiqué dans sa force, le Verbe divin les nourrit de sa chair qui est vraiment une nourriture et de son sang qui est vraiment un breuvage (s. Jean 6, 56), et Marie les reçut à leur nouvelle naissance dans ses bras maternels.

(Nous ne donnons pas l’office de vêpres que l’on trouve aisément dans les missels. Note de l’éditeur.)

Autres liturgies

Selon notre usage, nous achèverons une si sainte journée en réunissant, comme dans un concert, les voix de toutes les Églises célébrant le glorieux mystère de la Pentecôte chrétienne. Nous nous sommes unis à la sainte Église Romaine dans tous les cantiques de ce jour ; il nous faut entendre maintenant la voix de l’Église grecque. Saint Jean Damascène est autour de l’Hymne qui suit, et que nous empruntons au Pentecostarion.

Hymne

Au sortir du nuage divin, le prophète dont la langue était tardive promulgua la loi écrite par le doigt de Dieu ; guéri de son infirmité, il avait contemplé de l’œil de l’âme celui qui est, et il célébra dans de sacres cantiques la science de l’Esprit qu’il avait reçu.

Le grave et auguste Maître avait dit à ses disciples : « Ne vous séparez point, ô mes amis ! lorsque je serai assis sur le trône sublime de mon Père, je répandrai la grâce infinie de l’Esprit dans tout son éclat sur vous qui désirez la connaître. »

Sa carrière étant terminée, le Verbe, fidèle à sa promesse, remplit leurs cœurs d’un doux recueillement. Ayant achevé son œuvre, il répand sur ses amis d’abord un souffle violent, bientôt des langues enflammées ; lui le Christ, il leur donne l’Esprit et dégage ainsi sa parole.

Le pouvoir divin dépasse toute borne ; de gens illettrés il fait des orateurs, leur parole réduira les sophistes au silence, et semblable à un éclair éblouissant, l’Esprit enlèvera à leur nuit profonde des peuples innombrables.

Cet Esprit tout-puissant, splendide, incorruptible, procédait de la lumière incréée, de la substance que le Père transmet au Fils ; aujourd’hui, langue de feu dans Sion, il manifeste aux nations cette lumière qu’il puise dans la divinité.

Et toi, ô Fils de Dieu qui as réuni deux natures, tu prépares le bain divin de la régénération ; l’eau d’un tel bain s’est épanchée de ton côté, ô Verbe, et l’ardeur puissante de l’Esprit en est le sceau.

Vous êtes les vrais serviteurs du Dieu souverain, vous qui adorez l’essence trois fois lumineuse. Le Christ met aujourd’hui la dernière main à son bienfait surnaturel, envoyant pour notre salut celui qu’exprime le feu, versant sur nous la grâce universelle de l’Esprit.

Enfants de l’Église, fils de la lumière, recevez la rosée enflammée de l’Esprit, et par elle la rémission et l’affranchissement de vos péchés ; car aujourd’hui la loi est sortie de Sion, la grâce du Saint-Esprit, sous la forme d’une langue de feu.

Autrefois on entendit un concert d’instruments qui conviait les hommes à adorer la statue d’or inanimée ; maintenant, c’est la grâce lumineuse du Paraclet qui les rend dignes de s’écrier : O Trinité unique, égale en pouvoir, sans commencement, nous te bénissons.

Oubliant l’oracle du Prophète, des insensés disaient que l’ivresse des Apôtres était produite par le vin ; on entendait retentir tous les langages étrangers ; pour nous, nous n’avons qu’un cri : Toi qui renouvelles divinement l’univers, sois béni.

L’heure de Tierce fut choisie pour l’effusion d’une telle grâce ; elle signifiait que l’on devait adorer trois personnes dans l’unité de puissance ; en ce jour du Dimanche, le premier des jours, ô Père, o Fils, ô Esprit, soyez béni.

L’Église arménienne mérite d’être écoutée à son tour. Les strophes suivantes si majestueuses et si remplies de mystère remontent au cinquième siècle. La tradition les attribue à Moïse de Khorène, ou à Jean Matagouni.

Canon arménien, premier jour

La colombe envoyée aux hommes est descendue des cieux, annoncée par un grand bruit ; voilée sous l’emblème d’une lumière éclatante, elle a couvert d’une armure de feu, sans qu’ils en fussent brûlés, les disciples qui étaient encore assis dans le sacré cénacle.

C’est la colombe immatérielle, insondable, qui pénètre les profondeurs de Dieu, qui annonce le second et terrible avènement, qui procède du Père, et que l’on nous enseigne lui être consubstantielle.

Gloire au plus haut des cieux, à l’Esprit-Saint qui procède du Père ! Les Apôtres ont été enivrés à son calice immortel, et ils ont invité la terre à s’unir au ciel.

Esprit divin et vivifiant, rempli de bonté pour les hommes, tu as éclairé par les langues de feu ceux qui étaient rassemblés par le lien d’un mutuel amour ; c’est pourquoi nous célébrons aujourd’hui ton avènement sacré.

Les saints Apôtres ont été comblés de délices à ton arrivée ; en parlant diverses langues ils ont attiré des disciples qu’aucun lien n’aurait réunis ; c’est pourquoi nous célébrons aujourd’hui ton avènement sacré.

Tu t’es servi d’eux pour embellir, par le saint et spirituel baptême, la terre entière ; tu l’as couverte de vêtements nouveaux d’une blancheur éclatante ; c’est pourquoi nous célébrons aujourd’hui ton avènement sacré.

Toi qui reposes sur le char des chérubins, Esprit-Saint, tu es descendu aujourd’hui des cieux sur le chœur apostolique : sois béni, roi immortel !

Toi qui t’avances sur l’aile des vents, Esprit-Saint, tu t’es partagé en langues de feu, et tu t’es reposé sur les Apôtres : sois béni, roi immortel !

Toi qui prends soin de toutes les créatures dans ta providence, Esprit-Saint, tu es venu aujourd’hui pour affermir ton Église : sois béni, roi immortel !

La Liturgie ambrosienne nous donne cette belle Préface qui, dans sa concision, réunit tous les mystères de la Pentecôte.

Préface ambrosienne

Il est juste et salutaire que nous nous laissions aller a la joie, en cette illustre solennité qui vient ajouter à la Pâque sacrée le mystère des cinquante jours et compléter ainsi le nombre mystique. C’est pareillement en ce jour que la division des langues, qui avait été opérée autrefois pour humilier l’orgueil, fait place maintenant à leur réunion par le Saint-Esprit. C’est aujourd’hui que les Apôtres, après avoir entendu soudain un bruit qui venait du ciel, ont reçu le symbole de la foi unique, et parlant diverses langues, ont révélé à toutes les nations la gloire de votre Évangile. Par le Christ notre Seigneur.

L’Église gothique d’Espagne procède avec son abondance et son enthousiasme accoutumés, dans cette magnifique Illation que nous fournit son Missel mozarabe.

Illation gothique

Il est juste et raisonnable ô Dieu tout-puissant, que nous célébrions, dans la faiblesse de notre nature, vos dons et vos bienfaits, et que chaque année nous honorions particulièrement la mémoire de celui que vous avez daigné nous faire aujourd’hui pour notre éternel salut. Qui oserait garder le silence sur l’arrivée de votre Esprit-Saint, en ce jour où pas une seule langue des nations barbares n’est oubliée par vos Apôtres ? Mais qui pourrait raconter dignement le mystère de ce feu qui descend aujourd’hui, et les idiomes de tous les peuples inspirés aux disciples, en sorte que le Latin et l’Hébreu, le Grec et l’Égyptien, le Scythe et l’Indien, s’exprimant dans une langue qui leur était inconnue, n’altèrent en rien l’idiome qui leur est étranger, et entendent parler sans altération celui qui leur est propre ? Qui pourrait décrire le divin pouvoir qui vient à son gré répandre sur ceux qui devront prêcher la vérité parlante par toute la terre, le don d’une doctrine céleste, une et indivisible ? Ni la science ainsi distribuée dans la plus riche variété, ni la diversité merveilleuse des langages, n’enlèvent rien à l’unité de la foi. Nous apprenons ici que la dissemblance des idiomes n’arrête en rien la louange du Seigneur, et que peu importe la langue dont on se sert, si le même Dieu est l’objet d’une même foi.

Nous vous supplions donc, Seigneur, Père de la gloire, d’agréer notre confession qui s’élève vers vous du cœur des enfants de la promesse. Daignez par l’infusion du divin Esprit, bénir et sanctifier nos âmes, les rendant capables d’espérer et de mériter la récompense que vous avez promise à vos fidèles. Dans l’effusion que votre munificence pleine de gloire a faite pour notre salut, entre les œuvres et les dons de votre Esprit-Saint, nous ne voyons rien de plus sublime, à l’origine de l’Église, que la prédication de votre Évangile accomplie par des bouches qui parlaient les langues de toutes les nations. Un tel prodige ne pouvait être produit que par la grâce de l’Esprit-Saint, qui est venu à nous sept semaines après la glorieuse Résurrection de votre Fils, montrant ainsi que s’il est septiforme, toutes ses puissances se concentrent dans une harmonieuse unité,et que de même que sept est à part dans les nombres, ainsi sept se retrouve en chacun d’eux. De là les sept degrés de votre temple par lesquels nous entrons au royaume des cieux. De là la cinquantième année, celle de la rémission si célèbre dans les mystères de la loi. C’est le fruit de la moisson nouvelle qu’il nous est commandé d’offrir aujourd’hui. Il est avant tous les siècles, il est éternel ; mais pour nous il est devenu nouveau, quand il nous a apparu.

Ce n’est pas non plus sans mystère qu’un tel don est répandu sur nous le dixième jour après l’Ascension de votre Fils ; nous y reconnaissons ce denier promis par le Père de famille aux ouvriers de la vigne. Il nous fallait ce signe imposant de votre divine bonté qui s’est montrée lorsque la forme des langues apparaissant en feu sur les têtes des disciples, elle fit produire aux cœurs des croyants ces nouveaux accents dans lesquels ne paraissait rien de dissonant ni de tiède. Prédicateurs de votre Verbe, on les vit unanimes dans l’intelligence et embrasés de charité. O feu qui brûles et fécondes en même temps ! toute créature éclairée par le principe de vie confesse que ce feu est le Seigneur tout-puissant. C’est lui dont l’ardeur embrase les Chérubins et les ardents Séraphins désignés par son nom, et qui glorifiant avec transport l’égalité de la sainteté divine et la toute-puissance de la Trinité, n’ont pas de repos, et sans jamais se lasser chantent, adorent et glorifient dans une jubilation éternelle, disant en commun avec les chœurs des armées célestes : Saint ! Saint ! Saint !

Le moyen âge des Églises latines a célébré le mystère de la Pentecôte dans de magnifiques Séquences. Nous en insérons quelques-unes dans le cours de l’Octave. Aujourd’hui nous reproduisons celle qui fut longtemps attribuée au pieux roi Robert. Cette pièce intéressante, dont Notker est le véritable auteur, a disparu des Missels romains-français au 17ème siècle, et on l’y a remplacée par la Séquence romaine, Veni, Sancte Spiritus. Nous avons pensé que l’on ne devait pas laisser périr ce noble cantique dont parlent nos anciens chroniqueurs, et que tous les historiens modernes confondent à l’envi avec la Séquence du Missel romain, qui n’a dans sa composition et dans son rythme aucun rapport avec les Séquences du 11ème  siècle.

Séquence

Que la grâce de l’Esprit-Saint daigne nous assister !

Qu’elle fasse de nos cœurs son habitation,

Qu’elle en expulse les vices de notre esprit.

O vous qui éclairez les hommes, Esprit plein de bonté,

Chassez les sombres ténèbres qui attristent notre âme.

Vous qui êtes l’ami des sages pensées, bon et saint,

Répandez votre onction dans nos âmes.

O Esprit, c’est vous qui nous purifiez de tous nos péchés.

Purifiez en nous l’œil de l’homme intérieur,

Afin que nous puissions un jour contempler le Père suprême,

Qu’il n’est donné de voir qu’à ceux qui ont le cœur pur.

C’est vous qui avez inspiré les Prophètes, et leur avez fait célébrer d’avance les louanges du Christ.

Vous avez fortifié les Apôtres pour élever le trophée du Christ par le monde entier.

Lorsque Dieu, par son Verbe, créa le ciel, la terre et la mer,

Vous fîtes planer votre divinité sur les eaux pour les féconder, ô Esprit !

Maintenant vous donnez à ces eaux la vertu de vivifier les âmes.

Votre souffle rend les hommes spirituels.

Le monde divisé en diverses langues et en divers cultes, vous l’avez réuni en un seul, ô Seigneur !

O Docteur rempli de bonté, c’est vous qui avez rappelé les idolâtres au culte du vrai Dieu.

Daignez donc, Esprit-Saint, exaucer nos supplications.

Sans vous toutes nos prières seraient vaines et indignes de monter jusqu’à l’oreille de Dieu.

C’est vous qui, par vos divines caresses, avez instruit et dirigé les saints dans tous les siècles, ô Esprit !

Décorant aujourd’hui les Apôtres de dons nouveaux et inconnus aux âges précédents,

Vous avez rendu ce jour glorieux à jamais. Amen.

Le lundi de la Pentecôte

Venez, ô Esprit-Saint, remplissez les cœurs de vos fidèles, et allumez en eux le feu de votre amour. Veni Sancte Spiritus, reple tuorum corda fidelium, et tui amoris in eis ignem accende.

Hier l’Esprit-Saint a pris possession du monde, et ses débuts dans la mission qu’il a reçue du Père et du Fils ont annoncé sa puissance sur les cœurs, et ont préludé avec éclat à ses conquêtes futures. Nous allons suivre respectueusement sa marche et ses opérations sur cette terre qui lui a été confiée ; la succession des jours d’une si solennelle Octave nous permettra de signaler tour à tour ses œuvres dans l’Église et dans les âmes.

Jésus, notre Emmanuel, est le Roi du monde ; il a reçu de son Père les nations en héritage (Psalm. 2, 8). Il nous a déclaré lui‑même que « toute puissance lui a été donnée au ciel et sur la terre (s. Matth. 28, 18). » Mais il est monté au ciel avant que son empire fût établi ici-bas. Le peuple d’Israël lui-même auquel il a fait entendre sa parole, sous les yeux duquel il a opéré les prodiges qui attestaient sa mission, ce peuple l’a renié et a cessé d’être son peuple (Dan. 9, 26). Quelques-uns de ses membres seulement l’ont accepté et l’accepteront encore ; mais la masse d’Israël confirme le cri sacrilège de ses pontifes :  « Nous ne voulons pas que celui-là règne sur nous (s. Luc 19, 14). »

La gentilité est tout aussi éloignée d’accepter le fils de Marie pour son maître. Elle ignore profondément sa personne, sa doctrine, sa mission. Les traditions antiques de la religion primitive se sont graduellement effacées. Le culte de la matière a envahi le monde civilisé comme le monde barbare, et l’adoration est prodiguée à toute créature. La morale est altérée jusque dans ses sources les plus sacrées et les plus inviolables. La raison s’est obscurcie chez cette minorité imperceptible qui se fait gloire du nom de philosophes ; « ils se sont évanouis dans leurs pensées, et leur cœur insensé s’est aveuglé (Rom. 1, 21). » Les races humaines déracinées ont été mêlées successivement par la conquête. Tant de bouleversements n’ont laissé chez les peuples que l’idée de la force, et le colossal empire romain dominé par César pèse de tout son poids sur la terre. C’est le moment que le Père céleste a choisi pour envoyer son Fils en ce monde. Il n’y a pas place pour un roi des intelligences et des cœurs ; et cependant il faut que Jésus règne sur les hommes et que son règne soit accepté.

En attendant, un autre maître s’est présenté, et les peuples l’ont accueilli avec acclamation. C’est Satan, et son empire est si fortement établi que Jésus lui-même l’appelle le Prince de ce monde. Il faut qu’il soit « jeté dehors (s. Jean 12, 31) » ; il s’agit de le chasser de ses temples, de l’expulser des mœurs, de la pensée, de la littérature, des arts, de la politique ; car il possède tout. Ce n’est pas seulement l’humanité dépravée qui résiste ; c’est le fort armé qui la regarde comme son domaine, et qui ne cédera pas devant une force créée.

Tout est donc contre le règne du Christ, et rien pour lui. Que sert à l’impiété moderne de dire, contre l’évidence des faits, que le monde était prêt pour une si complète révolution ? Comme si tous les vices et toutes les erreurs étaient une préparation à toutes les vertus et à toutes les vérités ! comme s’il suffisait à l’homme vicieux de sentir le malheur, pour comprendre que son malheur vient de ce qu’il est dans le mal, pour se résoudre à devenir tout d’un coup, et au prix de tous les sacrifices, un héros de vertu !

Non, pour que Jésus régnât sur ce monde pervers, il fallait un miracle et le plus grand de tous les miracles, un prodige qui, comme le dit Bossuet, n’a de terme de comparaison qu’avec l’acte créateur qui a fait sortir les êtres du néant. Or, ce prodige, qui l’a fait, sinon le divin Esprit ? C’est lui-même qui a voulu que nous qui n’avons pas vu le Seigneur Jésus, nous fussions rendus aussi certains de sa nature divine et de sa mission de Sauveur, que si nous eussions été témoins de ses miracles et auditeurs de ses enseignements. C’est dans ce but qu’a été opéré ce prodige des prodiges, cette conversion du monde, dans laquelle « Dieu a choisi ce qu’il y avait de plus faible dans le monde pour renverser ce qui était fort, ce qui n’était pas pour détruire ce qui était (1 Cor. 1, 27). » C’est dans ce fait immense et plus lumineux que le soleil, que l’Esprit-Saint a rendu sa présence visible, qu’il s’est affirmé lui-même. Voyons par quels moyens il s’y est pris pour assurer le règne de Jésus sur le monde. Retournons d’abord au Cénacle. Considérez ces hommes revêtus maintenant de la Vertu d’en haut. Qu’étaient-ils tout à l’heure ? Des gens sans influence, de condition vile, sans lettres, d’une faiblesse connue. N’est-il pas vrai que l’Esprit-Saint en a fait tout à coup des hommes éloquents et du plus haut courage, des hommes que le monde connaîtra bientôt, et qui remporteront sur lui une victoire devant laquelle pâliront les triomphes des plus glorieux conquérants ? Il faut bien que l’incrédulité l’avoue, le fait est par trop évident : le monde a été transformé, et cette transformation est l’œuvre de ces pauvres juifs du Cénacle. Ils ont reçu le Saint-Esprit en ce jour de la Pentecôte, et cet Esprit a accompli par eux tout ce qu’il avait à accomplir.

Il leur a donné trois choses en ce jour : la parole figurée par les langues, l’ardeur de l’amour représentée par le feu, et le don des miracles qu’ils exercent tout aussitôt. La parole est le glaive dont ils sont armés, l’amour est l’aliment du courage qui leur fera tout braver, et par le miracle ils forceront l’attention des hommes. Tels sont les moyens devant lesquels le Prince du monde sera réduit à capituler, par lesquels le règne de l’Emmanuel s’établira dans son domaine, et ces moyens procèdent tous de l’Esprit-Saint.

