Sermon sur Job
08. La solitude intérieure

« Que ne puis-je être avec les rois et les conseillers de la terre qui se construisent des solitudes ? Avec ceux qui possèdent l’or de la sagesse ? » Job nous invite à construire notre solitude intérieure et à chasser de notre âme la foule qui l’envahit intérieurement. 1. Saint Grégoire le Grand nous montre l’état de l’âme de ceux qui sont envahis. 2. Il nous décrit la solitude intérieure. 3. il nous montre le rayonnement de cette solitude intérieure.

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Transcription du sermon

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.

Puissé-je être avec les rois et les conseillers de la terre qui se construisent des solitudes ? Ils accumulent l’or de la grâce de Dieu et les trésors de la sagesse.

Il est normal de vivre dans une certaine solitude avec Dieu. Cette solitude intérieure doit être construite. Et si on veille à sa qualité, elle n’empêche pas de vivre au milieu du monde, et ce monde ne vient pas troubler la solitude avec Dieu. Au contraire, si on ne cherche pas à édifier cette solitude intérieure, alors c’est l’envahissement de notre âme, d’autant plus facilement que les pensées peuvent se bousculer nombreuses et pressées à l’intérieur de notre âme, beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus pressées que ne le feraient des personnes physiques que nous introduirions dans notre maison.

Nous allons suivre le déroulement des explications de saint Grégoire le Grand.

Premièrement, il nous décrit l’état de l’âme de ceux qui sont envahis.

Deuxièmement, il nous décrit ce qu’est la solitude intérieure.

Et troisièmement, il nous montre quel est le rayonnement à l’extérieur de ceux qui cultivent la solitude intérieure.

1. L’envahissement de l’âme

Premièrement, l’état d’envahissement de l’âme de ceux qui se préoccupent des choses d’ici bas au lieu de se préoccuper des choses du ciel.

Il nous décrit l’état du colérique qui est fâché contre la terre entière, contre quiconque pourrait lui en vouloir, lui faire du tort — même imaginaire — ses voisins et toutes les personnes qu’il pourrait rencontrer, qui se fait des ennemis imaginaires, qui développe à l’intérieur de soi-même les nombreux arguments péremptoires par lesquels il fera taire définitivement et jeter à terre les ennemis qu’il s’imagine.

Et voilà ce pauvre homme qui n’avait que quelques soucis mais, parce qu’il n’admet pas de devoir porter sa croix avec patience, il fait venir à l’intérieur de son âme des ennemis réels ou imaginaires et développe longuement les coups qu’il va leur porter. Son âme est envahie. Et de plus, pour un ou deux ennemis réels qu’il faut bien supporter parce que la Providence l’a voulu ainsi, voici qu’il se crée des ennemis imaginaires et, heureux encore, quand il ne fait pas à l’intérieur de lui-même des jugements téméraires, des médisances et des calomnies, traitant en ennemis non seulement ceux qui ne lui veulent pas de mal mais également ceux qui lui veulent du bien.

Autre exemple pris par Saint Grégoire le Grand : celui qui se soumet à la luxure. Il est difficile d’accumuler les conquêtes réelles et de multiplier à l’infini les fautes extérieures, mais combien il est facile de se repaître à l’intérieur de soi-même d’imaginations qui se confortent les unes les autres. Saint Grégoire fait remarquer avec beaucoup de perspicacité que le luxurieux s’adonne d’autant plus à l’envahissement de la luxure intérieure avec des complices en nombre presque infini que, comme il ne commet pas les péchés à l’extérieur, il se croit libre. Or, le démon qui a lu Saint Grégoire le Grand avant nous a imaginé ces saletés de mauvaises images et désormais, hélas, de mauvais films et de mauvaises choses qui traînent sur Internet et dans lesquelles il est facile de se repaître alors qu’on n’aurait pas l’idée de les réaliser effectivement et physiquement.

Et l’orgueilleux qui se trouve constamment dans une situation qui ne convient pas à ses grandes qualités et qui se voit conquérant avec succès des places enviées, des postes importants, non pas importants pour le travail qu’on y fait, mais importants pour les louanges qu’on y reçoit. C’est un envahissement continuel à l’intérieur de l’âme par les grands de ce monde. Non pas des grands saints, humbles, grands auprès de Dieu, et qui, quelquefois sont grands auprès du monde parce qu’ils sont des rois de la terre, pleins de sagesse, non, je parle des grands qui sont flattés par le monde et qui flattent le monde, — les grands pêcheurs, finalement. Intérieurement on quête leur appui, leur soutien, leur faveur. Et voici un pauvre pêcheur qui est dévoré par l’ambition, qui fréquente en esprit toutes les antichambres des grands du monde, avant même d’avoir accompli quoi que ce soit.

