📖 Présentation
« Visitant ton semblable, tu ne pécheras pas. » Saint Paul s’est fait juif avec les juifs et païen avec les païens sans jamais trahir la loi du Christ. Cette méthode de la charité est la seule qui puisse refaire un pays et une chrétienté.
Ce sermon est le n° 21 de la série : Sermons sur le livre de Job — saint Grégoire le Grand
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Transcription du sermon
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.
« Visitant ton semblable, tu ne pécheras pas. »
Jb 5, 24
Mes bien chers Frères,
Après nous avoir promis la paix à la mort et dès ici-bas, Dieu nous avertit, toujours dans le livre de Job, chapitre 5, verset 24, que nous devons visiter notre semblable, et ainsi nous ne pécherons pas.
Saint Grégoire le Grand nous dit qu’il ne servirait à rien de faire tout ce que nous a recommandé le livre de Job jusqu’à maintenant, à savoir contenir notre corps et vivre selon Dieu, si nous n’exercions pas la charité fraternelle, ou l’amitié envers le prochain. Ce sermon tombe très bien pour la fête du Christ-Roi d’aujourd’hui, car il permet de rectifier un grand nombre d’idées fausses. La fête du Christ-Roi a été instituée pour nous rappeler que les sociétés doivent être chrétiennes, comme une famille doit être chrétienne.
Qu’est-ce qu’un pays chrétien ?
Je pense, mes bien chers Frères, que vous trouvez évident qu’une famille doit être chrétienne, et qu’il ne vous viendrait pas à l’idée qu’une famille puisse être neutre par rapport à Dieu, et que seuls les membres de la famille seraient tenus d’avoir des rapports avec le bon Dieu. Je ne parle pas seulement de la prière en famille, je parle de tout un climat familial qui doit être chrétien, et puis surtout d’une finalité : la vie d’une famille doit être chrétienne parce que tout ce qu’on y vit doit être pénétré d’un esprit chrétien et fait pour le service de Dieu.
Il en va de même, mes bien chers Frères, pour les pays, pour les cités. Le problème, et c’est vrai pour beaucoup de bons chrétiens, est qu’on ne sait plus ce qu’est une cité, un pays — j’insiste, je ne dis pas un État. Et beaucoup, aujourd’hui, estiment que pour faire de nouveau de la France un pays chrétien, il faut un roi chrétien et des lois chrétiennes.
Avec ça, on sera revenu comme au temps de saint Louis… Mais réfléchissez un petit peu, mes bien chers Frères. Vous mettez un roi chrétien, par exemple, dans un pays comme le Maroc : que pensez-vous qu’il pourra faire ? Est-ce que sa présence, et même son action, suffira pour faire du Maroc un pays chrétien ? Le maréchal Lyautey a été, on peut dire, le chef du Maroc pendant de très longues années ; cela n’a pas suffi pour faire du Maroc un État chrétien. Si on publie des lois chrétiennes, est-ce que cela changera les choses ? Il est évident que si, au Maroc, on publie des lois chrétiennes, c’est immédiatement la révolte.
Une loi règle les actions humaines, et si les cœurs, les esprits des Marocains ne sont pas disposés à observer les lois chrétiennes, aucune loi chrétienne n’y changera quelque chose. C’est pourquoi la plupart des actions politiques qui sont menées aujourd’hui sont vouées à l’échec, d’autant plus que la plupart du temps elles entrent dans le processus démocratique, et que cela est évidemment voué à l’échec. La réponse, mes bien chers Frères, se trouve dans ce passage de Job que nous venons de citer : il faut que nous visitions notre semblable.
Se faire juif avec les juifs, païen avec les païens
Quand nous aurons compris cela, nous saurons beaucoup mieux ce qu’est un pays chrétien. La formation d’un pays chrétien, c’est évidemment la formation d’une chrétienté. Or, comment saint Paul a‑t-il fondé la chrétienté ? Il le dit : « Je me suis fait juif avec les juifs, païen avec les païens » 1 Co 9, 20–22, et la phrase de Job nous permet de comprendre ce que cela signifie.
Notre semblable est un peu comme un miroir de nous-mêmes, à cause de la similitude. C’est pourquoi l’Écriture sainte, et Notre-Seigneur Jésus-Christ en particulier, nous recommandent, pour savoir ce que nous avons à faire au bénéfice du prochain, de réfléchir à ce que nous aimerions que le prochain fasse pour nous. Et puis vous avez cette recommandation : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Mt 22, 39 C’est donc en voyant ce que j’ai de commun avec lui, ou ce que je dois avoir de commun avec lui, que je sais comment je dois agir envers lui.
Saint Paul, alors, doit-il se faire juif pour convertir les juifs ? Ça, c’est une mentalité très moderne. Le concile Vatican II a poussé l’Église du Christ à se faire du monde pour convertir le monde. C’est évidemment une totale illusion.