Mais il ne borne pas là son action. Il ne suffit pas que les hommes entendent retentir la parole, qu’ils admirent le courage, qu’ils voient des prodiges. Il ne suffit pas qu’ils entrevoient la splendeur de la vérité, qu’ils sentent la beauté de la vertu, qu’ils reconnaissent la honte et le crime de leur situation. Pour arriver à la conversion du cœur, pour reconnaître un Dieu dans ce Jésus qu’on va leur prêcher, pour l’aimer et se vouer à lui dans le baptême et jusqu’au martyre, s’il le faut, il est nécessaire que le Saint-Esprit intervienne. Lui seul, comme parle le Prophète, peut enlever de leur poitrine le cœur de pierre et y substituer un cœur de chair capable d’éprouver le sentiment surnaturel de la foi et de l’amour. L’Esprit divin accompagnera donc partout ses envoyés ; à eux l’action visible, à lui l’action invisible ; et le salut pour l’homme résultera de ce concours. Il faudra que l’une et l’autre action s’exercent sur chaque individu, que la liberté de chaque individu acquiesce et se rende à la prédication extérieure de l’apôtre et à la touche intérieure de l’Esprit. Certes, c’est un grand œuvre d’entraîner la race humaine à confesser Jésus son seigneur et roi ; la volonté perverse résistera longtemps ; mais qu’il s’écoule seulement trois siècles, et le monde civilisé se rangera autour de la croix du Rédempteur.

Il était juste que l’Esprit-Saint et ses envoyés s’adressassent d’abord au peuple de Dieu. Ce peuple « avait reçu en dépôt les divins oracles (Rom 3, 2) » ; il avait fourni le sang de la rédemption. Jésus avait déclaré qu’il était envoyé « pour les brebis perdues de la maison d’Israël (s. Matth. 15, 24) ». Pierre, son vicaire, devait hériter de cette gloire d’être l’Apôtre du peuple circoncis (Gal. 2, 7) ; bien que la gentilité, en la personne de Corneille le Centurion, dût être par lui introduite dans l’Église, et l’émancipation des gentils baptisés proclamée par lui dans l’assemblée de Jérusalem. Mais l’honneur était dû d’abord à la famille d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ; voilà pourquoi notre première Pentecôte est juive, pourquoi nos premiers ancêtres en ce jour sont juifs. C’est sur la race d’Israël que l’Esprit-Saint répand d’abord ses dons ineffables.

Voyez-les maintenant partir de Jérusalem ces juifs qui ont reçu la parole, et dont le saint baptême a fait de véritables enfants d’Abraham. La solennité passée, ils retournent dans les provinces de la gentilité qu’ils habitent, portant dans leurs cœurs Jésus qu’ils ont reconnu pour le Messie roi et sauveur. Saluons ces prémices de la sainte Église, ces trophées de l’Esprit divin, ces porteurs de la bonne nouvelle. Ils ne tarderont pas à voir arriver les hommes du Cénacle qui se tourneront vers les gentils, après l’inutile sommation faite à l’orgueilleuse et ingrate Jérusalem.

Une faible minorité dans la nation juive a donc consenti à reconnaître le fils de David pour l’héritier du Père de famille ; la masse est demeurée rebelle et court obstinément à sa perte. Comment qualifier son crime ? Étienne, le Protomartyr, nous l’apprend. S’adressant à ces indignes fils d’Abraham : « Hommes à la tête dure, leur dit-il, cœurs et oreilles incirconcis, vous résistez continuellement au Saint-Esprit (Act. 7, 51). » Un si coupable refus d’obéir chez la nation privilégiée donne le signal de la migration des Apôtres vers la gentilité. L’Esprit Saint ne les quitte plus, et c’est désormais sur les peuples assis dans les ombres de la mort qu’il va épancher les torrents de la grâce que Jésus a mérités aux hommes par son Sacrifice sur la croix.

Ils s’avancent, ces porteurs de la parole de vie, vers les régions païennes. Tout s’arme contre eux, mais ils triomphent de tout. L’Esprit qui les anime féconde en eux ses dons. Il agit en même temps sur les âmes de leurs auditeurs, la foi en Jésus se répand avec rapidité ; et bientôt Antioche, puis Rome, puis Alexandrie, voient s’élever en leur sein une population chrétienne. La langue de feu parcourt le monde ; elle ne s’arrête même pas aux limites de l’empire romain, prédestiné, selon les divins Prophètes, à servir de base à l’empire du Christ. Les Indes, la Chine, l’Éthiopie et cent peuples lointains entendent la voix des Évangélistes de la paix.

Mais il ne leur faut pas seulement rendre témoignage par la parole à la royauté de leur Maître ; ils lui doivent aussi le témoignage du sang. Ils ne seront pas en retard. Le feu qui les embrasa au Cénacle les consume dans l’holocauste du martyre.

Admirons ici la puissance et la fécondité du divin Esprit. À ces premiers envoyés il fait succéder une génération nouvelle. Les noms sont changés, mais l’action continue et continuera jusqu’à la fin des temps, parce qu’il faut que Jésus soit reconnu sauveur et maître de l’humanité, et que l’Esprit Saint a été envoyé pour opérer cette reconnaissance sur la terre.

Le Prince de ce monde, « l’ancien serpent (Apoc. 12, 9) », s’agite avec violence pour arrêter les conquêtes des envoyés de l’Esprit. Il a crucifié Pierre, tranché la tête à Paul, immolé leurs compagnons ; mais lorsque ces nobles chefs ont disparu, son orgueil est soumis à une épreuve plus dure encore. C’est un peuple entier qu’a produit le mystère de la Pentecôte ; la semence apostolique a germé dans des proportions immenses. La persécution de Néron a pu abattre les chefs juifs du nouveau peuple ; mais voici maintenant la gentilité elle-même établie dans l’Église. Ainsi que nous le chantions hier en triomphe, « l’Esprit du Seigneur a rempli la terre entière (Introït de la fête de la Pentecôte tiré du livre de la Sagesse). » Nous voyons, dès la fin du premier siècle, le glaive de Domitien sévir jusque sur les membres de la famille impériale. Bientôt les Trajan, les Adrien, les Antonin, les Marc-Aurèle, épouvantés du compétiteur Jésus de Nazareth, s’élancent sur son troupeau ; mais c’est en vain. Le Prince du monde les avait armés de la politique et de la philosophie ; l’Esprit-Saint dissout tous ces faux prestiges, et la vérité s’étend toujours plus sur la surface du monde. À ces sages succèdent des tyrans forcenés, un Sévère, un Décius, un Gallus, un Valérien, un Aurélien, un Maximien ; le carnage s’étend à tout l’empire, parce que les chrétiens y sont partout. Enfin l’effort suprême du Prince du monde est dans l’effroyable persécution décrétée par Dioclétien et les farouches Césars qui partagent le pouvoir avec lui. Ils avaient résolu l’extermination du christianisme, et ce sont eux-mêmes qui, après avoir répandu des torrents de sang, s’affaissent dans le désespoir et l’ignominie. Qu’ils sont magnifiques vos triomphes, ô divin Esprit ! qu’il est surhumain l’empire du Fils de Dieu, lorsque vous l’établissez ainsi à l’encontre de toutes les résistances de la faiblesse et de la perversité humaines, à la face de Satan dont le règne semblait pour jamais consolidé sur la terre ! Mais vous aimez le futur troupeau du Rédempteur, et vous répandez dans des millions d’âmes l’attrait pour une vérité qui exige de si redoutables sacrifices. Vous renversez les prétextes d’une vaine raison par des prodiges innombrables, et échauffant ensuite par l’amour ces cœurs arrachés à la concupiscence et à l’orgueil, vous les envoyez pleins d’un enthousiasme tranquille au-devant de la mort et des tortures.

Alors s’accomplit la promesse que Jésus avait faite pour le moment où ses fidèles comparaîtraient devant les ministres du Prince du monde. Il avait dit : « Ne prenez pas la peine de réfléchir sur la manière dont vous parlerez et sur ce que vous direz. À l’heure même, vous sera donné ce que vous aurez à dire ; car ce ne sera pas vous-mêmes qui parlerez, mais ce sera l’Esprit de votre Père qui parlera en vous (s. Matth. 10, 20). » Nous en pouvons juger encore en lisant les immortels Actes de nos martyrs, en suivant ces interrogatoires et ces réponses simples et sublimes qui s’échappent du milieu même des tourments. C’est la voix de l’Esprit, la parole de l’Esprit qui lutte et qui triomphe. Les assistants s’écriaient : « Il est grand, le Dieu des chrétiens ! » et plus d’une fois on vit les bourreaux, séduits par une si divine éloquence, se déclarer eux-mêmes les disciples d’un Dieu si puissant, et se ranger soudain parmi les nobles victimes qu’ils déchiraient tout à l’heure. Nous savons par les monuments contemporains que l’arène du martyre fut la tribune de la foi, et que le sang des martyrs, joint à la beauté de leur parole, fut la semence des chrétiens.

Après trois siècles de ces merveilles du divin Esprit, la victoire fut complète. Jésus était reconnu Roi et Sauveur du monde, docteur et rédempteur des hommes ; Satan était expulsé du domaine qu’il avait usurpé, le polythéisme dont il fut l’auteur était remplacé par la foi en un seul Dieu, et le culte ignoble de la matière n’était plus qu’un objet de honte et de mépris. Or, une telle victoire qui eut d’abord pour théâtre l’empire romain tout entier, et qui n’a cessé de s’étendre, de siècle en siècle, à tant d’autres nations infidèles, est l’œuvre du Saint-Esprit. La manière miraculeuse dont elle s’est accomplie contre toutes les prévisions humaines est l’un des principaux arguments sur lesquels repose notre foi. Nous n’avons pas vu de nos yeux, nous n’avons pas entendu de nos oreilles le Seigneur Jésus ; mais nous le confessons pour notre Dieu, à cause du témoignage que lui a rendu si visiblement l’Esprit-Saint qu’il nous a envoyé. Soient donc à jamais à ce divin Esprit gloire, reconnaissance et amour de la part de toute créature ! car il nous a mis en possession du salut que notre Emmanuel nous avait apporté.

À la Messe

La Station est aujourd’hui dans la Basilique de Saint-Pierre-aux-Liens. Cette église, appelée aussi la Basilique d’Eudoxie, du nom de l’impératrice qui l’éleva, garde précieusement les chaînes dont saint Pierre fut lié à Jérusalem par l’ordre d’Hérode, et à Rome par l’ordre de Néron. La réunion du peuple fidèle en son enceinte aujourd’hui rappelle merveilleusement la force dont l’Esprit-Saint revêtit les Apôtres au jour de la Pentecôte. Pierre s’est laissé lier pour le service de son maître Jésus, et il s’est fait honneur de ses liens. Cet apôtre qui avait tremblé à la voix d’une servante, ayant reçu le don de l’Esprit-Saint, est allé au-devant des chaînes. Le Prince du monde a cru qu’il pourrait enchaîner la divine parole ; mais cette parole était libre jusque dans les fers. L’Introït, formé des paroles de David, fait allusion aux néophytes qui viennent d’être baptisés, et sont là présents avec leurs robes blanches. Au sortir de la fontaine, ils ont été nourris du pain de vie qui est la fine fleur du divin froment. On leur a donné à goûter la douceur du miel qui procède de la pierre. Or la Pierre est le Christ, nous dit l’Apôtre (1 Cor. 10, 4), et le Christ a admis Simon, fils de Jonas, à l’honneur de participer à ce noble symbole. Il lui a dit : « Tu es Pierre, » et les chaînes sacrées qui sont là montrent assez avec quelle fidélité Simon a compris qu’il devait s’attacher à la suite de son Maître. Le même Esprit qui l’a fortifié dans la lutte repose maintenant sur les néophytes de la Pentecôte.

Introït

Dieu les a nourris de la fleur du froment, alleluia ; il les a rassasiés d’un miel sorti de la pierre, alleluia, alleluia, alleluia. Ps. Livrez-vous à la joie en Dieu notre protecteur : chantez avec transport les louanges du Dieu de Jacob. Gloire au Père. Dieu les a nourris.

Dans la Collecte, la sainte Église rappelle la descente du Saint‑Esprit sur les Apôtres, et remerciant Dieu qui a daigné répandre le don de la foi dans les nouveaux chrétiens, elle implore pour eux celui de la paix que Jésus ressuscité apporta à ses disciples.

Oraison

O Dieu, qui avez donné le Saint-Esprit à vos Apôtres, accordez à votre peuple l’objet de son humble prière, et donnez aussi la paix à ceux que vous avez favorisés du don de la foi. Par Jésus-Christ.

Épître
Lecture des Actes des Apôtres. Chap. 10.

En ces jours-là, Pierre, ouvrant la bouche, dit : Mes frères, le Seigneur nous a commandé de prêcher au peuple, et de témoigner que c’est Jésus qui a été établi de Dieu pour être le juge des vivants et des morts. Tous les prophètes lui rendent ce témoignage, que quiconque croira en lui, recevra par son Nom la rémission de ses péchés. Pierre parlait encore, lorsque le Saint-Esprit descendit sur tous ceux qui écoutaient la parole. Et les fidèles circoncis, qui étaient venus avec Pierre, furent frappés d’étonnement, en voyant que la grâce du Saint-Esprit se répandait aussi sur les gentils ; car ils les entendaient parler diverses langues, et glorifier Dieu. Alors Pierre dit : Peut-on refuser l’eau à ceux qui ont déjà reçu comme nous le Saint-Esprit ? Et il commanda qu’on les baptisât au nom du Seigneur Jésus-Christ.

Ce passage du livre des Actes des Apôtres est d’une haute éloquence en un tel jour et en un tel lieu. Pierre, le vicaire du Christ, est en présence des chrétiens sortis de la Synagogue ; sous leurs yeux sont réunis plusieurs hommes de la gentilité que la grâce a conduits, par la prédication de Pierre, à reconnaître Jésus pour le Fils de Dieu. L’Apôtre est arrivé au moment solennel où il doit ouvrir la porte de l’Église aux gentils. Pour ménager la susceptibilité des anciens juifs, il en appelle à leurs prophètes. Qu’ont-ils dit, ces prophètes ? Ils ont annoncé que tous ceux, sans exception, qui croiraient en Jésus recevraient la rémission de leurs péchés par son Nom. Tout à coup l’Esprit-Saint interrompt l’Apôtre, il décide la question en fondant, comme au jour de la Pentecôte, sur ces gentils humbles et croyants. Les signes de sa présence en eux arrachent un cri d’étonnement aux chrétiens circoncis, « C’en est donc fait, s’écrient-ils ; la grâce du Saint‑Esprit est donc aussi pour les Gentils ! » Alors Pierre, avec toute l’autorité de Chef de l’Église, décide la question. « Oserions‑nous refuser le baptême à des hommes qui ont reçu l’Esprit-Saint comme nous l’avons reçu nous-mêmes ? » Et sans attendre la réponse, il donne ordre de conférer immédiatement le baptême à ces heureux catéchumènes.

Une telle lecture, au sein de Rome centre de la gentilité, dans une Basilique dédiée à saint Pierre, en présence de ces néophytes si récemment initiés aux dons de l’Esprit-Saint par le Baptême, offrait un à propos qu’il nous est aisé de sentir. Puisons-y en même temps un profond sentiment de reconnaissance envers le Seigneur notre Dieu qui a daigné appeler nos pères du sein de l’infidélité, et nous associer après eux aux faveurs de son divin Esprit.

Alleluia, alleluia. V/. Les Apôtres publiaient en diverses langues les merveilles de Dieu. Alleluia. V/. Venez, Esprit‑Saint, remplissez les cœurs de vos fidèles, et allumez en eux le feu de votre amour.

La Séquence Veni, Sancte Spiritus, ci-dessus.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. 3.

En ce temps-là, Jésus dit à Nicodème : Dieu a aimé le monde jusqu’à donner son Fils unique, afin que quiconque croira en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui. Qui croit en lui n’est pas jugé ; mais qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il ne croit pas au nom du Fils unique de Dieu. Et voici le motif du jugement : C’est que la lumière est venue dans le monde, et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Car quiconque fait le mal, hait la lumière, et il ne s’approche point de la lumière, de peur que ses œuvres ne soient convaincues de mal. Mais celui qui fait selon la vérité, vient à la lumière, afin que ses œuvres soient manifestées, parce qu’elles sont faites en Dieu.

Le Saint-Esprit crée la foi dans nos âmes, et par la foi nous obtenons la vie éternelle ; car la foi n’est pas l’adhésion à une thèse rationnellement démontrée, mais une vertu qui procède de la volonté fécondée par la grâce. Au temps où nous vivons, la foi devient rare. L’orgueil de l’esprit est monté à son comble, et la docilité de la raison aux enseignements de l’Église fait défaut chez un grand nombre. On se croit chrétien et catholique, et en même temps on ne se sent pas disposé à renoncer à ses idées en toute simplicité, si elles étaient désapprouvées par l’autorité qui seule a le droit de nous diriger dans la croyance. On se permet des lectures imprudentes, quelquefois même mauvaises, sans s’inquiéter si l’on contrevient à des défenses sacrées. On fait peu pour arriver à une instruction sérieuse et complète sur les choses de la religion, en sorte que l’on conserve dans son esprit, comme un poison caché, beaucoup d’idées hétérodoxes qui ont cours dans l’atmosphère que l’on respire. Souvent il arrive qu’un homme compte parmi les catholiques, et remplit les devoirs extérieurs de la foi par principe d’éducation, par tradition de famille, par une certaine disposition naturelle du cœur ou de l’imagination. Il est triste de le dire, plusieurs aujourd’hui pensent avoir la foi, et elle est éteinte en eux.

Cependant la foi est le premier lien avec Dieu ; c’est par la foi, nous dit l’Apôtre, que l’on approche de Dieu (Hébr. 11, 6), et qu’on lui demeure attaché. Telle est l’importance de la foi, que le Seigneur vient de nous dire que « celui qui croit n’est pas jugé. » En effet, celui qui croit dans le sens de notre Évangile, n’adhère pas seulement à une doctrine ; il croit, parce qu’il se soumet de cœur et d’esprit, parce qu’il veut aimer ce qu’il croit. La foi opère par la charité qui la complète, mais elle est un avant-goût de la charité ; et c’est pour cela que le Seigneur promet déjà le salut à celui qui croit. Cette foi éprouve des obstacles de la part de notre nature déchue. Nous venons de l’entendre : « La lumière est venue dans le monde ; mais les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière. » En notre siècle, les ténèbres règnent, elles s’épaississent ; on voit même s’élever de fausses lumières ; des mirages trompeurs égarent le voyageur, et nous le répétons, la foi est devenue plus rare, cette foi qui unit à Dieu et sauve de ses jugements. Divin Esprit, arrachez-nous aux ténèbres de notre temps, corrigez l’orgueil de notre esprit, délivrez-nous de cette vaine liberté que l’on prône comme l’unique fin de toutes choses, et qui est si complètement stérile pour le bien des âmes. Nous voulons aimer la lumière, la posséder, la conserver, et mériter par la docilité et la simplicité des enfants le bonheur de la voir épanouie dans le jour éternel.

L’Offertoire est tiré d’un des plus magnifiques cantiques de David. On y entend le bruit de la tempête qui annonce l’arrivée de l’Esprit. Bientôt les sources des eaux vives s’épanchent et fertilisent la terre ; c’est le vent impétueux de la Pentecôte et le baptême qui succède à l’émission des feux.

Offertoire

Le Seigneur a tonné du haut du ciel, et le Très-Haut a fait retentir sa voix, et les sources des eaux ont paru au jour, alleluia.

Dans la Secrète, l’Église demande qu’il n’y ait qu’une offrande sur l’autel, et qu’elle soit formée à la fois des éléments sacrés et des cœurs des fidèles par l’opération du divin Esprit.

