Sermon sur Job 12. Écouter les veines du murmure de Dieu

En résumé

Face à l’état du monde et de l’Église aujourd’hui, face aux épreuves qui nous attendent, où chercherons-nous explications et réponses ? Dans les clameurs du monde ou dans le secret du cœur de Dieu ? La réponse de Dieu est trop délicate pour qu’il la clame à haute voix, il la murmure à l’oreille. Il faut en pénétrer les veines, elle seule nous mettra dans la paix. Nous suivons le commentaire de saint Grégoire le Grand sur « Une parole cachée m’a été dite, mon oreille a reçu les veines de son murmure furtif » Job, 4, 12.

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint d’Esprit, ainsi soit-il.

Mes bien, chers frères, les amis de Job sont toujours décontenancés par ce qui lui arrive. Ils se disent, et ils lui disent, que si lui qui a été vertueux, puissant, reconnu, riche, se retrouve maintenant sur son fumier, c’est que Dieu l’a abandonné.

Or, vous savez que Job représente le Christ sur la Croix. Or, on ne peut nier que la croix soit un scandale, puisque saint Paul l’enseigne expressément. — 1 Co 1, 22-23 : « Les Juifs demandent des signes, et les Grecs cherchent la sagesse ; nous, nous prêchons le Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens. » — Certes, puisque vous m’écoutez, c’est que vous avez la foi, et par conséquent, la Croix, pour vous, mes biens chers frères, est certainement moins un scandale que pour d’autres, voire même pas du tout un scandale. Il n’empêche qu’elle est quand même troublante.

Mais surtout, pour nous, mes biens chers frères, c’est l’état de l’Église qui nous trouble et qui pourrait être un scandale. Que se passe-t-il que Dieu abandonne ainsi son Église ? Voilà ce que beaucoup pensent. Et quand on constate que ceux qui sont fidèles sont sur un fumier moral, quasiment abandonnés de tous, il est manifeste que beaucoup sont troublés, très troublés.

Les amis de Job disent « une parole cachée m’a été dite ». Leur problème, c’est que cette parole cachée, ils n’en tiennent pas compte, mais saint Grégoire le Grand va nous expliquer l’importance de cette parole cachée et l’importance que nous saisissions qu’elle est cachée pour y être attentifs.

Dieu est un Dieu caché

Premièrement, saint Grégoire le Grand nous fait remarquer que Dieu est un Dieu caché.

C’est important : nul ne peut saisir Dieu comme cela. Il faut la foi, il faut plus que la foi, l’esprit de foi, il faut les dons du Saint-Esprit. C’est pourquoi saint Grégoire nous cite le prologue de saint Jean, (le dernier évangile de la messe) : « Le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu et le Verbe était auprès de Dieu. » Saint Grégoire nous fait remarquer que cela montre le mystère de Dieu. Le Verbe, c’est la parole qui se révèle à travers la deuxième personne de la Sainte Trinité. Cela signifie que lorsque la deuxième personne de la Sainte Trinité parle, il dit une parole mystérieuse.

Rassurez-vous, nous avons ce qu’il faut pour la connaître. Malgré tout, on ne peut pas la connaître si on la saisit sans délicatesse.

Or, ce mystère de Dieu qui est caché, c’est non seulement le mystère de ce qu’il est, mais également le mystère de sa providence. Et là, c’est bien ce qui nous concerne aujourd’hui, la providence de Dieu envers Job, la providence de Dieu envers notre Seigneur, le Verbe crucifié, la providence de Dieu envers son Église.

Cependant, remarquez le texte de Job : « une parole cachée m’a été dite ». L’Écriture Sainte ne dit pas : « la parole est cachée », elle dit que cette parole cachée est dite. Alors comment faire pour l’entendre ? Parce que si elle est dite, c’est pour être entendue. Entendue non seulement quant au mystère de Dieu, (connaître le catéchisme, connaître les mystères du Credo), mais également quant à la providence de Dieu.

Le Saint-Esprit

Saint Grégoire le Grand avance un peu plus dans son explication et nous dit : « cette parole cachée désigne aussi la parole intérieure du Saint-Esprit à nos âmes ». Et donc, entendre la parole cachée, c’est concevoir la parole du Saint-Esprit dans notre cœur.

Nous pouvons l’entendre, cependant elle demeure cachée. Qu’est-ce à dire ? C’est-à-dire, selon l’explication de Saint Grégoire, qu’elle ne peut être entendue que par ceux qui peuvent la posséder.

Je ne peux savoir ce qu’est une couleur que si je ne peux voir les couleurs. Si je suis aveugle, même si on me parle des couleurs, je ne sais pas ce que c’est. Je ne peux connaître l’amour que si je suis capable d’aimer. Quelqu’un qui a le cœur dur ne saura jamais ce qu’est l’amour. Et donc, il n’y a que ceux qui peuvent posséder la parole cachée qui peuvent la comprendre.

