Chers Amis,
Ayant une grâce à demander à saint Antoine de Padoue, j’ai promis de publier un texte en son honneur.
Qui fût ce grand saint qui convertit des foules de pécheurs ? Comment mérita-t-il de tels succès ? C’est évidemment un don de Dieu, encore faut-il se préparer à le recevoir et se former dans sa jeunesse pour ne rien en perdre ensuite.
Voici donc comment saint Antoine se forma à servir Dieu. Il n’y a pas d’autre voie à suivre, surtout dans le monde moderne.
Saint Antoine de Padoue , 1195—1231
SAINT ANTOINE de Padoue naquit d’une famille noble et illustre en 1195, à Lisbonne, capitale du Portugal, le jour de la fête de l’Assomption.
Il reçut au baptême le nom de Ferdinand et fut élevé dans la crainte de Dieu et dans la pratique de toutes les vertus. Ses parents, pieux et fervents chrétiens, guidèrent avec soin ses pas dans la voie du salut. Sa mère surtout, la vertueuse Thérèse de Tavera, qui, en demandant un fils au Seigneur, avait plutôt songé à la gloire du Très-Haut qu’à l’honneur de son nom, l’offrit à Dieu en lui donnant la vie, et, dès qu’il put balbutier quelques mots, lui apprit à répéter les noms bénis de Jésus et de Marie. Pleine de dévotion à la Reine du ciel, elle n’entretenait son fils que de sa puissance et de sa bonté, l’habituant ainsi de bonne heure à mettre en elle sa confiance et son amour.
Ferdinand répondit à l’affection de sa mère. Avec son cœur il aima Dieu, avec son intelligence il le comprit. Il n’était heureux que quand on lui parlait de la Trinité sainte, de la sainte Vierge et des Saints ; et l’ardeur avec laquelle il récitait ses prières faisait l’admiration de tous. On peut dire que son éducation se fit à l’église, au pied des autels, et que sa science fut fondée tout d’abord sur la connaissance des choses de la religion. Il apprit rapidement le latin, et en général tout ce qu’on enseignait dans les écoles du temps : les humanités, la rhétorique et la philosophie. Tout ce qui avait rapport à la religion, à l’histoire ecclésiastique et à la liturgie, était pour lui l’objet d’une prédilection marquée.
Son ardeur au travail, l’énergie avec laquelle il abordait des études souvent rebutantes, mais surtout sa modestie, sa douceur et sa piété, faisaient la consolation de ses maîtres et l’admiration de tous ses camarades. On le citait comme un modèle de toutes les vertus, et il méritait mieux encore que les éloges dont on le comblait.
Il aurait vivement désiré occuper la place de son Sauveur attaché à la croix, et celle de son prochain, quand il le voyait dans l’affliction et le besoin. Il témoignait toujours obéissance à ses parents, révérence envers les évêques et les prêtres, soumission à ses maîtres, respect pour les vieillards, amour de la pureté, de la retraite, de l’humilité, de la souffrance, de la douceur, de la charité, de la tempérance, des jeûnes, de l’abstinence, et l’horreur du mensonge même joyeux. Il ne riait jamais aux éclats, et ne proférait aucune parole inutile ; il était l’ennemi déclaré de la vanité, des jeux bruyants, du faste, de la vengeance, des haines, des murmures, des jugements téméraires. »
Quant il atteignit l’adolescence, toutes les séductions l’environnaient. Riche, d’une naissance illustre, d’un extérieur agréable, il était exposé à tous les pièges du monde, dans une ville qui, alors comme aujourd’hui, était un véritable lieu de délices. Il ne succomba pas ; non pas que les âmes d’élite comme la sienne ne soient exposées aux périls et aux tentations, car il était avec Dieu et Dieu n’abandonne jamais ceux qui le servent. Dans les moments où il se sentait faiblir, il se recommandait au Très-Haut et à la Reine des anges, et il la suppliait de le protéger et de l’aider.
Puis, un jour, il résolut de ne pas attendre plus longtemps pour se consacrer plus parfaitement à Dieu, et il demanda l’habit au couvent des Chanoines réguliers de Saint-Augustin, à Lisbonne.
Ces Chanoines réguliers chez qui il avait été élevé, jouissaient dans toute la contrée d’une grande réputation de science et de piété. L’abbé, touché de la candeur, de la modestie et de l’ardente foi du jeune homme, le reçut à bras ouverts et lui donna l’aumusse blanche des novices.
