Hommage à un défenseur de la chrétienté
Vitez Lajos Marton

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Lajos Marton est décédé après s’être consacré à la défense de la chrétienté et, pourtant, aucun évêque, aucun représentant officiel de l’Église n’a témoigné de ce que la chrétienté lui devait.

Au nom de l’Église, au cimetière, devant ses enfants et ses amis, je lui ai donc rendu le témoignage qu’il méritait. Je ne suis qu’un simple prêtre, mais j’étais son ami et il était le mien, c’est pourquoi, faute d’évêque, cela me revient.

Les héros ne sont pas seulement de grands hommes, il sont aussi des modèles, surtout quand ils sont humbles comme l’était Lajos. Mais il est vrai que seuls les humbles peuvent poser de grandes actions et que la grandeur de leurs actions est à la mesure de leur humilité. Tel était Cathelineau, tel était Lajos Marton.

Né dans une modeste famille catholique hongroise, la foi était l’âme de sa vie, cela va sans dire. Rien d’extraordinaire à cela dans une chrétienté.

Il reçut très jeune une grâce particulière, celle de connaître sa vocation. Il serait militaire, officier. La Hongrie était encore un royaume, bien qu’elle ait perdu son roi que les Francs-maçons avaient exilé à la fin de la première guerre mondiale et avaient fait périr dans de lamentables conditions. Un régent tenait donc le trône de Hongrie au nom du roi. Lajos servirait dans l’armée royale hongroise et, pour cela, il mit toute son intelligence au service de cette noble cause et obtint par son travail de brillants résultats dans ses études. Il le fit avec d’autant plus d’ardeur que le communisme avait profité de la fin de la seconde guerre mondiale pour dominer la Hongrie et Lajos Marton comprit que sa vocation serait de combattre le communisme.

Son premier acte héroïque, il le posa en classe de première ou seconde. Les communistes avaient fermé l’école catholique où il étudiait auprès des bénédictins et il se trouvait donc dans un lycée d’État. On demanda aux élèves de signer une déclaration condamnant le cardinal Mindszenty, mais Lajos préféra quitter ses études plutôt que de commettre une telle trahison. Quand je pense que le directeur d’Écône me dit lors d’une conversation il y a une quinzaine d’années que les gardiens catholiques de la prison avaient le devoir de maintenir le Cardinal en prison, car ils devaient obéir aux ordres !  Lajos, s’il l’avait pu, n’aurait pas gardé le Cardinal, il l’aurait libéré. Heureu­sement, un bon bénédictin convainquit Lajos d’achever l’année scolaire par soi-même, puis de rejoindre le lycée une fois qu’on ne lui demanderait plus de signer la déclaration.

Fidèle à sa vocation, il entra dans l’armée hongroise communiste en se considérant comme un soldat de l’Occident – c’est-à-dire de la chrétienté – infiltré dans l’armée ennemie. Dans sa naïveté juvénile – c’est lui qui le dit – il pensa que cela pouvait réussir. Et cela réussit, vous allez le constater. Et si le succès de Lajos Marton ne porta pas le fruit attendu, ce ne fut pas de son fait, mais à cause de la trahison de ceux qu’il croyait ses alliés.

Les conditions pour le succès : ne jamais tricher, être un officier de valeur et laisser à la Providence de faire le reste. Puis ne rien craindre des conséquences personnelles. Le soldat est au service d’une cause, la cause vaut plus que le soldat.

Ne jamais tricher. À un officier qui l’incorporait et qui lui déclara que, bien évidemment, il appartenait aux jeunesses communistes, Lajos répondit simplement « non ». « Mais vous sollicitez au moins votre adhésion, camarade ? » Réponse : « Non. » Plus tard, en novembre 1956, alors que les Soviétiques viennent d’écraser le soulèvement hongrois, l’armée dont il est toujours membre – pour peu de temps, car il a décidé de passer à l’Ouest – demande à tous les officiers de signer un document d’allégeance. Devant tous les officiers il déclare : « Celui qui signe cette déclaration alors que notre peuple tout entier lutte pour l’indépendance, est un traître à la patrie hongroise. » Les staliniens sur l’estrade sont paralysés, ne disent mot et, calmement, Lajos part.

Plus tard, lors de son procès en France, il déclare deux fois : « Je ne répondrai pas à toutes les questions, mais si je réponds, je dirai la vérité. »

Être le meilleur. Lajos Marton sortit excellemment bien noté de l’école d’officier. Il était pilote de chasse, tireur d’élite. En prison il s’obligea à travailler pour développer ses connaissances.

