Exercices préparatoires à la consécration à Marie
Première semaine : connaissance de soi-même

Premier Jour
SE CONNAÎTRE POUR SE RENONCER

Après les douze jours pour se vider du monde, la première semaine de nos Exercices préparatoires à la Parfaite Consécration doit être employée, selon le conseil de saint Louis-Marie de Montfort, à acquérir la connaissance de nous-mêmes (VD, N° 228). Demandons-nous de suite quelle est la raison d’être de ce nouveau labeur ; en quoi diffère-t-il de celui des douze Jours préliminaires ?

La PAROLE DE NOTRE-SEIGNEUR : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renonce » (Luc, 9, 23) sera, dans cette méditation, notre plus grande lumière.

Un double EXEMPLE d’Évangile, celui de l’apôtre Judas et celui de l’apôtre Simon-Pierre, nous en fournira ensuite l’éloquente confirmation.

Implorons le secours de la Très Sainte Vierge, et ne cessons de lui redire, durant les six jours de cette première Semaine : Ô Domina, noverim me ! Ô divine Mère et Maîtresse, aidez-moi à bien me connaître, afin de bien me renoncer.

I
La PAROLE DE NOTRE-SEIGNEUR

« Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renonce ». Nous la connaissons depuis longtemps cette grande parole du divin Maître, nous invitant à le suivre dans sa voie évangélique ; mais avons-nous remarqué que ces deux membres de phrase répondent exactement au double labeur demandé par Montfort au début de ses Exercices ?

D’abord, « SI QUELQU’UN VEUT ME SUIVRE »… Vouloir suivre Jésus, c’est-à-dire le choisir de volonté délibérée pour unique Maître, lui et non pas Satan, le Prince du monde ; accepter avec reconnaissance de lui donner tout notre amour, sans alliage, sans concessions, sans compromissions avec les déductions du tentateur ; nous trouver très heureux de marcher à sa suite dans le droit chemin de ses enseignements et dans la lumière des exemples qu’il n’a cessé de donner durant les trente-trois années de sa vie terrestre ; être résolus à mener une vie persévéramment chrétienne, en opposition déclarée avec la vie mondaine, et en conformité avec les promesses de notre saint Baptême, n’est-ce pas ce à quoi ont tendu les méditations de nos douze jours préliminaires ?

Vouloir suivre Jésus… dans sa vie pénitente et souffrante, dans son esprit de détachement vis-à-vis des biens d’ici-bas, dans son amour de l’humilité et de l’obéissance. N’a-t-il pas proclamé bienheureux les cœurs purs qui ont en horreur le péché, et les pauvres en esprit, c’est-à-dire ceux qui portent au-dedans d’eux-mêmes une âme de pauvreté ? Et ne s’est-il pas montré au milieu de nous le Maître doux et humble, celui qui a voulu se faire obéissant jusqu’à la mort et la mort de la Croix ?

Le chemin tracé par lui est lumineux et de toute sécurité. Pouvons-nous nous rendre le témoignage que nous l’avons fidèlement suivi ?… Et si nous nous en sommes éloignés par des offenses plus ou moins graves, y sommes-nous revenus avec un cœur contrit et dans la ferme résolution de ne plus le quitter ?… Marchons-nous à présent à la suite de notre divin Sauveur, profondément convaincus qu’il est la Sagesse éternelle et incarnée, qu’il ne demande qu’à se communiquer lui-même à nous avec tous ses trésors de grâces et de vertus ?

Désirons-nous le posséder de plus en plus intimement ? Le prions-nous sans cesse, dans nos tristesses comme dans nos joies, dans la ferveur comme dans les moments de tentation ou de découragement, sans crainte de jamais l’importuner, certains d’avance d’être secourus au mieux de nos intérêts spirituels ? Sommes-nous fidèles aussi à nous entourer du rempart de la mortification chrétienne en veillant sur nos sens, sur nos lectures, nos conversations et fréquentations ; car le monde est toujours à nos portes, et le démon rôde autour de nous, en quête d’une proie à dévorer ?