Ce n’est pas en ayant un esprit gamin qu’un père de famille élève son fils. Ce n’est pas en se faisant voleur qu’on convertit les voleurs. Ce n’est pas en acquérant l’esprit du monde qu’on convertit le monde.
Alors que signifie saint Paul lorsqu’il nous dit qu’il faut se faire juif avec les juifs et païen avec les païens ? Cela signifie, nous explique saint Grégoire le Grand, qu’il se met à la place du juif ou du païen pour voir ce dont il a besoin ; et il sait ce dont celui-ci a besoin en se mettant à sa place pour voir ce qui lui manque. Si un riche veut secourir un pauvre et ne se met pas à la place du pauvre, il donnera à ce pauvre ce dont un riche a besoin, parce que le riche ne connaît que cela. Mais si le riche se met à la place du pauvre, il va découvrir ce dont le pauvre a vraiment besoin.
Il découvrira, par exemple, que sais-je, que la pauvreté de cet homme est due à une infirmité, ou qu’elle est due à des soucis, ou qu’elle est due au fait qu’un de ses enfants est malade. Et à ce moment-là, au lieu de donner de l’argent, ce qui ne servirait presque à rien, ce serait à fonds perdu, il remédiera aux vrais problèmes du pauvre : il guérira son infirmité, ou du moins il essayera ; il le soulagera dans ses soucis ; il veillera sur l’enfant. Ceci est la vraie manière de visiter son semblable.
Les vrais besoins du monde moderne
Maintenant, s’il s’agit non pas de nécessité matérielle mais de nécessité spirituelle, saint Paul se met à la place du juif, et il constate ce qui manque au juif : il lui manque Jésus-Christ. Si je me mets, si nous nous mettons, mes bien chers Frères, à la place du monde, que constatons-nous ? Que le monde est très souvent engorgé de richesse, ou de désir des richesses, et que ce qui lui manque c’est le détachement des richesses, voire même peut-être, au-delà de la pauvreté en esprit, une pauvreté réelle. Il constatera que le monde est engorgé par les plaisirs de la chair, et que ce qui lui manque c’est la chasteté, et pour cela un idéal.
Il constatera surtout que le monde est engorgé d’orgueil, et que ce qui lui manque, c’est la reconnaissance de sa dépendance envers Dieu, c’est-à-dire l’humilité. Saint Paul se fait juif, non pas en se faisant juif, mais en se mettant à la place du juif pour lui apporter Jésus-Christ. Il se fait païen, non pas en se faisant païen, mais en apportant Dieu à celui qui l’ignore.
D’ailleurs, pour que nous ne nous trompions pas sur l’interprétation à donner à ces paroles, il précise aussitôt que, tout en se faisant païen, il a toujours vécu dans la loi de Dieu, et il précise : la loi du Christ. Pourquoi appelle-t-on cela de la charité, alors que la charité, c’est l’amour de Dieu ? Parce que c’est, en tant que chrétien possédant l’amour de Dieu, en se mettant à la place du prochain, du semblable, pour lui donner l’amour de Dieu. Et voilà pourquoi ce n’est pas une simple bienveillance, ce n’est pas de la simple solidarité humaine, c’est une véritable charité.
L’amitié, fondement de la société
Avec ces explications, mes bien chers Frères, nous comprenons un peu mieux ce qu’est l’amitié. Elle est fondée sur la similitude. Nous n’avons pas d’amitié pour un animal ; on peut avoir envers lui une certaine affection, mais pas d’amitié.
On n’a pas d’amitié pour un étranger non plus. Certes, un étranger n’est jamais totalement étranger, puisqu’il est homme. Je ne peux pas avoir d’amitié non plus envers celui en qui je ne me reconnais pas.
Je peux le visiter pour lui donner le Christ. Et cette similitude fonde l’amitié, parce qu’elle donne un amour commun, un idéal commun, une vertu commune, un bien commun, et c’est cela qui crée une société. Il y a une véritable société entre les amis de la musique, par exemple.
Société limitée, mais très réelle. On parle également de sociétés de bienfaisance, dans lesquelles ce qui est commun, justement, c’est de visiter les pauvres. On parle de cette société qu’est l’Église, dans laquelle le lien d’amitié est la charité envers Dieu, et il en va de même dans un pays.
Ce qui fait un pays, ce qui fait une cité, c’est l’amitié des concitoyens, et la fonction première du roi, c’est de développer cette amitié. C’est ce que font les corporations de métiers, par exemple, qui développent l’amitié entre tous les membres du même métier. Ayant analysé l’amitié, Aristote conclut que toute société est une amitié, et toute amitié est une société.