Secrète

Daignez, Seigneur, sanctifier ces dons ; et en agréant l’offrande de cette hostie spirituelle, faites de nous-mêmes une oblation éternelle à votre gloire. Par Jésus-Christ.

La Préface de la Pentecôte, ci-dessus.

L’Antienne de la Communion est formée des paroles du Christ annonçant à ses disciples le ministère que va remplir le Saint‑Esprit sur la terre. Il présidera à l’enseignement des vérités que Jésus lui-même a révélées.

Communion

L’Esprit-Saint vous enseignera, alleluia, tout ce que je vous aurai dit, alleluia, alleluia.

Dans la Postcommunion, la sainte Église se préoccupe du sort de ses chers néophytes. Ils viennent de participer au Mystère céleste, mais au dehors de graves épreuves les attendent : Satan, le monde, les persécuteurs. La Mère commune intervient auprès de Dieu, pour obtenir que ces nouveaux fruits de son sein soient traités avec des ménagements proportionnés à leur âge encore tendre.

Postcommunion

Assistez votre peuple, Seigneur, et après l’avoir nourri des Mystères célestes, défendez-le de la fureur de ses ennemis. Par Jésus-Christ.

Autres liturgies

L’Église arménienne continue de nous fournir ses beaux chants pour célébrer la mission du Saint-Esprit. Voici l’Hymne qui se rapporte au lundi de l’Octave.

Canon arménien, deuxième jour

O Esprit semblable au Père et au Fils et de la même essence, tu n’as pas été fait, mais tu cœxistes, procédant du Père d’une façon mystérieuse, et recevant du Fils d’une manière inénarrable ; tu es descendu aujourd’hui dans le Cénacle pour donner à tes convives le breuvage de ta grâce : daigne nous abreuver aussi dans ta miséricorde au calice de la sagesse.

Créateur de tous les êtres, toi qui étais porté sur les eaux, tu te montres caressant comme la colombe dans les eaux du bain sacré qu’a daigné instituer pour nous celui qui t’est cœxistant ; là tu enfantes des hommes qui ont la forme de Dieu : daigne nous abreuver aussi dans ta miséricorde au calice de la sagesse.

Toi qui instruis à la fois les intelligences célestes et nous qui venons sous les organes corporels ; toi qui prends des bergers pour en faire des Prophètes, des pécheurs pour en faire des Apôtres, des publicains pour en faire des Évangélistes, des persécuteurs pour en faire des prédicateurs de ta parole, daigne nous abreuver aussi dans ta miséricorde au calice de la sagesse.

Comme un vent redoutable, au bruit violent d’une tempête, o Esprit, tu as apparu dans le Cénacle au chœur des douze ; tu les as baptisés dans le feu, tu les as purifiés comme l’or dans la flamme ; chasse loin de nous les ténèbres du péché, et revêts-nous de la lumière de gloire.

Celui qui est amour t’a envoyé par amour, toi qui es amour ; par toi il s’est uni ses membres, il a établi sur tes sept colonnes son Église qu’il a bâtie ; il a établi en elle, pour l’administrer, ses Apôtres décorés de tes sept dons ; chasse loin de nous les ténèbres du péché, et revêts-nous de la lumière de gloire.

La Séquence qui suit fut composée au 11ème siècle par le pieux et docte Hildebert, d’abord évêque du Mans, plus tard archevêque de Tours. On y sent combien était profonde, dans les âges de foi, la connaissance du mystère du Saint-Esprit, et quel enthousiasme excitait sa venue parmi les hommes.

Séquence

Esprit-Saint, miséricordieux Paraclet,

Amour du Père et du Fils, lien éternel entre celui qui engendre et celui qui est engendré.

Vous êtes le principe de bonté et d’amour qui unit l’un et l’autre, la pureté de leur essence ; vous êtes tout bénignité, suavité, vous charmez tout par votre présence.

C’est vous qui formez le lien pour réunir Dieu à l’homme ; vous êtes la force qui produit cette union.

À vous seul donc digne d’adoration, ainsi que le Père et le Fils, culte à jamais. À vous qui procédez éternellement des deux, hommage immense.

Vous êtes doux et joyeux, digne d’amour et de louanges : vous purifiez l’âme de la vanité, la pureté fait vos délices.

Vous inspirez de suaves accents à ceux que consumait la tristesse de l’exil, de mélodieux accords à ceux qui sont dans l’allégresse.

Vous consolez les premiers, et les sauvez du désespoir ; vous venez apprendre aux seconds à soupirer vers vous.

Consolateur des cœurs pieux, inspirateur des bons, conseiller des affligés,

Vous purifiez l’homme de ses erreurs, vous lui enseignez ce qu’il ignorait, vous fixez ses perplexités.

Vous ranimez celui qui est faible, vous recueillez celui qui s’égarait, vous corrigez celui qui se trompait ; vous soutenez celui qui allait tomber, vous aidez les efforts de celui qui combat, vous perfectionnez celui qui aime déjà.

C’est vous qui avez fait sortir du lac de corruption et de misère celui qui maintenant est parfait.

C’est vous qui le conduisez par un sentier de paix et d’allégresse, et l’introduisez sous le nuage de la foi jusque dans le sanctuaire de la divine Sagesse.

Fondement de toute sainteté, vous êtes l’aliment de la chasteté, vous embellissez la douceur, vous rendez douce la pauvreté, vous fournissez aux largesses, vous êtes l’appui de toute honnêteté.

Refuge des misérables, secours de ceux qui sont captifs ;

Venant à point pour les premiers, envoyant un prompt secours aux seconds.

Esprit de vérité, nœud de la fraternité ; celui qui vous a envoyé est le même qui vous avait promis.

Notre foi qui reconnaît en vous le créateur des êtres, vous reconnaît aussi comme leur juge qui doit venir.

Pour honorer de la récompense ceux qui l’auront méritée, et soumettre au supplice ceux qui s’en seront rendus dignes.

Vous soufflez où il vous plaît et quand il vous plaît ; vous êtes le docteur de ceux que vous choisissez, et au degré qui vous convient.

Vous remplissez les âmes et les éclairez de votre lumière dans leurs doutes ; vous êtes leur force dans les attaques subites, leur règle dans le choix de ce qui est licite.

Vous êtes l’harmonie qui donne à tout sa beauté ; car toute chose est par vous mise en ordre et reçoit de vous sa splendeur. Dans nos paroles, vous mettez la vérité, dans nos actions l’honnêteté, dans nos pensées la pureté.

O don excellent ! Bien parfait ! Vous donnez l’intelligence et vous donnez aussi le sentiment.

Vous dirigez en nous le bien, vous créez en nous l’amour, vous nous fortifiez dans la course, et aux portes du paradis, vous couronnez celui que vous avez aimé.

Amen.

Le mardi de la Pentecôte

Nous avons admiré l’œuvre du Saint-Esprit accomplissant dans le monde, par les Apôtres et par ceux qui vinrent après eux, la conquête du genre humain au nom de Jésus à qui « toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre (s. Matth. 28, 18) ». La langue de feu a vaincu, et le Prince du monde, en dépit de ses fureurs, a vu crouler ses autels et tomber son pouvoir. Voyons la suite des œuvres de ce divin Esprit pour la glorification du Fils de Dieu qui l’a envoyé aux hommes.

L’Emmanuel était descendu ici-bas cherchant dans son amour l’Épouse qu’il avait désirée de toute éternité. Il l’épousa d’abord en prenant la nature humaine et l’unissant indissolublement à sa personne divine ; mais cette union individuelle ne suffisait pas à son amour. Il daignait aspirer à posséder la race humaine tout entière ; il lui fallait son Église, « son unique », comme il l’appelle au divin Cantique (Cant, 6, 8), son Église formée de l’élite de tous les peuples, « pleine de gloire, n’ayant ni tache ni ride, mais sainte et immaculée (Éph. 5, 27). » Il trouvait la race humaine souillée par le péché, indigne de célébrer avec lui les noces augustes auxquelles il la conviait. Son amour cependant n’hésita pas. Il déclara qu’il était l’Époux annoncé dans l’Épithalame sacré (s. Matth. 9, 15 ; 25, 6 ; s. Marc 2, 19 ; s. Luc. 5, 34 ; s. Jean 3, 29) ; il lava dans son propre sang les souillures de sa fiancée, et lui attribua en dot les mérites infinis qu’il avait conquis.

L’ayant ainsi préparée pour lui-même, il voulut que son union avec lui fût la plus intime qui pût être. Jésus et son Église sont un seul corps ; il est la tête, elle est l’ensemble des membres réunis dans l’unité sous cet unique chef. C’est la doctrine de l’Apôtre : « Le Christ est la tête de l’Église ; nous sommes les membres de son corps, nous sommes de sa chair et de ses os (Éph. 5, 23-30). » Ce corps se formera par l’accession successive des fils de la race humaine qui, prévenus du secours surnaturel de la grâce, voudront en faire partie ; et ce monde que nous habitons sera conservé jusqu’à ce que le dernier élu qui manquait encore à l’intégralité du corps mystérieux du Fils de Dieu soit venu s’y réunir pour l’éternité. Alors tout sera consommé, et la dernière des conséquences de la divine incarnation sera remplie.

Or, de même que dans le Verbe incarné l’humanité est composée d’une âme invisible et d’un corps visible, ainsi l’Église sera à la fois une âme et un corps : une âme dont l’œil seul de Dieu pourra contempler ici-bas toute la beauté ; un corps qui attirera les regards des hommes, et sera le témoignage éclatant de la puissance de Dieu et de l’amour qu’il porte à la race humaine. Jusqu’aux jours où nous sommes, les justes appelés à être réunis sous le divin Chef avaient seulement appartenu à l’âme de l’Église ; car le corps n’existait pas encore. Le Père céleste les avait adoptés pour ses enfants, le Fils de Dieu les avait acceptés pour ses membres, et l’Esprit-Saint, dont nous allons voir désormais l’action extérieure, avait opéré intimement leur élection et leur consommation. Le point de départ du nouvel ordre de choses est en Marie. En elle d’abord, ainsi que nous l’avons enseigné dans une des semaines précédentes, résida l’Église complète, âme et corps. Celle qui devait être aussi réellement la Mère du Fils de Dieu selon l’humanité, que le Père céleste en est le Père selon la divinité, devait être dans l’ordre des temps, comme dans la mesure des grâces, supérieure à tout ce qui avait précédé et à tout ce qui devait suivre.

L’Emmanuel voulut aussi poser lui-même, en dehors de sa mère bien-aimée, les assises de son Église. Il en plaça de ses mains divines la Pierre fondamentale, il en éleva les colonnes, et nous avons vu comment il employa les quarante jours qui précédèrent son Ascension à l’organisation de cette Église encore si restreinte, mais qui devait un jour couvrir le monde entier. Il annonça qu’il serait avec les siens « jusqu’à la consommation des siècles (s. Matth. 28, 20) » ; c’était promettre que, lors même qu’il serait monté au ciel, la race de ses disciples se perpétuerait jusqu’à la fin des temps.

Pour l’accomplissement de son œuvre qu’il n’avait qu’ébauchée, il comptait sur le divin Esprit. Il était même nécessaire que cet Esprit-Saint descendît pour perfectionner et confirmer les élus de l’Emmanuel. Il devait être leur Paraclet, leur Consolateur, après le départ de leur Maître ; il était la Vertu d’en haut qui devait les protéger comme une armure dans leurs combats ; il devait leur remettre en mémoire les enseignements de leur Maître ; il devait féconder de son action les Sacrements que Jésus avait institués, et dont le pouvoir était en eux par le caractère qu’il avait imprimé à leurs âmes. Voilà pourquoi il leur dit : « Il vous est avantageux que je m’en aille ; car si je ne m’en allais pas, le Paraclet ne viendrait pas vers vous. » Au jour de la Pentecôte, nous avons vu le divin Esprit opérer sur la personne des Apôtres et des disciples ; maintenant il nous faut le voir à l’œuvre dans la création, dans le maintien et le perfectionnement de cette Église que Jésus a promis d’assister de sa présence mystérieuse « jusqu’à la consommation des siècles ».

La première opération de l’Esprit-Saint dans l’Église est l’élection des membres qui doivent la composer. Ce droit de l’élection lui est tellement personnel que, selon la parole du livre sacré, les disciples mêmes que Jésus s’était choisis pour être les bases de son Église, il les avait élus « avec le concours de l’Esprit-Saint (Act. 1, 2) ». Dès le jour même de la Pentecôte, nous avons vu ce divin Esprit débuter par l’élection de trois mille personnes. Peu de jours après, cinq mille autres sont attirées, ayant entendu la prédication de Pierre et de Jean sous les portiques du temple. Après les Juifs, la gentilité a son tour ; et l’Esprit-Saint, ayant conduit Pierre auprès du centurion Corneille, fond tout à coup sur ce Romain et sur ses gens, les déclarant ainsi élus pour l’Église et appelés au baptême. La sainte Liturgie nous faisait lire ce récit hier encore dans la solennité de la Messe.

À la suite de ces débuts, qui pourrait suivre la marche impétueuse de cet Esprit que rien n’arrête ? « Le bruit de ses envoyés parcourt la terre entière, et leur parole retentit jusqu’aux extrémités du monde (Psalm. 18, 5). » L’Esprit les précède et les accompagne, et c’est lui qui fait la conquête pendant qu’ils parlent. On n’est encore qu’au commencement du 3ème siècle, et un écrivain chrétien peut dire aux magistrats de l’empire romain : « Nous sommes d’hier, et nous remplissons tout, vos villes, vos municipes, vos camps, le palais, le sénat, le forum (Tertull. Apologet. 37). » Rien ne résiste à l’Esprit ; trois siècles sont loin encore d’être écoulés depuis la manifestation du jour de la Pentecôte, et ce sont les Césars eux-mêmes que l’Esprit choisit pour en faire des membres de l’Église.

Ainsi se forme d’heure en heure l’Épouse que Jésus attend, et dont il contemple avec amour, du haut du ciel, la croissance et les développements. Dans les premières années du 4ème siècle, cette Église, œuvre du Saint-Esprit, dépasse les limites de l’empire romain ; et si dans cet empire lui-même, il est ça et là des groupes païens qui tiennent encore, tous du moins ont entendu parler d’elle, et la haine qu’ils lui portent témoigne assez des progrès qu’elle fait sous leurs yeux.

Mais n’allons pas croire que le rôle de l’Esprit-Saint se borne à assurer l’établissement de l’Église sur les ruines de l’empire païen. Jésus veut une Épouse immortelle, toujours plus connue par sa présence en tous lieux et en tous temps, toujours supérieure à toute autre division de la race humaine par l’étendue de son empire et le nombre de ses sujets.

Le divin Esprit ne saurait donc s’arrêter dans l’accomplissement de sa mission. Si Dieu a résolu de submerger l’empire coupable sous l’inondation des barbares, c’est un nouveau triomphe préparé pour l’Esprit. Laissez-le pénétrer et agiter doucement cette masse formidable. Il a là ses élus, et par millions. Il avait renouvelé la face de la terre païenne ; il renouvelle la face du monde devenu barbare. Les coopérateurs qu’il se prépare lui‑même ne lui feront pas défaut. Il crée sans fin de nouveaux apôtres, et puissant comme il est, il en emploie de tout genre à son œuvre. Les Clotilde, les Berthe, les Théodelinde, les Hedwige et tant d’autres, sont à ses ordres : parée de leurs royales mains, l’Épouse de Jésus croît toujours plus jeune et plus belle.

Si de vastes continents en Europe n’ont pas encore été associés au mouvement, c’est qu’il fallait d’abord consolider l’œuvre dans les régions où les chrétientés de la première époque avaient été comme submergées sous le torrent de l’invasion. Mais voici qu’à partir de la fin du 6ème siècle, le divin Esprit lance tour à tour sur l’île des Bretons, sur la Germanie, sur les races Scandinaves, sur les pays slaves, les Augustin, les Boniface, les Anschaire, les Adalbert, les Cyrille, les Méthodius, les Othon. Servie par ces nobles instruments de l’Esprit-Saint, l’Epouse répare les pertes qu’elle a subies dans l’Orient, où le schisme et l’hérésie ont successivement rétréci son héritage primitif. Celui qui, étant Dieu comme le Père et le Fils, a reçu pour mission de la maintenir dans ses honneurs, veille fidèlement à sa garde.

Et en effet, lorsqu’une défection plus désastreuse encore est à la veille d’éclater en Europe par la prétendue réforme, l’Esprit-Saint a déjà pris les devants. Les Indes orientales sont devenues tout à coup la conquête de la nation très fidèle ; un nouveau monde occidental est sorti des eaux, et forme un nouvel apanage au royaume catholique. C’est alors que le divin Esprit, toujours jaloux de maintenir dans sa dignité et dans sa plénitude le dépôt que lui a confié le Verbe incarné, suscite de nouveaux envoyés pour aller porter sur ces plages immenses le nom de celui qui est l’Époux, et qui sourit du haut du ciel aux accroissements qu’obtient l’Épouse. François Xavier est donné aux Indes orientales ; ses frères, joints aux fils de Dominique et de François, défrichent avec une indomptable persévérance l’héritage que les Indes occidentales offrent à l’Église.

Mais si plus tard la vieille Europe, trop crédule à des docteurs de mensonge, semble repousser cette noble reine qui est aimée du Fils éternel de Dieu ; si, trahie et dépouillée, calomniée et privée de ses droits, cette sainte Église doit être en butte à ceux qui longtemps furent ses fils, tenez pour certain que le divin Esprit ne la laissera pas manquer à ses destinées. Voyez plutôt ses œuvres en nos jours. D’où viennent, si ce n’est de son souffle, ces vocations à l’apostolat plus nombreuses d’année en année ? Tandis que d’un côté les retours des hérétiques à l’antique foi sont plus fréquents qu’ils ne l’ont jamais été, toutes les régions infidèles sont visitées par le flambeau de l’Évangile. Notre siècle a revu les martyrs, il a entendu les interrogatoires des proconsuls chinois et annamites, il a recueilli dans son admiration les réponses des confesseurs dictées par l’Esprit-Saint, selon la promesse du Maître. L’extrême Orient donne ses élus, les nègres de l’Afrique sont évangélisés ; et si une cinquième partie de la terre s’est révélée, elle possède déjà de nombreux fidèles sous une hiérarchie de pasteurs légitimes.

Soyez donc béni, divin Esprit, qui veillez avec tant de sollicitude sur l’Épouse chérie de Jésus ! Elle n’a pas défailli un seul jour, grâce à votre action constante et jamais lassée. Vous n’avez pas laissé passer un siècle sans susciter des apôtres pour l’enrichir de leurs conquêtes ; sans cesse vous avez sollicité par votre grâce les esprits et les cœurs de se donner à elle ; en toute race, en tous les siècles, vous avez élu vous-même les innombrables fidèles dont elle se compose. Comme elle est notre mère et que nous sommes ses fils, comme elle est l’Épouse de notre divin Chef auquel nous espérons nous réunir en elle, en opérant pour la gloire du Fils de Dieu qui vous a envoyé sur la terre, ô divin Esprit, vous avez daigné travailler pour nous, humbles et pécheresses créatures. Nous vous offrons nos faibles actions de grâces pour tant de bienfaits.

Notre Emmanuel nous a révélé que vous devez demeurer ainsi avec nous jusqu’à la fin des temps, et nous comprenons maintenant la nécessité de votre présence, ô divin Esprit ! Vous dirigez la formation de l’Épouse, vous la maintenez, vous la rendez victorieuse de toutes les attaques, vous la transportez d’une région dans l’autre, lorsque le sol qu’elle foule n’est plus digne de la porter ; vous êtes son vengeur contre ceux qui l’outragent, et vous le serez jusqu’au dernier jour.