Quels sont donc ceux qui peuvent la posséder ? Notre Seigneur nous donne la réponse dans le discours après la Cène, dans saint Jean chapitre XIV, « L’esprit de vérité que le monde ne peut recevoir ». Autrement dit, le monde ne peut pas comprendre la parole cachée de Dieu. Pour la comprendre, il faut ne pas être du monde. Saint Grégoire nous explique pourquoi : les esprits mondains se dilatent pour les choses extérieures et se rétrécissent d’autant pour la réception du Saint-Esprit et pour la vie intérieure, tandis que les esprits qui vivent selon Dieu se dilatent pour les choses de Dieu et donc se rétrécissent pour les choses extérieures et du monde.

Qu’est-ce que le monde ?

Reste à savoir ce qu’est le monde. Il y a souvent une objection : « Soit ! Il nous faut mépriser le monde puisque l’Écriture sainte nous l’enseigne, cependant nous en avons besoin, et même Notre Seigneur nous dit que nous sommes dans le monde, même si nous ne sommes pas du monde. Qu’est-ce donc que le monde ? Que faut-il mépriser ? » La réponse à ces questions ne se trouve que dans la parole cachée. Dieu est dans le monde, certes, mais il n’est pas saisissable par le monde, il n’est pas saisissable par les hommes du monde. Alors qu’est-ce que le monde ? Ce sont ceux qui n’écoutent pas la parole cachée.

Et vous, mes bien chers frères, si vraiment vous cherchez à écouter la parole cachée, rassurez-vous, vos rapports avec le monde seront les rapports du chrétien, seront les rapports que Dieu attend de vous, c’est-à-dire de vivre dans le monde, mais de ne pas l’aimer. Saint Grégoire nous dit que le monde, c’est tout ce qui résonne des clameurs de la corruption humaine. Et face à ces clameurs, il y a le murmure de Dieu.

Si vous voulez la réponse à ces questions, mes bien chers frères, ces questions du juste rapport avec le monde, ces questions de la juste utilisation du monde, ces questions des justes joies qu’on peut avoir dans le monde, bien qu’elles ne viennent pas du monde. Si vous voulez la réponse à toutes ces questions, il faut écouter la suite du texte sacré : « Mon oreille a reçu les veines de son murmure furtif ».

« Mon oreille a reçu les veines de son murmure furtif »

Les veines, c’est ce qui est caché, qui porte le sang. On parle des veines de l’inspiration poétique. On pourrait dire également le cœur, ce qui est intime. Donc la réponse à nos questions, la résolution du scandale dont je vous parlais au sujet de l’état de Job, de Notre Seigneur et de l’Église, tout cela nous est donné dans les veines du murmure furtif.

Un murmure, c’est quelque chose de très doux, qui suppose d’être attentif, qui est dit tout bas, comme dans l’intimité d’un ami. C’est quelque chose qui doit être entendu par seules quelques personnes choisies, parce que les autres ne seraient pas capables de le comprendre. Et ce murmure est furtif, c’est-à-dire qu’il passe comme le vol d’un oiseau, il passe comme le son du vent.

Pourquoi Dieu parle-t-il à notre oreille par un murmure furtif ? Saint Grégoire nous dit : « parce qu’il se cache pour être écouté, et on l’écoute pour le cacher ».

On ici revient à quelque chose qu’on a déjà constaté plusieurs fois : comme Dieu ne veut pas donner ses richesses à n’importe qui, il provoque à les chercher. Et remarquez bien que lorsque Dieu nous met dans des difficultés d’ici-bas, il ne ferme pas notre oreille au murmure furtif, au contraire, il nous pousse à l’écouter. Sinon, on ne comprend rien. Alors il y a ceux qui se condamnent à ne rien comprendre parce qu’ils ne veulent pas comprendre. Il y a ceux qui se condamnent à comprendre à l’envers parce qu’ils refusent d’écouter le murmure furtif et qu’ils préfèrent écouter les clameurs du monde, les clameurs de la corruption humaine. Et puis, il y a ceux qui savent que ces clameurs de la corruption humaine ne donneront pas la réponse à leur question, ceux qui se rendent compte que Dieu parle dans un murmure et qui alors écoutent ce murmure et y sont d’autant plus attentifs qu’il est furtif.

Les paroles de Mgr Lefebvre étaient clamées à haute voix, cependant, bien que dites à haute voix, elles contenaient un murmure furtif et ceux qui n’ont pas entendu ce murmure n’ont pas compris Mgr Lefebvre. Les paroles de Mgr Williamson étaient beaucoup plus provocantes, comme Job sur le fumier, et cela pour nous obliger à chercher, à découvrir et à entendre le murmure furtif.

Comment entendre le murmure furtif

Saint Grégoire le Grand nous donne quelques manières d’entendre ce murmure :

« Dieu nous touche par l’amour ou par la crainte. Il révèle le néant de tout ce qui est présent et ainsi suscite le désir d’aimer ce qui est éternel. D’autres fois, il met en évidence l’éternel, de sorte qu’ensuite ce qui est d’ici bas paraisse vil. D’autres fois, il nous fait prendre conscience de nos propres maux, pour nous pousser même à pleurer sur ceux des autres. D’autres fois encore, il met sous nos yeux les maux des autres et merveilleusement nous corrige de notre propre dépravation. »

Rien que cette énumération, mes biens chers frères, vous montre où vous allez trouver le murmure. Si vous avez été saisis par le néant de ce qui est présent, alors cherchez le désir de l’éternel. Si vous avez été saisis par l’évidence de l’éternel, alors méprisez le temporel. Si vous avez pris conscience de vos propres maux, alors pleurez avec Notre-Dame de Fátima sur les péchés des autres. Si au contraire, vous avez sous les yeux les maux des autres, alors corrigez-vous de vos propres fautes.

