Je vous laisse découvrir
Conversion ~ Ne pas se fier aux apparences

Mes chers Amis,

Je partage avec vous aujourd’hui une lecture qui m’a intéressé. Elle est tirée d’un livre du Père Martial Lekeux, franciscain belge qui fut mobilisé dans l’armée belge lors de la Première Guerre mondiale comme artilleur. Il unit un courage héroïque pour la défense de la chrétienté et une âme religieuse d’une grande humanité et d’une grande élévation mystique. Le livre s’intitule « Mes cloîtres dans la tempête ». Les piottes sont les ‘poilus’ belges.

Ces pauvres piottes ! C’est eux les grands martyrs, les martyrs loqueteux de cette guerre de souffrance. Et quelle beauté dans leur humble héroïsme ! Ils ont l’air d’ignorer qu’ils viennent de sauver le monde.

Chaque soir, à la brune, je vois arriver la longue file d’ombres noires, qui s’avance silencieuse, lourdement, péniblement, engluée dans la vase : paquets de boue ambulants qui suent sous l’énorme sac, le fusil en ban­doulière, un bâton à la main pour tâter le terrain. Dans la cour, l’officier répartit les postes : et les martyrs dé­signés, rejetant le sac vers les épaules d’un effort dou­loureux, ajustent leur harnais, poussent un soupir et disparaissent dans les ténèbres vers les petits postes inhospitaliers. Les autres s’engouffrent dans l’infâme logis, jettent bas leur fourbi et s’installent au feu. Et alors commence l’infernale veillée de vingt-quatre heures, dans le tumulte des bousculades et des gros mots, le suffoquement de la fumée, la puanteur des haleines, le croupissement de l’eau et la vapeur des souliers qui sèchent. « Sacre nom de milliard de verdoemme de nonde­doemme !… » C’est un orchestre de blasphèmes qui bondissent et rebondissent sous la voûte noire dans les volutes de fumée. On dirait que cela les soulage, de déverser ainsi le trop-plein de leur misère…

Vierge Marie, prenez pitié de ceux qui souffrent pour la justice ! Daignez voir sous les rudes écorces la loyauté de ces âmes simples qui savent mourir pour leur patrie — il leur est si difficile de recueillir leur pau­vre être nomade !— Oubliez leurs jurons à cause de la prière qui sommeille malgré tout au fond de leur cœur, et qu’ils diront tout bas quand il faudra mourir.

Minuit. — Non, midi : c’est la même chose dans cet antre. Le lieutenant des piottes s’est endormi dans un coin. Je cause, dans un autre, avec le brancardier- prêtre de la compagnie, une crème d’homme, humble et intelligent, qui fait des soldats tout ce qu’il veut, tout en se faisant houspiller du matin au soir Un vacarme d’altercations nous interrompt. Il veut inter­venir :

— Voyons, mes amis…

— Ta gueule, curé !

Le malheureux « curé » se retire avec pertes, sous une ruée d’invectives.

Ceux qui, parmi la bande, mènent le bal, ce sont les deux lascars qui, tout à l’heure, ont provoqué l’algarade — à propos d’une histoire de garde. Le pre­mier est un type bâti en hercule, qui parle haut, sur un ton sans réplique, un bout de phrase en français et un autre en flamand, le brûle-gueule aux dents, en lançant vers tous les côtés de l’auditoire des regards méprisants. Les hommes l’appellent le « grand Yan » et ont pour lui beaucoup de respect. Yan a étendu ses vastes jambes de part et d’autre du foyer, couvrant une superficie trois fois plus grande que celle à laquelle il a droit — et personne ne réclame. L’autre est un gamin fluet, tout en nerfs et sans cesse en mouvement : on l’a baptisé « Kop » « tête », à cause de sa mauvaise tête. Il est clair qu’il ne s’est plus lavé depuis trois semaines, et la patine noirâtre qui accentue les rides de sa figure, laissant les yeux cernés de blanc, lui donne un air drôle, singulièrement canaille.

Or, tandis qu’à l’envi ils vomissent l’outrage sur le malencontreux « curé », je vois les traits de celui-ci s’irradier d’un sourire :

— Ces deux-là, me dit-il, sont mes meilleurs amis.

— Hein ?…

— Faut les connaître, voyez-vous.

