Exercices préparatoires à la consécration à Marie
Première semaine : connaissance de soi-même

Troisième Jour
NOUS SOMMES DES GRANDS BLESSÉS

Il nous est loisible à présent de nous adonner à la connaissance de nos misères. Il y a d’abord celles qui dérivent en ligne directe du péché originel. Ce péché a laissé dans notre être de nature des BLESSURES profondes. Considérons les l’une après l’autre. Plus nous les connaîtrons, plus nous aurons à cœur de leur appliquer les REMÈDES de l’ascèse chrétienne.

Continuons d’invoquer l’Esprit-Saint et son Épouse immaculée. En raison même de sa préservation du péché originel, Marie – bien plus profondément que nous – est capable de comprendre notre misère morale ; et toute sa maternelle compassion ne demande qu’à nous secourir.

I
LES BLESSURES DU PÉCHÉ ORIGINEL

Adam, dans l’état d’innocence, ne possédait pas seulement la grâce sanctifiante en son âme ; il jouissait encore, par surcroît, de privilèges magnifiques qui perfectionnaient sa nature et le rendaient plus apte à vivre avec sécurité et joie son rôle de chef du genre humain.

Ces privilèges – dons absolument gratuits – étaient la science infuse, qui le rapprochait des anges ; la maîtrise des passions, c’est-à-dire l’exemption de la concupiscence ou l’inclination au mal ; l’impassibilité, c’est-à-dire l’exclusion de la maladie et de toute souffrance ; l’immortalité, c’est-à-dire l’exemption de la mort corporelle. Le temps de l’épreuve écoulé, Adam devait passer sans heurt du paradis terrestre au paradis céleste. Mais, par sa désobéissance grave, il perdit d’un seul coup et la grâce sanctifiante et tous les privilèges que Dieu lui avait accordés.

Le sacrement de baptême nous rend la grâce sanctifiante avec le droit au bonheur du Ciel ; il ne nous restitue pas les dons préternaturels qui l’accompagnaient. Nous demeurons ainsi dans un état de déchéance, de disgrâce, d’appauvrissement, subissant dans notre nature ce qu’on appelle les blessures du péché originel : l’ignorance, la concupiscence, la souffrance et la mort.

Dans noter intelligence, l’ignorance a remplacé la science infuse. Le premier homme avait reçu de Dieu la révélation des vérités surnaturelles que comportait son état de justice, ainsi qu’un ensemble de connaissances sur les choses nécessaires à la vie, en raison de sa condition de chef et d’éducateur du genre humain. Cette science ayant été perdue, nous devons y remédier par la science acquise. Nous ignorons touts en venant au monde : notre intelligence est aussi nue qu’une plaque de marbre bien lisse où rien n’est gravé, ou qu’un panneau uni sur lequel il n’y a rien de peint. Tout devra commencer par nous venir des sens, et durant notre vie entière il nous faudra apprendre.

Un dur et continuel labeur s’impose, car l’ignorance, surtout celle des vérités importantes pour la direction de notre vie morale et de notre vie spirituelle, n’est pas facilement vaincue. C’est un fait que le plus grand nombre des baptisés se montre rétif à entretenir et développer en eux les enseignements du catéchisme ; On se contente de peu, on ne comprend pas qu’il ne faudrait jamais de déshabituer de l’étude des vérités révélées. Aussi, que de déficiences, que de lacunes, que d’erreurs dans les esprits en matière religieuse !

Même chez ceux qui se portent résolument vers la connaissance de Dieu et des choses divines, qui s’appliquent à réduire autant que possible l’ignorance native par l’intelligence es mystères de la foi et par les clartés provenant des dons du Saint-Esprit, une très grande part d’obscurité demeure. Ils n’avancent qu’à tâtons vers la pleine lumière réservée à la gloire, sachant bien qu’ils se livrent à l’étude d’une science sans fin, mais qui fait leur béatitude ici-bas. « Ô Seigneur, suppliait saint Augustin, que vos Écritures soient toujours mes chastes délices. Que je boive de vos eaux salutaires, depuis le commencement du Livre sacré où l’on voit la création du ciel et de la terre jusqu’à la fin où l’on contemple la consommation du Règne perpétuel de votre Cité sainte ». Saint Augustin était pourtant un grand génie. Que penser alors de nous-mêmes et de nos ignorances humiliantes.

