Mes bien chers Frères,
Dans mon sermon pour la fête du Sacré-Cœur de Jésus, Continuer la lecture de « Sermon du Sacré-Cœur de Jésus »

La Fidélité Catholique
Mes bien chers Frères,
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Dans son bulletin Apostol de juillet, M. l’abbé Rousseau écrit :
« …Avant d’achever ces mots, je vous fais part, bien chers fidèles, de mon départ prochain du Prieuré. Continuer la lecture de « Au tour de M. l’abbé Rousseau d’être « cassé » »
Un nouveau rayon brille au ciel de la sainte Église, et vient échauffer nos cœurs. Le Maître divin donné par le Christ à nos âmes, l’Esprit Paraclet descendu sur le monde, poursuit ses enseignements dans la Liturgie sacrée. La Trinité auguste, révélée tout d’abord à la terre en ces sublimes leçons, a reçu nos premiers hommages ; nous avons connu Dieu dans sa vie intime, pénétré par la foi dans le sanctuaire de l’essence infinie. Puis, d’un seul bond, l’Esprit impétueux de la Pentecôte (Act. 2, 2), entraînant nos âmes à d’autres aspects de la vérité qu’il a pour mission de rappeler au monde (s. Jean 14, 26), les a laissées un long temps prosternées au pied de l’Hostie sainte, mémorial divin des merveilles du Seigneur (Psalm. 110, 4). Aujourd’hui c’est le Cœur sacré du Verbe fait chair qu’il propose à nos adorations.
Partie noble entre toutes du corps de l’Homme-Dieu, le Cœur de Jésus méritait, en effet, au même titre que ce corps adorable, l’hommage réclamé par l’union personnelle au Verbe divin. Mais si nous voulons connaître la cause du culte plus spécial que lui voue la sainte Église, il convient ici que nous la demandions de préférence à l’histoire de ce culte lui-même et à la place qu’occupe au Cycle sacré la solennité de ce jour.
Un lien mystérieux réunit ces trois fêtes de la très sainte Trinité, du Saint-Sacrement et du Sacré-Cœur. Le but de l’Esprit n’est pas autre, en chacune d’elles, que de nous initier plus intimement à cette science de Dieu par la foi qui nous prépare à la claire vision du ciel. Nous avons vu comment Dieu, connu dans la première en lui-même, se manifeste par la seconde en ses opérations extérieures, la très sainte Eucharistie étant le dernier terme ici-bas de ces opérations ineffables. Mais quelle transition, quelle pente merveilleuse a pu nous conduire si rapidement et sans heurt d’une fête à l’autre ? Par quelle voie la pensée divine elle-même, par quel milieu la Sagesse éternelle s’est-elle fait jour, des inaccessibles sommets où nous contemplions le sublime repos de la Trinité bienheureuse, à cet autre sommet des Mystères chrétiens où l’a portée l’inépuisable activité d’un amour sans bornes ? Le Cœur de l’Homme-Dieu répond à ces questions, et nous donne l’explication du plan divin tout entier.
Nous savions que cette félicité souveraine du premier Être, cette vie éternelle communiquée du Père au Fils et des deux à l’Esprit dans la lumière et l’amour, les trois divines personnes avaient résolu d’en faire part à des êtres créés, et non seulement aux sublimes et pures intelligences des célestes hiérarchies, mais encore à l’homme plus voisin du néant, jusque dans la chair qui compose avec l’âme sa double nature. Nous en avions pour gage le Sacrement auguste où l’homme, déjà rendu participant de la nature divine par la grâce de l’Esprit sanctificateur, s’unit au Verbe divin comme le vrai membre de ce Fils très unique du Père. Oui ; « bien que ne paraisse pas encore ce que nous serons un jour, dit l’Apôtre saint Jean, nous sommes dès maintenant les fils de Dieu ; lorsqu’il se montrera, nous lui serons semblables (1 s. Jean 3, 2), » étant destinés à vivre comme le Verbe lui-même en la société de ce Père très-haut dans les siècles des siècles (Ibid. 1, 3).
Mais l’amour infini de la Trinité toute-puissante appelant ainsi de faibles créatures en participation de sa vie bienheureuse, n’a point voulu parvenir à ses fins sans le concours et l’intermédiaire obligé d’un autre amour plus accessible à nos sens, amour créé d’une âme humaine, manifesté dans les battements d’un cœur de chair pareil au nôtre. L’Ange du grand conseil, chargé d’annoncer au monde les desseins miséricordieux de l’Ancien des jours, a revêtu, dans l’accomplissement de son divin message, une forme créée qui pût permettre aux hommes de voir de leurs yeux, de toucher de leurs mains le Verbe de vie, cette vie éternelle qui était dans le Père et venait jusqu’à nous (s. Jean 3, 1–2). Docile instrument de l’amour infini, la nature humaine que le Fils de Dieu s’unit personnellement au sein de la Vierge-Mère ne fut point toutefois absorbée ou perdue dans l’abîme sans fond de la divinité ; elle conserva sa propre substance, ses facultés spéciales, sa volonté distincte et régissant dans une parfaite harmonie, sous l’influx du Verbe divin, les mouvements de sa très sainte âme et de son corps adorable. Dès le premier instant de son existence, l’âme très parfaite du Sauveur, inondée plus directement qu’aucune autre créature de cette vraie lumière du Verbe qui éclaire tout homme venant en ce monde (s. Jean 1, 9), et pénétrant par la claire vision dans l’essence divine, saisit d’un seul regard la beauté absolue du premier Être, et la convenance souveraine des divines résolutions appelant l’être fini en partage de la félicité suprême. Elle comprit sa mission sublime, et s’émut pour l’homme et pour Dieu d’un immense amour. Et cet amour, envahissant avec la vie le corps du Christ formé au même instant par l’Esprit du sang virginal, fit tressaillir son Cœur de chair et donna le signal des pulsations qui mirent en mouvement dans ses veines sacrées le sang rédempteur.
À la différence en effet des autres hommes, chez qui la force vitale de l’organisme préside seule aux mouvements du cœur, jusqu’à ce que les émotions, s’éveillant avec l’intelligence, viennent par intervalles accélérer ses battements ou les ralentir, l’Homme-Dieu sentit son Cœur soumis dès l’origine à la loi d’un amour non moins persévérant, non moins intense que la loi vitale, aussi brûlant dès sa naissance qu’il l’est maintenant dans les cieux. Car l’amour humain du Verbe incarné, fondé sur sa connaissance de Dieu et des créatures, ignora comme elle tout développement progressif, bien que Celui qui devait être notre frère et notre modèle en toutes choses manifestât chaque jour en mille manières nouvelles l’exquise sensibilité de son divin Cœur.
Quand il parut ici-bas, l’homme avait désappris l’amour, en oubliant la vraie beauté. Son cœur de chair lui semblait une excuse, et n’était plus qu’un chemin par où l’âme s’enfuyait des célestes sommets à la région lointaine où le prodigue perd ses trésors (s. Luc 15, 13). À ce monde matériel que l’âme de l’homme eût dû ramener vers son Auteur, et qui la tenait captive au contraire sous le fardeau des sens, l’Esprit-Saint préparait un levier merveilleux : fait de chair lui aussi, le Cœur sacré, de ces limites extrêmes de la création, renvoie au Père, en ses battements, l’ineffable expression d’un amour investi de la dignité du Verbe lui-même. Luth mélodieux, vibrant sans interruption sous le souffle de l’Esprit d’amour, il rassemble en lui les harmonies des mondes ; corrigeant leurs défectuosités, suppléant leurs lacunes, ramenant à l’unité les voix discordantes, il offre à la glorieuse Trinité un délicieux concert. Aussi met-elle en lui ses complaisances. C’est l’unique organum, ainsi l’appelait Gertrude la Grande (Legatus divinae pietatis. Lib. 2, c. 23 ; Lib. 3, c. 25) ; c’est l’instrument qui seul agrée au Dieu très-haut. Par lui devront passer les soupirs enflammés des brûlants Séraphins, comme l’humble hommage de l’inerte matière. Par lui seulement descendront sur le monde les célestes faveurs. Il est, de l’homme à Dieu, l’échelle mystérieuse, le canal des grâces, la voie montante et descendante.
L’Esprit divin, dont il est le chef‑d’œuvre, en a fait sa vivante image. L’Esprit-Saint, en effet, bien qu’il ne soit pas dans les ineffables relations des personnes divines la source même de l’amour, en est le terme ou l’expression substantielle ; moteur sublime inclinant au dehors la Trinité bienheureuse, c’est par lui que s’épanche à flots sur les créatures avec l’être et la vie cet amour éternel. Ainsi l’amour de l’Homme-Dieu trouve-t-il dans les battements du Cœur sacré son expression directe et sensible ; ainsi encore verse-t-il par lui sur le monde, avec l’eau et le sang sortis du côté du Sauveur, la rédemption et la grâce, avant-goût et gage assuré de la gloire future.
« Un des soldats, dit l’Évangile, ouvrit le côté de Jésus par la lance, et il en sortit du sang et de l’eau (s. Jean 19, 34). » Arrêtons-nous sur ce fait de l’histoire évangélique qui donne à la fête d’aujourd’hui sa vraie base ; et comprenons l’importance du récit qui nous en est transmis par saint Jean, à l’insistance du disciple de l’amour non moins qu’à la solennité des expressions qu’il emploie. « Celui qui l’a vu, dit-il, en rend témoignage, et son témoignage est véritable ; et il sait, lui, qu’il dit vrai, pour que vous aussi vous croyiez. Car ces choses sont arrivées, pour que l’Écriture fût accomplie (Ibid. 35–36). » L’Évangile ici nous renvoie au passage du prophète Zacharie annonçant l’effusion de l’Esprit de grâce sur la maison du vrai David et les habitants de Jérusalem (Zach. 12, 10). Et ils verront dans celui qu’ils ont percé (Ibid. ; s. Jean 19, 37), ajoutait le prophète.
Mais qu’y verront-ils, sinon cette grande vérité qui est le dernier mot de toute l’Écriture et de l’histoire du monde, à savoir que Dieu a tant aimé le monde, qu’il lui a donné son Fils unique, pour que quiconque croit en lui ait la vie éternelle (s. Jean 3, 16) ? »
Voilée sous les figures et montrée comme de loin durant les siècles de l’attente, cette vérité sublime éclata au grand jour sur les rives du Jourdain (s. Luc 3, 21–22), quand la Trinité sainte intervint tout entière pour désigner l’Élu du Père et l’objet des divines complaisances (Isaï. 42, I). Restait néanmoins encore à montrer la manière dont cette vie éternelle que le Christ apportait au monde passerait de lui dans nous tous, jusqu’à ce que la lance du soldat, ouvrant le divin réservoir et dégageant les ruisseaux de la source sacrée, vînt compléter et parfaire le témoignage de la Trinité bienheureuse. « Il y en a trois, dit saint Jean, qui rendent témoignage dans le ciel : le Père, le Verbe et le Saint-Esprit ; et ces trois n’en font qu’un. Et il y en a trois qui rendent témoignage sur la terre : l’Esprit, l’eau et le sang ; et ces trois concourent au même but… Et leur témoignage est que Dieu nous a donné la vie éternelle, et qu’elle est dans son Fils (1 s. Jean 5, 7, 8, 11). » Passage mystérieux qui trouve son explication dans la fête présente ; il nous montre dans le Cœur de l’Homme-Dieu le dénouement de l’œuvre divine, et la solution des difficultés que semblait offrir à la Sagesse du Père l’accomplissement des desseins éternels.
Associer des créatures à sa béatitude, en les faisant participantes dans l’Esprit-Saint de sa propre nature et membres de son Fils bien-aimé, telle était, disions-nous, la miséricordieuse pensée du Père ; tel est le but où tendent les efforts de la Trinité souveraine. Or, voici qu’apparaît Celui qui vient par l’eau et le sang, non dans l’eau seule, mais dans l’eau et le sang, Jésus-Christ ; et l’Esprit, qui de concert avec le Père et le Fils a déjà sur les bords du Jourdain rendu son témoignage, atteste ici encore que le Christ est vérité (Ibid. 6), quand il dit de lui-même que la vie est en lui (s. Jean 5, 26, etc.). Car c’est l’Esprit, nous dit l’Évangile (Ibid. 7, 37–39), qui sort avec l’eau du Cœur sacré, des sources du Sauveur (Isaï. 12, 3), et nous rend dignes du sang divin qui l’accompagne. L’humanité, renaissant de l’eau et de l’Esprit, fait son entrée dans le royaume de Dieu (s. Jean 3, 5) ; et, préparée pour l’Époux dans les flots du baptême, l’Église s’unit au Verbe incarné dans le sang des Mystères. Vraiment sommes-nous avec elle désormais l’os de ses os et la chair de sa chair (Gen. 2, 23 ; Éph. 5, 30), associés pour l’éternité à sa vie divine dans le sein du Père.
Va donc, ô Juif ! ignorant les noces de l’Agneau, donne le signal de ces noces sacrées. Conduis l’Époux au lit nuptial ; qu’il s’étende sur le bois mille fois précieux dont sa mère la synagogue a formé sa couche au soir de l’alliance ; et que de son Cœur sorte l’Épouse, avec l’eau qui la purifie et le sang qui forme sa dot. Pour cette Épouse il a quitté son Père et les splendeurs de la céleste Jérusalem ; il s’est élancé comme un géant dans la voie de l’amour ; la soif du désir a consumé son âme. Le vent brûlant de la souffrance a passé sur lui, desséchant tous ses os ; mais plus actives encore étaient les flammes qui dévoraient son Cœur, plus violents les battements qui précipitaient de ses veines sur le chemin le sang précieux du rachat de l’Épouse. Au bout de la carrière, épuisé, il s’est endormi dans sa soif brûlante. Mais l’Épouse, formée de lui durant ce repos mystérieux, le rappellera bientôt de son grand sommeil. Ce Cœur dont elle est née, brisé sous l’effort, s’est arrêté pour lui livrer passage ; au même temps s’est trouvé suspendu le concert sublime qui montait par lui de la terre au ciel, et la nature en a été troublée dans ses profondeurs. Et pourtant, plus que jamais, ne faut-il pas que chante à Dieu l’humanité rachetée ? Comment donc se renoueront les cordes de la lyre ? Qui réveillera dans le Cœur divin la mélodie des pulsations sacrées ?
Penchée encore sur la béante ouverture du côté du Sauveur, entendons l’Église naissante s’écrier à Dieu, dans l’ivresse de son cœur débordant : « Père souverain, Seigneur mon Dieu, je vous louerai, je vous chanterai des psaumes au milieu des nations. Lève-toi donc, ô ma gloire ! 0 réveille-toi, ma cithare et mon psaltérion (Psalm. 107, 1–4). » Et le Seigneur s’est levé triomphant de son lit nuptial au matin du grand jour ; et le Cœur sacré, reprenant ses mélodies interrompues, a transmis au ciel les accents enflammés de la sainte Église. Car le Cœur de l’Époux appartient à l’Épouse, et ils sont deux maintenant dans une même chair (Gen. 2, 24 ; Éph. 5, 31).
Dans la pleine possession de celle qui blessa son Cœur (Cant. 4, 9), le Christ lui confirme tout pouvoir à son tour sur ce Cœur divin d’où elle est sortie. Là sera pour l’Église le secret de sa force. Dans les relations des époux, telles que les constitua le Seigneur à l’origine en vue de ce grand mystère du Christ et de l’Église (Éph. 5, 32), l’homme est le chef (1 Cor. 11, 3), et il n’appartient pas à la femme de le dominer dans les conseils ou la conduite des entreprises ; mais la puissance de la femme est qu’elle s’adresse au cœur, et que rien ne résiste à l’amour. Si Adam a péché, c’est qu’Ève a séduit et affaibli son cœur ; Jésus nous sauve, parce que l’Église a ravi son Cœur, et que ce Cœur humain ne peut être ému et dompté, sans que la divinité elle-même soit fléchie. Telle est, quant au principe sur lequel elle s’appuie, la dévotion au Sacré‑Cœur ; elle est, dans cette notion première et principale, aussi ancienne que l’Église, puisqu’elle repose sur cette vérité, reconnue de tout temps, que le Seigneur est l’Époux et l’Église l’Épouse.
Les Pères et saints Docteurs des premiers âges n’exposaient point autrement que nous ne l’avons fait le mystère de la formation de l’Église du côté du Sauveur ; et leurs paroles, quoique toujours retenues par la présence des non-initiés autour de leurs chaires, ouvraient la voie aux sublimes et plus libres épanchements des siècles qui suivirent. « Les initiés connaissent l’ineffable mystère des sources du Sauveur, dit saint Jean Chrysostome ; de ce sang et de cette eau l’Église a été formée ; de là sont sortis les Mystères, en sorte que, t’approchant du calice redoutable, il faut y venir comme devant boire au côté même du Christ (In Johan. Hom. 84).» — « L’Evangéliste, explique saint Augustin, a usé d’une parole vigilante, ne disant pas de la lance qu’elle frappa ou blessa, mais ouvrit le côté du Seigneur. C’était bien une porte en effet qui se révélait alors, la porte de la vie, figurée par celle que Noé reçut l’ordre d’ouvrir au côté de l’arche, pour l’entrée des animaux qui devaient être sauvés du déluge et figuraient l’Église (In Johan. Tract, 120). »
« Entre dans la pierre, cache-toi dans la terre creusée (Isaï. 2, 10), dans le côté du Christ », interprète pareillement au 12ème iècle un disciple de saint Bernard, le Bienheureux Guerric, abbé d’Igny (In Domin. Palm. Serm. 4). Et l’Abbé de Clairvaux lui-même, commentant le verset du Cantique : Viens, ma colombe, dans les trous de la pierre, dans la caverne de la muraille (Cant. 2, 14) : « Heureuses ouvertures, dit-il, où la colombe est en sûreté et regarde sans crainte l’oiseau de proie volant à l’entour !… Que verrons-nous par l’ouverture ? Par ce fer qui a traversé son âme et passé jusqu’à son Cœur, voici qu’est révélé l’arcane, l’arcane du Cœur, le mystère de l’amour, les entrailles de la miséricorde de notre Dieu. Qu’y a‑t-il en vous, ô Seigneur, que des trésors d’amour, des richesses de bonté ? J’irai, j’irai à ces celliers d’abondance ; docile à la voix du prophète (Jérém. 48, 28), j’abandonnerai les villes, j’habiterai dans la pierre, j’aurai mon nid, comme la colombe, dans la plus haute ouverture ; placé comme Moïse (Exod. 33, 22) à l’entrée du rocher, je verrai passer le Seigneur (In Cant. Serm. 61). » Au siècle suivant, le Docteur Séraphique, en de merveilleuses effusions, rappelle à son tour et la naissance de la nouvelle Ève du côté du Christ endormi, et la lance de Saül dirigée contre David et frappant la muraille (1 Reg. 18, 10–11), comme pour creuser dans Celui dont le fils de Jessé n’était que la figure, dans la pierre qui est le Christ (1 Cor. 10, 4), la caverne aux eaux purifiantes, habitation des colombes (Lignum vitae).
Mais nous ne pouvons qu’effleurer ces grands aperçus, écouter en passant la voix des Docteurs. Au reste, le culte de l’ouverture bénie du côté du Christ se confond le plus souvent, pour saint Bernard et saint Bonaventure, avec celui des autres plaies sacrées du Sauveur. Le Cœur sacré, organe de l’amour, ne se dégage pas encore suffisamment dans leurs écrits. Il fallait que le Seigneur intervînt directement pour faire découvrir et goûter au peuple chrétien, par l’intermédiaire de quelques âmes privilégiées, les ineffables conséquences des principes admis par tous dans son Église.
Le 27 janvier 1281, au monastère bénédictin d’Helfta, près Eisleben, en Saxe, l’Époux divin se révélait à l’épouse qu’il avait choisie pour l’introduire dans ses secrets et ses réserves les plus écartées. Mais ici nous céderons la parole à une voix plus autorisée que la nôtre. Gertrude, en la vingt-cinquième année de son âge, a été saisie par l’Esprit, dit en la Préface de sa traduction française l’éditeur du Legatus divinae pietatis : elle a reçu sa mission, elle a vu, entendu, touché ; plus encore, elle a bu à cette coupe du Cœur divin qui enivre les élus, elle y a bu quand elle était encore en cette vallée d’absinthe, et ce qu’elle a pris à longs traits, elle l’a reversé sur les âmes qui voudront le recueillir et s’en montreront saintement avides. Sainte Gertrude eut donc pour mission de révéler le rôle et l’action du Cœur divin dans l’économie de la gloire divine et de la sanctification des âmes ; et sur ce point important nous ne séparerons pas d’elle sainte Mechtilde, sa compagne.
« L’une et l’autre, à l’égard du Cœur du Dieu fait homme, se distinguent entre tous les Docteurs spirituels et tous les mystiques des âges divers de l’Église. Nous n’en excepterons pas les Saints de ces derniers siècles, par lesquels Notre-Seigneur a voulu qu’un culte public, officiel, fût rendu à son Cœur sacré : ils en ont porté la dévotion dans toute l’Église ; mais ils n’en ont pas exposé les mystères multiples, universels, avec l’insistance, la précision, la perfection qui se rencontrent dans les révélations de nos deux Saintes.
« Le Disciple bien-aimé de Jésus, qui avait reposé sur son sein, en la Cène, et avait pu entendre les battements de ce Cœur divin, qui sur la croix l’avait vu percé par la lance du soldat, en dévoila à Gertrude la glorification future, lorsqu’elle lui demanda pourquoi il avait gardé sous le silence ce qu’il avait senti lorsqu’il reposait sur ce Cœur sacré : « Ma mission, dit-il, fut d’écrire pour l’Église encore jeune un seul mot du Verbe incréé de Dieu le Père, lequel pourrait suffire à toute la race des hommes jusqu’à la fin du monde, sans toutefois que jamais personne le comprît dans sa plénitude. Mais le langage de ces bienheureux battements du Cœur du Seigneur est réservé pour les derniers temps, alors que le monde vieilli et refroidi dans l’amour divin devra se réchauffer à la révélation de ces mystères. » (Le héraut de l’amour divin, livre 4, c. 4.)
« Gertrude fut choisie pour cette révélation, et ce qu’elle en a dit dépasse tout ce que l’imagination de l’homme aurait jamais pu concevoir. Tantôt le Cœur divin lui apparaît comme un trésor où sont renfermées toutes les richesses ; tantôt c’est une lyre touchée par l’Esprit-Saint, aux sons de laquelle se réjouissent la très sainte Trinité et toute la Cour céleste. Puis, c’est une source abondante dont le courant va porter le rafraîchissement aux âmes du Purgatoire, les grâces fortifiantes aux âmes qui militent sur la terre, et ces torrents de délices où s’enivrent les élus de la Jérusalem céleste. C’est un encensoir d’or, d’où s’élèvent autant de divers parfums d’encens qu’il y a de races diverses d’hommes pour lesquelles le Sauveur a souffert la mort de la croix. Une autre fois, c’est un autel sur lequel les fidèles déposent leurs offrandes, les élus leurs hommages, les anges leurs respects, et le Prêtre éternel s’immole lui-même. C’est une lampe suspendue entre ciel et terre ; c’est une coupe où s’abreuvent les Saints, mais non les Anges, qui néanmoins en reçoivent des délices. En lui la prière du Seigneur, le Pater noster, a été conçue et élaborée, elle en est le doux fruit. Par lui est suppléé tout ce que nous avons négligé de rendre d’hommages dus à Dieu, à la Sainte Vierge et aux Saints. Pour remplir toutes nos obligations, le Cœur divin se fait notre serviteur, notre gage ; en lui seul nos œuvres revêtent cette perfection, cette noblesse qui les rend agréables aux yeux de la Majesté divine ; par lui seul découlent et passent toutes les grâces qui peuvent descendre sur la terre. À la fin, c’est la demeure suave, le sanctuaire sacré qui s’ouvre aux âmes, à leur départ de ce monde, pour les y conserver dans d’ineffables délices pour l’éternité[1]. »
En découvrant à Gertrude l’ensemble merveilleux que présente la traduction de l’amour infini dans le Cœur de l’Homme-Dieu, l’Esprit divin prévenait l’enfer au lieu même d’où devait surgir, deux siècles plus tard, l’apôtre des théories les plus opposées. En 1483, Luther naissait à Eisleben ; et son imagination désordonnée posait les bases de l’odieux système qui allait faire du Dieu très bon qu’avaient connu ses pères l’auteur direct du mal et de la damnation, créant le pécheur pour le crime et les supplices éternels, à la seule fin de manifester son autocratie toute‑puissante. Calvin bientôt précisait plus encore, en enserrant les blasphèmes du révolté saxon dans les liens de sa sombre et inexorable logique. La queue du dragon, par ces deux hommes, entraîna la troisième partie des étoiles du ciel (Apoc. 12, 4). Se transformant hypocritement au 17ème siècle, changeant les mots, mais non les choses, l’ennemi tenta de pénétrer au sein même de l’Église et d’y faire prévaloir ses dogmes impies : sous prétexte d’affirmer les droits du domaine souverain du premier Être, le Jansénisme oubliait sa bonté. Celui qui a tant aimé le monde voyait les hommes, découragés ou terrifiés, s’éloigner toujours plus de ses intentions miséricordieuses.
Il était temps que la terre se souvînt que le Dieu très-haut l’avait aimée d’amour, qu’il avait pris un Cœur de chair pour mettre à la portée des hommes cet amour infini, et que ce Cœur humain, le Christ en avait fait usage selon sa nature, pour nous aimer comme on aime dans la famille d’Adam le premier père (Osé. 11, 4), tressaillir de nos joies, souffrir de nos tristesses, et jouir ineffablement de nos retours à ses divines avances. Qui donc serait chargé d’accomplir la prophétie de Gertrude la Grande ? Quel autre Paul, quel nouveau Jean manifesterait au monde vieilli le langage des bienheureux battements du divin Cœur ?
Laissant de côté tant d’illustrations d’éloquence et de génie qui remplissaient alors de leur insigne renommée l’Église de France, le Dieu qui fait choix des petits pour confondre les forts (1 Cor. 1, 27) avait désigné, pour la manifestation du Cœur sacré, la religieuse inconnue d’un obscur monastère. Comme au 13ème siècle il avait négligé les Docteurs et les grands Saints eux-mêmes de cet âge, pour solliciter auprès de la Bienheureuse Julienne du Mont-Cornillon l’institution de la fête du Corps du Seigneur, il demande de même la glorification de son Cœur divin par une fête solennelle à l’humble Visitandine de Paray-le-Monial, que le monde entier connaît et vénère aujourd’hui sous le nom de la Bienheureuse Marguerite-Marie.
Marguerite-Marie reçut donc pour mission de faire descendre des mystiques sommets, où il était resté comme la part cachée de quelques âmes bénies, le trésor révélé à sainte Gertrude. Elle dut le proposer à toute la terre, en l’adaptant à cette vulgarisation sublime. Il devint en ses mains le réactif suprême offert au monde contre le froid qui s’emparait de ses membres et de son cœur engourdis par l’âge, l’appel touchant aux réparations des âmes fidèles pour tous les mépris, tous les dédains, toutes les froideurs et tous les crimes des hommes des derniers temps contre l’amour méconnu du Christ Sauveur.
« Étant devant le Saint-Sacrement un jour de son Octave (en juin 1675), raconte elle-même la Bienheureuse, je reçus de mon Dieu des grâces excessives de son amour. Et me sentant touchée du désir de quelque retour, et de lui rendre amour pour amour, il me dit : « Tu ne m’en peux rendre un plus grand qu’en faisant ce que je t’ai déjà tant de fois demandé. » Alors me découvrant son divin Cœur : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu’il n’a rien épargné, jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance je ne reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu’ils ont pour moi dans ce Sacrement d’amour. Mais ce qui m’est encore le plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi. C’est pour cela que je te demande que le premier vendredi d’après l’Octave du Saint-Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur, en communiant ce jour-là et en lui faisant réparation d’honneur par une amende honorable, pour réparer les indignités qu’il a reçues pendant le temps qu’il a été exposé sur les autels. Je te promets aussi que mon Cœur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui rendront cet honneur, et qui procureront qu’il lui soit rendu (Vie de la Bienheureuse écrite par elle-même). »
En appelant sa servante à être l’instrument de la glorification de son divin Cœur, l’Homme-Dieu faisait d’elle un signe de contradiction, comme il l’avait été lui-même (s. Luc 2, 34). Il fallut dix ans et plus à Marguerite-Marie pour surmonter, à force de patience et d’humilité, la défiance de son propre entourage, les rebuts de ses Sœurs, les épreuves de tout genre. Cependant, le 21 juin 1686, vendredi après l’Octave du Saint-Sacrement, elle eut enfin la consolation de voir la petite communauté de Paray-le-Monial prosternée au pied d’une image où le Cœur de Jésus percé par la lance était représenté seul, entouré de flammes et d’une couronne d’épines, avec la croix au-dessus et les trois clous. Cette même année, fut commencée dans le monastère la construction d’une chapelle en l’honneur du Sacré-Cœur ; la Bienheureuse eut la joie de voir bénir le modeste édifice quelque temps avant sa mort, arrivée l’an 1690. Mais il y avait loin encore de ces humbles débuts à l’établissement d’une fête proprement dite, et à sa célébration dans l’Église entière.
Déjà cependant la Providence avait pris soin de susciter, dans le même siècle, à la servante du Sacré-Cœur un précurseur puissant en parole et en œuvres. Né à Ri, au diocèse de Séez, en 1601, le Vénérable Jean Eudes avait porté partout, dans ses innombrables missions, la vénération et l’amour du Cœur de l’Homme-Dieu qu’il ne séparait pas de celui de sa divine Mère. Dès 1664, il creusait à Caen les fondations de la première église du monde, dit-il lui-même, qui porte le nom de l’église du Très-Saint Cœur de Jésus et de Marie[2] ; » et Clément X, en 1674, approuvait cette dénomination. Après s’être borné longtemps à célébrer, dans la Congrégation qu’il avait fondée, la fête du très saint Cœur de Marie en unité de celui de Jésus, le Père Eudes voulut y établir une fête spéciale en l’honneur du Cœur sacré du Sauveur ; le 8 février demeura assigné à la fête du Cœur de la Mère, et le 20 octobre fut déterminé pour honorer celui de son divin Fils. L’Office et la Messe que le Vénérable composa à cette fin, en 1670, furent approuvés pour ses séminaires, dès cette année et la suivante, par l’évêque de Rennes et les évêques de Normandie. Cette même année 1670 les vit insérer au Propre de l’abbaye royale de Montmartre. En 1674, la fête du Sacré-Cœur était également célébrée chez les Bénédictines du Saint-Sacrement. Cependant on peut dire que la fête établie par le Père Eudes ne sortit guère des maisons qu’il avait fondées ou de celles qui recevaient plus directement ses inspirations. Elle avait pour objet de promouvoir la dévotion au Cœur de l’Homme-Dieu, telle qu’elle ressort du dogme même de la divine Incarnation, et sans but particulier autre que de lui rendre les adorations et les hommages qui lui sont dus. C’était à la Bienheureuse Marguerite‑Marie qu’il était réservé de présenter aux hommes le Cœur sacré comme la grande voie de réparation ouverte à la terre. Confidente du Sauveur et dépositaire de ses intentions précises sur le jour et le but que le ciel voulait voir assigner à la nouvelle fête, ce fut elle qui resta véritablement chargée de la promulguer pour le monde et d’amener sa célébration dans l’Église universelle.
Pour obtenir ce résultat qui dépassait les forces personnelles de l’humble Visitandine, le Seigneur avait rapproché mystérieusement de Marguerite-Marie l’un des plus saints Religieux que possédât alors la Compagnie de Jésus, le R. P. Claude de la Colombière. Il reconnut la sainteté des voies par où l’Esprit divin conduisait la Bienheureuse, et se fit l’apôtre dévoué du Sacré-Cœur, à Paray d’abord, et jusqu’en Angleterre, où il mérita le titre glorieux de confesseur de la foi dans les rigueurs des prisons protestantes. Ce fervent disciple du Cœur de l’Homme-Dieu mourait en 1682, épuisé de travaux et de souffrances. Mais la Compagnie de Jésus tout entière hérita de son zèle à propager la dévotion au Sacré-Cœur. Bientôt s’organisèrent des confréries nombreuses, de tous côtés on éleva des chapelles en l’honneur de ce Cœur sacré. Mais l’enfer s’indigna de cette grande prédication d’amour ; les Jansénistes frémirent à cette apparition soudaine de la bonté et de l’humanité du Dieu Sauveur (Tit. 3, 4), qui prétendait ramener la confiance dans les âmes où ils avaient semé la crainte. On cria à la nouveauté, au scandale, à l’idolâtrie ou tout au moins à la dissection inconvenante des membres sacrés de l’humanité du Christ ; et pendant que s’entassaient à grands frais d’érudition dissertations théologiques et physiologiques, les gravures les moins séantes étaient répandues, des plaisanteries de mauvais goût mises en vogue, tous les moyens employés pour tourner en ridicule ceux qu’on appelait les Cordicoles.
Cependant l’année 1720 voyait fondre sur Marseille un fléau redoutable : apportée de Syrie sur un navire, la peste faisait bientôt plus de mille victimes par jour dans la cité de saint Lazare. Le Parlement janséniste de Provence était en fuite, et l’on ne savait où s’arrêterait le progrès toujours croissant de l’affreuse contagion, quand l’évêque, Mgr de Belzunce, réunissant les débris de son clergé fidèle et convoquant son troupeau sur le Cours qui depuis a pris le nom de l’héroïque pasteur, consacra solennellement son diocèse au Sacré-Cœur de Jésus. Dès ce moment, le fléau diminua ; et il avait cessé entièrement, lorsque, deux ans plus tard, il reparut, menaçant de recommencer ses ravages. Il fut arrêté sans retour à la suite du vœu célèbre par lequel les échevins s’engagèrent, pour eux et leurs successeurs à perpétuité, aux actes solennels de religion qui ont fait jusqu’à nos jours la sauvegarde de Marseille et sa gloire la plus pure.
Ces événements, dont le retentissement fut immense, amenèrent la fête du Sacré-Cœur à sortir des monastères de la Visitation où elle avait commencé de se célébrer au jour fixé par Marguerite‑Marie, avec la Messe et l’Office du P. Eudes. On la vit, à partir de là, se répandre dans les diocèses. Lyon toutefois avait précédé Marseille. Autun vint en troisième lieu. On ne croyait pas alors en France qu’il fût nécessaire de recourir à l’autorité du Souverain Pontife pour l’établissement de nouvelles fêtes. Déférant aux vœux de la pieuse reine Marie Leczinska, les prélats qui formaient l’Assemblée de 1765 prirent une résolution pour établir la fête dans leurs diocèses, et engager leurs collègues à imiter cet exemple.
Mais la sanction formelle du Siège apostolique ne devait pas manquer plus longtemps à ces efforts de la piété catholique envers le divin Cœur. Rome avait déjà accordé de nombreuses indulgences aux pratiques privées, érigé par brefs d’innombrables confréries, lorsqu’en cette même année 1765, Clément XIII, cédant aux instances des évêques de Pologne et de l’archiconfrérie romaine du Sacré-Cœur, rendit le premier décret pontifical en faveur de la fête du Cœur de Jésus, et approuva pour cette fête une Messe et un Office. Des concessions locales étendirent peu à peu cette première faveur à d’autres Églises particulières, jusqu’à ce qu’enfin, le 23 août 1856, le Souverain Pontife Pie IX, de glorieuse mémoire, sollicité par tout l’Épiscopat français, rendit le décret qui insérait au Calendrier la fête du Sacré-Cœur et en ordonnait la célébration dans l’Église universelle. Trente-trois ans plus tard, Léon XIII élevait au rite de première classe la solennité que son prédécesseur avait établie.
La glorification du Cœur de Jésus appelait celle de son humble servante. Le 18 septembre 1864 avait vu la béatification de Marguerite-Marie proclamée solennellement par le même Pontife qui venait de donner à la mission qu’elle avait reçue la sanction définitive du Siège apostolique.
Depuis lors, la connaissance et l’amour du Sacré-Cœur ont progressé plus qu’ils n’avaient fait dans les deux siècles précédents. On a vu par tout le monde communautés, ordres religieux, diocèses, se consacrant à l’envi à cette source de toute grâce, seul refuge de l’Église en ces temps calamiteux. Les peuples se sont ébranlés en de dévots pèlerinages ; des multitudes ont passé les mers, pour apporter leurs supplications et leurs hommages au divin Cœur en cette terre de France, où il lui a plu de manifester ses miséricordes. Elle-même si éprouvée, notre patrie tourne les yeux, comme espoir suprême, vers le splendide monument qui s’élève sur le mont arrosé par le sang des martyrs ses premiers apôtres, et, dominant sa capitale, attestera pour les siècles futurs la foi profonde et la noble confiance qu’a su garder, dans ses malheurs, celle qui naquit et demeure à jamais la Fille aînée de la sainte Église.
O Cœur sacré, qui fûtes le lien de cette union puissante et si féconde, daignez rapprocher toujours plus votre Église et la France ; et qu’unies aujourd’hui dans l’épreuve, elles le soient bientôt dans le salut pour le bonheur du monde !
(Depuis la publication de l’Année Liturgique la fête du Sacré-Cœur de Jésus a été étendue au monde entier par le pape Pie XI qui composa un nouveau propre de la messe. Nous ne donnons donc pas le commentaire de l’Année Liturgique sur la messe. Note de l’éditeur.)
Nous réunissons ici l’Hymne des Vêpres et celles des Matines et des Laudes, qui sont également fort belles et très profondes de doctrine.
Hymne des vêpres
Divin créateur de ce monde, ô Christ Rédempteur de tous, lumière issue de la lumière du Père, vrai Dieu engendré par le vrai Dieu.
Votre amour vous contraignit de prendre un corps mortel, pour nous rendre, nouvel Adam, les dons que l’ancien nous avait dérobés.
Cet amour puissant qui créa la terre, la mer et les cieux, fut ému de compassion pour la faute de nos premiers parents, il se dévoua pour briser nos chaînes.
Qu’elle demeure donc toujours dans votre Cœur, cette puissance d’un si noble amour ; que ce Cœur soit toujours la fontaine où les âmes aillent puiser la grâce du pardon.
C’est pour cela que ce Cœur fut percé de la lance, qu’il fut traversé par une blessure sacrée, afin que nous fussions lavés de nos souillures par l’eau et le sang qui en jaillirent.
Gloire soit au Père, et au Fils, et à l’Esprit Saint, dont la puissance, la gloire et la royauté demeurent à jamais.
Amen.
Hymne de Matines
Dans leur orgueil, dans leur cruauté, nos crimes se sont réunis ; ils ont blessé le Cœur d’un Dieu, ce Cœur innocent digne d’un tout autre sort.
Nos péchés dirigeaient la lance du soldat qui le transperça : le crime qui donne la mort avait aiguisé la pointe de ce fer cruel.
Appelée aux honneurs d’Épouse, l’Église est née de la blessure du Cœur du Christ. Cette blessure est la porte qui s’ouvrait au flanc de l’arche où le genre humain devait trouver le salut.
Comme un fleuve à sept courants, la grâce jaillit sans cesse de ce Cœur ; et nous pouvons purifier dans le sang de l’Agneau toutes les souillures de nos vêtements.
Quelle honte de retourner au péché qui déchire ce noble Cœur ! allumons plutôt dans nos cœurs la flamme d’amour qui le consume.
Faites-nous cette grâce, ô Christ ! ô Père ! ô Esprit-Saint ! vous dont la puissance, la gloire et la royauté demeurent à jamais. Amen.
Hymne de Laudes
Cœur sacré, vous êtes l’arche qui contient la loi, non la loi de l’antique servitude, mais la loi de grâce, de pardon et de miséricorde.
Cœur sacré, vous êtes le sanctuaire très pur de la nouvelle alliance, le temple nouveau plus saint que l’ancien temple, le voile dont la rupture nous fut plus utile que celle de l’ancien voile.
Votre charité supporta la blessure que vous fit le coup de la lance ; alors la blessure de l’amour invisible apparut à nos regards et à nos adorations.
En ce Cœur, symbole d’amour, le Christ prêtre offrit, par la souffrance, le double Sacrifice, sanglant et mystique.
Qui n’aimerait celui qui aime ? Quel racheté n’aimerait son Rédempteur ? Qui refuserait d’établir dans ce Cœur sa demeure pour l’éternité ?
Gloire soit au Père, et au Fils, et à l’Esprit-Saint, dont la puissance, la gloire et la royauté demeurent à jamais. Amen.
[1] Préface des Révélations de Sainte Gertrude traduites sur la nouvelle édition latine des Bénédictins de Solesmes.
[2] Le Cœur admirable de la T. Sacrée Mère de Dieu, Épître dédicatoire. Le séminaire des Eudistes à Caen, pour lequel fut bâtie cette église ou chapelle, est aujourd’hui l’Hôtel-de-Ville.
Depuis quelques années, la Fraternité Saint Pie X tente de justifier son accord croissant avec Rome en déclarant vouloir être reconnue « tels que nous sommes ». C’est le titre d’un dernier « papier » de l’abbé Bouchacourt. Il serait facile de répondre : « non, pas tels que vous êtes, mais tels que vous êtes devenus ». Il est en effet vrai que, la Fraternité Saint Pie X étant devenue l’amie de Rome, il lui est désormais facile de chercher à se faire reconnaître telle qu’elle est, c’est-à-dire telle qu’elle est devenue.
Pour autant, ne nous laissons pas enferrer dans ce faux débat ! « Tels que nous sommes » n’est pas un bon critère, c’est « tels que Dieu nous veut ». Continuer la lecture de « La Fraternité Saint Pie X : « Tels que nous sommes » ou « tels que Dieu nous veut ? » »
Le désiré de toutes les nations (Agg. 2, 8), l’Ange de l’alliance voulu par Israël (Malach. 3, 1), est descendu des cieux. La Sagesse l’accompagne. Qui donc, disait le prophète, montera aux cieux pour la saisir et l’amener du sein des nuées ? Qui passera la mer, et le rapportera des plages lointaines, ce trésor plus précieux que l’or le plus pur ? Israël a délaissé la source de la Sagesse. On ne la connaît plus dans la terre de Chanaan ; on ne l’a point vue dans l’Idumée. Les fils d’Agar, les princes des nations, les prudents de la terre, inventeurs fameux, chercheurs de la science, artisans de richesses, de force et de beauté trompeuse, n’ont point trouvé les voies de la Sagesse ; ils ont perdu ses sentiers (Baruch. 3, 12–38 ; Job 28, 12–28). Mais voici que le fils promis à David s’est assis sur son trône d’honneur. C’est lui qui, le premier, l’a connue pleinement dans le mystère des noces sacrées où l’amour éternel conviait notre humble nature. Il est devenu, par cette indissoluble alliance, la source unique de la Sagesse ; les quatre fleuves du Paradis ont rassemblé en lui leurs eaux : réservoir prédestiné, d’où l’amour et la vie s’épancheront sur le monde !
Ses pensées sont plus vastes que la mer, ses conseils plus profonds que l’abîme (Éccli. 24, 34–39.). Il vient accomplir le dessein de la volonté souveraine : relier toutes choses en un sur la terre et au ciel (Éph. 1, 10). Dieu et homme tout ensemble, vrai médiateur, Pontife suprême, il est lui-même le nœud de cette religion sainte qui rattache toute créature au Créateur dans l’unité d’un même hommage, et consomme du même coup la justice et l’amour. Son Sacrifice est bien le chef‑d’œuvre de la divine Sagesse ; c’est par lui qu’embrassant tous les êtres créés dans l’immensité de cet amour dont nous avons vu les ardeurs impatientes, elle prétend ne faire plus du monde entier qu’un holocauste sublime à la gloire du Père. Il nous reste maintenant à la voir immoler sa victime, et dresser la table du festin (Prov. 9, 2).