Par-dessus tout, estimons-nous, comme le plus grand moyen de persévérance, une véritable dévotion à Marie, telle que saint Louis-Marie de Montfort nous l’a décrite, avec les caractères qui la distinguent des contrefaçons dont le démon se sert pour tromper quantité d’âmes ; telle surtout que nous la révélera sa parfaite Consécration ?

Si nous en sommes là, nous devons reconnaître en toute sincérité que le labeur des douze jours préliminaires est chose accomplie ou en bonne voie de s’accomplir, et qu’il nous faut continuer à marcher de l’avant. Car nous n’avons atteint que l’indispensable première étape : la vie franchement chrétienne opposée à la vie mondaine.


Il nous faut à présent entreprendre et mener courageusement la lutte contre nous-mêmes, c’est-à-dire contre l’ennemi du dedans : c’est L’ŒUVRE DU RENONCEMENT.

Le monde, agent du démon, est l’ennemi du dehors : il nous sollicite de l’extérieur par l’appât des plaisirs, des richesses et des honneurs. Mais, à l’intérieur de nous-mêmes, il y a – et nous ne l’expérimentons que trop ! – le moi naturel, toujours porté à se rechercher et à se satisfaire au détriment du travail de la grâce.

La grâce, qui vient de Dieu, ne peut que nous attirer en haut, vers la pratique es vertus. Notre nature déchue, et qui demeure blessée par le péché originel, nous entraîne en bas, vers le péché actuel. Il nous faut résister, combattre, si nous ne voulons pas tomber. Il faut nous renoncer. C’est la lutte contre nous-mêmes, lutte pénible avec des péripéties diverses ; lutte qui, pratiquement, ne se terminera qu’à notre mort.

Comme l’enseigne saint Paul (Eph. 4, 22, 24), il y a en nous deux hommes : l’homme régénéré par le baptême et fortifié par la Confirmation, l’homme nouveau avec des tendances surnaturelles, divines, que produit en notre âme le Saint-Esprit ; tendances auxquelles nous nous efforçons de correspondre par notre fidélité à la prière et le recours aux sacrements de Pénitence et d’Eucharistie. Mais, à côté, il y a l’homme naturel, l’homme charnel, le vieil homme avec les tendances mauvaises que le baptême n’a pas enlevées de notre âme.

Le baptême nous purifie de la faute originelle, en nous faisant renaître à la vie de la grâce ; mais il laisse en nous, comme nous le verrons, ce foyer de convoitise qu’on appelle la concupiscence, dont le propre est de tendre sans cesse vers le mal. Elle n’est pas le péché, mais elle vient du péché et nous porte au péché. C’est pourquoi elle se retrouve, avec plus ou moins de force, même chez les âmes qui n’ont pas ou n’ont plus l’esprit du monde. Leur effort doit se porter sur cette lutte contre soi-même, afin de pouvoir avancer dans la pratique des vertus et de mériter la couronne éternelle. Car il n’y aura de couronnées, en définitive, que ceux qui auront courageusement combattu.

C’est donc aux âmes, résolues à suivre Jésus dans la voie de ses commandements et même dans celle de ses conseils évangéliques, qu’incombe ce labeur du renoncement à soi.


Mais pour se renoncer, il importe avant tout de se bien CONNAÎTRE. Comment lutter avec succès contre les tendances mauvaises de notre nature, si nous ne les connaissons pas ; d’autant plus qu’en chacun de nous, il y en a une qui domine les autres et qui nous sollicite plus impérieusement au mal dans la mesure où nous l’avons déjà satisfaite ?

Et comment accepter de reconnaître cette mauvaise tendance dominante, ainsi que nos autres défauts, sans un grand esprit d’humilité, sans confesser que, laissés à nous-mêmes, nous ne valons rien et ne pouvons rien ? Ne craignons donc pas de méditer les fortes vérités fondamentales que nous propose le Père de Montfort.

Avec lui, nous considérerons avant tout notre entière appartenance à Jésus-Christ : nous sommes des rachetés au prix de son sang ; nous ne sommes donc pas nos maîtres, nous dépendons de la grâce rédemptrice.