Avec la science infuse, le péché originel nous a fait perdre également la maîtrise de nos passions. La volonté d’Adam innocent, spécialement fortifié par la grâce, maintenait facilement l’ordre parmi les tendances des facultés inférieures. « Telle était la puissance de l’image de Dieu en l’âme, écrit Bossuet, qu’elle tenait tout dans le respect ». Le corps était soumis à l’âme, comme l’âme était soumise à Dieu.

La grâce disparaissant, la maîtrise des passions disparut avec elle. Nos facultés sensitives réclament, impérieusement parfois, leur satisfactions. Nos sens extérieurs, nos regards, par exemple, se portent avec avidité vers ce qui flatte la curiosité ; nos oreilles écoutent avec empressement les nouvelles qui se présentent ; notre toucher recherche les sensations agréables, et cela bien souvent au-delà des limites permises par la loi morale. Il en est de même de nos sens intérieurs : l’imagination nous représente toutes sortes de scènes plus ou moins sensuelles ; la sensibilité convoite des jouissances inférieures ; Tous ces sujets révoltés essaient d’entraîner le consentement de la volonté. C’est la tyrannie de la CONCUPISCENCE, l’inclination violente vers le mal, l’attrait désordonné vers le plaisir défendu.

Assurément, la volonté peut résister ; mais elle-même se ressent de la désobéissance de notre premier père. Elle a peine à se soumettre à Dieu et à ses représentants sur la terre. Elle a des prétentions à l’indépendance : volontiers elle croit pouvoir se suffire ; Aussi, que d’efforts lui faut-il pour vaincre les obstacles qui s’opposent à la réalisation du bien. Que de faiblesse, que d’inconstance dans ces efforts ! Que de fois elle se laisse entraîner par le sentiment et les passions !

Saint Paul (Rom. 7, 19-25) a décrit, en termes frappants, cette déplorable faiblesse :

« Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas… Car je vois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de la raison, et qui me rend captif de la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis. Qui me délivrera de ce corps de mort ?…1 ». C’est la lutte de la chair contre l’esprit. Tout fils d’Adam l’expérimente à vif dans son âme. La grâce baptismale, se développant dans une vie chrétienne vraiment vertueuse, corrige, atténue cette propension au péché ; elle ne la guérit jamais entièrement. La maîtrise d’eux-mêmes, presque sans défaillance, que nous admirons chez les saints, est le résultat de luttes héroïques et de patients efforts, soutenus par une grâce puissante.

Quant aux deux autres blessures du péché originel, la souffrance et la mort, elles demeurent inéluctables et implacables pour tous. Il nous faut manger notre pain à la sueur de notre front, exposés aux maladies et infirmités de touts sorte ; en attendant de retourner un jour à la terre dont nous avons été pris. Mais ici encore, avec la grâce rédemptrice mise à profit, nous pouvons sanctifier la souffrance et adoucir ce que la mort comporte d’effrayant et de cruel. Rappelons-nous ce que dit le Père de Montfort au sujet de la mort des fidèles esclaves de Marie : elle est douce et tranquille, la Vierge y assiste ordinairement pour les conduire elle-même dans les joies de l’éternité (VD, n° 200).

II
LES REMÈDES DE L’ASCÈSE CHRÉTIENNE

Connaissant les blessures que nous portons en notre nature humaine, il nous faut non seulement croire au dogme du péché originel, mais en conséquence entretenir en nous d’une manière habituelle une grande humilité d’esprit. Cette humilité sera le premier remède à notre misère native : on ne conçoit pas des êtres déchus qui s’exaltent.

