En résumé
Commentant Job qui se plaint que la lumière lui ait été donnée, nous suivons saint Grégoire le Grand : les saints craignent davantage la prospérité que l’adversité. Il ne suffit pas d’être mort au monde ; il faut aussi que le monde soit mort à nous, c’est-à-dire que nous ne l’intéressions plus. La contemplation — concrètement le rosaire médité — est le moyen de tenir cette mort au monde, y compris pour ceux que la Providence place dans des charges publiques.
ID du téléchargement invalide.
Transcription du sermon
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint d’Esprit, ainsi soit-il.
Mes bien, chers frères,
Job se plaint que la lumière lui ait été donnée. Pourquoi se plaindre d’avoir reçu la lumière ? Saint Grégoire le Grand nous en donne l’explication, c’est que les saints, ici-bas, craignent plus la prospérité que l’adversité. La prospérité est plus dangereuse que le diable.
Je pense, mes biens chers frères, qu’il est vraiment nécessaire que nous réfléchissions, et même que nous méditions, je dirais plus encore, que nous supplions le Saint-Esprit de nous montrer cette vérité que seuls les saints pénètrent et que seuls les saints ont le courage d’affirmer à la face du monde qui pense exactement le contraire.
1. Que signifie » ête mort au monde » ?
Il ne s’agit évidemment pas de dire que la prospérité soit toujours mauvaise, mais les justes se demandent toujours si la elle leur est donnée pour monter dans l’amour de Dieu ou si, au contraire, elle n’est pas la récompense du peu de bien qu’ils ont fait ici-bas, et que Dieu, ne pouvant leur donner de récompense dans l’éternité, leur donnerait au moins cela. Rappelez-vous ces paroles de Saint Augustin : Dieu, sachant qu’il ne pourra pas récompenser les méchants, les mauvais, sur cette terre, leur donne au moins quelques joies en récompense du peu de biens qu’ils ont fait. Eh bien, c’est cela qui inquiète les justes.
Ce qui les rassure, au contraire, c’est de considérer que le peu de bien qu’ils ont fait, du moins, ils l’ont fait pour Dieu seul, et qu’ils refusent de se réjouir dans la prospérité. Ils acceptent la prospérité, bien sûr, mais plus comme un fardeau, dit Saint Grégoire le Grand. Ils la supportent sans l’aimer, car ils savent qu’à cause d’elle on traîne souvent dans l’avancement de la vertu. Et c’est encore pire pour les honneurs de ce monde qui sont souvent un poids pour l’âme. Pour ceux qui n’aiment pas Dieu de tout leur cœur, c’est un poids aimé et qui finit par les faire tomber ; pour ceux qui ne cherchent que Dieu, au contraire, c’est un poids supporté, toléré malgré eux, dit Saint Grégoire. Quand l’homme est pressé par la nécessité, il est plus libre de désirer les choses de Dieu. Tandis que lorsqu’il est dans le confort, il dérive facilement sans s’en rendre compte.
Et c’est le contraire dans l’au-delà. Dans l’éternité, la prospérité est pour le bien de l’âme et l’adversité pour sa punition, que ce soit celle du purgatoire ou, pire encore, celle de l’enfer.
Je vais vous donner un exemple, c’est celui des Irlandais, qui sont demeurés pendant plusieurs siècles sous la férule protestante et qui ont conservé la foi. Sauf pour les nobles, les nobles Irlandais, que les protestants ont enrichi ou ont laissé s’enrichir pour tenir l’Irlande par eux, ce qui fait que les nobles Irlandais catholiques sont devenus protestants, mais le peuple est demeuré catholique. C’est pourquoi donc Job se plaint que la lumière lui ait été donnée, la lumière de ce monde qui détourne si facilement l’esprit.
Certes, on pourrait faire une objection : il arrive souvent que, dans les persécutions, les chrétiens trahissent par crainte des peines. Mais la réponse est simple : oui, effectivement, parce qu’ils craignent les peines de cette vie et ne craignent pas la prospérité.