Ensuite, nous nous appliquerons à mieux connaître :

–  Notre déchéance originelle et les tristes conséquences qu’elle entraîne pour chacun de nous ;

–  Notre misère de pauvres pécheurs et le besoin profond que nous avons du secours de Marie Médiatrice ;

–  Notre faiblesse personnelle face aux ennemis de notre salut, si nous ne confions pas à Marie notre trésor de grâces.

Nous découvrirons ainsi les raisons qui nous obligent à nous renoncer :

Renoncer à tout ce qui serait contraire aux obligations découlant de notre appartenance à Jésus-Christ ;

Renoncer, si nous ne voulons pas perdre le mérite de nos bonnes actions, à ce que nous sentons monter des bas-fonds de notre nature par suite du péché originel et de nos péchés personnels ;

Renoncer à toute pensée de suffisance, à out sentiment de complaisance en nous-mêmes ; ce qui nous porterait à négliger le plus grand Moyen de nous unir à Jésus-Christ ;

Renoncer encore à cette folle confiance de prétendre sauvegarder, à l’aide de nos petites industries, le trésor de grâces et de vertus que nous portons en des vases fragiles.

En dernier lieu, nous serons heureux de constater que nous avons choisi, selon le conseil de notre maître spirituel, la forme de dévotion à Marie qui nous porte le plus à ces renoncements et qui les facilite. Nous verrons qu’elle est la meilleure et la plus sanctifiante : c’est notre « secret de grâce », que s’empressent de saisir les âmes humbles et dociles à l’Esprit-Saint.

Tel sera le labeur de notre première Semaine, durant laquelle Montfort nous recommande de « tout faire en esprit d’humilité » (N° 228). Comme on le voit, il s’annonce tout différent de celui des douze Jours préliminaires. Il lui est bien supérieur. Autre chose est de renoncer à Satan et au monde ; autre chose de marcher dans les pas du Christ en renonçant à soi-même. Nous sommes ici dans le labeur de la vie vraiment chrétienne, labeur qui réclame de constants efforts pour l’acquisition du Royaume de Dieu.

Si nous nous refusons à ces efforts, non seulement nous ne ferons aucun progrès, mais quand l’occasion de pécher se présentera, nous succomberons ; et ce sera peut-être le commencement d’une série de chutes qui souilleront les pages de notre vie.

Qu’il importe donc de bien se connaître, afin de savoir lutter contre soi-même, surtout dans les moments de tentation.

II
L’exemple de Judas et celui de Simon-Pierre

Le double EXEMPLE de l’apôtre Judas et de l’apôtre Simon-Pierre va nous montrer maintenant d’une manière concrète, d’une part, le malheur d’une âme qui s’est laissé prendre par l’esprit du monde ; et, d’autre part, le grand danger où s’expose l’âme qui ne se renonce pas.

JUDAS, appelé à suivre Jésus en qualité d’apôtre, avait bien commencé. Il occupait même un rang privilégié dans la petite communauté apostolique, puisqu’il en était le trésorier, ce qui était une marque de confiance.

Pourquoi n’a-t-il pas persévéré ? Comment expliquer sa déchéance N ? C’est qu’il s’était bientôt placé à un point de vue étroit, vil et méprisable : le profit honorifique et lucratif qu’il pouvait retirer de son titre d’apôtre et de sa collaboration à l’œuvre de Jésus. Comme beaucoup de ses compatriotes, il avait rêvé d’un Messie glorieux et conquérant, qui serait le Roi temporel d’Israël. Il espérait donc occuper une situation très avantageuse dans le royaume, délivré à la fois des Romains et de la race usurpatrice des Hérode.

Les exemples, la prédication du Sauveur, et son intimité avec lui, auraient dû le détourner d’entretenir pareil espoir et si folle ambition. Il n’en fut rien.