Sans doute, notre nature n’est pas corrompue en elle-même. Les expressions, souvent fortes, de la tradition chrétienne sur la déchéance originelle, doivent s’entendre de l’homme par rapport à sa condition première, non de la nature considérée en elle-même. Celle-ci, même après le péché, n’est pas intrinsèquement mauvaise ; elle garde son libre arbitre, elle est encore capable de quelque bien dans son ordre. Il reste cependant que nous sommes des êtres affaiblis, appauvris, dégradés, défigurés, privés de dons magnifiques : la nature était faite pour la grâce. Qui dit privation dit une chose qui manque, alors qu’elle devrait être ; et, par là même, c’est un mal, c’est un désordre qu’elle manque. C’est un désordre devant Dieu, c’est le désordre du péché originel entraînant toutes les suites que nous avons signalées1. Bien que, personnellement, nous n’en soyons pas coupables, nous devons nous en humilier. C’est l’attitude qui nous convient : elle va nous aider maintenant à mieux connaître les tendances mauvaises qui prédominent en nous et s’opposent à l’acquisition des vertus. Elles sont la cause la plus fréquente de nos péchés actuels.

Ces tendances, appelées communément défauts dominants, ne sont pas autre chose que l’attache à soi-même, enracinée plus fortement dans l’une ou l’autre des trois grandes convoitises qui nous entraînent vers le mal : l’orgueil, la convoitise de la chair et celle des yeux. Il importe de bien les connaître, afin d’être à même de les mieux combattre2.

L’orgueil nous entraîne vers un amour excessif de notre personne. Cet amour se manifeste de plusieurs manières : sous forme d’égoïsme, ou de vanité, ou de présomption, ou encore d’ambition avec désir de dominer.

Certaines natures offrent un égoïsme très accentué, toujours prêt à se montrer : soi d’abord. On ramène tout à soi, on ne se préoccupe et on ne s’inquiète que de soi, on s’enferme en soi comme si on se faisait son centre. On ne pense pas aux autres, on ne s’intéresse pas à eux, on ne sympathise pas. Ce défaut fait beaucoup souffrir l’entourage. Vous ne pouvez rien dire, ni une peine, ni une joie, ni évoquer un souvenir ou raconter vos impressions, sans qu’aussitôt votre interlocuteur, n’en tenant aucun compte, vous ramène à ce que lui-même a vu, connu, éprouvé : moi ceci, moi cela… C’est toujours le moi mis en avant.

D’autres natures sont vaniteuses : elles recherchent l’estime, l’approbation, la louange. La vantardise ne les gêne pas : on parle de soi avec avantage, de son intelligence, de ses capacités, de ses talents, de son savoir-faire ; et aussi de sa famille, de ses relations, de ses succès qui ont toujours dépassé les succès des autres. On aime encore attirer sur soi l’attention par certaines manières d’agir, de se vêtir, de paraître, par un faste qu’on déploie à l’occasion, ou par des singularités qu’on se permet. Maigres satisfactions qui privent l’âme de beaucoup de mérites.

D’autres présentent le défaut de présomption : c’est une confiance illimitée en soi-même, en ses facultés naturelles, en sa science, en sa force, et même en ses vertus. D’où la tendance à s’élever au-dessus des autres, à vouloir faire des choses qui vous dépassent ; et plus encore à vouloir toujours avoir raison, à ne pas reconnaître ses torts, à ne pas tenir compte des avertissements reçus ; à ne pas plier, ne pas céder ; bien plus, à tenir tête envers et contre tout. Et devant une résistance, on s’emporte, on se fâche, on monte parfois jusqu’à la colère qui vous fait perdre le contrôle de vos facultés. Ce défaut, nous l’avons vu, était celui de l’apôtre Simon-Pierre, le chef du collège apostolique. Faute de le reconnaître, il s’est exposé à la tentation sans précautions ni garanties, et il est tombé dans un triple péché grave. Ajoutons, à sa louange, qu’après avoir reconnu et pleuré ses reniements, il est devenu le plus humble de tous, comme l’a témoigné sa mort en croix.