Antoine était heureux : il n’avait à penser qu’à Dieu. Sous les grandes arcades et dans les longs couloirs silencieux, il se promenait lentement, les bras croisés sur la poitrine, les yeux levés au ciel, l’âme abîmée dans un immense amour. On ne le laissa pas longtemps jouir de la paix qu’il désirait avec tant d’ardeur. Sa famille et ses amis, durant l’année de son noviciat, le tourmentèrent sans cesse pour le ramener au monde dont il avait dédaigné les joies. Tous les moyens leur furent bons : caresses et menaces, flatteries et railleries amères ; on lui parla de ses richesses, de l’éclat de son nom, de l’obscure pauvreté qui l’attendait au couvent ; si bien que le jeune novice, harcelé de toutes parts, fatigué d’une lutte incessante qui arrachait son âme aux joies pures du sanctuaire, résolut de s’éloigner de Lisbonne et d’aller chercher ailleurs la tranquillité.
Il réfléchit et pria longtemps avant de se décider ; puis enfin, il demanda à ses supérieurs la permission de passer au couvent de Coimbra. Le prieur la lui accorda, non sans peine, car il lui en coûtait de se séparer d’un novice aussi pieux, aussi soumis à la Règle, aussi ardent au travail. À Coimbra, comme à Lisbonne, Antoine fit l’admiration des autres religieux. En même temps, ses progrès dans la vertu comme dans la science devenaient plus rapides. Déjà, à Lisbonne, il s’était appliqué à l’étude de la théologie et des saintes Écritures ; débarrassé maintenant des obsessions et des récriminations de sa famille, seul à seul avec Dieu, méditant sans cesse l’infinie puissance du Père et l’infinie bonté du Fils, il avait des choses du ciel une connaissance presque pleine et entière. On eût dit que l’Esprit-Saint était descendu sur lui comme autrefois sur les Apôtres, pour lui donner le don des langues, une science immense et une éloquence irrésistible. Les plus savants docteurs du couvent avaient honte de leur ignorance, en présence de ce jeune novice qui semblait posséder les secrets de Dieu ; les plus saints religieux aussi se trouvaient trop mondains, comparés à ce serviteur du Christ, si humble, si pauvre, si occupé de jeûnes, de veilles, de retraites et de mortifications.
D’ailleurs, Dieu prenait déjà soin d’affirmer aux yeux du monde la sainteté de son serviteur par des miracles éclatants. Un jour qu’il était occupé, près de l’église, à quelque humble besogne, il entendit tout à coup retentir la cloche qui annonce l’élévation. Il se mit à genoux, et il vit tout à coup les murs de pierre s’ouvrir devant lui, et le prêtre lui apparaître debout sur les marches de l’autel, accomplissant le saint sacrifice.
Un jour, il soignait un frère malade qui poussait des cris affreux ou des éclats de rire nerveux et saccadés, plus effrayants encore, ce dont il le délivra simplement en le couvrant de son manteau.
Une autre fois encore, tandis qu’il assistait, en qualité de diacre ou de sous-diacre, le prêtre à l’autel, il aperçut l’âme d’un religieux franciscain, venu de Rome avec saint Zacharie, qui s’élevait dans les airs sous la forme d’un oiseau blanc, traversait le purgatoire et pénétrait, les ailes toutes grandes, dans le royaume des élus.
Les Chanoines Augustins de Sainte-Croix de Coimbra avaient conçu des vertus d’Antoine une si haute estime qu’ils écrivaient de lui, dans leurs archives, deux ans à peine après qu’il les eut quittés : « C’était assurément un homme remarquable, savant et pieux, d’une science immense, et qu’une gloire méritée accompagnait déjà partout ».
Cependant saint François d’Assise venait d’envoyer en Portugal, l’an 1216, saint Zacharie et saint Gauthier avec quelques autres Frères Mineurs. Le roi Alphonse II leur avait donné une chapelle tout près de Coimbra et leur avait fait élever un couvent. Comme ils venaient souvent quêter au couvent des Augustins, Antoine ne tarda pas à les connaître et à admirer l’austérité de leur vie apostolique. Il aimait à s’entretenir avec eux et se sentait au cœur un immense désir de les imiter. Ce désir augmenta quand eut lieu la solennelle translation des corps de cinq religieux Franciscains qui venaient d’être martyrisés au Maroc En apprenant la glorieuse histoire de ces cinq apôtres, il voulait, lui aussi, donner son sang pour le Christ, en propageant sa foi. Jour et nuit, il rêvait la palme du martyre, qu’il croyait ne pouvoir mieux mériter que sous l’habit de Frère Mineur.