Les pensées de Judas furent démasquées le lendemain du jour où avait eu lieu le grand miracle de la première multiplication des pains. Jésus avait profité de ce miracle pour annoncer au peuple, en termes précis et avec insistance, la merveille autrement grande de son Eucharistie. « Je suis le Pain de vie. Ma chair est une nourriture et mon sang un breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang porte en lui la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour » (Jean, 6).

Devant de telles affirmations, les esprits qu’aveuglait l’orgueil s’étaient cabrés ; et beaucoup de Juifs, qui avaient suivi jusque-là le Sauveur, trouvèrent un prétexte pour s’éloigner de lui définitivement. En face de cette désertion, Jésus, se tournant vers ses Apôtres, leur posa nettement la question de confiance : « Est-ce que, vous aussi, vous voulez vous en aller ? »

Simon-Pierre prit alors la parole au nom de ses frères : Ah, Seigneur, à qui donc irions-nous ? Vous seul avez tous les secrets de la vie éternelle, et vous nous les livrez dans vos paroles. Il n’y a pas d’autre Maître que vous. Nous savons que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu.

Admirable protestation de foi ! Si Jésus avait déjà fait tant de miracles, son amour tout-puissant saurait bien encore accomplir le miracle eucharistique. Il n’y avait donc qu’à le croire sur sa parole.

Mais, parmi les Apôtres, Judas ne pensait pas ainsi. Grande avait été sa déception en entendant le sauveur promettre, non pas un bonheur terrestre, mais l’aliment d’une vie surnaturelle qui ne serait autre que Lui-même. Puisque Jésus n’entrait pas dans ses vues, il n’y avait plus qu’à le quitter. Aussi, son apostasie était chose décidée ; et, à défaut d’une place lucrative dans le royaume de son rêve, il prélèverait tout ce qu’il pourrait sur la caisse apostolique pour assurer son avenir temporel. Il devint voleur. Le mot est de l’apôtre saint Jean (12, 6). La passion de l’argent ira même jusqu’à le conduire à la trahison et au déicide.

En vain, Jésus tentera de le faire rentrer en lui-même, par l’horreur même de la perspective entrevue : « Ne vous ai-je pas choisis tous les douze ? » dit-il à ses Apôtres. Cependant, malgré ce choix de prédilection, l’un de vous est un démon, c’est-à-dire semblable au diable qui, de bon, s’est fait méchant (Jean, 4, 7).

D’autres avertissements suivront, dont le malheureux ne voudra tenir aucun compte. Il s’en ira, tête baissée, vers la damnation. Au soir de l’institution de la sainte Eucharistie, Judas consommera son apostasie en livrant le divin Maître pour trente deniers d’argent. Après quoi, fou de désespoir, il ira se pendre. Triste fin d’une âme qui a préféré obstinément l’esprit du monde à l’esprit de Jésus. Oh ! Remercions encore saint Louis-Marie de Montfort de nous avoir mis si fortement en garde contre ce pernicieux esprit qui n’aboutit à rien moins qu’à la damnation éternelle.


L’apôtre SIMON-PIERRE, lui, ne s’était jamais laissé prendre par l’esprit du monde. Son amour pour Notre-Seigneur était sincère ; son dévouement, sans égal ; sa foi, au-dessus de tout éloge. Nous venons de le voir confesser la divinité de Jésus en une circonstance apparemment tragique pour le succès de la prédication évangélique.

Un peu plus tard, à Césarée de Philippe, non loin des sources du Jourdain, une autre confession de Simon-Pierre sera plus explicite encore. Se trouvant seul avec ces apôtres, Jésus les interroge : « Qu’est-ce que les hommes disent de moi ? » Les appréciations sont variées, répondent-ils. Les uns vous prennent pour Jean-Baptiste ressuscité, d’autres pour Elie ou pour Jérémie, ou encore pour quelqu’un des anciens prophètes revenu sur la terre.