Intrigué, je fouille les visages, cherchant à dégager une âme des masques bourrus. Cette âme m’échappe : ils l’ont reléguée dans un coin obscur de leur être, en attendant des temps meilleurs. Pour le moment, toutes leurs énergies se sont concentrées sur la lutte animale pour la vie, pour la portion de patates et pour une place au feu. Qu’y a-t-il dans ces cœurs ? Ces êtres ont-ils eu une mère pour les caresser ? Ont-ils jamais fait autre chose que ce métier de sauvages ?… Étrange plasticité de l’âme humaine, qui se moule au milieu comme la cire sous la forme, et qui, sans s’abdiquer, épouse tous les contours que lui offre la vie !

— Eh ! dis donc, Yan ! le feu n’est pas pour toi tout seul, tu sais !

C’est la voix aigre du petit Kop — le seul qui ose tenir tête à Yan.

Celui-ci se redresse, superbe :

— Spèce de moustique ! attends un peu, que…

L’injure s’étrangle dans sa gorge : une explosion ébranle les murs de la cave et fait chavirer le four­neau.

— Dans la chambre de devant ! crie un homme qui dégringole. Heureusement que je n’y étais plus !

Je grimpe au poste ; la batterie est connue : elle est repérée au deuxième coup. Mais mon téléphone, évi­demment, est coupé. Je redescends pour essayer l’appa­reil d’infanterie.

Les visages ont pâli ; je vois des mains qui tremblent. Seul, le grand Yan lance encore de temps en temps une boutade.

Un gros éclat traverse la portière du soupirail et vient faire un feu d’artifice dans le seau.

— C’est ta faute, curé ! crie Yan.

Les obus se succèdent, régulièrement, toutes les trente secondes : on les entend venir de loin, avec un vrombissement sourd qui s’enfle jusqu’au choc final ; et cela donne l’impression qu’une masse de cent tonnes fond droit sur vous, pour vous écraser le crâne. A chaque « arrivée » les têtes s’abaissent et les dos s’arrondissent avec l’ensemble d’un chœur de moines qui récitent « Gloria Patri… »

— Encore un qui s’amène !

— La voûte résistera-t-elle ? me demande l’officier des piottes.

Je n’ai pas le temps de répondre : un choc, un éclair, un craquement ; un souffle de volcan me renverse et me colle au mur… J’ouvre les yeux : la lumière blanche s’engouffre dans la cave éventrée ; et dans le tourbillon de fumée qui emplit le local, s’élève un concert de hurlements et de gémissements. Ça y est ; un malheur ! Je me précipite : le curé est déjà occupé, et, dans l’amoncellement des briques, des tisons dispersés et des débris de planches, au mi­lieu d’une mare de sang, je le vois à genoux qui, penché, esquisse le signe de croix sur un grand corps inerte : c’est Yan, les deux jambes enlevées. Sous le choc de la lumière, ses yeux s’ouvrent ; son regard ren­contre celui du brancardier : il sourit douloureusement, et murmure :

— Curé…, faudra m’aider… à aller chez le bon Dieu. Puis, plus bas :

— Merci.

La main cherche celle du prêtre ; il la met sur son cœur, et, dans un sanglot de râle :

— Pardon… M’sieur l’Curé…

Et, dans l’éblouissement du soleil du midi, je vois que dans ses yeux brille un regard candide, un bon regard d’enfant, si doux, si profond, si suppliant, que je me mets à pleurer, devant cette âme que je n’avais pas vue.

Un dernier mot s’exhale, faible comme un soupir, de ses lèvres bleuies :

— Maman !…

…Et Yan expire.

Le brancardier s’occupe des autres blessés.

— Et le Kop ? fait-il.

— Foutu.

Le petit Kop est étendu, à moitié recouvert de bri­ques ; le sang jaillit en bouillonnant de sa gorge ou­verte : il a dû être tué sur le coup.

On fait le compte : deux morts et cinq blessés : cela aurait pu être pire.

Le bombardement fini, une équipe de brancardiers arrive à la rescousse, du chemin de fer, pour l’éva­cuation.

Le « curé » me tend un papier :

— Lisez, dit-il.

C’est une lettre du Kop à ses parents, qui devait partir ce soir. Sur la feuille maculée de sang, qu’un éclat a trouée, je déchiffre avec peine les gros carac­tères maladroits.