Mais cette noble Épouse d’un Dieu ne doit pas toujours demeurer ainsi exilée loin de son Époux. De même que Marie resta plusieurs années sur la terre, afin d’y travailler à la gloire de son fils, et fut enfin enlevée aux cieux pour y régner avec lui ; ainsi l’Église demeurera militante ici-bas durant les siècles qui sont nécessaires pour arriver au complément du nombre des élus. Mais nous savons qu’un temps doit venir dont il est écrit : « Les noces de l’Agneau sont venues, et son Épouse s’est préparée. On lui a donné un vêtement de fin lin d’une blancheur éblouissante, et le tissu en est composé des vertus des saints qu’elle a formés (Apoc. 19, 7). » En ces derniers jours, l’Épouse, toujours belle et digne de l’Époux, ne croîtra plus ; elle diminuera même ici-bas, en proportion de ce qu’elle grandira triomphante au ciel. Autour d’elle, sur la terre, la défection prédite par saint Paul (2 Thess. 2, 3) se fera sentir ; les hommes la laisseront seule, ils courront vers le Prince du monde qui sera délié « pour un peu de temps (Apoc. 20, 3) », et vers la bête à laquelle « il sera donné de faire la guerre aux saints et même de les vaincre (Ibid. 13, 7). » Les dernières heures de l’Épouse ici-bas seront dignes d’elle ; vous soutiendrez notre mère, ô divin Esprit, jusqu’à l’arrivée de l’Époux. Mais après l’enfantement du dernier élu, l’Esprit et l’Epouse s’uniront dans un même cri : « Venez ! diront-ils (Ibid. 22, 17). » Alors l’Emmanuel paraîtra sur les nuées du ciel, la mission de l’Esprit sera terminée, et l’Épouse, « appuyée sur son bien-aimé (Cant. 8, 5) », s’élèvera de cette terre ingrate et stérile vers le ciel où l’attendent les noces de l’éternité.

À la messe

La Station de ce jour est dans l’Église de Sainte-Anastasie, cette intéressante basilique où nous assistâmes à la Messe de l’Aurore le jour de la naissance de l’Emmanuel. Nous la revoyons aujourd’hui que toute la série des mystères de notre salut est à son terme. Bénissons Dieu qui a daigné achever avec tant de force ce qu’il a commencé pour nous avec tant de douceur. Les néophytes assistent encore à cette Messe avec leurs robes blanches, et leur présence atteste à la fois l’amour du Fils de Dieu qui les a lavés dans son sang, et la puissance de l’Esprit-Saint qui les a ravis à l’empire du Prince de ce monde.

L’Introït s’adresse aux néophytes et les engage à sentir tout leur bonheur. C’est au royaume céleste qu’ils sont désormais appelés ; qu’ils offrent donc une continuelle action de grâces à celui qui a daigné les choisir. Les paroles de cette pièce, qui est de la plus haute antiquité, sont tirées du 4ème livre d’Esdras que les premiers chrétiens lisaient souvent à cause de la beauté et de la gravité de ses enseignements, bien qu’il ne soit pas reconnu par l’Église pour un livre inspiré.

Introït

Recevez et goûtez les délices de la gloire qui vous était préparée, alleluia ; rendez grâces à Dieu, alleluia, qui vous a appelés au royaume céleste, alleluia, alleluia, alleluia.

Ps. Écoute ma loi, ô mon peuple : prête l’oreille aux paroles de ma bouche. Gloire au Père. Recevez.

Dans la Collecte, l’Église nous enseigne que l’action du Saint‑Esprit est pleine de douceur pour nos âmes. C’est cette action divine qui les purifie de toutes leurs souillures, en même temps qu’elle les garde des attaques de l’esprit perfide et jaloux qui les menace sans cesse.

Oraison

Seigneur, daignez nous assister de la vertu du Saint-Esprit ; afin qu’elle purifie nos cœurs dans sa mansuétude, et qu’elle nous défende contre tout adversaire. Par Jésus-Christ.

Épître
Lecture des Actes des Apôtres. Chap. 8.

En ces jours-là, les Apôtres qui étaient à Jérusalem ayant appris que Samarie avait reçu la parole de Dieu, leur envoyèrent Pierre et Jean, qui étant venus, firent pour eux des prières, afin qu’ils reçussent le Saint-Esprit ; car il n’était pas encore descendu sur aucun d’eux, mais ils avaient seulement été baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors ils imposèrent les mains sur eux, et ils reçurent le Saint-Esprit.

Les habitants de Samarie avaient accepté la prédication évangélique qui leur avait été portée par le diacre Philippe. Ils avaient reçu de sa main le baptême qui en avait fait des chrétiens. On se rappelle le dialogue de Jésus avec une femme de cette ville au bord du puits de Jacob, et les trois jours qu’il daigna passer avec les habitants. Leur foi est récompensée : le baptême les a faits enfants de Dieu et membres de leur Rédempteur. Mais il faut encore qu’ils reçoivent l’Esprit-Saint dans le Sacrement de force. Le diacre Philippe n’a pu leur octroyer ce don ; deux Apôtres, Pierre et Jean, revêtus du caractère de pontifes, viennent le leur conférer, et les rendre parfaits chrétiens. Ce récit nous remet en souvenir la grâce qu’a daigné nous faire l’Esprit-Saint en imprimant sur nos âmes le sceau de la Confirmation : offrons-lui notre reconnaissance pour ce bienfait qui nous a attachés à lui plus étroitement, et nous a rendus capables de confesser sans faiblesse notre foi devant tous ceux qui voudront nous en demander compte.

Alleluia, alleluia. V/. Le Saint-Esprit vous enseignera tout ce que je vous ai dit. Alleluia. V/. Venez, Esprit-Saint, remplissez les cœurs de vos fidèles, et allumez en eux le feu de votre amour.

On chante ensuite la Séquence Veni, Sancte Spiritus.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. 10.

En ce temps-là, Jésus dit aux Pharisiens : En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte dans la bergerie des brebis, mais qui y monte par un autre endroit, celui-là est un voleur et un larron. Mais celui qui entre par la porte, est le pasteur des brebis. C’est à celui-là que le portier ouvre, et les brebis entendent sa voix. Il appelle les brebis qui sont à lui par leur nom, et il les fait sortir. Et lorsqu’il a fait sortir ses propres brebis, il va devant elles, et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix. Elles ne suivent point un étranger, mais elles s’éloignent de lui, parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers. Jésus leur dit cette parabole ; mais ils ne comprirent pas de quoi il leur parlait. Jésus leur dit donc encore : En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des larrons, et les brebis ne les ont pas écoutés. Je suis la porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages. Le voleur ne vient que pour voler, pour égorger et pour perdre. Moi je suis venu afin que les brebis aient la vie, et une vie plus abondante.

En proposant ce passage de l’Évangile aux néophytes de la Pentecôte, l’Église voulait les prémunir contre un danger qui pouvait se présenter à eux dans le cours de leur vie. Au moment où nous sommes, ils sont les heureuses brebis de Jésus le bon Pasteur, et ce divin Pasteur est représenté auprès d’eux par des hommes qu’il a investis lui-même de la charge de paître ses agneaux. Ces hommes ont reçu de Pierre leur mission, et celui qui est avec Pierre est avec Jésus. Mais il est arrivé souvent que de faux pasteurs se sont introduits dans la bergerie, et le Sauveur les qualifie de voleurs et de larrons, parce qu’au lieu d’entrer par la porte, ils ont escaladé les clôtures de la bergerie. Il nous dit qu’il est lui-même la Porte par laquelle doivent passer ceux qui ont le droit de paître ses brebis. Tout pasteur, pour n’être pas un larron, doit avoir reçu la mission de Jésus, et cette mission ne peut venir que par celui qu’il a établi pour tenir sa place, jusqu’à ce qu’il vienne lui-même.

L’Esprit-Saint a répandu ses dons divins dans les âmes de ces nouveaux chrétiens ; mais les vertus qui sont en eux ne peuvent s’exercer de manière à mériter la vie éternelle qu’au sein de l’Église véritable. Si, au lieu de suivre le pasteur légitime, ils avaient le malheur de se livrer à de faux pasteurs, toutes ces vertus deviendraient stériles. Ils doivent donc fuir comme un étranger celui qui n’a pas reçu sa mission du Maître qui seul peut les conduire aux pâturages de la vie. Souvent, dans le cours des siècles, il s’est rencontré des pasteurs schismatiques ; le devoir des fidèles est de les fuir, et tous les enfants de l’Église doivent être attentifs à l’avertissement que notre Seigneur leur donne ici. L’Église qu’il a fondée et qu’il conduit par son divin Esprit a pour caractère d’être Apostolique. La légitimité de la mission des pasteurs se manifeste par la succession ; et parce que Pierre vit dans ses successeurs, le successeur de Pierre est la source du pouvoir pastoral. Qui est avec Pierre est avec Jésus-Christ.

Dans l’Offertoire l’Église, préludant au divin Sacrifice, exalte par les paroles du Psalmiste la nourriture sacrée à laquelle vont communier les fidèles ; c’est une manne qui vient du ciel, c’est le pain même des Anges.

Offertoire

Le Seigneur a ouvert les portes du ciel, et il leur a fait pleuvoir la manne pour leur nourriture ; il leur a donné le pain du ciel, et l’homme a mangé le pain des Anges, alleluia.

La Victime qui va être offerte a le pouvoir de purifier par son immolation ceux qui sont appelés à s’en nourrir ; la sainte Église, dans la Secrète, demande qu’il en arrive ainsi pour les fidèles qui forment l’assistance.

Secrète

Purifiez-nous, Seigneur, par l’oblation des dons que nous vous offrons, et faites qu’elle nous rende dignes de participer au Mystère sacré. Par Jésus-Christ.

La Préface est celle de la Pentecôte.

Dans l’Antienne de la Communion, l’Église rappelle les paroles dans lesquelles Jésus a annoncé que l’Esprit-Saint le glorifierait ; nous qui venons de voir ce divin Esprit à l’œuvre dans le monde entier, nous savons qu’il a accompli l’oracle dans toute son étendue.

Communion

L’Esprit qui procède du Père, alleluia, me glorifiera, alleluia, alleluia.

Le peuple fidèle vient de participer au Mystère de Jésus ; la sainte Église nous apprend, dans la Postcommunion, que la vertu de l’Esprit-Saint a influé divinement à ce moment auguste. C’est lui qui a accompli le changement des dons sacrés au corps et au sang du Rédempteur, lui encore qui a préparé les âmes à s’unir au Fils de Dieu, en les purifiant du péché.

Postcommunion

Daignez faire, Seigneur, que l’Esprit-Saint renouvelle nos âmes par ces divins Mystères ; car il est lui-même la rémission de tous les péchés. Par Jésus-Christ.

Autres liturgies

Nous entendrons encore aujourd’hui l’Église arménienne célébrer la venue de l’Esprit-Saint avec toute la dignité et la splendeur qui caractérisent son Hymnaire.

Canon arménien, troisième jour

Aujourd’hui les Esprits célestes se sont réjouis du renouvellement de la terre ; car l’Esprit rénovateur des êtres est descendu dans le sacré Cénacle, et il y a renouvelé le collège apostolique.

Aujourd’hui notre nature terrestre tressaille de se sentir réconciliée avec le Père ; car celui qui avait enlevé son esprit aux hommes devenus charnels, daigne le leur donner de nouveau.

Aujourd’hui les enfants de l’Église célèbrent avec transport l’avènement du Saint-Esprit, qui les a parés de vêtements nobles et lumineux, et ils sont admis à chanter le trisagion avec les Séraphins.

Celui qui sépara par la division des langues ceux qui s’étaient unis pour bâtir la tour, a réuni de nouveau aujourd’hui, dans le sacré Cénacle, les langues des nations en une seule. O vous tous, Esprits, bénissez l’Esprit de Dieu.

L’Esprit du Seigneur qui descendit autrefois, et fut le conducteur des douze tribus d’Israël dans le désert, conduit aujourd’hui les douze Apôtres à la prédication de l’Évangile. O vous tous, Esprits, bénissez l’Esprit de Dieu.

L’Esprit du Seigneur qui remplit autrefois Bézeléel, l’architecte du tabernacle, rend aujourd’hui les hommes comme les tabernacles de la sainte Trinité. O vous tous, Esprits, bénissez l’Esprit de Dieu.

La belle Séquence que nous donnons ici est empruntée aux anciens Missels de Liège.

Séquence

Amour du Père et du Fils, vous êtes pour nous un éclatant secours, notre espoir et notre consolation.

Lumière incessante pour les cœurs pieux, vous êtes la récompense des justes, la commisération pour ceux qui étaient perdus.

Toute force vient de vos dons, toute sainteté, toute béatitude, ô vous qui aimez toute justice !

Vous êtes tout-puissant, plein de bonté ; vous tenez tout entre vos mains, vous si éloigné du péché !

Nul ne vous surpasse en justice et en sainteté ; nul ne peut égaler la force et la spiritualité de votre substance ; rien ne peut lutter en puissance avec vous, et rien n’est meilleur que vous.

Vous êtes la lumière des cœurs ; par vous nous allons au Père universel et à son Fils divin.

Source d’intelligence, principe de bonheur, remède contre le péché, Esprit de conseil.

Vous agissez sans bruit, vous êtes souple, et cependant vous ne changez pas ; adresse, noblesse, puissance, ces qualités sont les vôtres ; votre marche est rapide, et votre conduite envers nous est aimable.

Vous êtes le don choisi : vous donnez l’intelligence et l’amour, vous aimez ce qui est droit.

Esprit du Père et du Fils, Paraclet vivifiant, doigt de la main divine.

Sublimité et charme, compassion et bonté, clémence et largesse.

Ainsi que vous voulez, quand vous voulez, où vous voulez, jusqu’où vous voulez, et autant que vous voulez, votre souffle se répand sur les hommes et il les assiste, il les remplit et les relève de leur chute ; il les comble de richesses et les instruit lui-même.

Aujourd’hui même cet Esprit de science est départi aux Apôtres pour être leur consolateur ; et dans sa confiance, il remet en leur pouvoir et avec plénitude la source même de la véritable sagesse.

Amen.

Le mercredi de la Pentecôte

Nous avons vu avec quelle fidélité le divin Esprit a su accomplir, dans le cours des siècles, la mission que l’Emmanuel lui a donnée de former, de protéger et de maintenir l’Église son Épouse. Cette recommandation d’un Dieu a été remplie avec toute la puissance d’un Dieu ; et c’est le plus beau et le plus étonnant spectacle que présentent les annales de l’humanité depuis dix-huit siècles. Cette conservation d’une société morale, toujours la même en tous les temps et en tous les lieux, promulguant un symbole précis et obligatoire pour tous ses membres, et maintenant par ses arrêts la plus compacte unité de croyance entre tous ses fidèles, est, avec la merveilleuse propagation du christianisme, l’événement capital de l’histoire. Aussi ces deux faits sont-ils, non l’effet d’une providence ordinaire, comme le prétendent certains philosophes de notre temps, mais des miracles de premier ordre opérés directement par le Saint-Esprit, et destinés à servir de base à notre foi dans la vérité du christianisme. L’Esprit-Saint qui ne devait pas, dans l’exercice de sa mission, revêtir une forme sensible, y a rendu sa présence visible à notre intelligence, et par ce moyen, il a fait assez pour démontrer son action personnelle dans l’œuvre du salut des hommes.

Suivons maintenant cette action divine, non plus en tant qu’elle a pour but de seconder le dessein miséricordieux du Fils de Dieu qui a daigné prendre une Épouse ici-bas, mais dans les rapports de cette Épouse avec la race humaine. Notre Emmanuel a voulu qu’elle fût la Mère des hommes, et que tous ceux qu’il convie à l’honneur de devenir ses propres membres, reconnussent que c’est elle qui les enfante à cette glorieuse destinée. L’Esprit-Saint devait donc produire l’Épouse de Jésus avec assez d’éclat pour qu’elle fût distinguée et connue sur la terre, tout en laissant à la liberté humaine le pouvoir de la méconnaître et de la repousser.

Il fallait que cette Église dans sa durée embrassât tous les siècles, qu’elle eût parcouru la terre d’une manière assez patente pour que son nom et sa mission pussent être connus chez tous les peuples ; en un mot elle devait être Catholique, c’est-à-dire universelle, possédant la catholicité des temps et la catholicité des lieux. Telle est, en effet, l’existence que le divin Esprit lui a créée sur la terre. Il l’a d’abord promulguée à Jérusalem, au jour de la Pentecôte, sous les yeux des Juifs venus de tant de régions diverses, et qui partirent bientôt pour aller en porter la nouvelle dans les contrées qu’ils habitaient. Il a lancé ensuite les Apôtres et les disciples sur le monde, et nous savons par les auteurs contemporains qu’un siècle était a peine écoulé que déjà la terre entière possédait des chrétiens. Dès lors chaque année a profité à la visibilité de cette sainte Église. Si le divin Esprit, dans les desseins de sa justice, a jugé à propos de la laisser s’affaiblir au sein d’une nation qui n’était plus digne d’elle, il l’a transférée dans une autre où elle devait rencontrer des fils plus soumis. Si des régions entières ont quelquefois semblé lui être fermées, c’est qu’à une époque antérieure elle se présenta et fut repoussée, ou encore que le moment n’était pas venu où elle devait paraître et s’établir. L’histoire de la propagation de l’Église nous donne à constater cet ensemble merveilleux de vie perpétuelle et de migrations. Les temps et les lieux lui appartiennent ; là où elle ne règne pas, elle est présente par ses membres, et cette prérogative de la catholicité qui lui a valu son nom est un des chefs-d’œuvre de l’Esprit-Saint.

Mais là ne se borne pas son action pour l’accomplissement de la mission que lui a confiée l’Emmanuel à l’égard de son Épouse, et ici nous devons pénétrer la profondeur du mystère du Saint‑Esprit dans l’Église. Après avoir constaté son influence extérieure pour la conserver et l’étendre, il nous faut apprécier la direction intérieure qu’elle reçoit de lui, et qui produit en elle l’unité, l’infaillibilité et la sainteté, qualités qui, avec la catholicité, forment le signalement de l’Épouse du Christ.

L’union de l’Esprit-Saint avec l’humanité de Jésus est une des bases du mystère de l’Incarnation. Notre divin médiateur est appelé le Christ, parce qu’il a reçu l’onction (Psalm. 44, 8), et cette onction est l’effet de l’union de son humanité avec le Saint‑Esprit (Act. 10, 38). Cette union est indissoluble : éternellement le Verbe demeurera uni à son humanité, éternellement aussi le divin Esprit-Saint imprimera sur cette humanité le sceau de l’onction qui fait le Christ. Il suit de là que l’Église, étant le corps de Jésus-Christ, doit avoir part à l’union qui existe entre son divin Chef et l’Esprit-Saint. Le chrétien, dans le baptême, reçoit l’onction divine par le Saint‑Esprit qui habite désormais en lui comme le gage de l’héritage éternel (Éph. 1, 1 3) ; mais il y a cette différence qu’il peut perdre par le péché cette union qui est en lui le principe de la vie surnaturelle, tandis qu’elle ne peut jamais faire défaut au corps même de l’Église. L’Esprit-Saint est incorporé à l’Église pour toujours ; il est le principe qui l’anime, qui la fait agir et mouvoir, et lui fait surmonter toutes les crises auxquelles, par la permission divine, elle demeure exposée durant le trajet de cette vie militante.