L’Eucharistie, en effet, n’a point d’autre but que l’application incessante ici-bas du grand Sacrifice ; et il nous faut considérer ce Sacrifice de l’Homme-Dieu en lui-même, afin d’admirer mieux la merveilleuse continuation qui s’en fait dans l’Église. Mais il importe à cette fin de préciser tout d’abord la notion générale du Sacrifice.
Dieu a droit à l’hommage de sa créature. Si les rois et seigneurs de la terre sont en droit d’exiger des vassaux de leur domination cette reconnaissance solennelle de leur suzeraineté, le domaine souverain du premier Être, cause première et fin dernière de toutes choses, l’impose à plus juste titre aux êtres appelés du néant par sa bonté toute-puissante. Et de même que, par la redevance qui l’accompagne, l’hommage des serfs et vassaux emporte, avec l’aveu de leur sujétion, la déclaration effective des biens et droits qu’ils reconnaissent tenir de leur seigneur ; ainsi l’acte par lequel la créature s’abaisse en cette qualité devant son Créateur devra manifester suffisamment, par lui-même, qu’elle le reconnaît comme Seigneur de toutes choses et auteur de la vie.
Mais il peut arriver que la créature ait, de son propre fait, conféré contre elle-même à la justice de Dieu des droits non moins sérieux et autrement redoutables que ceux de sa toute-puissance et de sa bonté. La miséricorde infinie peut alors, il est vrai, suspendre ou commuer l’exécution des vengeances du Seigneur suprême ; mais l’acte d’hommage de l’être créé devenu pécheur ne sera complet qu’à la condition d’exprimer désormais, non moins que sa dépendance de créature, l’aveu de sa faute et de la justice du châtiment encouru par la transgression des préceptes divins ; la redevance trop justifiée du serf insoumis, l’oblation suppliante de l’esclave révolté devra montrer, par sa nature même, que Dieu n’est plus seulement pour lui l’auteur de la vie, mais l’arbitre de la mort.
Telle est, dans son essence, la vraie notion du Sacrifice, ainsi appelé de ce qu’il sépare de la multitude des êtres de même nature, et fait sacrée l’offrande par laquelle il s’exprime : oblation intérieure et purement spirituelle dans les esprits dégagés de la matière ; oblation spirituelle et sensible à la fois pour l’homme, qui, composé d’une âme et d’un corps, doit l’hommage à Dieu pour l’un et pour l’autre.
Le Sacrifice ne peut être offert qu’au seul vrai Dieu, comme étant la reconnaissance effective du domaine souverain du Créateur et de cette gloire qu’il ne donne point à un autre (Isaï. 48, 11). Par contre, il est de l’essence de la religion en tout état de chute ou d’innocence. La religion, en effet, cette reine des vertus morales qui a pour objet le culte dû au Seigneur, ne trouve qu’en lui son expression dernière. L’Éden l’eût vu célébré par l’homme innocent dans l’adoration, l’action de grâces et la prière confiante ; offrande de ses fruits les plus beaux, symboles du fruit divin que promettait l’arbre de vie, le péché n’y eût point marqué dans le sang sa sinistre empreinte. Devenu après la chute l’unique voie de propitiation, il apparut toujours plus comme le centre nécessaire de toute religion sur la terre d’exil ; ainsi jusqu’à Luther le comprirent tous les peuples, et les modernes réformateurs, en voulant exclure le Sacrifice de la religion, l’ont détruite chez eux par la base. Bien plus ; il s’impose dans le ciel à la créature déjà glorifiée, qui, non moins et plus même dans les splendeurs de la vision que sous les ombres de la foi, doit à Celui qui l’a couronnée l’hommage de ses dons.
C’est par le Sacrifice que Dieu atteint le but qu’il s’est proposé dans la création : sa propre gloire (Prov. 16, 4). Mais pour que du monde s’élevât vers son Auteur un hommage représentant la mesure de ses dons, il fallait un chef qui résumât le monde entier dans sa personne, et, disposant de lui comme de son bien propre, l’offrît au Seigneur en toute plénitude avec lui-même. Dieu fait mieux encore : en lui donnant pour chef son propre Fils revêtu de notre nature, il obtient que, l’hommage de cette nature inférieure revêtant la dignité de la personne, l’honneur rendu soit vraiment digne de la Majesté souveraine ; comme un banquier habile sait tirer l’or d’une vile monnaie, il fait rapporter au monde sorti du néant un fruit infini.
Merveilleux couronnement de l’œuvre créatrice ! La gloire immense que rend au Père le Verbe incarné a rapproché Dieu et la créature, si distants l’un de l’autre ; elle rejaillit sur le monde en flots de grâce qui achèvent de combler l’abîme. Le Sacrifice du fils de l’homme devient la base et la raison de l’ordre surnaturel, au ciel et sur la terre. Objet premier et principal du décret de création, c’est pour le Christ, sur son modèle et dans l’ordre des aptitudes de sa future nature, que sortirent du néant, à la voix du Père, les divers degrés d’être spirituel et matériel, appelés à former son palais et sa cour : de même encore dans l’ordre de la grâce, est-il vraiment ainsi l’homme, le Bien-Aimé. L’Esprit de dilection se répandra, parfum divin, de cet unique bien-aimé, de cette tête chérie, du Chef sur tous ses membres et jusqu’à la dernière frange de son vêtement (Psalm. 132, 2), communiquant sans mesure la vraie vie, l’être surnaturel, à ceux que le Christ aura daigné appeler en participation de sa divine substance au banquet de l’amour. Car à la suite du Chef viendront les membres, unissant au sien leur hommage ; et cet hommage qui, de soi, fût demeuré trop au-dessous de la Majesté infinie, empruntera, par leur incorporation au Verbe incarné dans l’acte de son Sacrifice, la dignité du Christ lui-même.
Ainsi encore, on ne saurait trop le redire contre l’individualisme étroit qui tend, de nos jours, à donner aux pratiques d’une dévotion privée la prépondérance sur la solennité des grands actes liturgiques formant l’essence de la religion : ainsi par le Sacrifice est consommée dans l’unité la création entière, et fondée en Dieu la vraie vie sociale. Dieu est un dans son essence, et l’ineffable harmonie des trois divines personnes ne fait que mieux ressortir, dans sa sublime fécondité, cette unité puissante. La créature est multiple au contraire, et la division, fruit de la chute, vient encore accuser davantage en elle ce signe d’un être emprunté. Sortie de Dieu néanmoins, c’est à lui qu’elle retourne, mais à la condition de détruire en elle cette division funeste qui la sépare de Dieu et de ses semblables, et de reproduire au sein de la multiplicité, dans sa marche vers Dieu, l’image de la féconde harmonie des trois personnes divines. Qu’ils soient un en nous comme nous-mêmes (s. Jean 17, 21) : tel est le dernier mot des intentions du Créateur, révélé au monde par l’Ange du grand Conseil venu sur terre réaliser ce programme divin. Or, c’est la religion qui rassemble devant Dieu les divers éléments du corps social ; et le Sacrifice, qui en est l’acte fondamental, est à la fois le moyen et le but de cette unification grandiose dans le Christ, dont l’achèvement marquera la consommation du règne éternel du Père devenu par lui tout en tous (1 Cor. 15, 24–28).
Mais cette royauté de l’éternité, que prépare au Père le règne du Christ ici-bas (Ibid. 24, 25), a des ennemis qu’il faut réduire. Les Principautés, les Puissances et les Vertus de l’enfer sont liguées contre elle. Leur jalousie s’attaquant à l’homme, image de Dieu, a introduit dans le monde la désobéissance et la mort (Sap. 2, 23, 24) ; par l’homme devenu son esclave, le péché s’est fait une arme de tous les préceptes divins contre leur Auteur (Rom. 7, 11) : et, loin de songer à présenter au Seigneur suprême un hommage digne de lui, le genre humain semble avoir pris à tâche d’ajouter à la bassesse de son être de néant l’indignité de toutes les souillures. Avant donc que de pouvoir être agréés du Père, les futurs membres du Christ appellent un Sacrifice de propitiation et de délivrance. Il faut que le Christ vive lui-même de la vie expiatrice du pécheur, qu’il souffre de ses souffrances et meure de mort (Gen. 2, 17). Car telle était la peine apposée comme sanction dès l’origine au précepte divin : peine souveraine pour le transgresseur qui n’en pouvait subir de plus grande, mais sans proportion avec l’offense de la suprême Majesté, à moins qu’une personne divine, endossant l’effrayante responsabilité de cette dette infinie, subît la peine de l’homme et le rendît à l’innocence.
Qu’il vienne donc notre Pontife, qu’il apparaisse le Chef divin de notre race et du monde ! Parce qu’il a aimé la justice et haï l’iniquité, Dieu l’a oint de l’huile d’allégresse entre tous ses frères (Psalm. 44, 8). Il était Christ par le sacerdoce à lui destiné dès le sein du Père, et confirmé dans un serment auguste (Psalm. 119, 4) ; il est Jésus, car le Sacrifice qu’il vient offrir sauvera son peuple du péché (s. Matth. 1, 21) : Jésus-Christ, tel doit être à jamais le nom du Pontife éternel.
Quelle puissance et quel amour en son Sacrifice ! Prêtre et victime à la fois, pour la détruire il absorbe la mort, et du même coup terrasse le péché dans sa chair innocente ; il satisfait jusqu’à la dernière obole, et par delà, à la justice du Père ; il arrache le décret qui nous était contraire, le cloue à la croix, l’efface en son sang, et, dépouillant les Principautés ennemies de leur tyrannique empire, il les enchaîne à son char de triomphe (Col. 2 14, 15). Crucifié avec lui, notre vieil homme a perdu son corps de péché ; renouvelé dans le sang rédempteur, il sort avec lui du tombeau pour une vie nouvelle (Rom. 6, 4, 10). « Vous êtes morts, dit l’Apôtre, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu ; quand paraîtra le Christ votre vie, vous aussi paraîtrez avec lui dans la gloire (Col. 3, 3). » C’est comme Chef en effet que le Christ a souffert ; son Sacrifice embrasse le corps entier dont il est la tête, et qu’il transforme avec lui pour l’holocauste éternel dont la suave odeur embaumera les cieux.
Chrétiens, pénétrons-nous de ces grands enseignements. Plus en effet nous comprendrons le Sacrifice de l’Homme-Dieu dans son incommensurable grandeur, plus facilement laisserons-nous l’Église, dans sa Liturgie, enlever nos âmes aux égoïstes et mesquines préoccupations d’une piété trop souvent repliée sur elle-même. Membres du Christ-Pontife, élargissons nos cœurs ; ouvrons-les aux flots de lumière et d’amour qui jaillissent des rochers du Calvaire. Sur ces mêmes sommets, deux mille ans à l’avance, Abraham, le père de notre foi, s’écriait dans l’extase : Le Seigneur verra sur la montagne ! et les échos de l’humanité s’étaient renvoyé sa parole prophétique dans la longue nuit des siècles de l’attente (Gen. 22, 14). Spectacle en effet vraiment digne de Dieu que cette marche en avant de notre Isaac, que cette ascension du Pontife éternel gravissant la montagne où il doit, dans son sang, ramener toutes choses à Dieu son Père, et unir avec soi pour jamais dans une seule oblation la terre et les cieux (Col. 1, 20 ; Héb. 10, 14) !
Sous l’ancienne loi, le Pontife montant à l’autel était revêtu d’une robe éclatante des plus riches couleurs (Exod. 28), dont les détails mystérieux figuraient l’univers (Sap. 18, 24). Véritable Aaron, le Verbe s’avance, dit saint Ambroise, dans la vraie robe du sacerdoce souverain décrite par Moïse, vêtu du monde en sa magnificence, pour tout remplir de la plénitude de Dieu (Ambr. De fuga saeculi, 16). » C’était l’imposante vérité qui faisait dire au Christ Sauveur parlant de son immolation sur la montagne (s. Jean 12, 33) : Lorsque je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi (s. Jean 32). Il annonçait l’ébranlement de la terre et des cieux exaltés avec lui sur la croix réparatrice et triomphante. En ce moment, le plus solennel de l’histoire du monde, l’appel divin devait en effet convoquer de toutes parts et unir étroitement à leur Chef immolé les membres de la victime universelle. Attraction merveilleuse, qui, dans cet unique point de l’espace et du temps, allait rassembler tous les êtres créés sous le regard éternel, et consommer la gloire du Dieu très-haut dans l’hommage parfait d’un seul Sacrifice !
Du pied de l’autel figuratif érigé dans Jacob, David déjà lui aussi contemplait par avance le sublime rendez-vous de toute créature à l’autel du Christ-Pontife, son Seigneur et son fils (s. Matth. 22, 45). À la vue de ce concours immense dont le défilé non interrompu des victimes mosaïques offrait pourtant une trop faible image, ému d’un juste et saint transport, il chantait dans le psaume : A vous viendra toute chair (Psalm. 64, 3) ! Il a pris chair en effet, notre Pontife, s’écrie saint Augustin (Aug. Énarrat. in Ps. 64) ; et la chair qu’il a prise attirera toute chair. Dans le sein de la Vierge il a pris les prémices ; le reste, le genre humain tout entier, suivra les prémices, pour compléter l’holocauste dont il est dit ici même : « À vous je rendrai mon vœu dans Jérusalem (Psalm. 64, 2). »
Car quel est-il ce vœu de notre chef bien-aimé, sinon celui qu’au psaume suivant il décrit plus au long ? S’adressant à son Père : « J’entrerai, dit-il, dans votre maison, portant l’holocauste ; je vous rendrai les vœux qu’ont formulés mes lèvres. Ma bouche a dit, au jour de la tribulation : « Je vous offrirai de grasses victimes avec l’encens des béliers, des bœufs et des boucs en un même holocauste (Psalm. 65, 13–15). » Ce jour de la grande tribulation du Pontife suprême, c’est celui dont parle l’Apôtre, où, daignant par amour sentir en lui la fragilité de la chair, et présentant avec un grand cri ses prières et ses larmes au Dieu qui pouvait le sauver de la mort, il fut exaucé dans l’hommage de son Sacrifice (Héb. 5, 7). Cependant que parle-t-il encore des béliers et des boucs, inutiles offrandes réprouvées de Dieu ? Lui-même ne disait-il pas, en entrant dans le monde : « Vous n’avez point voulu de leurs holocaustes et de leurs victimes, mais vous m’avez formé un corps (Ibid. 10, 5, 6) ? »
Oui, sans doute ; et c’est le corps même du Christ qui paraît ici tout entier, dit saint Augustin, comme l’offrande une et multiple à la fois qu’il présente au Seigneur : les béliers sont les chefs de l’Église, les autres victimes ses divers membres (Énarrat. in Ps. 65). Exaucez ma prière, à vous viendra toute chair : princes et peuples de tous les siècles, enfants, jeunes hommes, vieillards, Juifs et Gentils, Grecs, Romains et Barbares, suspendus au bois, sont la victime promise au Père. C’est avec eux, en leur nom et pour eux tous, dans l’intégrité de son corps et dans son unité, que le Christ s’écrie : J’entrerai dans votre maison portant l’holocauste ; envoyez votre feu, le feu de l’Esprit, la flamme divine de l’éternelle Sagesse : qu’elle brûle et consume ce corps qui est à moi ; qu’il ne m’en reste rien, que tout soit vôtre (Aug. passim in Psalm).
Apportez donc, enfants de Dieu, apportez au Seigneur les fils des béliers (Psalm. 28, 1) ! La voix du Seigneur a retenti dans sa puissance : il appelle la foudre sur la montagne, et déjà l’holocauste est en flammes. Vaste incendie qui, du Calvaire, s’étend bientôt au monde entier ! Le feu divin poursuit son œuvre à travers les générations successives, absorbant un à un les membres de la grande Victime, dévorant le péché, consumant les scories du vice, et purifiant, jusque dans la poussière du tombeau, la chair sanctifiée par l’attouchement du Christ dans les Mystères. Vrai feu du Ciel, flamme incréée qui ne dissipe que le mal, et ne dégage l’âme par la souffrance et la mort des ruines amoncelées autour d’elle, que pour refaire à neuf dans l’expiation l’être humain tout entier !
Un jour viendra, que le feu du grand Sacrifice ayant consommé jusqu’au dernier les membres du Christ, la chair elle-même des élus reparaîtra spirituelle et glorieuse, offrant aux yeux, dans cette transformation merveilleuse de la victime, un Sacrifice vraiment digne du Seigneur suprême ; car en lui, bien mieux que dans la destruction par la mort, s’affirmeront le pouvoir et le domaine souverain de l’Auteur de la vie. C’est alors que le corps complet du Verbe incarné, comme un encens très pur, s’élèvera de la montagne sainte où l’Église avait fixé sa tente ici-bas, jusqu’à l’autel sublime des cieux : aliment éternel de la flamme divine, holocauste immense où sans fin la cité rachetée, la société des Saints, sera offerte à Dieu par le grand Pontife qui s’offrit lui‑même pour nous, dans la Passion, sous la forme d’esclave (Aug. De Civit. Dei, 10, 6). »
Dans cet universel Sacrifice d’adoration et d’action de grâces, où l’expiation n’aura plus de part, entreront eux-mêmes les esprits bienheureux des milices angéliques. Car ils sont, eux aussi, le Sacrifice du Seigneur, formant avec nous l’unique Cité de Dieu célébrée dans le psaume (Ibid. 7. in Psalm. 86). « Tous en effet, dit saint Cyrille d’Alexandrie, nous avons reçu de sa plénitude. Toute créature, visible ou non, participe du Christ. Les Anges et les Archanges, les natures mêmes qui leur sont supérieures, et jusqu’aux Chérubins, ne sont point sanctifiés autrement que par le Christ seul dans le Saint-Esprit. Lui-même donc est l’autel, lui‑même l’encens et le souverain Prêtre, comme lui-même encore le sang de la rémission des péchés (Cyr. Al. De Adorat. in spir. et ver. Lib. 9). »
Ayant donc pour Pontife Jésus le Fils de Dieu, qui dans un seul Sacrifice a consommé pour jamais la Cité sainte, demeurons fermes dans la foi (Héb. 4, 14 ; 10, 14). Comme autrefois le grand Prêtre, au jour solennel de l’Expiation, pénétrait seul dans le Saint des Saints, tenant en mains le vase rempli du sang propitiateur, ainsi notre Pontife, ayant conquis l’éternelle rédemption (Héb. 9, 12), a disparu pour un temps aux regards de son peuple. Ministre du vrai sanctuaire et du tabernacle fixé par Dieu même (Ibid. 8, 2), nous l’avons vu, dans sa triomphante Ascension, pénétrer au delà du voile qui nous dérobe encore la vue de la Majesté souveraine ; poursuivant dans une parfaite unité le rite de son Sacrifice, il présente au Père, en sa nature humaine toujours marquée des stigmates glorieux de sa Passion, l’auguste victime dont l’immolation sur terre appelait la consommation dans les cieux. Cependant, comme autrefois Israël attendant le retour du grand Prêtre, le peuple chrétien s’unit à lui d’ici-bas, prolongeant sa prière autour de l’autel du parvis extérieur.
« C’est le jour de l’Expiation, dit Origène ; il persévère tant que luit le soleil, tant que durera le monde. Nous, debout près des portes, nous attendons notre Pontife arrêté dans le Saint des Saints près du Père, et intercédant pour les péchés de ceux qui l’attendent… Le lieu saint avait deux parties, en effet, nous dit l’Écriture : l’une visible, accessible aux prêtres ; l’autre invisible, et impénétrable à tout autre qu’au seul Pontife. Quelle est cette première partie, sinon celle où nous sommes maintenant dans la chair, l’Église, où les prêtres remplissent leur ministère devant l’autel des holocaustes alimenté par ce feu dont le Sauveur a dit : « Je suis venu apporter le feu sur la terre (s. Luc 12, 49) » ? C’est là, dans cette première partie du lieu saint, que le Pontife immole la victime ; c’est de là qu’il part pour entrer à l’intérieur du voile, dans cette seconde partie qui est le Ciel même et le trône de Dieu. Mais le feu, mais l’encens qu’il porte avec lui dans le Saint des Saints, il le prend de cet autel, il le reçoit d’ici même ; les vêtements sacrés eux-mêmes qui l’enveloppent tout entier de leur pompe mystérieuse, il ne s’en revêt point ailleurs (Orig. In Lévit. Hom. 9). »
Bien plus, devons-nous dire encore : après son départ, le feu du Sacrifice ne s’éteint pas dans le parvis ; et la victime de propitiation, dont le sang lui ouvre l’accès du redoutable sanctuaire, continue de brûler sur l’autel extérieur.
Par suite des mesures consenties entre le Saint-Siège et le Gouvernement français pour la réduction des fêtes, au commencement du XIXe siècle, la plupart des Églises de France célèbrent aujourd’hui seulement la solennité du Corps du Seigneur. La Messe que l’on chante dans ces Églises est celle du jour même de la fête. Dans les lieux au contraire où la solennité s’est célébrée à son jour, on célèbre la Messe du deuxième après la Pentecôte.
L’Introït est tiré des Psaumes. Il chante les bienfaits du Seigneur qui protège son peuple et le dégage de ses ennemis. Célébrons dans l’amour le Dieu notre sûr refuge et notre ferme appui.
Introït
Le Seigneur s’est fait mon protecteur ; il m’a mis au large, et il m’a sauvé, parce qu’il m’a aimé. Ps. Je vous aimerai, Seigneur, vous qui êtes ma Force ; le Seigneur est mon appui, mon refuge et mon libérateur. Gloire au Père. Le Seigneur.
L’Église demande pour nous, dans la Collecte, la crainte et l’amour du Nom sacré du Seigneur. La crainte en effet dont il s’agit ici, la crainte des fils envers leur père, n’exclut point l’amour ; elle l’affermit au contraire, en le préservant de la négligence et des écarts auxquels une fausse familiarité entraîne trop souvent certaines âmes.
Collecte
Faites, Seigneur, que nous ayons toujours la crainte et l’amour de votre saint Nom, parce que vous ne cessez jamais de diriger ceux que vous établissez dans la solidité de votre amour. Par Jésus-Christ notre Seigneur.
Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Jean, Apôtre. 1, Chap. 3.
Mes bien-aimés, ne vous étonnez pas, si le monde vous hait. Pour nous, nous reconnaissons, à l’amour que nous avons pour nos frères, que nous sommes passés de la mort à la vie. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort : tout homme qui hait son frère est un homicide. Or, vous savez que nul homicide n’a la vie éternelle résidant en soi. Nous avons reconnu l’amour de Dieu envers nous, en ce qu’il a donné sa vie pour nous, et nous aussi nous devons donner nos vies pour nos frères. Celui qui possède le bien de ce monde, si voyant son frère dans la nécessité, il lui ferme son cœur, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? Mes petits enfants, aimons, non de parole ni de langue, mais d’œuvre et en vérité.
Ces touchantes paroles du disciple bien-aimé ne pouvaient mieux être rappelées au peuple fidèle qu’en la radieuse Octave qui poursuit son cours. L’amour de Dieu pour nous est le modèle comme la raison de celui que nous devons à nos semblables ; la charité divine est le type de la nôtre. « Je vous ai donné l’exemple, dit le Sauveur, afin que, comme j’ai fait à votre égard, vous fassiez vous-mêmes (s. Jean 13, 15). » Si donc il a été jusqu’à donner sa vie, il faut savoir aussi donner la nôtre à l’occasion pour sauver nos frères. À plus forte raison devons-nous les secourir selon nos moyens dans leurs nécessités, les aimer non de parole ou de langue, mais effectivement et en vérité.
Or le divin mémorial, qui rayonne sur nous dans sa splendeur, est-il autre chose que l’éloquente démonstration de l’amour infini, le monument réel et la représentation permanente de cette mort d’un Dieu à laquelle s’en réfère l’Apôtre ?
Aussi le Seigneur attendit-il, pour promulguer la loi de l’amour fraternel qu’il venait apporter au monde, l’institution du Sacrement divin qui devait fournir à cette loi son puissant point d’appui. Mais à peine a‑t-il créé l’auguste Mystère, à peine s’est-il donné sous les espèces sacrées : « Je vous donne un commandement nouveau, dit-il aussitôt ; et mon commandement, c’est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés (Ibid. 13, 34 ; 15, 12). » Précepte nouveau, en effet, pour un monde dont l’égoïsme était l’unique loi ; marque distinctive qui allait faire reconnaître entre tous les disciples du Christ (Ibid. 13, 35), et les vouer du même coup à la haine du genre humain (Tacit. Ann. 15) rebelle à cette loi d’amour. C’est à l’accueil hostile fait par le monde d’alors au nouveau peuple, que répondent les paroles de saint Jean dans notre Épître : « Mes bien-aimés, ne vous étonnez pas que le monde vous haïsse. Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort. »
L’union des membres entre eux par le Chef divin est la condition d’existence du christianisme ; l’Eucharistie est l’aliment substantiel de cette union, le lien puissant du corps mystique du Sauveur qui, par elle, croît tous les jours dans la charité (Éph. 6, 16). La charité, la paix, la concorde, est donc, avec l’amour de Dieu lui-même, la plus indispensable et la meilleure préparation aux sacrés Mystères. C’est ce qui nous explique la recommandation du Seigneur dans l’Évangile : « Si, lorsque vous présentez votre offrande à l’autel, vous vous souvenez là même que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande devant l’autel, et allez d’abord vous réconcilier avec votre frère, et venez ensuite présenter votre offrande (s. Matth. 5, 23‑24) ».
Le Graduel, tiré des Psaumes, rend grâces au Seigneur de sa protection dans le passé, et implore contre des ennemis toujours acharnés la continuation de son puissant secours.
Graduel Alleluia
Lorsque j’étais dans la tribulation, j’ai crié vers le Seigneur, et il m’a exaucé. V/. Seigneur, délivrez ma vie de l’attaque des lèvres iniques et de la langue trompeuse.
Alleluia, alleluia. V/. Seigneur mon Dieu, j’ai espéré en vous ; sauvez‑moi de tous ceux qui me persécutent, et délivrez-moi. Alleluia.
Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. 14.
En ce temps-là, Jésus dit aux Pharisiens cette parabole : Un homme fit un grand souper, et il y convia beaucoup de gens. Et à l’heure du souper, il envoya son serviteur dire aux conviés de venir, parce que tout était prêt. Et tous commencèrent à s’excuser. Le premier lui dit : J’ai acheté une maison de campagne, et il faut que je l’aille voir : je vous prie de m’excuser. Et le second dit : J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les essayer : je vous prie de m’excuser. Et un autre dit : J’ai épousé une femme, et c’est pourquoi je ne puis venir. Et le serviteur étant de retour, rapporta tout ceci à son maître. Alors le père de famille irrité dit à son serviteur : Va vite par les places et les rues de la ville, et amène ici les pauvres et les infirmes, les aveugles et les boiteux. Et le serviteur dit : Seigneur, il a été fait comme vous avez commandé, et il y a encore de la place. Et le maître dit au serviteur : Va par les chemins et le long des haies, et contrains d’entrer, afin que ma maison se remplisse. Car je vous le dis, aucun de ces gens qui avaient été invités ne goûtera de mon souper.
La fête du Corps du Seigneur n’était point encore établie, que déjà cet Évangile était attribué au présent Dimanche. C’est ce que témoignent, pour le 12ème siècle, Honorius d’Autun (Gemma anim. 4, 45–46) et Rupert (De div. Off. 12, 2). Le divin Esprit, qui assiste l’Église dans l’ordonnance de sa Liturgie, préparait ainsi à l’avance le complément des enseignements de cette grande solennité.
La parabole que propose ici le Sauveur à la table d’un chef des Pharisiens (s. Luc 14, 1) reviendra sur ses lèvres divines au milieu du temple, dans les jours qui précéderont immédiatement sa Passion et sa mort (s. Matth. 22, 1–14). Insistance significative, qui nous révèle assez l’importance de l’allégorie. Quel est, en effet, ce repas aux nombreux invités, ce festin des noces, sinon celui-là même dont la Sagesse éternelle a fait les apprêts dès l’origine du monde ? Rien n’a manqué aux magnificences de ces divins apprêts : ni les splendeurs de la salle du festin élevée au sommet des monts (Isaï. 2, 2) et soutenue par les sept colonnes mystérieuses (Prov. 9, 1) ; ni le choix des mets, ni l’excellence du pain, ni les délices du vin servis sur la table royale. Elle-même, de ses mains, la Sagesse du Père a pressuré dans la coupe la grappe de cypre (Cant. 1, 13) au suc généreux, broyé le froment levé sans semence d’une terre sacrée, immolé la victime (Prov. 9, 2). Israël, l’élu du Père (Éccli. 24, 13), était l’heureux convive qu’attendait son amour ; elle multipliait ses messages aux fils de Jacob. La Sagesse de Dieu s’était dit : Je leur enverrai les prophètes et les apôtres (s. Luc 11, 49). Mais le peuple aimé, engraissé de bienfaits, a regimbé contre l’amour ; il a pris a tâche de provoquer par ses abandons méprisants la colère du Dieu son Sauveur (Deut. 32, 15–16). La fille de Sion, dans son orgueil adultère, a préféré le libelle de répudiation au festin des noces (Isaï. 1, 1) ; Jérusalem a méconnu les célestes messages, tué les prophètes (s. Matth. 23, 34–37), et crucifié l’Époux.
Mais, alors même, la Sagesse éternelle offre encore aux fils ingrats d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, en souvenir de leurs pères, la première place à son divin banquet ; c’est aux brebis perdues de la maison d’Israël que sont d’abord envoyés les Apôtres (Ibid. 10, 6 ; Act. 13, 46). « Ineffables égards, s’écrie saint Jean Chrysostome ! Le Christ appelle les Juifs avant la croix ; il persévère après son immolation et continue de les appeler. Lorsqu’il devait, semble‑t‑il, les accabler du plus dur châtiment, il les invite à son alliance et les comble d’honneurs. Mais eux, qui ont massacré ses prophètes et qui l’ont tué lui-même, sollicités par un tel Époux, conviés à de telles noces par leur propre victime, ils n’en tiennent nul compte, et prétextent leurs paires de bœufs, leurs femmes ou leurs champs (Hom. 69 in Matth.). » Bientôt ces pontifes, ces scribes, ces pharisiens hypocrites, poursuivront et tueront les Apôtres à leur tour ; et le serviteur de la parabole ne ramènera de Jérusalem au banquet du père de famille que les pauvres, les petits, les infirmes des rues et places de la ville, chez qui du moins l’ambition, l’avarice ou les plaisirs n’auront point fait obstacle à l’avènement du royaume de Dieu.
C’est alors que se consommera la vocation des gentils, et le grand mystère de la substitution du nouveau peuple à l’ancien dans l’alliance divine. « Les noces de mon Fils étaient prêtes, dira Dieu le Père à ses serviteurs ; mais ceux que j’y avais invités n’en ont point été dignes. Allez donc ; quittez la ville maudite qui a méconnu le temps de sa visite (s. Luc 19, 44) ; sortez dans les carrefours, parti courez toutes les routes, cherchez dans les champs de la gentilité, et appelez aux noces tous ceux que vous rencontrerez (s. Matth. 22, 8–14). »
Gentils, glorifiez Dieu pour sa miséricorde (Rom. 15, 9). Conviés sans mérites de votre part au festin préparé pour d’autres, craignez d’encourir les reproches qui les ont exclus des faveurs promises à leurs pères. Boiteux et aveugle appelé du carrefour, sois empressé à la table sacrée. Mais songe aussi, par honneur pour Celui qui t’appelle, à déposer les vêtements souillés du mendiant du chemin. Revêts en hâte la robe nuptiale. Ton âme est reine désormais par l’appel à ces noces sublimes : « Orne-la donc de pourpre, dit saint Jean Chrysostome ; mets-lui le diadème, et place-la sur un trône. Songe aux noces qui t’attendent, aux noces de Dieu ! De quels tissus d’or, de quelle variété d’ornements ne doit pas resplendir l’âme appelée à franchir le seuil de cette salle du festin, de cette chambre nuptiale (Hom 69 in Matth.) ! »
L’Offertoire est, comme le Graduel, une prière instante, une demande de secours fondée sur la divine miséricorde.
Offertoire
Seigneur, revenez vers moi et délivrez mon âme ; sauvez-moi à cause de votre miséricorde.
L’Église implore, par la Secrète, le double effet du divin Sacrement dans la transformation des âmes : la purification des restes du péché, et le progrès dans les œuvres de la vie céleste.
Secrète
Que cette offrande, Seigneur, qui va être consacrée à votre Nom, nous purifie ; et qu’elle nous élève de jour en jour aux œuvres d’une vie toute céleste. Par Jésus-Christ.
Pendant la Communion, la sainte Église, inondée des faveurs du ciel, laisse éclater sa reconnaissance pour Celui qui, étant le Seigneur Très-Haut, est aussi son Époux et la comble de ces biens excellents.
Communion
Je chanterai au Seigneur qui m’a accordé tant de biens, et je célébrerai dans mes cantiques le Nom du Seigneur très haut.
Demandons avec l’Église, dans la Postcommunion, que la fréquentation du Mystère sacré ne demeure pas inféconde en nos âmes, mais y produise des fruits de salut toujours plus abondants.
Postcommunion
Ayant reçu les dons sacrés, faites, s’il vous plaît, Seigneur, que notre salut progresse par la fréquentation du divin Mystère. Par Jésus-Christ.
La Liturgie portée sous le nom de saint Jacques aux Constitutions apostoliques continue, après le Trisagion, par la bouche du Pontife :
Constitutio Jacobi
Saint êtes-vous vraiment en effet, très saint, très haut, exalté dans les siècles. Saint de même votre Fils unique, notre Seigneur et Dieu Jésus-Christ.
O Dieu qui êtes son Père, lui, votre ministre dans la création et le gouvernement du monde, ne méprisa point la race humaine qui se perdait. Elle avait eu la loi de nature, le redressement du Sinaï, les reproches des prophètes ; mais violant à la fois la loi naturelle et positive, oubliant le déluge, l’embrasement de Sodome, les plaies d’Égypte et l’extermination des peuples de la Palestine, elle courait à une ruine entière : lorsque, de votre consentement, il voulut bien se faire homme lui créateur de l’homme, sujet des lois lui le législateur, hostie lui pontife, brebis lui pasteur ; et vous, son Dieu et Père, fûtes apaisé et réconcilié avec le monde par ce Dieu Verbe, ce Fils aimé, premier-né de toute créature, né d’une Vierge, né dans la chair, sorti de la race de David et d’Abraham, de la tribu de Juda, conformément aux prophéties que lui-même avait inspirées sur sa propre personne.
Il fut donc façonné dans le sein d’une Vierge, celui qui forme tous les êtres ; il se fit chair, l’immatériel ; il naquit dans le temps, le fils engendré avant tous les temps. Il vécut dans la sainteté, enseigna dans la vérité. Il chassa des hommes maladies et langueurs, sema dans le peuple signes et prodiges. Il mangea, but et dormit, celui qui nourrit ceux qui ont faim et remplit de sa bénédiction tous les êtres. Il manifesta votre Nom à ceux qui ne le connaissaient pas, dissipa l’ignorance, ranima l’amour, accomplit votre volonté, et consomma l’œuvre que vous lui aviez donnée à faire. Ayant donc conduit à bonne fin toutes ces choses, trahi par le fils de perdition, il fut saisi par les mains de pontifes criminels et d’un peuple inique qui l’accablèrent par votre permission de souffrances et d’outrages.
Il fut livré au gouverneur Pilate ; le Juge fut jugé, le Sauveur condamné ; on crucifia celui qui ne peut souffrir ; l’immortel connut la mort ; l’artisan de la vie entra au tombeau : pour délivrer de la souffrance et sauver de la mort ceux pour lesquels il était venu, pour briser les chaînes forgées par l’enfer et arracher les hommes à ses tromperies perfides.
Le troisième jour, il se leva d’entre les morts ; il demeura quarante jours avec ses disciples, monta aux cieux, et s’assit à votre droite, ô Dieu son Père.
Ayant donc mémoire de sa passion et de sa mort, de sa résurrection et de son retour au ciel ; dans la pensée aussi du second avènement où il doit venir, avec gloire et puissance, juger les vivants et les morts, et rendre à chacun selon ses œuvres : à vous, roi et Dieu, nous offrons ce pain et ce calice, ainsi qu’il l’a ordonné, par lui vous rendant grâces.
L’Église syrienne met la belle formule qui suit dans la bouche du Diacre au moment le plus solennel des Mystères.
Concio
Voici le temps de la crainte, voici l’heure remplie de terreur : les esprits célestes sont dans la frayeur et, près de l’autel, s’acquittent en tremblant de leur ministère.
L’effroi saisit les fils de lumière, la terre est indifférente, le pécheur se dérobe à l’heure qui apporte la grâce. Ministres de l’Église, tremblez ; car vous avez en mains le feu vivant, et la puissance qui vous est donnée surpasse les Séraphins.
Heureuse l’âme pure ici présente à cette heure ! car l’Esprit‑Saint écrit son nom, et la transporte aux cieux.
Notre-Dame, ô Marie bienheureuse, implorez avec nous votre unique Fils, pour que, propre à vos prières, il ait pitié de nous tous.
Seigneur, regardez d’un œil de miséricorde le Prêtre notre Père debout à votre Autel. Recevez son offrande, ô vous notre Seigneur, comme l’offrande des Prophètes et des Apôtres.
Souvenez-vous, Seigneur, dans votre grâce et vos divines miséricordes, des Prêtres nos Pères et nos Princes. Que leur prière soit notre rempart.
Souvenez-vous, Seigneur, de nos pères, de nos frères, de nos maîtres ; rendez-nous dignes avec eux du royaume céleste par votre miséricorde.
Souvenez-vous, Seigneur, des absents, et ayez pitié de ceux qui sont ici ; donnez aussi aux âmes des défunts le repos, et pardonnez aux pécheurs à l’heure du jugement.
Aux âmes des morts qui, séparés de nous, ont quitté ce monde, donnez, Christ, le repos avec les bons et les justes.
Que votre croix soit pour eux comme un pont, que votre baptême soit leur vêtement, que votre Corps et votre Sang précieux soient la voie qui les conduise au royaume.
De ce sanctuaire puisse à jamais notre adoration être agréée, et donner gloire au Père, au Fils, à l’Esprit-Saint qui est vie ; que lui-même le Dieu vrai consomme en nous sa grâce, ses bénédictions, sa miséricorde et sa clémence, en ce moment et toujours. Et nous tous implorons le Seigneur.
Ajoutons cette Séquence tirée des manuscrits de Saint-Gall, où l’on retrouvera plus d’un trait du Victimtae paschali laudes.
Séquence
Que les chrétiens louent dévotement le Fils du Père :
Par son sang l’innocent Agneau
À délivré les pécheurs de la mort de l’enfer ;
Par sa mort, il a détruit l’abîme, et délivrés
Il nous conduit là où vivant il règne.
Vous êtes pour les bons l’aliment vivifiant du chemin.
Vous êtes l’espérance vraie du pécheur
Qui veut s’arracher au bourbier du crime.
O chair vénérable, revêtez-vous de la pureté des Anges.
Par le sacrement de ce Corps
Conduisez-nous à la vraie Galilée.
O chair sacrée du Christ,
Prêtez secours : que nous ne soyons pas condamnés
Avec la tourbe perfide des Juifs ;
Mais qu’avec vous nous vivions à jamais.
O Christ roi, prenez pitié de nous !
Mes bien chers Frères,
Dans mon sermon de la Fête-Dieu, je vous expose l’importance de la foi, de la charité dans la communion pour communier en esprit et en vérité.
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« Les termes de « chevalerie, combat, offensive, conquête des âmes, anéantissement des ennemis, munitions, utilisation des bonnes armes, etc. » reviennent constamment dans les écrits du fondateur, comme s’il avait prévu le danger de notre époque, où la chrétienté est endormie et où on a conclu la paix avec le démon. » Continuer la lecture de « L’Immaculée notre idéal : les armes puissantes du chevalier
par Serge Iciar »
C’est aujourd’hui qu’a lieu la seconde Procession du Saint-Sacrement dans la plupart des églises de France, Continuer la lecture de « 3e dimanche après la Pentecôte »
Dieu a donné satisfaction aux désirs enflammés du cœur de l’homme. La maison du festin des noces, élevée par la divine Sagesse au sommet des monts, a vu les nations affluer vers elle (Isaï. 2, 2). Hier, par tout le monde catholique ému d’un même amour, les peuples assemblés s’excitaient mutuellement aux saints transports d’une même reconnaissance : « Venez ; montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob, du Dieu fort d’Israël. » Hier le germe du Seigneur a été vu dans la magnificence et la gloire (Ibid. 4, 2) ; porté en triomphe, l’épi divin, fruit de la terre, excitait l’enthousiasme des foules qui, croissant à chaque pas, tressaillaient devant lui comme on tressaille au jour de la moisson (Ibid. 9, 3).
Moisson céleste, attente des siècles ! Épi précieux dédaigné d’Israël, et cueilli par Ruth l’étrangère au champ du vrai Booz en Bethléhem ! C’est pour ce jour du triomphe de la gentilité, de la grande assemblée des nations prédite par Isaïe, que le Seigneur tenait en réserve sur la montagne le banquet de délivrance à la victime incomparable, le festin de vendange au vin délicieux et très pur (Isaï. 25, 6). Les pauvres en ont mangé, et ils ont éclaté dans la louange ; les riches en ont mangé, et ils se sont abîmés dans l’adoration ; et toutes les familles des nations, prosternées en sa présence, ont reconnu le Christ-Roi à son divin banquet (Psalm. 21, 27–3º). C’est lui, disaient-elles ; c’est notre Dieu attendu si longtemps (Isaï. 25, 9), le désiré de notre âme au sein des nuits, pour qui dès le matin veillaient nos pensées ; c’est le Seigneur, dont les délais n’ont pu effacer en nous le souvenir. O Dieu, votre mémorial était l’aspiration de nos cœurs dans les longs sentiers de l’attente (Ibid. 26, 8, 9). Seigneur, je vous louerai, parce que vous avez accompli d’admirables prodiges. Tels étaient donc bien vos divins projets, vos pensées éternelles (Ibid. 25, 1) ! »
L’amour qui s’exprimait ainsi n’est en effet que l’écho de l’amour infini, écho affaibli, réponse de l’homme mortel aux divines avances. Le divin Esprit, qui a noué l’union merveilleuse des fils d’Adam et de la Sagesse éternelle, nous montre partout dans les saints Livres l’adorable Sagesse impatiente des délais, combattant les obstacles, et préludant en toutes manières à la rencontre fortunée du banquet nuptial.
Nous n’aurons point trop des deux premiers jours de l’Octave qui commence aujourd’hui, pour esquisser brièvement cette histoire de la préparation eucharistique. La vive lumière qu’elle jettera sur le dogme lui-même en fera sentir assez l’importance. Qu’on ne s’étonne pas d’y voir l’éternelle Sagesse remplissant ces deux jours de ses divines recherches envers notre nature. Prenant les Écritures pour guide en cette exposition, comme dans tout le reste de cet ouvrage, nous avons dû prendre aussi leur langage. Or, c’est ainsi qu’elles s’expriment avant l’Incarnation : la seconde personne de l’auguste Trinité y parait ouvertement sous ce nom de Sagesse, et à titre d’Épouse, jusqu’à ce que son union avec l’homme étant accomplie au degré le plus élevé qu’elle dût atteindre dans le Christ Jésus, elle s’efface, pour ainsi dire, devant l’Époux, et semble perdre jusqu’à son nom. On savait toutefois ne pas l’oublier, ce nom béni, dans les âges de foi vive, dans les grands siècles nourris des Écritures (Melit. Clav. ad verb. Mulier). C’est à cette noble souveraine de ses pensées que le premier empereur chrétien dédiait le trophée de sa victoire sur le paganisme et du triomphe des martyrs : totus Sapientia Dei exœstuans, nous dit Eusèbe (De vita Constant. Lib. 3, cap. 48), Constantin consacrait sous son nom à lui-même l’antique Byzance au Dieu des Martyrs (Ibid.), et dédiait à la Sagesse éternelle le monument principal de la nouvelle Rome, Sainte-Sophie, resté longtemps le plus beau temple du monde. Sachons donc, à la suite de nos pères, honorer la divine Sagesse, et reconnaître l’amour qui la presse ineffablement de s’unir à l’homme dès l’éternité.
