De la subversion (3)
par Serge Iciar

Troisième article : De la subversion du chef

Dieu a établi et perpétue toutes choses selon un ordre, et la subversion, définie comme l’action de bouleverser, de détruire les institutions, les principes, de renverser l’ordre établi[1], recouvre bien les thèmes que nous avons abordés ces derniers mois. Elle ouvrait d’autres voies : la subversion protestante, la subversion communiste, la subversion de l’Église etc. Comme l’aurait dit Sainte Jeanne « Il m’est avis que c’est tout un ». La subversion, ou ce mystère d’iniquité, agit partout où la Providence intervient par un mystère de charité.

Bien entendu, je m’en suis ouvert à notre bon Abbé qui m’a répondu en substance « ce qui est important, c’est la subversion du chef ».

Je dois reconnaître que cela m’a quelque peu déconcerté. Subversion du chef, par qui ? Subversion par le chef, quel chef ?… Connaissant ses préoccupations j’avais bien une petite idée qui m’a conduit à m’intéresser aux thèmes de la hiérarchie, de l’autorité, de l’obéissance avec pour guide saint Thomas d’Aquin. C’est le résultat de cette réflexion que je vous soumet maintenant.

Selon saint Thomas la société est une exigence de la nature de l’homme. Or, pour vivre en société, il faut nécessairement qu’il y ait une autorité supérieure poursuivant le bien commun : le chef.

De ce fait, l’autorité est une exigence de la nature, de la nature politique de l’homme et, pour le chrétien, toutes les exigences de la nature viennent de Dieu. Il s’ensuit que toute autorité procède de Dieu, ce que saint Thomas d’Aquin synthétise par la formule : Tout pouvoir vient de Dieu par le peuple[2].

La question du mode de désignation du chef par le peuple entendu comme la substance d’une société n’est pas notre propos. Nous allons supposer ici que le chef a été légitimement désigné[3] par la société qu’il dirige ou gouverne (il est intéressant de noter que ce mot découle de gouvernail).

L’homme est donc un animal social. Il a sa propre fin, mais il ne peut l’atteindre à l’état sauvage. La société est le lieu dans lequel l’homme atteint sa fin.

Dans cet ordre divin l’autorité est nécessaire à la vie sociale afin que la société puisse atteindre cette même fin : le bien commun dans la paix. Or toute autorité vient de Dieu qui, seul à concevoir son plan, va déléguer à d’autres la charge de l’exécuter : les chefs.

Mais on ne saurait concevoir de société sans chef, ni de royaume sans roi ; c’est une nécessité inhérente à la nature de tout groupement social que d’être gouverné. La poursuite de la fin commune par tous ses membres requiert absolument la coordination des tendances, si l’on ne veut pas aboutir à la confusion, au désordre et à l’anarchie ; et pour obtenir cette harmonie d’efforts convergeant au même but il faut une impulsion commune, venant d’une même cause : il faut un chef[4].

En d’autres termes, dans le monde humain, Dieu a établi et perpétue toutes choses selon un ordre, au moyen d’une hiérarchie.

Étude métaphysique et logique de l’ordre établi de Dieu et des hiérarchies

Le modèle de cette hiérarchie figure dans l’armée céleste des anges[5].

Ce serait ici le lieu de parler des ordres et des chœurs des Esprits célestes si admirablement hiérarchisés, des sphères angéliques subordonnées les unes aux autres dans une si merveilleuse harmonie : les plus élevées recevant de la munificence infinie la surabondance des dons divins de lumière et d’amour, pour les faire descendre par degrés successifs jusqu’aux plus inférieures, et toutes se reliant à Dieu, leur auteur commun, à travers les intermédiaires, par la contemplation divine.

Dans les choses visibles et matérielles, cet ordre réside en ce que des créatures, appelées supérieures pour cette raison, donnent le mouvement à d’autres qui pour la même raison leur sont inférieures[6].

Mais ces supérieurs ne sont que des intermédiaires par rapport à Dieu. Ils ne reçoivent leur délégation que pour le bien[7]. Certes, comme tous les hommes, ils ont la faculté de mal agir et de pousser leurs subordonnés à mal agir, mais dans ce cas ils n’agissent plus comme moteur intermédiaire, ils se placent en dehors de l’ordre établi par Dieu, en dehors de tout droit. Dés lors, cessant de commander le bien par la volonté et par la raison, leurs actes mauvais perdent leur légitimité. De même les autres hommes cessent, par rapport à ces actes, d’être leurs inférieurs. Ils doivent même leur résister et n’obéir qu’à la raison et à Dieu.

Lucifer et la première subversion d’un chef

Lucifer, premier des libéraux, lance son « Non serviam ». Il veut supplanter, subvertir Dieu, régner et commander en son seul nom.

Lucifer, chérubin protecteur, est déchu. Son crime est celui d’un supérieur qui veut se substituer à Dieu.