Saint Augustin exprime admirablement cette doctrine dans un de ses Sermons pour la fête de la Pentecôte : « Le souffle par lequel vit l’homme, nous dit-il, s’appelle l’âme ; et vous êtes à même d’observer le rôle de cette âme relativement au corps. C’est elle qui donne la vie aux membres : elle qui voit par l’œil, entend par l’oreille, sent par l’odorat, parle par la langue, opère par la main, marche par les pieds. Présente à chaque membre, elle donne la vie à tous et la fonction à chacun. Ce n’est pas l’œil qui entend, ce n’est pas l’oreille qui voit ni la langue, de même que ce n’est ni l’oreille ni l’œil qui parlent ; cependant l’oreille est vivante, la langue est vivante ; les fonctions des sens sont donc variées, mais une même vie est commune à tous. Ainsi en est-il dans l’Église de Dieu. Dans tel saint elle opère des miracles, dans tel autre elle enseigne la vérité, dans celui-ci elle pratique la virginité, dans celui-là elle garde la chasteté conjugale ; en un mot les divers membres de l’Église ont leurs fonctions variées, mais tous puisent la vie à une même source. Or ce qu’est l’âme au corps humain, le Saint-Esprit l’est au corps du Christ qui est l’Église. Le Saint‑Esprit opère dans toute l’Église ce que l’âme opère dans tous les membres d’un même corps (Serm. 257 In die Pentecostes). »

La voilà donc dégagée, cette notion à l’aide de laquelle nous nous rendrons compte de l’existence de l’Église et de ses opérations. L’Église est le corps du Christ, et en elle le Saint-Esprit est le principe de la vie. C’est lui qui l’anime, la conserve, agit en elle et par elle. Il est son âme, non plus seulement dans le sens restreint selon lequel nous avons parlé plus haut de l’âme de l’Église, c’est‑à-dire son être intérieur qui est du reste en elle le produit de l’action du Saint-Esprit ; mais il est son âme en ce que toute sa vie intérieure et extérieure, et toute son opération, procèdent de lui. L’Église est impérissable, parce que l’amour qui a porté l’Esprit‑Saint à habiter en elle durera toujours ; telle est la raison de cette perpétuité qui est le phénomène le plus étonnant en ce monde.

Mais il nous faut considérer maintenant cette autre merveille qui consiste dans la conservation de l’unité au sein de cette société. L’Époux, dans le divin Cantique, appelle l’Église « son unique ». Il n’a pas désiré plusieurs épouses ; l’Esprit-Saint aura donc dû veiller avec sollicitude sur l’accomplissement du dessein de l’Emmanuel. Suivons les traces de sa sollicitude pour obtenir un tel résultat. Est-il possible humainement qu’une société traverse dix-huit siècles sans avoir changé, sans avoir remanié son existence en mille façons, en supposant même que, sous un nom ou sous un autre, elle ait pu remplir une telle durée ? Songez que cette société, durant un si long espace de temps, n’a pu manquer de voir s’agiter dans son sein, sous mille formes, les passions humaines qui souvent entraînent tout après elles ; qu’elle a toujours été composée de races diverses de langage, de génie, de mœurs, tantôt éloignées les unes des autres au point de se connaître à peine, tantôt voisines mais divisées par des intérêts et même par des antipathies nationales ; que des révolutions politiques sans nombre ont modifié sans cesse, renversé même l’existence des peuples ; et cependant, partout où il a existé, partout où il existera des catholiques, l’unité demeure le caractère de ce corps immense et des membres qui le composent. Une même foi, un même symbole, une même soumission à un même chef visible, un même culte quant aux points essentiels, une même manière de trancher toute question par la tradition et l’autorité. Des sectes se sont élevées en chaque siècle ; toutes ont dit : « Je suis la vraie Église » ; et pas une seule n’a pu survivre aux circonstances qui l’avaient produite. Où sont maintenant les ariens avec leur puissance politique, les nestoriens, les eutychiens, les monothélites, avec leurs inépuisables subtilités ? Quoi de plus impuissant et de plus stérile que le schisme grec asservi soit au sultan, soit au moscovite ? que reste-t-il du jansénisme épuisé par ses vains efforts pour se maintenir dans l’Église malgré l’Église ? et quant au protestantisme parti du principe de négation, ne l’a-t-on pas vu dès le lendemain brisé en morceaux, sans jamais pouvoir former une même société religieuse ? Et ne le voyons-nous pas aujourd’hui aux abois, incapable de retenir les dogmes qu’il avait regardés d’abord comme fondamentaux : l’inspiration des Écritures et la divinité de Jésus-Christ ?

En face de tant de ruines amoncelées, qu’elle est belle et radieuse dans son unité, notre mère la sainte Église catholique, l’Épouse unique de l’Emmanuel ! Les millions d’hommes qui l’ont composée, et qui la composent encore aujourd’hui, seraient-ils d’une autre nature que ceux qui se sont partagés entre les diverses sectes qu’elle a vues naître et mourir ? Orthodoxes ou hétérodoxes, ne sommes-nous pas tous membres de la même famille humaine, sujets aux mêmes passions et aux mêmes erreurs ? D’où vient aux fils de l’Église catholique cette consistance qui triomphe du temps, sur laquelle n’influe pas la dissemblance des races, qui survit à ces crises et à ces changements que n’ont pu prévenir ni la forte constitution des États, ni la résistance séculaire des nationalités ? Il faut en convenir, un élément divin est là qui résiste et qui maintient. L’âme de l’Église, l’Esprit-Saint, influe dans tous ses membres, et comme il est unique, il produit l’unité dans tout l’ensemble qu’il anime. Ne pouvant être contraire à lui-même, rien ne subsiste par lui qu’au moyen d’une entière conformité avec ce qu’il est. Nous avons ainsi la clef du grand problème.

Demain nous parlerons de ce que fait l’Esprit-Saint pour le maintien de la foi une et invariable dans tout le corps de l’Église ; arrêtons-nous aujourd’hui à le considérer comme principe d’union extérieure par la subordination volontaire à un même centre d’unité. Jésus avait dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » ; mais Pierre devait mourir. La promesse n’avait donc pas pour objet sa personne seulement, mais toute la suite de ses successeurs jusqu’à la fin des siècles. Quelle étonnante et énergique action du divin Esprit produit ainsi, anneau par anneau, cette dynastie de princes spirituels arrivée à son deux cent soixante-troisième Pontife, et devant se poursuivre jusqu’au dernier jour du monde ! Aucune violence ne sera faite à la liberté humaine ; le divin Esprit lui laissera tout tenter ; mais il faut cependant qu’il poursuive sa mission. Qu’un Décius produise par ses violences une vacance de quatre ans sur le siège de Rome, qu’il s’élève des anti-papes soutenus les uns par la faveur populaire, les autres par la politique des princes, qu’un long schisme rende douteuse la légitimité de plusieurs Pontifes, l’Esprit-Saint laissera s’écouler l’épreuve, il fortifiera, pendant qu’elle dure, la foi de ses fidèles ; enfin, au moment marqué, il produira son élu, et toute l’Église le recevra avec acclamation.

Pour comprendre tout ce que cette action surnaturelle renferme de merveilleux, il ne suffit pas d’apprécier les résultats extérieurs qu’elle produit dans l’histoire ; il faut la suivre dans ce qu’elle a d’intime et de mystérieux. L’unité de l’Église n’est pas du genre de cette unité que les conquérants établissent dans les pays qu’ils ont soumis, où l’on paie le tribut parce qu’il faut bien se soumettre à la force. Les membres de l’Église gardent l’unité dans la foi et dans la soumission, parce qu’ils se courbent avec amour sous un joug imposé à leur liberté et à leur raison. Mais qui donc captive ainsi l’orgueil humain sous une telle obéissance ? Qui donc fait trouver la joie et le contentement dans l’abaissement de toute prétention personnelle ? Qui donc dispose l’homme à mettre sa sécurité et son bonheur à disparaître comme individu dans cette unité absolue, et cela en des questions où le caprice humain s’est donné plus large carrière dans tous les temps ? N’est-ce pas le divin Esprit qui opère ce miracle multiple et permanent, qui anime et harmonise ce vaste ensemble, et qui, sans violence, fond dans l’unité d’un même concert les millions de cœurs et d’esprits qui forment l’Épouse « unique » du Fils de Dieu ?

Dans les jours de sa vie mortelle, Jésus demandait pour nous l’unité au Père céleste. « Qu’ils soient un, comme nous sommes un (s. Jean 17, 2) », disait-il. Il la prépare, en nous appelant à devenir ses membres ; mais pour opérer cette union, il envoie aux hommes son Esprit, cet Esprit divin qui est le lien éternel entre le Père et le Fils, et qui daigne, dans le temps, descendre jusqu’à nous, pour y réaliser cette unité ineffable qui a son type en Dieu même. Grâces vous soient donc rendues, divin Esprit, qui habitant ainsi dans l’Église de Jésus, nous inclinez miséricordieusement vers l’unité, qui nous la faites aimer, et nous disposez à tout souffrir plutôt que de la rompre. Fortifiez-la en nous, et ne permettez jamais qu’un défaut de soumission l’altère même légèrement. Vous êtes l’âme de la sainte Église ; gouvernez‑nous comme des membres toujours dociles à votre impulsion ; car nous savons que nous ne saurions être à Jésus qui vous a envoyé, si nous n’étions à l’Église son Épouse et notre Mère, à cette Église qu’il a rachetée de son sang, et qu’il vous a donnée à former et à conduire.

Samedi prochain, l’Ordination des prêtres et des ministres sacrés aura lieu dans toute l’Église ; l’Esprit-Saint, dont le sacrement de l’Ordre est une des principales opérations, descendra dans les âmes qui lui seront présentées, et imprimera sur elles, par les mains du Pontife, le sceau du Sacerdoce ou du Diaconat. En présence d’un si grave intérêt, la sainte Église prescrit dès aujourd’hui à ses fidèles le jeûne et l’abstinence, pour obtenir de la miséricorde divine que l’effusion d’une telle grâce soit favorable à ceux qui la recevront et avantageuse à la société chrétienne.

À Rome, la Station est aujourd’hui dans la Basilique de Sainte‑Marie-Majeure. Il était juste qu’un des jours de cette grande Octave vît les fidèles réunis sous les auspices de la Mère de Dieu, dont la participation au mystère de la Pentecôte a été si glorieuse et si favorable à l’Église naissante.

Nous achèverons la journée en insérant ici l’une des plus belles Séquences d’Adam de Saint-Victor sur le mystère du Saint-Esprit.

Séquence

Une lumière joyeuse, éclatante, un feu lancé du trône céleste sur les disciples du Christ, remplissent les cœurs, fécondent les langues, et nous invitent à unir dans un concert mélodieux et nos langues et nos cœurs.

Le gage que le Christ avait promis à son Épouse, il le lui envoie au cinquantième jour ; devenu ferme comme un rocher, Pierre répand dans ses discours le miel le plus doux, l’huile la plus généreuse.

Sur la montagne, l’ancien peuple reçut la loi, non dans des langues de feu, mais gravée sur la pierre ; dans le Cénacle, un petit nombre d’hommes reçoit un cœur nouveau, et revient à l’unité des langues.

O jour heureux, jour solennel, où l’Église primitive est fondée ! Trois mille hommes sont les prémices de cette Église à sa naissance.

Les deux pains offerts en prémices dans la loi, figuraient les deux peuples adoptés en ce jour dans une même foi : la pierre placée à la tête de l’angle s’interpose entre les deux, et des deux ne fait plus qu’un seul peuple.

De nouvelles outres, non plus les anciennes, sont remplies d’un vin nouveau : la veuve prépare ses vases, tandis qu’Élisée multiplie l’huile en abondance : ainsi Dieu répand aujourd’hui la céleste rosée, autant qu’il trouve de cœurs préparés à la recevoir.

Nous ne serions pas dignes de recevoir ce vin précieux, cette rosée divine, si notre vie était déréglée : ce Paraclet ne saurait habiter dans des cœurs remplis de ténèbres ou divisés.

Viens donc à nous, auguste Consolateur ! gouverne nos langues, apaise nos cœurs : ni fiel, ni venin n’est compatible avec ta présence. Sans ta grâce, il n’est ni délice, ni salut, ni sérénité, ni douceur, ni plénitude.

Tu es lumière et parfum ; tu es ce principe céleste qui confère à l’élément de l’eau une puissance mystérieuse : nous qui sommés devenus une création nouvelle, d’abord enfants de colère par nature, maintenant enfants de la grâce, nous te louons d’un cœur purifié.

Toi qui donnes et qui es en même temps le don, toi qui verses sur nous tous les biens, rends nos cœurs capables de te louer, forme nos langues à célébrer tes grandeurs. Auteur de toute pureté, purifie-nous du péché : renouvelle-nous dans le Christ, et fais-nous goûter la joie entière que donne à l’âme la vie nouvelle.

Amen.

Le jeudi de la Pentecôte

Le divin Esprit qui tient unis dans un même tout les membres de la sainte Église, parce qu’il est lui-même unique, n’a pas seulement été envoyé pour assurer l’unité inviolable à l’Épouse du Christ. Cette Épouse d’un Dieu qui s’est appelé lui-même la Vérité (s. Jean 14, 6), a besoin d’être dans la vérité, et ne peut être accessible à l’erreur. Jésus lui a confié sa doctrine, il l’a instruite en la personne des Apôtres. « Tout ce que j’ai entendu de mon Père, dit-il, je vous l’ai manifeste (Ibid. 15, 15). » Mais comment cette Église, si elle est laissée à l’humaine faiblesse, pourra-t-elle conserver sans mélange et sans altération, durant la traversée des siècles, cette parole que Jésus n’a pas écrite, cette vérité qu’il est venu de si haut apporter à la terre ? L’expérience prouve que tout s’altère ici-bas, que les textes écrits sont sujets à de fausses interprétations, et que les traditions non écrites deviennent méconnaissables par le cours des années.

C’est ici encore que nous devons reconnaître la divine prévoyance de notre Emmanuel montant au ciel. De même que pour accomplir le désir qu’il a « que nous soyons un, comme il est un avec son Père », il a député vers nous son unique Esprit ; ainsi, pour nous maintenir dans la vérité, il nous a envoyé ce même Esprit qu’il appelle l’Esprit de vérité. « Quand il sera venu, dit-il, cet Esprit de vérité, il vous enseignera toute vérité (s. Jean 16, 13). » Et quelle est la vérité qu’enseignera cet Esprit ? « Il enseignera toutes choses, et il vous suggérera tout ce que je vous aurai dit (s. Jean 14, 26). »

Rien donc ne se perdra de ce que le Verbe divin a dit aux hommes. La beauté de son Épouse aura pour fondement la vérité ; car la beauté est la splendeur du vrai. Sa fidélité à l’Époux sera parfaite ; car s’il est la Vérité, la Vérité est assurée en elle pour jamais. Jésus le déclare ainsi : « Le nouveau Consolateur que le Père vous enverra demeurera avec vous pour toujours, et il sera en vous (Ibid. 14, 16, 17. » C’est donc par l’Esprit-Saint que l’Église possédera en propre la vérité, et cette possession ne lui sera jamais enlevée ; car cet Esprit envoyé par le Père et par le Fils s’attachera à l’Église et ne la quittera plus.

C’est ici le moment de se rappeler la magnifique théorie de saint Augustin. Selon sa doctrine qui n’est que l’explication des passages du saint Évangile que nous venons de lire, l’Esprit-Saint est le principe de la vie dans l’Église ; étant donc l’Esprit de vérité, il conserve la vérité en elle, il la dirige dans la vérité, en sorte qu’elle ne peut exprimer que la vérité dans son enseignement et dans sa conduite. Il assume la responsabilité de ses paroles, comme notre esprit répond de ce que profère notre langue ; et c’est pour cela que la sainte Église est tellement identifiée avec la vérité par son union avec l’Esprit divin, que l’Apôtre ne fait pas difficulté de nous dire qu’elle en est « la colonne et l’appui (1 Tim. 3, 15). » Que l’on ne s’étonne donc pas si le chrétien se repose sur l’Église dans sa croyance. Ne sait-il pas que cette Église n’est jamais seule, qu’elle est toujours avec l’Esprit divin qui vit en elle, que sa parole n’est pas sa parole à elle, mais la parole de l’Esprit qui n’est autre que la parole de Jésus ?

Or cette parole de Jésus, l’Esprit la conserve pour l’Église dans un double dépôt. Il veille sur elle dans les saints Évangiles qu’il a inspirés à leurs auteurs. Par ses soins, ces livres sacrés sont défendus contre toute altération, et ils traversent les siècles sans que la main de l’homme leur ait fait subir de changement. Il en est de même des autres livres du Nouveau Testament composés sous le souffle du même Esprit. Ceux dont se compose l’Ancien Testament sont également le produit de l’inspiration du divin Esprit. S’ils ne rapportent pas les discours de Jésus durant sa vie mortelle, ils parlent de lui, ils l’annoncent, en même temps qu’ils contiennent la première initiation aux choses divines. Cet ensemble des livres sacrés est rempli des mystères dont l’Esprit a la clef pour la communiquer à l’Église.

L’autre source de la parole de Jésus est la Tradition. Tout ne devait pas être écrit, et l’Église existait déjà que les Évangiles n’étaient pas encore rédigés. Cette Tradition, élément divin comme l’Écriture elle-même, comment aurait-elle survécu sans altération, si l’Esprit de Vérité ne veillait à sa garde ? Il la maintient donc dans la mémoire de l’Église, il la préserve de tout changement : c’est sa mission, et par la fidélité qu’il met à remplir cette mission, l’Épouse demeure en possession de tous les secrets de l’Époux.

Mais il ne suffit pas que l’Église possède la vérité écrite et traditionnelle, comme un dépôt scellé. Il faut encore qu’elle en ait le discernement, afin de pouvoir l’interpréter à ceux auxquels elle doit rendre les enseignements de Jésus. La vérité n’est pas descendue du ciel pour n’être pas communiquée aux hommes ; car elle est leur lumière, et sans elle ils languiraient dans les ténèbres, sans savoir d’où ils viennent et où ils vont (s. Jean 12, 35). L’Esprit de Vérité ne se bornera donc pas à conserver la parole de Jésus dans l’Église comme un trésor caché, il en dirigera l’épanchement sur les hommes, afin qu’ils y puisent la vie de leurs âmes. L’Église sera donc infaillible dans son enseignement ; car elle ne pourrait se tromper ni tromper les hommes, puisque l’Esprit de Vérité la conduit en tout et parle par son organe. Il est son âme, et nous avons reconnu, avec saint Augustin, que lorsque la langue s’exprime, c’est l’âme que l’on entend.

