
En résumé
Les amis de Job, toujours à le critiquer, font de lui, malgré eux, un magnifique éloge. Ils décrivent les quatre étapes de la vertu : 1. la crainte de Dieu, opposée à l’audace du monde, 2. la force qui domine le monde grâce à la soumission à Dieu, 3. la patience qui donne également l’indulgence envers le prochain, 4. la perfection chrétienne que rien d’ébranle. Tout l’intérêt de saint Grégoire le Grand est de nous faire comprendre de quelle crainte il s’agit, quelle force elle donne, en quoi consistent la patience et la perfection qui en résultent.
Transcription du sermon
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ainsi soit-il. »
Les amis de Job font de lui le plus bel éloge lorsqu’ils le disent. « Comment se fait-il que tu sois arrivé en cet état, toi qui, autrefois, étais si vertueux, avais conquis l’estime de tout le monde, t’étais si bien occupé de ta famille, etc. ? Tu ne t’étais jamais laissé abattre par les difficultés ! C’est une magnifique louange, d’autant plus magnifique qu’elle sort de la bouche d’hommes médiocres, qui sont obligés de rendre témoignage à la vertu. Mais c’est un témoignage très extérieur, car ils voient la vertu de Job dans la prospérité, ils refusent de la voir dans l’adversité. Et pourtant, elle est bien plus grande dans l’adversité que dans la prospérité.
Si je vous dis tout cela, mes bien chers frères, à la suite de saint Grégoire le Grand, c’est pour encourager ceux qui sont dans la situation de Job, pour les rassurer, et en même temps pour stimuler ceux qui sont dans la situation des amis, pour les pousser à réfléchir et à changer d’attitude. Personne n’est à l’abri, mes bien chers frères, personne. Si l’amour de Dieu n’est pas puissant en nous, il est facile de tomber au niveau des amis de Job.
Venons-en à ce qui va faire l’objet de ce sermon : les quatre degrés dans la vertu.
Eliphaz, l’un des amis de Job, lui dit « Mais où est passée ta crainte de Dieu ? Où est passée ta force dont tu faisais preuve autrefois ? Où est passée ta patience ? Qu’est devenue ta perfection ? »
Saint Grégoire le Grand nous fait remarquer que Eliphaz utilise la doctrine chrétienne de façon pervertie, mais il expose bien les quatre degrés de la vertu pour parvenir jusqu’à la perfection.
La crainte de Dieu
La crainte tout d’abord, la crainte de Dieu bien sûr. Voici ce que dit Saint Grégoire « Dans le monde, c’est l’audace qui donne la force. Dans la vie chrétienne, c’est la crainte. Plus notre esprit se soumet à Dieu, plus il méprise les terreurs du monde. Bien plus, l’union à Dieu par une juste crainte confère un pouvoir sur toute chose. »
Pourquoi la crainte donne-t-elle la force, et de quelle crainte s’agit-il ?
Rappelons-nous que tout le bien qui est en l’homme vient de Dieu, et que ce qui vient vraiment de l’homme, ce n’est que le mal, je veux dire ce qui est propre à l’homme lorsqu’il ne collabore pas avec Dieu, c’est le mal. (Résumé de l’enseignement du concile d’Orange contre les pélagiens.) Notre Seigneur l’a dit dans l’Évangile « Sans moi, vous ne pouvez rien faire ». Rien. Par conséquent, la crainte que nous avons, mes bien chers frères, est une crainte que nous ne soyons pas à la hauteur de ce que Dieu nous demande. La crainte est une défiance de nous-mêmes devant la grandeur de Dieu et devant la perfection de Dieu.
Saint Benoît — qui fut un maître de saint Grégoire le Grand, puisque celui-ci était bénédictin — met comme premier degré de l’humilité la sainte crainte de Dieu. Et cette crainte d’ailleurs est un don du Saint-Esprit, elle est liée à l’espérance, la vertu théologale d’espérance qui nous fait nous appuyer sur Dieu. Ce sont les deux aspects d’un même mouvement, les deux côtés d’un même mouvement, s’appuyer sur Dieu et se défier de soi-même.
Les gens du monde auront beau jeu de dire que nous rabaissons l’homme, que nous ne respectons pas sa dignité, que nous lui coupons les ailes. Ils auront beau jeu de dire qu’en éducation, la formation à la crainte de Dieu fait des pusillanimes, et que cela ferait perdre aux jeunes confiance en eux-mêmes. C’est l’inverse. Saint Grégoire le Grand l’enseigne très clairement. Il dit : « Dans le monde, c’est l’audace qui donne la force, mais dans la vie chrétienne, c’est la crainte. Or il est manifeste, hélas, que nous avons beaucoup d’éducation des jeunes qui sont des éducations du monde dans lesquelles on les pousse à l’audace pour avoir la force, et ce ne sont pas des éducations chrétiennes.