« Comment es-tu tombé du ciel, Astre brillant, Fils de l’Aurore ? Toi qui disais : je monterai aux cieux, je hausserai mon trône au-dessus des étoiles de Dieu » Livre d’Isaïe 14.12-14

Saint Michel répond à l’orgueil, au mensonge à l’iniquité par l’humilité, la vérité et la justice : « Quis ut Deus ? Imperet tibi Dominus ! Qui est semblable à Dieu ? À Dieu l’empire ! »

Retenons qu’il ne s’est agit que d’un combat spirituel. Au ciel le mystère d’iniquité est vaincu par le mystère de charité. Qu’en est-il sur terre ?

Désormais l’ange déchu (mais qui reste un ange) et son armée formant la milice diabolique se dispute avec la milice évangélique la conduite des hommes qui n’ont d’autre alternative que de se rallier au « Non serviam » ou travailler à l’avènement du règne social de Notre Seigneur Jésus-Christ : « Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat ».

L’obéissance selon l’enseignement de l’Église

Lorsque que les chefs, les pasteurs eux-mêmes, n’ont plus l’intelligence des choses, qu’ils s’égarent en suivant leurs propres voies, ils deviennent littéralement subversifs. Les autres hommes ne sont plus tenus de leur obéir. Plus, l’aveuglement du supérieur qui commande le mal, n’excuse pas l’inférieur qui lui obéit.

La vraie notion de l’obéissance condamne toute action coupable commandée par n’importe quel homme, voire n’importe quel ange comme nous l’a enseigné St Paul. « Si un ange du ciel venait vous annoncer un autre évangile que celui que nous vous avons annoncé, dites lui anathème, comme à nous-même en pareil cas »[8], parce que cet ange serait un disciple de Lucifer.

Saint Pierre prononce, en face des autorités légales qui prétendent le juger, « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ». Et tous les apôtres qui donnèrent leur sang pour rester obéissants à Dieu plutôt qu’aux hommes.

À leur exemple, leurs disciples agissent et parlent comme eux : « Nous avons, dit saint Polycarpe au moment où il va être immolé, nous avons appris qu’il faut rendre aux autorités et aux puissances ordonnées de Dieu l’honneur qui leur est dû, pourvu qu’il ne soit pas un obstacle à notre salut ». Ils affirment, ils enseignent, et ils pratiquent l’honneur et l’obéissance dus aux puissances ordonnées de Dieu.

Les principes moraux de bien et de mal sont évidemment définis par Dieu et devraient conduire le chef.

Nous avons vu dans mon article sur le libéralisme politique[9] que dans nos temps de ténèbres et d’oubli de Dieu, au sein même du monde chrétien, le « démocratisme » affirme que l’État est la source et l’origine de tous les droits, et que son Droit ne comporte pas de limites. Jacques Chirac, alors candidat à l’élection présidentielle, ne déclara-t-il pas : « Non à une loi morale qui primerait la loi civile et justifierait que l’on se place hors la loi. Cela ne peut se concevoir dans une démocratie laïque » (La Croix, 4 avril 1995).

Dans la démocratie, les lois morales n’ont pas besoin de la sanction divine et il n’est nullement nécessaire que les lois humaines soient conformes au droit naturel et reçoivent de Dieu leur force obligatoire. L’autorité n’est que la somme du nombre. C’est le cri de Lucifer que M. André Laignel, député PS de l’Indre a lancé le 13 octobre 1981 en plein débat sur les nationalisations à Jean Foyer, ancien garde des Sceaux du général de Gaulle : « Vous avez juridiquement tort, parce que vous êtes politiquement minoritaire ».

Gens incultes, ignorants, les païens eux mêmes avaient une plus juste idée de la juste obéissance.

Les païens et l’obéissance

La culture classique dispensée dans nos bonnes écoles nous montre l’élite des grands esprits du paganisme illuminé par l’éternelle lumière qui éclaire libéralement tout homme venant en ce monde.

Dans Sophocle la pieuse Antigone parle en ces termes à l’État personnifié dans Créon : « Ce n’est point Jupiter ni sa justice qui ont dicté votre arrêt ; et je n’ai pas cru qu’une loi humaine eût assez de force pour obliger les hommes à violer les lois divines ».

Dans Euripide, Créon lui dit : « Le droit lui-même ne vous prescrit-il pas d’obéir à nos ordres ? »

Et elle répond : « Les ordres que le droit ne dicte pas, le droit n’oblige pas à les exécuter ».

Dans Platon, Socrate dit à ses juges, chargés d’appliquer les lois de l’État : « Ce que je sais bien, c’est que désobéir à meilleur que soi est contraire au devoir et à l’honneur. Voilà le mal que je redoute. Athéniens, je vous honore et je vous aime. Mais j’obéirai aux dieux plutôt qu’à vous ».