Tel est, en effet, le secret de l’exultation mystérieuse qui la transporte aux premiers jours, alors que, le péché n’étant point encore venu rompre l’harmonie de l’œuvre du Très-Haut, le monde s’épanouit sous l’œil de Dieu dans sa fraîcheur native. Chaque manifestation de la puissance créatrice augmente son allégresse, en ajoutant une beauté nouvelle au théâtre prédestiné des divines merveilles qu’a projetées son amour. Sans relâche elle tressaille devant le Créateur, elle se joue dans l’orbe de la terre ; car elle voit s’avancer l’homme, dont le palais qui s’achève annonce la prochaine arrivée, et ses délices sont d’être avec les enfants des hommes (Prov. 8, 3°, 31).
Insondable amour, qui précède le péché, mais le prévoit néanmoins sans en être affaibli ! délices mystérieuses, attrait divin dont ne peut triompher l’amertume des noires ingratitudes de l’avenir ! La chute de l’homme aura comme conséquence de modifier profondément et cruellement, pour la divine Sagesse, les conditions de sa terrestre existence. Mais pour le bien saisir, et pénétrer mieux aussi l’incompréhensible amour qui ne s’est point rebuté de tels bouleversements, continuons de suivre aujourd’hui par la pensée les divines intentions dans l’état d’innocence. Quoique les saintes Lettres, écrites pour l’homme pécheur, aient trait surtout à l’état de chute et au grand mystère de la réhabilitation, la pensée première du Seigneur s’y fait jour, en plus d’un endroit, assez clairement pour nous permettre de rétablir sans trop de difficulté les grandes lignes du plan divin primitif.
« Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies (Prov. 8, 22) », dit la Sagesse. N’est-elle pas elle-même en effet la première des créatures (Éccli. 1, 4), non sans doute dans cette forme divine dont parle l’Apôtre, et qui la rend égale à Dieu (Philip. 2, 6), mais dans cet être humain qu’entre toutes les natures possibles elle a élu de préférence (Héb. 2, 16) pour s’unir en lui à l’être fini ? Libre choix d’un amour sans bornes et tout gratuit, plaçant l’homme dès avant tous les âges au sommet de l’œuvre divine, et constituant à notre avantage le type et la loi de la création entière. Car, nous disent les saints Livres, « le très haut et tout-puissant Créateur a créé tout d’abord dans le Saint‑Esprit l’adorable Sagesse ; et la prenant pour exemplaire, pour mesure et pour nombre, il l’a répandue sur toutes ses œuvres et sur toute chair (Éccli. 1, 8, 10). » À la plénitude des temps elle-même doit venir, comme lien commun, manifester aux mondes rassemblés dans son unité la raison de leur existence : joignant à l’hommage de sa divine personnalité l’hommage de toute créature, elle consommera dans une adoration universelle et infinie la gloire extérieure de Dieu son Père. Alors apparaîtra l’incomparable dignité de cette nature humaine élue par la divine Sagesse dès le commencement comme sa forme créée, pour être l’organe de cet hommage envers le Père dont la nature divine qu’elle tient de lui n’était point susceptible. L’éternelle Sagesse ne sera plus qu’un avec le Fils de la Vierge très pure ; l’épithalame sera chanté par toutes les voix de la terre et du ciel ; et par ce fils de l’homme devenu l’Époux, elle continuera jusqu’au dernier jour, dans l’intime de chaque âme, l’ineffable mystère de ses noces divines avec l’humanité tout entière.
Mais quel sera le moyen de l’union déifiante ? De tous les sacrements que le Christ aurait pu établir dans l’état d’innocence, il n’en est point, dit Suarez, qui présente plus de probabilités en sa faveur que l’Eucharistie. Il n’en est point en effet qui, plus désirable en soi-même, soit aussi plus indépendant du péché ; car le souvenir d’expiation, qui s’y rattache aujourd’hui comme mémorial de la Passion du Sauveur, peut en être exclu sans atteindre l’essence même du Sacrement, qui est la réelle présence du Seigneur et l’intime rapprochement par lequel il nous unit à lui (De sacram. Disp. 3 Sect. 3). Le Sacrifice, comme nous le verrons, ne suppose pas davantage l’idée du péché dans sa notion première ; or, le Sacrifice doit demander au Christ chef du monde une offrande digne de Dieu et de lui-même, quand il viendra ici‑bas pour accomplir, au nom de nous tous et du monde entier, cet acte solennel. Époux et Pontife à jamais dans la vertu de l’onction souveraine, c’est par l’Eucharistie qu’il sera tel en effet, s’assimilant l’humanité dans l’étroit embrassement des Mystères, pour l’offrir à Dieu divinisée dans l’unité de son propre corps.
Mais à l’Époux qui doit venir il faut un cortège nombreux, pour l’entourer et chanter ses louanges, au moment où se fera son entrée dans le lieu du festin nuptial ; et d’ici que la terre, suffisamment peuplée, puisse présenter au Roi-Pontife une cour digne de lui, un long temps doit s’écouler encore. Que fera cependant la divine Sagesse ? Aux jours de la création, nous avons vu les transports de son active allégresse. Mais voici que, son œuvre achevée, le Créateur s’est retiré dans le repos du septième jour. Assise à la droite du Père dans les splendeurs des Saints, attendra-t-elle maintenant inactive le moment où Celui qui l’a engendrée avant l’aurore (Psalm. 109, 3) et fiancée à l’humanité, l’enverra sur terre consommer cette alliance objet des éternels désirs de son amour ?
Le portrait que nous en tracent les saints Livres ne le donne point à supposer. Impétueuse en sa douceur, plus agile que le mouvement, plus pénétrante que tout, est la Sagesse. En elle réside l’esprit d’intelligence, ami de l’homme, que rien n’arrête, subtil, fécond en ressources, alerte, stable et calme à la fois, sûr de ses œuvres et de leur issue, parce qu’il est tout-puissant, prévoit toutes choses, et renferme en soi tous les esprits dans la force et la suavité de la lumière incréée, dont cette divine Sagesse est la splendeur très pure (Sap. 7, 22–26). Facilement elle se laisse voir à ceux qui l’aiment, et trouver par ceux qui la cherchent ; elle prévient ceux qui la désirent et se découvre à eux la première. Celui qui veille pour elle dès le matin sera vite en repos ; car elle‑même s’en va cherchant ceux qui sont dignes d’elle, se montre à eux dans le chemin pleine de grâce, et vient en toute sollicitude à leur rencontre (Ibid. 6, 13–17). Sans quitter donc le trône de gloire dont elle fait la beauté dans le sanctuaire des cieux (Ibid. 9, 4, 10), préparant de loin le jour des noces, elle influera sur l’homme en toutes manières, l’accompagnant dans ses sentiers, l’entretenant de son amour, et lui manifestant, sous des symboles précurseurs adaptés par elle à la jeunesse du monde, les merveilleux projets que garde l’avenir.
Le Seigneur Dieu, dit l’Écriture, avait planté dès le commencement un jardin délicieux, pour y placer l’homme qu’il ne devait créer que le sixième jour. Au milieu du jardin s’élevait un arbre à la signification mystérieuse ; beau entre tous, il se nommait l’arbre de vie. Un fleuve, qui se divisait en quatre canaux, arrosait ce lieu de délices (Gen. 2, 8–10) ; appelé de même le fleuve de vie, saint Jean nous le montre, en son Apocalypse, sortant du trône de Dieu et brillant comme le cristal (Apoc. 22, 1). Arbre et fleuve dont le symbole ne suppose point le péché futur : placés par Dieu avant l’homme même en ce séjour de l’innocence, ils entrent comme éléments dans la notion du plan divin primitif, ne signifiant, n’annonçant rien qui, de soi, ne se rapporte d’abord à l’état d’innocence.
Or, nous dit un ancien auteur publié sous le nom de saint Ambroise, « l’arbre de vie au milieu du Paradis, c’est le Christ au milieu de son Église (Append. Ambros. In Apocalyps. c. 2 V/. 7). » — « Le Christ était donc l’arbre de vie », dit de son côté saint Augustin, Dieu n’ayant point voulu que l’homme vécût dans le Paradis, sans avoir présents sous les yeux, en de sensibles images, les mystères de l’ordre spirituel. L’homme trouvait dans les autres arbres un aliment, en celui-ci un mystérieux symbole ; et que signifiait-il, sinon la Sagesse, dont il est dit : Elle est l’arbre de vie pour ceux qui l’embrassent (Prov. 3, 18) ? C’est à bon droit qu’on donne au Christ les noms des choses qui l’ont signifié dans les temps antérieurs (De Genes, ad Litt. Lib. 8). » Saint Hilaire témoigne, lui aussi, de cette interprétation traditionnelle, quand il dit (Tractatus in Psalm. 1, 9, 10), citant le même texte des Proverbes : « La Sagesse, qui est le Christ, est appelée l’arbre de vie, en mémoire de ce prophétique symbole annonçant la future incarnation. On connaît l’arbre à son fruit, dit de lui-même le Seigneur dans l’Évangile (s. Matth. 12, 33). Cet arbre donc est vivant, et non seulement vivant, mais doué de raison, comme donnant son fruit quand il lui plaît : car il le donnera en son temps, d’après le Psaume (Psalm. 1, 3). Et dans quel temps ? En celui dont parle l’Apôtre, où doit nous être manifesté le mystère de la divine volonté, selon le bon plaisir de sa grâce établie dans le Christ, pour être dispensée à la plénitude des temps (Éph. 1, 9, 10). Alors donc il nous donnera son fruit. »
Mais quel sera le fruit de cet arbre, dont les feuilles, qui ne tombent jamais (Psalm. 1, 3), sont la santé des nations (Apoc. 22, 2 ; s. Matth. 24, 35), sinon la divine Sagesse elle-même en sa substance ? Aliment des Anges en sa forme divine, elle sera celui de l’homme en sa double nature, afin que, par la chair arrivant à l’âme, elle la remplisse de sa divinité : ainsi chantait la Bienheureuse Julienne en son Office.
La divine Sagesse avait donc prévenu l’homme au Paradis ; il n’était point encore, que, dans la hâte de son amour, elle s’y était fixée, pour l’attendre, en cet arbre de vie qu’elle-même avait planté de concert avec le Très-Haut, comme l’inspiratrice de ses ouvrages (Sap. 8, 4.). « Tel qu’un pommier fécond entre les arbres stériles des forêts, dit l’Épouse du Cantique, tel mon Bien-Aimé entre les fils des hommes ; sous l’ombre de celui que j’avais désiré je me suis assise, et son fruit est doux à ma bouche (Cant. 2, 3). » Fruit délicieux de l’arbre de vie, qui figurait l’Eucharistie !
Mais c’est du pain que la divine Sagesse nous conviait hier à manger en sa maison, et non son fruit dans le jardin. D’où vient en la réalité cette transformation qui ne répond plus à la figure ? Soudaine révolution, lamentable point de départ de l’histoire humaine ! L’homme a goûté dans son orgueil un fruit mauvais, fruit défendu, qui l’a perdu par la désobéissance ; il a été chassé du séjour de délices ; un chérubin à l’épée flamboyante garde le chemin de l’arbre de vie. Au lieu des fruits du Paradis, l’homme aura désormais le pain pour nourriture, le pain qui coûte le travail et la sueur, le pain qui suppose le broiement par la meule, le passage par le feu, des éléments qui le composent. Telle est la sentence portée par un Dieu justement irrité (Gen. 3, 19). Mais, hélas ! cette trop juste sentence ira plus loin que le coupable ; par delà l’homme, elle va frapper la divine Sagesse elle-même qui s’est donnée à l’homme pour nourriture et pour compagne. Car, dans l’immensité de son amour, elle ne méprisera point cette nature tombée ; elle l’embrassera, pour la sauver, jusque dans les conséquences de la chute, se faisant avec l’homme passible et mortelle. Les ombrages de l’Éden ne verront point cette alliance pour les fêtes de laquelle ils gardaient jalousement leurs gazons embaumés, leurs fruits si beaux à voir, destinés à être l’aliment savoureux (Gen. 2, 9) d’une jeunesse éternelle. Pour arriver jusqu’à l’homme, l’éternelle Sagesse devra se frayer un passage à travers les ronces et les buissons de sa nouvelle demeure. Une maison, bâtie (Prov. 9, 1) péniblement contre les intempéries de la terre d’exil, abritera le festin des noces ; et l’aliment de ce festin ne sera plus le fruit spontané de l’arbre de vie, mais le divin froment, broyé par la souffrance, et rôti sur l’autel de la croix.
Le Sacrifice du Christ est le point culminant de l’histoire, comme il est le centre auquel toute création vient aboutir. La raison en est que Dieu poursuit dans la création et le gouvernement du monde sa propre gloire comme fin dernière, et que le Sacrifice du Verbe incarné rend seul à Dieu la gloire infinie qui répond à sa grandeur. Les chrétiens du premier âge le comprenaient ainsi ; et c’est la pensée qui inspire la belle Préface de la Liturgie donnée sous le nom de saint Jacques au Livre 8ème des Constitutions apostoliques. Nous voudrions pouvoir citer cette Liturgie dans son entier ; nous en rapporterons du moins les principaux traits pendant cette Octave.
Constitutio Jacobi
Il est vraiment juste et digne de vous louer tout d’abord, vrai Dieu d’où découle toute paternité au ciel et sur la terre, seul sans principe, auteur de tout bien. Vous êtes le premier par nature, la loi de l’être, au-dessus du nombre.
Vous avez amené toutes choses du néant à l’existence par votre Fils unique. Vous l’avez engendré, lui, avant tous les siècles, sans intermédiaire, Dieu Verbe, Sagesse vivante, premier-né de toute créature, Ange de votre grand conseil, Pontife, roi et seigneur de toute nature intellectuelle ou sensible. Car c’est par lui, Dieu éternel, que vous avez créé toutes choses, et par lui que vous les honorez de votre providence : à lui par vous elles doivent d’être, à lui aussi, d’être bonnes.
Dieu Père de votre Fils unique, par lui avant toutes choses vous avez fait les Chérubins et les Séraphins, les Dominations, Vertus et Puissances, les Principautés et les Trônes, les Archanges et les Anges.
Et ensuite par lui vous avez fait ce monde visible et tout ce qu’il renferme. Car c’est vous qui avez étendu les cieux comme une tente, établi la terre sur le vide par votre seule volonté. Vous avez fait la nuit et le jour, placé au ciel le soleil pour commander aux jours, la lune pour commander aux nuits, le chœur brillant des étoiles pour chanter vos magnificences. Séparant de la terre ferme l’Océan immense, vous avez rempli les eaux d’habitants de toute taille, et multiplié sur la terre les animaux domestiques et sauvages ; vous l’avez couronnée de plantes, décorée de fleurs, enrichie de semences.
Vous n’avez pas seulement créé le monde par votre Christ ; mais dans ce monde vous avez placé l’homme ornement du monde. Vous avez dit à votre Sagesse : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance ; et qu’ils commandent aux poissons de la mer, et aux oiseaux du ciel. » Vous l’avez donc composé d’une âme immortelle et d’un corps pouvant se dissoudre ; vous lui avez donné dans son âme la raison et le discernement du juste et de l’injuste, dans son corps les cinq sens et le mouvement.
Dieu tout-puissant, vous aviez planté dans Éden à l’Orient, par votre Christ, un paradis orné de toutes sortes de plantes excellentes, et vous aviez conduit l’homme en ce lieu comme dans une somptueuse demeure. Cet homme, en le créant, vous aviez greffé naturellement dans son cœur la loi morale et les germes de la divine connaissance. En l’introduisant dans le jardin de délices, vous lui accordiez de goûter de toutes choses, à la réserve d’une seule, interdite comme gage de meilleures espérances : s’il était fidèle, l’immortalité serait sa récompense.
Mais lorsque, négligeant le précepte et circonvenu par la ruse du serpent et le conseil de la femme, il goûta le fruit défendu, vous le chassâtes justement du paradis ; et cependant votre bonté ne l’abandonna point sans secours dans sa chute profonde. Vous qui lui aviez soumis la création, vous lui accordâtes de se procurer sa nourriture au prix de fatigues et de sueurs bénies par vous, qui donnez à toutes choses commencement, croissance et maturité. Vous l’appelez enfin du court sommeil de la mort à une nouvelle naissance, lui promettant par serment la résurrection et la vie.
On nous saura gré de donner ici quelques-unes des Antiennes appelées dans l’Église de Milan Transitorium. Elles répondent à notre Antienne de Communion, et celles qui suivent sont empruntées au temps où nous sommes.
Transitorium
Votre Corps est rompu, ô Christ ; votre Calice est béni. Que votre Sang soit toujours pour nous la source de la vie et le salut des âmes, ô notre Dieu ! Alleluia.
Les Anges ont entouré l’Autel ; le Christ distribue le Pain des Saints et le Calice de vie pour la rémission des péchés.
Celui qui aura mangé mon Corps et bu mon Sang, celui-là demeure en moi, et moi en lui, dit le Seigneur.
Les Anges sont debout au côté de l’Autel ; les Prêtres consacrent le Corps et le Sang du Christ au milieu des psaumes, et ils disent : Gloire à Dieu dans les hauteurs !
Nous avons reçu le Corps du Christ, et nous avons bu son Sang ; nous ne craindrons nul mal ; car le Seigneur est avec nous.
Par la grâce de Dieu prenons les dons que le Christ nous offre, non pour le jugement, mais pour le salut de nos âmes.
Nous terminerons cette journée par la série des Hymnes composées sous la direction de la Bienheureuse Julienne, pour chacune des petites Heures de l’Office qui précéda celui de saint Thomas. C’était la coutume de l’Église de Liège d’avoir ainsi, à ces Heures, des Hymnes variables selon le Temps et les Fêtes.
L’homme a vu s’ouvrir devant lui les horizons désolés de la terre d’exil. L’arbre de vie n’est plus qu’un douloureux souvenir ; fixé au sol fortuné qui l’a vu naître, il n’a point suivi l’homme pécheur dans sa migration vers la vallée des larmes. Il reste au Paradis ; loin du séjour de la souffrance et du regard des hommes mortels, il demeure comme le témoin des premières intentions divines, toutes de paix, d’innocence et d’amour.
Nous le retrouverons plus tard : il doit faire l’ornement de la terre nouvelle où le Seigneur introduira ses élus, au jour de la grande Pâque et du rétablissement de toutes choses (Apoc. 22, 2). Jour heureux auquel, dit l’Apôtre, aspire toute créature maintenant gémissante et soumise, pour une faute qui n’est point la sienne, à l’inconstance de changements sans fin ! Celui qui, contre le gré de la création, l’a soumise à cette servitude de corruption, lui conserve l’espoir qu’alors délivrée, elle-même en sa mesure participera de la glorieuse liberté des enfants de Dieu (Rom 8, 19–22). Car la gloire du nouveau Paradis sera plus grande que celle du premier. Ce n’est plus en effet sous l’ombre vide des symboles, ou dans un rapprochement fugitif, que doit s’y opérer l’union déifiante ; mais la Sagesse s’y donnera substantiellement et sans voile à l’humanité dans un embrassement éternel.
C’est dans le temps toutefois, et sur la terre, que doit se contracter cette union dont la jouissance parfaite et stable est pour l’éternité. Car telle est l’économie du plan divin, qu’en toutes choses la vie future a ses racines dans la vie présente, et n’est que la révélation dans la lumière de gloire des ineffables réalités constituées ici-bas par la grâce. Quelles seront donc, après la chute, les conditions de l’alliance dont l’éternelle Sagesse ne s’est point départie ?
O profondeur des trésors de la Sagesse de Dieu (Ibid. 11, 33) ! Fort comme la mort est son amour (Cant. 8, 6) ; mais non moins sublimes apparaîtront, à la suite du péché, les délicatesses infinies de cet amour même. Loin d’elle la mésalliance ! loin d’elle tout compromis avec la souillure d’une race coupable ! La miséricorde infinie suffisait à pardonner l’offense au seul désaveu du pécheur : en sa noblesse et dignité d’Épouse, elle ne veut point, pour l’homme, de ce pardon qui eût dissimulé sous le couvert de l’oubli divin sa faute inexpiée. Au défaut de son insuffisance, elle prétend solder elle même intégralement la dette du coupable, et le réhabiliter dans la justice, avant de l’épouser dans l’amour : « Je t’épouserai dans la justice et le jugement (Osé. 2, 19) », dit Dieu à l’homme tombé, par le prophète Osée.
Et il ajoute : « Je t’épouserai dans la foi (Ibid. 20). » Car de même que l’entrée de la divine Sagesse en ce monde, qu’elle vient sauver de l’orgueil par l’humilité, sera sans gloire et sans apparence extérieure ; ainsi l’union divine s’opérera-t-elle dans le mystère des espèces sacrées du banquet nuptial, qui ne présenteront aux yeux que le pain et le vin des tables communes. Mais la foi percera le voile ; et l’ineffable dignité des fils des hommes, manifestée dans ce festin des cieux, rejaillira sur la création entière.
Sous l’impression de l’attente universelle des créatures implorant, à leur manière, cette déclaration merveilleuse des fils de Dieu (Rom. 8, 19) qu’emporte de soi l’alliance avec la Sagesse du Père, le prophète continue dans un style plein d’enthousiasme : « En ce jour-là, dit le Seigneur, j’exaucerai les cieux, et ils exauceront la terre ; et la terre exaucera le froment, le vin et l’huile ; et ceux-ci exauceront Jezrahel, la race de Dieu (Osé. 2, 21–22) », lui donnant avec le froment et le vin la matière des Mystères, et par l’huile, le sacerdoce qui doit les transformer en la dot de l’alliance dans l’acte même du Sacrifice. Car c’est par le Sacrifice, et dans le sang, que doit se consommer cette alliance de justice et d’amour.
L’Écriture rapporte que Moïse traversant un jour le désert, chargé d’une transgression légale, fut assailli par l’Ange du Seigneur qui l’eût exterminé, si Séphora, l’épouse du chef futur d’Israël, n’eût conjuré la vengeance divine par la circoncision violente et précipitée de son fils Éliézer ; et, teignant de ce sang du fruit de ses entrailles les pieds du coupable, elle s’écriait : « Vous m’êtes un époux de sang (Exod. 4, 24–26) ! » Ainsi, et bien mieux, peut s’écrier à l’humanité la divine Sagesse ; car elle ne sauvera l’homme, et n’arrivera jusqu’à lui, que dans le sang de ce fils de l’homme qui est elle-même.
Mais loin de l’ébranler, il semble que cette perspective, qui mettra son amour en plus vive lumière, ait encore augmenté son ardeur. « Je dois être baptisé d’un baptême, dira l’Homme-Dieu plus tard, et quelle est la violence de mon désir jusqu’à ce qu’il soit accompli (s. Luc 12, 5o) ! » Mais dès maintenant, et depuis que l’expiation est apparue comme la voie royale qui peut lui rendre l’humanité redevenue digne d’elle par l’effusion d’un sang divin sous le pressoir, la Sagesse n’a plus d’autre pensée. Aussi trompera-t-elle d’ici là son impatience, en préludant par mille essais figuratifs à l’immolation du Calvaire, et au banquet de la grande victime devenu le festin des noces.
Son jardin, le lieu de délices, n’est plus pour elle le Paradis, mais cette terre aride où plus que jamais l’homme a besoin de son amour. O Chérubin, sentinelle vigilante, inexorable au pécheur, protégez l’arbre de vie contre les retours de son désespoir : l’épée terrible, qui s’échappe de vos mains en jets de flamme, n’arrêtera point au Paradis l’adorable Sagesse. Elle rejoindra le genre humain dans son exil. Entendons-la, au livre de l’Ecclésiastique, chanter sa fuite miséricordieuse et célébrer ses expédients divins. Si elle était l’arbre, elle est de même le fleuve de vie. « Or, dit-elle, comme un filet d’eau, comme l’écoulement d’un grand fleuve, ruisseau sans apparence, je suis sortie du Paradis. J’ai dit : J’arroserai les plantes de mon jardin, j’enivrerai de fécondité ma prairie. Et voici que mon ruisseau a élargi ses rives, et, devenu fleuve, il ressemble à une mer. Dès le point du jour, j’illumine tout de ma doctrine, et je la ferai retentir jusque dans le lointain des siècles. Je descendrai dans tous les abîmes, je visiterai tous ceux qui dorment, j’éclairerai tous ceux qui espèrent dans le Seigneur (Eccli. 24, 41–45). »
Cette vive lumière qui, dès le point du jour, illumine tout de la divine Sagesse, est l’enseignement varié des prophéties ou figures divinement ordonnées dans la série des siècles, et projetant jusqu’au point de départ du genre humain l’ombre imposante du Messie. Par ce multiple enseignement, la Sagesse se fait jour au milieu des nations chez les âmes saintes (Sap. 7, 27), réveille l’homme endormi dans le découragement (Psalm. 118, 28), nourrit l’espérance en son cœur et tient ses regards tournés vers l’avenir.
Les sacrifices sanglants, établis au seuil de l’Éden comme expression rituelle de la religion du premier âge, poursuivront l’humanité de cette divine lumière jusque dans les abîmes où l’entraînera plus tard l’égarement du polythéisme. Grâce à eux, si le fleuve des traditions primitives, traversant le temps et l’espace, doit se charger de nombreux éléments étrangers et rouler bien des scories, on le verra néanmoins porter fidèlement jusqu’aux pieds du Christ lui-même les désirs et l’attente non interrompue des nations (Gen. 49, 10 ; Agg. 2, 8). Lors même en effet que le serpent usurpateur aura détourné vers ses autels impurs la fumée de ces sacrifices qui n’étaient dus qu’au seul vrai Dieu, il ne se peut que cette expiation figurative des fautes de l’homme par le sang d’une victime innocente et pure, substituée au coupable, ne réveille plus d’une fois, dans l’âme la plus distraite, quelque notion du Médiateur à venir. L’antique ennemi verra donc le culte des divinités de son invention prolonger lui-même en tous lieux, sur ce point important, les échos de la foi des patriarches. Représailles merveilleuses, et dignes en tout de l’éternelle Sagesse : comme au désert (Num. 21, 6–9), la vue même du serpent, devenu pour le fils de Jessé le signe des peuples (Isaï. 11, 10), aura guéri ceux qui s’étaient tournés vers lui de sa propre morsure ! Car chez les cœurs droits de la gentilité, la Sagesse achèvera dans l’amour l’œuvre de salut commencée par la puissance de ses divins rayons pénétrant ainsi jusqu’au sein de la nuit profonde. O racine de Jessé, racine de la Sagesse du Très‑Haut, qui vous connaît ? qui pénétra jamais les artifices de votre amour (Eccli. 1, 6) ? Vraiment l’emportez-vous sur la lumière ; car elle cède à la nuit, mais de vous ne triomphe point la noirceur du mal (Sap. 7, 29, 3°).
Impuissants à produire la grâce et le démontrant assez par leur multiplicité même (Héb. 10, 1–4.), les sacrifices sanglants auront donc pour but de conserver dans l’humanité la conscience de la chute et l’attente du Sauveur, maintenant ainsi, dans l’esprit de tous, la base des actes surnaturels nécessaires à la justification et au salut. Mais les sublimes retouches apportées au plan divin depuis la chute ne seront point seules représentées dans ce rite important ; l’union de Dieu et de sa créature, objet primitif et toujours principal des intentions du Créateur, l’union de l’homme et de la divine Sagesse au banquet dressé par elle-même, y trouvera son expression figurative dans le partage de la victime entre Dieu et l’homme, entre la divinité apaisée par l’effusion du sang et l’humanité réhabilitée, nourrie de cette chair innocente devenue pour elle désormais l’aliment d’une vie nouvelle et divine. Telle sera chez toutes les nations la règle générale des sacrifices, que dans le temps où montera vers le ciel par le feu la part divine, un repas commun, vrai signe de communion entre le Ciel et la Terre, devra ne faire plus qu’un des assistants eux‑mêmes dans la consommation des restes de l’hostie.
Admirable harmonie ! Prophétie vivante, redite à tous les échos par les mille voix des victimes égorgées chaque jour en tous lieux ! En elles, l’Agneau divin qu’elles annoncent est immolé dès l’origine du monde (Apoc. 13, 8) : appliqué par l’espérance et la foi, son sang déjà coule à flots sur les âmes, emportant les péchés des générations successives ; et, tenue en éveil par les prescriptions inspirées de son rituel mystérieux, l’humanité se prépare dès lors au banquet des noces de l’Agneau (Ibid. 19, 7–9).
Que la divine Sagesse exalte son triomphe ! Elle a fait naître au ciel une lumière qui ne s’éteint pas, enveloppé comme une nuée la terre entière ; elle a fait seule le tour des cieux, pénétré jusqu’au fond de l’abîme, traversé les mers, parcouru le monde en souveraine ; sur tout peuple, sur toute nation elle a eu l’empire, foulant de ses pieds doucement victorieux les cœurs des puissants et des humbles (Eccli. 24, 6–11).
Cependant les temps d’exil ont avancé dans leur cours ; la longue série des siècles d’attente est plus qu’à moitié parcourue. Moins éloignée désormais, la consommation de l’alliance va devenir chez plusieurs l’objet d’aspirations plus ardentes ; et, comme se recueillant elle-même, l’adorable Sagesse ambitionne le repos d’une préparation plus intime au grand œuvre qu’elle doit accomplir. Où s’arrêteront ses pas ? Le Créateur de toutes choses lui a fait entendre sa voix toujours obéie ; le Père très-haut, qui la destine à ses élus dès le commencement, a fixé sa tente ; il lui a dit : « Habite en Jacob, et qu’Israël soit ton héritage. » Ainsi prend-elle pied en Sion, pour se reposer dans la cité sainte et régner en Jérusalem (Ibid. 2–15) : Jérusalem, ville de paix, théâtre prédestiné des merveilles de l’avenir, où déjà la douceur du fils de la promesse portant sur ses épaules le bois de l’immolation, et remplacé par le bélier mystérieux sous le glaive paternel, avait marqué la montagne du vrai Sacrifice ; cité bénie, qui, dans le même temps, avait pour chef le roi-pontife semblable au Fils de Dieu (Héb. 7, 3), Melchisédech offrant le pain et le vin de la future alliance, et révélant au Père des croyants, dont les regards inspirés plongeaient dans l’avenir, le grand jour du Christ son fils (s. Jean 8, 56) !
C’est là qu’au moment où les foules égarées n’adressent plus qu’aux faux dieux l’hommage de leurs sacrifices, la divine Sagesse se retire avec le peuple qui porte en ses veines le sang rédempteur. En lui du moins veut-elle maintenir les droits du Père, et garder toujours pure la lumière de l’espérance des nations. Par mille prodiges elle l’arrache au joug égyptien (Sap. 10, 15). Le festin de l’agneau pascal, égorgé le jour même où plus tard aura lieu la vraie Cène du Seigneur et l’immolation de l’Agneau divin, donne le signal de la délivrance et de la marche à travers les flots vers la montagne où se conclut, dans le sang des victimes, le pacte d’union qui fait de la maison de Jacob l’épouse de Dieu (Ézech. 16 ; Osé. 2, etc.), la nation sainte et sacerdotale (Exod. 19, 6). Figure en toutes choses du vrai peuple élu traversant le désert du monde, Israël s’abreuve aux eaux divinement sorties de la pierre qui est le Christ (1 Cor. 10, 4, 11) ; un pain tombé chaque jour des cieux soutient ses forces dans la fatigue de la route et des combats, et cette nourriture des Anges s’adapte à tous les besoins, se prête à tous les goûts (Sap. 16, 20‑29). Dieu même habite avec lui sous la tente ; et sur l’unique autel élevé devant ce tabernacle qui rappelle l’exemplaire montré sur la montagne (Exod. 26, 3o), une famille choisie doit seule offrir, sous la direction du pontife suprême, les différents sacrifices légaux redisant en un multiple langage les circonstances variées de l’unique Sacrifice signifié par eux tous.
De cet autel, où brûle un feu qui ne s’éteint pas, monte sans interruption vers le ciel la fumée de la chair et du sang des victimes égorgées. Elles implorent la venue de l’Hostie salutaire qui doit mettre fin à ces hécatombes ; tandis que les offrandes de farine et de vin, nécessaire accompagnement de l’holocauste et de l’hostie pacifique, annoncent l’auguste Mémorial qui doit de même prolonger et parfaire le divin sacrifice de la Croix dans une application non sanglante. Rapprochement mystérieux : il est dès lors un sacrifice qui ne s’appelle pas autrement que de ce nom de mémorial, et c’est l’oblation isolée de la farine et des gâteaux ou pains de froment sans levain (Lévit. 2, 2, 9). Les douze pains de proposition toujours présents à l’intérieur du voile, comme chose sainte entre toutes, monument perpétuel de sacrifice et d’alliance (Lévit. 24, 7–9), expriment aussi déjà non moins clairement la future présence eucharistique, maintenue dans l’Église sous les espèces sacrées, en dehors de la célébration des Mystères.
De même qu’il n’y a qu’un autel en Jacob, pour ramener dans l’unité la pensée vers Celui qui doit être à la fois la victime et l’autel : ainsi n’y a‑t-il qu’un seul lieu, le tabernacle et ses abords, et plus tard le temple et la ville sainte, où il soit permis de célébrer ces banquets sacrés de communion qui, chez tous les peuples, terminent le sacrifice dont ils font partie. « Vous n’offrirez point vos victimes indifféremment en tous lieux », dit Moïse à son peuple une dernière fois rassemblé sous ses yeux dans les plaines du Jourdain ; mais toutes vos offrandes en victimes, prémices, dîmes et oblations volontaires, seront apportées au lieu que le Seigneur aura choisi pour y manifester sa gloire. C’est là que vous célébrerez le sacré banquet, en présence du Seigneur votre Dieu, vous, vos fils et vos filles, vos serviteurs et vos servantes, et les lévites qui habitent vos cités ; et vous serez dans la joie, et vous recueillerez les fruits des bénédictions du Seigneur votre Dieu (Deut. 12, 7, 11–13). »
La prospérité matérielle promise au peuple juif comme récompense de sa fidélité à garder les prescriptions figuratives de la loi du Sinaï, n’était elle-même que la figure des bénédictions divines qui devaient transformer l’âme, et la préparer à l’avènement de la divine Sagesse en la chair. Mais Israël a peine à s’élever au dessus des sens. Il s’offre comme une proie facile à tous les scandales des nations ; si, maté par la verge, il comprend enfin que l’unique salut est pour lui dans sa loi, c’est pour s’y enfermer comme en désespéré dans la lettre même des préceptes rituels, et n’y plus voir le sens principal qui est celui de l’avenir et du monde des âmes.
Que de fois cependant Dieu l’avertit par ses prophètes, et cherche à le ramener à l’esprit de l’institution première ! Il se répand, dans les Psaumes, en remontrances où la douceur du père absorbe encore ineffablement l’amertume de la plainte : « Écoute, ô mon peuple, et je te parlerai ; Israël, je t’instruirai de ma vraie pensée. Moi, ton Dieu, je ne te reprendrai point sur tes sacrifices, tes holocaustes sont toujours sous mes yeux. Mais je n’ai besoin ni des veaux de ta maison, ni des boucs de tes troupeaux : toutes les bêtes de la forêt sont miennes, miens aussi les animaux des montagnes et les bœufs des prairies. Si j’ai faim, je ne te le dirai point, car l’univers est à moi et tout ce qu’il renferme ; mais mangerai-je donc la chair des taureaux, boirai-je le sang des boucs ? Élève-toi jusqu’au sacrifice de louange : c’est dans cette voie que je te montrerai le Christ salut de Dieu (Psalm. 49, 7–14, 23). »
Mais plus tard, devant cette race à la tête dure, aux oreilles et au cœur incirconcis (Act. 7, 51), s’enfonçant toujours dans le formalisme étroit ou réside pour elle toute vertu, Dieu ne sait plus dissimuler le dégoût suprême que lui inspirent ces immolations auxquelles ne se rattache plus le sens prophétique, qui seul les relevait à ses yeux : « Qu’ai-je besoin de toutes vos victimes ! s’écrie-t-il par Isaïe. Elles me sont à nausée ; les holocaustes de vos béliers, la graisse de vos troupeaux, le sang des veaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus. Qui vous a priés jamais d’en souiller mes parvis ? Ne m’offrez plus à l’avenir ces vains sacrifices : votre encens m’est en abomination (Isaï. 1, 11–13). »
Inutiles avertissements : l’orgueil croît, dans le Juif charnel, en proportion de l’étroitesse du cœur et des pensées. Il ne rêve plus qu’un Messie conquérant ; et ce Messie dont ses victimes lui prédisent sans cesse les divins caractères, il le reniera, parce qu’il leur sera trop semblable en effet dans la souffrance et la douceur.
Se tournant donc vers les nations qui, moins privilégiées qu’Israël, ont cependant conservé l’attente du Sauveur et le reconnaîtront avec amour, le dernier des Prophètes, Malachie, proclame au nom du ciel l’abrogation définitive de ce culte incompris, et son remplacement par le divin Mémorial qui, le même en tous lieux, réunira tous les peuples dans la puissante participation du grand Sacrifice. « Ma volonté n’est plus en vous, dit le Seigneur des armées ; je ne recevrai point vos présents. Car du lever du soleil à son couchant, mon Nom est grand chez les nations, et en tout lieu s’offre à mon Nom le sacrifice d’une oblation pure (Malach. 1, 10–11). »
Les temps sont accomplis. Maintenant donc, ô nations, bénissez le Seigneur (Psalm. 65, 8.). Trop longtemps, la vie n’a été pour vous que le songe creux d’une vision nocturne. Vous aviez faim du fruit de vie ; vous aviez soif de l’eau jaillissante. Mais comme l’affamé qui rêve, en dormant, d’un festin copieux, et n’arrive point à satisfaire la faim qui le dévore ; comme l’homme altéré qui boit en songe, et retrouve au réveil sa soif brûlante et le vide de son âme : ainsi étaient vos multitudes égarées (Isaï. 31, 7, 8). Mais voici que l’étendard de Jessé paraît enfin sur la montagne, et vient rallier les peuples. Gentils, étrangers autrefois, repaissez-vous en vos déserts devenus fertiles (Ibid. 5, 17). L’eau du rocher déborde en vos terres arides. La gloire du Liban, la beauté du Carmel et de Saron couronnent vos montagnes et décorent vos plaines désolées ; la solitude tressaille et fleurit comme le lis, elle pousse et germe de toutes parts (Ibid. 35, 1–7). La pluie ne manquera plus à vos semences ; délicieux va devenir le pain fourni par vos moissons (Ibid. 30, 23). Le laboureur en effet labourera-t-il toujours ? Ne doit-il pas semer enfin ? Travaillera-t-il sans cesse à fendre et à sarcler sa terre ? Non sans doute ; et le temps en est venu : lorsqu’elle est aplanie et broyée, il y jette la semence et distribue le froment dans les sillons. Or, c’est ici la conduite du Seigneur Dieu des armées sur les nations : conduite merveilleuse, exaltant à la fois et la stabilité de ses divins conseils, et l’infinie magnificence de ses justices (Isaï. 28, 24–29).
Non ; l’éternelle Sagesse n’avait point abandonné ses ineffables projets d’amour. Elle marchait avec le genre humain dans l’épreuve. Mais elle se devait à elle-même d’éprouver en effet l’homme coupable, de lui faire sentir, avant de l’en relever, la profondeur de sa chute. C’est pour cela qu’elle laisse fondre sur lui la nuit, la frayeur et l’angoisse ; elle-même l’exerce dans la souffrance, jusqu’à ce que, l’ayant amené à sonder l’abîme effrayant de sa misère native, elle puisse se confier derechef à son âme humiliée. Alors elle le redresse par le repentir, l’affermit dans l’espérance, et, revenant à lui toute joyeuse, lui découvre à nouveau sa ravissante beauté et entasse en lui les trésors de son amour (Éccli. 4, 18–21).
En ce jour du samedi, saluons Marie devenue pour les nations le Siège de la Sagesse. C’est en son sein qu’a lieu la bénie rencontre, objet de l’attente des siècles. Son sang très pur a fourni la substance de ce corps sans tache, dans la splendeur duquel le plus beau des fils des hommes conclut l’indissoluble alliance de notre nature avec la Sagesse éternelle ; et son âme ravie contemple l’ineffable mystère des noces divines accomplies dans ses chastes entrailles. Marie, jardin fermé, où, plus délicieusement qu’aux premiers jours dans l’orbe des cieux, la Sagesse se joue dans la lumière et l’amour ; lit fleuri du Cantique (Cant. 1, 15), embaumé par l’Esprit des parfums les plus suaves ; tabernacle auguste de la Vierge-Mère, plus saint mille fois que celui de Moïse ! C’est là, sous le voile immaculé de cette chair virginale, que, par l’ineffable embrassement des deux natures en l’unité du Fils unique, l’Esprit-Saint verse à flots l’onction qui fait à la fois l’Époux et le Pontife à jamais selon l’Ordre de Melchisédech.
Que l’homme donc respire enfin : déjà le pain du ciel, le pain de l’alliance, est descendu en terre ; et si neuf mois nous séparent encore de la nuit fortunée qui doit le produire aux yeux de tous en Bethléhem, déjà le Pontife est à l’œuvre en son temple saint. « Vous n’avez point voulu des victimes et des oblations, dit-il au Père ; mais vous m’avez formé un corps. Les holocaustes et les sacrifices pour le péché n’ont point su vous plaire. Alors j’ai dit : Voici que je viens, selon qu’il est écrit de moi en tête du Livre, pour faire, ô Dieu, votre volonté (Héb. 10, 5–7). »
Continuons de citer, en abrégeant, la Préface grandiose qui nous est fournie par la Liturgie du Livre 8ème des Constitutions apostoliques.
Constitutio Jcobi
Et non seulement, ô Dieu, vous avez usé de miséricorde envers l’homme tombé, après l’avoir châtié dans votre justice ; mais ainsi encore, des fils sans nombre qu’il dut à votre bénédiction fécondante, vous avez glorifié les fidèles et puni les révoltés, recevant le sacrifice d’Abel innocent, rejetant les dons de Caïn l’impie fratricide.
Car vous êtes l’ouvrier du genre humain, le principe de la vie, la source des biens, l’auteur des lois, récompensant les soumis, terrible aux transgresseurs. Contre la multitude des impies vous lançâtes le déluge sur le monde, sauvant dans l’arche Noé le juste et huit âmes vivantes : fin du passé, point de départ de l’avenir. Embrassant du feu terrible les cinq villes coupables, vous délivrâtes de l’incendie Loth innocent.
C’est vous qui, délivrant Abraham de l’erreur de ses pères, l’avez fait héritier du monde et lui avez montré votre Christ. Vous avez désigné Melchisédech comme pontife du culte divin. Vous avez fait d’Isaac le fils de la promesse. Vous avez conduit Jacob en Égypte.
Vous souvenant, Seigneur, des promesses faites à leurs pères, vous n’avez point abandonné les Hébreux sous le joug égyptien. Et lorsque les hommes, corrompant la loi naturelle, regardaient la création comme le produit du hasard, ou l’honoraient plus qu’il ne convient, vous n’avez point permis qu’ils fussent entraînés par l’erreur ; mais, leur envoyant votre serviteur Moïse, vous avez donné par lui la loi écrite en aide à celle de nature ; vous avez montré que les créatures étaient votre ouvrage, et convaincu le polythéisme d’erreur.