Mais il n’osait se décider de lui-même à quitter l’Ordre des Augustins, où l’avait tout d’abord appelé la volonté de Dieu. Il voulait attendre qu’il plût au Seigneur de lui manifester clairement ses intentions, et, pour cela, il redoublait de prières. Le Seigneur l’exauça enfin : un jour, saint François lui apparut et lui ordonna, au nom du Très-Haut, de prendre l’habit de frère mineur, pour travailler à la gloire du Christ et au bien des âmes. Le lendemain même, Antoine se présentait au couvent de Saint-Antoine des Oliviers et se faisait admettre au nombre des novices, en juillet 1220.
Grande fut la déception des Chanoines Augustins, quand ils apprirent cette détermination. Ils s’étaient bercés de l’espoir que leur jeune frère serait un jour l’honneur de leur Ordre ; ils s’étaient habitués à l’entourer de soins et d’affection et, tout à coup, il les abandonnait. Le prieur ne lui cacha pas son mécontentement, et l’un des chanoines, à qui il faisait ses adieux, lui dit avec aigreur : « Allez, vous deviendrez peut-être un saint » ; à quoi Antoine répondit humblement : « Le jour où vous apprendrez ma canonisation, vous serez les premiers à en rendre grâces à Dieu ».
Le nouveau franciscain reçut, avec l’habit de l’Ordre, le nom d’Antoine, en l’honneur du saint abbé à qui était dédié le premier couvent franciscain en Portugal. C’était aussi un moyen pour lui de vivre plus inconnu et d’échapper aux poursuites sans cesse renouvelées de sa famille et de ses amis mondains.
Durant son noviciat, Antoine se livra tout entier à la prière, à la contemplation, aux œuvres d’obéissance et d’humilité. Quand il eut prononcé ses vœux, se souvenant qu’il n’était entré dans l’Ordre franciscain que dans le désir du martyre, il demanda à ses supérieurs la permission de passer en Afrique pour y prêcher la vérité aux musulmans. Ses supérieurs le laissèrent partir ; mais Dieu, dans son éternelle sagesse, avait décidé qu’Antoine convertirait les infidèles de l’Europe chrétienne, et non ceux de l’Asie et de l’Afrique mahométanes. À peine arrivé en Afrique, Antoine tomba cruellement malade, ce qui mit ses jours en danger et il dut rembarquer pour le Portugal, où il comptait retrouver la force et la santé. La traversée fut malheureuse : une violente tempête le jeta sur les côtes de Sicile.
Là, ayant appris que saint François allait tenir le Chapitre général de l’Ordre dans la ville d’Assise, il résolut de s’y rendre, quoiqu’il fût encore affaibli par sa maladie. Des Frères Mineurs de toutes les parties de l’Europe y étaient rassemblés. Antoine ne pouvait assez remercier le Seigneur de l’avoir amené au sein de cette imposante réunion. Il était heureux de contempler ces vaillants soldats du Christ, toujours prêts à verser leur sang pour leur Dieu, pauvres, austères, sans souci du monde qui avait les yeux fixés sur eux, plus grands dans leur humilité que les rois dans leur orgueil, et surtout le vénérable patriarche d’Assise, que l’Europe entière honorait déjà comme un Saint, et qui en avait le calme et la sérénité.
Quand vint la distribution des charges et des dignités, Antoine, nouveau venu dans l’Ordre, encore inconnu, et que sa modestie retenait dans l’ombre, fut complètement oublié. Il s’en réjouit au fond du cœur, car il n’avait pris l’habit de franciscain que pour être humilié, et non pas pour être exalté. C’est alors qu’il rencontra le Père Gratien, un saint homme, supérieur de la province de Bologne et qui cherchait un aumônier pour dire la messe à quelques religieux qui vivaient d’une vie contemplative au sein d’un ermitage. Il avait remarqué à l’assemblée la science d’Antoine, dont l’humilité lui avait tout d’abord gagné le cœur et il l’emmena pour desservir comme prêtre le petit monastère de Saint-Paul.