Naïf : il choisit l’armée de l’air, pensant que, une fois ses coups réalisés, il pourrait prendre un avion et fuir vers l’Occident. Il en riait lui même en l’évoquant. Ne sourions pas de cette naïveté, c’est elle qui permet aux jeunes de grandes choses. Il ne convient pas qu’un jeune soit sage, cela revient aux adultes, il convient qu’il ait une âme de feu. Et Lajos Marton l’avait.

Croire en la Providence. C’est providentiellement qu’il fut nommé par erreur à l’État-Major de l’Armée de l’Air et à un poste où il eut connaissance de toute l’organisation de cette arme, avec le nom de tous les officiers et pilotes, la liste de toutes les bases avec leurs avions. De même les conditions de sa sortie de Hongrie furent providentielles puisqu’il fut protégé par le secrétaire local du Parti communiste qui le confia à des soldats de l’armée communiste pour le mener à bon port ! Mais, remarquez bien que la Providence n’agit qu’en complément de ce que Lajos a déjà fait. Elle ne dispense ni du courage, ni de l’intelligence dans l’action, elle les complète.

Ne rien craindre. En possession de tels renseignements, Lajos, au péril de sa vie, se rendit à l’ambassade des États-Unis pour y rencontrer un attaché militaire et lui remettre ses renseignements. Samedi, les bureaux étaient fermés, il ne put rencontrer que le consul dont ce n’était pas le travail…

Lajos revient une deuxième fois avec un nouveau dossier. Même résultat. Puis une troisième. Même résultat. À cette époque, il suffisait de parler dans la rue avec un étranger pour être accusé de complot et complicité avec les capitalistes. Lajos risquait sa vie ou la torture, et il le savait. Mais, vu la valeur extraordinaire des renseignements qu’il apportait, il pensa que tout cela était peu de chose en comparaison du profit pour la défense de la chrétienté.  

1957. Soulèvement de Budapest contre les communistes. Lajos Marton est évidemment aux premières lignes. Très vite les choses tournent mal et Lajos décide de passer à l’Occident, non pour se mettre en sécurité au Canada ou en Australie comme tant d’autres et comme on le lui conseillait, mais en Europe pour mieux poursuivre le combat. Là encore, la Providence le protège.

Il est alors condamné à mort une première fois. Hors d’atteinte, certes, mais bel et bien condamné, car le communisme ne néglige jamais la valeur des ses adversaires. Ils essaieront même de le faire rentrer en Hongrie en faisant pression sur sa sœur et son ancienne fiancée pour pouvoir l’éliminer.

Arrivé en France – il parle excellemment le français qu’il a appris durant ses études – il se propose comme “soldat de l’OTAN” auprès des Américains et il finit par découvrir que les Américains, pas plus que l’OTAN, n’ont le désir de s’opposer à la Russie et à ses affidés.

Se considérant toujours comme soldat de l’Occident, il ne cesse de chercher des contacts et des occasions. C’est ainsi qu’on lui demande de favoriser, en 1958, le retour de De Gaulle au pouvoir. Ce n’est pas qu’il ait confiance dans cet homme qui a manifesté plusieurs fois sa complicité avec les communistes, mais vu le désordre de la IVe République et la nécessité de sauver l’Algérie…

Très vite il constate que De Gaulle a trahit non seulement l’Algérie, mais la nation française et il s’engage avec empressement dans l’attentat du Petit-Clamart pour tuer De Gaulle. Comme on le sait, De Gaulle s’en sort indemne.

Deuxième condamnation à mort.

On lui demande : « Pour la seconde fois vous avez été condamné à mort. Que ressent-on devant un tel verdict ? » et il répond : « Moi, rien de particulier. Beaucoup de soldats mobilisés acceptent l’idée d’une mort prochaine. À plus forte raison nous qui sommes volontaires. »

Je passe rapidement sur toutes ces actions, car ce n’est pas leur déroulement technique qui m’importe, mais la valeur de l’homme qui les accomplit, et la concision de mon récit met bien en valeur les enjeux et la détermination de Lajos Marton. Qui veut comprendre toutes les raisons de cette action contre De Gaulle pourra lire la déclaration du 2 février 1963 du colonel Bastien-Thiry, chef du commando, devant ses juges.

Après un an de cavale, il finit par être arrêté, car De Gaulle, lui non plus, ne néglige aucun de ses adversaires. Les moyens développés par lui sont colossaux. – Quelques années plus tard il déploiera 150 000 policiers, gendarmes et assimilés simplement pour rattraper un petit adversaire politique évadé de prison et qui ne pouvait plus rien contre lui. – Le droit français exige que la condamnation prononcée en son absence soit révisée et il est condamné à vingt ans de prison. Mais il n’a rien fait pour solliciter l’indulgence des juges, au contraire. Au président de la Cour qui lui demande s’il n’a rien à déclarer, Lajos déclare que non, puis il se ravise : « Oui, je déclare que je regrette de n’avoir pas réussi à tuer De Gaulle et, si l’occasion s’en représentait, je n’hésiterais pas ».