Dieu parle secrètement à l’âme, et quiconque veut l’entendre, l’entend, et quiconque ne veut pas l’entendre, le comprend à l’envers.

Dieu nous demande d’être les prédicateurs du murmure

C’est cela, mes biens chers frères, la grande leçon que nous donne saint Grégoire le Grand et que je veux vous transmettre aujourd’hui. Nous cherchons trop souvent des réponses fortes, convaincantes, saisissantes, qui règlent d’un coup tout le problème, tous les problèmes. Certes la réponse existe : elle est dans le murmure. Le simple fait d’écouter le murmure nous tourne vers Dieu, et c’est cela la réponse.

Mes biens chers frères, quelle est notre mission à nous, les prêtres de la Fidélité Catholique ? Est-ce de donner la messe en quelques endroits en France, sachant qu’il en existe des centaines et des milliers d’autres et, si on regarde le monde, des dizaines de milliers d’autres où il n’y a pas la messe ? Les missionnaires chez les Papous ont fait une œuvre extraordinaire, et Dieu sait si elle est enthousiasmante, mais nous ne sommes pas des missionnaires chez les Papous, en ce sens que nous ne sommes pas chargés d’apporter la parole publique dans les lieux qui ne l’avaient pas encore entendue. Nous sommes des missionnaires du murmure, parce que c’est cela que Dieu veut quand on se trouve, comme Job, sur le fumier.

Nous sommes des missionnaires du murmure pour que vous soyez vous-même, mes biens chers frères, à votre tour, des missionnaires du murmure.

Cela n’aurait aucun sens que nous cherchions à arrêter la mer avec un caillou. Cela n’aurait aucun sens que nous cherchions à nourrir tous les oiseaux du ciel avec une poignée de grains. Mais cela a du sens que nous soyons les missionnaires du murmure auprès de ceux qui veulent entendre ce murmure.

Vous me direz, « Soit, Monsieur l’abbé, vous n’avez pas mission de nourrir la foule des oiseaux avec une poignée de grains, mais qui écoute votre prédication du murmure ? Il en reste encore beaucoup, même si ce n’est pas une foule d’oiseaux, il en reste encore beaucoup qui ne l’entendent pas. »

Rassurez-vous, le Saint-Esprit sait se faire entendre. À nous de comprendre, à nous même les prêtres, de comprendre ce mystère que la parole de Dieu, qui est comme un tonnerre grondant ou comme les grandes chutes d’eau lorsque Dieu révèle publiquement, comme il l’a fait dans l’Évangile, son mystère éternel, cette parole doit, selon la sagesse divine, à certains moments, surtout quand il s’agit d’aller au fond des choses, être un simple murmure furtif.

Je ne prétends pas vous donner les réponses à vos questions, je vous enseigne qu’elles sont dans le murmure du Saint-Esprit. Je ne prétends pas vous donner l’explication du drame contemporain, je vous dis que cette explication dans le murmure du Saint-Esprit.

Quelle richesse vous aurez en vos âmes et en vos cœurs lorsque vous aurez saisi ce murmure ! Il vous emplira le cœur, il vous emplira l’âme. L’âme qui était rétrécie, encombrée par les inquiétudes, voici qu’elle entre dans la paix de Dieu.

Ce murmure, vous l’entendrez, bien sûr, dans la contemplation et la méditation des mystères du rosaire, vous l’entendrez également en faisant taire vos inquiétudes, parce que ce sont nos inquiétudes qui couvrent la voie de ce murmure, ce sont nos réponses à l’emporte-pièce qui coupent la parole au Saint-Esprit et l’empêchent de murmurer à nos oreilles.

C’est ce murmure furtif qui est l’explication du mystère de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. C’est ce murmure furtif que nous prononçons avec délicatesse auprès de ceux qui sont dans la misère lorsque nous exerçons les œuvres de miséricorde, lesquelles ne peuvent jamais s’exercer dans le tonnerre des grandes eaux. Et celui qui est dans la peine, comme Job, entend ce murmure de la miséricorde du chrétien, alors qu’il était assourdi par le tonnerre des grandes eaux.

Je vais aller plus loin, mes bien chers frères, ce sera ma conclusion : la politique actuelle est un tonnerre de grandes eaux. Aussi surprenant que cela puisse paraître, aussi déconcertant que cela puisse paraître, la solution du problème politique contemporain est dans le murmure du Saint-Esprit. C’est lui qui a murmuré aux oreilles des martyrs, c’est lui qui leur a murmuré de chercher non pas l’efficacité, ce qu’on appelle l’efficacité, mais la fidélité.

Cœur sacré de Jésus, ayez pitié de nous, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

Ainsi soit-il.