L’Annonciation
par Dom Marmion

Dans le sein de Marie se conclut l’admirable échange
entre la divinité et l’humanité

Pour la fête de l’Annonciation, nous ne saurions vous donner le texte du Père Avrillon pour passer saintement le carême. Non que le carême soit suspendu, mais la liturgie nous demande de méditer sur notre salut apporté par la Très Sainte Vierge. Voici donc un texte de Dom Marmion, auteur que Mgr Lefebvre appréciait particulièrement.

Le mystère de l’Incarnation peut se ramener à un échange, de tous points admirable, entre la divinité et notre humanité. En retour de la nature humaine qu’il nous emprunte, le Verbe éternel nous donne part à sa vie divine.

Il est à remarquer, en effet, que c’est nous qui donnons au Verbe une nature humaine. Dieu aurait pu produire, pour l’unir à son Fils, une humanité déjà pleinement établie dans la perfection de son organisme, comme le fut Adam au jour de sa création ; le Christ aurait été véritablement homme, parce que rien de ce qui constitue l’essence d’un homme ne lui eût été étranger ; mais, ne se rattachant pas directement à nous par une naissance humaine, il n’aurait pas été proprement de notre race.

Dieu n’a pas voulu cette manière de procéder : quel a été le dessein de la Sagesse infinie ? Que le Verbe nous empruntât l’humanité qu’il devait s’unir. Le Christ sera ainsi véritablement le « Fils de l’homme » ; il sera membre de notre race : « factum ex muliere, né d’une femme » (Gal. 4, 4) « ex semine David, de la race de David selon la chair » (Rm 1,3). Quand nous célébrons à Noël la Nativité du Christ, nous remontons à travers les siècles pour y lire la liste de ses ancêtres ; nous parcourons sa généalogie humaine ; et, repassant les générations successives, nous le voyons naître dans la tribu de David, de la Vierge Marie : « De qua natus est Jésus qui vocatur Christus, de laquelle est né Jésus, appelé le Christ. » (s. Mt 1)

Dieu a voulu, pour ainsi dire, mendier à notre race la nature humaine qu’il destinait à son Fils, pour nous donner en retour une participation à sa divinité : Ô admirabile commercium, ô admirable échange, c’est que chante une antienne de l’office de la Circoncision.

Vous le savez : par sa nature, Dieu est porté à une largesse infinie ; il est de l’essence du bien de se répandre : Bonum est diffusivum sui. S’il y a une bonté infinie, elle est portée d’une façon infinie à se donner. Dieu est cette bonté sans limite ; la révélation nous apprend qu’il y a, entre les personnes divines, du Père au Fils, du Père et du Fils au Saint-Esprit, d’infinies communications qui épuisent en Dieu cette tendance naturelle de son Être à s’épancher.

Mais, outre cette communication naturelle de la bonté infinie, il y en a une autre, jaillissant de son amour libre envers la créature. La plénitude de l’Être et du Bien qu’est Dieu a débordé au dehors, par amour. Et comment cela s’est-il produit ? Dieu a voulu d’abord se donner d’une façon tout à fait particulière à une créature en l’unissant par une union personnelle avec son Verbe. Ce don de Dieu à une créature est unique : elle fait de cette créature choisie par la Trinité le propre Fils de Dieu : Filius meus es tu : ego hodie genui te, Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré (Ps 2, 7). C’est le Christ, c’est le Verbe uni personnellement et d’une façon indissoluble à une humanité, en tout semblable à la nôtre, excepté le péché.

Cette humanité, c’est à nous qu’il la demande : « Accordez-moi, pour mon Fils, votre nature », nous dit en quelque sorte le Père éternel ; « et moi, en retour, je vous donnerai, à cette nature d’abord, et par elle, à tout homme de bonne volonté, une participation de ma divinité ».