Vous avez décoré de la dignité sacerdotale Aaron et ses descendants. Vous châtiiez les Hébreux coupables, et receviez leur repentir. Vous tiriez par dix plaies vengeance de l’Égypte ; vous divisiez la mer pour le passage des Israélites et engloutissiez les Égyptiens sous les flots. Vous adoucissiez par le bois l’eau amère, et faisiez couler l’eau du rocher ; vous faisiez pleuvoir du ciel la manne, et leur ameniez par les airs des cailles pour nourriture ; vous les éclairiez la nuit par une colonne de feu, et les protégiez durant le jour contre la chaleur sous une colonne de nuée. Par Josué, qu’ils reçurent de vous pour chef, vous avez détruit sept nations, divisé le Jourdain, desséché les fleuves impétueux et renversé sans machines de guerre les remparts des cités.
Pour toutes ces choses gloire à vous, Seigneur tout-puissant.
Vous êtes adoré par les innombrables légions des Anges, des Archanges, des Trônes, des Dominations, des Principautés, des Puissances, des Vertus ; les Chérubins aussi vous adorent ; de même les Séraphins aux six ailes, de deux voilant leurs pieds, de deux voilant leurs têtes, et volant des deux autres. Sans cesse, avec les milliers nombreux des Archanges et les myriades sans fin des Anges, ils disent et proclament d’une voix éclatante et qui ne s’arrête jamais :
Saint, Saint, Saint le Seigneur des armées : les cieux et la terre sont remplis de sa gloire : béni soit-il dans les siècles ! Amen.
Empruntons comme hier au Missel ambrosien quelques-unes de ses Antiennes de Communion au Temps après la Pentecôte. La première est celle-là même de la fête du Corps du Seigneur.
Transitorium
Nous vous louons, Seigneur, Tout-puissant, qui êtes assis sur les Chérubins et les Séraphins, que bénissent les Anges et les Archanges, que louent les Prophètes et les Apôtres. Nous vous louons dans la prière, Seigneur qui êtes venu dénouer les liens de nos péchés. Nous vous prions, grand Rédempteur envoyé par le Père comme Pasteur des brebis. Vous êtes le Christ Seigneur et Sauveur, qui êtes né de la Vierge Marie. Nous qui prenons ce Calice très saint, gardez-nous toujours de toute faute.
Recevez avec crainte le Sacrement des cieux, rassasiez-vous de la douceur du Christ. Le Seigneur nous a donné le Pain du ciel ; l’homme a mangé le Pain des Anges. Alleluia, alleluia.
Aimons-nous mutuellement ; car Dieu est amour. Celui qui aime son frère est né de Dieu, et il voit Dieu ; et la charité de Dieu est parfaite en lui. Or celui qui fait la volonté de Dieu demeure à jamais.
Approchez de l’Autel de Dieu ; purifiez vos cœurs, et soyez remplis de l’Esprit-Saint, pour recevoir le Corps et le Sang du Christ en rémission des péchés.
Seigneur, ô Père, donnez la paix aux Prêtres et aux Lévites qui rompent le Corps du Seigneur ; donnez la paix à nos Rois et leur peuple recevant le Corps du Seigneur. Alleluia, alleluia, alleluia.
Rassemblés tous par le parfum du Christ, venez : rassasiez‑vous de sa douceur.
Nous terminerons aujourd’hui nos emprunts à l’Office de la Bienheureuse Julienne par l’Hymne suivante, assignée pour l’Office des Complies dans les anciens livres de l’Église Saint‑Martin-au-Mont.
Hymne
Le Christ est vraiment notre nourriture, il est vraiment notre breuvage ; sa chair est pour nous un aliment réel, et son sang nous abreuve en vérité.
C’est sa vraie chair que nous recevons, cette chair qu’il a prise de la Vierge ; c’est son vrai sang que nous buvons, ce sang qu’il a versé pour l’homme.
Dans ce festin, c’est du Verbe fait chair que nous sommes nourris, du Verbe sur qui repose le culte de Dieu, du Verbe qui nous ouvre le ciel.
Ce pain renferme la plénitude de la douceur et de la grâce ; c’est le Roi de l’éternelle gloire, celui que la Vierge porta dans son sein.
Engraissons-nous de la substance de ce pain angélique ; délectons-nous dans la douceur de ce miséricordieux viatique.
O festin céleste, ô gloire des rachetés, ô repos des cœurs humbles, conduis-nous aux joies éternelles.
Daigne, ô Père, par ton Fils, par ton Esprit puissant, conduire à la fin bienheureuse ceux auxquels ici-bas tu donnes un tel aliment.
Amen.
Ce dimanche est le deuxième dimanche après la Pentecôte. On le trouvera ici.
« Le Seigneur l’a juré, et son serment sera sans repentir : Vous êtes Prêtre pour jamais selon l’Ordre de Melchisédech (Psalm. 109, 4). » Ainsi chantaient au Messie attendu les fils de Lévi, dans le plus beau de leurs psaumes. Famille auguste et privilégiée, couronne de frères (Eccli. 50, 13) rangée dans sa gloire autour de l’autel d’où s’élevait tout le jour la fumée des victimes, ils célébraient sur la harpe sacrée le sacerdoce des biens à venir, et proclamaient leur future déchéance. Ombre et figure, leur sacerdoce devait s’évanouir à la clarté des divines réalités du Calvaire. Ils avaient dû à l’égarement des nations d’être appelés à maintenir la religion du vrai Dieu dans son temple unique ; mais ce précaire honneur allait finir au temps de la réconciliation du monde. Fils de Juda par David, le Christ Pontife ne tient rien d’Aaron ; c’est par delà Moïse, avant la naissance des douze Patriarches et d’Israël leur père, que le chantre inspiré, remontant les âges, salue le type d’un sacerdoce que ne limiteront plus l’espace ou la durée. Melchisédech reçoit dans Abraham les hommages de Lévi son fils ; le dépositaire de la promesse est béni par ce chef de nations incirconcises ; et cette bénédiction puissante, qui s’étend à la race entière du patriarche, tire sa vertu d’un sacrifice mystérieux : l’offrande pacifique du pain et du vin au Dieu Très-Haut (Gen. 14, 18–20).
Le sacerdoce du Roi de justice et de paix, qui précède en dignité comme par le temps celui d’Aaron, doit aussi lui survivre. C’est à l’heure même où Dieu, faisant alliance avec une famille séparée, semblait abandonner les nations et se disposait à constituer l’Ordre lévitique en dehors d’elles, que le roi-pontife de Salem, sans commencement ni fin marqués dans l’Écriture (Héb. 7, 3), apparaît subitement comme la plus imposante image du Pontife éternel offrant le divin mémorial qui doit perpétuer sur terre le grand Sacrifice, et remplacer à jamais les immolations sanglantes du mosaïsme.
Le Sacrifice de la Croix domine les siècles et remplit l’éternité. Un seul jour néanmoins le vit offrir dans la série des âges, comme un seul lieu dans l’espace. Et toutefois en aucun lieu, en aucun temps, l’homme ne peut se passer du Sacrifice accompli sans cesse, renouvelé sans fin sous ses yeux ; car, nous l’avons vu, le Sacrifice est le centre nécessaire de toute religion, et l’homme ne peut se passer de la religion qui le rattache à Dieu comme Seigneur suprême, et forme le premier des liens sociaux. De même donc que, pour répondre à cette impérieuse nécessité dès l’origine, la Sagesse établit ces offrandes figuratives qui annonçaient l’unique Sacrifice et tiraient de lui leur valeur ; de même, l’oblation de la grande Victime une fois accomplie, doit‑elle subvenir encore aux besoins des nations et pourvoir le monde d’un Sacrifice permanent : mémorial et non plus figure, vrai Sacrifice, qui, sans détruire l’unité de celui de la Croix, applique ses fruits chaque jour aux membres nouveaux des générations à venir.
Nous ne raconterons point ici la Cène du Seigneur et l’institution du nouveau sacerdoce, qui s’élève d’autant au-dessus de l’ancien que les promesses sur lesquelles il repose sont elles-mêmes plus élevées, et plus auguste l’alliance dont il forme la base (Héb. 7, 19‑22 ; 8, 6). Le Jeudi saint nous a dit les détails de cette histoire d’amour. C’est alors qu’au terme enfin de ses aspirations éternelles, quum facta esset hora (s. Luc 22, 14), à cette heure tant différée, la Sagesse s’assied au banquet de l’alliance avec ces douze hommes représentants de l’humanité tout entière. Fermant le cycle des figures dans une dernière immolation de l’Agneau pascal : « J’ai désiré d’un immense désir manger cette Pâque avec vous (Ibid. 15) », s’écrie-t-elle en l’Homme-Dieu, comme soulageant son cœur en ce moment suprême des longues vicissitudes qu’a subies son amour. Et soudain, prévenant les Juifs, elle immole sa victime, l’Agneau divin signifié par Abel, prédit par Isaïe, montré par Jean le Précurseur (Grég. Moral. 29, 31). Et, par une anticipation merveilleuse, déjà bouillonne dans la coupe sacrée le sang qui bientôt coulera sur le Calvaire ; déjà sa main divine présente aux disciples le pain changé au corps devenu la rançon du monde : « Mangez, buvez-en tous ; et, de même que pour vous en ce moment j’ai prévenu ma mort, quand j’aurai disparu de ce monde, faites ceci en mémoire de moi (1 Cor. 11, 24, 25). »
L’alliance désormais est fondée. Scellé comme l’ancien dans le sang, le Testament nouveau se déclare ; et s’il ne vaut dès lors qu’en prévision de la mort réelle du testateur (Héb. 9, 16–18), c’est que le Christ, victime dévouée pour tous à la vengeance souveraine, est convenu, dans un pacte sublime avec le Père (Ibid. 12, 2), de n’attacher la rédemption universelle qu’au drame terrible du lendemain. Chef de l’humanité coupable, et responsable à Dieu des crimes de sa race, il veut, pour détruire le péché, se conformer aux lois sévères de l’expiation, et manifester à la face du monde en ses tourments les droits de la justice éternelle ( Rom. 3, 25, 26). Mais déjà la terre est en possession du calice qui doit proclamer la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne (1 Cor. 11, 26), en communiquant (Ibid. 10, 16) à chaque membre du genre humain le vrai sang du Christ répandu pour ses péchés (s. Luc 22, 20).
Et certes il convenait que de lui-même, et loin de tout cet appareil de violence extérieure qui devait bientôt donner le change aux disciples, notre Pontife adoré s’offrît au Père en un vrai Sacrifice, afin de manifester clairement la spontanéité de sa mort (s. Jean 10, 18), et d’écarter la pensée que la trahison, la violence ou l’iniquité de quelques hommes pussent être le principe et la cause du salut commun (Grég. Nyss. Orat. 1, in Chr. resurr).
C’est pourquoi, élevant les yeux vers son Père (Canon. Miss.) et rendant grâces, il dit au présent, d’après la force du texte grec : « Ceci est mon corps livré pour vous ; ceci est mon sang versé pour vous (s. Luc 22, 19, 20). » Ces paroles, qu’il lègue avec leur puissance aux dépositaires de son sacerdoce, opèrent en effet ce qu’elles signifient. Non seulement elles transforment le pain et le vin au corps et au sang du Christ ; mais encore, glaive redoutable, elles vont à isoler efficacement sous la double espèce le corps et le sang du Seigneur : d’elles-mêmes, elles divisent, elles livrent séparément à la justice du Père et dans un véritable état d’immolation ce corps et ce sang précieux, qui ne demeurent unis que par la toute-puissante volonté de la Majesté souveraine amplement et pour jamais satisfaite au Calvaire.
Chaque fois donc que sur le pain de froment et le vin de la vigne tomberont, d’une bouche autorisée, ces paroles comparables à celles qui tirèrent du néant l’univers, quelle que soit dans l’espace ou le temps la distance qui sépare le monde de la Croix, la terre se retrouvera en possession de l’auguste Victime. Une à la Cène et sur la Croix, elle demeure une dans l’oblation faite au Père, en tous lieux, par l’unique Pontife empruntant et faisant siennes les mains et la voix des prêtres choisis dans l’Esprit-Saint pour ce redoutable ministère.
Qu’ils seront grands ces hommes tirés par l’imposition des mains du milieu de leurs frères ! Nouveaux Christs identifiés au Fils de la Vierge très pure, ils seront les privilégiés de la divine Sagesse, étroitement unis dans l’amour à sa puissance, associés comme Jésus lui-même au grand œuvre qu’elle poursuit dans les siècles : l’immolation de la grande Victime, et le mélange du calice (Prov. 9, 2) où l’humanité, fondue avec son Chef en un même sacrifice, vient en même temps puiser l’amour et s’unir intimement à sa divinité.
Louange et gloire à Jésus, le Pontife suprême, en ces nobles fils de la race humaine, étonnement du ciel, orgueil de la terre ! Entouré d’eux comme le palmier de ses palmes de victoire, comme le cèdre de son incorruptible ramure (Eccli. 50, 13, 14), il s’avance, pareil encore à l’olivier poussant ses rejetons d’où noblesse, force et sainteté découlent à l’envi (Ibid. 11). La tige du cyprès élevant dans les airs la forêt de ses rameaux toujours verdoyants (Ibid.) disparaît sous leur épais ombrage : ainsi, voilant son action directe, et s’effaçant derrière les fils nombreux qui tirent de lui leur puissance et leur sève, le véritable Aaron les ramène tous à l’unité sur sa tige bénie.
Nuit fortunée, festin céleste, où, l’heure venue pour lui de glorifier son Père (s. Jean 17, 1), et sur le point de franchir les degrés sanglants de cet autel de la Croix où doit se consommer la gloire souveraine (Eccli 50, 11, 12), il fait dès maintenant briller aux yeux les rayons de son sacerdoce ! Sous les traits de Simon fils d’Onias posant les fondements du temple et délivrant son peuple de la mort (Ibid. 1–5), c’est Jésus que célébrait l’Esprit divin dans le chant sublime qui couronne le dernier des Livres consacrés à la Sagesse éternelle. Aux mains si débiles encore de ceux qu’il daigne appeler ses amis (s. Jean 15, 15) et ses frères (Ibid. 20, 17), le Christ confie l’oblation qui doit amplifier, en l’immortalisant, son Sacrifice au Roi des siècles. Sa noble main s’est étendue, offrant en libation du sang des raisins ; il le répand à la base de l’autel qui déjà s’élève, et l’odeur divine en est montée jusqu’au Prince Très-Haut. En ce moment, du Cénacle même, il a entendu dans l’avenir les chants de triomphe exaltant le divin mémorial, et la psalmodie sacrée remplissant la grande maison, l’Église, autour de lui d’une incessante et suave harmonie ; il a vu les peuples prosternés dans l’adoration du Seigneur leur Dieu en sa présence, et rendant au Tout-Puissant leur hommage devenu parfait désormais. Alors il s’est levé de la table du festin ; il est sorti dans sa force et dans son amour (Ibid. 14, 31), pour étendre ses mains tout le jour en face de l’assemblée incrédule et ennemie des enfants d’Israël (Isaï. 65, 2) ; il a renouvelé son oblation, consommé dans le sang son Sacrifice, voulant manifester par la Croix la vertu de Dieu (Eccli. 50, 15–23).
« Sacrifice du soir, dit saint Augustin, la Passion du Christ est devenue dans la Résurrection l’offrande du matin (In Psalm. 140). » Déjà, sous la Loi, cette transformation du grand Sacrifice était mystérieusement annoncée par l’offrande solennelle de la gerbe des prémices, au troisième jour après l’immolation de l’Agneau pascal (Lévit. 23, 10, 11). Mais le temps d’offrir le pain lui-même, le vrai froment des âmes, n’était pas venu encore, et la Loi ajoutait : « Vous compterez, depuis le jour où vous aurez offert la gerbe des prémices, sept semaines entières et le jour qui suivra, c’est-à-dire cinquante jours ; et alors vous offrirez au Seigneur un Sacrifice nouveau : des pains de froment de pure farine, qui seront les prémices du Seigneur (Lévit. 23, 15–17). »
Cinquante jours en effet séparaient le monde de l’ouvrier divin qui pouvait seul transformer ces dons. Mais la glorieuse Pentecôte s’est levée enfin sous le souffle impétueux de l’Esprit créateur : la chair du Verbe, le sang divin qu’il a formés à l’origine, restés son domaine, attendaient, pour se reproduire dans les Mystères sacrés, l’opération incommunicable de celui dont ils sont le chef‑d’œuvre glorieux. C’est de l’Esprit, feu éternel, que Marie a conçu (s. Matth. 1, 18, 20), dit Rupert ; c’est par lui que Jésus s’est offert, hostie vivante, au Dieu vivant (Héb. 9, 14) ; c’est du même feu qu’il brûle sur l’autel, car c’est par l’opération du Saint-Esprit que le pain se transforme en son corps (Rup. in Exod. Lib. 2, c. 10). »
Aussi le disciple sublime du grand Apôtre, Denys l’Aréopagite, nous apprend-il (De Eccl. hier. c. 5, 3, § 5) que Jésus, l’hiérarque suprême, lorsqu’il appela ses disciples en partage de son pontificat souverain, bien qu’étant Dieu il fût l’auteur de toute consécration, renvoya cependant à l’Esprit divin la consommation de leur sacerdoce. C’est pourquoi, montant au ciel, il leur recommande de ne point quitter Jérusalem, mais d’y attendre la promesse du Père, à savoir le baptême de l’Esprit qu’ils devaient recevoir sous peu de jours (Act. 1, 4, 5).
« Le Prêtre paraît, dit saint Jean Chrysostome, portant, non plus le feu comme sous la Loi, mais l’Esprit-Saint (De Sacerd. Lib. 3, c. 4). C’est un homme qui parle, mais Dieu qui opère (Homil. de proditione Judae, 6). »
« Comment cela se fera t‑il ? » demande à l’Ange la Vierge-Mère ; « car je ne connais point d’homme. » Et Gabriel répond : « L’Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre (s. Luc 1, 34, 35). » — Et maintenant tu me demandes, dit saint Jean Damascène : Comment le pain, comment le vin et l’eau deviennent-ils le corps et le sang du Christ ? Je te réponds moi aussi : L’Esprit-Saint couvre de son ombre l’Église et ses dons, et il opère ce Mystère au-dessus de la parole et de toute pensée (De fid. orthod. Lib. 4, c. 13). »
C’est pourquoi l’Église, conclut saint Fulgence, ne saurait mieux implorer la venue de l’Esprit divin qu’au temps de la célébration des Mystères. Car, explique-t-il, de même que, sous l’ombre de l’Esprit, dans le sein virginal, la Sagesse du Père s’unit à l’homme choisi par elle en un divin mariage, l’Église, dans le Sacrifice, adhère elle-même au Christ par l’Esprit-Saint comme l’épouse à son époux et le corps à son chef (Ad Monim. Lib. 2, c. 9, 10, 11). » Aussi l’heure de Tierce, heure de l’arrivée en ce monde du divin Paraclet, est-elle désignée par l’Église, en chacune de ses fêtes, pour l’oblation solennelle du grand Sacrifice auquel il préside dans la toute-puissance de son opération.
Heure bénie du Sacrifice, où l’exil paraît moins lourd à l’Épouse du Christ ! sur terre encore, elle honore Dieu d’un digne hommage, et voit affluer en son sein les trésors du ciel. Car la Messe en ce sens est son bien, sa dot d’Épouse ; c’est à elle qu’il appartient d’en régler l’oblation, d’en préciser les formules et les rites, d’en percevoir les fruits. Le Prêtre est son ministre : elle prie ; il immole la Victime, et donne à sa prière une puissance infinie. Le caractère éternel du sacerdoce, imprimé par Dieu même au front du Prêtre, le rend seul dépositaire du pouvoir divin et place au-dessus de toute force humaine la validité du Sacrifice offert par ses mains ; mais il ne peut accomplir légitimement cette oblation que dans l’Église et avec elle.
Cette mutuelle dépendance, union sans confusion du Prêtre et de l’Église dans les sacrés Mystères, avait frappé les premiers chrétiens. Le cimetière de Calliste, point central des catacombes romaines au 3ème siècle de notre ère, en garde encore sur ses parois la démonstration touchante. Près des tombes consacrées à la sépulture des Évêques de l’Église-mère, un ensemble de peintures, remontant à l’origine de la catacombe, rappelait symboliquement aux initiés le dogme eucharistique établi par Jésus comme base de la religion dont ses Pontifes avaient été, pendant leur vie, les gardiens fidèles. Le repas des sept disciples, auxquels Jésus lui-même a préparé pendant la pêche mystérieuse le pain et le poisson rôtis sur les charbons (s. Jean 21, 9), occupe dans une des salles le milieu de la muraille faisant face à la porte d’entrée. Deux sujets moins étendus accompagnent de chaque côté cette peinture centrale : c’est, d’une part, le Sacrifice d’Abraham à la signification bien connue ; de l’autre, on voit une scène qui ne rappelle rien d’historique, mais dont la composition, en relation évidente avec le sujet en regard, représente le Sacrifice des chrétiens dans un symbolisme d’autant plus profond, qu’il dérobe plus soigneusement aux profanes le secret des Mystères. Sur une table est un pain dont le poisson, l’ichthus eucharistique, placé tout auprès, indique la vraie nature ; à droite du spectateur, une femme, debout et les bras étendus en orante, adresse au ciel de ferventes supplications : tandis qu’à gauche, couvert du simple pallium, vêtement habituel du clergé chrétien au second siècle, un homme plus jeune étend les mains avec autorité sur la table et ses dons. Qui ne reconnaîtrait l’Église, unie, dans la consécration, au Prêtre son ministre et son fils (De Rossi, Rom. sott. 2) ?
Avec quelle fidélité cette reine en deuil de l’Époux observe le Testament qui lui légua dans le Sacrifice l’éternelle et vivante mémoire de sa mort, à la dernière Cène ! S’il se donne à elle tout entier dans le Mystère d’amour, l’état d’immolation où il se présente à ses yeux l’avertit qu’elle doit moins songer à jouir de sa douce présence, qu’à parfaire et continuer son œuvre en s’immolant avec lui. Sous l’autel, son lit nuptial, la femme forte (Prov. 31, 10) a placé les Martyrs : elle sait que la Passion du Christ appelle un complément dans ses membres (Col. 1, 24). Née sur la Croix de son côté ouvert, elle l’a épousé dans la mort ; et cette première étreinte qui, dès sa naissance, mit dans ses bras le corps sanglant de son Époux, a fait passer dans l’âme de la nouvelle Ève l’ivresse de dévouement et d’amour au sein de laquelle l’Adam céleste s’endormit au Calvaire.
Mère des vivants, l’immense famille humaine afflue vers elle avec ses misères de tout genre et ses besoins sans nombre. L’Église saura faire valoir le talent qui lui a été confié : la Messe répond à tous les besoins ; l’Église suffit par elle à ses devoirs d’Épouse et de Mère. S’identifiant toujours plus chaque jour à la Victime universelle qui la revêt de son infinie dignité, elle adore la Majesté souveraine et lui rend grâces, implore le pardon des fautes anciennes et nouvelles de ses enfants, et demande pour eux les biens du temps et de l’éternité. De son autel, le sang divin rejaillit sur les âmes souffrantes, tempère la flamme expiatrice, et les conduit au lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix (Can. Miss. .
Telle est la vertu merveilleuse du Sacrifice offert dans l’Église, que ces quatre fins dont la poursuite résume la religion entière : adoration, action de grâces, propitiation, impétration ; il les atteint de lui-même et, quant à l’effet principal, indépendamment des dispositions du Prêtre ou de ceux qui l’entourent. Car c’est l’hostie qui en fait la valeur ; et l’hostie sur l’autel est la même qu’au Calvaire, hostie divine égale au Père, s’offrant elle-même comme sur la Croix à ces mêmes fins dans une seule oblation.
Le Créateur de l’espace et du temps n’est point leur esclave, et il le montre en ce mystère : « De même qu’offert en plusieurs lieux, c’est un même corps et non plusieurs, dit saint Jean Chrysostome ; ainsi en est-il de l’unité du Sacrifice aux divers âges (In ep. ad Héb. Hom. 17). » De l’autel à la Croix le mode seul est distinct. Sanglante sur la Croix, non sanglante à l’autel, l’oblation demeure une (Héb. 10, 14) en face de cette diversité dans l’application. L’immolation de l’auguste Victime apparut sur la Croix dans sa sublime horreur ; mais la violence des bourreaux voilait aux regards le Sacrifice offert à Dieu par le Verbe incarné dans la spontanéité de son amour. L’immolation se dérobe aux yeux à l’autel ; mais la religion du Sacrifice s’y révèle au grand jour, et s’y déploie dans sa splendeur. Le sang divin laissa sur la terre qui but ses flots au grand Vendredi la malédiction du déicide ; le calice de salut que l’Église tient en ses mains porte avec lui la bénédiction du monde.
O glorieuse condition de notre terre, d’où l’Agneau immolé, qui déjà reçoit sur le trône de Dieu les hommages dus à son triomphe (Apoc. 5, 6, 12), présente chaque jour au Père, en ses abaissements infinis, satisfaction entière pour les crimes du monde et gloire égale à sa Majesté sainte ! Les Anges admirent l’honneur de cet humble globe perdu dans l’espace au milieu des sphères brillantes des cieux, et tant aimé dès le commencement par l’éternelle Sagesse ; ils entourent tremblants cet autel de la terre en relation si intime avec celui du ciel, qu’un même Pontife y rend hommage au même Dieu dans une même offrande infinie. L’Enfer en frémit dans ses abîmes ; et sa rage contre Dieu, sa vengeance contre l’homme n’a pas d’objet plus en horreur. Combien d’efforts jamais lassés, combien d’essais toujours plus habiles, pour faire cesser sur terre ce Sacrifice odieux ! jusqu’à ce qu’enfin, au cœur même de la chrétienté, l’hérésie protestante renversât tant d’autels ; jusqu’à cette révolution, gagnant toujours plus chaque jour, et dont le but avoué est de fermer les temples et de disperser les sacrificateurs !
Mais aussi le monde, qui autrefois se relevait après les tempêtes, se plaint d’une décadence universelle, où la force n’est plus qu’aux fléaux de Dieu. Il s’agite en vain sur lui même, sentant céder sous lui, à chaque pas, les bras de chair qui s’offrent à porter sa décrépitude. Le sang de l’Agneau, sa force antique, ne coule plus sur terre avec la même abondance. Et cependant le monde tient encore ; il tient par ce même Sacrifice qui, bien que méconnu et diminué, s’offre toujours en un grand nombre de lieux ; il tiendra jusqu’à ce qu’enfin, dans un dernier accès de démence furieuse, il ait égorgé le dernier des Prêtres et fait cesser ici-bas le Sacrifice éternel (Dan. 10, 31).
La formule mozarabe que voici résume admirablement quelques‑unes des considérations qui précèdent.
Post nomina. (in Nativitate D. N. J. Christi.)
Dans notre faiblesse et dignité, nous, vos prêtres et serviteurs, immolons à votre redoutable Majesté des victimes spirituelles ; nous vous offrons, ô Dieu, l’hostie immaculée que le sein d’une mère a produite dans sa virginité inviolée, que la pudeur a conçue, la sainteté engendrée, l’intégrité mise au monde. Immolée, cette hostie vit toujours ; et vivante, elle est continuellement immolée : hostie qui seule peut plaire à Dieu, car elle est le Seigneur. Nous vous l’offrons, Père souverain, pour votre sainte Église, pour l’expiation des crimes du monde, pour la purification de nos âmes, pour la santé de tous les malades, pour le repos et le pardon des fidèles défunts : échangeant pour mieux leurs tristes demeures, qu’ils jouissent de la bienheureuse société des justes.
L’incommensurable portée du Sacrifice eucharistique, sa puissance universelle, apparaîtront dans ces belles prières, qui font suite à celles que nous avons déjà empruntées des Constitutions apostoliques.
Constitutio Jacobi
Nous vous prions de regarder ces dons favorablement, ô Dieu qui n’avez besoin d’aucune chose ; complaisez-vous en eux pour l’honneur de votre Christ ; envoyez sur ce Sacrifice votre Saint-Esprit, le témoin des souffrances du Seigneur Jésus : afin que ceux qui participeront à la victime soient affermis dans l’amour, absous des péchés, délivrés du diable et de ses mensonges, remplis du Saint-Esprit, rendus dignes de votre Christ, et qu’ils obtiennent la vie éternelle par leur réconciliation avec vous, Seigneur tout-puissant.
Nous vous prions encore, Seigneur, pour votre sainte Église qui s’étend d’un pôle à l’autre, que vous avez acquise par le sang précieux de votre Christ : gardez-la inébranlable et sans orage jusqu’à la consommation du siècle ; de même pour tout l’épiscopat administrant et distribuant comme il convient la parole de vérité, pour tout le presbyterium, pour les diacres et tous les clercs : afin que vous leur donniez à tous la Sagesse, et les remplissiez du Saint-Esprit.
Nous vous prions encore, Seigneur, pour le roi et ceux qui sont en dignité, pour toute l’armée, pour que soit dans la paix ce qui nous concerne : afin que passant notre vie entière dans le calme et la concorde, nous vous rendions gloire par Jésus‑Christ notre espérance.
Nous vous offrons encore le Sacrifice au nom de tous les saints qui depuis le commencement vous furent agréables : patriarches, prophètes, justes, apôtres, martyrs, confesseurs, évêques, prêtres, diacres, sous-diacres, lecteurs, chantres, vierges, veuves, laïques ; et de tous ceux dont vous savez les noms.
Nous vous l’offrons aussi pour ce peuple : afin que vous en fassiez le sacerdoce royal, la nation sainte, à la gloire de votre Christ : pour ceux qui vivent en virginité et chasteté, pour les veuves de l’Église, pour ceux qui vivent en un chaste mariage, pour les enfants de votre peuple : afin que vous n’ayez à rejeter personne d’entre nous.
Nous vous supplions aussi pour cette ville et ses habitants ; pour les malades, les esclaves, les exilés, les proscrits, les navigateurs et voyageurs : soyez leur secours, aide et défense.
Nous vous prions encore pour ceux qui nous haïssent et nous persécutent à cause de votre Nom, pour ceux du dehors et de l’erreur : amenez-les au bien, calmez leurs fureurs.
Nous vous prions encore pour les catéchumènes de l’Église, les possédés, les pénitents nos frères : rendez les premiers parfaits dans la foi, délivrez les seconds des attaques du mauvais, recevez la pénitence des troisièmes, et donnez à nous tous le pardon des péchés.
Nous vous offrons aussi pour l’équilibre des saisons et l’abondance des fruits de la terre : afin que, recevant constamment les dons de votre libéralité, nous vous louions sans cesse, vous qui donnez à toute chair sa nourriture.
Nous vous prions aussi pour les absents retenus par une cause légitime : afin que, gardés par vous dans la religion, vous nous rassembliez tous, fermes, sans reproche et sans faute, dans le royaume de votre Christ, le Dieu de toute nature tombant sous l’intelligence ou les sens, et notre roi.
À vous toute gloire, vénération, action de grâces, honneur, adoration : Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles éternels et sans fin.
Et tout le peuple doit répondre : Amen.
Nous emprunterons la Séquence qu’on va lire au Thesaurus Hymnologicus de Daniel. À la différence d’un assez grand nombre de pièces liturgiques composées comme elle sur le divin Sacrement, dans les 14ème et 15ème siècles, on y retrouve encore quelque reste de l’inspiration des grands lyriques chrétiens des temps antérieurs.
Le Saint Sacrement
Des divins sommets, l’éternelle Sophia descend au sein de la Vierge : le guide désiré du voyageur apparaît sur la terre ; il naît de Marie, revêtant l’être humain.
Noble Fils d’une noble Mère, venu au monde par un mode admirable, il ôte les crimes du monde, chasse la souffrance, donne la santé, marche en tête des siens dans sa puissance et met en fuite les bataillons ennemis.
Devenu passible en son merveilleux amour, on le condamne à la croix ; le souverain auteur de l’ancienne Loi reçoit pour nous des blessures cruelles.
Agneau élevé sur la croix et pour nous immolé, il devient l’hostie du salut : réparateur de notre vie, restaurateur des vertus, il ouvre les portes du ciel.
Il dicte d’abord, au grand souper, ses volontés sacrées, connaissant bien les prochains événements ; offrant du pain, il le bénit : « Ceci est mon corps, dit-il ; que ce soit mon souvenir. »
Le vin de la coupe qu’il présente est béni par le Fils de Dieu ; et cette bénédiction en fait à l’heure même le Sang du Verbe incarné.
Dieu seul pénètre ces mystères ; il faut les croire, les vénérer, sans chercher à comprendre. Que seul, dans sa simplicité, le juste s’en approche : — mais toi, n’aie garde, homme faussé par le vice.
Crains, Judas, ta condamnation ; approche, Pierre, pour ton salut : c’est le mets des fidèles. À cette table s’arme le juste, tandis que, mis à nu, le coupable devient la proie des ennemis.
Ce sont là, Christ, vos merveilles : de la colère du jugement gardez qui s’en approche ; parez-nous de la robe de grâce, défendez nous du supplice. Réparateur du salut, rendez-nous dignes de cette nourriture, remède des cieux.
La Sagesse poursuit l’accomplissement du plan divin qu’elle a conçu avant tous les âges. Ses noces avec la nature humaine au sein de la Vierge-Mère ont manifesté son amour ; et Jésus, ce fils de l’homme qui n’eut jamais d’autre personnalité que le Verbe lui‑même, immolé sur la Croix dans un Sacrifice renouvelé chaque jour, présente au Père une gloire infinie.
Mais l’auguste victime, descendue sur terre à la voix du Prêtre, ne remonte point vers les cieux dans les tourbillons de la flamme sacrée qui consumait autrefois l’holocauste. Immobile et passive comme les éléments dont sa substance a pris la place en cette conversion merveilleuse qui fait le Sacrifice, elle demeure à l’autel sous leur propre apparence, pain et vin pour les yeux et tous les sens, Sacrement auguste, signe sensible d’un festin mystérieux.
« Sacrement des sacrements (Dion. De eccl. hier, c 3, 1), ô très saint, soulevant les voiles qui t’entourent de leurs significations mystérieuses, montre-toi de loin dans ta splendeur et remplis nos âmes de ta directe et très pure lumière (Dion. Ibid. 3, § 2). » Ainsi s’écrie dans son incomparable langage le révélateur des divines hiérarchies, l’Aigle d’Athènes aussi la gloire de notre terre des Gaules, lorsqu’après avoir exposé les cérémonies saintes du Sacrifice, prêtant ses ailes au souffle de l’Esprit divin, il s’élance, dans les délices d’une contemplation sublime, jusqu’à la rayonnante beauté des archétypes ou principes des rites sacrés qu’il vient de décrire. Suivons du regard le vol puissant du Platon chrétien consacrant dans la foi les formules du génie antique, et soumettant avec Paul au Christ les hauteurs de la science (2 Cor. 10, 5).
Le Prêtre vient d’accomplir les redoutables Mystères ; il les produit aux yeux sous le voile des espèces. Ce pain caché tout à l’heure et ne formant qu’un tout, il le découvre, il le divise en plusieurs parts ; il donne à tous du même calice : il multiplie symboliquement et distribue l’unité, consommant ainsi le Sacrifice. Car l’unité simple et cachée du Verbe, épousant l’humanité entière, s’est avancée des profondeurs de Dieu jusqu’au monde visible et multiple des sens ; et s’adaptant au nombre sans changer de nature, unissant notre bassesse à ses grandeurs, notre vie et sa vie, sa substance et nos membres, elle veut ne faire de tous qu’un seul tout avec elle (Dion. Ibid. § 12, 13) : de même le Sacrement divin, un, simple, indivisible en son essence, se multiplie amoureusement sous le symbole extérieur des espèces, afin que, se repliant sur son principe et rentrant du multiple en sa propre unité, il y ramène ceux qui sont venus à lui dans la sainteté (Dion. Ibid. § 3).
Aussi le nom qui lui convient davantage est-il excellemment Eucharistie, Action de grâces, comme renfermant l’objet de toute louange et tous les dons célestes arrivés jusqu’à nous. Merveilleux sommaire des opérations déifiantes, il soutient notre vie, et restaure la ressemblance divine en nos âmes sur l’archétype souverain de l’éternelle beauté ; il nous conduit par de sublimes ascensions dans une voie surhumaine ; par lui sont réparées les ruines de la faute première ; par lui prend fin notre indigence : prenant tout en nous, se donnant tout entier, il nous fait participants de Dieu même et de tous ses biens (Dion. Ibid. § 7).
De là vient, dit encore saint Denys, que « ce qui est commun aux autres sacrements est attribué a spécialement à celui-ci, étant aussi appelé Communion et Synaxe : bien que chacun d’eux ait également pour but de ramener au centre divin nos vies divisées ; bien que tous, réduisant sous l’influence de la simplicité déifique la multiplicité des affections diverses et contraires, mettent l’homme par eux-mêmes en communion intime avec l’Unité souveraine. Mais à ces autres signes sacrés et sanctificateurs il faut, pour la consommation de leur œuvre commune, le complément de la perfection substantielle et divine que donne le premier. Il n’est guère en effet de fonction sacrée où la divine Eucharistie, comme couronnement de toute consécration, ne vienne serrer les liens de l’initié avec l’Un suprême et parfaire cette union divine dans le don des Mystères augustes qui la consomment. Si donc les autres sacrements, ne donnant point ce qu’ils n’ont pas, demeurent comme incomplets, sans pouvoir établir entre nous et l’Unité d’union substantielle ; si leur but est de préparer celui qui les reçoit aux Mystères divins, comme à la fin sommaire où ils tendent : c’est à bon droit que l’accord des Pontifes a nommé celui-ci d’un nom tiré de la nature des choses, en l’appelant Communion (Dion. De eccl. hier. c. 3, 1). »
« O Sacrement d’amour ! ô signe de l’unité ! ô lien de charité ! » reprend à son tour saint Augustin (In Jean. Tract, 26, 13). Mais cette force unitive de l’Eucharistie, magnifiquement célébrée par l’Aréopagite dans le rapprochement qu’elle opère entre Dieu et sa créature, l’évêque d’Hippone se complaît à la voir édifiant dans la paix le corps mystique du Seigneur, et le préparant pour l’éternel Sacrifice et la communion universelle et parfaite des cieux. C’est l’idée-mère qui lui inspire sur le divin Sacrement ces élans sublimes, dont plus d’une fois déjà le lecteur a pu apprécier la beauté ; car parmi les autres Pères et saints Docteurs, si riches eux-mêmes en profondeur et en amour sur le divin objet qui nous occupe, nous aimons à le citer de préférence à la suite de l’Église, dont il reflète tellement la pensée dans cette Octave, qu’elle l’a choisi jusqu’aujourd’hui pour son unique interprète dans les belles Homélies de l’Office nocturne.
Ne craignons donc point de suivre l’évêque d’Hippone sur ces sommets de la théologie eucharistique, où L’Église le donne pour guide à ses fils. La lumière de la foi, reçue au saint baptême, suffit à disposer le simple fidèle à l’intelligence de ces enseignements sublimes qui ne sont au fond que la sève régulière de la vraie vie chrétienne. Ce n’est point dans l’assemblée choisie de quelques âmes d’élite, ni au sein de quelqu’une des plus illustres Églises, que s’exprime en ses homélies le Docteur de la grâce : c’est dans une ville relativement obscure de la côte Africaine, à des matelots, aux bateliers d’Hippone, aux femmes du peuple et aux enfants pressés autour de sa chaire, qu’il adresse ces grandes leçons comme l’enseignement commun des petits et des forts.
À sa voix, écho de la tradition tout entière, la très sainte Eucharistie nous apparaissait, il y a huit jours, comme le centre et le lien de la grande communion catholique en cette terre de l’exil. Au matin même de la fête, complétant sa pensée dans le passage auquel l’Église emprunte l’explication officielle de l’Évangile du jour, il embrasse, non plus seulement la terre, mais le ciel même, le corps complet de la sainte Église, dans la signification des paroles du Sauveur annonçant l’institution du Mystère d’amour.
Je suis le pain vivant descendu du ciel, avait dit le Sauveur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde (s. Jean 6, 51, 52) : car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage (Ibid. 56). Cette nourriture, ce breuvage qu’il promet aux hommes, explique saint Augustin, c’est sans doute et directement sa vraie chair et le sang de ses veines ; c’est l’hostie même immolée sur la Croix. Mais par suite, établie sur sa propre et réelle substance, immolée avec lui comme une seule hostie dans un même Sacrifice, « c’est la sainte Église en tous ses membres, prédestinés, appelés, justifiés, glorifiés ou encore voyageurs ». Au ciel seulement se déclarera dans sa plénitude et sa stabilité le grand mystère eucharistique, cet ineffable rassasiement des âmes qui consistera dans l’union permanente et parfaite de tous en tous et en Dieu même par Jésus-Christ. « Comme en effet, poursuit saint Augustin, ce que les hommes désirent dans le manger et le boire est d’apaiser leur faim et d’éteindre leur soif, ce résultat n’est vraiment atteint que par la nourriture et le breuvage qui rendent ceux qui les prennent immortels et incorruptibles, à savoir la société même des Saints, où la paix régnera dans une pleine et parfaite unité (In Jean Tract 26, 15, 17). » Festin seul digne des cieux ! banquet sublime, où chaque élu, participant du corps entier, lui donne à son tour accroissement et plénitude !
C’est là cette Pâque de l’éternité qu’annonçait le Seigneur, lorsqu’au soir de sa vie (Hymn. Laud.), mettant fin à la Pâque des figures par la réalité voilée encore du Sacrement, il conviait les siens pour un festin nouveau dans la patrie sans figures et sans ombres. Je ne mangerai plus de cette Pâque, jusqu’à sa consommation dans le royaume de Dieu (s. Luc 22, 16), disait-il aux dépositaires de l’alliance ; je ne goûterai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’à ce jour où je le boirai avec vous, vin nouveau, dans le royaume de mon Père (s. Matth. 26, 29). Jour sans fin ; jour de pleine lumière, chanté par David : où, dégagée des voiles, enivrée la première d’amour à son divin banquet, la Sagesse, enserrant pour jamais dans un seul embrassement le Chef et les membres, abreuvera l’homme du torrent de ses divines voluptés et de la vie qu’elle puise au sein du Père (Psalm. 35, 8–10) ! Mais déjà le Christ notre Chef a pénétré les nues ; inondée de délices, appuyée sur son Bien-Aimé, l’Église monte incessamment du désert (Cant. 8, 5) ; le nombre se complète chaque jour de ses membres nos frères admis au festin sacré des cieux. À bon droit le Christ s’écrie : C’est là maintenant l’os de mes os et la chair de ma chair (Gen. 2, 23) ; ils lui adhèrent comme l’épouse à l’époux, n’étant plus qu’un même corps. L’Eucharistie a produit cette adaptation merveilleuse, qui ne se révèle qu’au grand jour de la gloire ; mais c’est ici-bas, sous l’ombre de la foi, qu’elle transforme ainsi les prédestinés dans le Christ lui-même.
Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (s Jean 6, 57). « Demeurer dans le Christ et l’avoir en soi, c’est là donc vraiment, dit saint Augustin, manger cette nourriture et boire ce breuvage (In Johan Tract, 26, 18) ; c’est, dans le Sacrement, le signe de la grâce (Ibid. Tract, 27, 1). » C’est la vraie condition du festin eucharistique, festin mutuel, où l’homme ne peut manger comme il faut le pain de vie, sans être lui-même d’abord et devenir toujours plus le pain du Christ, cet unique pain dont parle l’Apôtre (1 Cor. 10, 17), pétri par l’Église aux saints Mystères dans le levain (Chrys. Hom. 46 in Johan) de la chair sacrée du Verbe, et donnant au corps mystique du Seigneur accroissement et force dans l’unité (Aug. Serm. 57, 137). Je suis le froment de Dieu », disait saint Ignace d’Antioche aux Romains : « puissé-je être moulu par la dent des bêtes, afin d’offrir au Christ un pain immaculé (Ad Rom. 4) ! »
Reprenant au 8ème siècle la pensée de l’illustre martyr du premier âge, le moine saint Béatus et son disciple Hétérius la développaient, dans leur réponse aux Nestoriens d’Espagne (Ad Elipand. Lib. 1, 72.) : « Nos persécuteurs, en effet, séparent en nous la paille du bon grain dans le van des tribulations ; ils dégagent de la lie le jus de la grappe sous le pressoir de leurs tourments. À genoux prions pour ceux qui font de nous la nourriture de Dieu. Comme le vin sortant du pressoir est reçu dans la coupe, ainsi vous, fidèles, après vos labeurs. Vous êtes avec nous ce que nous sommes. Nous sommes avec vous dans le calice du Seigneur, calice unique, parce qu’une est la Passion du Christ et sa mort. Vous êtes le pain du Seigneur ; comme le pain consacré qui est son corps passe en nos membres, ainsi passons‑nous dans les siens par l’unité qu’il produit en nous. L’hérétique, lui, ne sait que séparer, couper, briser et disjoindre. Il sépare du Verbe la chair ; il divise, il éloigne, il met à part Dieu et l’homme, la tête et le corps. Il ne sait pas, le malheureux, que Dieu est la tête du Christ (1 Cor. 11, 3) et lui de son Église (Éph. 5, 23) ; il ignore que Dieu et l’homme est un seul Christ, chef de l’Église formant son corps. Les hérétiques ne sont point la nourriture du Seigneur ; ce n’est point d’eux que le Seigneur a dit : Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre (s. Jean 4, 34), cette œuvre qui consiste à former un seul pain des grains dispersés, à faire de la multitude une seule âme dans l’unité des vertus. Si les âmes unies par la foi n’étaient pas cette nourriture de Dieu dont il parle, il ne dirait pas de leurs moissons blanchissantes que les disciples ne voient point encore : J’ai une nourriture à manger que vous ne connaissez pas (Ibid. 32). »
Oh ! quelle faim est la sienne ! quel besoin pressant, quelle ardeur dévorante le pousse vers ce banquet de la Cène où, puissant convive, se donnant lui-même en pâture, il voudrait absorber l’humanité entière ! « Comme le feu dévore le bois dans la fournaise, il mange vraiment et s’assimile, à cette table sacrée, le corps entier de la sainte Église, le faisant sien, prenant ainsi force et croissance (Guil. Alv. De Sacrum. Euch. c. 4). » Ainsi parle Guillaume de Paris, au commencement du 13ème siècle. « En effet, expliquent de concert Léon le Grand et Augustin, la participation du corps et du sang du Seigneur ne fait autre chose que nous changer en lui (Léo. Serm. 14 de Pass.), en sorte que, réduits en son corps, devenus ses membres, nous soyons ce que nous recevons (Aug. Serm. 57 de Scripturis), ut in id quod sumimus transeamus, ut simus quod accipimus. »
La Sagesse éternelle se faisant chair avait en vue tous les enfants des hommes. Si l’unité qui préside aux œuvres divines lui faisait une loi de ne s’unir qu’à un seul dans une même hypostase ou personne, cette même loi d’unité, secondant son amour, avait donc fait de cet Homme-Dieu la tête d’un corps immense, où chaque élu devait s’adjoindre au Christ en union substantielle. Telle est l’économie du grand mystère de l’Incarnation, que cet ineffable mystère nous est représenté par les saints Docteurs comme en suspens et incomplet, jusqu’à ce que, par l’Eucharistie, la tête enfin s’adjoignît les membres et ne demeurât plus comme tronquée, séparée du corps qu’elle devait animer et régir.
« Et c’est pour cela, dit du Seigneur Paschase Radbert (Ép. ad Frudeg.), qu’il se réjouit grandement à la Cène, rendant grâces à Dieu son Père d’avoir enfin comblé ses longues aspirations. Il aspirait, avant de souffrir (s. Lux 22, 15), à manger la vraie Pâque, pour qu’au moment de se livrer comme prix du rachat, déjà tous en lui nous fussions un même corps. Ainsi fallait-il que nous fussions avec lui crucifiés, ensevelis, ressuscités (Rom. 6). »
Si intime est dans l’Eucharistie le rapprochement du Chef et des membres, que, s’appuyant des paroles de l’Homme-Dieu qui le compare à son union avec le Père (s. Jean 17, 21), saint Hilaire contre les Ariens, saint Cyrille d’Alexandrie contre Nestorius, s’en font un argument pour défendre d’une part la consubstantialité du Verbe (Hil. de Trinit. Lib. 8) et de l’autre l’union réelle, physique, et non seulement d’influence ou d’amour, qui lie le Verbe et la nature humaine dans l’Incarnation (Cyr. Al. in Johan Lib. 10). Une par nature avec le Père, une dans le Christ avec la chair, la Sagesse éternelle nous fait par cette chair un dans le Père avec elle-même.
Déjà cependant par avance l’Esprit-Saint, lien éternel, a rassemblé les élus ; hôte divin des fils de Dieu, l’Esprit sanctificateur, indivisible, rallie lui-même les fils d’Adam dans l’unité de sa propre substance. « Comme la vertu de la chair du Christ fait des nations un seul corps (Éph. 3, 6), dit saint Cyrille (2 Cyr. Al. in Johan Lib. 10), ainsi l’Esprit fait-il un seul des esprits divers, sans que pour cela soient confondus les esprits ou les corps : Un seul corps, un seul esprit, disait l’Apôtre, un seul Dieu Père de tous, au-dessus de tous et en nous tous (Éph. 4, 4, 6). » Mais dans le merveilleux rapprochement des créatures accompli à la gloire du Père souverain par l’Esprit du Père et du Fils, c’est à celui-ci comme Verbe incarné, comme Sagesse éternelle ineffablement éprise des enfants des hommes (Prov. 8, 31), qu’aboutit cet immense travail d’union dont les noces divines avec l’humanité sont le terme glorieux.
Et c’est ainsi qu’au terme nous-mêmes de cette carrière d’amour trop rapidement parcourue en la suave compagnie de la divine Sagesse, et près de passer, dans les deux jours qui vont suivre, à des considérations moins exclusivement dogmatiques sur l’auguste Mystère, nous retrouvons la pensée qui fut notre point de départ au jour de la fête. Dieu est amour, disions-nous ; mais l’amour appelle l’union, et l’union veut des semblables. Or, cette assimilation, qui, de l’homme à Dieu, ne pouvait s’accomplir que par l’appel de l’homme en participation de la nature divine (2 s. Pierre 1, 4), est l’œuvre spéciale de l’Esprit-Saint par la grâce, le résultat de son habitation personnelle (1 Cor. 3, 16) dans l’âme sanctifiée, dont, comme une huile très pure, il pénètre intimement tous les ressorts et la substance même. Ainsi fit-il dans le Christ, inondant l’être humain de sa plénitude au sein de la Vierge-Mère, au temps même où l’éternelle Sagesse s’unit à cette nature inférieure et créée, mais dès lors sainte et parfaite à jamais dans l’Esprit sanctificateur. Ainsi fait-il encore, préparant l’Église, la Cité sainte, au banquet des noces de l’Agneau, revêtant la très noble Épouse du Christ de sa parure éblouissante formée des vertus des saints (Apoc. 19, 7) ; et lorsqu’il l’a façonnée dans l’unité par le baptême, affermie dans la sainteté par le second des sacrements, déifiée pour l’Époux, disant alors avec elle le Venez (Ibid. 22, 17) des Mystères qui doivent achever son œuvre et ne faire qu’un seul corps de l’Épouse et de l’Époux. Ainsi les fils et membres de l’Épouse, identifiés au Christ, un seul corps avec lui, sont-ils rendus participants de ses noces divines avec la Sagesse éternelle.
Si donc nous avons été baptisés dans l’unique Esprit, conclurons‑nous avec l’Apôtre, c’était bien pour former l’unique corps où Juifs et Gentils, esclaves et libres, ne sont plus dans leur multiple diversité que les membres du Christ, abreuvés tous en cet unique Esprit d’un même breuvage (1 Cor. 12, 13), le Verbe divin passant en nous comme un lait très pur de la chair sacrée du Sauveur.
Comme des enfants nouveau-nés, aspirez à ce lait du Verbe (1 s. Pierre 2, 2), dit aux chrétiens le Prince des Apôtres interprété par Clément d’Alexandrie. Sang du Verbe, aliment facile des petits enfants (s. Matth. 18, 3) nés de l’Esprit (s. Jean 3, 5), qu’il prépare à la nourriture solide de l’éternité, le Verbe sans voiles ! mets délicieux, doux comme la grâce, nourrissant comme la vie, immaculé comme la lumière ! Douce rosée tombée du sein du Père au sein virginal, le Verbe se donne à l’Église, elle aussi vierge et mère : pure comme une vierge, aimante comme une mère, appelant ses enfants elle les allaite de ce lait sacré qui est l’Enfant‑Dieu ; elle n’a point d’autre lait que ce bel enfant de notre race, le corps du Christ abreuvant du Verbe ses tendres rejetons. Courons aux mamelles bénies qui donnent avec l’oubli des maux le Verbe de Dieu (Clém. AL. Paedag. 1, 6). Le sein de la mère est tout pour l’enfant, sa vie, sa joie, son univers. Avec quel empressement il se jette à son trésor, nous disait hier dans l’Office de la nuit saint Jean Chrysostome (Hom. 60 ad Pop. Antioch.) ! avec quelle ardeur presse-t-il de ses lèvres la source des biens ! Le lait des mères n’est pourtant qu’un symbole de celui que j’exalte ; il passe avec les premiers mois du nouveau-né : le mien demeure en sa source féconde ; il forme l’homme parfait, il suffit à lui faire atteindre la plénitude de l’âge du Christ (Éph. 4, 13).
Et quels sont donc les parfaits ici-bas, les disciples bien-aimés de l’éternelle Sagesse, sinon les plus petits, ces parvuli qu’elle convoque à la suivre sur les hauteurs (Prov. 9, 3–4), les hommes redevenus enfants pour entrer dans le royaume des cieux (s. Matth. 18, 3–4) ? Sublime enfance, célébrée sans fin par les Pères en des traits d’admirable éloquence ! Entendons Zénon de Vérone invitant, au grand jour de la Pâque. les nouveaux baptisés à passer des bords de la fontaine sacrée au lieu du désir suprême, où les attend le saint lait (Zén. Ver. Tract, 27), unique pour tous (Tract, 42) devenus un même corps (Tract, 32). Puis, quand les initiés sont en possession du Mystère ineffable, dans son enthousiasme d’évêque et de père, il chante ses nouveau-nés, race céleste aux représentants accourus du berceau comme de l’âge mûr, de la vieillesse comme de l’adolescence, et subitement redevenus tous enfants d’un jour sur le tendre sein de la Mère commune : enfance féconde et fortunée, qui ne doit plus se perdre en ceux qui l’ont acquise, depuis que le doux et triomphant Agneau de la Pâque a infusé avec amour son lait bienheureux dans leurs lèvres vagissantes (Tract, 43) !
Aussi ne devra-t-on pas s’étonner que le lait fût une des figures de l’Eucharistie les plus familières aux premiers chrétiens. Sainte Perpétue raconte que le Pasteur mit en sa bouche, à la veille du martyre, un lait délicieux ; et les détails de cette scène touchante font voir qu’il s’agit du Sacrement divin (Ruin. Act. sinc. pag. 87). Dans les peintures des catacombes, il n’est pas rare de rencontrer cet emblème entouré des grâces d’une poésie pleine d’amour. Mais, que le vase de lait s’y montre dans la main du Pasteur (Via Appia. De Rossi, 1, tav. 16) ou à ses côtés (Via Nomentana. Bosio. 455), qu’il repose sur un monticule en forme d’autel, gardé respectueusement par les brebis elles-mêmes (Via Appia. De Rossi, 1, tav. 12), ou que l’Agneau divin, Pasteur des pasteurs, le tienne suspendu près de lui à la houlette (Via Ardeatina. Bosio, 249), la signification ne diffère en rien sous l’expression variée du symbole : elle se révèle en pleine lumière dans cette autre peinture (Via Lavicana. Bosio, 363), où, placé sur le dos même de l’Agneau portant la palme de son sanglant triomphe, incorporé avec lui, le vase mystérieux paraît entouré du nimbe, comme renfermant le Verbe divin, aliment des Anges (Sap. 16, 20), adapté par l’amour à notre faiblesse.
Car, explique admirablement saint Augustin, l’homme ne vit pas d’une nourriture, et l’ange d’une autre : la vérité, la Sagesse divine, est l’unique aliment des intelligences (Énarr. in Psalm. 134). Les Anges, les Vertus, les esprits des cieux s’en nourrissent ; ils mangent et s’engraissent, sans diminuer jamais l’ineffable aliment (In Psalm. 33). Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (s . Jean 1, 1) : prends si tu peux, mange, c’est l’aliment. Mais tu vas me dire : Oui, sans doute, c’est l’aliment ; mais moi je suis un enfant, c’est du lait qu’il me faut, je ne puis autrement y atteindre. Puis donc que c’est du lait qu’il te faut, et que pourtant ce mets des cieux est le seul qui puisse te nourrir, il passera par la chair pour arriver jusqu’à tes lèvres (In Psalm. 119). Car l’aliment ne devient lait qu’en passant par la chair. Ainsi fait la mère. Ce que mange la mère est cela même qu’absorbe l’enfant ; mais l’enfant n’étant point assez fort pour se nourrir directement du pain lui-même, la mère incarne le pain qui par elle en douce liqueur passe à son fils (In Psalm. 33). Il ne reçoit que ce qu’il eût pris à la table ; mais ce qui passe par la chair convient à l’enfant (In Psalm. 30). Le Verbe donc s’est fait chair, et il a habité parmi nous (s. Jean 1, 14) ; l’homme a mangé le pain des Anges (Psalm. 77, 25). La Sagesse éternelle est venue jusqu’à nous, comme un lait bienfaisant, par la chair et le sang du Seigneur (In Psalm. 30, 134 ; Confess. 7, 18). » Oh ! combien donc l’Épouse a raison de s’écrier à l’Époux : Meilleures que le vin sont vos mamelles (Cant 1, 1) ! puisque par elles, dit à son tour saint Irénée, nous absorbons le pain d’immortalité, le Verbe de Dieu (Irén. 4, 38).
La Sagesse a tenu ses divins projets d’amour. Elle est parvenue de son point de départ au but d’arrivée, à travers mille obstacles ; elle a atteint d’une extrémité à l’autre avec une force qui n’a d’égale que son incomparable douceur (Sap. 8, 1).
L’Antiphonaire du célèbre monastère de Benchor, en Irlande, publié par Muratori, et dont la date ne descend pas au-dessous du 7ème siècle, nous fournit cette Hymne pleine de noblesse et d’une exquise suavité.
Hymne. Quando communicarent Sacerdotes
Venez, justes ; prenez le corps du Christ, buvez le sang précieux de la rédemption.
Nous qu’a sauvés le Christ par son corps et son sang, nourris de Dieu rendons-lui gloire.
Le Christ, auteur du salut, garda le monde à Dieu son Père par sa croix et son sang.
Immolé pour tous, le Seigneur fut lui-même le prêtre et l’hostie.
La loi ordonnait d’immoler des victimes : elle figurait les Mystères divins.
Celui qui donne la lumière, le Sauveur de tous, accorde aux saints un don merveilleux.
Que tous s’approchent dans la foi d’une âme pure, qu’ils reçoivent le gage éternel du salut.
Gardien des saints et leur guide, le Seigneur donne aux croyants la vie sans fin.
Il donne à qui a faim le pain du ciel, il offre à qui a soif de la fontaine vivante.
Alpha et Omega est le Christ Seigneur : venu déjà, il doit revenir juger les hommes.
À la suite d’un appel si touchant dans son antique simplicité, nos lecteurs nous sauront gré de remettre sous leurs yeux la lyrique Antienne que l’Église des Gaules faisait retentir au moment de la Communion, dans la Solennité des solennités, pour convoquer ses fils à la participation de l’immortel Mystère. L’usage s’en est conservé dans l’Église de Milan jusqu’à nos jours.
Appel du peuple a la communion
Venez ; approchez-vous de l’immortel Mystère : venez goûter la libation sacrée.
Avançons avec crainte, avec foi ; les mains pures, venons nous unir à celui qui est le prix de notre pénitence : l’Agneau offert en sacrifice à Dieu son Père.
Adorons-le, glorifions-le ; et, avec les Anges, chantons Alleluia.
Au jour de la glorieuse Nativité du Seigneur, d’autres chants conduisaient nos pères au saint banquet ; l’Antienne exécutée à ce moment fortuné comparait leur sort à celui de la Vierge-Mère, qui, durant neuf mois, avait porté en elle le même Jésus que leur poitrine allait contenir. L’ange dont il y est question est l’Esprit‑Saint lui-même, l’envoyé divin des deux autres personnes de l’adorable Trinité pour la sanctification des élus ; la sainteté ici demandée pour le corps et le sang du Seigneur, montre à nouveau l’ampleur du mystère eucharistique embrassant à la fois Jésus et l’Église : si le chef est saint, les membres aussi doivent l’être, et ils ne le seront pas sans le secours du divin Esprit. Un texte paraissant plus moderne traduit ainsi, en effet, la même pensée : « Envoyez votre Saint-Esprit, ô Seigneur, et daignez, en les sanctifiant, purifier nos cœurs et nos corps pour la réception de votre corps et de votre sang. Emitte Spiritum Sanctum tuum, Domine, et dignare sanctificando mundare corda et corpora nostra ad percipiendum corpus et sanguinem tuum.
Antienne en la fête de Noël. Ad corpus domini sumendum
Envoyez votre Ange, Seigneur, et daignez sanctifier votre corps et votre sang. La fraction du Sacrement est notre œuvre, Seigneur : à votre bonté de bénir, pour que soient pures les mains qui le touchent. O l’heureux sein qui mérita de porter le Christ ! O pierre sans prix, perle qu’illumine de ses feux la lumière du monde ! Pieds fortunés, qui furent dignes de soutenir le Christ, éternel, très-haut Roi, à qui les anges et les archanges offrent leurs dons ! Alleluia.
« Mes jours ont fui comme l’ombre ; mes os, ma chair, mon cœur sont desséchés comme l’herbe des champs, parce que j’ai oublié de manger mon pain. » Ainsi gémit le psaume cent unième, prière du pauvre en son angoisse devant le Seigneur (Psalm. 101, 1). Ce pauvre, c’est Adam, c’est le genre humain héritier de sa misère. Dieu lui avait donné sa loi pour nourriture, le pain de l’âme, le Verbe de Dieu. Poussé par le serpent, séduit par la femme, il a touché le fruit défendu, oublié le Verbe. Justement donc il a été frappé comme l’herbe des champs ; à bon droit s’est desséché son cœur pour avoir méconnu le fruit de vie, absorbé le poison, préféré la cendre à sa vraie nourriture
Mais voici qu’apparaît, vrai pain des cieux, Celui dans la chair duquel il t’est loisible de retrouver le Verbe oublié. De l’abîme de ta pauvreté crie vers le ciel ; reviens à ton ancienne abondance. Mange ; car tu es membre de Celui qui a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel (s Jean 6, 51). » Tu avais oublié de manger ton pain ; mais, lui crucifié, « tous les confins de la terre se ressouviendront, toutes les nations se convertiront au Seigneur (Psalm. 21, 28). » Foin desséché, ta chair (Isaï.i 40, 6–8) reverdira sous le sang du Sauveur (Aug. in Ps. 101) ; pareille sera-t-elle à l’herbe sacrée du pré virginal couchée pour toi dans la crèche (Bernard. Ad mil. templ. 6).
Oiseau du désert, hibou gémissant au sein de la nuit dans ta masure en ruines, ton isolement faisait le jouet des puissances ennemies. Mais le Seigneur, Dieu rédempteur, a brisé les fers des captifs. Peuples et rois, rassemblés en Sion, publient son Nom dans l’unité. C’est leur réponse à sa victoire, réponse de force et de grandeur (Psalm. 101, 24). Jérusalem notre mère revenue d’exil, entourée de ses fils nombreux, lui répond donc dans l’unité, dit saint Augustin ; qui n’est dans l’unité ne répond pas. Lui le Seigneur est un ; l’Église est unité : à l’un répond seule l’unité (In Psalm. 101). » Et le Seigneur, le chef, la tête de cette unité triomphante qui renverse l’empire de la confusion dans Babylone, répond lui-même à son Père : « Ma louange montera vers vous de la grande assemblée. En leur présence je vous rendrai mes vœux, j’offrirai l’hostie salutaire ; et les pauvres mangeront, et ils seront rassasiés, et leurs cœurs desséchés revivront à jamais (Psalm. 21, 23–27) ».
Gloire au Christ Sauveur, qui nous rend ainsi dans sa chair immolée le pain de vie et d’intelligence (Eccli. 15, 3) ! Corps de Jésus, temple auguste que s’est bâti la Sagesse éternelle ! c’est de son côté (Ézech. 47, 2.), violemment ouvert, que sort le fleuve sacré dont les flots portent le Verbe à nos bouches altérées. Visitant la terre, Jésus l’enivre ; il prépare leur nourriture aux fils des hommes. Mais la coupe qu’il présente est celle du Sacrifice, la table qu’il dresse est un autel ; car telle est la préparation de cette nourriture (Psalm 64, 10) : c’est une victime qui nous donne sa chair à manger, son sang à boire ; l’immolation est donc la préparation directe et nécessaire du banquet où elle se livre aux convives.
Mais eux-mêmes ne sont-ils pas la nourriture du Christ à cette table sacrée ? s’il donne tout ce qu’il est, n’est-ce pas pour tout prendre à son tour en sa faim dévorante ? Quels seront donc, quant à nous, les apprêts du festin, sinon ceux-là mêmes par où il passe ? Ce n’est point une victime, mais des victimes que la Sagesse immole, pour le banquet mystérieux de pain et de vin qu’elle dresse en sa maison (Prov. 9, 2). Et le message que, déjà dans la chair, elle dirige aux invités du festin des noces, ne diffère point de celui que portaient ses servantes convoquant les peuples à la citadelle et aux remparts : « Voici que j’ai préparé mon dîner : mes taureaux, mes grasses victimes sont égorgées ; tout est prêt, venez donc maintenant (s. Matth. 22, 4). »
Qu’est-ce à dire, sinon que pour les membres eux-mêmes du Christ, qui sont ces victimes nombreuses engraissées de l’Esprit par avance, la vraie préparation immédiate au banquet sacré n’est autre encore que l’immolation, le Sacrifice même, la Messe, célébrée ou suivie dans l’union la plus parfaite possible avec la grande et principale Victime ?
Chrétiens qu’un même amour, qu’une même soif du Dieu fort (Psalm. 41, 3) réunit autour de la table sainte, sachez donc qu’il se donnera à vous d’autant mieux et plus intimement, que ce même Sacrifice qui vous le livre aura fait de vous l’aliment substantiel et parfait de son propre amour. L’heure du Sacrifice est celle où l’Épouse, cueillant son Bien-Aimé sur l’arbre de la Croix comme un bouquet de myrrhe, le place en son sein (Cant. 1, 12) ; où, dans les délices du cellier royal, se fond en sa bouche la grappe d’Engaddi préparée sous le pressoir de l’amour (Ibid. 1, 3, 15 ; 2, 3–4). Mais c’est l’heure aussi, pour l’Époux, de la moisson et de la vendange ; alors que le vent du midi, l’Esprit qui préside aux Mystères, soufflant de toutes parts sur le jardin qui est l’Épouse pour en faire découler les parfums (Ibid. 4, 16), l’Époux lui-même descend en son jardin pour y manger ses fruits, moissonner sa myrrhe avec ses aromates, et boire le vin dont les délices enivrantes l’ont attiré du ciel en terre (Ibid. 5, 1) : ce vin qui est la substance même de l’Épouse liquéfiée par l’amour (Ibid. 6), vin excellent, digne d’être bu par le Bien-Aimé et savouré à loisir en sa bouche divine (Ibid. 7, 9).
Que l’âme donc se prépare au banquet du Bien-Aimé, par les apprêts du festin que lui-même attend d’elle. Qu’avec lui, dès le matin (Ibid. 12), elle se lève en cette pensée. Recueillant ses puissances, elle visitera diligemment cette terre de son cœur devenue pour Dieu, dans le saint baptême, un domaine plus vaste et plus aimé que toutes les possessions des princes d’ici-bas. Qu’elle descende au jardin (Cant. 6, 10), qu’elle veille aux suaves parfums des fleurs, à la fraîcheur des lis (Ibid. 2, 16) ; qu’elle coure au champ, rassemblant ses fruits anciens et nouveaux (Ibid. 7, 11, 13) ; qu’elle voie à cette vigne tant prisée de l’Époux qu’il s’en réserve la vendange (Ibid. 8 11–12) : qu’elle s’inquiète si les ceps ont fleuri, si les fleurs annoncent des fruits (Ibid. 7, 12) et promettent ces grappes embaumées que l’Époux vient cueillir (Ibid. 7–8). Qu’enfin, s’enfermant avec lui dans la maison de sa mère, la sainte Église, elle y reçoive au Sacrifice les leçons de l’amour (Ibid. 8, 2), et, nouvelle Esther, abreuve à son tour le véritable Assuérus de ce vin généreux dans la chaleur duquel le roi lui livre sa puissance, octroie toutes ses demandes et perd ses ennemis (Esth. 5, 4–8 ; 7, 1–10).
Ivresse terrible du Dieu fort, dont les retours soudains font trembler l’enfer (Psalm. 77, 65–66) ! vin mélangé, breuvage exquis (Cant. 8, 2), dont la composition est le secret de l’Église ! C’est pour cela que l’Épouse, voulant servir au Bien-Aimé le vin qui réjouit son âme et le pain qui conforte son cœur (Psalm. 103, 14), le saisit et l’entraîne à la maison de sa mère (Cant. 8, 2), et s’enferme avec lui dans l’appartement le plus retiré, dans la chambre même où elle vint au jour (Ibid. 3, 4).
C’est là en effet, dans ce sanctuaire d’amour, que Rébecca, la mère de deux peuples ennemis (Gen. 25, 23), prépare à son Époux les mets qu’il aime (Ibid. 27, 14), et qui doivent attirer la bénédiction d’Isaac sur le fils de sa préférence. Tandis que, figure du Juif indocile et charnel qui méconnaît l’Église et l’esprit des promesses divines, Esaü s’attarde au dehors à la poursuite d’une proie sauvage, image fidèle de ses instincts farouches, Jacob, le fils doux et soumis, habitant paisible des tentes maternelles (Gen. 25, 27), prête son concours à la femme forte poursuivant dans la foi l’accomplissement des intentions du ciel. Revêtu par elle des vêtements d’Esaü, insigne du sacerdoce, vêtements précieux du premier-né gardés par la mère, il prend dans le troupeau et immole comme victime deux chevreaux excellents : image à la fois, nous disent les Pères, du Christ par leur douceur (Ambr. De Jacob et vit. beat. Lib. 2, c. 2), et des deux peuples juif et gentil devenus par leur réconciliation dans son sang (Éph. 2, 11–16) la nourriture de Dieu (Comm. in Gen. Lib. 2, ap. Euch.). Mais c’est Rébecca qui conduit Jacob, et, recevant de lui la victime égorgée, en fait par ses apprêts intelligents l’aliment délectable : c’est l’Église qui, au Sacrifice, dirigeant le Prêtre et unifiant les peuples, prépare au Seigneur le mets qu’elle sait lui plaire (Gen. 27).
Déjà le symbole s’était déclaré avec une lumière non moins grande près du chêne de Mambré, sous la tente de l’humanité voyageuse, quand, au nom de sa postérité innombrable, le père des croyants offrit aux trois hôtes divins représentant la Trinité auguste le repas plein d’enseignements profonds raconté dans les saints Livres (Ibid. 18, 1–9). Pénétrant le mystère de la trine Unité : « Daigne, Seigneur, dit-il aux trois, te reposer chez ton esclave, et prendre ici quelque nourriture. » Et courant vers sa tente, il dit à Sara : « Pétris promptement trois mesures de farine, et fais des pains cuits sous la cendre. » Époux plein d’égards, observe saint Ambroise, il ne frustre point son épouse de la participation à l’œuvre de religion qu’il veut accomplir, mais divise toutes choses entre lui et la compagne de sa piété, type de l’Église. Que l’homme donc coure au veau gras, et l’immole en figure de la Passion du Seigneur (Ambr. De Abr. Lib. 1, c. 5) : le rôle de la femme est ici encore de préparer l’homme lui-même comme aliment divin. Les trois mesures de farine signifient, en effet, la triple descendance de Noé formant les trois races dont se compose l’humanité entière (Ap. Euch. Comm. in Gen. Lib. 2). Elles reparaissent, avec le même sens, dans l’Évangile (s. Matth. 13, 33) ; et la femme, l’Église, s’y retrouve aussi, pour en faire, en y mêlant le levain du froment sacré (s. Jean 12, 24 ; Ap. Ambr. Serm. 13), l’unique pain du corps entier du Christ, devenu, par cette assimilation mutuelle du Christ et de l’homme au banquet eucharistique, l’aliment de Dieu même et les délices de la Trinité souveraine.
Heureux l’homme, s’écrie saint Ambroise, que savoure et dévore en toute suavité la Sagesse divine (In Psalm. 118, Serm. 18) ! Mais ce zèle de Dieu, cette chaleur de la foi, cette ferveur de dévotion qui doivent, d’après lui, nous amollir et nous transformer dans le Christ en douce nourriture (Ibid.), à qui les demander, par conséquent, sinon à l’Église dont cette préparation est l’œuvre spéciale dans les Mystères sacrés ? Et cette préparation n’étant autre que le Sacrifice même pour le Chef et les membres, le chrétien qui se dispose au banquet divin peut-il avoir rien de mieux à faire que de se laisser docilement conduire par cette Mère des vivants dans sa Liturgie ? Pourrait-il craindre de s’abandonner sans réserve à celle à qui le Christ lui-même s’en est remis entièrement, pour la détermination des règles qui devaient présider à l’administration du Sacrement de son amour, pour l’ordonnance, la solennité, les apprêts, l’accompagnement du Sacrifice dont la Communion est à la fois le complément et le terme glorieux ?
La Communion, tout ce qui précède en cette Octave le démontre suffisamment, n’est point une œuvre de dévotion privée : la dévotion privée ne saurait disposer l’homme comme il convient à cette visite du Seigneur, dont le but est de resserrer toujours plus nos liens avec le Christ chef et tous ses membres, unifiés déjà dans l’immolation même de l’unique et universel Sacrifice à la gloire du Père. La fonction sacrée bien comprise, attentivement suivie, la marche progressive des cérémonies et formules sanctifiées, en ce qu’elles ont d’accessible aux fidèles, est seule de nature à placer complètement l’âme qui soupire vers son Dieu au grand point de vue catholique qui est celui du Seigneur. Que l’âme ne craigne point d’affaiblir ainsi le recueillement, d’attiédir l’amour qu’à bon droit elle veut porter à la table sainte : elle s’y présentera d’autant plus agréable et mieux parée aux regards de l’Époux, que l’égoïsme inconscient, l’individualisme étroit, fruits trop fréquents des méthodes particulières, seront plus sûrement bannis de son cœur à la grande école de l’Église et sous l’action puissante de la Liturgie.
Ainsi l’avaient compris les Apôtres et leurs disciples immédiats, fondateurs autorisés des Liturgies du premier âge ; et ils ne craignirent point d’exposer au danger d’un refroidissement la piété des nouveaux convertis, par tout cet appareil de pompes extérieures qu’ils tendirent dès l’origine à rendre comme inséparable de la participation aux sacrés Mystères. Ainsi le pratiquèrent nos aïeux les martyrs dans le glorieux secret des catacombes, déployant en ces étroits souterrains des splendeurs que nous ne connaissons plus ; comme Sixte II, le Pontife de Laurent, immolé sur la chaire où il présidait dans la majesté apostolique, entouré des ministres nombreux des fonctions saintes, ils ne craignaient point de braver jusque sous le feu de la persécution les fureurs impériales, pour sauvegarder la solennité des assemblées chrétiennes, où, dans le banquet commun du Pain des forts, se resserrait le lien des âmes et s’animait leur courage. Ainsi continua de faire et fit mieux encore l’Église délivrée, dans l’or et la lumière des basiliques qui remplacèrent les cryptes des cimetières au siècle du triomphe. Les Pères de l’Église et ses Docteurs, tous les Saints des grands âges, ne connurent point d’autre préparation habituelle au divin Sacrement que les magnificences de la Liturgie, les pompes du Sacrifice offert avec le concours de tous et cette participation active du peuple chrétien que nous avons rapportée. Or, il ne paraît point que ce concours obligé, cette dépense extérieure, cette attention soutenue aux rites sacrés, aient gêné leur essor ou frustré le Seigneur. On ne voit nullement que leur compréhension des choses divines en ait été amoindrie, que leur sainteté en ait souffert, ou que la société, dont ils étaient les guides obéis, se soit trouvée plus qu’eux retenue par là dans un état d’enfance qui l’empêche de soutenir toute comparaison avec la nôtre. Faudrait-il croire cependant que l’Église eût été mieux inspirée en les rendant à eux-mêmes, en laissant dans le silence et la paix plus de loisir à leurs méditations ? On n’oserait le dire. Telle n’est pas du moins encore la pensée d’où s’inspira le souffle de foi et de génie qui, dans les 13ème, 14ème et 15ème siècles, lança dans les airs les arceaux et les voûtes de nos cathédrales pour des rites en rapport avec les proportions de ces monuments.
Mais peut-être le temps est-il venu, où, dégagée des sens par les procédés perfectionnés d’une ascèse trop peu connue de l’époque primitive, l’âme humaine n’aura plus besoin désormais, pour aller à Dieu, des secours extérieurs qui purent être utiles aux temps d’Augustin, de Léon le Grand, d’Hildegarde ou de saint Bernard, mais ne sont point nécessaires à la génération spiritualiste dont nous serions les membres fortunés. Jugeons de l’arbre à son fruit (s. Luc 6, 44). Qu’est-il résulté de l’abandon en ce point des voies tracées par l’Église et suivies par nos pères ?
Le 16ème siècle avait vu l’enfer triompher sur les ruines fumantes des autels renversés dans l’Allemagne, l’Angleterre et les pays du Nord ; le délaissement des solennités liturgiques amenait chez plus d’un fidèle, aux siècles suivants, l’amoindrissement et l’oubli de la notion du Sacrifice même. L’auguste mystère eucharistique devait en venir à se résumer, pour plus d’une âme pieuse, dans la divine présence du Seigneur demeurant au milieu des siens pour recevoir leurs visites particulières, et descendre lui-même en eux par la Communion à des intervalles plus ou moins rapprochés. Mais le Christ immolé parle glaive des paroles redoutables, expiant encore les crimes des hommes, rendant au nom de tous à son Père les grands devoirs communs d’adoration et d’action de grâces, sauvant chaque jour le monde de la malédiction par les supplications enflammées de notre mère l’Église, devenues les siennes au grand Sacrifice : la Messe, en un mot, dit beaucoup moins au cœur de ces chrétiens fervents que l’Exposition, la Bénédiction, le Salut solennel, ou même parfois une simple visite bien privée et bien silencieuse au divin Sacrement. La Messe n’est pour eux qu’une condition préliminaire à tout le reste, ayant pour but de produire le Seigneur en sa présence réelle. Aussi, contre les règles même établies par l’Église, préféreront-ils de beaucoup à toute autre celle qui sera célébrée devant le Très Saint Sacrement exposé, comme mettant par avance sous leurs yeux tout ce qu’ils en attendent. Hormis ce cas, ils abandonnent volontiers la Grand’Messe au peuple chrétien, comme trop distrayante ; ou bien on les voit, ne soupçonnant même pas les effets puissants de salut que produirait en eux la force incommunicable de la Liturgie, demander religieusement à de pieuses lectures des considérations qui ne dépassent jamais l’homme qui les inspire. Le signal de la clochette annonçant l’élévation de l’Hostie salutaire n’est pour eux que le signal de la simple arrivée du Seigneur ; ils adorent, mais sans songer à s’unir à la Victime, sans s’immoler avec l’Église aux grandes intentions catholiques dont le double Cycle, en sa variété, ramène chaque année l’expression fidèle. S’ils doivent communier ce jour-là, peut-être laisseront-ils alors de côté le livre pieux qui les tenait saintement occupés en leur intérieur, pour s’entretenir doucement dans les émotions plus ou moins factices qu’ils y ont puisées : jusqu’au moment où, reçus à la table sainte de l’unité, le Christ devra chercher dans la grâce lointaine de leur baptême, bien plus que dans leurs affections ou pensées du moment, cette indispensable qualité de membre de l’Église que la Communion requiert sur toutes autres et vient surtout affermir.
Est-il donc surprenant qu’en un grand nombre d’âmes, la Religion, dont la vraie base est le Sacrifice, ne repose plus bientôt que sur un sentimentalisme vague, sous l’influence duquel s’effacent toujours plus chaque jour les notions fondamentales du domaine divin, de la justice souveraine, du culte proprement dit par la réparation, le service et l’hommage, qui sont nos premiers devoirs envers la suprême Majesté ? D’où vient, chez tant de chrétiens qui se confessent et communient, cette faiblesse de la foi, cette absence totale de la notion pratique de l’Église, qui s’est révélée si douloureusement au cœur des Pasteurs à l’époque du Concile ? sinon de ce que le culte ayant perdu pour eux, avec les pompes de la Liturgie qu’ils ne connaissent plus, son caractère social, la Communion elle-même a perdu son vrai sens, et laisse dans leur isolement satisfait ces hommes pour qui elle n’est plus le lien d’unité, par le Christ Chef, avec le corps entier dont ils sont devenus les membres au baptême. En dehors même de ces catholiques de nom, pour qui l’Église semble n’être plus déjà qu’un terme d’histoire incompris, est-il bien des âmes admises à la Communion fréquente ou de tous les jours, qui comprennent aujourd’hui cet axiome de saint Augustin : L’Eucharistie est notre pain quotidien, parce que la vertu qu’elle signifie est l’unité, santé du corps et des membres ( Aug. Serm. 57, 137) ?
Reprenant, au 12ème siècle, contre de nouveaux adversaires du Sacrement divin, la plume deux fois déjà victorieuse des fils de saint Benoît (Saint Paschase Radbert et Lanfranc, contre Scot Érigène et Bérenger), Alger, moine de Cluny, exprimait cette vérité toujours la même dans un livre en tout digne de ses devanciers, et dont le caractère dogmatique excluait l’hyperbole. « Le mystère de la vraie chair du Christ au Sacrement de l’autel, disait-il, ne profite qu’à ceux qui, dans le même Sacrement, reçoivent aussi le mystère de ses membres, à savoir la société du corps entier qui est l’Église ; parce que, de même que la tête est sans influence vitale, séparée du corps, ainsi le Christ ne communique à personne la vie sans l’unité du corps de l’Église : inséparable de son corps mystique, le Christ n’est vraiment reçu dans son Sacrement qu’il ne le soit tout entier (De Sacram. Corp. et Sang. Dom. Lib. 1, c. 3). »
Doctrine profonde, faisant pénétrer la grandeur du spectacle qu’offrait autrefois l’immense assemblée des fidèles, concluant la solennité des rites imposants du Sacrifice par la Communion non moins solennelle de tous à la grande Victime ! Cet unanime concours des baptisés à la table sainte est loin d’une génération perdue par l’immoralité, le doute, et la peur lâche du respect humain. D’autre part, ceux-là mêmes de ses enfants dont l’assiduité fervente au banquet divin console l’Église de la désertion du plus grand nombre, ne peuvent toujours attendre, pour s’approcher du Sacrement auguste, l’heure trop tardive de la Messe solennelle qui les placerait mieux dans l’esprit du mystère, et répondrait davantage aux désirs de l’Église. Ils en sont le plus souvent empêchés par leur santé ou d’autres considérations dont nous ne prétendons point contester la valeur ; et cette tendre Mère comprend elle-même les impossibilités qui s’opposeraient au retour quelque peu général, en ce point, de l’ancienne coutume. Ce n’est pas néanmoins sans jeter un regard de regret sur ces temps heureux, où chaque fidèle ne manquait point de participer sacramentellement au Sacrifice célébré dans l’assemblée commune (Sessio 22, De sacrif. Miss. c. 6). Toutefois, et sans même leur en faire un commandement exprès, elle ne formule en ce sens d’intentions précises qu’à l’égard des ministres mêmes du Sacrifice. « Qu’ils sachent », leur dit-elle dans le saint concile de Trente, « qu’il serait d’une convenance souveraine qu’au moins les jours des Dimanches et des fêtes, ils reçussent la sainte Communion de l’autel où ils remplissent leur ministère (Sess. 23, De Reform. c. 13. Cf. Pontificale Romanum, De Ordinibus conferendis ; Caeremoniale Episcoporum, 2, 31, 5). » Résumant enfin, mieux que nous ne saurions le faire et avec l’autorité même de l’Esprit-Saint, l’enseignement traditionnel que nous nous sommes efforcés de rappeler aux fidèles en ces jours, les Pères de Trente s’expriment ainsi dans la session 13ème :
« Le saint concile, de toute son affection paternelle, avertit, exhorte, prie et conjure par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu tous ceux qui portent le nom de chrétiens et chacun d’eux, de se réunir enfin unanimement dans ce signe de l’unité, dans ce lien de la charité, dans ce symbole de la concorde. Qu’ils aient souvenir de la souveraine majesté, de l’ineffable amour de Jésus-Christ notre Seigneur, qui, livrant sa précieuse vie pour prix de notre salut, nous a donné sa chair en nourriture. Qu’ils croient et confessent avec une telle constance et fermeté ces sacrés Mystères de son Corps et de son Sang, qu’ils les honorent et révèrent avec tant de dévouement et d’amour qu’ils puissent recevoir fréquemment ce pain au-dessus de toute substance. Puisse-t-il être pour eux la vraie vie, la santé perpétuelle de l’âme ! Qu’ainsi confortés par sa vigueur, ils passent du pèlerinage de cette terre malheureuse à la patrie des cieux, pour y manger sans voiles ce même pain des Anges qui les nourrit ici-bas sous le voile sacré des espèces (Sessio 13, de Euchar. c. 8). »
L’Église d’Arménie chante aujourd’hui encore, pendant la Communion, un cantique admirable qui fera dignement suite aux appels sublimes que nous adressait hier l’antique foi des Églises de l’Irlande et des Gaules.
Cantique pendant la communion
Mère de la foi, ô Église, théâtre sacré des noces mystérieuses, lit nuptial sublime, demeure de l’Époux immortel qui t’a parée pour l’éternité !
Tu es un second Ciel admirable qui s’élève de gloire en gloire. Tu nous enfantes comme la lumière, dans le baptême où nous devenons tes fils.
Tu distribues le pain de pureté, tu donnes à boire ce sang redoutable : il est à toi ; par lui tu nous entraînes aux sphères incréées du monde des esprits.
Venez, enfants de la nouvelle Sion, approchez-vous, dans la sainteté, du Seigneur. Goûtez et voyez combien est doux le Seigneur notre Dieu, le Dieu des vertus.
L’ancienne Sion divisa le Jourdain, et toi la mer des péchés du monde ; elle eut Josué pour chef illustre, et toi Jésus consubstantiel au Père.
L’ancienne fut ta figure, mais ton autel est supérieur. Elle a brisé les portes de diamant, mais toi celles de l’enfer sur leurs fondements terribles.
Ce pain est le corps du Christ, cette coupe contient le sang de la nouvelle Alliance. Le mystère caché se déclare à nos âmes : en lui se manifeste Dieu même.
C’est ici le Christ, Dieu Verbe assis à la droite du Père, tandis qu’immolé sous nos yeux, il ôte les péchés du monde.
Béni soit-il à jamais comme le Père et l’Esprit, maintenant et toujours plus à l’avenir, et sans fin dans les siècles !
Au moment de la Communion, le dialogue suivant s’établit dans l’Église syrienne entre le prêtre et le Diacre.