Il faut en tirer les conséquences, et c’est la deuxième partie de ce sermon.
2. Comment le monde meurt-il à l’âme fidèle ?
Il faut être mort au monde et que le monde soit mort par rapport à nous. Saint Grégoire, avec son style très pastoral, montre cela très bien.
Il dit : « Un mort ne voit plus ce qu’il y a autour de lui ». Et donc nous devons être morts au monde, c’est-à-dire que nous ne voyions plus le monde. Il ne nous intéresse pas, il nous intéresse même si peu que nous ne le voyons plus. Et saint Grégoire précise que, certes, quand quelqu’un est mort il ne voit plus les autres, mais les autres continuent de le voir, c’est-à-dire à s’intéresser à lui. Il faut donc arriver à ce que le monde également soit mort, c’est-à-dire que nous ne l’intéressions plus.
Ah ! Cela est très intéressant et très important. Si nous sommes morts et que nous ne voyons plus le monde, mais que le monde, lui, n’est pas mort et continue à nous voir, il va chercher à s’intéresser à nous pour son profit. Et c’est là qu’il va commencer à nous flatter, à nous attirer. Il faut donc faire en sorte que nous n’ayons aucun intérêt pour le monde. C’est cela que le monde soit mort à nous, et pas seulement nous pour le monde. Il faut que le monde ne trouve aucun intérêt en nous : nous ne sommes pas assez riches pour qu’il désire nos biens, nous ne sommes pas assez doués dans les affaires du monde pour qu’il puisse nous récupérer, nous n’aimons pas assez les honneurs pour qu’il puisse mettre la main sur nous, etc. C’est ce qu’affirme saint Paul « Le monde est crucifié pour moi et moi pour le monde. » (Galates 6, 14)
Quand je suis entré au séminaire, c’était un 4 octobre, jour de la fête de Saint François qui est mon saint Patron, or, l’introït de la messe de saint François commence par ces paroles de Saint Paul « Le monde m’est crucifié et moi pour le monde ». Et ma chère mère s’est réjouie que j’entre au séminaire sous de tels auspices. Je suis persuadé qu’elle a constamment prié pour que je sois mort au monde et que le monde soit mort pour moi. Ai-je été fidèle à cette ligne de conduite que la Providence me transmettait par la bouche de ma mère à travers la liturgie ? Je l’espère.
En tout cas, c’est ce qui m’a guidé quand j’ai dû quitter une certaine facilité que j’avais avant 2014, et c’est ce qui continue à me guider quand je vois la fidélité catholique si petite, si méprisée, et pire encore que méprisée, si mécomprise, comprise à contresens. Le monde qui ne travaille que pour lui-même n’arrive pas à comprendre que nous ne cherchions pas à travailler pour nous-mêmes, et nous accuse de ce qu’il ne voit pas. Si nous sommes si petits et apparemment si désintéressés, c’est qu’il y a un intérêt caché, hypocrite, c’est cela que le monde pense de nous. Eh bien, nous nous en réjouissons parce que cela prouve que le monde est mort pour nous et nous pour le monde, que le monde ne nous intéresse pas, mais aussi que nous ne l’intéressons pas.