Comment visiter notre semblable aujourd’hui
Par conséquent, en cette fête du Christ-Roi, mes bien chers Frères, si nous comprenons bien l’enseignement du Saint-Esprit dans le livre de Job — puisque je vous le rappelle, dans l’Écriture sainte, c’est le Saint-Esprit qui parle — nous comprendrons que, pour faire la France chrétienne, c’est essentiellement en visitant son semblable qu’on y arrivera et qu’on reconstituera la chrétienté. Vous me direz que c’est un travail de fourmi ; oui et non, je dirais plutôt que c’est un travail divin. La charité, parce qu’elle vient directement de Dieu, porte en soi un rayonnement extraordinaire.
On pourrait dire un rayonnement presque illimité. Et je voudrais en profiter, mes bien chers Frères, pour vous dire comment nous devons agir envers tous nos contemporains qui n’ont pas la foi. Je vais vous prendre un exemple très concret.
Comment dois-je agir avec une personne qui fréquente habituellement la messe des modernes dans une paroisse moderne ? Dois-je l’approuver ? Dois-je me taire ? Dois-je la contredire ? Dois-je vivre avec elle, me rendre à la paroisse avec elle pour lui parler de Dieu ? Dois-je même me fondre au milieu de cette paroisse ? Si nous posons la question ainsi, la réponse est impossible à donner, ou plutôt elle sera nécessairement fausse. Il faut poser la question comme le livre de Job nous demande de le faire : nous devons visiter notre semblable en nous mettant à sa place, comme Notre-Seigneur nous le dit : « Aime ton prochain comme toi-même. » Si j’étais dans la situation de cette personne, de quoi aurais-je besoin ? Aurais-je besoin d’approbation du modernisme qui stérilise l’âme ? Évidemment non. Aurais-je besoin de lumière sur la foi et sur Dieu ? Évidemment oui.
Si j’étais dans la situation de cette personne, pourrais-je recevoir les lumières dont j’ai besoin ? Je veux dire, si je me mets à la place de cette personne, est-ce que je constate que son cœur est ouvert ou pas ? S’il n’est pas ouvert, alors il faut que j’agisse envers elle comme j’aimerais que quelqu’un agisse envers moi : avant de lui asséner les vérités, il faut que je lui ouvre le cœur. Et si je ne peux pas lui ouvrir le cœur, alors il faut que je m’abstienne. Mais si je peux lui ouvrir le cœur, je commence par là, et ainsi j’ouvrirai le chemin pour parler de Dieu.
Bien évidemment, il faut respecter ce que saint Paul nous dit : « Ce faisant, je n’ai jamais quitté la loi de Dieu », la loi du Christ. Si je me mettais en danger en fréquentant ces personnes, il est évident que cela montrerait que je n’estime pas la loi du Christ, que je la prends à la légère, et cela, évidemment, est impossible, je n’ai pas le droit.
L’exemple de Mgr Williamson
Cette bienveillance, nous la trouvions dans le cœur de Mgr Williamson, qui n’avait pas de mal à se mettre à la place des hommes du monde moderne, parce qu’il en venait lui-même.
Il avait, dans sa jeunesse, souffert la même faim de vérité. Il avait constaté, en étant professeur, ce qui manquait à ses élèves, et il l’explique dans une interview. Il avait énormément de mal à tenir sa classe ; alors il se dit : « Soit je deviens comme eux, soit je leur apporte ce qui leur manque. » Cela l’a profondément poussé à étudier la vérité pour l’apporter à ses élèves, et alors il y avait beaucoup moins besoin de faire de la discipline.
Le règne du Christ-Roi, mes bien chers Frères, c’est cela. Ne pas apprécier cette méthode parce qu’elle n’est pas assez rapide, parce qu’elle n’est pas assez efficace, parce qu’elle n’est pas assez que sais-je, c’est de l’orgueil.
C’est de la stupidité. Et quand la stupidité se joint à l’orgueil, c’est un crime. C’est un crime envers le semblable, sous prétexte d’efficacité, de ne pas se mettre à sa place et, par conséquent, de ne pas lui apporter ce dont il a besoin.
Et si vous pratiquez cette méthode, mes bien chers Frères, vous découvrirez qu’en réalité elle est beaucoup plus efficace que toutes les méthodes soi-disant efficaces que les hommes du monde inventent. Parce que la vie intérieure engendre la vie intérieure, ses effets dans les âmes sont profonds et durables, dit Dom Chautard dans L’Âme de tout apostolat. Et on pourrait dire que, parce que la charité engendre la charité, ses effets sont profonds et se multiplient.
Il n’y a pas d’autre méthode, c’est la méthode des mamans. Voilà pourquoi nous invoquons particulièrement la très sainte Vierge, et nous nous mettons à son école pour créer la chrétienté et pour visiter notre semblable.
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.