Dum Calix Circumfertur
Saint, Saint, Saint vous êtes, ô Seigneur, crie l’Église. Béni soit celui qui m’a livré son Corps et son Sang, pour que par lui j’obtienne grâce.
Le Diacre. Alleluia, Alleluia. Gloire à celui qui m’a donné son Corps et son Sang où réside la vie, pour que par lui j’obtienne grâce.
Le Prêtre. Seigneur, au jour du jugement, que vos Mystères supplient pour nous devant le tribunal redoutable et terrible.
Le Diacre. Alleluia. Alleluia. Gloire à celui dont l’Église s’abreuve avec ses fils, chantant sa louange.
Au moment de la Communion, le dialogue suivant s’établit dans l’Église syrienne entre le Prêtre et le Diacre.
Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. À lui soit gloire, lui dont le Corps est notre aliment et le Sang notre breuvage pour la rémission des péchés.
Le Diacre. Quand le feu voit ce Corps, il est dans la crainte ; et voici que les hommes le portent solennellement sur leurs mains.
Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. À lui soit gloire, lui qui jeûna et qui pria, lui qui nous enseigne à prier.
Le Diacre. C’est là le calice dont le Seigneur composa le mélange au sommet de la croix. Approchez, mortels : buvez‑en pour la rémission de vos fautes
Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. Et gloire à celui dont s’abreuvent les brebis du Fils en s’y purifiant.
Le Diacre. Frères, prenez le Corps du Fils, crie l’Église, buvez son Sang avec foi et chantez-lui gloire.
Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. Et gloire à celui dont se nourrit l’Église avec ses fils, lui chantant des psaumes.
Le Diacre. Je suis le pain de vie, a dit notre Seigneur ; quiconque me mangera avec foi possédera la vie.
Le Prêtre. Alleluia. Alleluia. Et gloire à celui dont nous avons pris le calice, entrant par lui en possession d’une vie nouvelle.
Le Diacre. Seigneur, que les morts qui ont mangé votre Corps et bu votre Sang, éprouvent votre clémence au jour du jugement, quand vous paraîtrez.
Recevez, ô vous notre Seigneur, les offrandes de vos adorateurs et, dans votre miséricorde, pardonnez à leurs morts.
Faisons un dernier emprunt à la Liturgie des Constitutions apostoliques (Livre 8ème). La formule suivante d’Action de grâces après la Communion, manifestera l’esprit de l’Église et ce qu’elle attend de nous en cet instant solennel. Elle s’y montre préoccupée sur toute chose des grands intérêts de l’Époux. Dans cette extase de son amour, dans ce moment d’union si intime avec le Seigneur, elle s’efforce d’arracher ses fils aux pensées mesquines, aux intentions trop exclusivement personnelles d’une dévotion privée hors de saison dans ces grands Actes de la vie chrétienne, qui sont le Sacrifice et la Communion à la Victime universelle. À peine donc est achevée la distribution des espèces sacrées, que le Diacre s’écrie : « Surgamus, Levons-nous » ; et tous, debout, s’unissent à la prière que prononce le Pontife.
Invocatio post Communionem
Seigneur Dieu tout-puissant, Père de votre Christ et béni Fils ; exauçant qui vous invoque dans la droiture, connaissant la prière même de qui se tait : nous vous rendons grâces de nous avoir jugés dignes d’être admis à la participation de vos saints Mystères. Vous nous les avez donnés comme l’affermissement de la foi, la garde de l’amour, la remise des péchés ; car le nom de votre Christ a été invoqué sur nous, et nous sommes devenus vos familiers.
O vous qui nous avez séparés de la communion des impies, unissez-nous à ceux qui vous sont consacrés, fixez-nous dans la vérité par votre Esprit-Saint, dissipez nos ignorances, suppléez aux lacunes, confirmez les notions acquises.
Conservez les prêtres sans reproche dans votre service. Gardez les rois dans la paix, les magistrats dans la justice, les saisons dans l’équilibre, les récoltes dans l’abondance, le monde dans la main de votre toute-puissante providence. Apaisez les nations belliqueuses. Convertissez ceux qui sont dans l’erreur. Sanctifiez votre peuple ; conservez les vierges ; gardez la fidélité des époux, la force des continents ; conduisez les enfants à l’âge mûr ; affermissez les nouveaux baptisés ; instruisez les catéchumènes, rendez-les dignes de l’initiation ; et rassemblez-nous tous au royaume des cieux, dans le Christ Jésus notre Seigneur :
Avec qui soit à vous et au Saint-Esprit gloire, honneur, adoration dans les siècles. Amen.
La radieuse Octave consacrée au triomphe du divin Sacrement termine aujourd’hui son cours ; et, bien que nous ayons anticipé de trois jours entiers sur la fête elle-même, à peine avons-nous effleuré, dans ces pages, le sujet auguste proposé par l’Église à nos contemplations et à notre amour : tant est grande la richesse du sacré mémorial, ineffable résumé, sommaire divin des merveilles divines (Psalm. 110, 4), dernier terme ici-bas d’un amour infini (s. Jean 13, 1) !
Fiancée à l’humanité dès le sein du Père, la Sagesse éternelle est venue jusqu’à l’homme en cette prison obscure où la mort, fille du péché, l’avait fait son esclave (Héb. 2, 14–15) ; et l’embrassant étroitement dans l’acte du Sacrifice qui donne à Dieu gloire infinie, satisfaction entière, elle consomme avec lui son alliance au banquet dont la victime sacrée qu’elle immole est l’aliment (Prov. 9, 2). D’elle à l’homme désormais la distance est comblée. Elle triomphe dans son amour ; et son désir est d’être maintenant pour qui l’a connue au saint banquet, la compagne dévouée de sa vie terrestre (Sap. 8, 9–18), en attendant le jour des célestes jouissances.
Ils sont rares ceux qui, comme le Bienheureux Henri Suso, comme saint Laurent Justinien, entendent pleinement l’ineffable mystère. Mais si le don céleste est multiple et divers dans son application, c’est néanmoins à la face du monde, en tête des foules, aux portes des villes et sur les places (Prov. 1, 20–22 ; 8 1‑5), que retentit l’appel pressant des saints Livres aux plus petits des enfants des hommes : « Dis à la Sagesse : Tu es ma sœur ; appelle-la ton amie (Ibid. 7, 4) ; choisis-la pour épouse (Sap. 8, 2). Ses voies sont belles et pures ; elle sera ta joie dans ses chastes amours (Prov. 3, 13–18. Et, ex Melitone : Prov. 5, 15–19 ; Eccli. 9, 9). Elle t’entourera comme une robe de gloire ; elle sera ta couronne d’honneur, et t’enserrera tout entier comme un sur rempart (Prov. 4, 5–9 ; Eccli. 6, 18–32). »
O homme, ô fils d’Adam pétri du limon (Gen. 2, 7), qu’es-tu donc pour qu’on se souvienne de toi dans les palais des cieux (Psalm. 8, 5) ? Désiré toi aussi des collines éternelles (Gen. 49, 26), qu’as‑tu fait pour mériter ces grandeurs (Job 7, 17) ?
Ne crains pas cependant. « N’hésite point à ma faible parole », s’écrie saint Cyrille, le vengeur à Éphèse des noces divines dont l’Eucharistie est l’extension glorieuse : « n’aie point égard à ma chétive personne ; mais entends la grande voix, pèse l’autorité de ceux qui ont annoncé ces choses. Ce ne sont point des hommes de néant, des hérauts de carrefour, des messagers vulgaires, qui les ont publiées. Mais cette mission, le Roi des rois l’a confiée au plus illustre : Salomon, du haut de son trône, a révélé l’arcane ; revêtu de la pourpre, le front ceint du diadème, il a proclamé les éternels desseins de Celui qui établit et renverse les rois. À la dignité du héraut, connais l’autorité du message (Hom. div. 10, in myst. cœn.). »
Peuple chrétien, peuple de rois (s. Matth. 25, 34), qu’attendent aux cieux les diadèmes et les sièges de gloire (Apoc. 4, 4 ; 5, 9–10), c’est à toi qu’il s’adresse. Connais aussi ta dignité. Écoutant le héraut, comprends d’où te vient ta grandeur ; sache en porter les sublimes conséquences.
« À vous donc, ô rois, dit Salomon, s’adresse mon discours. Princes et puissants, prêtez l’oreille : si vous aimez les sceptres et les trônes, connaissez la Sagesse, aimez-la d’amour pour régner à jamais (Sap. 6, 2, 3, 10, 22). Plus glorieuse qu’un royaume, plus riche que les trésors, plus belle que la beauté, je l’ai aimée plus que la vie, j’en ai fait ma lumière (Ibid. 7, 8–10). Ce qu’elle est, je vous le dirai ; je vous raconterai sa naissance. Je ne vous cacherai point les mystères divins ; mais remontant à sa première origine, je mettrai en pleine lumière ce que Dieu m’a donné d’en savoir, et ne dissimulerai point la vérité (Ibid. 6, 24 ; 7, 15). Sans feinte je l’ai apprise, sans envie j’en fais part (Sap. 13). Comprenez donc ; instruisez-vous à mon discours, et qu’il vous profite (Ibid. 6, 25‑27) ! »
Plût au ciel qu’il nous eût été donné de remplir dignement pareil programme (Ibid. 7, 15), en ces jours où la Sagesse invite l’homme à sonder les excellences du Pain sacré qui fait les délices des rois ses convives (Gen. 49, 20. Cf. Ant. 3am Laud. in die Festi.) !
Au pied de la colonne de nuée où pour nous elle réside (Eccli. 24, 7), l’Église, fondée par elle dans l’unité comme une ville puissante, rassemble aujourd’hui encore les tribus d’Israël (Psalm. 121, 3–4), la nation sainte, le peuple racheté, la race d’élite de ses fils pontifes et rois (1 s. Pierre 2, 9), pour témoigner de leur foi, pour chanter leur amour, et célébrer la paix qui demeure par elle en ses murailles, l’abondance qui règne en ses tours (Psalm. 121, 4–8). C’étaient là ces jours d’exultation universelle autour de l’Hostie sainte, que l’Esprit découvrait dans le lointain des âges aux regards éblouis de Jésus fils de Sirach, et qui le faisaient s’écrier dans un pieux transport : « La Sagesse se louera a elle-même ; elle s’honorera en Dieu, et se glorifiera au milieu de son peuple. Elle ouvrira sa bouche dans les assemblées du Très‑Haut, et triomphera devant ses armées. Les foules l’exalteront ; l’assemblée sainte admirera ses attraits ; la multitude des élus chantera ses louanges, et les bénis du Père l’adoreront dans l’amour (Eccli. 24, 1–4). »
« Bienheureux l’homme », dit-il encore et toujours au futur, qui demeurera près d’elle ! Heureux qui médite ses voies dans son cœur et comprend ses secrets, qui poursuit toutes ses traces et lui tend des embûches d’amour (Juxta grœc.), qui plonge la vue dans sa demeure et l’entend du dehors ! Aux murs de son palais il fixera le pieu qui soutient la tente de son pèlerinage. Il établira ses fils sous son ombre. Elle-même en ses délices (Eccli. 15, 6) sera pour lui le voile protecteur, et il reposera dans sa gloire (Ibid. 14, 32–37). »
Maison de Dieu, maison du festin des rois (Psalm. 41, 5), que parfument par ses soins le baume, la myrrhe et l’encens des cieux (Eccli. 24, 20–21), meilleur que mille autres est un seul jour dans vos parvis ! Mon âme défaille à leur pensée (Psalm. 83, 2, 11). Inquiet jadis, solitaire sur un toit étranger (Psalm. 101, 8), le passereau s’est trouvé une demeure ; pour ses petits la tourterelle ne craint plus désormais, dans le nid d’amour où ils reposent à l’ombre de vos autels (Psalm. 83, 4). Dans le secret de la nuée, loin des heurts de cette terre et des conflits humains, là, dès l’aurore, la Sagesse verse en eux sa lumière et ses voluptés saintes (Psalm. 30, 17, 20–21). Là, chaque jour, s’organiseront les chœurs ; là, à toute heure, retentiront les psaumes et les chants d’allégresse, autour de l’Hostie salutaire (Psalm. 26, 6), de l’Agneau immolé toujours debout (Apoc. 5, 6), vrai Dieu vivant sur l’autel devenu son trône, vrai Dieu des dieux résidant en Sion (Psalm. 83, 8.)».
Elle ne sera donc plus veuve désormais cette terre qui a reçu l’ineffable secret des noces divines. Joie du matin (Psalm. 29, 6), céleste ivresse où germent les vierges (Zach. 9, 17), rapides instants où la beauté qui dans la pleine lumière ravit les anges se donne sous le voile à nos âmes, vous laissez après vous mieux qu’un brillant souvenir. L’autel du Sacrifice, la maison du festin restent le trône toujours occupé, la demeure en ce monde de Celle à qui la compagnie de Dieu, dans les splendeurs des Saints, et l’amour du Seigneur de toutes choses (Sap. 8, 3 ; Psalm. 109, 3) ne peuvent faire oublier les délices de son alliance avec les fils des hommes, et cet orbe des terres où dès le commencement se jouait son amour (Prov. 8, 31). Sur ce trône d’honneur, elle reçoit les hommages des puissants de ce monde qui, tenant de ses mains leurs couronnes, lui demandent à genoux le conseil, l’équité, la prudence et la force (Ibid. 14–16) ; nuit et jour, elle entend la prière des petits au cœur simple qu’appelle sa voix bénie (Ibid. 9, 4 ; s. Marc 10, 14), qu’attirent ses charmes incomparables (Eccli. 24, 26), et qui viennent près d’elle se former divinement à l’amour et remplir leurs trésors (Prov. 8, 21).
Gloire à l’Agneau dont l’immolation triomphante a fixé cette présence merveilleuse au Sacrement divin ! à lui vertu, divinité, sagesse, force, honneur, bénédiction dans les siècles (Apoc. 5, 12) ! C’est par lui qu’est descendue jusqu’à nous la Sagesse éternelle ; par lui encore qu’elle demeure avec nous. À sa douce lumière (Ibid. 21, 23), en terminant ce jour et cette Octave, contemplons d’un œil respectueux la nature de l’ineffable permanence qui nous garde ainsi dans son intégrité le Mystère de la foi, jusqu’au dernier jour du monde.
Combien il l’emporte sur l’agneau du peuple des figures, l’Agneau divin dont la raie Pâque nous révéla le mystère (Le Temps Pasc. t. 1) ! Il n’en restera rien jusqu’au matin qui ne soit consumé (Exod. 12, 10), disait Moïse touchant la victime dont la chair, une fois l’année, nourrissait Israël en la nuit de la délivrance. « Pour moi », s’écrie aux nations représentées dans la personne du proconsul romain l’apôtre André, frère de Pierre, « j’offre chaque jour au Dieu Très-Haut, non la chair ou le sang des victimes gémissantes, mais l’Agneau sans tache immolé sur l’autel de la Croix ; et lorsque tout le peuple des fidèles a bu son sang, mangé sa chair, l’Agneau sacrifié reste plein de vie : vraiment sacrifié, mangé réellement, il demeure, dis-je, en son intégrité, sans tache et vivant (Pass. S. Andr. ap. Lipom.). »
— « Comment cela peut-il se faire ? » objecte le Gentil. — Fais-toi disciple, et tu l’apprendras », dit André. Mais à ce moment, le représentant du vieux monde païen, qui poursuivait d’office le Crucifié dans ses membres, ne devait répondre que par la violence et le dédain au dogme sublime formant la base d’une religion présente. L’Apôtre allait sceller dans le sang son glorieux témoignage ; mais il laissait à l’Esprit qui les lui avait inspirées (s. Matth. 10, 20) le soin de garder ses paroles pour le jour du triomphe. Par tout le monde, ses collègues de la Cène, sacrifiant leur vie pour le Christ et sa doctrine, rendaient courageusement mets pour mets au Seigneur ; ainsi lui-même, selon le conseil du Sage, assis à la table du Prince, avait-il considéré diligemment ce qu’on servait devant lui, dans la pensée qu’il lui fallait préparer à son tour un festin semblable (Prov. 23, 1–2, juxt. grœc.). Nourri donc de la Croix du Seigneur au banquet de son corps, selon l’expression de saint Augustin (In Psalm. 100), il paya noblement de retour.
Après lui, la force persévérante des martyrs, leur allégresse dans les tourments, allaient continuer de montrer la puissance du vin sacré, du pain mystérieux qui transporte et affermit ainsi le cœur de l’homme (Psalm. 103, 15). Et le temps viendrait où la démonstration du Mystère de la foi, si grandement exprimé dans la bouche de l’Apôtre, s’imposerait au monde, non sous l’effort du raisonnement ou l’habile enchaînement de savantes déductions, mais par l’impossible et toutefois indéniable transformation de ce monde ennemi sous l’irrésistible influence du ferment divin caché dans sa masse au soir de la Cène.
Du sud au septentrion, du levant au couchant, partout, en ce présent jour, les enfants de l’Église se renvoient, dans leurs chants, ces paroles qui ne sont que l’écho rythmé de la voix de l’Apôtre, enfin maîtresse et dès longtemps victorieuse : « La chair du Christ est nourriture, et son sang est breuvage ; tout entier néanmoins il demeure sous chacune des espèces. Sans le briser, le rompre ou le diviser, celui qui le reçoit le reçoit tout entier. Qu’un seul ou mille le reçoivent, autant que tous a l’unique ; il se donne sans s’épuiser. Quand est rompue l’hostie mystérieuse, n’hésite point ; mais souviens-toi qu’autant réside sous le fragment, et sous la forme entière. La substance n’est nullement divisée, c’est le signe seul qui se brise ; mais ni l’état, ni l’étendue de ce qu’il recèle n’en est amoindri (Sequ. diei Festi.). »
L’Église en effet nous enseigne que sous chaque espèce et « sous chacune de ses parties est vraiment, réellement et substantiellement contenu le corps, le sang, l’âme et la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ, et par suite le Christ tout entier (Conc. Trid Sess. 13, can. 1, 3). » D’elles-mêmes, il est vrai, les paroles redoutables du Sacrifice, n’opérant que ce qu’elles signifient, appellent exclusivement et isolément sous la double espèce le corps et le sang du Seigneur ; mais le Christ ressuscité, vivant à jamais, demeure indivisible. « Le Christ sorti du tombeau ne meurt plus, dit l’Apôtre ; mourant pour le péché, il est mort une fois ; vivant maintenant, il vit pour Dieu (Rom. 6, 9–10). » Partout donc où se trouve, en vertu de la consécration, le très saint corps ou le sang rédempteur, là même, par voie de conséquence naturelle et de nécessaire concomitance, réside en son entier l’humanité sainte unie au Verbe.
Dans la crainte de ne pouvoir autrement exprimer un si profond mystère avec l’exactitude et la précision suffisantes, la Liturgie emprunte aujourd’hui les formules de l’École. Elle-même nous apprend que du pain au corps, du vin au sang, la conversion s’opère de substance à substance, sans que dans ce changement merveilleux, appelé très justement à cause de cela transsubstantiation par l’Église (Conc. Trid. Sess. 13, can. 3), soient intéressés, altérés ou détruits, les accidents ou modes des deux termes de la conversion. C’est ainsi que, privées de leur sujet ou support naturel, les espèces ou apparences du pain et du vin demeurent immédiatement soutenues par la vertu divine ; produisant et recevant les mêmes impressions qu’eût produites et reçues leur propre substance, elles sont le signe sacramentel qui, sans informer le corps du Christ ou lui prêter leurs qualités et dimensions, détermine sa présence et la maintient, tant que ces espèces ne sont pas essentiellement modifiées. De son côté, ainsi substitué à la seule substance du pain et du vin directement dans sa propre substance, le corps du Seigneur se trouve soustrait par la formule sacrée à ces lois mystérieuses de l’étendue, dont la science humaine est si loin d’avoir pu encore pénétrer les secrets ; tout entier sous l’espèce entière, et tout entier dans chaque partie sensible, il participe en cela des substances spirituelles : ainsi l’âme de l’homme est-elle entière dans tout son corps, entière de même en tous ses membres. Tel est donc le mystère de l’état sacramentel, que, présent à nous sous les dimensions de l’hostie, et non au-delà, par sa substance ainsi soustraite aux lois de l’étendue, le Christ demeure en lui-même tel qu’il est au ciel. « Le corps du Christ au Sacrement, dit saint Thomas, garde tous ses accidents par une suite nécessaire ; et ses parties demeurent ordonnées entre elles comme elles le sont dans la nature des choses, bien qu’elles ne soient point en rapport et ne puissent être comparées selon cet ordre avec l’espace extérieur (3 P. 76, art. 4 ; Sent. 4, dist., 10, art. 2). »
La notion du Sacrifice exigeait dans l’Eucharistie cette passive apparence de la victime, comme la condition du banquet où il se consomme déterminait la nature spéciale des éléments sacramentels choisis par le Christ Jésus. Mais loin de nous, en face de l’Hostie sainte, toute idée de pénible captivité, d’actuelle souffrance, de vertus laborieuses, pour l’hôte divin des espèces sacrées : sous cette mort extérieure abondent la vie, l’amour et la beauté triomphante de l’Agneau vainqueur du trépas, roi immortel des siècles.
Il réside sous la blanche hostie dans sa force et sa splendeur le plus beau des fils des hommes (Psalm. 44, 3), avec les admirables proportions, l’agencement harmonieux de ces membres divins formés d’une chair virginale au sein de celle qui, la plus belle des filles d’Adam, fut aussi la plus pure. Vénérons dans un saint tremblement ces pieds arrosés des larmes de Madeleine repentante, essuyés de ses cheveux (s. Luc 7, 37), embaumés de ses parfums par avance (s. Marc 14, 8), ces pieds du Sauveur plus beaux encore que les pieds de ceux qui annoncent sa venue sur les montagnes (Isaï. 52, 7) ; ils brillent maintenant comme l’airain dans la fournaise ardente (Apoc. 1, 15). Envoyons, au delà du voile, nos pieux baisers aux mains sans tache et consacrées du grand Pontife (Lévit. 21, 10), qui travaillèrent le bois dans l’atelier de Joseph et semèrent en Israël bénédictions et prodiges ; elles sont là telles que les vit l’Épouse, brillantes comme l’or, faites au tour et pleines d’hyacinthes (Cant. 5, 14), avec ces enfoncements des cornes mystérieuses où sa force est cachée (Habac. 3, 4). Qui nous donnera de percer le nuage où se cache à nos regards cette tête divine, admiration des Anges, cette face auguste, autrefois défigurée, souffletée, saturée d’opprobres en son amour (Jérém. Thren. 3, 3o), resplendissante aujourd’hui comme le soleil en sa puissance (Apoc. 1, 16) ? Bouche du Christ, organe du Verbe, à la voix pareille au bruit des grandes eaux (Ibid. 15), au souffle puissant qui tue l’impie (Isaï. 11, 4) ; lèvres de l’Époux semblables aux lis qui distillent la myrrhe la plus pure (Cant. 5, 13) ; et vous, divins yeux qui pleurâtes sur Lazare (s. Jean 11, 35), et illuminez de vos rayons enflammés (Apoc. 1, 14) l’assemblée des Saints : nulle force humaine ne saurait soulever le mystère qui vous dérobe aux impatientes aspirations de notre œil mortel. Mais, plus sûrement que sur le témoignage de nos propres yeux, ô Bien-Aimé, nous savons que vous êtes là derrière la muraille, regardant par les ouvertures, jetant la vue au travers des barreaux (Cant. 2, 9), et il suffit à nos adorations ; et la foi d’un tel mystère était la plus douce épreuve que vous pussiez imposer à notre amour.
Sang divin, prix du rachat, rentré pour jamais dans ces veines qui vous épanchèrent à torrents sur le monde, comme autrefois vous portez la vie dans ces membres glorieux, sous l’impulsion du Coeur sacré auquel demain nous rendrons un plus spécial hommage.
Âme très sainte du Sauveur, présente au Sacrement comme forme substantielle (Concil. Vienn.) de ce corps très parfait qui est par vous le vrai corps de l’Homme-Dieu vivant à jamais, vous renfermez dans vos profondeurs tous les trésors de la Sagesse éternelle (Col. 2. 3). Vous reçûtes pour mission de traduire dans une vie humaine, en un multiple et sensible langage, l’ineffable beauté de cette Sagesse du Père éprise des fils des hommes, et voulant, par une manifestation à leur portée, conquérir leur amour. Chaque parole, chacun des pas de Jésus, chaque mystère de sa vie publique ou cachée, révélait par degrés cette divine splendeur. Vraiment devant ces hommes qu’elle convoitait, la Sagesse comme la grâce en lui grandissait avec l’âge (s. Luc 2, 52) : jusqu’à ce qu’enfin tous ces enseignements, exemples et mystères, merveilleuses traductions de ses charmes intimes, elle‑même, pour les siècles à venir, les fixa immobiles au Sacrement divin, monument perpétuel où chaque âme trouve sa lumière, mémorial vivant où veille silencieusement pour nous son amour. « La chair, le sang du Christ, c’est le Verbe manifesté, dit saint Basile ; c’est la Sagesse rendue sensible par l’Incarnation et toute cette mystérieuse conversation dans la chair qui nous révèle la perfection morale, le beau naturel et divin. C’est là ce qui nourrit l’âme, et, dès maintenant, la prépare à la contemplation des divines réalités (Épist. 8). »
Les solennelles assises, pendant lesquelles le divin Sacrement a reçu l’hommage empressé de nos adorations, se terminent, comme elles ont commencé, dans la pompe du triomphe. Après les Vêpres, qui sont les mêmes qu’au jour de la fête, le Diacre descend du trône où il l’avait placé le radieux ostensoir, et le dépose entre les mains du Prêtre. L’Hostie sainte franchit de nouveau le seuil du temple, entourée des mêmes rites majestueux, célébrée dans les mêmes chants d’allégresse, accueillie par les mêmes enthousiastes démonstrations de son peuple fidèle. De nouveau, elle voit la nature à ses pieds, assainit l’air sur son passage, en chasse au loin les puissances ennemies (Éph. 2, 2 ; 6, 12), bénit la campagne et la ville, et jette sur les moissons prêtes à mûrir ses rayons fécondants. Regagnant son temple, elle n’en sortira plus désormais que pour venir fortifier les mourants dans le grand voyage, ou se donner miséricordieusement aux infirmes qui ne peuvent venir d’eux mêmes trouver leur Dieu. En ce moment donc, elle bénit une dernière fois la foule prosternée, et rentre au sacré tabernacle.
Abîmés dans l’adoration, témoignons nos sentiments au Dieu caché sous les voiles du Sacrement, en redisant l’Hymne céleste, où la science du Docteur angélique se montre encore surpassée par l’humble et fervent amour qui déborde en chacune de ces strophes.
Mais la porte sainte du tabernacle une fois refermée sur le Dieu de l’Hostie, nos cœurs sauront n’y point délaisser l’auguste Mystère. Mieux compris par les grâces de lumière tombées sur nous dans cette Octave, il sera plus que jamais l’aimant de nos âmes divinisées au saint banquet, conquises par lui aux sublimes attraits de la Sagesse éternelle.
Hymne Adoro Te de s. Thomas d’Aquin
Je vous adore pieusement, ô Dieu caché, qui sous ces espèces vous dérobez à nos regards : mon cœur tout entier se soumet à vous, et, dans la contemplation de votre présence, mon être tout entier s’anéantit.
La vue, le toucher, le goût sont ici en défaut, et l’ouïe seule assure ma foi ; je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu : rien de plus vrai que la parole de la vérité même.
Sur la croix, la divinité seule était cachée ; ici c’est l’humanité même qui se rend invisible : je crois et je confesse l’une et l’autre, et je demande ce que demandait le larron pénitent.
Je ne vois pas vos plaies comme les vit Thomas ; néanmoins je confesse que vous êtes mon Dieu : faites que ma foi en vous aille toujours croissant, qu’en vous j’espère, que toujours je vous aime.
O mémorial de la mort du Seigneur, pain vivant qui donne la vie à l’homme, donnez à mon âme de vivre de vous, et de goûter toujours votre ineffable douceur.
Seigneur Jésus, pélican rempli de tendresse, purifiez mes souillures par votre sang dont une seule goutte peut effacer les péchés du monde entier.
Jésus, que maintenant je ne vois qu’à travers un voile, daignez étancher l’ardente soif de mon âme ; faites qu’un jour contemplant à découvert votre visage, je jouisse éternellement de la vue de votre gloire.
Amen.
Le pieux Ratpert, moine de Saint-Gall, l’ami de Notker et son émule dans la composition des chants sacrés, nous fournira, pour conclure l’Octave du Corpus Domini, cette expression touchante de la piété du 9ème siècle envers le divin Sacrement.
Ad Eucharistiam Sumendam
O Tout-Puissant, nous te dédions nos louanges, honorant les dons de ton Corps sans égal et de ton Sang précieux.
Guide très saint, sois propice aux tiens dans leur indignité : nous approchons de la table sacrée. On répète : O Tout-Puissant, etc.
Sois propice, ô très aimant ; très bon, remets les péchés : qu’il nous soit ainsi profitable d’approcher des mystères triomphants On répète : De ton Corps, etc.
Qu’il descende vers nous des sommets des cieux l’Ange de sainteté purifiant les corps et les coeurs. O Tout-Puissant, etc.
Que ce remède puissant nous conduise aux célestes demeures, en nous donnant guérison sur terre par le secours. De ton Corps, etc.
Sauveur clément, dans nos hommages prends en pitié notre misère ; Pasteur souverain, protège tes brebis au sacré pâturage. O Tout-Puissant, etc.
Guéries par toi, protège-les, de peur que l’ennemi ne les terrasse encore ; affermis-nous à jamais par le don. De ton Corps, etc.
Indignes sommes-nous d’un si grand don, d’un tel honneur : toi-même, ô Roi très doux, conduis-nous au combat. O Tout-Puissant, etc.
Père tout-puissant, dans ta clémence, exauce-nous avec ton Christ et l’Esprit aussi tout-puissant, dignité trine et une. Du Corps, etc.
Terminons par ces belles prières de notre ancien Missel gallican.
Collecte après l’Eucharistie
Dans la foi qui nous a conduits aux autels sacrés, en possession du Corps et du Sang de Jésus-Christ notre Seigneur et Dieu, prions l’unité de la Trinité bienheureuse : que pleinement fidèles, il nous soit donné d’avoir toujours faim et soif de la justice et d’accomplir ainsi son œuvre dans la force et la grâce du mets du salut, pour que le Sacrement reçu par nous nous soit à remède et non à jugement.
Collecte
Regardez-nous, Seigneur, vous qui voulez que les fidèles se nourrissent de votre Corps et deviennent votre Corps ; faites que ce Sacrement soit pour nous la rémission des péchés ; que le divin aliment, fruit de votre bénédiction, se mêle de telle sorte à notre âme, que la chair soumise à l’esprit et subjuguée dans un paisible accord obéisse et ne résiste plus : par l’Esprit-Saint, qui dans l’unité du Père et du Fils et leur étant coéternel vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
Introduction
Les matines
La journée
La messe
La procession
Autres liturgies
Christum regem adoremus dominantem gentibus, qui se manducantibus dat spiritus pinguedinem.
Adorons le Christ roi Seigneur des nations, engraissant l’âme de qui le prend en nourriture.
Une grande solennité s’est levée sur le monde : la Fête-Dieu, ainsi l’ont appelée nos pères ; vraiment fête de Dieu, mais aussi fête de l’homme, étant la fête du Christ-médiateur présent dans l’Hostie pour donner Dieu à l’homme et l’homme à Dieu. L’union divine est l’aspiration de l’humanité[1] ; à cette aspiration, ici-bas même, Dieu a répondu par une invention du ciel. L’homme célèbre aujourd’hui cette divine merveille.
Contre cette fête toutefois et son divin objet, des hommes ont répété la parole déjà vieille : Comment ces choses peuvent-elles se faire (s. Jean 3, 9 ; 6, 53) ? Et la raison semblait justifier leurs dires contre ce qu’ils appelaient les prétentions insensées du cœur de l’homme.
Tout être a soif de bonheur, et cependant, et pour cela même, n’aspire qu’au bien dont il est susceptible ; car c’est la condition du bonheur de ne se rencontrer que dans la pleine satisfaction du désir qui le poursuit. De là vient qu’au commencement, la divine Sagesse préparant les cieux, creusant les abîmes, équilibrant la terre et composant toutes choses avec la Toute-Puissance (Prov. 8, 22–34), distribua inégalement la lumière et la vie dans ce vaste univers, et mesura ses dons aux destinées diverses ; plaçant l’harmonie du monde dans ce rapport parfait des divers degrés d’être avec les fins variées des créatures, sa bonté prévoyante adapta les besoins, l’instinct, le désir de chacune à leur nature propre, et n’ouvrit pas en elles des aspirations que celle-ci ne saurait satisfaire. La poursuite du bien et du beau, la recherche de Dieu, loi impérieuse de toute nature intelligente et libre, ne doit‑elle pas s’arrêter en conséquence, elle aussi, aux proportions finies de cette nature même ? N’arriverait-il pas autrement que le bonheur fût placé, pour quelques êtres, en des jouissances que leurs facultés créées ne peuvent atteindre ?
Quelque étrange que puisse paraître une telle anomalie, elle existe pourtant : l’humanité, dans tous les âges, par ses tendances les plus universelles, les mieux constatées, par toutes ses religions vraies ou fausses, en rend témoignage. Comme tout ce qui vit autour de lui, l’homme a soif de bonheur ; et cependant, seul sur cette terre, il sent en lui des aspirations qui dépassent immensément les bornes de sa fragile nature. Tandis que, docilement rangés sous le sceptre remis en ses mains par l’Auteur du monde, les humbles hôtes de sa royale demeure accomplissent dans la pleine satisfaction de tout désir rempli leurs services divers, le roi de la création ne peut trouver dans le monde de contrepoids à l’irrésistible impulsion qui l’entraîne au delà des frontières de son empire et du temps, vers l’infini. Dieu même se révélant à lui, par ses œuvres, d’une façon correspondante à sa nature créée ; Dieu cause première et fin universelle, perfection sans limites, beauté infinie, bonté souveraine, objet bien digne de fixer à jamais en les comblant son intelligence et son cœur : Dieu ainsi connu, ainsi goûté, ne suffit pas à l’homme. Cet être de néant veut l’infini dans sa substance ; il soupire après la face du Seigneur et sa vie intime. La terre n’est à ses yeux qu’un désert sans issue, sans eau pour étancher sa soif brûlante ; dès l’aurore, son âme veille, affamée du Dieu qui peut seul calmer ces ardeurs, et sa chair même éprouve vers lui d’ineffables tressaillements (Psalm. 62, 2). « Comme le cerf, s’écrie-t-il, aspire après l’eau des fontaines, ainsi mon âme aspire après vous, ô Dieu ! Mon âme a soif du Dieu fort, du Dieu vivant. Oh ! quand viendrai-je, quand paraîtrai-je devant la face de Dieu ? Mes larmes sont devenues mon pain du jour et de la nuit ; on médit tous les jours : Où est ton Dieu ? J’ai repassé leurs injures, j’ai répandu mon âme au dedans de moi-même. Mais je passerai jusqu’au lieu du tabernacle admirable, jusqu’à la maison de Dieu. Voix d’allégresse et de louange ! c’est l’écho du festin. Pourquoi es-tu triste, mon âme ? Pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu, parce que je le louerai encore : il est le salut que verra mon visage, il est mon Dieu (Psalm. 41, 2–7). »
Enthousiasme étrange assurément pour la froide raison ; prétentions, semble-t-il, vraiment insensées ! cette vue de Dieu, cette vie divine, ce festin dont Dieu même serait l’aliment, l’homme fera-t-il jamais que ces sublimités ne demeurent infiniment au-dessus des puissances de sa nature, comme de toute nature créée ? Un abîme le sépare de l’objet qui l’enchante, abîme qui n’est autre que l’effrayante disproportion du néant à l’être. L’acte créateur dans sa toute-puissance ne saurait à lui seul combler l’abîme ; et pour que la disproportion cessât d’être un obstacle à l’union ambitionnée, il faudrait que Dieu même franchît la distance et daignât communiquer à ce rejeton du néant ses propres énergies. Mais qu’est donc l’homme, pour que l’Être souverain dont la magnificence est au-dessus des cieux abaisse jusqu’à lui leurs hauteurs (Psalm. 143, 5) ?
Mais alors aussi, qui donc a fait du cœur humain ce gouffre béant que rien ne saurait remplir ? Lorsque les cieux racontent la gloire de Dieu, et les œuvres de ses mains la sagesse et la puissance de leur auteur (Psalm. 18, 2), d’où vient en l’homme un tel manque d’équilibre ? Le poids, le nombre et la mesure (Sap. 11 21) auraient-ils fait défaut pour lui seul au suprême ordonnateur ? Et celui qui devait être le chef‑d’œuvre de la création, comme il en est le couronnement et le roi, ne serait-il qu’une de ces œuvres manquées accusant par leur défaut de proportions la lassitude ou l’impuissance de l’ouvrier ? Loin de nous un tel blasphème ! Dieu est amour (1 s. Jean 4, 8), » nous dit saint Jean ; et l’amour est le nœud du problème qui se dresse, aussi insoluble qu’inévitable, en face de la philosophie réduite à ses seules forces.
Dieu est amour ; et la merveille n’est pas que nous ayons aimé Dieu, mais qu’il nous ait lui-même prévenus d’amour (Ibid. 10). Mais l’amour appelle l’union, et l’union veut des semblables. O richesses de la divine nature en laquelle s’épanouissent, également infinis, Puissance, Sagesse et Amour, constituant dans leurs sublimes relations la Trinité auguste qui, depuis Dimanche, darde sur nous ses feux ! O profondeurs des divins conseils, où ce que veut l’Amour sans bornes trouve en la Sagesse infinie de sublimes expédients qui font la gloire de la Toute-Puissance !
Gloire à vous tout d’abord, Esprit-Saint, dont le règne à peine commencé illumine de tels rayons nos yeux mortels, qu’ils analysent ainsi les éternels décrets ! Au jour de votre Pentecôte, une loi nouvelle, toute de clartés, a remplacé l’ancienne et ses ombres. La loi du Sinaï, le pédagogue qui préparait à la vraie science et régissait l’enfance du monde, a reçu nos adieux : la lumière a brillé par la prédication des saints Apôtres ; et les fils de lumière, émancipés, connaissant Dieu, connus de lui, s’éloignent toujours plus chaque jour des maigres et infirmes éléments du premier âge (Gal. 3, 4). À peine s’achevait, Esprit divin, la triomphante Octave où l’Église célébrait avec votre avènement sa propre naissance : et déjà, empressé pour la mission reçue par vous de rappeler à l’Épouse les leçons du Seigneur (s. Jean 14, 26), vous présentiez aux regards de sa foi le sublime et radieux triangle dont la contemplation ravit nos âmes éperdues dans l’adoration et la louange. Mais le premier des grands mystères de notre foi, le dogme sans fond de la très sainte Trinité, ne représentait pas l’économie entière de la révélation chrétienne ; vous aviez hâte d’étendre, avec le champ de vos enseignements, les horizons de la foi des peuples.
La connaissance de Dieu en lui-même et dans sa vie intime appelait comme complément celle de ses œuvres extérieures, et des rapports qu’il a voulu établir entre lui et ses créatures. Et voilà qu’en cette semaine qui nous voit commencer avec vous l’ineffable inventaire des dons précieux laissés en nos mains par l’Époux montant au ciel (Cf. Psalm. 67, 19 ; Éph. 4, 8), en ce premier jeudi qui nous rappelle le jeudi, saint entre tous, de la Cène du Seigneur, vous découvrez à nos cœurs tout à la fois la plénitude, le but, l’admirable harmonie des œuvres qu’opère le Dieu un dans son essence et trois dans ses personnes ; sous le voile des espèces sacrées, vous offrez à nos yeux, monument divin, le mémorial vivant des merveilles accomplies par le concert de la Toute‑Puissance, de la Sagesse et de l’Amour (Psalm. 110, 4) !
L’Eucharistie pouvait seule, en effet, mettre en pleine lumière le développement dans le temps, la marche progressive des divines résolutions inspirées par l’amour infini qui les conduit jusqu’à la fin (s. Jean 13, 1), jusqu’au dernier terme ici-bas qui est elle‑même ; couronnement de l’ordre surnaturel en cette terre de l’exil, elle explique et suppose tous les actes divins antérieurs. Nous ne saurions donc pénétrer sa divine importance, qu’en embrassant d’un même regard les opérations de l’amour infini dont elle est sur terre le sommet glorieux. Ainsi, en même temps, trouverons-nous le secret de ces aspirations supérieures à la nature qui donnent à l’histoire de l’humanité, jusqu’en ses égarements, tant de grandeur mystérieuse ; ainsi verrons-nous que celui-là seul a creusé l’abîme du cœur humain, qui peut et veut le combler.
Tout acte de la divine volonté, hors de Dieu comme en lui-même, est amour pur, se rapportant à la troisième des augustes personnes, qui est, par le mode de sa procession, l’Amour substantiel et infini. De même que le Père tout-puissant voit toutes choses, avant qu’elles existent, en son Verbe unique, en qui s’épuise la divine intelligence : de même, pour qu’elles soient, il les veut toutes dans l’Esprit-Saint, qui est à la divine volonté ce qu’est le Verbe à l’intelligence souveraine. Terme dernier auquel s’arrête l’intime fécondité des personnes, en la divine essence, l’Esprit d’amour est en Dieu le principe premier des œuvres extérieures : communes dans l’exécution aux trois personnes, elles ont en lui leur raison d’être. Ineffable solliciteur, il incline la Divinité en dehors d’elle-même ; il est le poids qui, rompant les éternelles barrières, plus violent que la foudre (Cant. 8, 6), entraîne des sommets de l’être aux confins du néant la Trinité auguste. Ouvrant le grand conseil, il y dit la parole : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance (Gen. 1, 26). » Et Dieu crée l’homme à son image ; il le crée à l’image de Dieu (Ibid. 27), copiant son Verbe, l’archétype souverain, dans lequel toute création plonge ses racines comme dans le lieu des essences. Car le Verbe, pensée du Père, miroir très pur (Sap. 7, 26) de l’intelligence infinie, renferme en soi l’idée divine de toute chose : règle des mondes, exemplaire éternel, lumière vivante et vivifiante (s. Jean 1, 3, 4) qui donne leur forme et leur nature à tous les êtres. Mais dans l’homme seul, résumé des mondes, à la fois esprit et matière, se retrouvera l’expression complète de la pensée créatrice. L’âme même, en lui, portera directement l’image de la divine ressemblance (Sap. 2, 23), dont ce même Verbe est l’expression substantielle et infinie (Héb. 13) : doué d’intelligence et de liberté comme l’Être souverain, il animera pour Dieu la création entière ; elle remontera par lui vers son Auteur dans un hommage, borné sans doute, mais en rapport avec toute cette nature inférieure sortie du néant à l’appel divin. Tel est, tel serait du moins l’ordre naturel, ensemble harmonieux, chef‑d’œuvre de bonté s’il eût existé jamais seul, mais loin encore des ineffables projets de l’Esprit d’amour.
Dans la pleine spontanéité d’une liberté qui pouvait s’abstenir et n’a d’égale que sa puissance, l’Esprit-Saint veut pour l’homme, au delà du temps, l’association à la vie même de Dieu dans la claire vision de son essence ; la vie terrestre des fils d’Adam revêtira elle-même par avance la dignité de cette vie supérieure, à tel point que celle-ci ne sera que le fruit direct, l’épanouissement régulier de la première. Aussi, pour que l’être chétif de la créature ne demeure pas au-dessous d’une telle destinée, pour que l’homme puisse suffire aux ambitions de son amour, l’Esprit fait-il que, simultanément à l’acte de création, les trois divines personnes infusent en lui leurs propres aptitudes et greffent sur ses puissances finies et bornées les puissances mêmes de la nature divine. Cet ensemble d’une destinée supérieure à la nature et d’énergies en rapport avec cette destinée, qui se superposent aux facultés naturelles pour les transformer sans les détruire, prendra le nom d’ordre surnaturel, par comparaison avec l’ordre inférieur qui eût été celui de la nature, si les divines prévenances n’eussent ainsi dès l’abord élevé l’être humain au-dessus de lui-même. L’homme gardera de cet ordre inférieur les éléments qui constituent son humaine nature, avec l’emploi qui leur est propre ; mais tout ordre se spécifie surtout par la fin que poursuit l’ordonnateur : et la fin dernière de l’homme n’ayant jamais été autre en la pensée divine qu’une fin surnaturelle, il s’ensuivra que l’ordre naturel proprement dit n’aura jamais eu d’existence indépendante et séparée.