L’ambition et le désir de dominer dérivent de la même source. On aime et on recherche les honneurs, les dignités. On veut arriver aux premières charges ; et pour cela, on se montre flatteur, louangeur, cherchant les bonnes grâces de ceux qui sont haut placés. Quand, en fait, on y parvient, on ne craint pas, pour s’y maintenir, d’éloigner les personnes qui vous gênent et l’on s’entoure d’autres qui vous adulent. L’envie ou la jalousie entre alors en jeu envers quiconque exerce un ascendant, capable de renverser votre situation élevée ou de rivaliser avec les qualités brillantes qu’on admire en soi. On éprouve de la peine en entendant louer les autres ; on s’efforce d’atténuer ces éloges par des critiques malignes.

Tel est le triste étalage du défaut d’orgueil. Comme on le voit, il s’oppose en tout premier lieu à l’esprit d’humilité.

La convoitise de la chair nous porte à aimer le corps plus qu’il ne faut : c’est une tendance très prononcée à se rechercher dans les satisfactions qui l’affectent. Ceux en qui domine cette convoitise ont à lutter plus que d’autres contre la paresse, la gourmandise, et contre les affections sensibles. La paresse fait reculer devant tout effort corporel : le travail assidu, les corvées, les emplois qui réclament un courage persévérant. Par contre, elle se complaît dans ce qui favorise le repos du corps, son bien-être, comme le sommeil prolongé, les bains fréquents, l’usage des parfums, les vêtements légers, les promenades agréables, les visites sans raison. Cette paresse, si elle n’est combattue, expose à bien des tentations.

La gourmandise décèle un abus du plaisir légitime que Dieu a voulu attacher au manger et au boire : soit en prenant de la nourriture ou de la boisson sans besoin, en dehors des repas, pour le plaisir de se satisfaire ; soit en recherchant dans les repas ce qu’il y a de meilleur, les mets les mieux apprêtés, comme le font les gourmets ; soit en prenant une quantité trop grande d’aliments, au risque de compromettre sa santé (combien de maladies proviennent des excès de table !) ; soit encore en mangeant avec avidité, un peu comme les bêtes qui se précipitent sur ce qu’on leur donne. Que de fautes on commet ainsi contre la mortification.

Les affections ou amitiés sensibles, recherchées pour elles-mêmes, sans autre raison que la satisfaction du cœur, sont toujours dangereuses, car la limite est vite franchie, qui passe du sensible au sensuel, et du sensuel au charnel. On s’attache, on ne surveille pas son imagination, sa sensibilité, ses regards et surtout le sens du toucher. C’est le défaut dominant de certaines natures qui peuvent être très riches, mais qui sont en même temps très faibles. Il faut savoir y mettre ordre dès le commencement, sinon on court au-devant de chutes regrettables. Ces sortes d’affections ne sont permises qu’entre ceux qui ont la liberté et l’intention de s’unir dans l’état du mariage.

La convoitise des yeux incline à l’avarice, que nous entendons ici comme l’attache exagérée aux biens que l’on possède ou dont on peut disposer. On a tendance à garder jalousement son argent une fois acquis. On ne dépense qu’à regret, avec lésinerie. On refuse d’aider les siens, on ne donne rien ou presque rien aux pauvres, et aux bonnes œuvres. Au lieu d’économiser sagement, on capitalise outre mesure par peur de manquer et sans faire confiance au Père des Cieux qui veille sur nos besoins. Ainsi, petit à petit, les yeux se rivent à la terre, comme si on devait y demeurer toujours. Aimons donner, aimons faire l’aumône.

Tous ces défauts ne sont pas des péchés en eux-mêmes, mais ils nous font commettre quantité de fautes, fautes vénielles le plus souvent ; et dans la mesure où nous leur accordons satisfaction, ils se fortifient et deviennent de plus en plus exigeants. Ils peuvent alors nous entraîner aux péchés graves, et même se transformer en habitudes vicieuses tyrannisantes. C’est alors qu’aux suites du péché originel s’ajoutent les suites autrement accentuées des péchés personnels.