« Mes très cher Papa et Maman,

« Je vous écrit cette lettre pour vous dire que je suis toujour en bonne santé et j’espère que vous vous êtes aussi en bonne santé que je prie tous les jours pour vous et pour que vous ne vous inquiété pas sur moi. Le Curé il dit si c’est qu’on est tué, on ira droit à l’Paradi en qualitée de martyre, et s’est un bien brave homme, et bon pour les homme. Je serez contant que la guerre sera vite fini, parceque au front, faut toujour gueulé et moi je voudrez être à la maison pour vous caressé et pour vous aidé un peu, parce que j’ai peur que vous devez avoir dificil sans moi, mais je met ma solde de côté pour vous rap­porté quelquechose quant je reviendrez. Je vous embrasse de loin.

« Votre petit Louis qui vous aime. »

Encore une âme qui se révèle ! Brave petit gars ! Je voudrais lui demander pardon de l’avoir si mal jugé. Pauvres parents, vous ne reverrez plus votre fieux — et heureusement pour vos vieux jours vous n’avez pu voir son corps ensanglanté ! Mais si l’on vient vous dire qu’il avait mal tourné, n’en croyez rien. Ces âmes sont, à la guerre, comme ces roses attardées que l’hi­ver a surprises : elles ont, sous la bourrasque, recou­vert leurs pétales d’une rude gaine grise. Déchirez cette enveloppe, leur beauté apparaît, toute rose, toute parfumée de printemps.

Ermitage

Je monte à la chambre d’à côté où l’on a déposé les deux corps, et soulève la loque qui recouvre la tête du petit Kop. Une main charitable — celle du « curé » sans doute — a lavé le visage, et celui-ci, débarrassé de son masque d’enduit, est redevenu lui-même : or ce visage qui dort a un reflet d’angélique innocence et sourit, dans la mort, d’un si candide sourire que je me mets à genoux, et, pieusement, je baise la main sanglante en murmurant l’antienne des martyrs : « L’âme de tes saints, Seigneur, fleurira comme un lys et sera devant Toi comme un parfum de baume. »

Mon observatoire devient intéressant : je commence à connaître mon terrain, avec toutes ses batteries, ses tranchées et les abris des Boches.

Aussi lorsque, après quelques jours, le commandant de la division m’a proposé d’être remplacé, j’ai répondu que je m’amusais à merveille et que je demandais à rester.

Et c’est ainsi que je devins observateur-spécialiste et citoyen permanent de l’inondation, avec mes frères les rats et mes sœurs les mouettes, rôdant de poste en poste et de ruine en ruine dans le grand marécage, faisant la chasse aux Boches, sans autre distraction que la vue des cadavres et le chant des obus.

Parfois d’ailleurs aux jours de fièvre succédaient des périodes de calme plat : jours de brume et de pluie, où toute opération était rendue impossible. Alors l’obser­vatoire devenait mon ermitage : tout seul, au-dessus des bruits d’en bas, en face du désert immobile, j’oubliais les Boches et la guerre ; et ce m’était une joie infinie d’être de nouveau moi-même et de retrouver la pleine vie de l’âme, qui, en bas, s’éparpillait parmi les rudes agitations du métier. Ah ! heureux celui qui, en ces jours troublés, avait, pour soutenir son énergie, le réconfort tout-puissant du divin amour !… O Amour ! celui qui te possède est invinciblement heureux, car la souffrance elle-même n’est qu’une note nouvelle au cantique de sa joie, et la mort n’y peut rien, sinon la couronner.

Mon Sauveur, ton Amour fidèle m’a suivi jusqu’en ces lieux incléments : c’est lui qui empêchait que mon âme ne fût lasse, ton sourire errait sur les ruines, illu­minant toutes choses, et brillait en mon cœur comme un rayon paisible pour m’inonder de bonheur et me rendre fort et joyeux ; et quand la mort grondait dans les ténèbres hostiles, Tu étais encore là pour me montrer le ciel… Sois béni, ô mon Dieu !

Et toi, mon doux Père saint François, tu n’aurais pas désavoué la vie pénitente et mortifiée que nous menions là-bas et la sainte pauvreté de mon nouveau couvent… Et tu ne vis sans doute pas d’un œil moins satisfait la bouteille de champagne envoyée par les camarades en l’honneur de sainte Barbe[1], que nous dégustâmes entre deux pommes de terre, avec des mains qui sentaient le cadavre. Car je te prie, par contre, de bien vouloir considérer la nature toute fran­ciscaine de nos menus quotidiens : le matin, patates ; à midi, patates ; le soir, patates. Préparation, toujours la même : cuites sous la cendre. Pour toute boisson, par­fois une gorgée de café salé à la gourde d’un de mes frères les poilus.


[1] Patronne des artilleurs

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