La voilà, cette infaillibilité de notre mère la sainte Église, résultat direct et immédiat de l’incorporation de l’Esprit de Vérité en elle ! c’est la promesse du Fils de Dieu, c’est l’effet nécessaire de la présence du Saint-Esprit. Quiconque ne reconnaît pas l’Église pour infaillible doit, s’il est conséquent avec lui-même, admettre que le Fils de Dieu a été impuissant à remplir sa promesse, et que l’Esprit de Vérité n’est qu’un Esprit d’erreur. Mais celui qui raisonne ainsi a perdu le sentier de la vie ; il a cru nier seulement l’Église, et sans s’en apercevoir, c’est Dieu même qu’il a renié. Tel est le crime et le malheur de l’hérésie. Le défaut de réflexion sérieuse peut voiler cette terrible conséquence : elle n’en est pas moins rigoureusement déduite. L’hérétique a rompu avec le Saint-Esprit, en rompant de pensée avec l’Église : il pourrait revivre en retournant humblement vers l’Épouse du Christ, mais présentement il est dans la mort ; car l’âme ne l’anime plus. Écoutons encore le grand Docteur : « Il arrive parfois, dit-il, qu’un membre du corps humain soit coupé, une main, un doigt, un pied : l’âme suit-elle le membre ainsi séparé du corps ? non ; ce membre, quand il était uni au corps, jouissait de la vie ; isolé maintenant, c’est la vie même qu’il a perdue. De même le chrétien demeure catholique tant qu’il est adhérent au corps de l’Église ; en est-il séparé, le voilà hérétique ; l’Esprit ne suit pas le membre qui s’est détaché (Serm. 257 In die Pentecostes). »

Honneur soit donc à l’Esprit divin pour la splendeur de vérité qu’il communique à l’Épouse ! mais pourrions-nous, sans le plus affreux péril, imposer des bornes à notre docilité, aux enseignements qui nous viennent à la fois de l’Esprit et de l’Épouse que nous savons unis d’une manière si indissoluble (Apoc. 22. 17) ? Soit donc que l’Église nous intime ce que nous devons croire en nous montrant sa pratique, ou par la simple énonciation de ses sentiments, soit qu’elle déclare solennellement la définition attendue, nous devons regarder et écouter avec soumission de cœur : car la pratique de l’Église est maintenue dans la vérité par l’Esprit qui la vivifie ; l’énonciation de ses sentiments à toute heure est l’aspiration continue de cet Esprit qui vit en elle ; et quant aux sentences qu’elle rend, ce n’est pas elle seule qui prononce, c’est l’Esprit qui prononce en elle et par elle. Si c’est son Chef visible qui déclare la doctrine, nous savons que Jésus a daigné prier pour que la foi de Pierre ne défaille pas, qu’il l’a obtenu de son Père, et qu’il a confié à l’Esprit la charge de maintenir Pierre en possession d’un don si précieux pour nous. Si le Pontife suprême, à la tête du collège épiscopal réuni conciliairement, déclare la foi dans l’accord parfait du Chef et des membres, c’est l’Esprit qui dans ce jugement collectif prononce avec une majesté souveraine pour la gloire de la vérité et la confusion de l’erreur. C’est l’Esprit qui a abattu toutes les hérésies sous les pieds de l’Épouse victorieuse ; c’est l’Esprit qui a suscité dans son sein, à tous les siècles, les docteurs qui ont terrassé l’erreur aussitôt qu’elle s’est montrée.

Elle a donc en partage le don de l’infaillibilité, notre Église bien‑aimée ; elle est donc vraie en tout et toujours, l’Épouse de Jésus ; et elle doit cet heureux sort à celui qui procède éternellement du Père et du Fils. Mais il est encore une gloire dont elle lui est redevable. L’Épouse du Dieu saint doit être sainte. Elle l’est ; et c’est de l’Esprit de sainteté qu’elle reçoit la sainteté. La vérité et la sainteté sont unies en Dieu d’une manière indissoluble ; et c’est pour cela que Jésus voulant « que nous soyons parfaits comme notre Père céleste est parfait (s. Matth. 5, 48) », et que tout en restant de simples créatures nous cherchions notre type dans le souverain bien, demande « que nous soyons sanctifiés dans la Vérité (s. Jean 17, 19). »

Jésus a donc remis son Épouse à la direction de l’Esprit, afin qu’il la rendît sainte. Or, la sainteté est tellement inhérente à cet Esprit divin qu’elle sert à le désigner comme sa qualité fondamentale. Jésus lui-même l’appelle le Saint-Esprit, en sorte que c’est sur le témoignage du Fils de Dieu que nous lui donnons ce beau nom. Le Père est la Puissance, le Fils est la Vérité, l’Esprit est la Sainteté ; et c’est pour cela que l’Esprit remplit ici-bas le ministère de sanctificateur, bien que le Père et le Fils soient saints, de même que la vérité est dans le Père et dans l’Esprit, et que l’Esprit ainsi que le Fils aient aussi la puissance. Les trois divines personnes ont leurs propriétés spéciales, mais elles sont unies dans une seule et même essence. Or, la propriété spéciale du Saint-Esprit est d’être l’amour, et l’amour produit la sainteté ; car il unit et identifie le souverain bien avec celui qui en a l’amour, et cette union ou identification est la sainteté qui est la splendeur du Bien, comme la beauté est la splendeur du Vrai.

Pour être digne de l’Emmanuel son Époux, l’Église devait donc être sainte. Il lui avait donné la vérité que l’Esprit a maintenue en elle ; l’Esprit à son tour lui donnera la sainteté, et le Père céleste la voyant vraie et sainte, l’adoptera pour sa fille : telle est sa destinée glorieuse. Voyons maintenant les traits de cette sainteté. Le premier est la fidélité à l’Époux. Or, l’histoire de l’Église tout entière dépose de cette fidélité. Tous les pièges lui ont été tendus, toutes les violences ont été dirigées contre elle, pour la séduire et pour la détacher de l’Époux. Elle a tout déjoué, tout bravé ; elle a sacrifié son sang, son repos, et jusqu’au territoire où elle régnait, plutôt que de laisser altérer entre ses mains le dépôt que l’Époux lui avait confié. Comptez, si vous pouvez, les martyrs depuis les Apôtres jusqu’aujourd’hui. Rappelez-vous les offres des princes, si elle voulait se taire sur la vérité divine, les menaces et les traitements cruels qu’elle a encourus plutôt que de laisser mutiler son symbole. Pourrait-on oublier les luttes formidables qu’elle a soutenues contre les empereurs d’Allemagne pour sauvegarder sa liberté dont son Époux est si jaloux ; le noble détachement qu’elle a montré, aimant mieux voir l’Angleterre rompre avec elle que de sanctionner par une dispense illicite l’adultère d’un roi ; la générosité qu’elle a fait paraître dans la personne de Pie 9, en bravant les dédains de la politique mondaine et les lâches étonnements des faux catholiques, plutôt que de laisser un enfant juif à qui le baptême avait été conféré en danger de mort, exposé à renier l’ineffable caractère de chrétien, et à blasphémer le Christ dont il était devenu l’heureux membre ?

L’Église agit et agira ainsi jusqu’à la fin, parce qu’elle est sainte dans sa fidélité ; et l’Esprit nourrit toujours en elle un amour qui ne calcule jamais en présence du devoir. Elle peut ouvrir le code de ses lois en présence de ses ennemis comme de ses enfants fidèles, et leur demander s’ils pourraient en signaler une seule qui n’ait pas pour objet de procurer la gloire de son Époux et le bien des hommes par la pratique de la vertu. Aussi, voyons-nous sortir de son sein des millions d’êtres vertueux qui s’en vont à Dieu après cette vie. Ce sont les saints que l’Église sainte produit par l’influence de l’Esprit-Saint. Dans toutes ces myriades d’élus, il n’en est pas un que l’Église ne revendique comme le fruit de son sein maternel. Ceux-là même qu’une permission divine a laissé naître dans les sociétés séparées, s’ils ont vécu dans la disposition d’embrasser la vraie Église quand elle leur serait manifestée, et s’ils ont pratiqué toutes les vertus dans une entière fidélité à la grâce qui est le fruit de l’universelle rédemption : cette Église sainte les réclame pour ses fils.

Chez elle fleurissent tous les dévouements, tous les héroïsmes. Des vertus inconnues au monde avant qu’elle fût fondée, sont journalières dans son sein. En elle il est des saintetés éclatantes qu’elle couronne des honneurs de la canonisation : il est des vertus humbles et cachées qui ne rayonneront qu’au jour de l’éternité. Les préceptes de Jésus sont observés par ses disciples, et il règne en eux comme un maître chéri. Mais ce maître a donné aussi des conseils qui ne sont pas à la portée de tous, et c’est la source d’un nouvel épanouissement de la sainteté intarissable de l’Épouse. Non seulement il est des âmes généreuses qui s’attachent avec amour à ces divins conseils ; mais le sein de l’Église fécondé par le divin Esprit ne cesse de produire et d’alimenter d’immenses familles religieuses, dont l’élément est la perfection, dont la loi suprême est la pratique des conseils unie par le vœu à celle des préceptes.

Nous ne nous étonnerons plus après cela que l’Épouse resplendisse de ce don des miracles qui atteste visiblement la sainteté. Jésus lui a promis que son front serait toujours entouré de cette surnaturelle auréole (s. Jean 14, 12) : or, l’Apôtre nous enseigne que les prodiges opérés dans l’Église sont l’œuvre directe du Saint-Esprit (1 Cor. 12, 11).

Que si quelqu’un fait la remarque que tous les membres de l’Église ne sont pas saints, nous lui répondrons qu’il suffit que cette Épouse du Christ offre à tous le moyen de le devenir ; mais que la liberté étant donnée pour être l’instrument du mérite, il serait contradictoire que ceux qui possèdent la liberté fussent en même temps nécessités au bien. Nous ajouterons qu’un nombre immense de ceux qui sont dans le péché, restant membres de l’Église par la foi et la soumission respectueuse aux pasteurs légitimes et principalement au Pontife romain, rentreront tôt ou tard en grâce avec Dieu et termineront leur vie dans la sainteté. La miséricorde de l’Esprit-Saint opère cette merveille par le moyen de l’Église qui, à l’exemple de son Époux, « n’éteint pas la mèche qui fume encore, et n’achève pas de rompre le roseau déjà éclaté (Isai. 42, 3). »

Celle qui a reçu, pour le communiquer à ses membres, le divin septénaire des Sacrements dont nous avons exposé la richesse dans le cours d’une des semaines précédentes, comment ne serait-elle pas sainte ? Est-il rien de plus saint que cet auguste ensemble de rites qui donnent les uns la vie aux pécheurs, les autres l’accroissement de la grâce aux justes ? Ces Sacrements établis par Jésus lui-même et qui sont l’héritage de la sainte Église, ont tous leur relation avec l’Esprit-Saint. Dans le Baptême, la Confirmation et l’Ordre, c’est lui-même qui agit directement ; dans le Sacrifice eucharistique, c’est par son action que l’Homme-Dieu vit et est immolé sur notre autel ; il fait renaître la grâce baptismale dans la Pénitence ; il est l’Esprit de Force qui conforte le mourant dans l’Onction suprême, le lien sacré qui unit indissolublement les époux dans le Mariage. En montant aux cieux, notre Emmanuel nous laissait comme gage de son amour ce septénaire sacramentel ; mais le trésor demeura scellé jusqu’à ce que l’Esprit divin fût descendu. Il devait lui-même mettre l’Épouse en possession d’un dépôt si précieux, l’ayant préparée, en la sanctifiant, à le recevoir dans ses royales mains et à l’administrer fidèlement à ses heureux membres.

L’Église enfin est sainte au moyen de la prière qui en elle est incessante. Celui qui est « l’Esprit de grâce et de prières (Zach. 12, 10) » produit continuellement dans les fidèles de l’Église, les actes divers qui forment le sublime concert de la prière : adoration, action de grâces, demande, élans du repentir, effusions de l’amour. Il y joint chez plusieurs les dons de la contemplation, par lesquels la créature est tantôt ravie jusqu’en Dieu, tantôt voit descendre Dieu jusqu’à elle avec des faveurs qui tiennent de la vie à venir plus que de celle-ci. Qui pourrait compter les respirations de la sainte Église, je veux dire ses épanchements vers l’Époux, dans les millions de prières qui montent à chaque minute de la terre au ciel, et semblent les unir l’un à l’autre dans le plus étroit embrassement ? Comment ne serait-elle pas sainte, celle qui a ainsi, selon la forte expression de l’Apôtre : « sa conversation dans le ciel (Philip, 3, 20) ? »

Mais si la prière des membres est si merveilleuse dans sa multiplication et son ardeur, combien plus encore est imposante et plus belle la prière générale de l’Église elle-même dans la sainte Liturgie, où l’Esprit-Saint agit avec plénitude, inspirant l’Épouse, et lui suggérant ces touchants et nobles accents que nous avons cherché à traduire dans la succession de cet ouvrage ! Que ceux qui nous ont suivi jusqu’ici disent si la prière liturgique n’est pas la première de toutes, si elle n’est pas désormais la lumière et la vie de leur prière personnelle. Qu’ils applaudissent donc à la sainteté de l’Épouse qui leur donne de sa plénitude, et qu’ils glorifient « l’Esprit de grâce et de prière » de ce qu’il daigne faire pour elle et pour eux.

O Église, vous êtes « sanctifiée dans la vérité » ; et par vous nous sommes initiés à toute la doctrine de Jésus votre Époux ; par vous nous sommes établis dans la voie de cette sainteté qui est votre élément. Que pouvons-nous désirer, ayant ainsi le Vrai et le Bien ? Hors de vous c’est en vain que nous les chercherions, et notre bonheur consiste en ce que nous n’avons rien à chercher ; car votre cœur de mère ne désire que de répandre sur nous tout ce qu’il a reçu de dons et de lumières. Soyez bénie en cette solennité de la Pentecôte où vous avez tant reçu pour nous ! Nous sommes éblouis de l’éclat des prérogatives que la munificence de votre Époux vous a préparées, et dont l’Esprit-Saint vous comble de sa part ; et maintenant que nous vous connaissons mieux encore, nous promettons de vous être plus fidèles que jamais.

La Station du Jeudi de la Pentecôte est dans la basilique de Saint‑Laurent-hors-les-Murs. Ce vénérable sanctuaire où repose la dépouille du vaillant Archidiacre de l’Église romaine, est un des plus nobles trophées de la victoire de l’Esprit divin sur le Prince du monde, et l’assemblée annuelle des fidèles dans un tel lieu depuis tant de siècles atteste combien fut complète la victoire qui donna au Christ Rome et sa puissance.

Autres liturgies

L’Église arménienne se retrouve aujourd’hui pour nous fournir la matière des louanges que nous offrirons à l’Esprit Saint, dans ces belles strophes qui respirent un si odorant parfum d’antiquité.

Canon arménien, cinquième jour

Aujourd’hui le chœur des Apôtres tressaille de bonheur à l’arrivée de l’Esprit de Dieu qui vient les consoler en place du Verbe incarné, et habiter avec eux ; rendons-lui gloire, et que nos voix célèbrent sa sainteté.

Aujourd’hui une eau vive a jailli dans Jérusalem ; les fleuves de Dieu en ont été remplis, et dans leur cours ils ont enivré la terre, comme les quatre sources qui arrosaient Éden ; rendons-lui gloire, et que nos voix célèbrent sa sainteté.

Aujourd’hui la rosée spirituelle est descendue des nuées, les jeunes plants de l’Église en ont été réjouis, ses sillons ont été fertilisés par la justice, ses déserts sont devenus gracieux par l’éclat de la virginité ; rendons-lui gloire, et que nos voix célèbrent sa sainteté.

Nous ajoutons cette belle Séquence que l’Allemagne a produite, et dans laquelle son illustre prophétesse, la grande et sainte abbesse Hildegarde, exprime son amour pour l’Esprit divin dont elle fut constamment l’organe inspiré.

Séquence

Vous êtes un feu, ô Esprit Paraclet, la source de vie pour toute créature !

Saint êtes-vous, lorsque vous vivifiez les êtres.

Saint êtes-vous, lorsque par votre onction vous êtes un baume pour nos mortelles blessures.

Saint êtes-vous, lorsque vous nettoyez nos plaies humiliantes.

O souffle de sainteté ! O flamme de charité ! O saveur si douce à nos cœurs ! O parfum pénétrant qui leur faites répandre la bonne odeur des vertus !

O source pure et vive, qui manifestez la bonté de Dieu recueillant ceux qui lui étaient étrangers, et recherchant ceux qui étaient perdus !

O défense de notre vie, espérance de notre conservation, ceinture protectrice de la vertu, sauvez ceux dont vous êtes le bonheur !

Préservez des coups de l’ennemi ceux qui sont encore dans ses liens ; brisez leurs chaînes, ô force divine, vous qui voulez les sauver !

O sentier puissant, trace de la terre au Ciel, traversant tous les abîmes, afin de recueillir et de rassembler tous les élus.

Par vous les nuages parcourent le ciel, l’atmosphère vivifiante s’étend autour de nous, les rochers recèlent des sources d’eau qui arrosent la terre en ruisseaux ; par vous la terre se couvre de sa verdure.

C’est vous aussi qui instruisez les âmes et qui les réjouissez, en leur inspirant la sagesse.

Louange donc soit à vous qui êtes l’harmonie de nos chants, le charme de notre vie, notre espérance et notre gloire, celui qui nous confère le précieux don de la lumière.

Amen.

Le vendredi de la Pentecôte

Jusqu’ici nous avons considéré l’action du Saint-Esprit dans l’Église ; il nous faut maintenant la suivre sur un théâtre moins étendu, il nous faut l’étudier dans le cœur du chrétien. Là encore nous puiserons de nouveaux sentiments d’admiration et de reconnaissance pour ce divin Esprit qui daigne se prêter à tous nos besoins, et nous conduire à la fin bienheureuse pour laquelle nous avons été créés.

De même que l’Esprit Saint envoyé « pour demeurer avec nous » s’emploie à maintenir et à diriger la sainte Église, afin qu’elle soit toujours l’Épouse fidèle de Jésus son Époux immortel ; ainsi s’attache-t-il à nous pour nous rendre les dignes membres de ce chef saint et glorieux. Sa mission est de nous unir à Jésus si étroitement que nous lui soyons incorporés. C’est à lui de nous créer dans l’ordre surnaturel, de nous donner et de nous conserver la vie de la grâce, en nous appliquant les mérites que Jésus notre médiateur et notre Sauveur nous a conquis.

Elle est sublime cette mission du Saint-Esprit qui lui a été conférée par le Père et par le Fils, et qu’il exerce sur le genre humain. Au sein de la divinité l’Esprit-Saint est produit et ne produit pas. Le Père engendre le Fils, le Père et le Fils produisent le Saint-Esprit ; cette différence est fondée dans la nature divine elle-même, qui n’est et ne peut être qu’en trois personnes. De là vient, comme l’enseignent les Pères, que le Saint-Esprit a reçu pour le dehors la fécondité qu’il n’exerce pas dans l’essence divine. Si donc il s’agit de produire l’humanité du Fils de Dieu au sein de Marie, c’est lui qui opère ; et s’il s’agit de créer le chrétien du sein de la corruption originelle, et de l’appeler à la vie de la grâce, c’est lui encore qui exercera son action : en sorte que, selon l’énergique expression de saint Augustin, « la même grâce qui a produit le Christ à son commencement, produit le chrétien lorsqu’il commence à croire ; le même Esprit duquel le Christ a été conçu est le principe de la nouvelle naissance du fidèle (De praedestinatione Sanctorum. Cap. 15). »

Nous nous sommes étendu longuement sur l’action du Saint‑Esprit dans la formation et le gouvernement de l’Église, parce que l’œuvre principale de ce divin Esprit est de former sur la terre l’Épouse du Fils de Dieu, et que c’est par elle que nous viennent tous les biens. Elle est dépositaire d’une partie des grâces de cet auguste Paraclet, qui a daigné se mettre à sa disposition pour nous sauver et nous sanctifier. C’est pour nous également qu’il l’a rendue catholique, visible à tous les regards, afin qu’il nous fût plus facile de la trouver ; c’est pour nous qu’il maintient dans son sein la vérité et la sainteté, afin que nous soyons abreuvés à ces deux sources ineffables. Aujourd’hui nous voici attentifs à ce qu’il opère dans les âmes, et tout d’abord nous nous trouvons en face de son pouvoir créateur. N’est-ce pas en effet une véritable création, d’amener une âme plongée dans la déchéance originelle, ou, ce qui est plus merveilleux encore, une âme défigurée par le péché volontaire et personnel, de l’amener à devenir en un moment la fille adoptive du Père céleste, le membre chéri du Fils de Dieu ? Le Père et le Fils se complaisent à voir accomplir cette œuvre par l’Esprit qui est leur amour mutuel. Ils l’ont envoyé afin qu’il agisse, afin qu’il se conduise en maître dans sa mission, et partout où il règne, ils règnent aussi.