Mes bien, chers frères, il faut que je me donne quelques explications supplémentaires sur cette dernière situation. C’est, je crois, le grand péché aujourd’hui des catholiques qui, voyant la décadence de l’Église, se disent qu’ils peuvent y remédier, qu’ils ont, grâce à Dieu, été doués des qualités dont l’Église a besoin aujourd’hui, et qui ne se rendent pas compte que la première qualité nécessaire, c’est l’humilité.

Il est facile, mes bien chers frères, de croire rendre service à l’Église en lui rendant de grands services qui attirent malgré nous des louanges. Je dis « malgré nous » parce qu’on croit ne pas les chercher, et en réalité ce sont elles qu’on cherche, et en tout cas, même si on ne les cherche pas, on s’y complaît, et quand on commence à s’y complaire, alors on continue en les cherchant réellement. Quel est le critère ? C’est celui de l’humilité. Celui qui rend réellement service à l’Église cultive l’humilité, ne cherche pas à se mettre en avance. Et s’il doit être connu d’un grand nombre de personnes, il a été comme poussé à cela par la nécessité, malgré lui. Je pense à Mgr Lefebvre, je pense à Mgr Williamson. Ce devrait être notre cas à tous, mes bien chers frères.

Si nous voulons faire du bien à l’Église, sachons faire du bien, petit à l’extérieur et grand à l’intérieur, et non pas l’inverse, grand à l’extérieur et petit à l’intérieur.

Pauline Jaricot a fait un bien incommensurable à l’Église avec la croisade du Rosaire. Et la croisade du Rosaire n’était pas une grande œuvre dont elle était la présidente et dont elle s’occupait partout. Non, c’était une œuvre multipliée. Des milliers et des milliers de chrétiens qui, chacun à leur place, cherchaient à conquérir cinq personnes pour dire une dizaine de chapelets, afin que grâce à cela un chapelet entier soit dit. Et ces cinq personnes qui, modestement, avaient été encouragées à dire une dizaine de chapelets, lorsqu’elles en découvraient la valeur, cherchaient à communiquer ce trésor, et elles trouvaient à leur tour cinq personnes pour dire un chapelet avec elles, chacun une dizaine. Elles y prenaient goût, et elles finissaient par dire le chapelet tout entier et puis le Rosaire.

Mais j’anticipe, mes bien chers frères, j’anticipe sur la troisième partie, le rayonnement.

Ce grand vice de l’orgueil qui pourrit toute l’Église, ce sont ces prêtres et ces évêques qui n’osent pas s’opposer, quand c’est nécessaire, aux grands gouvernants de la terre, contrairement à ce que faisait saint Jean Chrysostome, qui disait ses quatre vérités à l’impératrice, quitte à être exilé par elle. Non, au contraire, ils cherchent à se faire bien voir.

Je vais vous raconter quelque chose qui m’est arrivé il n’y a pas longtemps. Dans nos courses apostoliques, le Père Marcel de la Croix et moi-même, nous avons rencontré une femme généreuse qui a tiré de la rue un homme qui n’était pas plus mauvais qu’un autre, mais qui était devenu mendiant, presque clochard. Elle a su l’aider à retrouver sa dignité de chrétien, non pas parce qu’elle avait décidé de faire de grandes œuvres, mais justement parce qu’elle ne cherchait que des œuvres humbles et petites, mais efficaces, en esprit de pénitence. Et puis, grâce à cet homme, nous avons connu un couple de chrétiens qui croyaient être mariés et ne l’étaient pas, parce que le mariage à la mairie n’est pas un mariage. Et puis, d’autres amis sont venus et ont demandé un baptême d’un enfant.

Ce nous était facile de proposer le mariage et le baptême. Nous avions, dans cette région, à notre disposition une chapelle qui était une toute petite église, beaucoup plus une toute petite église qu’une chapelle, c’est-à-dire que cela faisait sérieux, beau, majestueux. Et puis voilà que l’usage de cette petite église nous a été retiré par le prêtre moderne qui voyait d’un assez mauvais œil notre apostolat de traditionnaliste, d’intégriste, que sais-je.

Et me voici à dire aux deux futurs époux que le mariage aurait lieu dehors, sous une tente, dans le jardin de leurs amis. Et je me disais, « mais comment donner un caractère sacré à la messe que je célèbre ainsi, sans chorale, étant quasiment le seul à pouvoir chanter avec ma pauvre voix éraillée ? » Nous avions fait le mieux possible, nous y avions tous mis tout notre cœur, mais enfin… et je craignais que ce soit bien difficile de faire de l’apostolat dans de telles conditions, mais ce fut le contraire.