Vainement une orgueilleuse philosophie, s’appelant quand même « indépendante et séparée », prétendra s’en tenir aux dogmes naturels et aux vertus purement humaines : non moins que les merveilleuses ascensions des âmes fidèles, les effrayants écarts des révoltés dans les voies de l’erreur ou du crime prouveront à leur manière que la nature n’est plus, ne fut jamais pour l’homme un niveau auquel il puisse espérer se maintenir. En fût-il ainsi d’ailleurs, que l’homme ne pourrait encore légitimement se soustraire aux intentions divines. « En nous assignant une vocation surnaturelle, Dieu a fait acte d’amour ; mais il a fait acte aussi d’autorité. Son bienfait nous devient un devoir. Noblesse oblige : c’est un axiome parmi les hommes. Ainsi en est-il de la noblesse surnaturelle que Dieu a daigné conférer à la créature[2]. »
Noblesse sans pareille, qui fait de l’homme non plus seulement l’image de Dieu, mais vraiment son semblable (Gen. 1, 26) ! Entre l’infini, l’éternel, et celui qui naguère n’était pas et reste à jamais créature, l’amitié, l’amour désormais sont possibles : tel est le but de la communauté d’aptitudes, de puissances, de vie, établie entre eux par l’Esprit d’amour. Ils n’étaient donc pas tout à l’heure le fruit d’un enthousiasme insensé, ces soupirs de l’homme vers son Dieu, ces tressaillements de sa chair mortelle (Psalm. 62, 2) ! elle n’était pas une vaine chimère cette soif du Dieu fort, du Dieu vivant, cette aspiration dévorante au festin de l’union divine (Psalm. 41, 2–7) ! Rendu participant de la nature divine (2 s. Pierre 1, 4), quoi d’étonnant que l’homme en ait conscience, et se laisse entraîner par la flamme incréée vers le foyer d’où elle rayonne jusqu’à lui ? Témoin autorisé de ses propres œuvres, l’Esprit est là d’ailleurs pour confirmer le témoignage de notre conscience, et attester à notre âme que nous sommes bien les fils de Dieu (Rom. 8, 16). C’est lui-même qui, se dérobant au plus intime de notre être où il demeure pour maintenir et conduire à bonne fin son œuvre d’amour, c’est l’Esprit qui, tantôt par de soudaines illuminations ouvrant aux yeux de notre cœur les horizons de la gloire future, inspire aux fils de Dieu les accents anticipés du triomphe (Éph. 1, 17, 18 ; Rom. 5, 2) ; tantôt soupire en eux ces gémissements inénarrables (Rom. 8, 26), ces chants d’exil imprégnés des larmes brûlantes d’un amour pour qui l’union se fait trop attendre. Comment redire la suavité victorieuse des incomparables harmonies qui, dans le secret des âmes blessées du trait divin, montent ainsi de la terre au ciel ? Victorieux en effet seront ces soupirs ; et si l’union éternelle est trop incompatible avec les jours du pèlerinage et de l’épreuve, la vallée des larmes verra pourtant d’ineffables mystères.
Dans ce concert merveilleux de l’Esprit et de l’âme, « celui qui scrute les cœurs, nous dit l’Apôtre, connaît le désir de l’Esprit, parce qu’il prie selon Dieu pour les saints (Rom. 8, 27). » Désir tout-puissant par suite comme Dieu lui-même ; désir, nouveau en tant que de l’homme né d’hier, mais éternel comme de l’Esprit dont l’immuable procession est avant tous les âges. En réponse au désir de l’Esprit, des insondables profondeurs de son éternité, Celui pour qui tout existe, et que nul œil mortel n’a contemplé ni ne peut voir (1 Tim. 6, 16), a résolu de se manifester dans le temps et de s’unir à l’homme encore voyageur, non par lui-même, mais en son Fils, la splendeur de sa gloire et l’expression très fidèle de sa substance (Héb. 1, 3). Dieu a tant aimé le monde (s. Jean 3, 16), qu’il lui a donné son Verbe, la divine Sagesse engagée à l’humanité dès le sein du Père. Figuré par le sein d’Abraham, rendez-vous mystérieux des justes sous l’ancienne alliance, lieu de repos des âmes saintes avant que ne fût ouverte au peuple élu la voie du céleste sanctuaire (Héb. 9, 8), le sein du Père est le lit nuptial chanté par David (Psalm. 18, 6), d’où procède l’Époux, quittant à l’heure marquée les sommets des cieux pour chercher sa fiancée, et l’y ramenant avec lui pour l’introduire au lieu des noces éternelles. Marche triomphante de l’Époux en sa beauté (Psalm. 44, 5), dont le prophète Michée a dit, parlant de son passage en Bethléhem, que le point de départ en est des jours de l’éternité (Mich. 5, 2) ! Tel est, en effet, d’après les sublimes enseignements de la théologie catholique, l’étroit rapport de la procession éternelle et de la mission dans le temps des divines personnes, qu’une même éternité les unit toutes deux en Dieu : éternellement l’auguste Trinité contemple l’ineffable naissance du Fils unique au sein du Père ; éternellement, du même regard, elle le voit procédant comme Époux du même sein paternel.
Que si maintenant nous venons à comparer entre eux les éternels décrets, il est facile de reconnaître ici le décret principal entre tous, et comme tel primant tous les autres en la pensée créatrice. Dieu le Père a tout fait pour cette union de la nature humaine avec son Fils : union si intime qu’elle devait aller, pour l’un des membres de cette humanité, jusqu’à l’identification personnelle avec le Fils très unique du Père ; union si universelle, qu’à des degrés divers, aucun des individus de la race humaine ne devait être exclu que par lui-même des noces divines avec la Sagesse éternelle ainsi manifestée dans le plus beau des enfants des hommes (Psalm. 44, 3). Ainsi « Dieu, qui d’une parole autrefois fit jaillir la lumière au sein des ténèbres, resplendit lui-même en nos cœurs, les initiant à la connaissance de la gloire divine par la face du Christ Jésus (2 Cor. 4, 6). » Ainsi le mystère des noces est‑il bien le mystère du monde ; ainsi le royaume des cieux est-il semblable à un roi qui fait les noces de son fils (s. Matth. 22, 21).
Mais où donc se fera la rencontre ici-bas du prince et de sa fiancée ? Où doit se consommer cette union merveilleuse ? Qui nous dira la dot de l’Épouse, le gage de l’alliance ? Sait-on l’ordonnateur du banquet nuptial, et quels mets seront servis aux convives ?
À ces questions la triomphante réponse éclate aujourd’hui de toutes parts sous la voûte du ciel. À la puissance des accents sublimes que se renvoient les échos de la terre et des cieux, reconnaissons le Verbe divin. L’adorable Sagesse est sortie des temples : elle crie sur les places publiques, en tête des foules, aux portes des villes (Prov. 1, 20, 21) ; établie sur les montagnes, occupant les points élevés des grandes routes, barrant les sentiers, elle fait entendre sa voix aux fils des hommes (Ibid. 8, 1‑4). Et dans le même temps courent ses servantes, les grâces variées portant son message aux humbles de cœur : « Venez, mangez mon pain, buvez le vin que j’ai mélangé pour vous. » Car la Sagesse s’est bâti une demeure ici-bas ; elle a elle-même immolé ses victimes, préparé le vin et dressé sa table (Ibid. 9, 1‑5) : tout est prêt, venez au festin des noces (s. Matth. 22, 4) !
O Sagesse, qui êtes sortie de la bouche du Très-Haut, atteignant d’une extrémité à l’autre et disposant toutes choses avec force et douceur (1 a ex Ant. maj. Adventus), nous implorions au temps de l’Avent votre venue en Bethléhem, la maison du pain ; vous étiez la première aspiration de nos cœurs haletants sous l’attente des siècles. Le jour de votre glorieuse Épiphanie manifesta le mystère des noces, et révéla l’Époux ; l’Épouse fut préparée dans les eaux du Jourdain ; nous chantâmes les Mages courant avec des présents au festin figuratif, et les convives s’enivrant d’un vin miraculeux (Ant. Épiph. ad Benedictus). Mais l’eau changée en vin pour suppléer à l’insuffisance d’une vigne inféconde présageait de plus grandes merveilles. La vigne, la vraie vigne dont nous sommes les branches (s. Jean 15, 5), a donné ses fleurs embaumées, ses fruits de grâce et d’honneur (Éccli. 24, 23). Le froment abonde dans les vallées, elles chantent un hymne de louange (Psalm. 64, 14.) ; car cette force du peuple couvre de ses épis jusqu’au sommet des montagnes, et sa tige nourricière domine le Liban (Psalm. 71, 16).
Sagesse, noble souveraine, dont les charmes divins captivent dès l’enfance les cœurs avides de la vraie beauté (Sap. 8, 2), il est donc arrivé le jour du vrai festin des noces ! comme une mère pleine d’honneur, comme la jeune vierge en ses attraits, vous accourez pour nous nourrir du pain de vie, nous enivrer du breuvage salutaire (Éccli. 15, 2, 3). Meilleur est votre fruit que l’or et la pierre précieuse, meilleure votre substance que l’argent le plus pur (Prov. 8, 19). Ceux qui vous mangent auront encore faim, ceux qui vous boivent n’éteindront pas leur soif (Éccli. 24, 29). Car votre conversation n’a point d’amertume, votre société de dégoût ; avec vous sont l’allégresse et la joie (Sap. 8, 16), les richesses, la gloire et la vertu (Prov. 8, 18).
En ces jours où siégeant dans la nuée (Éccli. 24, 7), vous élevez votre trône dans l’assemblée des saints, sondant à loisir les mystères du divin banquet, nous voulons publier vos merveilles, et, de concert avec vous, chanter vos louanges en face des armées du Très-Haut (Ibid. 1–4). Daignez ouvrir notre bouche et nous remplir de votre Esprit, divine Sagesse, afin que notre louange soit digne de son objet, et qu’elle abonde, selon votre promesse dans les saints Livres, en la bouche fidèle de vos adorateurs (Éccli. 15, 5, 10).
L’Office de la nuit emprunte aujourd’hui un intérêt spécial au souvenir de cette nuit précieuse où, comme le chante l’Église, la foi nous montre le Seigneur présidant une dernière fois la Pâque figurative, et faisant suivre le banquet de l’Agneau symbolique du festin de son propre corps. Pour les raisons exposées hier, nous donnons cet Office en entier.
Afin d’exciter encore plus le zèle des fidèles pour la prière liturgique de préférence à toute autre, rappelons aussi que les Souverains Pontifes ont solennellement ouvert le trésor de l’Église en faveur de ceux qui, vraiment contrits et confessés, assisteraient à quelqu’une des Heures canoniales le jour de la Fête ou dans l’Octave. Martin V, par sa Constitution Ineffabile Sacramentum qui permet de célébrer au son des cloches et avec solennité, dans les lieux même soumis à l’interdit, la Fête et toute l’Octave du Corps du Seigneur, confirma et augmenta les indulgences accordées par Urbain IV en la Bulle Transiturus. Enfin Eugène IV, rappelant les actes des deux Pontifes (Const. Excellentissimum), doubla ces indulgences, qui peuvent se résumer aujourd’hui pour les fidèles de la manière suivante. Deux cents jours sont accordés pour le jeûne de la Vigile, ou une œuvre pie remplaçant le jeûne selon l’avis du confesseur ; le jour de la Fête, quatre cents jours pour l’assistance aux premières Vêpres, et autant pour Matines, la Messe, les secondes Vêpres, deux cents jours pour la Communion indépendamment de la sainte Messe, cent soixante pour chacune des Heures de Prime, Tierce, Sexte, None et Complies, deux cents pour la Procession le jour de la Fête ou dans l’Octave ; deux cents jours également pour l’assistance aux Vêpres, Matines et Messes dans l’Octave, et quatre-vingts pour chacune des autres Heures.
Hymne
Mêlons nos joies aux saintes solennités ; que la louange résonne du fond des cœurs ; loin de nous la vétusté, que tout soit nouveau, les cœurs, les voix et les œuvres.
Nous fêtons la mémoire de la cène dernière, en cette nuit où le Christ divise à ses frères l’agneau et les azymes, selon la loi donnée aux pères de l’ancien peuple.
Après l’agneau symbolique, le banquet terminé, reconnaissons le Corps du Seigneur donné de ses mains aux disciples, à tous entier comme à chacun d’eux.
Il donne à leur faiblesse sa chair en réconfort, il donne à leur tristesse son sang pour breuvage, disant : « Prenez la coupe que je vous livre, buvez-en tous. »
Ainsi établit-il ce Sacrifice dont il a voulu qu’aux seuls prêtres fût confié le ministère : à eux il appartient de s’en nourrir et de le donner aux autres.
Le pain des anges devient le pain des hommes ; le pain du ciel met fin aux figures. O prodige admirable ! le Seigneur est la nourriture du pauvre, de l’esclave, du dernier des humains.
Déité trine et une, écoutez nos prières : visitez-nous dans nos hommages ; par vos sentiers conduisez-nous où nous tendons, à la lumière que vous habitez.
Amen.
Ces préludes étant accomplis, commence le solennel Office de la nuit, divisé, comme l’on sait, en trois Veilles ou Nocturnes.
Premier nocturne
Le Christ est l’homme juste par excellence ; il est l’arbre qui donne son fruit en son temps, le fruit de salut que le Seigneur nous donne à goûter au temps de sa mort. Le premier Psaume rappelle ce beau symbolisme exalté par les Pères.
Ant. Au temps de sa mort, le Seigneur nous a donné à goûter un fruit de salut.
Psaume 1.
Le deuxième Psaume célèbre la paix et l’abondance de l’homme qui a mis sa confiance dans le Dieu de justice. Le froment, le vin et l’huile sont les richesses de la maison du Seigneur : c’est par ces trois éléments surtout que l’Église confère une sainteté toujours croissante aux hommes devenus ses enfants par l’eau du baptême. Mais qu’a‑t-elle de meilleur, qu’a‑t-elle de plus beau que le froment des élus et le vin qui fait germer les vierges (Zach. 9, 17) ?
Ant. Enrichis par l’abondance du froment et du vin, les fidèles se reposent dans la paix du Christ.
Psaume 4.
Nous avons vu comment la très sainte Eucharistie était le lien des fidèles entre eux, le centre de la communion catholique. Ce qu’est l’immortel Sacrifice pour les chrétiens au point de vue social, les sacrifices mosaïques le furent autrefois pour les Juifs, quoique d’une façon tout extérieure et figurative. L’Antienne qui suit nous indique que l’Église a fait choix du troisième Psaume, pour rappeler sa supériorité sous ce rapport en face de la synagogue répudiée. Le Seigneur lui-même est la part glorieuse de son héritage, et le calice de sa joie.
Ant. Le Seigneur nous a rassemblés, non par le sang des veaux, mais dans la communion du calice où l’on boit Dieu lui-même.
Psaume 15.
Les Leçons du premier Nocturne sont empruntées à saint Paul. Après avoir repris les fidèles de Corinthe des abus qui s’étaient introduits dans leurs assemblées, il raconte l’institution de la sainte Eucharistie ; il explique les dispositions avec lesquelles on doit se présenter à la table sainte, et nous montre la grandeur du crime que commet celui qui s’en approche indignement.
On remarquera l’habile contexture des Répons, composés de passages de l’Ancien et du Nouveau Testament, mis en présence pour faire ressortir l’accord de la Loi et des Prophètes avec l’Évangile au sujet de l’Eucharistie. L’Office du Saint-Sacrement se trouve ainsi enrichi des principales prophéties et figures qui l’avaient annoncé, tenant en éveil les justes de l’ancienne alliance.
Leçon 1
De la première Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. Chap. 11
Vos réunions ne sont plus dignes de la Cène du Seigneur. Car chacun se hâte de manger son souper à part, en sorte que l’un n’a rien à manger, tandis que l’autre fait des excès. N’avez‑vous pas vos maisons pour y manger et y boire ? Méprisez-vous l’Église de Dieu ? Voulez-vous faire honte à ceux qui sont pauvres ? Que vous dirai-je ? Faut-il vous louer ? Non, certes, je ne vous louerai pas.
R/. La multitude des enfants d’Israël immolera un chevreau au soir de la Pâque : * Et ils en mangeront les chairs avec des pains azymes. V/. Le Christ notre Pâque a été immolé : mangeons-le donc avec les azymes de la sincérité et de la vérité. * Et ils.
Leçon 2
C’est du Seigneur lui-même que j’ai appris ce que je vous ai enseigné, savoir que le Seigneur Jésus, dans la nuit même où il fut livré, prit du pain, et ayant rendu grâces, le rompit et dit : Prenez et mangez : ceci est mon corps qui sera livré pour vous : faites ceci en mémoire de moi. Il prit de même le calice, après avoir soupé, en disant : Ce calice est la nouvelle alliance dans mon sang ; faites ceci en mémoire de moi, toutes les fois que vous le boirez ; car toutes les fois que vous mangerez ce pain et boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.
R/. Vous mangerez de la chair, et vous rassasierez de pains : * Voici le pain que le Seigneur vous donne à manger. V/. Moïse ne vous a point donné le pain du ciel, mais c’est mon Père qui vous donne le vrai pain du ciel. * Voici le pain.
Leçon 3
Ainsi donc, celui qui mangera ce pain, ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Que l’homme donc s’éprouve soi-même, et qu’il mange ainsi de ce pain et boive de ce calice ; car celui qui mange et boit indignement, mange et boit son propre jugement, ne faisant pas le discernement qu’il doit faire du corps du Seigneur. C’est pour cela que parmi vous beaucoup sont malades et languissants, et que beaucoup même sont morts. Que si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés. Mais lorsque nous sommes jugés de la sorte, c’est le Seigneur lui-même qui nous châtie ; afin que nous ne soyons pas condamnés avec ce monde.
R/. Elie vit à sa tête un pain cuit sous la cendre ; se levant, il mangea et but : * Et il marcha dans la force de cette nourriture jusqu’à la montagne de Dieu. V/. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. * Et il marcha. Gloire au Père. * Et il marcha.
Deuxième nocturne
Le quatrième Psaume des Matines célèbre l’efficacité toute‑puissante du Sacrifice chrétien. La protection du Seigneur, son secours dans les combats de la vie, la joie, la gloire et l’abondance demeurent assurés à qui sait y recourir. Car le Christ en est l’hostie, victime grasse entre toutes, holocauste dont la suave odeur monte de l’autel terrestre au sanctuaire des cieux, pour en faire descendre le salut de la droite du Très-Haut. C’est au Christ lui-même que le Psalmiste adresse ici ses vœux de victoire.
Ant. Que le Seigneur se souvienne de notre Sacrifice, et que notre holocauste lui soit agréable.
Psaume 19.
Rien ne manque à l’âme qui suit le Seigneur. Heureuse brebis ! la houlette du Pasteur la conduit aux gras pâturages, aux eaux rafraîchissantes. Chantons avec le juste son calice enivrant, et la table préparée pour lui contre tous ceux qui le persécutent : comme un lion respirant la flamme, il sort de cette table en effet devenu terrible au démon (Chrys. in Johan).
Ant. La table du Seigneur est dressée pour nous contre tous ceux qui nous persécutent.
Psaume 22.
Le sixième Psaume fut inspiré à David retenu loin du tabernacle et de l’arche sainte, lorsqu’il se dérobait à la colère de Saül dans les montagnes voisines du Jourdain. C’est ce beau cantique que nous avons cité plus haut, comme exprimant merveilleusement la soif de l’homme vers Dieu dès cette vie mortelle. La seule pensée du banquet divin le réconforte au milieu des angoisses et ranime son espoir. Laissons-nous pénétrer de cette sublime poésie : qu’elle allume ou ranime en nous la flamme de l’amour.
Ant. Que les convives du banquet divin fassent retentir un chant d’allégresse.
Psaume 41.
Le Docteur angélique intervient lui-même directement, aux Leçons du second Nocturne, pour faire entrer notre foi dans la science du divin Sacrement, autant qu’il peut être compris par l’homme encore voyageur, et défini par l’intelligence humaine. « Ce sont les paroles mêmes du Seigneur approuvant la doctrine de Thomas sur le Sacrement de son Corps. » Trois villes successivement, Paris, Naples et Orvieto, eurent l’honneur de servir de théâtre à ces manifestations si glorieuses du Christ à son Docteur. On vénère encore à Orvieto, dans l’Église de Saint‑Dominique, le Crucifix qui prit ainsi la parole pour donner l’approbation divine à l’Office même qui est sous nos yeux. Écoutons donc avec un pieux respect, et ne nous laissons pas effrayer par une terminologie scolastique qui n’est pas la science, mais le vêtement de combat dont il parut bon de la munir pour les champs clos de la dialectique.
Leçon 4
Sermon de saint Thomas d’Aquin.
Les immenses bienfaits de la divine largesse octroyés au peuple chrétien lui confèrent une dignité inestimable. Il n’est point, en effet, comme il ne fut jamais, de nation, si illustre qu’on la suppose, qui ait eu ses dieux approchant d’elle en la mesure où notre Dieu le fait avec nous. Car le Fils unique de Dieu, voulant que nous fussions participants de sa divinité, a pris notre nature, afin que fait homme il fit dieux les hommes. En outre, tout ce qu’il nous avait ainsi emprunté, il l’a livré pour notre salut. Car son corps, il l’a offert pour notre réconciliation comme victime à Dieu le Père sur l’autel de la croix ; son sang, il l’a versé tout à la fois, et comme prix de liberté, et comme onde purifiante, pour que, rachetés d’une misérable servitude, nous fussions lavés de tous nos péchés. Or, afin que demeurât persévérante en nous la mémoire d’un si grand bienfait, il a laissé aux fidèles, sous les espèces du pain et du vin, son corps en nourriture et son sang en breuvage.
R/. Pendant qu’ils soupaient, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit, et le donna à ses disciples, disant : * Prenez et mangez : ceci est mon corps. V/. Les hommes de ma tente ont dit : Qui nous donnera de ses chairs, pour nous en rassasier ? * Prenez.
Leçon 5
O festin précieux admirable, salutaire plein de toute suavité ! Que peut-il y avoir en effet de plus précieux que ce festin, dans lequel on nous offre à manger, non la chair des veaux et des boucs, comme jadis sous la loi, mais le Christ vrai Dieu ? Quoi de plus admirable que ce Sacrement, dans lequel le pain et le vin sont convertis substantiellement au Corps et au Sang du Christ, en sorte que le Christ, Dieu et homme parfait, est contenu sous l’espèce ou apparence d’un peu de pain et d’un peu de vin ? Il est donc mangé par les fidèles, sans être mis en pièces ; bien plus, si l’on divise le Sacrement, il demeure entier sous chaque partie divisée. Les accidents ou modes subsistent ainsi sans leur sujet ou substance, afin que la foi soit exercée recevant invisiblement ce qui est visible en soi, caché sous une espèce étrangère ; et pour que les sens soient préservés d’erreur, lorsqu’ils jugent d’accidents à eux connus.
R/. Jésus prit le calice, après avoir soupé, disant : Ce calice est la nouvelle alliance en mon sang : * Faites ceci en mémoire de moi. V/. J’en garderai fidèle mémoire, et mon âme en sera consumée. * Faites ceci.
Leçon 6
Il n’y a point non plus de Sacrement plus salutaire que celui-ci, par lequel les péchés sont effacés, les vertus s’accroissent, et l’âme est engraissée de l’abondance de tous les dons spirituels. On l’offre dans l’Église pour les vivants et pour les morts, afin que serve à tous ce qui a été établi pour le salut de tous. Personne enfin ne saura dire la suavité de ce Sacrement, où l’on goûte à sa source la douceur spirituelle, où l’on renouvelle la mémoire de cette charité merveilleuse que le Christ a manifestée dans sa Passion. Aussi, pour que l’immensité de cet amour s’imprimât plus profondément dans le cœur des fidèles, à la dernière cène, lorsqu’ayant célébré la Pâque avec ses disciples, il allait passer de ce monde à son Père, il institua ce Sacrement comme le mémorial perpétuel de sa passion, l’accomplissement des anciennes figures, la plus grande des merveilles qu’il eût opérées ; et il le laissa aux siens attristés comme une singulière consolation de son absence.
R/. Je suis le pain de vie : vos pères ont mangé la manne dans le dé sert, et ils sont morts : * C’est ici le pain qui descend du ciel, afin que si quelqu’un en mange, il ne meure pas. V/. Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. * C’est ici. Gloire au Père. * C’est ici.
Troisième nocturne
Le septième Psaume fait suite au précédent dans l’ordre du Psautier. Une même situation les inspire, une même pensée domine leur composition, s’exprimant aussi dans les mêmes termes : le cri de l’âme harcelée par l’ennemi, soupirant vers son Dieu, le désir et la confiance de revoir enfin la montagne sainte et cet autel où Dieu se donne en la personne du Verbe incarné, le Christ, qui vient renouveler la jeunesse de ses heureux adorateurs et convives.
Ant. Je m’avancerai jusqu’à l’autel de Dieu : je recevrai le Christ qui renouvelle ma jeunesse.
Psaume 42.
Le huitième Psaume célèbre avec enthousiasme la souveraine bonté du Dieu de Jacob. Par mille prodiges il a délivré son peuple ; il lui a dit : « Ouvre ta bouche, et je la remplirai » ; et malgré les trop nombreuses indocilités de ses fils ingrats, il tient aujourd’hui sa promesse. Il les nourrit de la graisse du froment, il les rassasie du miel de la pierre, qui sont les ineffables douceurs du Christ froment des élus et pierre du désert (Zach. 9, 17 ; 1 Cor. 10, 4).
Ant. Le Seigneur nous a nourris de la graisse du froment ; il nous a rassasiés du miel de la pierre.
Psaume 80.
Le Christ est le Dieu vivant en qui tressaillent notre cœur et notre chair. Chantons, avec le neuvième Psaume, les autels du Dieu des armées, notre Roi et notre Dieu ; ils sont le refuge du passereau, le nid de la tourterelle. Heureux qui habite ces fortunes tabernacles !
Ant. A votre autel, Seigneur, nous recevons le Christ, en qui tressaillent notre cœur et notre chair.
Psaume 83.
V/. Faites sortir le pain de la terre. Alleluia. R/. Et que le vin réjouisse le cœur de l’homme. Alleluia.
Leçon 7
Lecture de l’Évangile selon saint Jean. Chap. 6.
En ce temps-là, Jésus dit à la foule des Juifs : Ma chair est véritablement nourriture, et mon sang véritablement breuvage. Et le reste.
Homélie de saint Augustin, Évêque.
Ce que les hommes désirent dans le manger et le boire est d’apaiser leur faim et d’éteindre leur soif. Or, un tel résultat n’est vraiment atteint que par la nourriture et le breuvage qui rendent ceux qui les prennent immortels et incorruptibles, mets et breuvage qui ne sont autres que la société même des Saints, où régnera la paix dans une pleine et parfaite unité. Aussi, comme l’ont compris avant nous les hommes de Dieu, est-ce par cette raison que notre Seigneur Jésus-Christ nous a laissé son Corps et son Sang, sous la figure de substances dont la nature est d’être composée de parties multiples ramenées à l’unité : l’unité du pain suppose la multiplicité des grains dont il est formé ; l’unité du vin, la multiplicité des raisins. Enfin le Seigneur expose comment s’opère ce dont il parle, et ce que c’est que manger son Corps et boire son Sang.
R/. Celui qui mange ma chair et boit mon sang : * Demeure en moi et moi en lui. V/. Il n’est point de nation, si illustre qu’elle soit, qui ait ses dieux approchant d’elle en la mesure où notre Dieu le fait avec nous. * Demeure.
Leçon 8
Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. Celui-là donc mange cette nourriture et boit ce breuvage, qui demeure dans le Christ et le possède en soi. Et par suite, celui qui ne demeure pas dans le Christ, ou en qui ne demeure pas le Christ, celui-là sans nul doute ne mange point sa chair par l’âme ni ne boit son sang, bien que par sa bouche de chair, et aux yeux des hommes, il presse de ses dents le Sacrement du Corps et du Sang du Christ ; mais au contraire, c’est pour son jugement qu’il mange et boit un si grand mystère, ayant eu la présomption de s’approcher souillé du Sacrement du Christ, auquel la pureté seule donne un digne accès, selon cette parole : Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.
R/. Mon Père qui vit m’a envoyé, et je vis pour mon Père : * Et celui qui me mange vivra pour moi. V/. Le Seigneur l’a nourri du pain de vie et d’intelligence. * Et celui qui. Gloire au Père. * Et celui qui.
Leçon 9
De même, dit le Seigneur, que mon Père qui est vivant m’a envoyé, et que je vis pour mon Père ; de même celui qui me mange, lui aussi vivra pour moi. Comme s’il disait : L’anéantissement dans lequel il m’a envoyé fait que je vis pour mon Père, lui rapportant ma vie comme à plus grand que moi. Mais que quelqu’un vive pour moi, c’est l’effet de la participation dans laquelle il me mange : je m’abaisse pour vivre pour mon Père ; j’élève mon disciple, et il vit pour moi. S’il est dit : Je vis pour mon Père, parce que le Fils est du Père, et non le Père du Fils, on doit l’entendre sans atteinte portée à l’égalité. Il ne faudrait pas en conclure cependant que lorsqu’il dit : Et celui qui me mange vivra pour moi, il insinue cette même égalité de nous à lui-même ; mais il manifeste ainsi son caractère de médiateur.
Les trois Veilles de la nuit sont épuisées. L’Église a veillé dans l’attente de l’Époux, chantant ses louanges pour tromper les ennuis de ces heures trop lentes, et hâtant de ses aspirations enflammées l’arrivée du Bien-Aimé. Heureuse est-elle ! car heureux les hommes que le Seigneur, au jour des noces, trouve veillants de la sorte à son arrivée, pour lui ouvrir dès qu’il aura frappé : « En vérité, je vous le dis, s’écrie le Sauveur dans l’Évangile, il se ceindra lui-même, les fera prendre place à table, et allant et venant les servira de ses mains ; et s’il vient à la seconde veille, et s’il vient à la troisième veille, et qu’il les trouve ainsi, bienheureux sont-ils (s. Luc 12, 36–38) ! » Les pieux interprètes de la sainte Liturgie ont vu dans ces longues divisions de l’Office appelées Nocturnes, qui se déroulent en dehors des sept Heures canoniques du jour, l’image des longs siècles où le genre humain, plongé dans l’ombre et sous le coup des divines inimitiés, implorait la venue du Médiateur qui devait le justifier dans son sang (Rom. 5, 9), et ramener la lumière en rétablissant avec le ciel l’harmonie rompue par le péché d’origine. Non moins que les prières des Patriarches et les aspirations des Prophètes, par avance aussi les soupirs de l’Église et de tous les justes abrégèrent alors les temps du Messie, et rapprochèrent du point de départ l’heure du grand Sacrifice qui est venu donner fin au péché, manifester au monde la justice éternelle, et confirmer l’alliance avec un grand nombre (Dan. 9, 24, 27).
Mais chaque jour encore l’Église attend l’Époux : s’il n’est venu qu’une fois pour mourir, chaque jour il descend des cieux pour féconder son Épouse dans l’acte du Sacrifice quotidien, où se fait l’incessante application des mérites de celui de la Croix offert une seule fois pour la durée des siècles. Cette venue quotidienne du Seigneur est le point culminant de la journée de l’Église, partageant sa vie terrestre entre le désir et l’action de grâces. Sept fois le jour, elle laisse éclater au dehors les sentiments qui débordent en elle, et convie ses fils au sacrifice de louange, épanouissement radieux du Sacrifice eucharistique. Ainsi faisait le royal prophète (Psalm. 118, 164). Comme lui, elle établit les chantres en face de l’autel, et met en leurs bouches de douces mélodies (Éccli. 47, 11).
Lorsqu’en effet David eut transporté dans Jérusalem l’arche sainte avec cette pompe qui est racontée dans les saints Livres, après que tous les sacrifices furent accomplis (1 Paral. 16, 2), il laissa devant l’arche un chœur de lévites choisis, pour célébrer les merveilles du Seigneur et louer au nom de tous le Dieu d’Israël (Ibid. 4, 37, 41). Plus tard, lorsque, plein de jours, il couronna roi en Sion ce fils qui, plus heureux que lui, devait bâtir le temple de Jéhovah (Ibid. 23, 1), David remit à Salomon les plans de l’édifice sacré qui allait remplacer dans sa stabilité la tente du désert, et il voulut aussi fixer lui-même l’organisation définitive du culte divin réclamée par le nouvel ordre de choses (Ibid. 28, 11, 13). Aux vingt-quatre familles sacerdotales désignées pour se relever hebdomadairement dans l’oblation des sacrifices, étaient adjoints comme naturel complément quatre mille chantres ou psalmistes (Ibid. 23, 5), répartis eux-mêmes en vingt-quatre séries pour perpétuer le ministère de la prophétie ou louange, sous la conduite d’Asaph, Héman et Idithun, et recevant les leçons de deux cent quatre-vingt-huit de leurs frères, tous savants dans la science du chant sacré et prophétisant sur la cithare, les cymbales et le psaltérion (Ibid. 25). La louange alors était prophétie, comme chez nous elle est confession : ils chantaient dans l’espérance, comme nous chantons dans la foi ; mais l’objet de nos chants est le même, à savoir le Christ Sauveur, et c’est ainsi que le recueil des formules sacrées d’Israël a passé tout entier dans l’Église.
Type parfait du Messie, non content de fournir au peuple ancien dans des psaumes inspirés le thème de ses chants, David apparaît mêlé aux lévites, vêtu comme eux de la tunique de lin et présidant leurs concerts, au jour solennel de la translation de l’arche en la ville sainte (1 Paral. 15, 27.). « Chantre illustre, s’écrie le pieux et profond Abbé Rupert, il conduit les chœurs sacrés, et danse devant l’arche de l’alliance du Seigneur. O roi, ô prince des sacrés rites ! Où tend donc l’enthousiaste transport d’une si noble tête ? Voilà que celui qui n’est point de la race sacerdotale commande aux prêtres, classe les lévites, organise les choeurs, choisit les chantres pour l’arcane, pour l’octave, pour l’hymne de la victoire, et détermine qui sonnera des trompettes, qui frappera les cymbales, qui touchera la lyre, la guitare ou la harpe sacrée. En toutes ces démarches il voit son fils, il ose remplir un rôle qu’il savait devoir convenir à ce fils son Seigneur. Car l’arche sainte désigne l’humanité du Christ Sauveur, contenant la manne du Verbe, les tables du Testament, et la verge de la puissance royale et sacerdotale. C’est pourquoi notre David, ayant renversé l’empire de la mort, comme le premier celui de Saül, conduit en Jérusalem l’arche de l’alliance et la place dans le tabernacle dressé par lui-même. Ce que voyant l’Église, à l’exemple de l’ancien peuple, elle s’excite à chanter avec le vrai David. Toute la multitude des fils de Jacob chante donc harmonieusement, et David lui-même avec eux touche la cithare en la maison du Seigneur. Car tout ce que chante Israël, il l’apprend du maître, il l’exécute sous la conduite et la mesure de ce chef du chant sacré, de ce prœcentor frappant du doigt de Dieu les harpes des cœurs. Excitée par lui, l’allégresse des âmes éclate en sons corporels, en mélodieux concert, tantôt grave, tantôt perçant ou grandiose ; et sous le souffle d’une même foi, résonnant partout aux mêmes heures, ce chant un et multiple de l’immense corps de l’Église répandue dans toutes les nations, apporte de toutes parts au Christ son centre une suave harmonie (Rupert. De div. Off. Lib. 1, c. 17). »
Mais déjà l’aurore s’annonce au ciel. Penchée vers l’Orient, l’Église a vu dans ces lueurs l’indice de l’arrivée prochaine de l’Époux. Elle tressaille au moment où va paraître enfin l’astre du jour ; et le solennel Office des Laudes, tout d’allégresse et de louange, comme son nom même, invite la terre, la mer et les cieux à célébrer dignement le lever du Christ, soleil véritable, qui s’élance de l’horizon comme un géant vers la montagne du Sacrifice.
Le soleil s’est levé dans sa splendeur, au milieu des harmonies montant du sanctuaire à la rencontre du divin Orient. Pendant que les interprètes de la psalmodie sacrée achèvent d’offrir pour le monde au Dieu Créateur et Sauveur le solennel tribut des Laudes matutinales, les premiers rayons de l’astre du jour éclairent partout, en dehors du temple, le spectacle d’une activité universelle où n’ont de part ni le désir du gain, ni la soif des plaisirs. Une nouvelle de salut s’est fait entendre ; un cri d’allégresse a retenti dans la maison des justes (Psalm. 117, 15) : « Dieu s’apprête à visiter son peuple. L’Emmanuel présent dans l’Hostie va quitter son temple. Il doit descendre en vos cités, en vos fertiles campagnes, tenir sa cour aux champs de la forêt (Psalm. 131, 6). Sous le feuillage, dressez son trône ; sur son parcours, semez les fleurs et la verdure jusqu’à la corne de l’autel (Psalm. 117, 27). »
À cette annonce, un saint enthousiasme s’est ému dans les âmes. Dès les jours précédents, en plus d’un cœur fidèle s’est renouvelé le vœu de David au Dieu de Jacob : « Non, je ne veux point remonter sur ma couche, je n’accorderai point de sommeil à mes yeux, jusqu’à ce que j’aie trouvé un lieu convenable pour le Seigneur, dressé une tente au Dieu de Jacob (Psalm. 131, 3–5) ! »
Reposoirs sacrés où s’arrêteront les pieds du Roi pacifique (Psalm. 131, 7), délicieuses conceptions, chefs‑d’œuvre d’un jour, qui, chaque année, mettez en lumière l’exquise poésie que nourrit l’amour dans le peuple fidèle, vous réunissez à cette heure, dans une même pensée de rivalité sainte, les plus humbles villages et les divers quartiers des cités populeuses. Sur tous les cœurs chrétiens, dans ceux-là même chez qui la grâce depuis longtemps bannie semblait avoir perdu tout empire, le Mystère de la foi fait sentir sa puissance ; et la femme chrétienne, la fille, la sœur, dont chaque fête du Cycle augmentait l’angoisse sur l’aveuglement obstiné d’êtres chéris, tressaillent en les voyant s’empresser eux‑mêmes aux apprêts du prochain triomphe de l’Emmanuel, et se dépenser pour le Dieu de l’Hostie. C’est le réveil de la foi dans les baptisés ; c’est la grâce du Sacrement d’amour opérant à distance, grâce de ressouvenir et de conversion pour les âmes assoupies ou endurcies, jusqu’aux confins de la terre et dans toutes les familles des nations (Psalm. 21, 28). Les cieux se réjouissent ; la terre triomphe ; la mer est émue sur tous ses rivages. Les campagnes tressaillent sous l’éclat de leur fraîche parure de printemps ; noyées dans les flots d’une lumière embaumée, elles députent en allégresse fleurs et parfums au Roi des cieux traversant leurs sentiers. À la grande nouvelle ont tressailli tous les bois des forêts à leur tour (Psalm. 95, 11 ‑13) : de chaque colline descendent et montent à la cité leurs verts branchages, sur toutes les routes se hâtent leurs forêts ambulantes ; ils arrivent, refoulant devant eux le bruit des chars et le mouvement des affaires ; ils se rangent, se pressent en allées ombreuses, enlacent leurs rameaux et forment ces berceaux de verdure que daignera visiter bientôt leur Seigneur et le nôtre.
Tenons à honneur d’avoir une part en cet immense concours ; sentons le frémissement de la nature entière à l’approche de son Dieu, partageons ses transports ; et durant les heures qui doivent s’écouler encore d’ici l’oblation du grand Sacrifice, gardons-nous de rester indifférents aux préparatifs des solennelles manifestations où l’amour du Christ-Roi vient réclamer les hommages qui lui sont dus.
Une page de dom Guéranger[5]
Les heures ont fui rapides dans la sainte hâte des derniers préparatifs. Tout est prêt maintenant pour le triomphe de l’Emmanuel ; et les joyeuses volées des cloches du beffroi, convoquant les fidèles au grand Sacrifice, annoncent la fin des pieux travaux. Nous offrirons, en manière de repos, à nos lecteurs, cette page tracée comme essai sur la fête par une main chère à leurs âmes, et que nous avons retrouvée, trop seule, hélas ! dans les manuscrits de l’auteur de l’Année liturgique. Le respect ému qui s’impose à nous, en présence de ces dernières lignes de notre vénéré Père et Maître, nous fait un devoir de ne modifier que le moins possible le style même de ces notes disputées aux dernières fatigues de sa vie si remplie.
« La grande solennité a lui enfin, et tout l’annonce comme le triomphe de la foi et de l’amour. Nous le disions naguère, aux jours de l’Ascension, interprétant la parole du Christ : « Il vous est expédient que je me retire (s. Jean 16, 7)». La soustraction de la présence visible de l’Homme-Dieu aux regards des mortels devait amener en eux, par l’énergique opération de l’Esprit-Saint, une plénitude de lumière et une ferveur d’amour dont le Sauveur n’avait pas été l’objet dans le cours de sa vie mortelle. Marie seule, illuminée du feu divin, avait pu accomplir envers lui, durant cette période, les devoirs que la sainte Église lui rend aujourd’hui.
« Saint Thomas, dans son hymne céleste, chante ainsi : « Sur la croix, la divinité seule se dérobait aux regards ; ici, c’est l’humanité elle-même qui s’est cachée (Hymn. Adoro te). » Et néanmoins, en aucun jour de l’année la sainte Église n’est plus triomphante, ni plus démonstrative. Le ciel est radieux ; la terre a revêtu sa parure brillante, pour en faire hommage à celui qui dit : « Je suis la fleur des champs et le lis des vallons (Cant. 2, 1). » La sainte Église, non contente d’avoir préparé un trône sur lequel la mystérieuse Hostie recevra, durant toute une Octave, les hommages d’une cour empressée, a jugé que la pompe d’un triomphe doit précéder ces solennelles et miséricordieuses assises. Aujourd’hui, elle ne se contentera plus d’élever le Pain sacré, après la prononciation des paroles divines ; elle lui fera franchir le seuil du temple, au milieu des flots de l’encens, à travers les fleurs et la feuillée, et le peuple catholique, fléchissant les genoux, adorera de toutes parts sous la voûte du ciel son Roi et son Dieu.
« Elles ne sont donc pas épuisées ces joies que chaque solennité de l’Année liturgique était venue successivement nous apporter. Elles revivent toutes dans celle d’aujourd’hui. Le roi-prophète l’avait prédit : « Le Seigneur a créé un mémorial de toutes ses merveilles : c’est l’aliment qu’il a préparé à ceux qui l’honorent (Psalm. 110, 4–5). » La sainte Église tressaille d’enthousiasme, tenant entre ses mains l’Époux divin qui a dit : « Voici que je demeure avec vous jusqu’à la consommation du monde (s. Matth. 27, 20). » La promesse était formelle, et elle s’est accomplie. Nous le vîmes s’élever, il est vrai, de la cime du mont des Oliviers et aller s’asseoir à la droite du Père. Mais depuis le jour sacré de la Pentecôte où l’Esprit divin a pris possession de la sainte Église, le mystère auguste de la Cène sacrée s’est accompli, en vertu des paroles souveraines : « Faites ceci en mémoire de moi » ; et dès lors la race humaine n’a plus été veuve de son Chef et de son Sauveur.