Éternellement l’âme élue a été présente à la divine Trinité ; mais, le moment arrivé, l’Esprit descend. Il s’empare de cette âme comme de l’objet désigné à son amour. Le vol de la colombe miséricordieuse est plus rapide que celui de l’aigle qui fond sur sa proie. Que la volonté humaine n’entrave pas son action, et il arrivera de cette âme ce qui est arrivé pour l’Église elle-même, c’est-à-dire que « ce qui n’était même pas triomphera de ce qui était (1 Cor. 1, 28). » On voit alors des miracles d’un ordre étonnant, « la grâce surabondant là même où le péché avait abondé (Rom. 5, 20). »

Nous avons vu l’Emmanuel conférer aux eaux la vertu de purifier les âmes ; mais nous nous souvenons que lorsqu’il descendit dans les flots du Jourdain, la colombe divine vint se poser sur sa tête, et prit possession de l’élément régénérateur. La fontaine baptismale est demeurée son domaine. « C’est là, nous dit le grand saint Léon, qu’il préside à la nouvelle naissance de l’homme, rendant féconde la fontaine sacrée, comme autrefois il rendit fécond le sein de la Vierge, à cette différence que le péché fut absent dans la conception sacrée du Fils de Dieu, tandis que la mystérieuse ablution le détruit en nous (Serm, 26. In Nativitate Domini, 4). »

Avec quelle tendresse l’Esprit divin contemple cette nouvelle créature sortant des eaux ! avec quelle impétuosité d’amour il fait irruption en elle ! Il est le Don du Dieu très haut, envoyé sur nous pour résider en nous. Il prend donc son habitation dans cette âme toute neuve, qu’elle soit celle de l’enfant d’un jour, ou celle de l’adulte déjà chargé d’années. Il se complaît dans ce séjour qu’il a éternellement ambitionné ; il l’inonde de ses feux et de sa lumière, et comme il est par nature inséparable des deux autres personnes divines, sa présence est cause que le Père et le Fils viennent établir aussi leur demeure en cette âme fortunée (s. Jean 14, 23).

Mais l’Esprit-Saint a ici son action propre, sa mission sanctificatrice, et pour bien comprendre la nature de sa présence dans le chrétien, il faut savoir qu’elle ne se borne pas à l’âme. Le corps fait aussi partie de l’homme, et il a eu sa part dans la régénération ; c’est pourquoi l’Apôtre, en même temps qu’il nous révèle l’heureuse « habitation » du divin Esprit en nous (Rom. 8, 11), nous apprend encore que nos membres matériels sont eux‑mêmes ses temples (1 Cor. 6, 19). Il veut les faire servir à la justice et à la sainteté (Rom. 6, 19) ; il dépose en eux un germe d’immortalité qui les conservera dans la dissolution même du tombeau, en sorte qu’au jour de la résurrection ils reparaîtront, mais spiritualisés (1 Cor. 15, 44), gardant ainsi le signe de l’Esprit qui les aura possédés en cette vie mortelle.

Le chrétien étant donc ainsi l’habitation de l’Esprit-Saint, nous ne devons pas nous étonner que ce divin Esprit songe à orner dignement la demeure qu’il s’est choisie. Quelle plus noble parure que celle des vertus théologales : la Foi qui nous met en possession certaine et substantielle des vérités divines que notre intelligence ne peut voir encore ; l’Espérance qui rend déjà présent le secours divin qui nous est nécessaire et la félicité éternelle que nous attendons ; la Charité qui nous unit à Dieu par le plus fort et le plus doux des liens ! Or, ces trois vertus, ces trois moyens pour l’homme régénéré d’être en rapport avec sa fin, c’est à la présence du Saint-Esprit que le chrétien les doit. Il a daigné signaler son arrivée par ce triple bienfait qui dépasse tous nos mérites passés, présents et futurs.

Au-dessous des trois vertu théologales, il établit ces quatre autres qui sont comme les assises de la vie morale de l’homme : la justice, la force, la prudence et la tempérance ; qualités naturelles, qu’il transforme en les adaptant à la fin surnaturelle du chrétien. Enfin comme un dernier lustre qu’il ajoute à sa demeure, il y dépose le septénaire sacré de ses dons, destines à répandre le mouvement et la vie dans le septénaire des vertus.

Mais les vertus et les dons qui tous tendent vers Dieu, réclament l’élément supérieur qui est le moyen essentiel de l’union avec lui : élément indispensable et que rien ne peut suppléer, âme de l’âme, principe vivifiant, sans lequel elle ne saurait ni voir ni posséder Dieu ; c’est la Grâce sanctifiante. Avec quelle satisfaction l’Esprit divin l’introduit dans l’âme à laquelle elle s’incorpore, et qu’elle rend l’objet des complaisances divines ! Une étroite alliance existe entre cette grâce et la présence de l’Esprit-Saint ; car si l’âme venait à donner entrée au péché mortel, l’Esprit cesserait d’habiter cette âme infortunée, au moment même où s’éteindrait en elle la grâce sanctifiante.

Mais il veille soigneusement sur son héritage, et il n’y demeure pas oisif. Les vertus qu’il a infusées dans cette âme si chère ne doivent pas demeurer inertes ; il faut qu’elles produisent les actes vertueux, et que le mérite qu’elles obtiendront vienne accroître la puissance de l’élément fondamental, fortifier et développer cette grâce sanctifiante qui enchaîne si étroitement le chrétien à Dieu. L’Esprit-Saint ne cesse donc de mouvoir l’âme vers l’action soit à l’intérieur, soit à l’extérieur, par ces touches divines que la théologie appelle grâces actuelles. Il obtient ainsi que sa créature s’élève de plus en plus dans le bien, qu’elle s’enrichisse et se consolide toujours davantage, enfin qu’elle serve à la gloire de son auteur qui la veut féconde et agissante.

Dans cette intention, l’Esprit qui s’est donné à elle, qui l’habite avec une si vive tendresse, la pousse à la prière par laquelle elle pourra tout obtenir, lumière, force et succès. « Mais, dit l’Apôtre, savons-nous comment il faut prier ? » À cette question il répond lui-même d’après son expérience : « Ce sera l’Esprit qui demandera pour nous dans des gémissements inénarrables (Rom. 8, 26). » Ainsi le divin Esprit s’associe à tous nos besoins ; il est Dieu, et il gémit comme la colombe, afin de mettre ses accents à l’unisson des nôtres. « Il crie vers Dieu dans nos cœurs, » dit le même Apôtre (Gal. 4, 6) ; nous certifiant ainsi par sa présence et ses opérations en nous que nous sommes les enfants de Dieu (Rom. 8, 16). Se peut-il rien de plus intime, et devons-nous nous étonner que Jésus nous ait dit qu’il n’y avait qu’à demander pour recevoir (s. Luc 11, 9), lorsque c’est son Esprit même qui demande en nous ?

Auteur de la prière, il coopère puissamment à l’action. Son intimité avec l’âme fait qu’il ne laisse à celle-ci que la liberté nécessaire au mérite ; pour le reste, il la meut, il la soutient, il la dirige, en sorte qu’à son tour elle n’a plus qu’à coopérer à ce qu’il fait en elle et par elle. À cette action commune de l’Esprit et du chrétien, le Père céleste reconnaît ceux qui lui appartiennent, et c’est pour cela que l’Apôtre nous dit encore que « ceux-là sont les enfants de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu (Rom. 8, 14). » Heureuse société qui mène le chrétien à la vie éternelle, qui fait triompher Jésus en lui, Jésus dont l’Esprit-Saint imprime les traits dans sa créature, afin qu’elle soit un membre digne d’être uni à son Chef !

Mais, hélas ! cette société fortunée peut se dissoudre. Notre liberté, qui ne se transforme qu’au ciel, peut amener et amène trop souvent la rupture entre l’Esprit sanctificateur et l’homme sanctifié. Le désir malheureux de l’indépendance, les passions que l’homme aurait le moyen de régler s’il était docile à l’Esprit, ouvrent le cœur imprudent à la convoitise de ce qui est au‑dessous de lui. Satan, jaloux du règne de l’Esprit, ose faire briller aux yeux de l’homme la trompeuse image d’un bonheur ou d’un contentement hors de Dieu. Le monde, qui est aussi un esprit maudit, ose rivaliser avec l’Esprit du Père et du Fils. Subtil, audacieux, actif, il excelle à séduire, et nul ne pourrait compter les naufrages qu’il a causés. Il est cependant dénoncé aux chrétiens par Jésus lui-même qui nous a déclaré qu’il ne prierait pas pour lui (s. Jean 17, 9), et par l’Apôtre qui nous avertit « que ce n’est pas l’esprit du monde que nous avons reçu, mais bien l’Esprit qui est de Dieu (1 Cor. 2, 12). »

Néanmoins un cruel divorce s’opère fréquemment entre l’homme et son hôte divin. Il est précédé pour l’ordinaire par un refroidissement qui se manifeste du côté de la créature envers son bienfaiteur. Un manque d’égards, une légère désobéissance, sont les préludes de la rupture. C’est alors qu’a lieu chez le divin Esprit ce froissement qui montre si clairement l’amour qu’il porte à l’âme, et que l’Apôtre nous rend d’une manière expressive, lorsqu’il nous recommande de ne pas contrister l’Esprit-Saint qui nous marqua de son sceau au jour où la rédemption venait à nous (Éph. 4, 3o). Parole remplie d’un sentiment profond, et qui nous révèle la responsabilité qu’entraîne après lui le péché véniel. L’habitation de l’Esprit-Saint dans l’âme devient pour lui une cause d’amertume, une séparation est à craindre ; et si, comme l’enseigne saint Augustin, « il n’abandonne pas qu’il ne soit abandonné, » si la grâce sanctifiante demeure encore, les grâces actuelles deviennent plus rares et moins pressantes.

Mais le comble du malheur est dans la rupture du pacte sacré qui unissait l’âme et l’Esprit divin dans une si étroite alliance. Le péché mortel est l’acte d’une souveraine audace et d’une cruelle ingratitude. Cet Esprit si rempli de douceur se voit expulsé de l’asile qu’il s’était choisi, et qu’il avait embelli en tant de manières. C’est le comble de l’outrage, et l’on n’a pas droit de s’étonner de l’indignation de l’Apôtre quand il s’écrie : « Quel supplice ne mérite-t-il pas celui qui a foulé aux pieds le Fils de Dieu, méprisé le sang de l’alliance, et fait une telle injure à l’Esprit de grâce (Héb. 10, 29) ? »

Cependant cette situation désolante du chrétien infidèle au Saint‑Esprit peut encore exciter la compassion de celui qui, étant Dieu, a été envoyé vers nous pour être notre hôte plein de mansuétude. Il est si triste l’état de celui qui, en chassant l’Esprit divin, a perdu l’âme de son âme, qui a vu s’éteindre au même moment le flambeau de la grâce sanctifiante, et s’anéantir tous les mérites dont elle s’était accrue. Chose admirable et digne d’une reconnaissance éternelle ! L’Esprit-Saint expulsé du cœur de l’homme aspire à y rentrer. Telle est l’étendue de la mission qu’a reçue du Père et du Fils celui qui est amour, et qui par amour ne veut pas abandonner à sa perte le chétif et ingrat vermisseau qu’il avait voulu élever jusqu’à la participation de la nature divine (2 Petr. 1, 4).

On le verra donc, avec une abnégation sublime dont l’amour seul a le secret, faire le siège de cette âme, jusqu’à ce qu’il ait pu s’en emparer de nouveau. Il l’effrayera par les terreurs de la justice divine, il lui fera sentir la honte et le malheur où se précipite celui qui a perdu la vie de son âme. Il le détache ainsi du mal par ces premières atteintes que le saint Concile de Trente appelle « les impulsions de l’Esprit-Saint qui meut l’âme « au dehors, sans l’habiter encore au dedans (Sess. 14, Cap. 4). » L’âme inquiète et mécontente d’elle-même finit par aspirer à la réconciliation ; elle rompt les liens de son esclavage, et bientôt le sacrement de Pénitence va répandre en elle l’amour qui ranime la vie, en consommant la justification. Qui pourrait exprimer le charme et le triomphe de la rentrée du divin Esprit dans son domaine chéri ! Le Père et le Fils reviennent vers cette demeure souillée naguère, et peut-être depuis longtemps. Tout revit dans l’âme renouvelée ; la grâce sanctifiante y renaît telle qu’elle était au moment où l’âme sortit de la fontaine baptismale. Les mérites acquis en avaient développé la puissance, mais nous les avons vus tristement sombrer dans la tempête ; ils sont restitués en leur entier, et l’Esprit de vie se réjouit de ce que son pouvoir est égal à son amour.

Un changement si merveilleux n’a pas lieu une fois dans un siècle ; chaque jour, chaque heure le voient s’accomplir. Telle est la mission de l’Esprit divin. Il est descendu pour sanctifier l’homme, il faut qu’il le sanctifie. Le Fils de Dieu est venu ; il s’est donné à nous. Nous ayant trouvés en proie à Satan, il nous a rachetés au prix de son sang ; il a tout disposé pour nous conduire à lui et à son Père ; et s’il a dû remonter aux cieux pour nous y préparer notre place, bientôt il a fait descendre sur nous son propre Esprit, afin qu’il soit notre second Consolateur jusqu’à son retour. Voici donc à l’œuvre ce divin auxiliaire. Éblouis de la magnificence de ses opérations, célébrons avec effusion l’amour avec lequel il nous traite, la puissance et la sagesse qu’il développe dans l’accomplissement de sa mission. Qu’il soit donc béni, qu’il soit glorifié, qu’il soit connu en ce monde qui lui doit tout, dans l’Église dont il est l’âme, et dans ces millions de cœurs qu’il désire habiter pour les sauver et les rendre heureux à jamais !

Ce jour est consacré au jeûne comme celui du mercredi précédent. L’Ordination des prêtres et des ministres sacrés aura lieu demain. Il importe de faire une plus vive instance auprès de Dieu pour obtenir que l’effusion de la grâce soit aussi abondante que sera durable et auguste le caractère que l’Esprit-Saint imprimera sur les membres de la tribu sainte qui lui seront présentés.

À Rome, la Station est aujourd’hui dans la basilique des Douze‑Apôtres, où reposent les corps de saint Philippe et de saint Jacques-le-Mineur. Ce souvenir donné aux habitants du Cénacle ne saurait être plus à propos en ces jours où l’Église entière les salue comme les premiers hôtes de l’Esprit-Saint.

Autres liturgies

Les beaux chants de l’Église arménienne nous aideront encore aujourd’hui à glorifier la venue du divin Paraclet. Nous insérons ici les strophes qui se rapportent à cette journée.

Canon arménien, sixième jour

Tu es, ô Esprit-Saint, le calice rempli dans les cieux et qui rend immortel, dans lequel a bu au Cénacle le chœur des saints Apôtres : tu es béni, ô Esprit-Saint, tu es plein de vérité.

Tu t’es répandu sur nous avec abondance, ô flamme vivante ; car les Apôtres, après s’être désaltérés en toi, ont désaltéré toute la terre : tu es béni, ô Esprit-Saint, tu es plein de vérité.

Aujourd’hui les Églises de la gentilité se livrent au transport de la joie ; tu es le principe de cette allégresse, calice vivifiant : tu es béni, ô Esprit-Saint, tu es plein de vérité.

Toi qui procèdes de la vérité du Père, source de lumière, tu as réjoui de tes rayons les Apôtres et tu les as remplis de ta splendeur : par leurs prières aie pitié de nous.

Tu as dévoilé ton essence en te montrant sous la forme d’un feu merveilleux ; c’est la lumière divine dont tu as rempli les Apôtres en les rendant heureux : par leurs prières aie pitié de nous.

Toi qui, au commencement, as changé en lumière les ténèbres qui enveloppaient le monde, tu as aujourd’hui rempli les Apôtres de ta lumière admirable et divine, en les rendant heureux : par leurs prières aie pitié de nous.

Toi qui es assis sur ceux qui lancent des rayons enflammés et se balancent sur leurs ailes, tu as été aujourd’hui répandu du haut des cieux par un ineffable amour sur la race humaine : tu es béni, ô Esprit-Saint, ô Dieu !

Toi qui fais chanter le trisagion par des langues de feu, tu as été répandu des cieux aujourd’hui comme une flamme sur les lèvres des humains : tu es béni, ô Esprit-Saint, ô Dieu !

Toi que les Esprits dont la nature est la flamme contemplent éternellement au milieu de tes feux éblouissants, aujourd’hui tu as été répandu des cieux sur la terre comme une coupe remplie d’une liqueur embrasée : tu es béni, ô Esprit-Saint, ô Dieu !

Nous empruntons au Missel mozarabe cette allocution que le pontife adresse au peuple fidèle dans la Messe du jour de la Pentecôte, pour l’exhorter à faire un religieux accueil au divin Esprit qui s’apprête à descendre dans les âmes.

Allocution mozarabe

C’est aujourd’hui, Frères très chers, qu’il nous faut célébrer l’arrivée des dons de l’Esprit-Saint qui nous a été promis par le Fils de Dieu ; aujourd’hui que nous devons employer à l’accomplissement de ce devoir tout ce que nous avons de foi, d’ardeur et d’allégresse. Unissons à nos louanges les sentiments de la piété, joignons-y l’humilité et la pureté, et ouvrons l’intérieur de nos âmes au transport que fait naître un tel événement. Que les cœurs des croyants soient purifiés, que leurs esprits soient ouverts, que le plus intime de leurs âmes se prépare ; car une étroite poitrine serait insuffisante pour célébrer la louange et l’avènement de celui qui est sans mesure. Il est en effet le consubstantiel du Père et du Fils, le troisième dans l’ordre des personnes, mais le même dans la gloire. Celui que le royaume du ciel ne peut contenir, qui n’est renfermé par aucune limite, descend aujourd’hui dans l’humble asile de notre cœur pour y prendre l’hospitalité. Qui d’entre nous, Frères très chers, pourrait se croire digne d’un tel hôte ? Qui serait en état de lui fournir à son arrivée un festin digne de lui ? C’est par lui que vivent les Anges et les Archanges, et toutes les Vertus célestes. Reconnaissons-nous donc incapables de recevoir en nous un tel hôte, et supplions‑le de préparer lui-même son habitation dans nos âmes. Amen.

