De Rome à la Fraternité Saint-Pie X : un nouveau style d’évêques

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Les nominations de nouveaux évêques par Léon XIV sont dignes d’être remarquées. Ils appartiennent à la catégorie des ecclésiastiques « post-conflit ».

— Ce ne sont pas les progressistes à l’ancienne, agitant des bannières, négligés et rustres, se délectant de scandaliser la bourgeoisie catholique avec une esthétique du « pauvre prêtre » érigée en performance morale. — Ce ne sont pas non plus des artisans d’une restauration doctrinale, liturgique ou ascétique. — Ils sont autre chose : des administrateurs ecclésiastiques aux manières douces, à l’aise avec les réalités “culturelles”, institutionnellement fiables, habiles avec les “medias” et suffisamment malléables pour ne rompre avec rien, mais plutôt pour infléchir l’axe de l’Église sans avoir besoin de le déclarer.

Cela marque une nouvelle manière d’avancer pour la Révolution, certainement plus dangereuse et plus grave que le progressisme tapageur des années 1980, car elle avance sans contradiction et opère les changements sans admettre qu’il s’agisse de changement. La mutation cesse d’être présentée comme un combat et devient la norme. C’est là sa force.

Filippo Iannone, nommé au dicastère pour les évêques, dirige l’instance qui assiste le pape dans la nomination des évêques du monde entier. Il est peut-être l’exemple le plus frappant du profil technocratique. Il n’est pas un homme à la théologie profonde, ni affilié à une école spirituelle. Il ne prêchera pas l’hétérodoxie, mais promouvra des hommes « équilibrés », « orientés vers le dialogue », « non clivants », et, d’ici une décennie, le corps épiscopal mondial sera ainsi refaçonné, avec des profils souples, dociles et doctrinalement « ouverts », c’est-à-dire en réalité fermés à la vérité.

Josef Grünwidl, nommé à Vienne, est le plus audacieux lorsqu’il s’agit d’explorer les profondeurs de l’hétérodoxie. Il a mis en garde contre le « néo-intégralisme » et un christianisme « exclusiviste ». Il n’est pas un révolutionnaire de principe, mais un homme de décompression doctrinale, vigilant face à toute affirmation trop catégorique de l’identité catholique qui pourrait paraître trop exclusive ou trop sûre d’elle. Ce type d’évêque peut être plus corrosif qu’une rupture frontale, car il ne se présente pas comme un ennemi de la tradition, mais comme un modéré raisonnable qui la relègue au coin des personnes suspectement rigides.

Josef Gründwidl

Stanislav Přibyl, à Prague, propose une version centre-européenne de ce même modèle. Son discours public insiste sur le dépassement des polarisations, la construction de ponts, l’écoute, le dialogue, l’apprentissage du processus synodal et la levée des « bulles sociales ». Parallèlement, il évoque le dépôt de la foi et la nouvelle évangélisation, ce qui lui permet de se présenter comme un homme équilibré, et non comme un progressiste affirmé. C’est précisément là le nœud du problème : il n’est plus nécessaire de nier verbalement le dépôt de la foi pour le vider de sa substance normative dans les faits, il suffit de l’envelopper d’une rhétorique constante de réconciliation, d’écoute et d’accompagnement, où toute définition tranchée est soupçonnée de créer des divisions. La vérité révélée n’est pas niée, mais fonctionnellement subordonnée à l’idéal supérieur de la coexistence ecclésiale.

Stanislav Přibyl

Ronald A. Hicks. Dès sa première interview après sa nomination à New York, il employa le langage désormais caractéristique de ce courant : l’écoute attentive des fidèles, la volonté d’éviter les divisions, le soutien aux personnes en souffrance, la priorité accordée à la guérison et une gouvernance axée sur la mission. On ne retrouve nulle part le progressisme intransigeant de certains prélats américains du début de l’ère post-Vatican II, mais bien la même évolution vers un épiscopat “thérapeutique”, inclusif et apaisé.