« Mais vous, poursuit le Sauveur, qui dites-vous que je suis ? » Sans l’ombre d’hésitation, Pierre répond : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Rien de plus complet ne pouvait se formuler. L’Apôtre ne dit pas : nous estimons, nous croyons, nous sommes convaincus ; sa réponse affirme ce qui est. Vous, Seigneur, que nos yeux contemplent dans la réalité de votre nature humaine, vous êtes, par delà ce qui apparaît aux regards, vous êtes le Fils éternel du Dieu vivant ; vous êtes le Christ, c’est-à-dire l’Oint de Dieu, le Messie attendu, Fils de Dieu, du seul vrai Dieu[1].

Assertion si belle et si pleine que, sur-le-champ, Jésus lui déclare qu’il sera la pierre fondamentale de son Église : « Et moi, à mon tour, en récompense de ta foi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle » (Math. 16).

Comment expliquer alors la chute, aux heures douloureuses de la Passion, d’un apôtre si fortement attaché à son divin Maître ?…

C’est qu’il ne connaissait pas le point faible de sa nature impétueuse. Il avait en lui-même une confiance allant jusqu’à la présomption ; et ses privilèges au sein du Collège apostolique ne le garantissaient pas contre les tentations qui pouvaient survenir.

Jésus lui-même prend soin de l’en avertir. À la dernière cène, il avait parlé de séparation prochaine, et de l’impossibilité pour les disciples de le suivre là où il allait, c’est-à-dire au martyre, à la croix.

« Où donc allez-vous, Seigneur ? » demanda Pierre anxieux. « Là où je vais, répondit Jésus, tu ne peux me suivre maintenant, mais tu me suivras plus tard. » Et Pierre d’insister :

« Pourquoi ne puis-je pas vous suivre dès maintenant ? Je donnerais ma vie pour vous !

– Ah ! Simon, Simon, reprit Jésus, tu ne sais donc pas que Satan a reçu licence, car c’est son heure, de vous cribler, vous mes Apôtres, de vous secouer comme le froment qu’on épure. Tous, vous serez scandalisés cette nuit à cause de moi ».

Pierre entreprend alors de se justifier, tant il est sûr de lui-même et de sa tendresse pour le Sauveur : « Quand bien même tous les autres seraient scandalisés à votre sujet, moi je ne le serai pas ! »

« En vérité, je te le dis, affirme Jésus, toi, toi, Simon, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq ait chanté deux fois, tu m’auras renié trois fois ».

Cette assertion est intolérable à l’Apôtre ; il conteste fortement, il ose contredire son divin Maître qui est la Vérité même : « Dussé-je mourir avec vous, non, je ne vous renierai pas. Seigneur, avec vous je suis prêt à aller et en prison et à la mort » (Luc, XXII, 33).

En face d’une telle présomption, Jésus se tait, il attendra la leçon des évènements qui vont se dérouler. Après son arrestation au jardin des Oliviers, tous les Apôtres avaient commencé par s’enfuir. Pierre pourtant se ravise et, suivant de loin la cohorte, réussit à pénétrer dans la cour du palais de Caïphe, où des serviteurs et des gardes se chauffaient autour d’un feu de braise. Imprudemment, il se joignit à eux et voulut attendre pour voir comment le jugement finirait.

Mais la portière, s’approchant du groupe et regardant Pierre avec attention : « Toi aussi, lui dit-elle, tu es un des disciples du Nazaréen ? Non, répondit l’Apôtre. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que tu veux dire ».

Un premier chant du coq retentit, auquel Pierre ne prit pas garde. Et voici qu’une autre servante fit remarquer aux gens qui se chauffaient que celui-là était vraiment avec Jésus le Nazaréen. Pierre nia une seconde fois, et même avec serment : « Je ne connais pas l’homme dont vous me parlez ».

Une heure environ s’écoula. Le malheureux Pierre ne pouvait se résoudre à sortir et prenait même part à la conversation. Quelques-uns lui dirent alors : « Mais sûrement tu es Galiléen, ton accent te trahit ». Un des serviteurs du Pontife alla jusqu’à préciser : « Je t’ai vu avec lui dans le jardin ». Pierre protesta avec jurement et imprécation qu’il ignorait ce qu’on voulait dire, qu’il ne connaissait nullement cet homme-là.