Car Dieu ne se communique ainsi au Christ que pour se livrer, par le Christ, à nous tous : le plan divin est que le Christ reçoive la divinité dans sa plénitude et que tous nous puisions, à notre tour, à cette plénitude : De plenitudine ejus nos omnes accepimus, nous avons tout reçu de sa plénitude. (s. Jn 1, 16)

Telle est cette communication de la bonté de Dieu au monde : Sic Deus dilexit mundum, ut Filium suum Unigenitum daret. Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique (s. Jn 3, 16). C’est là l’ordre admirable qui préside à l’admirable échange entre Dieu et l’humanité.

Mais à qui en particulier Dieu demandera-t-il d’enfanter cette humanité à laquelle il veut si étroitement s’unir pour faire d’elle l’instrument de ses grâces au monde ?

Nous avons déjà nommé cette créature, que toutes les générations proclameront bienheureuse : la généalogie humaine de Jésus s’arrête à Marie, Vierge de Nazareth. À elle, et par elle à nous, le Verbe a demandé une nature humaine, et Marie la lui a donnée ; c’est pourquoi nous la verrons désormais inséparable de Jésus et de ses mystères ; partout où se trouve Jésus, nous la verrons : il est son Fils autant qu’il est le Fils de Dieu.

Cependant, si partout Jésus garde sa qualité de Fils de Marie, c’est surtout dans les mystères de l’enfance et de la vie cachée qu’il se révèle sous cet aspect ; si, partout, Marie occupe une place unique, c’est dans ces mystères que son rôle se manifeste extérieurement le plus actif, et c’est bien en ces moments que nous devons la contempler, car c’est alors surtout que resplendit sa maternité divine ; et vous savez que cette dignité incomparable est la source de tous les autres privilèges de la Vierge.

Ceux qui ne connaissent pas la Vierge, ceux qui n’ont pas pour la mère de Jésus un amour véritable, risquent de ne pas comprendre avec fruit les mystères de l’humanité du Christ. Il est le Fils de l’homme comme il est le Fils de Dieu ; ces deux caractères lui sont essentiels ; s’il est Fils de Dieu par une ineffable génération éternelle, il est devenu Fils de l’homme en naissant de Marie dans le temps.

Contemplons donc cette Vierge à côté de son Fils, elle nous obtiendra en retour de pénétrer davantage dans la compréhension de ces mystères du Christ auxquels elle est si étroitement unie.

Pour que l’échange que Dieu voulait contracter avec l’humanité fût possible, il fallait que l’humanité y consentît. C’est la condition posée par la Sagesse infinie.

Transportons-nous à Nazareth. La plénitude des temps est venue ; Dieu a décidé, dit S. Paul, d’envoyer son Fils au monde en l’y faisant naître d’une femme. L’ange Gabriel, messager divin, apporte à la jeune Vierge les propositions célestes. Un dialogue sublime s’engage, dans lequel va se décider la libération du genre humain. L’ange salue d’abord la Vierge en la proclamant, de la part de Dieu, « pleine de grâce ». Et, en effet, non seulement elle est immaculée, aucune souillure n’a terni son âme, – l’Église a défini que, seule entre toutes les créatures, elle n’a pas été atteinte par la faute originelle – mais encore, parce qu’il la prédestinait à être la mère de son Fils, le Père éternel l’a comblée de ses dons. Elle est pleine de grâce, non, sans doute, comme le sera le Christ, qui, lui, est plein de grâce par droit, il est la plénitude divine elle-même. Marie reçoit tout en participation, mais dans une mesure qui ne peut se fixer, et en corrélation avec son éminente dignité de Mère de Dieu.

« Voici, dit l’ange, que vous enfanterez un Fils, vous lui donnerez le nom de Jésus,… on l’appellera Fils du Très-Haut ; il régnera, et son règne n’aura point de fin ». — « Comment cela se fera-t-il, réplique Marie, puisque je ne connais point d’homme ? » Car elle veut garder sa virginité. – « L’Esprit-Saint viendra sur vous ; la vertu du Très-Haut vous couvrira ; c’est pourquoi le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu ». — « Voici la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole » : Ecce ancilla Domini, fiât mihi secundum verbum tuum.