Par ce mariage fait dans des conditions invraisemblables, les assistants allaient droit au but. Et alors que, dans une église, ils auraient cru que nous étions des prêtres comme d’autres, n’auraient pas vraiment compris ce que nous apportions, en opposition avec l’église moderne, n’auraient pas bien réalisé l’enjeu, ils se sont dit qu’il devait y avoir de graves raisons pour justifier que nous posions un acte aussi solennel que le mariage, dans des conditions aussi pauvres et modestes, et immédiatement les conversations sont venues sur les sujets sérieux, sur le fait qu’on ne trouvait plus aujourd’hui ou que difficilement des prêtres pour se confesser.

Et si nous n’avions pas eu ces conditions extérieures contraires, nous serions restés dans l’ambiguïté, jamais les sujets de fond n’auraient été abordés. Et imaginez que j’ai reçu l’approbation du curé, et imaginez que j’ai sollicité l’approbation du curé de l’endroit, ou pire, l’approbation de l’évêque, alors j’aurais noyé un acte que j’aurais cru être un acte fidèle à la Tradition, je l’aurais noyé dans l’ambiguïté de l’Église moderne.

Voilà, mes bien chers frères, je crois que cela valait la peine de vous raconter cela, parce que c’est très concret, parce que les belles grandes églises n’ont pas fait de bien à la Tradition, parce que saint Athanase disait pour consoler ses fidèles face aux Ariens — les hérétiques Ariens qui avaient gardé les églises et qui mettaient les bons fidèles catholiques dehors — saint Athanase disait à ses fidèles, ils ont gardé les églises, mais nous, nous avons gardé la foi. Eh bien, il est nécessaire dans certains cas de sortir de l’église pour montrer justement que nous gardons la foi et que nous préférons la foi à l’église.

2. Créer en notre âme une solitude intérieure avec Dieu

Pour cela, mes bien chers frères, il faut que nous créions dans notre âme une solitude intérieure. Oh, je sais, on va me faire de multiples objections : on ne peut pas se couper du monde, on ne peut pas vivre hors de son temps, cela va bien, Monsieur l’Abbé, pour les religieux et peut-être les prêtres, mais en tout cas pas pour les laïcs.

Il ne s’agit pas de cela, mes bien chers frères, il s’agit de savoir avec quelles pensées et quelle présence nous peuplons l’intérieur de notre âme. Est-ce la pensée et la présence de Dieu, de la Sainte Vierge, des saints, des anges ?

Notre solitude intérieure, mes bien chers frères, se fait particulièrement dans la prière du chapelet et la méditation des mystères du rosaire. En esprit, nous nous transportons dans la grotte de Bethléem, dans la solitude de Bethléem. Bien plus, en esprit, nous nous transportons dans la solitude du calvaire, au milieu du monde bruyant qui entourait le calvaire. Je m’explique. Il y avait sur le sommet du calvaire, avec la croix de notre Seigneur Jésus-Christ et la Très-Sainte Vierge et saint Jean, ainsi que les saintes femmes, comme une solitude qui les enveloppait. Ils étaient étrangers au monde, ils avaient dominé le monde. La Sainte Vierge ne s’occupait que de Jésus et des âmes à sauver. Saint Jean ne s’occupait que de Jésus et de Marie. Les ennemis du Christ pouvaient bien autour de Lui aboyer comme des chiens et hocher de la tête comme des veaux — c’est ce que dit l’Écriture Sainte, ce n’est pas moi qui l’invente — la solitude de la Sainte Vierge et de notre Seigneur et des saines femmes et de saint Jean n’en était pas moins préservée. C’est cette solitude que nous devons créer en nous, mes bien chers frères.

Un confrère que j’apprécie particulièrement et qui a exercé son apostolat jusque en Australie et dans des pays étrangers où la Tradition était peu présente, affirme qu’il n’y a que ceux qui faisaient oraison tous les jours, qui tenaient bon dans les épreuves de l’Église, et il affirme que pour cela il faut faire quatre fois les exercices de Saint Ignace pour apprendre à bien prier et à entrer dans cette solitude intérieure, et pour apprendre à ne pas se laisser entraîner à en sortir.

Nous avons de la chance, mes bien chers frères. La lutte entre le monde et Dieu est arrivée à un tel paroxysme que nous sommes obligés de découvrir les richesses de la vie intérieure à côté desquelles peut-être nous serions passés s’il n’y avait pas eu cette lutte à laquelle nous sommes mêlés par la Providence.

Cœur sacré de Jésus, soyez mon refuge et ma Providence !

Cœur immaculé de Marie, soyez mon refuge et ma Providence !

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

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