Le couvent était admirablement bien situé au sommet de la montagne, suspendu pour ainsi dire entre la terre et le ciel. Aucun bruit mondain n’y pénétrait, et l’âme ravie pouvait y écouter dans le silence et la paix les grandes harmonies de la nature célébrant la grandeur et la puissance de son Créateur. C’était là ce qu’Antoine avait toujours désiré ; il se fit donner par un religieux une petite cellule creusée dans le roc sur le flanc de la montagne, et il y venait, ses devoirs d’aumônier remplis, passer les jours et les nuits dans une perpétuelle méditation, interrompue seulement par des pratiques austères. Il vivait de pain et d’eau, portait sous ses vêtements une chemise de crin, âpre et rude, que l’on conserve encore à Padoue dans une châsse en argent. Ses mortifications l’affaiblissaient tellement qu’il pouvait à peine se soutenir. Mais si le corps était affaibli, l’âme était vaillante et robuste, se retrempant sans cesse dans la prière et se préparant, par son intimité de tous les instants avec Dieu, à lutter victorieusement contre l’hérésie et toutes les vanités du monde.
Antoine vécut ainsi pendant un an dans la solitude et la contemplation, soumis à la Providence de Dieu, dont il ne douta jamais un moment. Il cachait sa grande science sous le voile d’une excessive modestie ; et malgré son grand désir de travailler au salut des âmes, il avait peur du monde et s’effrayait de devoir le côtoyer. Il savait aussi que les hommes sont portés à admirer les vertus qu’ils ne mettent pas en pratique, et que souvent ils distribuent à pleines mains les éloges et la gloire à ceux qui châtient leurs vices avec le plus de vigueur, et la pensée qu’il pourrait pécher par orgueil le faisait tomber à genoux.
Le temps approchait cependant, où le pieux Antoine allait mettre en lumière les dons précieux qu’il avait reçus du ciel. En 1222, il accompagna les Frères du mont Saint-Paul dont il était l’aumônier qui se rendaient près de l’évêque pour y recevoir les ordres sacrés. C’était l’usage, après une ordination, d’adresser quelques paroles aux jeunes clercs qui venaient d’être sacrés ministres de Dieu. C’est lui que choisit son supérieur il reçut l’ordre, au nom de la sainte obéissance, de monter en chaire et de prononcer le discours d’usage. Il s’y résigna malgré lui, s’estimant indigne d’un tel honneur, mais il fallait obéir. Il sollicita la bénédiction de l’évêque et se prépara à parler. Aucun des assistants ne se doutait qu’il eût étudié ou seulement lu les saints livres, et ses frères se le figuraient plus volontiers à la cuisine, occupé à laver la vaisselle du couvent, que plongé dans les ouvrages des docteurs de l’Église.
Il prit pour texte ce passage de l’office du jeudi saint : Christus factus est pro nobis obediens usque ad mortem, Le Christ s’est fait pour nous obéissant jusqu’à la mort. Sa parole d’abord calme, sans éclat, presque hésitante, s’anima en quelque sorte malgré lui, et devint alerte, énergique, enflammée. Ce moine, exténué par les souffrances et les privations, à l’aspect misérable, avait l’autorité d’un apôtre et l’éloquence d’un prophète. Il dominait toute cette assemblée, à qui, par sa seule attitude, il semblait dire : « Écoutez, enfants des hommes, car je suis celui qui parle au nom du Seigneur ». On l’écoutait en effet, dans une religieuse admiration. Les assistants muets, étonnés, hors d’eux-mêmes, versaient des larmes de bonheur, et, en même temps, en voyant briller en lui un rayon de la divine sagesse, ils se sentaient pénétrés d’un saint respect. Une nouvelle vie allait commencer pour Antoine.
Le bruit public et les rapports des supérieurs d’Antoine ne tardèrent pas à apprendre au saint patriarche François quel avait été le succès du premier sermon prononcé par le jeune religieux et quelles magnifiques espérances on pouvait fonder sur un tel début. Presque aussitôt il lui confia la difficile mission de travailler à la conversion et au salut des âmes (1222). Antoine était alors âgé de vingt-sept ans.