Ces hommes ne ressemblent pas à des loups, ils paraissent inoffensifs. Ils n’affichent pas l’agressivité du progressisme des années 1980, mais au fond, ils partagent la même méfiance envers un catholicisme défini, viril, fondé sur la Croix et hiérarchisé. Simplement, ils l’expriment désormais autrement. Ils ne ridiculisent plus la tradition ; ils la relativisent. Ils ne l’attaquent plus aussi frontalement et la manipulent en en minimisant l’impact. Ils ne font plus de provocations ; ils instaurent un climat où ce qui est fort, clair et sérieux devient marginal.

La lettre de M. l’abbé Pagliarani au cardinal Fernandez relève exactement du même esprit et de la même pratique : « nous ne sommes pas d’accord sur la doctrine, mais nous continuerons à nous rencontrer pour mieux nous connaître et, surtout, nous ferons attention à vivre ensemble en bonne entente. »

Certes, l’excommunication tombera sur les nouveaux évêques, mais comme la Fraternité Saint Pie X aura pris soin de les choisir selon les critères ci-dessus, Rome n’ira pas plus loin et la Fraternité Saint Pie X continuera son chemin moderno-compatible.


Lettre de l’abbé Pagliarani au cardinal Fernandez 18 février 2026
principaux extraits

« Du côté de la Fraternité, une discussion doctrinale était – et demeure toujours – souhaitable et utile. En effet, même si l’on ne parvient pas à se mettre d’accord, des échanges fraternels permettent de mieux se connaître mutuellement, d’affiner et d’approfondir ses propres arguments, de mieux saisir l’esprit et les intentions qui animent les positions de son interlocuteur, surtout son amour réel pour la Vérité, pour les âmes et pour l’Église. Cela vaut, en tout temps, pour les deux parties.

Telle était précisément mon intention, en 2019, lorsque j’ai suggéré une discussion dans un moment serein et pacifique, sans la pression ou la menace d’une éventuelle excommunication qui aurait rendu le dialogue un peu moins libre – ce qui, malheureusement, se produit aujourd’hui.

Ainsi, dans le constat partagé que nous ne pouvons pas trouver d’accord sur la doctrine, il me semble que le seul point sur lequel nous pouvons nous rejoindre est celui de la charité envers les âmes et envers l’Église.

Nous pouvons être d’accord sur un point : aucun d’entre nous ne souhaite rouvrir des blessures. Je ne répéterai pas ici tout ce que nous avons déjà exprimé dans la lettre adressée au pape Léon XIV, et dont vous avez directement connaissance. Je souligne seulement que, dans la situation présente, la seule voie réellement praticable est celle de la charité.

Au cours de la dernière décennie, le pape François et vous-même avez abondamment prôné « l’écoute » et la compréhension des situations particulières, complexes, exceptionnelles, étrangères aux schémas ordinaires. Vous avez également souhaité une utilisation du droit qui soit toujours pastorale, flexible et raisonnable, sans prétendre tout résoudre par des automatismes juridiques et des schémas préétablis. La Fraternité ne vous demande rien d’autre dans le moment présent – et surtout elle ne le demande pas pour elle-même : elle le demande pour ces âmes dont, comme déjà promis au Saint-Père, elle n’a d’autre intention que de faire de véritables enfants de l’Église romaine.

Enfin, il est un autre point sur lequel nous sommes également d’accord, et qui doit nous encourager : le temps qui nous sépare du 1er juillet est celui de la prière. C’est un moment où nous implorons du Ciel une grâce spéciale et, de la part du Saint-Siège, de la compréhension. Je prie en particulier pour vous le Saint-Esprit et – ne le prenez pas comme une provocation – son épouse très sainte, la Médiatrice de toutes les grâces.

Je tiens à vous remercier sincèrement pour l’attention que vous m’avez accordée, et pour l’intérêt que vous voudrez bien porter à la présente question.

Davide Pagliarani
Supérieur général

+ Alfonso de Galarreta
Premier Assistant général

Christian Bouchacourt
Second Assistant général

+ Bernard Fellay 
Premier Conseiller général
Ancien Supérieur général 

Franz Schmidberger
Second Conseiller général
Ancien Supérieur général