« Quoi d’étonnant alors que l’Église, en possession du Verbe de Dieu devenu ainsi sa chose, ait avancé tout à coup dans l’intelligence ? Les espèces sacramentelles qui protègent le mystère sont là, mais elles ne restent que pour introduire dans l’invisible.…… »
Telles sont les dernières paroles du Maître. Arrêtées par la mort au moment où devait s’épanouir sous sa plume, en de sublimes clartés, l’ineffable mystère des noces divines au banquet sacré, elles sont suivies de l’indication de plusieurs passages de saint Augustin ayant trait à l’union du Verbe et de l’homme, de la divine Sagesse et de l’humanité dans les Mystères. Léguée silencieusement des rives de l’éternité aux continuateurs de son œuvre, cette indication suprême a été notre point de départ et notre loi souveraine en cette Octave. Qu’on pardonne aux fils de n’avoir point hésité pour aller recueillir jusque sur de tels sommets l’héritage de leur Père : ils l’ont fait dans la confiance que la forte éducation reçue de lui jusqu’ici par l’âme chrétienne, la mettrait à même de moins sentir leur propre faiblesse. Cette formation progressive, qui a conduit le chrétien des clartés tempérées de l’Avent aux radieuses splendeurs de la Pentecôte, doit l’avoir préparé à goûter plus directement désormais la sublimité des Écritures et des Pères, nos guides fidèles et constants dans ces hauteurs qu’il nous faut maintenant aborder. Tels étaient bien au reste la pensée et l’espoir de l’auteur même de cet ouvrage, quand il écrivait au temps de Noël :
« Dans le mystère de Noël et des quarante jours de la Naissance, la lumière est encore proportionnée à notre faiblesse. C’est le Verbe divin, sans doute, la Sagesse du Père, qui nous est proposé à connaître et à imiter ; mais ce Verbe, cette Sagesse, apparaissent sous les traits de l’enfance… Or, toute âme introduite dans Bethléhem, c’est-à-dire dans la Maison du Pain, unie à Celui qui est la Lumière du monde (s. Jean 8, 12), cette âme ne marche plus dans les ténèbres… Sa lumière ne s’éteint plus. Elle doit même croître à mesure que le Cycle liturgique va se développer. Puissions-nous réfléchir assez fidèlement dans nos âmes le progrès de cette lumière, et parvenir par son aide au bien de l’union divine qui couronne à la fois le Cycle et l’âme sanctifiée par le Cycle (Le Temps de Noël. Chap. 3) ! »
La Procession, qui suit immédiatement l’Office de Tierce dans les autres fêtes de l’année, n’aura lieu aujourd’hui qu’après l’oblation du Sacrifice. Le Christ lui-même y doit présider en personne : il faut donc attendre que l’Action sacrée ait abaissé jusqu’à nous la hauteur des cieux où il réside (Psalm. 17, 10). Bientôt il sera sous la nuée mystérieuse. Il vient nourrir ses élus de la graisse du froment tombé en terre (s. Jean 12, 24 – 25), et multiplié par l’immolation mystique sur tous les autels ; il vient en ce jour triompher parmi les siens, entendre nos cris d’allégresse au Dieu de Jacob. Telles sont les pensées qu’interprète le solennel Introït par lequel l’Église ouvre ses chants. Il est formé de passages du beau Psaume 80, que nous avons donné plus haut tout entier dans l’Office des Matines.
Introït
Le Seigneur les a nourris de la fleur du froment, alléluia ; il les a rassasiés du miel sorti de la pierre, alléluia, alléluia, alléluia. Ps. Tressaillez d’allégresse pour le Dieu notre protecteur : soyez dans la jubilation pour le Dieu de Jacob. Gloire au Père. Le Seigneur.
Dans la Collecte, l’Église rappelle l’intention du Seigneur instituant le Sacrement d’amour à la veille de sa mort, comme mémorial de la Passion qu’il devait bientôt subir. Elle demande que, pénétrés ainsi de sa vraie pensée dans les honneurs rendus par nous au Corps et au Sang divins, nous obtenions l’effet de son Sacrifice.
Collecte
O Dieu, qui nous avez laissé sous un Sacrement admirable le mémorial de votre passion, daignez nous accorder la grâce de vénérer comme nous le devons les sacrés Mystères de votre Corps et de votre Sang, afin que nous puissions ressentir en nous constamment le fruit de votre rédemption. Vous qui, étant Dieu, vivez et régnez avec Dieu le Père en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
Épître
Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. 1, Chap. 11.
Mes Frères, c’est du Seigneur lui-même que j’ai appris ce que je vous ai enseigné, savoir que le Seigneur Jésus, dans la nuit même où il fut livré, prit du pain, et ayant rendu grâces, le rompit et dit : « Prenez et mangez : ceci est mon corps qui sera livré pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. » Il prit de même le calice, après avoir soupé, en disant : « Ce calice est la nouvelle alliance dans mon sang : faites ceci en mémoire de moi, toutes les fois que vous le boirez ; car toutes les fois que vous mangerez ce pain et boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne. » Ainsi donc celui qui mangera ce pain ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Que l’homme donc s’éprouve soi-même, et qu’il mange ainsi de ce pain et boive de ce calice ; car celui qui mange et boit indignement, mange et boit son propre jugement, ne faisant pas le discernement qu’il doit faire du corps du Seigneur.
La très sainte Eucharistie, comme Sacrifice et comme Sacrement, est le centre même de la religion chrétienne ; aussi le Seigneur a‑t‑il voulu que le fait de son institution reposât, dans les écrits inspirés, sur un quadruple témoignage. Saint Paul, que nous venons d’entendre, unit sa voix à celles de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Luc. Il appuie son récit, conforme en tout à celui des Évangélistes, sur la propre parole du Sauveur lui-même, qui daigna lui apparaître et l’instruire en personne après sa conversion.
L’Apôtre insiste sur le pouvoir que le Sauveur donna à ses disciples de renouveler l’action qu’il venait de faire, et il nous enseigne en particulier que chaque fois que le Prêtre consacre le corps et le sang de Jésus-Christ, il annonce la mort du Seigneur, exprimant par ces paroles l’unité du Sacrifice sur la croix et sur l’autel. C’est aussi par l’immolation du Rédempteur sur la croix que la chair de cet Agneau de Dieu est devenue « véritablement une nourriture », et son sang « véritablement un breuvage », comme nous le dira bientôt l’Évangile du jour. Que le chrétien donc ne l’oublie pas, même en ce jour de triomphe. Nous le voyons tout à l’heure : l’Église dans la Collecte, cette formule principale, expression de ses vœux et de ses pensées qu’elle répétera sans cesse en cette Octave, n’avait pas d’autre but que d’inculquer profondément dans l’âme de ses fils la dernière et si touchante recommandation du Seigneur : « Toutes les fois que vous boirez à ce calice de la nouvelle alliance, faites-le en mémoire de moi. » Le choix qu’elle fait pour Épître de ce passage du grand Apôtre doit donner toujours plus à comprendre au chrétien que la chair divine qui nourrit son âme a été préparée sur le Calvaire, et que, si l’Agneau est aujourd’hui vivant et immortel, c’est par une mort douloureuse qu’il est devenu notre aliment. Le pécheur réconcilié recevra avec componction ce corps sacré, dont il se reproche amèrement d’avoir épuisé tout le sang par ses péchés multipliés ; le juste y participera avec humilité, se souvenant que lui aussi a eu sa part trop grande aux douleurs de l’Agneau innocent, et que si, aujourd’hui, il sent en lui la vie de la grâce, il ne le doit qu’au sang de la Victime dont la chair va lui être donnée en nourriture.
Mais redoutons sur toutes choses la sacrilège audace flétrie par l’Apôtre, et qui ne craindrait pas d’infliger, par un monstrueux renversement, une nouvelle mort à l’Auteur de la vie, dans le banquet même dont son sang fut le prix ! « Que l’homme donc s’éprouve lui-même, dit saint Paul, et qu’alors seulement il mange de ce pain et boive de ce calice. » Cette épreuve, c’est la confession sacramentelle pour tout homme ayant conscience d’un péché grave non encore accusé : quelque repentir qu’il puisse en avoir, et fût-il déjà réconcilié avec Dieu par un acte de contrition parfaite, le précepte de l’Apôtre, interprété par la coutume de l’Église et ses définitions conciliaires (Conc. Trid. Sess. 13, cap. 7, can.11), lui interdit l’accès de la table sainte, tant qu’il n’a pas soumis sa faute au pouvoir des Clefs.
Le Graduel et le Verset alléluiatique présentent un nouvel exemple de ce parallélisme entre les deux Testaments, que nous avons remarqué dans la contexture des Répons de l’Office Nocturne. Le Psalmiste (Psalm. 144, 15–16.) y exalte la bonté infinie du Seigneur, dont tout être vivant attend sa nourriture ; et le Sauveur s’y présente lui-même à nous, dans saint Jean (s. Jean 6, 56 – 57), comme l’aliment véritable.
Graduel
Les yeux de toute créature espèrent en vous, Seigneur, et vous donnez à chacune sa nourriture en temps opportun. V/. Vous ouvrez votre main, et vous comblez de bénédiction tout ce qui respire. Alleluia, alleluia. V/. Ma chair est vraiment nourriture, et mon sang est vraiment breuvage : celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui.
Vient ensuite la Séquence, œuvre célèbre et toute singulière du Docteur angélique, où l’Église, la vraie Sion, manifeste son enthousiasme, épanche son amour pour le Pain vivant et vivifiant, en des termes d’une précision scolastique qui semblerait devoir défier toute poésie dans la forme. Le mystère eucharistique s’y développe avec la plénitude concise et la majesté simple et grandiose dont l’Ange de l’École eut le secret merveilleux. Cette exposition substantielle de l’objet de la fête, soutenue par un chant en harmonie avec la pensée, justifie pleinement l’enthousiasme excité dans l’âme par la succession de ces strophes magistrales.
Séquence
Chante ton Sauveur, ô Sion ! par des hymnes et des cantiques, célèbre ton chef et ton pasteur.
Ose le faire autant qu’il est en ton pouvoir ; car tu ne pourras jamais assez louer celui qui est au-dessus de toute louange.
Le sujet de tes chants aujourd’hui, c’est le pain vivant, le pain qui donne la vie.
Nous savons qu’il fut donné à la troupe des douze frères, lors du banquet de la cène sacrée.
Que ta louange, ô Sion, soit solennelle et mélodieuse, agréable et belle comme la joie qui transporte ton âme ;
Car aujourd’hui est le jour solennel qui rappelle l’institution première d’un si noble banquet.
À cette table du nouveau Roi, la Pâque nouvelle de la nouvelle loi met fin à l’ancienne Pâque.
L’ancien rit cède la place au nouveau ; la vérité chasse l’ombre, la lumière fait disparaître la nuit.
Ce que le Christ accomplit à la cène, il ordonna de le renouveler en mémoire de lui.
Instruits par son enseignement sacré, nous consacrons le pain et le vin, pour produire l’Hostie du salut.
La croyance transmise aux chrétiens, c’est que le pain devient chair et que le vin devient sang.
Ce que tu ne comprends pas, ce que tu ne vois pas, une foi courageuse l’appuie, sans s’arrêter à l’ordre naturel.
Sous des espèces diverses, sous des signes sans réalités, est cachée une essence sublime.
La chair est un aliment, et le sang un breuvage ; mais le Christ demeure tout entier sous l’une et l’autre espèce.
Celui qui le reçoit ne le brise point, ne le rompt point, ne le divise point ; c’est tout entier qu’il le reçoit.
Qu’un seul le reçoive, que mille le reçoivent, celui-là reçoit autant que ceux-ci : on s’en nourrit sans le détruire.
Les bons le reçoivent, et les méchants aussi ; mais par un partage bien différent, les uns y trouvent la vie, les autres la mort.
Il est la mort pour les méchants, et la vie pour les bons : vois quelle dissemblance dans les effets d’un même aliment.
Quand l’Hostie mystérieuse est rompue, ne sois pas troublé ; mais souviens-toi que sous chaque fragment il y a autant que sous l’hostie entière.
La substance n’est nullement divisée : c’est le signe seulement qui est rompu ; mais ni l’état ni l’étendue de ce qui est sous les espèces n’a souffert de diminution.
Voici donc le pain des Anges, devenu le pain de l’homme voyageur. C’est vraiment le pain des enfants : il ne doit pas être jeté aux chiens.
D’avance il fut représenté sous les figures. C’est lui qui est immolé dans Isaac : il est signifié dans l’agneau de la Pâque, dans la manne donnée à nos pères.
Bon Pasteur, pain véritable, Jésus, ayez pitié de nous. Nourrissez-nous, défendez-nous : donnez-nous de contempler le bien suprême dans la terre des vivants.
Vous qui savez tout et pouvez tout, vous qui nous nourrissez ici-bas dans l’état de notre mortalité, daignez, après nous avoir faits vos commensaux sur cette terre, nous rendre cohéritiers et compagnons des habitants de la cité sainte.
Amen. Alleluia.
Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Jean. Chap. 6.
En ce temps-là, Jésus dit aux Juifs : Ma chair est véritablement nourriture, et mon sang véritablement breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et je demeure en lui. Comme mon Père qui est vivant m’a envoyé, et que je vis pour mon Père : de même celui qui me mange vivra aussi pour moi. C’est là le pain qui est descendu du ciel. Il n’en est pas de lui comme de la manne que vos pères ont mangée, après quoi ils sont morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement.
Le disciple bien-aimé ne pouvait rester silencieux sur le Mystère d’amour. Cependant, quand il écrivit son Évangile, l’institution du Sacrement divin était déjà suffisamment racontée par les trois Évangélistes qui l’avaient précédé et par l’Apôtre des Gentils. Sans donc revenir sur cette divine histoire, il compléta leur récit par celui de la solennelle promesse qu’avait faite le Seigneur, un an avant la Cène, au bord du lac de Tibériade.
Aux foules nombreuses qu’attire après lui le récent miracle de la multiplication des pains et des poissons, Jésus se présente comme le vrai pain de vie venu du ciel, et préservant de la mort, à la différence de la manne donnée par Moïse à leurs pères. La vie est le premier des biens, comme la mort le dernier des maux. La vie réside en Dieu comme en sa source (35) ; lui seul peut la communiquer à qui il veut, la rendre à qui l’a perdue. Créé dans la vie par sa grâce, l’homme, par le péché, encourut la mort. Mais Dieu aime le monde de telle sorte qu’au monde perdu il envoie son Fils (s. Jean 3, 16), avec la mission de vivifier l’homme à nouveau dans tout son être. Vrai Dieu de vrai Dieu, lumière de lumière, le Fils unique est aussi vraie vie de vraie vie par nature ; et comme le Père illumine ceux qui sont dans les ténèbres par ce Fils sa lumière, ainsi donne-t-il la vie aux morts dans ce même Fils sa vivante image (Cyrill. Al. in Johan Lib. 4, cap. 3).
Le Verbe de Dieu est donc venu parmi les hommes, pour qu’ils eussent la vie et qu’ils l’eussent abondamment (s. Jean 10, 10). Et comme c’est le propre de la nourriture d’augmenter, d’entretenir la vie, il s’est fait nourriture, nourriture vivante et vivifiante descendue des cieux. Participant elle-même de la vie éternelle qu’il puise directement au sein du Père, la chair du Verbe communique cette vie à qui la mange. Ce qui est corruptible de sa nature, dit saint Cyrille d’Alexandrie, ne peut être autrement vivifié que par l’union corporelle au corps de celui qui est vie par nature ; or, de même que deux morceaux de cire fondus ensemble par le feu n’en sont plus qu’un seul, ainsi fait de nous et du Christ la participation de son corps et de son sang précieux.
Cette vie donc qui réside en la chair du Verbe, devenue nôtre en nous-mêmes, ne sera pas plus qu’en lui vaincue par la mort ; elle secouera au jour marqué les liens de l’antique ennemie, et triomphera de la corruption dans nos corps immortels (Cyrill. Al. in Johan Lib. 10, cap. 2). Aussi l’Église, dans son sens exquis d’Épouse et sa délicatesse maternelle, emprunte à ce même passage de saint Jean l’Évangile de la Messe quotidienne des défunts, recueillant les pleurs des vivants sur ceux qui ne sont plus au pied de l’Hostie sainte, à la source même de la vraie vie, centre assuré de leurs communes espérances.
Ainsi fallait-il que non seulement l’âme fût renouvelée par le contact du Verbe, mais que lui-même, ce corps terrestre et grossier participât dans sa mesure à la vertu vivifiante de l’Esprit, selon l’expression du Seigneur (s. Jean 6, 64). « Ceux qui ont absorbé du poison par l’artifice de leurs ennemis, dit admirablement saint Grégoire de Nysse, éteignent le virus en eux par un remède opposé ; mais de même qu’il est arrivé du breuvage mortel, il faut que la potion salutaire soit introduite jusque dans leurs entrailles, afin que de là se répande en tout l’organisme la vertu curative. Nous donc qui avons goûté le fruit délétère, nous avons besoin d’un remède de salut qui, de nouveau, rassemble et harmonise en nous les éléments désagrégés et confondus de notre nature, et qui, pénétrant l’intime de notre substance, neutralise et repousse le poison par une force contraire. Quel sera-t-il ? Nul autre que ce corps qui s’est montré plus puissant que la mort, et a posé pour nous le principe de la vie. Comme un peu de levain, dit l’Apôtre, s’assimile toute la pâte (1 Cor. 5, 6), ainsi ce corps, entrant dans le nôtre, le transforme en soi tout entier. Mais rien ne peut pénétrer ainsi notre substance corporelle que par le manger et le boire ; et c’est là le mode, conforme à sa nature, par lequel arrive jusqu’à notre corps la vertu vivifiante (Grég. Nyss. Orat. catéch. Cap. 38). »
L’Offertoire est formé d’un passage du Lévitique (Lévit. 21, 6) où le Seigneur recommande la sainteté aux prêtres de l’ancienne alliance, en raison de l’offrande qu’ils faisaient à Jéhovah de l’encens symbolique et des pains de proposition. Autant le sacerdoce du Testament nouveau l’emporte sur le ministère de la loi des figures, autant doivent l’emporter en sainteté sur les mains d’Aaron celles qui présentent à Dieu le Père le vrai Pain des cieux, comme un encens de parfaite odeur
Offertoire
Les prêtres du Seigneur offrent à Dieu l’encens et les pains ; c’est pourquoi ils seront saints en présence de leur Dieu, et ils ne souilleront point son Nom. Alleluia.
Le Prêtre demande pour l’Église, dans la Secrète, l’unité et la paix qui sont la grâce spéciale du divin Sacrement, comme l’enseignent les Pères d’après la composition même des dons sacrés formés des grains nombreux du froment ou de la vigne réunis sous la meule ou le pressoir.
Vient ensuite la Préface, qui est aujourd’hui et durant l’Octave celle de la Nativité du Sauveur, pour nous rappeler l’intime connexion des deux mystères de Noël et du divin Sacrement. C’est en Bethléhem, la Maison du Pain, que Jésus, vrai Pain de vie, est descendu des cieux par le sein de la Vierge-mère.
Secrète
Nous vous supplions, Seigneur, d’accorder à votre Église les dons de l’unité et de la paix qui sont mystérieusement signifiés par ces offrandes que nous vous présentons. Par Jésus-Christ notre Seigneur.
Fidèle au précepte du Christ intimé de nouveau par l’Apôtre en l’Épître de la fête, l’Église rappelle à ses fils dans l’Antienne de la Communion que, recevant le Corps du Seigneur, ils annoncent sa mort, et doivent se garder dans une sainte frayeur d’approcher indignement des Mystères du salut.
Communion
Toutes les fois que vous mangerez ce pain et boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. Celui donc qui mangera le pain ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Alleluia.
L’Église conclut les Mystères en demandant pour l’éternité l’union sans voiles au Verbe divin, cette union parfaite dont la participation transitoire et voilée à la réelle substance du Corps et du Sang précieux est ici-bas le gage et la figure.
Postcommunion
Faites, nous vous en supplions, Seigneur, que nous arrivions à posséder éternellement votre divinité dans la pleine jouissance qui nous est figurée ici-bas par la réception temporelle de votre Corps et de votre Sang précieux. Vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Amen.
Quelle est celle-ci qui s’avance embaumant le désert du monde d’un nuage d’encens, de myrrhe et de toutes sortes de parfums ? D’elle-même aujourd’hui l’Épouse s’est réveillée. Pleine de désirs et d’attraits, l’Église entoure la litière d’or où parait l’Époux dans sa gloire. Près de lui sont rangés les forts d’Israël, prêtres et lévites du Seigneur puissants contre Dieu. Filles de Sion, sortez à la rencontre ; contemplez le vrai Salomon sous l’éclat du diadème dont l’a couronné sa mère au jour de ses noces et de la joie de son cœur (Cant. 3, 5–11). Ce diadème, c’est la chair reçue par le Verbe divin de la Vierge très pure, quand il prit l’humanité pour épouse (s. Grég. in Cant). Par ce corps très parfait, par cette chair sacrée se poursuit tous les jours, au saint banquet, l’ineffable mystère des noces de l’homme et de la Sagesse éternelle. Pour le vrai Salomon chaque jour donc est encore celui de l’allégresse du cœur et des joies nuptiales. Quoi de plus juste qu’une fois l’année, la sainte Église donne carrière à ses transports envers l’Époux divin caché sous les voiles du Sacrement d’amour ? C’est pour cela qu’aujourd’hui le Prêtre a consacré deux Hosties, et qu’après avoir consommé l’une d’elles, il a placé l’autre dans le radieux ostensoir qui, soutenu par ses mains tremblantes, va traverser maintenant sous le dais, au chant des hymnes triomphales, les rangs émus de la foule prosternée.
Cette solennelle démonstration envers l’Hostie sainte, nous l’avons déjà dit, est d’origine plus récente que la fête elle-même du Corps du Seigneur. Urbain IV n’en parle pas dans sa Bulle d’institution, en 1264. Par contre, Martin V et Eugène IV, en leurs Constitutions citées plus haut (26 mai 1429, 26 mai 1433), fournissent la preuve qu’elle était en usage de leur temps, puisqu’ils accordent des indulgences à ceux qui la suivent. Le Milanais Donat Bossius rapporte, en sa Chronique, que « le jeudi 29 mai 1404, on porta pour la première fois solennellement le Corps du Christ dans les rues de Pavie, comme il est passé depuis en usage. » Quelques auteurs en ont conclu que la Procession de la Fête-Dieu ne remontait pas au delà de cette date, et devait sa première origine à l’Église de Pavie. Mais cette conclusion dépasse le texte sur lequel elle s’appuie, et qui peut fort bien n’exprimer qu’un fait de chronique locale. Nous trouvons en effet la Procession mentionnée sur un titre manuscrit de l’Église de Chartres en 133o, dans un acte du Chapitre de Tournai en 1325, au concile de Paris en 1323, et, en 132o, dans celui de Sens. Des indulgences sont accordées par ces deux conciles à l’abstinence et au jeûne de la Vigile du Corps du Seigneur, et ils ajoutent : « Quant à la Procession solennelle qui se fait le jeudi de la fête en portant le divin Sacrement, comme il semble que ce soit par une sorte d’inspiration divine qu’elle s’est introduite en nos jours, nous ne statuons rien pour le présent, laissant toutes choses à la dévotion du clergé et du peuple (Labbe, Concil. T. 11, pag. 1680, 1711). » L’initiative populaire semble donc avoir eu grande part à cette institution ; et de même que Dieu avait fait choix, au siècle précédent, d’un Pape français pour établir la fête, ce fut de France que se répandit peu à peu dans tout l’Occident ce complément glorieux de la solennité du Mystère de la foi[3].
Il paraît probable toutefois qu’à l’origine la divine Hostie ne fut pas, du moins en tous lieux, portée en évidence comme aujourd’hui dans les processions, mais seulement voilée ou renfermée dans une châsse ou cassette précieuse. C’était l’usage de la porter ainsi dès le 11ème siècle en certaines Églises, à la Procession des Rameaux, et encore à celle du matin de la Résurrection. Nous avons parlé ailleurs de ces manifestations solennelles, qui du reste avaient moins pour objet d’honorer directement le Sacrement divin, que de rendre plus au vif le mystère du jour. Quoi qu’il en soit, l’usage des ostensoirs ou monstrances, comme les appelle le concile de Cologne de l’année 1452, suivit de près l’établissement de la nouvelle Procession.
On les fit d’abord plus généralement en forme de tourelles percées à jour ; dans un Missel manuscrit de l’an 1374, la lettre D, première de l’Oraison de la fête du Saint-Sacrement, présente en miniature un évêque accompagné de deux acolytes, et portant l’Hostie du salut dans une tour d’or à quatre ouvertures. Il y eut toutefois une grande et souvent heureuse variété dans ces nouvelles productions de l’art chrétien, qui venaient ainsi compléter à leur heure la collection déjà si riche des joyaux du sanctuaire. Nées spontanément de l’initiative privée des diverses Églises, elles reflétèrent les inspirations multiples de la foi des pasteurs et des peuples. Tantôt ce furent des croix chargées de pierreries, des crucifix d’argent ou d’or, qui présentèrent sous le Sacrement le vrai corps de l’Homme-Dieu aux regards des fidèles, rappelant en même temps à leur religion et à leur amour le Sacrifice et la mort cruelle qui avaient fait de lui l’Hostie du salut. D’autres fois, au contraire, on employa pour cet usage des statuettes du Seigneur ressuscité incrustées des plus riches émaux, qui proclamaient la gloire du Vainqueur du trépas, toujours vivant et triomphant sous la mort apparente des espèces sacrées : placée dans la poitrine, à l’endroit du cœur, l’Hostie sainte rayonnait des mille feux de la pierre précieuse et translucide qui protégeait ce réduit sacré. Ailleurs, la Mère de la divine grâce, apparaissant de nouveau comme le vrai trône de la Sagesse éternelle, offrait elle-même aux adorations des nations d’Occident ce même Verbe incarné qui avait reçu l’hommage des rois de l’Orient sur son sein maternel ; ou bien encore l’Ami de l’Époux, Jean le Précurseur, portant dans ses bras l’Agneau du salut, montrait au monde, de son doigt prédestiné, l’Hostie sainte qui brillait sur le front de cet Agneau divin comme une perle précieuse. Libre expansion de la piété que respecta l’Église-mère, jusqu’à ce que ces différentes conceptions se trouvassent ramenées par le temps au type uniforme reçu de nos jours. Les 14ème et 15ème siècles virent déjà s’établir l’usage prédominant des monstrances à cylindres de cristal engagés dans des édicules de formes variées, à baies ogivales avec arcs-boutants et contreforts, et surmontés d’élégantes pyramides ou de clochetons ajourés. Bientôt la piété catholique, s’ingéniant à rendre, en quelque sorte, au Soleil de justice les divines splendeurs qu’il dérobe à nos yeux dans le Mystère d’amour, amena l’usage d’exposer l’auguste Sacrement dans un soleil de cristal à rayons d’or ou de quelque autre matière de prix[4]. En dehors de quelques rares monuments plus anciens que nous pourrions citer, cette dernière progression s’affirme clairement dans un Graduel du temps de Louis XII (1498–1515), où la première lettre de l’Introït du Saint-Sacrement renferme un soleil à peu près semblable aux nôtres, porté sur les épaules de deux personnages vêtus du pluvial, et suivi par le roi, accompagné de plusieurs cardinaux et prélats (Thiers De l’exposit. du S.-Sacr. Liv. 2, ch. 2).
Cependant l’hérésie protestante, qui naissait alors, traita bientôt de nouveauté, de superstition, d’idolâtrie odieuse, ces naturels développements du culte catholique inspirés par la foi et l’amour. Le concile de Trente frappa d’anathème les récriminations des sectaires (Sess. 13, can. 6), et, dans un chapitre spécial, il justifia l’Église en des termes que nous ne saurions nous dispenser de reproduire : « Le saint Concile déclare très pieuse et très sainte la coutume qui s’est introduite dans l’Église, de consacrer chaque année une fête spéciale à célébrer en toutes manières l’auguste Sacrement, comme aussi de le porter en procession par les rues et places publiques avec pompe et honneur. Il est bien juste, en effet, que soient établis certains jours où les chrétiens, par une démonstration solennelle et toute particulière, témoignent de leur gratitude et dévot souvenir envers le commun Seigneur et Rédempteur, pour le bienfait ineffable et divin qui remet sous nos yeux la victoire et le triomphe de sa mort. Ainsi fallait-il encore que la vérité victorieuse triomphât du mensonge et de l’hérésie, de telle sorte que ses adversaires, au sein d’une telle splendeur et d’une si grande joie de toute l’Église, ou perdent courage et sèchent de dépit, ou, touchés de honte et de confusion, viennent enfin à résipiscence (Sess. 13, cap. 5). »
Mais nous catholiques, adorateurs fidèles du Sacrement d’amour, « avec quelle joie », s’écrie le pieux et éloquent Père Faber, « ne devons-nous pas contempler cette brillante et immense nuée de gloire que l’Église fait à cette heure monter vers Dieu ! Oui ; il semblerait que le monde est encore dans son état de ferveur et d’innocence primitive ! Voyez ces glorieuses processions qui, avec leurs bannières étincelantes au soleil, se déroulent dans les places des opulentes cités, à travers les rues jonchées de fleurs des villages chrétiens, sous les voûtes vénérables des antiques basiliques, et le long des jardins des séminaires, asiles de la piété. Dans ce concours de peuples, la couleur du visage et la diversité des langues ne sont que de nouvelles preuves de l’unité de cette foi que tous se réjouissent de professer par la voix du magnifique rituel de Rome. Sur combien d’autels de structure diverse, tous parés des fleurs les plus suaves et resplendissants de lumière, au milieu de nuages d’encens, au son des chants sacrés et en présence d’une multitude prosternée et recueillie, le Saint‑Sacrement est successivement élevé pour recevoir les adorations des fidèles, et descendu pour les bénir ! Et combien d’actes ineffables de foi et d’amour, de triomphe et de réparation, chacune de ces choses ne nous représente-t-elle pas ! Le monde entier et l’air du printemps sont remplis de chants d’allégresse. Les jardins sont dépouillés de leurs plus belles fleurs, que des mains pieuses jettent sous les pas du Dieu qui passe voilé dans le Sacrement. Les cloches font retentir au loin leurs joyeux carillons ; le canon ébranle les échos des Andes et des Apennins ; les navires, pavoisés de brillantes couleurs, donnent aux baies de la mer un air de fête ; et la pompe des armées royales ou républicaines vient rendre hommage au Roi des rois. Le Pape sur son trône et la petite fille dans son village, les religieuses cloîtrées et les ermites solitaires, les évêques, les dignitaires et les prédicateurs, les empereurs, les rois et les princes, tous sont aujourd’hui remplis de la pensée du Saint-Sacrement. Les villes sont illuminées, les habitations des hommes sont animées par les transports de la joie. Telle est l’allégresse universelle, que les hommes s’y livrent sans savoir pourquoi, et qu’elle rejaillit sur tous les cœurs où règne la tristesse, sur les pauvres, sur tous ceux qui pleurent leur liberté, leur famille ou leur patrie. Tous ces millions d’âmes qui appartiennent à la royale famille et au lignage spirituel de saint Pierre sont aujourd’hui plus ou moins occupées du Saint-Sacrement : de sorte que l’Église militante tout entière tressaille d’une joie, d’une émotion semblable au frémissement des flots de la mer agitée. Le péché semble oublié ; les larmes mêmes paraissent plutôt être arrachées par l’excès du bonheur que par la pénitence. C’est une ivresse semblable à celle qui transporte l’âme à son entrée dans le ciel ; ou bien l’on dirait que la terre elle-même passe dans le ciel, comme cela pourrait arriver par l’effet de la joie dont l’inonde le Saint-Sacrement (Le Saint Sacrement. T. 1, pag. 4 (traduct. de M. F. de Bernhardt). »
On chante pendant la Procession les Hymnes de l’Office du jour, le Lauda Sion, le Te Deum et, suivant la longueur du parcours, le Benedictus, le Magnificat, ou d’autres pièces liturgiques ayant quelque rapport avec l’objet de la fête, comme les Hymnes de l’Ascension indiquées au Rituel. De retour à l’église, la fonction se termine, comme aux Saluts ordinaires, par le chant du Tantum ergo, du Verset et de l’Oraison du Saint-Sacrement. Mais, après la Bénédiction solennelle, le Diacre ne renferme pas l’Hostie sainte ; il la dispose sur le trône où les pieux fidèles lui composeront, durant ces huit jours, une garde empressée.
C’est autour d’elle que les Heures canoniales vont rayonner désormais, comme autour de leur centre.
Dans le solennel Office du soir, l’Église repasse au pied de l’Hostie les merveilles célébrées en ce grand jour.
Le premier Psaume chante les grandeurs du Christ pontife. Le Seigneur l’a juré : il est Prêtre à jamais selon l’Ordre de Melchisédech. Comme ce roi de justice et de paix, il a choisi le pain et le vin pour éléments de son Sacrifice. Mais sous ces apparences se cachait l’oblation digne en tout du Pontife éternel et de celui qui l’a engendré avant l’aurore.
Ant. Le Christ Seigneur, Prêtre à jamais selon l’Ordre de Melchisédech, a offert le pain et le vin.
Psaume 109, Dixit Dominus.
Le pain et le vin du Sacrifice annonçaient un banquet. Le second Psaume célèbre ce banquet ineffable où viennent se résumer les merveilles divines ; car le Christ lui-même s’y donne en nourriture à ceux qui le craignent. Que sa louange demeure donc à jamais !
Ant. Le Seigneur miséricordieux a donné, en mémoire de ses merveilles, une nourriture à ceux qui le craignent.
Psaume 110, Confitebor tibi, Domine.
L’Eucharistie, qui résume tous les bienfaits divins, est en même temps l’Action de grâces la plus parfaite et la seule digne que nous puissions offrir à la suprême Majesté. Si donc à la fin de cette journée, émus des magnificences de la bonté souveraine, nous nous écrions avec le Psalmiste : « Que rendrai-je au Seigneur pour tous ces biens dont il m’a comblé ? » répondons avec lui, dans le troisième Psaume : « Je prendrai le calice du salut, j’offrirai l’Hostie de louange. »
Ant. Je prendrai le calice du salut, et je sacrifierai une hostie de louange.
Psaume 115.
Le Psaume suivant relève en accents inspirés la beauté du spectacle qu’offre aujourd’hui la terre. Le bonheur semble avoir repris ce matin possession du monde avec les saintes pensées. L’huile d’allégresse a coulé du Christ chef sur tous ses membres ; l’Église tressaille, à la vue de ses fils rangés autour de la table sainte, comme de jeunes plants d’olivier prêts à produire des fruits de grâce et de sanctification. Puisse cette journée marquer en effet pour Sion le point de départ d’une fertile abondance ! puisse-t-elle affermir pour jamais la paix dans la cité sainte !
Ant. Que les enfants de l’Église soient comme de jeunes plants d’olivier autour de la table du Seigneur.
Psaume 127.
« Gloire à Dieu, paix aux hommes ! » chantaient les Anges à la descente du Pain céleste en Bethléhem. Tels sont en effet, nous l’avons vu, nous le verrons mieux encore, les deux grands fruits de l’Eucharistie. L’Église s’excite elle-même à chanter, dans le cinquième Psaume, cette paix qui règne par la grâce de l’Époux sur ses frontières, affermit ses portes et comble ses fils de bénédictions en elle-même. Mais c’est la divine nourriture, c’est le froment des cieux qui produit cette paix merveilleuse, en unissant tous les membres au Christ dans l’unité d’un même corps.
Ant. Le Seigneur qui établit la paix sur les frontières de l’Église, nous rassasie de la graisse du froment.
Psaume 147.
Capitule (1 Cor. 11)
Mes Frères, c’est du Seigneur lui-même que j’ai appris ce que je vous ai enseigné, savoir que le Seigneur Jésus, dans la nuit même où il fut livré, prit du pain, et ayant rendu grâces, le rompit et dit : Prenez et mangez : ceci est mon corps qui sera livré pour vous ; faites ceci en mémoire de moi.
L’Hymne qui suit résume le Mystère de la foi dans une doctrine profonde et concise. C’est elle que l’Église choisit de préférence pour chanter le divin Sacrement ; les deux dernières strophes forment la conclusion obligée des Expositions et Saluts dans le cours de l’année.
Hymne
Pange, lingua, gloriosi…
Chante, ô ma langue, le mystère du glorieux Corps et du Sang précieux que le Roi des nations, fils d’une noble mère, a versé pour la rédemption du monde.
Il nous fut donné ; pour nous il naquit de la Vierge sans tache ; il vécut avec les hommes, et après avoir jeté la semence de sa parole, il termina son pèlerinage par une admirable merveille.
Dans la nuit de la dernière cène, étant à table avec ses frères, après avoir observé ce que prescrivait la loi pour les nourritures légales, il se donne lui-même de ses propres mains, pour nourriture, aux douze qu’il a choisis.
Le Verbe fait chair change d’une seule parole le pain en sa chair divine ; le vin devient le propre sang du Christ ; et si la raison défaille à comprendre un tel prodige, la foi suffit pour rassurer un cœur fidèle.
Adorons prosternés un si grand Sacrement ; que les rites antiques cèdent la place à ce nouveau mystère ; et que la foi supplée à la faiblesse de nos sens.
Gloire, honneur et louange, puissance, actions de grâces et bénédiction soient au Père et au Fils ; pareil hommage à Celui qui procède de l’un et de l’autre.
Amen.
L’Antienne qui accompagne le Cantique de Marie est un cri prolongé de reconnaissance pour le banquet sacré de l’union divine, mémorial vivant des souffrances du Sauveur, où l’homme est rempli de grâce en son âme et reçoit, dans son corps même, le gage de la gloire future. La phrase n’est point achevée : l’Église demeure comme en suspens sur ce dernier élan d’un amour qui ne peut trouver ici-bas d’expression suffisante.
Antienne de Magnificat
O banquet sacré où est reçu le Christ, renouvelée la mémoire de sa passion, l’âme remplie de grâce, et donné le gage de la gloire future ! Alleluia.
Le Cantique Magnificat
À la fin de cette grande journée consacrée par l’Église latine au triomphe de l’Hostie sainte, nous écouterons l’Église grecque témoigner d’une même foi au divin Sacrement dans les formules suivantes. Elles accompagnent et suivent la Communion, dans la Liturgie ou Messe appelée de Saint Jean-Chrysostome.
Avant la communion
Je crois, Seigneur, et je confesse que vous êtes le Christ Fils du Dieu vivant, qui êtes venu dans le monde pour sauver les pécheurs dont je suis le premier.
Recevez-moi aujourd’hui à la participation de votre Cène mystique. Je ne livrerai point le mystère à vos ennemis, je ne vous donnerai point le baiser de Judas ; je m’adresse à vous, comme le larron : Souvenez-vous de moi, Seigneur, en votre royaume.
Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous le toit souillé de mon âme. Mais de même que vous avez daigné descendre en l’étable et reposer dans la crèche des animaux, entrer dans la maison de Simon le Lépreux et recevoir à vos pieds une pécheresse pareille à moi : daignez entrer aussi dans l’étable de mon âme sans raison, et dans ce corps souillé, mort et lépreux. Et comme vous n’avez point repoussé la bouche impure de la pécheresse baisant vos pieds sans tache, ainsi, Seigneur mon Dieu, ne repoussez pas non plus ce pécheur. Mais dans votre clémence et bonté, daignez m’admettre à la communion de votre très saint Corps et de votre Sang.
Pardonnez, déliez, remettez, ô mon Dieu, tous les péchés que j’ai commis sciemment ou par ignorance, en parole ou en œuvre. Soyez-moi propice en votre bonté compatissante ; par les prières de votre Mère très pure et toujours vierge, sauvez‑moi de la condamnation, et que je puisse recevoir votre Corps précieux et immaculé pour la guérison de mon âme et de mon corps. Car à vous est l’empire, la puissance et la gloire, Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.
Après la communion
Nous vous rendons grâces, Seigneur très bon, bienfaiteur de nos âmes, de ce que vous nous avez admis aujourd’hui encore à vos immortels et célestes Mystères. Dirigez nos voies, affermissez-nous dans votre crainte, protégez notre vie, donnez à nos pas la sécurité : par les prières et l’intercession de la glorieuse Marie Mère de Dieu toujours vierge, et de tous les saints.
Le Diacre. Justes rendus participants des Mystères divins, saints, sans tache, immortels, plus élevés que les cieux et vivifiants, rendons de dignes actions de grâces au Seigneur.
Le Chœur. Seigneur, ayez pitié !
Le Diacre. Recevez, sauvez, pardonnez, conservez-nous, ô Dieu, par votre grâce.
Le Chœur. Seigneur, ayez pitié !
Le Diacre. Demandons des jours tous parfaits, saints, paisibles et préservés du péché ; recommandons, nous‑mêmes, les autres, et toute notre vie au Christ Dieu.
Le Chœur. A vous, Seigneur !
Le Prêtre, élevant la voix. Parce que vous êtes notre sanctification ; et nous vous rendons gloire à vous, Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.
Le Chœur. Amen.
Enfin saluons encore une fois l’Hostie sainte, en lui dédiant cette Séquence, du Missel de Prague, qui, par sa forme, semble tenir comme le milieu entre les compositions Notkériennes et celles des âges postérieurs.
Séquence
Salut, chair adorable du Christ Roi,
Du troupeau de la loi nouvelle admirable nourriture !
Les hommages des fidèles vous sont dus à toute heure ;
C’est dignement, d’un cœur chaste, sans souillure, qu’on doit vous manger.
Vous êtes, ô Pain de vie, l’objet du culte de l’Église ;
Vous êtes le guide des voyageurs, vous êtes le pardon des coupables.
Aliment du salut, rassasiez-nous en vous.
Vous êtes le relèvement, la défense de ceux qui sont tombés.
Vous êtes la consolation de l’affligé, l’allégresse des cœurs.
De ce monde malheureux conduisez-nous aux joies éternelles,
Pour y jouir à jamais de votre présence et douce gloire. Amen.
[1] Aspiration, on le verra, qui ne relève point de la nature, mais uniquement de ce fait que Dieu a élevé l’homme à l’ordre surnaturel et qu’il le lui a dit.
[2] Cardinal Pie. Première Instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent.
[3] À la suite du concile de 1311, où la fête fut définitivement promulguée, Vienne prit pour armes l’orme surmonté d’un calice et d’une hostie qu’entourent ces mots : Vienna civitas sancta.
[4] Ce fut vers le même temps qu’on vit paraître et s’établir en plusieurs églises la forme actuelle des vases destinés à renfermer les hosties consacrées. On leur donna le nom de ciborium ou ciboire, qui avait été réservé dans l’antiquité au baldaquin ou dôme surmontant les autels, et sous la voûte duquel ou suspendait en beaucoup de lieux la pixide ou réserve eucharistique. Les formes de ces réserves sacrées avaient jusque là varié suivant les églises, mais en gardant toujours une dimension très restreinte. « Aux 13ème, 14ème et même encore pendant une partie du 15ème siècles, les pixides sont généralement de très petite dimension, parce que, jusque vers le milieu du 15ème siècle, elles ne servaient qu’à conserver le petit nombre d’hosties dont on avait besoin pour la communion des malades en danger de mort. Les fidèles en état d’assister aux offices de l’église recevaient la sainte Eucharistie, après la communion du prêtre, avec des espèces consacrées pendant la messe même, et distribuées au moyen de la patène. » E. Reusens, professeur à l’Université catholique de Louvain : Eléments d’Archéologie chrétienne. T. 2, pag. 354.
[5] Rappelons que Dom Guéranger est décédé après avoir achevé le temps pascal et que son œuvre fut continuée par Dom Fromage à partir de la Fête de la Trinité.