En ce moment solennel, l’échange est conclu ; quand la Vierge a prononcé son fiat, toute l’humanité a dit à Dieu par sa bouche : « Oui, ô Dieu, j’accepte ; qu’il en soit ainsi » ! Et aussitôt le Verbe s’est fait chair : Et Verbum caro factum est. En cet instant, le Verbe s’incarne en Marie par l’opération de l’Esprit-Saint : le sein de la Vierge devient l’arche de la nouvelle alliance entre Dieu et les hommes.

Quand l’Église chante, dans le Credo, les paroles qui rappellent ce mystère : Et incarnatus est de Spiritu Sancto ex Maria virgine, et homo factus est, il s’est incarné dans la Vierge Marie par l’opération du Saint Esprit, elle oblige ses ministres à fléchir le genou en signe d’adoration. Adorons, nous aussi, ce Verbe divin qui se fait homme pour nous dans le sein d’une vierge ; adorons-le avec d’autant plus d’amour qu’il s’abaisse davantage en prenant, comme dit S. Paul, « la condition de créature » : Formant servi accipiens (Philip 2,7) Adorons-le, en union avec Marie elle-même qui, éclairée de la lumière d’en haut, s’est prosternée devant son Créateur devenu son Fils ; avec les anges étonnés de cette condescendance infinie envers l’humanité.

Saluons ensuite la Vierge ; remercions-la de nous avoir donné Jésus ; c’est à son consentement que nous le devons : Per quam meruimus ductorem vitae (Oraison de l’office de la Circoncision). Ajoutons-y nos félicitations. Voyez comment l’Esprit-Saint lui-même par la bouche d’Élisabeth, – Élisabeth fut remplie du Saint Esprit, dit l’évangile – saluait la Vierge au lendemain de l’Incarnation : « Soyez bénie entre toutes les femmes et que soit béni le fruit de vos entrailles ! Heureuse êtes-vous d’avoir cru à l’accomplissement des choses qui vous ont été dites de la part du Seigneur ! » (s. Lc. 1, 41-42). Heureuse, car cette foi en la parole de Dieu a fait de la Vierge la Mère du Christ. Quelle simple créature a jamais reçu, de la part de l’Être infini, de pareilles louanges ?

Marie renvoie au Seigneur toute la gloire des merveilles qui s’opèrent en elle. Depuis l’instant où le Fils de Dieu a pris chair en son sein, la Vierge chante dans son cœur un »cantique plein d’amour et de reconnaissance. Auprès de sa cousine Élisabeth, elle laisse déborder les sentiments intimes de son âme ; elle entonne le Magnificat que, dans le cours des siècles, ses enfants répéteront avec elle pour louer Dieu de l’avoir choisie entre toutes les femmes : « Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur, parce qu’il a regardé la bassesse de sa servante… car c’est le Tout-Puissant qui a opéré en moi ces grandes choses, Magnificat anima mea Dominum : quia fecit mihi magna qui potens est. »

Marie était à Bethléem, pour le recensement ordonné par César, quand, dit S. Luc, « vint pour elle le moment où elle devait enfanter. Et elle mit au monde son Fils premier né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place à l’hôtellerie » Quel est cet enfant ? C’est le fils de Marie, puisque c’est d’elle qu’il vient de naître : Primogenitum suum.

Mais la Vierge voit dans cet enfant, semblable à tous les autres, le propre Fils de Dieu. L’âme de Marie était remplie d’une foi immense, qui renfermait en elle et dépassait toute la foi des justes de l’Ancien Testament ; c’est pourquoi elle reconnaît en son Fils son Dieu.

Cette foi se traduit au dehors par un acte d’adoration. Dès le premier regard qu’elle a eu pour Jésus, la Vierge s’est prosternée intérieurement dans une adoration dont nous ne pouvons sonder la profondeur.