Cicéron s’exprime en ces termes admirables sur la loi divine, éternelle, naturelle et universelle, toujours supérieure à toute la loi humaine : « Il est une loi véritable et souveraine, universelle, invariable, éternelle dont la voix enseigne le bien qu’elle ordonne et détourne du mal qu’elle défend. On ne peut l’infirmer par aucune loi (humaine), ni en rien retrancher. Ni le peuple, ni le Sénat ne peuvent dispenser d’y obéir : elle est à elle-même son interprète. Elle ne sera pas autre dans Rome, autre dans Athènes, autre aujourd’hui, autre demain, partout, dans tous les temps régnera cette loi immuable et sainte et avec elle Dieu, le Maître et le Roi du monde. Dieu qui l’a faite, éprouvée et sanctionnée. La méconnaître, c’est s’abjurer soi-même, c’est fouler aux pieds sa propre nature ».

Conclusion

Il y a donc subversion du chef dès lors qu’il n’exerce plus son autorité en vue du bien commun de la société qu’il dirige. Et tout homme qui veut faire la loi à l’homme en dehors de Dieu, c’est-à-dire de la loi divine, agit comme Lucifer et partagera le sort des anges de Lucifer.

Serge Iciar

 

[1]    Ortolang http ://www.cnrtl.fr/definition/subversion

[2]    Bastien Thiry : jusqu’au bout de l’Algérie Française, Jean Pax Mefret, publié par Pygmalion. Cette citation a de l’intérêt dans la question du tyrannicide traitée par l’auteur. Je n’en ai lu qu’un large extrait.

[3]    D’un point de vue purement naturel ou sociologique Max Wéber distingue : pouvoir légitime, pouvoir fonctionnel et pouvoir charismatique. Ce dernier qui vient au chef d’une faveur populaire, repose sur la fascination qu’il exerce. Il n’est soumis à aucun contrôle. C’est un entraîneur d’hommes : chef de guerre, conquérant, prophète : instrument de la providence, garant de la réussite d’un groupe que réunit un but commun.
Le pouvoir fonctionnel est celui de fonctionnaires responsables, contrôlés. Il est exercé dans une société de type contractuel en principe par le plus compétent, par celui en qui sont reconnues les aptitudes nécessaires pour diriger. Une loi fixe son étendue, ses obligations, ses prérogatives. En ce sens nos gouvernants peuvent être considérés comme des fonctionnaires politiques. C’est totalement vérifié aux USA où beaucoup de fonctionnaires sont élus. A. Soljenitsyne traite les dirigeants communistes de fonctionnaires.
Le pouvoir légitime est celui reconnu par une tradition ; on l’exerce parce que l’on appartient à une dynastie.
Prestige d’ordre irrationnel ; c’est par la grâce de Dieu qu’il règne. La majesté de qui l’exerce protège celui-ci considéré comme une sorte de père de famille dont la personne est tenue pour sacrée.
Nombreuses variations : d’une monarchie absolue à une autre, constitutionnelle ou républicaine en passant par un despotisme plus ou moins éclairé

[4]    La royauté de NSJC LE SEL DE LA TERRE Nº 10, AUTOMNE 1994

[5]    Cette hiérarchie a été décrite par St Thomas d’Aquin et reçue par l’Église. Elle comprend trois degrés. Le Premier degré représente Dieu dans ses perfections extériorisées : ardent amour, vive lumière, inaltérable sainteté. Elle comprend les Séraphins, les Chérubins (dont Lucifer) et les Trônes. L’homme en est en contact constant. Second degré : Les Dominations, les Vertus et les Puissances. Ils représentent Dieu dans sa souveraineté sur les créatures : pouvoir sans limites, force irrésistible, justice immuable. C’est au prix d’effort que l’être humain peut les ressentir. Troisième degré : les Principautés, les Archanges (dont St Michel). Ils représentent Dieu dans son action au-dehors : sage gouvernement, sublimes révélations, constants témoignages de bonté. Elle échappe à la raison humaine, seule la sainteté permet de les percevoir.

[6]    Obeissance Saint Thomas Revue catholique des institutions et du droit Sept 1882

[7]    ROM XIII 1 Que toute âme soit soumise aux autorités supérieures ; car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été instituées par lui.2C’est pourquoi celui qui résiste à l’autorité, résiste à l’ordre que Dieu a établi et ceux qui résistent, attireront sur eux-mêmes une condamnation.3Car les magistrats ne sont point à redouter pour les bonnes actions, mais pour les mauvaises. Veux-tu ne pas craindre l’autorité ? Fais le bien, et tu auras son approbation ;4car le prince est pour toi ministre de Dieu pour le bien. Mais si tu fais le mal, crains ; car ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée, étant ministre de Dieu pour tirer vengeance de celui qui fait le mal, et le punir.

[8]    Galates 1-8

[9]    Le libéralisme est un péché, Leçon 1 : En politique.