Le samedi de la Pentecôte

Nous avons admiré avec une tendre reconnaissance le dévouement ineffable, la constance toute divine, avec lesquels l’Esprit-Saint accomplit sa mission dans les âmes ; il nous reste encore quelques traits à ajouter, pour compléter, bien imparfaitement sans doute, l’idée des merveilles de puissance et d’amour qu’opère cet hôte divin dans l’homme qui ne ferme pas son cœur à ses influences. Mais avant d’aller plus loin nous éprouvons le besoin de rassurer ceux qui, au récit des prodiges de bonté que fait en notre faveur le divin Esprit, et du mystère sublime de sa présence continue au milieu de nous, en viendraient à craindre que celui qui est descendu pour nous consoler de l’absence de notre Rédempteur ne prenne place dans nos affections aux dépens de celui qui « étant de la substance divine, et pouvant sans usurpation se donner pour l’égal de Dieu, s’est anéanti lui-même, prenant la forme de l’esclave et se rendant semblable aux hommes (Philip. 2, 6-7). »

La faiblesse de l’instruction chrétienne chez un grand nombre de fidèles en notre temps est cause que le dogme du Saint-Esprit n’est guère connu d’eux que d’une manière vague, et qu’ils ignorent pour ainsi dire son action spéciale dans l’Église et dans les âmes. Ces mêmes fidèles connaissent et honorent avec la plus louable dévotion les mystères de l’Incarnation et de la Rédemption du Fils de Dieu notre Seigneur ; mais on dirait qu’ils attendent l’éternité pour savoir en quoi ils sont redevables au Saint-Esprit.

Nous leur dirons donc ici que la mission de ce divin Esprit est si loin de faire oublier ce que nous devons à notre Sauveur, que sa présence au milieu de nous et en nous est le don suprême de la tendresse de celui qui a daigné nous racheter sur la croix. Le souvenir si touchant et si efficace que nous entretenons de ses mystères, par qui est-il produit et conservé dans nos cœurs, si ce n’est par l’Esprit-Saint ? Et le but de toutes ses sollicitudes dans nos âmes, quel est-il, sinon de former en nous le Christ, l’homme nouveau, afin que nous puissions lui être incorporés éternellement en qualité de ses membres ? L’amour que nous portons à Jésus est donc inséparable de celui que nous devons à l’Esprit-Saint, de même que le culte fervent de ce divin Esprit nous unit étroitement au Fils de Dieu dont il procède et qui nous l’a donné. Nous sommes remués et attendris à la pensée des douleurs de Jésus, et il en doit être ainsi ; mais il serait indigne de rester insensibles aux résistances, aux mépris et aux trahisons auxquels l’Esprit-Saint demeure exposé dans les âmes et qu’il y recueille sans cesse. Nous sommes les enfants du Père céleste : mais puissions-nous comprendre dès ce monde que nous en sommes redevables au dévouement des deux divines personnes qui nous auront servi aux dépens de leur gloire !

Après cette digression qui nous a semblé utile, nous continuons à décrire respectueusement les opérations de l’Esprit-Saint dans l’âme de l’homme. Ainsi que nous venons de le dire, le but de ses efforts est de former en nous Jésus-Christ par l’imitation de ses sentiments et de ses actes. Qui mieux que ce divin Esprit connaît les dispositions de Jésus dont il a produit l’humanité bienheureuse au sein de Marie, de Jésus qu’il a rempli et habité dans une plénitude au-dessus de tout, qu’il a assisté et dirigé en tout par une grâce proportionnée à la dignité de cette nature humaine personnellement unie à la divinité ? Son vœu est d’en reproduire la fidèle copie, autant que la faiblesse et l’exiguïté de notre humble personnalité, lésée déjà par la chute originelle, le lui pourra permettre.

Néanmoins le divin Esprit obtient dans cette œuvre digne d’un Dieu de nobles et glorieux résultats. Nous l’avons vu disputant au péché et à Satan l’héritage racheté du Fils de Dieu ; considérons‑le opérant avec succès dans la « consommation des saints », selon la magnifique expression de l’Apôtre (Éph 4, 12). Il les prend dans l’état de déchéance générale, il leur applique d’abord les moyens ordinaires de sanctification ; mais résolu à les pousser jusqu’à la limite possible pour eux du bien et de la vertu, il développe son œuvre avec un courage divin. La nature est devant lui : nature tombée, et infectée d’un virus qui donnerait la mort ; mais nature qui garde encore quelque ressemblance avec son créateur, dont elle a retenu divers traits dans sa ruine. L’Esprit a donc à détruire la nature souillée et malsaine, en même temps qu’à relever, en la purifiant, celle qui n’a pas été atteinte mortellement par le poison. Il faut, dans cette œuvre si délicate et si laborieuse, qu’il emploie le fer et le feu, comme un habile médecin, et, chose admirable ! qu’il emprunte le secours du malade lui-même pour appliquer le remède qui seul peut le guérir. De même qu’il ne sauve pas le pécheur sans lui, il ne sanctifie pas le saint, sans être aidé de sa coopération. Mais il anime et soutient son courage par les mille soins de sa grâce, et insensiblement la mauvaise nature perdant toujours du terrain dans cette âme, ce qui était demeuré intact va se transformant dans le Christ, et la grâce arrive à régner dans l’homme tout entier.

Les vertus ne sont plus inertes ou faiblement développées dans ce chrétien : chaque jour leur voit prendre un nouvel essor. L’Esprit ne souffre pas qu’une seule reste en arrière ; sans cesse il montre à son disciple le type qui est Jésus, en qui les vertus sont dans leur plénitude comme dans leur perfection. Parfois il fait sentir à l’âme son impuissance, afin qu’elle s’humilie ; il la laisse exposée aux répugnances et aux tentations ; mais c’est alors qu’il l’assiste avec plus de sollicitude. Il faut qu’elle agisse, comme il faut qu’elle souffre ; mais l’Esprit l’aime avec tendresse, et ménage ses forces tout en l’exerçant. C’est un grand œuvre d’amener un être borné et déchu à reproduire ce qu’il y a de plus saint. Dans ce labeur, plus d’une fois le courage défaille, et un faux pas est toujours possible ; mais, péché ou imperfection, rien ne résiste ; l’amour que le divin Esprit entretient avec un soin particulier dans ce cœur a bientôt consumé ces scories, et la flamme monte toujours. La vie humaine s’est évanouie ; c’est le Christ qui vit en cet homme nouveau, de même que cet homme vit dans le Christ (Gal. 2, 20). La prière est devenue son élément ; car c’est en elle qu’il sent le lien qui l’unit à Jésus, et que ce lien se resserre de plus en plus. L’Esprit ouvre à l’âme des voies nouvelles pour lui faire trouver son souverain bien dans la prière. Il en a disposé les degrés comme une échelle divine qui monte de la terre et dont le sommet se perd dans les cieux. Qui pourrait raconter les faveurs de la divinité envers celui qui s’étant dégagé de l’estime et de l’amour de lui-même, n’aspire plus, dans l’unité et la simplicité de sa vie, qu’à voir et à goûter Dieu, qu’à se perdre en lui éternellement ? La divine Trinité tout entière s’intéresse au chef‑d’œuvre de l’Esprit-Saint. Le Père céleste fait sentir à cette âme les étreintes de sa tendresse paternelle, le Fils de Dieu ne contient plus les élans de l’amour qu’il a pour elle, et l’Esprit l’inonde toujours davantage de ses lumières et de ses consolations.

La cour céleste qui demeure attentive à tout ce qui intéresse l’homme, au point qu’elle tressaille de bonheur à la vue d’un seul pécheur qui fait pénitence (s. Luc 15, 7), a vu ce beau spectacle, elle le suit avec un indicible amour, et rend honneur à l’Esprit divin qui sait opérer de tels prodiges au sein d’une nature disgraciée. Quelquefois Marie, dans sa joie maternelle, rend sa présence sensible à ce fils nouveau qui lui est né ; les Anges se montrent aux regards de ce frère déjà digne de leur société, et les saints de la race humaine entretiennent une aimable familiarité avec celui dont ils attendent d’ici à peu de temps l’arrivée au séjour de la gloire. Quoi d’étonnant que ce nourrisson de l’Esprit divin n’ait souvent qu’à étendre la main pour suspendre les lois de la nature, et consoler ses frères d’ici-bas dans leurs souffrances ou leurs besoins ? Ne les aime-t-il pas d’un amour puisé à la source infinie de l’amour, d’un amour que n’enchaînent plus l’égoïsme et les tristes retours sur soi-même auxquels est sujet celui en qui Dieu ne règne pas ?

Mais ne perdons pas de vue le point culminant de cette vie merveilleuse, moins rare que ne le pensent les hommes profanes ou distraits. C’est ici qu’apparaît la puissance des mérites de Jésus et son amour pour sa créature, en même temps que la divine énergie de l’Esprit-Saint. Cette âme est appelée à des noces sublimes, et ces noces ne seront pas réservées pour l’éternité. C’est dans le temps, sous l’horizon étroit de ce monde passager, qu’elles doivent s’accomplir. Jésus aspire à l’Épouse qu’il a rachetée de son sang, et l’Épouse n’est plus seulement son Église bien-aimée. C’est aussi cette âme qui était encore dans le néant il y a peu d’années, cette âme que les hommes ignorent, mais dont « il a convoité la beauté (Psalm. 44) » Il est l’auteur de cette beauté qui est en même temps l’œuvre de l’Esprit ; il n’aura pas de repos qu’il ne se la soit unie. Alors s’accomplit par le divin Esprit en faveur d’une âme individuelle ce que nous l’avons vu opérer pour l’Église elle-même. Il la prépare, il l’établit dans l’unité, il la consolide dans la vérité, il la consomme dans la sainteté ; alors « l’Esprit et l’Épouse disent : « Venez (Apoc. 22, 17). »

Il faudrait un livre entier pour décrire l’action du divin Esprit dans les saints, et nous n’avons pu en tracer qu’une insuffisante et grossière ébauche. Toutefois cet essai si incomplet, outre qu’il était nécessaire pour achever de décrire, si en abrégé que ce soit, le caractère complet de la mission du Saint-Esprit sur la terre d’après l’enseignement des divines Écritures et la doctrine de la théologie dogmatique et mystique, pourra servir à diriger le lecteur dans l’étude et dans l’intelligence de la vie des Saints. Dans le cours de cette Année liturgique, où les noms et les œuvres des amis de Dieu sont si souvent rappelés et célébrés par l’Église elle-même, il importait de proclamer la gloire de l’Esprit sanctificateur.

Mais nous ne saurions laisser s’achever cette journée, la dernière du Temps pascal en même temps qu’elle est la dernière de l’Octave de la Pentecôte, sans offrir à la Reine de tous les Saints l’hommage qui lui est dû, et sans rendre gloire au divin Esprit pour toutes les grandes choses qu’il a opérées en elle. Après l’humanité de notre Rédempteur ornée par lui de tous les dons qui pouvaient la rapprocher, autant qu’il était possible à une créature, de la nature divine à laquelle la divine incarnation l’avait unie, l’âme, la personne entière de Marie ont été favorisées dans l’ordre de la grâce au-dessus de toutes les autres créatures ensemble. Il n’en pouvait être autrement, et on le concevra pour peu que l’on essaye de sonder par la pensée l’abîme de grandeurs et de sainteté que représente la Mère d’un Dieu. Marie forme à elle seule un monde à part dans l’ordre de la grâce ; à elle seule, un moment, elle a été l’Église de Jésus. Pour elle seule d’abord l’Esprit a été envoyé, et il l’a remplie de la grâce dès l’instant même de sa conception immaculée. Cette grâce s’est développée en elle par l’action continue de l’Esprit jusqu’à la rendre digne, autant qu’une créature pouvait l’être, de concevoir et d’enfanter le propre Fils de Dieu qui est devenu aussi le sien. En ces jours de la Pentecôte, nous avons vu le divin Esprit l’enrichir encore de nouveaux dons, la préparer pour une mission nouvelle ; à la vue de tant de merveilles, notre cœur filial ne peut retenir l’élan de son admiration, ni celui de sa reconnaissance envers l’auguste Paraclet qui a daigné agir avec tant de munificence à l’égard de la Mère des hommes.

Mais aussi nous ne pouvons nous empêcher de célébrer, dans un enthousiasme légitime, la complète fidélité de la bien-aimée de l’Esprit à toutes les grâces qu’il a répandues en elle. Pas une n’a été perdue, pas une n’est retournée à lui sans effet, comme il arrive quelquefois pour les âmes les plus saintes. À son début, elle a été « semblable à l’aurore qui se lève (Cant. 6, 9), » et l’astre de sa sainteté n’a cessé de monter vers ce midi qui pour elle ne devait pas avoir de couchant. L’Archange n’était pas encore venu vers elle pour lui annoncer qu’elle allait concevoir dans son chaste sein le Fils du Tout-Puissant, et déjà, comme nous l’enseignent les Pères, elle avait conçu dans son âme ce Verbe éternel. Il la possédait comme son épouse, avant de l’appeler à l’honneur d’être sa mère. Si Jésus a pu dire en parlant d’une âme qui avait eu besoin de la régénération : « Celui qui me cherche me trouvera dans le cœur de Gertrude, » quelle a dû être l’identification des sentiments de Marie avec ceux du Fils de Dieu, et combien est étroite son union avec lui ! De cruelles épreuves l’attendaient en ce monde : elle a été plus forte que la tribulation ; et lorsque le moment est arrivé où elle devait se sacrifier dans un même holocauste avec son fils, elle s’est trouvée prête. Après l’Ascension de Jésus, le Consolateur est descendu sur elle ; il a ouvert devant elle une nouvelle carrière ; pour la parcourir il fallait que Marie acceptât un long exil de la patrie où régnait déjà le fruit de ses entrailles : elle n’a pas hésité, elle s’est montrée la servante du Seigneur, ne désirant autre chose qu’accomplir en tout sa volonté.

Le triomphe de l’Esprit-Saint en Marie a donc été complet ; si magnifiques qu’aient été ses avances, elle a répondu à toutes. La qualité sublime de Mère de Dieu à laquelle elle était destinée appelait sur elle des grâces immenses ; elle les a reçues et elles ont fructifié en elle. Dans l’œuvre de la « consommation des saints et de la construction du corps de Jésus-Christ (Éph. 4, 12), » le divin Esprit a ménagé à Marie, en retour de sa fidélité et à cause de sa dignité incomparable, la noble place qui lui convenait. Nous savons que son divin Fils est la tête du corps immense des élus, qui se réunissent au-dessous de lui avec une harmonie parfaite. Dans cet ensemble prédestiné, notre auguste Reine, selon la théologie mariale, représente le cou qui est étroitement lié à la tête, et par lequel la tête communique à tout le reste du corps le mouvement et la vie. Elle n’est pas agent principal, mais c’est par elle que cet agent influe sur chacun des membres. Son union, comme il était juste, est immédiate avec la tête, parce que nulle créature, si ce n’est elle, n’a eu et ne pourrait avoir une telle relation avec le Verbe incarné ; mais tout ce qui descend sur nous de grâces et de faveurs, tout ce qui nous illumine et nous vivifie, nous vient par elle de son Fils.

De là résulte l’action générale de Marie sur l’Église, et son action particulière sur chaque fidèle. Elle nous unit tous à son Fils qui nous unit tous à la divinité. Le Père nous a donné son Fils, le Fils s’est choisi une Mère parmi nous, et l’Esprit-Saint, en rendant féconde cette Mère virginale, a consommé la réunion de l’homme et de toute création avec Dieu. Cette réunion est le dernier terme que Dieu s’est proposé dans la création des êtres ; et maintenant que le Fils est glorifié et que l’Esprit est venu, nous connaissons toute la pensée divine. Plus favorisés que toutes les générations qui se sont succédé avant le jour de la Pentecôte, nous avons, non plus en promesse mais en réalité, un Frère que couronne le diadème de la divinité, un Consolateur qui demeure avec nous jusqu’à la fin des temps pour éclairer notre voie et nous y soutenir, une Mère dont l’intercession est toute-puissante, une Église, Mère aussi, par laquelle nous entrons en partage de tous ces biens.

La Station, à Rome, est aujourd’hui dans la Basilique de Saint‑Pierre. C’est dans cet auguste sanctuaire que les néophytes de la Pentecôte paraissaient pour la dernière fois couverts de leurs robes blanches, et qu’ils étaient présentés au Pontife comme les derniers agneaux de la Pâque qui expire en ce jour.

Présentement la journée est encore célèbre par la solennité de l’Ordination. Le jeûne et la prière que la sainte Église a imposés durant trois jours à ses enfants, ont dû rendre le ciel favorable, et nous devons espérer que l’Esprit-Saint qui va imprimer sur les nouveaux prêtres et sur les nouveaux ministres le sceau immortel du Sacrement, daignera agir dans toute la plénitude de sa bonté comme de son pouvoir ; car il ne s’agit pas seulement en ce jour de l’initiation de ceux qui vont recevoir un si sublime caractère, mais encore du salut de tant d’âmes qui seront confiées à leurs soins.

Autres liturgies

À la louange du divin Esprit, nous empruntons à la Liturgie arménienne ces dernières strophes dont elle use en ce jour où se conclut la solennité de la Pentecôte.

Canon arménien, septième jour

Toi qui, assis sur les ailes agiles des Séraphins qui dans leur vol spirituel lancent l’éclair de leurs feux, prends soin de toute créature dans ta providence : Esprit-Saint, tout ce que tu as créé te bénit.

Toi qui es éternellement célébré avec le Père et le Fils dans un concert sublime d’une harmonie merveilleuse, et qui daignes abaisser ton regard sur les créatures : Esprit-Saint, tout ce que tu as créé te bénit.

Aujourd’hui, par la bonté divine, tu fais retentir le Cénacle du bruit de la tempête, tu enivres les Apôtres de tes feux, et tu te distribues aux créatures : Esprit-Saint, tout ce que tu as créé te bénit.

Le répertoire des Séquences d’Adam de Saint-Victor nous fournira cette dernière qui est aussi d’une grande beauté, et par laquelle nous terminerons la série des hommages de la sainte Liturgie à l’Esprit du Père et du Fils.

Séquence

Viens, ô Consolateur suprême, espoir du salut, auteur de la vie ; viens avec ta grâce ! Douce ardeur, rosée divine, en l’unique et divine substance tu es le principe de bonté.

Procédant du Père et du Fils, jamais séparé d’eux, rattaché à l’un et à l’autre par un lien éternel, ardeur et rosée au sein de la divinité, daignent le Père et le Fils te répandre sur nous dans l’abondance de tes dons.

Ardeur et rosée, parfum aussi qui révèle un Dieu ; cette rosée que répand l’Esprit, plus on la goûte, plus on en est altéré ; l’ardeur de ses feux ne faillit jamais.

Au commencement de toutes choses il était porté sur les eaux ; c’est lui qui maintenant consacre l’eau de laquelle sort le peuple saint. Il est la fontaine d’où émane la piété, la fontaine qui purifie du péché, la fontaine jaillissante du sein de la divinité, la fontaine qui rend sacrées toutes les fontaines.

Feu ardent, onde vive, purifie nos cœurs et rends-les féconds, apporte-nous la grâce ; visite-nous par la flamme de charité, daigne faire de nous une hostie de sainteté à ta gloire.

Souffle sacré du Père et du Fils, remède de tout péché, sois notre soulagement dans la fatigue, notre consolation dans la tristesse. Amour ardent, amour chaste, guéris par ton onction puissante ceux que brûle une ardeur coupable.

Voix qui s’énonce sans bruit, voix mystérieuse qu’entend l’oreille du cœur, voix qui descend à l’âme fidèle ; douce voix, voix tant aimée, retentis dans nos âmes ! Lumière qui dissipes l’erreur, lumière qui donnes la vérité, apporte à nous tous vie et santé, et mets-nous en possession de l’éternelle splendeur.

Amen.

[1] Sicut laetantium omnium nostram habitatio est in te, sancta Dei Genitrix. (Antienne du 2e nocturne de l’Office de la sainte Vierge, sur le Psaume Fundamenta.)