Les dénégations duraient encore lorsque le coq chanta pour la seconde fois. L’Apôtre alors se souvint de la prédication du Seigneur : « Avant que le coq n’ait chanté deux fois, tu m’auras renié trois fois ». Hélas ! C’était fait. Et voilà dans quelles chutes lamentables on peut tomber, bien que n’ayant pas l’esprit du monde, lorsqu’on ne se connaît pas et qu’on ne se renonce pas.

Simon-Pierre n’avait pas voulu reconnaître la faiblesse de sa volonté une fois laissée à elle-même. Bien au contraire, il s’affirme avec force, allant jusqu’à s’exalter au-dessus des autres et à se croire impeccable. La principale culpabilité de Pierre est dans cette folle estime qu’il a de lui-même : au lieu de s’humilier devant les avertissements de Jésus, il tombe dans la présomption et la témérité. Le reste suit, dès que l’occasion se présente.

Ce péché de l’Apôtre doit nous montrer, plus que toutes les considérations et les raisonnements, le bien-fondé de notre première Semaine. En l’employant à la connaissance de nous-mêmes, dans un grand esprit d’humilité, nous nous attaquons à la cause des chutes toujours possibles. Nous prévenons ces chutes parce que, avec la grâce de Dieu qui ne manque pas à celui qui la demande, nous facilitons les renoncements qui s’imposent pour résister aux tentations et demeurer fidèles Jésus.


Ne craignons donc pas de projeter la lumière sur nous-mêmes. Ce labeur spirituel est indispensable. Que son austérité ne nous effraye point. Pour nous encourager, pensons dès maintenant à la joie des deux Semaines qui suivront, notre méditation fixée alors sur la Sainte Vierge et sur Notre-Seigneur Jésus-Christ. Notre Consécration à ces Maîtres divins exige que nous commencions par nous humilier et nous affranchir de l’obstacle du « moi » égoïste, de l’attachement à notre esprit propre et à notre volonté propre.

Si, dans notre passé, nous avons à déplorer des fautes qui rappellent le péché de faiblesse de l’apôtre Simon-Pierre, imitons son repentir en faisant confiance au Cœur toujours aimant du Sauveur. Un regard a suffi pour faire fondre en larmes l’apôtre infidèle et pour dissiper à tout jamais l’orgueilleuse estime qu’il avait de lui-même. Aussi, quand Jésus lui demandera un triple serment d’amour en compensation du triple reniement : « Simon-Pierre, m’aimes-tu, m’aimes-tu plus que les autres ? », l’Apôtre ne répondra pas à la direction posée. Il ne s’élèvera plus, il ne se comparera plus, il n’affirmera plus rien de sa personne : il ne se répandra plus en vaines protestations, en promesses verbales illusoires. Il aura renoncé à tout cela et se contentera d’en appeler au témoignage et à la science infinie de son Maître : Oui, Seigneur, vous qui lisez dans le fond de mon cœur, vous savez bien que je vous aime, et non plus moi comme auparavant.

L’humilité – une humilité profonde – était entrée dans son âme avec la triste expérience de sa chute et la connaissance de son défaut dominant. Il en sera de même pour nous. La connaissance que nous allons acquérir de nos faiblesses et de nos tendances défectueuses fera tomber nos illusions. Elle nous acheminera vers cette vertu d’humilité qui, seule, favorise de façon efficace le renoncement à soi demandé par Notre-Seigneur.

Demandons au Saint-Esprit de nous éclairer, en récitant ses Litanies tous les jours de cette Semaine, comme le prescrit notre Père de Montfort. Recourons aussi chaque jour à la Très Sainte Vierge par la récitation de l’Ave, maris Stella et de ses Litanies, pour lui « demander cette grande grâce (la connaissance de nous-mêmes) qui doit être le fondement des autres » (V.D. n° 228).

LECTURES

ÉVANGILE selon saint Mathieu, chap. 24 : Discours aux Apôtres sur la ruine de Jérusalem et le second avènement du Christ.

IMITATION de Jésus-Christ, livre 2, chap. 2 : De l’humble soumission de soi-même.