Le précepte évangélique du renoncement s’impose. Il nous faut, dit Montfort,

« renoncer aux opérations des puissances de notre âme » (VD, n° 81). En ce qui concerne notre INTELLIGENCE, renoncer à ce mal qu’et l’ignorance religieuse. Appliquons-nous à connaître ce qui se rapporte à Dieu, notre fin dernière, et aux moyens de l’atteindre. Cette connaissance est primordiale : il serait déraisonnable de s’occuper des sciences humaines et de négliger celle du salut. Que de baptisés, très instruits dans telle ou telle branche du savoir humain, n’ont qu’une connaissance bien imparfaite des vérités chrétiennes.

Renoncer à cette vaine curiosité, qui recherche avant tout et d’une manière excessive les lectures qui plaisent, comme celles des romans, des journaux et de certaines revues à la mode où l’âme ne trouve rien qui puisse l’élever ou l’enrichir. On fait passer ainsi l’agréable avant l’utile et le nécessaire, on perd un temps précieux, on transforme ce qui devrait être moment de détente en une occupation creuse qui se prolonge et nuit grandement au bon emploi de la journée.

Renoncer aussi et surtout à cette particularité d’orgueil de l’esprit, qui prétend se suffire et s’incline difficilement devant les enseignements de la foi ou les directives du Magistère, comme aussi devant l’obéissance due aux Supérieurs. On raisonne, on critique, on tient à ses propres idées, on ne consulte pas l’autorité, on n’a confiance qu’en son jugement, on traite avec dédain les opinions de autres. On sème ainsi la division, au lieu d’entretenir la paix et la concorde.

En ce qui concerne la VOLONTÉ, qui est en nous la faculté maîtresse, la cause de nos mérites ou démérites, nous devons renoncer à suivre les exigences des facultés inférieures, afin de toujours soumettre parfaitement notre vouloir à celui de Dieu ; ce qui demande bien des sacrifices, en particulier le sacrifice de nos goûts, de nos caprices, de nos empressements naturels.

Renoncer à l’irréflexion qui nous fait suivre l’impulsion du moment, l’emportement ou encore la routine. On ne réfléchit pas avant d’agir, on ne se demande pas ce que Dieu réclame de nous.

Renoncer à la nonchalance, à l’indécision, au manque de ressort moral, toutes choses qui paralysent les forces de la volonté. Il importe d’acquérir, de développer les convictions de foi, qui stimulent notre vouloir et le déterminent à choisir ce qui est conforme au vouloir divin.

Renoncer à la peur de l’insuccès : elle est un manque de confiance, et par là même, elle diminue singulièrement nos forces. Il faut, au contraire, se souvenir qu’avec le secours de la grâce, on est sûr d’aboutir à de bons résultats.

Renoncer aussi à cette autre peur qu’est le respect humain : en craignant les critiques ou les railleries des autres, on s’appuie moins sur le jugement de Dieu, le seul qui compte : on affaiblit ainsi sa volonté.

Quant aux mauvais exemples, nous devons leur résister avec force, car ils nous entraînent d’autant plus facilement qu’ils correspondent à une propension de notre nature. Nous l’avons vu dans nos méditations des Jours préliminaires, c’est Notre-Seigneur que nous devons imiter, non pas le monde.


Il faut de plus, nous dit Montfort, « renoncer aux opérations des sens de notre corps », c’est-à-dire qu’il nous faut voir comme si on ne voyait point, entendre comme si on n’entendait point, se servir des choses de ce monde comme si on ne s’en servait point » (VD, n° 81). C’est la doctrine de l’apôtre saint Paul dans sa première Épître aux Corinthiens (7, 29-31).

Il va de soi que nous devons renoncer aux regards gravement coupables, ceux qui sont commandés par de mauvais désirs. Notre-Seigneur les réprouve énergiquement lorsqu’il dit :

« Si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi ; car il vaut mieux pour toi qu’un seul de tes membres périsse, et que ton corps tout entier ne soit point jeté dans la géhenne » (Math. 5, 29). Ce qui ne veut pas dire qu’on doive se crever les yeux, mais qu’il faut savoir arracher son regard à la vue de personnes ou objets qui sont un sujet de scandale.

