Une divinité précolombienne aux racines millénaires
Le culte de la Pachamama plonge ses racines dans la civilisation Tiwanaku (Ve-Xle siècle), qui dominait les Andes centrales avant l’Empire inca. Pour ces peuples, la Terre n’était pas un simple élément naturel, un environnement où vivre, mais une entité vivante, matrice de toute existence.
Le terme pacha désigne à la fois l’espace, le temps et l’univers, fusionnant dans un concept où l’humain n’est qu’un maillon du cosmos.
Sous les Incas. la Pachamama devint la gardienne de l’agriculture, fondement de l’État andin Les offrandes lui étaient destinées pour s’assurer des récoltes abondantes et éviter les colères climatiques.
La Pachamama est une divinité dont le nom signifie terre et mère. À l’instar de toutes les divinités andines, elle revêt deux personnalités, l’une généreuse et fertile, l’autre vindicative lorsqu’elle ne reçoit pas son dû. La relation qui s’établit entre elle et les hommes se trouve dans un équilibre si précaire que quelques actions indiscrètes ou gestes équivoques, quelque manquement que ce soit au protocole peut entraîner des représailles de cette divinité.
Contrairement à d’autres divinités, elle survécut à la colonisation espagnole par un syncrétisme avec le catholicisme, notamment en assimilant ses traits à ceux de la Vierge Marie, chez des peuples pas ou mal convertis au christianisme. Cette hybridation permit de préserver des rituels interdits, comme le haywasqa (paiement à la terre), sous couvert de pratiques chrétiennes.
Elle domine toutes les croyances et les religions naturistes et inspire tous les rites agraires. Elle est invoquée en tant que « patronne » de tout ce qui existe sur et sous la Terre.
Aujourd’hui
Aujourd’hui, le culte de la Pachamama unit des communautés dispersées de l’Équateur au nord de l’Argentine, en passant par la Bolivie et le Pérou.
Chez les Aymaras et les Quechuas. elle reste la « mère des êtres vivants ». des minéraux aux technologies, incarnant un pacte sacré de réciprocité. Cette universalité explique sa résilience : malgré cinq siècles de colonisation. 80 % des Boliviens pratiquent encore des rituels liés à la Terre-Mère.
Rituel de Pachamama
Au nord-ouest de l’Argentine, aux abords de la Bolivie, le rituel de Pachamama s’effectue durant tout le mois d’août et réunit tous les membres d’un village. Le lieu choisi est généralement dégagé et au point culminant de la ville. Le rituel de Pachamama vise à remercier la Terre pour les offrandes qu’elle a accordées durant l’année passée. On la sollicite également pour que l’année à venir soit fructueuse. La Pachamama est une divinité dont le système sanguin serait l’eau sur la terre. Les gens boivent pour remplacer le liquide qui est perdu.
Tour à tour, les hommes et les femmes creusent un trou, appelé « la Boca », en référence à la bouche de la Terre. Ils considèrent que c’est un canal qui va directement au cœur de la Terre. Une fois la bouche creusée, chacun d’entre eux allume deux cigares disposés ensuite tout autour de l’orifice. La fumée qui s’en dégage sert à purifier l’environnement et à chasser les mauvais esprits.
Les personnes présentes doivent à leur tour fumer pour montrer qu’elles sont saines. Ensuite, elles remercient la Terre en versant en son centre une eau “bénite”. Chacune à son tour, elles se mettent à genoux devant la bouche en la nourrissant de céréales, de feuilles de coca et de nombreux alcools dont la chicha (bière de maïs). L’alcool symbolise le fait que grâce à la Terre, l’être humain peut s’amuser et profiter de la vie.
Une fois tout le monde passé et tous les alcools consommés, on nourrit la bouche une dernière fois d’un mélange de purée de maïs puis on la referme, chacun et chacune un petit peu, en priant.
Enfin, les hommes se mettent à jouer de la musique autour de la Boca et tout le monde chante en l’honneur de Pachamama.
La Pachamama aujourd’hui : un concept universel
Le concept a été intégré dans la constitution de l’Équateur et de la Bolivie, en lien avec celui du Vivir bien, du bien vivre.
L’ancien président bolivien Evo Morales a invoqué le nom Pachamama, ainsi que l’utilisation d’un langage et d’un symbolisme qui plaisaient à la population indigène bolivienne, dans des discours tout au long de sa présidence.
Le pape Jean-Paul II, dans deux homélies prononcées au Pérou et en Bolivie, a identifié l’hommage à la Pachamama comme une reconnaissance ancestrale de la providence divine qui préfigurait en quelque sorte une attitude chrétienne envers la création. Le 3 février 1985, il déclare que ses ancêtres, en rendant hommage à la terre (Mama Pacha), n’ont fait que reconnaître la bonté de Dieu et sa présence bienfaisante, qui leur a fourni de la nourriture à travers la terre qu’ils ont cultivée.
La Pachamama a été récupérée aujourd’hui sous prétexte d’écologie pour faire évoluer l’humanité vers un panthéisme universel.
Il s’agit de réduire l’homme à un élément d’un unique et même écosystème : la Terre-Mère est un être en soi, un système cohérent, organisé et intelligent, dont nous serions tous l’émanation. Nous ne pourrions nous épanouir que dans la Nature, conscients que là est notre propre nature. D’où la nécessité d’user de la Nature comme notre propre corps et non comme un bien à exploiter.
Plus qu’une liste de droits pour la Nature et de devoirs pour l’être humain, la Pachamama invite tout être à ouvrir sa conscience au Tout. Concrètement, l’homme doit lutter contre sa tendance à se considérer comme autonome, séparé de la Nature, ou supérieur à elle : ces illusions ne peuvent mener qu’à la souffrance et au malheur.
C’est ainsi que de nouvelles valeurs émergent, constituant le socle de la société de demain, fondée sur la sobriété, le respect de tous les êtres vivants, l’équité, le partage et la solidarité.