Devrais-je parler de la Fraternité Saint-Pie X et des sacres qu’elle a faits ? Ce n’est pas nécessaire, je crois. Elle vient de déposer un recours auprès des tribunaux ecclésiastiques romains pour faire cesser l’excommunication, c’est-à-dire pour se faire reconnaître par cette Église moderne dont la ligne de conduite a été fixée par Paul VI lors de son discours de clôture du Concile, dans lequel il résume ce qu’a été le Concile. Voici, je cite. « La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion de l’homme qui s’est fait Dieu. Qu’est-il arrivé ? Un choc ? Une lutte ? Un anathème ? Cela pouvait arriver, mais cela n’a pas eu lieu. Une sympathie sans borne pour les hommes a envahi le Concile tout entier. La découverte et l’étude des besoins humains — et ils sont d’autant plus grands que le Fils de la Terre se fait plus grand — (c’est-à-dire plus orgueilleux, remarque personnelle,) a absorbé l’attention de notre Concile. Reconnaissez-lui au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme. Nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme. »
Chercher à se faire reconnaître par cette Église, c’est chercher à se faire reconnaître par le monde. Et même si la Fraternité Saint-Pie X ne désirait pas le monde — hélas, chez ses supérieurs tout montre le contraire — en tout cas elle n’est pas attentive à ne pas intéresser le monde. Or, d’une part quand on est dans une situation de persécution comme celle que nous connaissons, et en même temps de prospérité inouïe et de puissance inouïe du monde, (avec la prétendue intelligence artificielle par exemple), et, d’autre part, quand on est au poste de direction d’une congrégation qui est née pour être un phare dans le monde, une lumière sur le lampadaire et une ville située sur la montagne, — c’est ce que Mgr Lefebvre a voulu en faire —, quand, dans ces situations, on ne médite pas l’enseignement de saint Grégoire le Grand, qui n’est que l’enseignement de l’Évangile, quand on n’admet pas qu’il faut non seulement être mort soi-même au monde, mais que le monde nous considère comme mort, alors on lui donne prise. On lui donne tout ce qu’il faut pour être entraîné par lui, enchaîné. Celui qui conserve sur soi ou pour soi des choses que le monde aime donne prise au monde.
Au contraire, je voudrais vous citer les paroles de celui qui eut la gloire d’être le vainqueur de Verdun, qui fut mis jusqu’au sommet de la hiérarchie d’ici bas en étant le chef de l’État, et qui se retrouve incarcéré dans les pires conditions de déshonneur à l’île d’Yeu.
Une commission parlementaire d’enquête a été créée, allez savoir pourquoi, c’est le parlementarisme cela, elle interroge le Maréchal.
« — Avez-vous quelque chose à dire sur les conditions de votre vie ici ? N’avez-vous pas à vous plaindre de votre régime ? Réponse. — Je vis avec des pommes de terre et un potage à tous les repas, ou à peu près, et un verre de vin. Je ne réclame jamais.
— Avez-vous de la viande ? — Oui, un petit morceau.
— Vous habitez dans une pièce, je crois. (Oh, ce mot « habiter » il n’habite pas, il est incarcéré, mais le prisonnier ne relève pas cela, il répond tout simplement. — Oui, une chambre.
Le dialogue se poursuit ainsi. Alors le Maréchal conclut :
— Au point de vue de l’incarcération, je n’ai rien à dire. J’ai pris mon parti de me soumettre à toutes les obligations. Je ne demande rien, pas d’assouplissement de ma prison, rien du tout. Si on juge à propos de le faire, je l’accepterai volontiers, mais je ne demande rien. J’ai pris le parti de ne rien demander, de ne jamais faire d’observations. J’irai jusqu’au bout, jusqu’à ma mort. Si je dois finir ma vie dans ce milieu-là, je l’accepte d’avance. Voilà tout ce que je peux vous dire. »
Cela est le fruit d’un long désintéressement. C’est à cause de ce désintérêt des honneurs qu’il arrive colonel, simple colonel, à la guerre de 1914. Et c’est encore à cause de ce désintérêt pour les honneurs qu’il acceptera de servir son pays en 1940, ne se faisant aucune illusion sur ce qui l’attend.
3. Servir dans des ministères par obéissance à Dieu pour le bien des âmes
Saint Grégoire le Grand nous fait remarquer que ceux qui désirent être morts au siècle, au monde donc, souvent sont obligés de servir dans des ministères humains. — Ministères au sens de postes où l’on s’implique dans les affaires des hommes. — Les uns sont bien obligés d’être évêques, d’autres sont bien obligés d’être chefs de l’État, d’autres sont bien obligés d’assumer des responsabilités, comme le roi Saint Louis par exemple. Mais saint Grégoire nous fait remarquer que celui qui tend vers la contemplation de Dieu d’un cœur parfait, lorsque la Providence Divine le met dans de telles fonctions, de service au milieu des hommes, dans des postes même élevés où il doit servir, tout d’abord il le fait pour obéir à Dieu, et ensuite, grâce à sa contemplation, il procure beaucoup de bien au prochain.