Évangile

Saint Mathieu, chap. 24

Et Jésus étant sorti du temple, s’en alla. Alors ses disciples s’approchèrent pour lui faire remarquer les constructions du temple. Mais lui-même, prenant la parole, leur dit : Voyez-vous toutes ces choses ? En vérité je vous dis : Il ne restera pas là pierre sur pierre qui ne soit détruite. Et comme il était assis sur le mont des Oliviers, ses disciples s’approchèrent de lui en particulier, disant : Dites-nous quand ces choses arriveront ? et quel sera le signe de votre avènement et de la consommation du siècle ? Et Jésus répondant, leur dit : Prenez garde que quelqu’un ne vous séduise ; Car beaucoup viendront en mon nom, disant : Je suis le Christ, et beaucoup seront séduits par eux.[2] Vous entendrez parler de combats et de bruits de combats. N’en soyez point troublés, car il faut que ces choses arrivent ; mais ce n’est pas encore la fin. Car un peuple se soulèvera contre un peuple, un royaume contre un royaume ; et il y aura des pestes et des famines, et des tremblements de terre en divers lieux. Mais toutes ces choses sont le commencement des douleurs. Alors on vous livrera aux tribulations et à la mort, et vous serez en haine à toutes les nations à cause de mon nom. Alors beaucoup se scandaliseront ; ils se trahiront et se haïront les uns les autres. Beaucoup de faux prophètes aussi s’élèveront, et beaucoup seront séduits par eux. Et parce que Finiquité aura abondé, la charité d’un grand nombre se refroidira. Mais celui qui persévérera jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé. Et cet Évangile du royaume sera prêché dans le monde entier, en témoignage à toutes les nations ; et alors viendra la Fin. Quand donc vous verrez l’abomination de la désolation, prédite par le prophète Daniel, régnant dans le lieu saint (que celui qui lit entende) : Alors, que ceux qui sont dans la Judée fuient sur les montagnes ; Et que celui qui sera sur le toit ne descende pas pour emporter quelque chose de sa maison : Et que celui qui sera dans les champs ne revienne pas pour prendre sa tunique. Mais malheur aux femmes enceintes et à celles qui nourriront en ces jours-là ! Priez donc que votre fuite n’arrive pas en hiver, ni en un jour de sabbat. Car alors la tribulation sera grande, telle qu’il n’y en a point eu depuis le commencement du monde jusqu’à présent, et qu’il n’y en aura point. Et si ces jours n’eussent été abrégés, nulle chair n’aurait été sauvée ; mais à cause des élus, ces jours seront abrégés. Alors, si quelqu’un vous dit : Voici le Christ, ici, ou là, ne le croyez pas. Car il s’élèvera de faux Christs et de faux prophètes ; et ils feront de grands signes et des prodiges, en sorte que soient induits en erreur (s’il peut se faire) même les élus. Voilà que je vous l’ai prédit. Si donc on vous dit : Le voici dans le désert, ne sortez point : le voilà dans le lieu le plus retiré de la maison, ne le croyez pas. Car, comme l’éclair part de l’orient et apparaît jusqu’à l’occident, ainsi sera l’avènement du Fils de l’homme. Partout où sera le corps, là aussi s’assembleront les aigles. Mais aussitôt après la tribulation de ces jours, le soleil s’obscurcira, et la lune ne donnera plus sa lumière ; les étoiles tomberont du ciel et les vertus des cieux seront ébranlées. Alors apparaîtra le signe du Fils de l’homme dans le ciel ; alors pleureront toutes les tribus de la terre, et elles verront le Fils de l’homme venant dans les nuées du ciel, avec une grande puissance et une grande majesté. Et il enverra les anges, qui, avec une trompette et une voix éclatante, rassembleront ses élus des quatre vents de la terre, du sommet des cieux jusqu’à leurs dernières profondeurs. Apprenez la parabole prise du figuier. Quand ses rameaux sont encore tendres et ses feuilles naissantes, vous savez que Tété est proche. Ainsi vous-mêmes, lorsque vous verrez toutes ces choses, sachez que le Christ est proche, à la porte. En vérité je vous dis que cette génération ne passera point jusqu’à ce que toutes ces choses s’accomplissent. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. Mais pour ce jour et cette heure, personne ne les sait, pas même les anges du ciel ; il n’y a que le Père. Et comme aux jours de Noé, ainsi sera l’avènement du Fils de l’homme. Car, comme ils étaient aux jours d’avant le déluge, mangeant et buvant, se mariant et mariant leurs enfants, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche, Et qu’ils ne reconnurent point de déluge, jusqu’à ce qu’il arriva et les emporta tous : ainsi sera l’avènement même du Fils de l’homme. Alors de deux hommes qui seront dans un champ, l’un sera pris et l’autre laissé. De deux femmes qui moudront ensemble, lune sera prise et l’autre laissée. Veillez donc, parce que vous ne savez pas à quelle heure votre Seigneur doit venir. Mais sachez ceci : Si le père de famille savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait certainement et ne laisserait pas percer sa maison. C’est pourquoi vous aussi, tenez-vous prêts ; car vous ignorez l’heure à laquelle le Fils de l’homme doit venir. Qui, pensez-vous, est le serviteur fidèle et prudent que son maître a établi sur tous ses serviteurs, pour leur distribuer dans le temps leur nourriture ? Heureux ce serviteur, que son maître, lorsqu’il viendra, trouvera agissant ainsi. En vérité, je vous dis qu’il l’établira sur tous ses biens. Mais si ce mauvais serviteur dit en son cœur : Mon maître tarde à venir ; Et qu’il se mette à battre ses compagnons, à manger et à boire avec des ivrognes, Le maître de ce serviteur viendra le jour où il ne s’y attend pas, et à l’heure qu’il ignore.