Vingt ans de prison : il en sortira à l’âge de 52 ans. Heureusement pour lui, De Gaulle doit ménager son opinion publique et il est gracié, puis amnistié en 1968.  Il rencontre Colette de qui il eut trois enfants. Il répondit “présent” pour quelques actions en défense de l’Occident, mais elles n’eurent pas de suite. Le temps en était passé.

Un combattant de la foi ne s’arrête pas tant qu’il reste raisonnablement quelque chose à faire. Lajos Marton a adhéré naturellement à la défense de la Tradition catholique à la suite de Mgr Lefebvre à qui il est toujours demeuré fidèle. Il est de ceux qui prirent l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet pour la rendre au vrai culte et en assurera longtemps la garde.

Quelques années plus tard, c’est une autre église de l’est de Paris qui est menacée et il en assure la garde jusqu’à ce que tout danger soit écarté.

Je l’ai connu à Saint-Nicolas-du-Chardonnet et, immédiatement, nous nous appréciâmes, ne connaissant l’un de l’autre que l’essentiel : la droiture et la détermination pour la défense de la foi. Lorsque, pour ces raisons, je quittai la Fraternité Saint Pie X, il m’approuva.

Si nous voulons tirer la leçon de la vie de Lajos Marton, il est nécessaire de nous demander quelle fut la source de ses convictions : l’étude ou une intuition instinctive ? « Les deux répondait-il. » À celui qui connaît sa vie, il est évident que la première source de ses convictions est la droiture de sa foi en Jésus-Christ. Qui a une foi droite et convaincue juge tout à cette lumière et ne peut manquer de réprouver tout ce qui s’oppose à elle.

La foi en outre donne le courage d’ouvrir les yeux, alors que celui qui manque de courage s’aveugle volontairement pour ne pas avoir d’ennuis.

En plus de la foi, l’attention. Lajos Marton nous révèle que, durant la guerre – il avait de 10 à 14 ans – il suivait les informations et lisait les journaux comme les adultes. Quiconque en effet se rend compte de la gravité de l’enjeu – et qui ne s’en rendrait pas compte durant une guerre, surtout une guerre idéologique ? – écoute, lit, demande, retient au moins le plus notable et en dégage la ligne essentielle. J’étais un peu plus âgé durant le drame qui suivit la perte de l’Algérie et, certes sans lire les journaux, j’ai le très vif souvenir de ce que j’apprenais et j’avais fort bien compris la gravité de la situation. Il ne restait plus qu’à en tenir compte. La famille, les pères bénédictins ses maîtres au collège, ont complété ces premières informations et affiné le jugement de Lajos.

Il est certain que Lajos poursuivit ensuite cette démarche durant ses études à l’école militaire et à l’armée, puis en France.

En outre, il suffit souvent de relier quelques éléments entre eux pour tracer toute une ligne. Lajos Marton fut très frappé par la neutralité traîtresse des États-Unis, de l’OTAN, de la France gaulliste. Pire que cela, leurs crimes, crime des États-Unis qui assurent publiquement la Russie soviétique qu’ils ne l’empêcheront pas d’écraser la Hongrie, crime de De Gaulle s’alliant aux communistes en 1945, laissant massacrer les harkis, etc. Cela aide considérablement à comprendre la réalité de la Révolution des forces du mal contre la chrétienté. Quand arrive la crise dans l’Église, on comprend que la même Révolution est à l’œuvre.

Beaucoup ne voient que l’aspect extérieur, politique, de cette lutte, Lajos Marton l’a vue en chrétien et, plus que l’Occident, il a défendu la chrétienté.

Il fut très fier d’être réhabilité par la Hongrie, nommé chevalier de l’Ordre de Vitez et Général de la Garde Nationale.

Un dernier mot, à propos de son séjour de cinq ans en prison : « C’est une épreuve dure et insidieuse. Ceux qui sont engagés volontaires, qui ont une vocation, s’en sortent généralement bien. Mais il faut ne pas rester désœuvré. »


1931 le 27 avril naissance à Pósfa en Hongrie

1944 invasion russe

1949 instauration de la République Populaire de Hongrie, dominée par Moscou

1956 du 23 octobre au 10 novembre Insurrection populaire contre les communistes. Échec.

Lajos Marton passe en Occident

1962 le 22 août : attentat du Petit Clamart contre De Gaulle. Échec.

1963 février, Lajos Marton est condamné à mort par contumace

1963, septembre, Lajos Marton est arrêté, condamné à 20 ans de réclusion et incarcéré à l’ile de Ré

1968, le 15 juin, il est amnistié. Retour à la vie civile.

Mariage avec Colette.

1992, juin Réhabilité par la Hongrie