Tout d’abord il le fait pour obéir à Dieu, parce que justement il n’a plus de volonté propre, il ne cherche plus les biens d’ici bas, et il les reçoit comme un mort qui vit pour Dieu c’est pourquoi il peut les recevoir avec profit. S’il tend d’un cœur pur vers la contemplation pure de Dieu, c’est-à-dire s’il considère que les honneurs sont dangereux, que la prospérité elle-même est dangereuse, parce qu’il ne désire que contempler Dieu, alors, nous dit saint Grégoire le Grand, il procure un grand bien à ceux au service de qui il a été placé.
Ce fut le cas de Monseigneur Lefèvre, par exemple, qui n’a jamais désiré les honneurs.
Lorsque Rome lui demanda de quitter l’Afrique, il fut nommé au plus petit diocèse de France, le plus crotté de tous les diocèses, le diocèse de Tulle, et il raconte dans une conférence spirituelle aux séminaristes, — il est réaliste — il raconte avec un peu de malice : « Normalement, j’aurais dû être nommé cardinal, — c’était évident ! — eh bien, non ! le chapeau de cardinal, m’est passé au-dessus de la tête sans s’arrêter ! de même, c’est bien malgré lui qu’il a été mis à la tête de la Fraternité Saint-Pie X, à la demande expresse de l’évêque de Fribourg et sur l’insistance des séminaristes.
Oui, mes bien, chers Frères, pour faire du bien à ceux qu’on doit servir, il faut être passé d’abord par l’apprentissage du mépris des honneurs et même du mépris de la prospérité, s’être enrichi de la présence de Dieu, de la contemplation de Dieu. En effet, nous dit saint Grégoire, la contemplation devient comme un sépulcre dans lequel l’âme se réfugie, et cela ne l’empêche pas d’accomplir dans le monde le service que Dieu lui a confié. Et Don Chautard, l’auteur de L’Âme de tout apostolat, un livre merveilleux, affirme : « Parce que la vie intérieure engendre la vie intérieure, ses résultats dans les âmes sont profonds et durables. »
4. Méthode de contemplation
Concrètement, mes bien chers Frères, la contemplation, c’est le rosaire, le rosaire et le rosaire, un rosaire dont on contemple les mystères. Quand on dit son chapelet, on commence par énoncer le mystère avec les fruits, et après cela on se pose intérieurement un petit peu et on regarde la scène qu’on doit contempler. Quelles sont les personnes ? Que disent-elles ? Que font-elles ? Je vois la Vierge là, et Jésus-Christ et saint Joseph, ou bien : je vois les saintes Femmes au pied de la croix, et les ennemis du Christ en bas qui se moquent de Lui. Ou encore : je vois le Christ sortant triomphant du tombeau. Que dit-il à Sainte Marie-Madeleine ? “Ne me touche pas, je ne suis pas encore remonté vers mon Père. Va dire à tes frères qui sont les miens, va leur dire que je les attends.” Quand on a fait cette méditation brève, alors on récite les dix « Je vous salue Marie » en continuant à contempler. D’où l’intérêt, mes bien chers frères, de bonnes lectures sur les mystères du rosaire, sur la vie du Christ, sur l’Évangile, pour enrichir notre contemplation.
Notre Dame de la Salette priez pour nous !
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.
Sources citées dans le sermon : Job ; saint Grégoire le Grand (Morales sur Job) ; saint Augustin ; saint Paul (Ga 6, 14) ; Paul VI (discours de clôture du Concile) ; Dom Chautard, L’Âme de tout apostolat ; Mgr Lefebvre ; maréchal Pétain (commission parlementaire d’enquête).