Imitation de Jésus-Christ

Livre 2, chap. 2 Qu’il faut s’abandonner à Dieu en esprit d’humilité

Inquiétez-vous peu qui est pour vous ou contre vous ; mais prenez soin que Dieu soit avec vous en tout ce que vous faites.

Ayez la conscience pure et Dieu prendra votre défense.

Toute la malice des hommes ne saurait nuire à celui que Dieu veut protéger.

Si vous savez vous taire et souffrir, Dieu sans doute vous assistera.

Il sait le temps et la manière de vous délivrer : abandonnez-vous donc à lui.

C’est de Dieu que vient le secours, c’est lui qui délivre de la confusion.

Il est souvent très utile, pour nous retenir dans une plus grande humilité, que les autres soient instruits de nos défauts et qu’ils nous les reprochent.

Quand un homme s’humilie de ses défauts, il apaise aisément les autres et se concilie sans peine ceux qui sont irrités contre lui.

Dieu protège l’humble et le délivre, il aime l’humble et le console, il s’incline vers l’humble et lui prodigue ses grâces, et après l’abaissement, il l’élève dans la gloire.

Il révèle à l’humble ses secrets, il l’invite et l’attire doucement à lui.

Quelque affront qu’il reçoive, l’humble vit encore en paix, parce qu’il s’appuie sur Dieu et non sur le monde. Ne pensez pas avoir fait de progrès si vous ne vous croyez au-dessous de tous les autres.


[1] Voir Dom Delatte, l’Évangile de Notre-Seigneur, p. 431

[2] Il faut remarquer que dans toute cette prophétie les événements qui devaient s’accomplir à la ruine de Jérusalem sont mêlés avec ceux qui ne doivent se réaliser qu’à la fin du monde, sans qu’il soit toujours possible de bien les démêler les uns des autres. « Le Seigneur, dit un ancien auteur n’a pas spécifié quels sont les signes qui appartiennent à la destruction de Jérusalem et quels sont ceux qui appartiennent à la fin du monde, de sorte que les mêmes signes semblent convenir à l’une et à l’autre, parce qu’il n’expose point avec ordre comme dans une histoire ce qui devait se passer, mais il annonce d’une manière prophétique ce qui arrivera. »