À cette foi si vive, à ces adorations si profondes venaient s’ajouter les élans d’un amour incommensurable.

L’amour humain d’abord. Dieu est amour ; et pour que nous ayons quelque idée de cet amour, il en donne une participation aux mères. Le cœur d’une mère, avec sa tendresse infatigable, la constance de ses sollicitudes, les délicatesses inépuisables de son affection est une création vraiment divine, encore que Dieu n’y ait mis qu’une étincelle de son amour pour nous. Toutefois, si imparfaitement que le cœur d’une mère reflète l’amour divin à notre égard, Dieu nous donne nos mères pour le remplacer en quelque sorte auprès de nous ; il les met à nos côtés, dès le berceau, pour nous guider, nous garder, surtout dans ces premières années durant lesquelles nous avons tant besoin de tendresse.

Imaginez dès lors avec quelle prédilection la sainte Trinité a façonné le cœur de la Vierge choisie pour être la mère du Verbe incarné ; Dieu s’est plu à verser l’amour dans son cœur, à le former tout exprès pour aimer un Homme-Dieu.

Dans le cœur de Marie se réunissait, avec une harmonie parfaite, l’adoration d’une créature à l’égard de son Dieu et l’amour d’une mère pour son fils unique.

L’amour surnaturel de la Vierge n’est pas moins étonnant. Vous le savez : l’amour d’une âme pour Dieu se mesure à son degré de grâce. Qu’est-ce qui, en nous, empêche la grâce et l’amour de se développer ? Nos péchés, nos fautes délibérées, nos infidélités volontaires, nos attaches à la créature. Chaque faute délibérée rétrécit le cœur, affermit l’égoïsme. Mais l’âme de la Vierge est d’une pureté parfaite ; aucun péché ne l’a souillée, aucune ombre de faute ne Ta touchée ; elle est pleine de grâce, Gratia pîena ; loin de rencontrer en elle le moindre obstacle à l’épanouissement de la grâce, l’Esprit Saint a toujours trouvé le cœur de la Vierge d’une docilité admirable à ses inspirations. C’est pour cette raison que ce cœur est tout dilaté par l’amour.

Quelle ne dut pas être la joie de l’âme de Jésus de se sentir aimé à tel point par sa mère ! Après la joie incompréhensible qui naissait pour lui de la vision béatifique et du regard d’infinie complaisance avec lequel le Père céleste le contemplait, rien ne dut tant le réjouir que l’amour de sa mère. Il trouvait là une compensation plus qu’abondante à l’indifférence de ceux qui ne voulaient pas le recevoir ; il trouvait dans le cœur de cette jeune vierge un foyer d’amour sans cesse entretenu, qu’il attisait lui-même par ses regards divins et par la grâce intérieure de son Esprit.

Il se produisait entre ces deux âmes d’incessants échanges qui avivaient leur union ; il y avait de Jésus à Marie de telles donations, de Marie à Jésus une telle correspondance qu’après l’union des personnes divines dans la Trinité et l’union hypostatique de l’Incarnation, on n’en peut concevoir de plus grande ni de plus profonde.

Approchons-nous de Marie avec une humble mais entière confiance. Si son Fils est le Sauveur du monde, elle entre trop avant dans sa mission pour ne pas partager l’amour qu’il porte aux pécheurs. O Mère de Jésus, lui chanterons-nous avec l’Église, « vous qui avez enfanté votre Créateur tout en demeurant vierge, secourez cette race déchue que votre Fils vient relever en nous empruntant une nature humaine » : Ama Redemptoris mater… succurre cadenti surgere qui curat populo ; « ayez pitié des pécheurs que votre Fils vient racheter » : Peccatorum miserere. Car c’est pour nous, ô Marie, pour nous racheter, qu’il a daigné descendre des splendeurs éternelles dans votre sein virginal.