Mais, me direz-vous, il est quand même bien nécessaire pour vivre dans le monde et de ne pas se laisser écraser par lui !
Oui, c’est exactement ce qu’affirme saint Grégoire : « Plus notre esprit se soumet à Dieu, plus il méprise les terreurs du monde. Bien plus, l’union à Dieu par une juste crainte confère un pouvoir sur toute chose. » Nous le savons bien, mes bien chers frères, même dans le monde, c’est la crainte de Dieu qui permet de dominer de façon stable et assurée ; c’est la crainte de Dieu qui permet d’avoir des clients qui vous font confiance, c’est la crainte de Dieu qui permet d’avoir un patron qui fasse confiance. Au contraire, si on cherche à écraser les autres, on travaille avec ceux qui travaillent à vous écraser vous-même, et c’est une lutte continuelle, tandis que lorsque l’on vit dans la crainte de Dieu, on a des rapports justes avec les autres. Bien sûr, les faux amis, comme ceux de Job, vous méprisent, voire même vous condamnent, mais cette condamnation on la méprise, on est plus fort qu’elle.
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort nous le dit : les croix qui arrêteraient un autre qui n’est pas consacré à la Sainte Vierge, non seulement ne nous arrêtent pas, mais elles nous portent. Parce qu’avec ces croix, la très Sainte Vierge fait des confitures.
Donner la sainte crainte de Dieu aux enfants
La crainte de Dieu, donc, loin de faire des petits esprits ou des gens apeurés, fait au contraire des âmes fortes. Cette crainte, on la donne aux enfants, d’abord par le grand respect de Dieu. Avant l’âge de raison, l’éducation est très importante.
Il faut que l’enfant se rende compte qu’il n’est pas le maître, qu’il a des parents, qu’il a des supérieurs. C’est le seul moyen qu’il ait de se rendre compte qu’il y a tout en haut quelqu’un qui commande, quelqu’un à qui on doit se soumettre. C’est cela qui détermine l’âge de raison, saint Thomas d’Aquin l’explique bien : on atteint l’âge de raison lorsqu’on se rend compte qu’il y a un Créateur au-dessus de tout, un Maître au-dessus de tout et, dans la vie chrétienne, lorsqu’on se rend compte que ce Maître nous appelle à Lui par Jésus-Christ. C’est pourquoi l’éducation de la première enfance avant l’âge de raison est très importante.
Mes bien chers frères, ne laissez pas les enfants faire des caprices sous prétexte que ce sont des petits et que cela n’a pas d’importance et que ce n’est pas grave. Certes, eux ne commettent pas un péché grave, puisque justement ils n’ont pas encore l’âge de raison, mais les parents qui passent les caprices — quand c’est d’une façon habituelle — eux, commettent un péché grave, car ils empêchent l’enfant de découvrir qui est le Maître et comment on va à Lui.
La force de Dieu
Cette sainte crainte de Dieu donne la force. C’est d’ailleurs le seul moyen d’avoir une vraie force, parce que la force du monde, je vous le disais, en réalité est très faible et peu assurée : force contre force, il y a très vite un vaincu et un vainqueur.
La force se montre évidemment dans l’adversité, voilà pourquoi elle s’épanouit en patience. Et saint Grégoire nous fait remarquer que la grande force qui se montre dans l’adversité, c’est la patience devant les maux des autres.
La patience
Et cette patience va se montrer de deux façons. Tout d’abord, la patience à supporter les maux que les autres nous infligent. Et deuxièmement, l’indulgence envers les défauts du prochain.
C’est une grande force que cette indulgence. Voyez comme les amis de Job, qui se croient forts, au contraire, l’accablent. Des amis qui vraiment auraient vécu dans la crainte de Dieu, auraient respecté cette grandeur écrasée sous la souffrance. Non, pas écrasée justement. Ils auraient respecté ce mystère de la souffrance dans la grandeur. Et alors, au lieu d’exercer une force qui écrase, ils auraient exercé une force qui se communique, qui soulève, qui encourage, une force qui se propage, qui se donne, qui se communique.
Voilà, mes biens chers frères, une deuxième chose à enseigner aux enfants dans leur éducation et notamment aux adolescents et aux jeunes hommes et jeunes femmes. Lorsque la sainte crainte que vous leur avez communiquée leur a donné la force, lorsqu’ils découvrent que la force ne suffit pas et qu’il faut la patience, alors le moment est venu de les encourager à communiquer leur force et leur patience aux autres, non seulement en acceptant ce que les autres imposent et font souffrir, mais en ayant beaucoup d’indulgence pour les défauts du prochain. Et c’est alors qu’arrive la perfection.
La perfection chrétienne
Vous voyez, mes biens chers frères, que la perfection est assez facile à obtenir. On se dit souvent « Oh ! Cela n’est pas pour moi, c’est bien trop élevé, c’est pour les grands saints ». Mais saint Grégoire le Grand nous dit : « Est parfait celui qui n’est pas impatient devant les imperfections des autres ». Et Notre Seigneur dit dans l’Évangile « C’est dans la patience que vous posséderez votre âme ». Saint Grégoire continue « Vivre parfaitement, c’est maîtriser tous les mouvements de notre âme par la vertu. Dominer, ses voluptés, dominer nos propres voluptés, c’est nous préparer à ne pas être vaincus par l’adversité.
Une doctrine à méditer
Voilà, mes bien chers frères, encore une fois une doctrine qui mérite d’être méditée. Ne passez pas trop vite par-dessus cette doctrine, vous ne pourriez pas en tirer toute la richesse.
Crainte, force, patience, perfection, ce sont les quatre étapes.
La crainte tout d’abord. N’ayons pas une vue mondaine de la crainte. Ne méprisons pas la crainte.
Les hommes du monde la méprisent parce qu’elle s’oppose à l’audace, et aujourd’hui on prêche partout l’audace. N’allez pas condamner la bonne crainte au nom de la mauvaise crainte. Certainement il existe une mauvaise crainte, mais cette mauvaise crainte, c’est celle du chien battu, parce qu’il a un mauvais maître. Le chien qui a un bon maître ne vit pas dans la crainte, il n’est pas un chien battu. Or nous, nous avons un bon maître qui est Dieu, et Dieu ne nous demande évidemment pas une crainte de chien battu, il nous demande une crainte de respect, une crainte d’humilité, et cette crainte on l’obtient par la prière.
La prière
On pourrait s’étonner que dans les quatre étapes de la vertu, saint Grégoire ne mette pas la prière. C’est parce que la prière est un préalable, elle n’est pas une étape de la vertu, elle est une étape en vue de la vertu.
Si vous voulez obtenir la vraie crainte, si vous voulez la comprendre et l’obtenir, mes bien chers frères, c’est dans la prière que vous l’obtiendrez, et notamment dans le rosaire. C’est le rosaire qui donne ce grand respect de Dieu dans les mystères joyeux, dans les mystères douloureux. Je vous ai parlé d’éducation, un enfant qu’on habitue à réciter le chapelet, un enfant qui, même lorsqu’il est petit, voit ses parents réciter le chapelet, et pendant ce temps-là doit se tenir calme et tranquille par respect de cette belle prière des parents, même si lui-même ne peut pas encore y participer, un enfant qui est éduqué comme cela, pratiquement, les parents n’ont rien d’autre à faire.
Deuxièmement, après la crainte, la force, la force qui consiste à mépriser le monde, à ne pas craindre l’adversité, et cette force, nous affirme Saint Grégoire, parce que nous sommes soumis à Dieu, Dieu nous communique sa propre force. Je vous rappelle ce que dit saint Grégoire : l’union à Dieu par une juste crainte confère un pouvoir sur toute chose.
Méditons sur le pouvoir de Jésus-Christ sur toute chose par la croix. Méditons sur le pouvoir de la Très Sainte Vierge sur toute chose par son humilité. Quel pouvoir cherchons-nous ? Le pouvoir que nous cherchons, c’est de devenir enfants de Dieu. Et si nous l’avons conquis ce pouvoir, ou plutôt non, si nous l’avons reçu de Dieu, alors très naturellement nous le communiquerons à d’autres, et Dieu passera par nous pour le communiquer à d’autres, comme il est passé par d’autres pour nous le communiquer.
Et enfin, ainsi on arrive à la perfection, perfection qui justement s’épanouit dans l’indulgence envers les autres, perfection en nous-mêmes, car nous maîtrisons tous les mouvements de notre âme par la vertu, parce que nous dominons nos voluptés, et qu’ainsi rien ne pourra nous vaincre, mais perfection également, parce que nous rayonnons autour de nous.
Vous pouvez fort bien, mes bien chers frères, prendre ces quatre étapes de la vertu comme un programme de votre vie chrétienne, et comprenez bien que si le bon Dieu a permis que nous soyons dans une situation terrible, inouïe, c’est qu’il nous met dans la situation de Job pour acquérir, comme Job, les grandes qualités, les grandes vertus de ceux qui sont les amis de Dieu et les amis de Jésus-Christ et les amis de Jésus crucifié.
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.