Mais nous devons encore renoncer aux regards simplement curieux : ils peuvent susciter des tentations ; ils sont toujours cause d’une foule de souvenirs et d’images qui dissipent l’âme, encombrent la mémoire et occasionnent la plupart de nos distractions dans la prière. Purifions nos regards en les reposant sur tout ce qui est de nature à élever notre âme et à nous faire bénir le Créateur.

En ce qui concerne les paroles contraires à la pureté ou à la charité, si nous ne pouvons éviter de les entendre, du moins ne les écoutons pas, ne leur prêtons pas une oreille attentive ; et surtout n’interrogeons pas pour entamer ou prolonger une conversation déjà mauvaise en soi. Il est bien rare que des conversations déshonnêtes ou contraires à la charité ne produisent pas des effets désastreux chez ceux qui les écoutent. Les premières allument des désirs mauvais et provoquent au péché ; les secondes entraînent à des bavardages qui nuisent à la réputation du prochain : on est tant porté à répéter ce qu’on a entendu. Aimons les entretiens qui sont lumière et bienveillance, en même temps que sage délassement.

Ainsi nous userons de ce monde comme n’en usant pas, sachant que tout y est passager, caduc, éphémère. C’est ce que saint Paul appelle mourir tous les jours ; Quotidie morior (1 Cor. 15, 31). Jésus, recourant à une comparaison qui lui est familière, avait déjà dit : « Si le grain de froment ne tombe dans la terre pour y mourir, il reste seul, impuissant à se reproduire ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits » (Jean, 14, 24). Si nous ne mourons à nous-mêmes, explique Montfort, et si nos dévotions les plus saintes ne nous portent à cette mort nécessaire et féconde, nous ne porterons point de fruit qui vaille pour la vie éternelle, nos dévotions nous deviendront inutiles, toutes nos œuvres de justice seront souillées par notre amour-propre et par notre volonté, ce qui fera que Dieu aura en abomination les plus grands sacrifices et les meilleurs actions que nous puissions faire. À notre mort, nous nous trouverons les mains vides de vertus et de mérites ; nous n’aurons pas une étincelle du pur amour, qui n’est communiqué qu’aux âmes mortes à elles-mêmes, dont la vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu (VD, n° 81).


Ayons donc le courage, avec la grâce divine, de ne point reculer devant l’austère précepte du renoncement à soi : il est la condition première et indispensable de notre marche à la suite du divin Maître. Mais, comme la grâce divine ne nous est donnée que par Marie, les méditations qui vont suivre – tout en continuant de nous découvrir nos misères – nous montreront quel puissant secours est la Très Sainte Vierge, si nous savons mettre à profit son rôle providentiel de Médiatrice. Loin de nous appuyer sur nos seuls efforts personnels, nous aurons à cœur de recourir continuellement à son aide et intercession. Ainsi, nous entretiendrons et développerons en nous la vertu d’humilité ; et Marie nous sera très présente pour fortifier notre volonté dans la lutte contre nous-même et contre les ennemis qui s’opposent à notre avancement spirituel.

LECTURES

ÉVANGILE selon saint Mathieu, chap. 25, 31 à 46 : Description du Jugement dernier.

IMITATION de Jésus-Christ, livre 3, chap. 8 : Du peu d’estime de soi-même aux yeux de Dieu.

Évangile

Saint Mathieu ch. 25

Or, quand le Fils de l’homme viendra dans sa majesté, et tous les anges avec lui, alors il s’assiéra sur le trône de sa majesté. Et toutes les nations seront rassemblées devant lui, et il les séparera les uns d’avec les autres, comme le pasteur sépare les brebis d’avec les boucs ; Et il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche. Alors, le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, les bénis de mon père ; possédez le royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde : Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais sans asile, et vous m’avez recueilli ; Nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi. Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu ayant faim, et que nous vous avons rassasié ; ayant soif, et que nous vous avons donné à boire ? Quand est-ce que nous vous avons vu sans asile, et que nous vous avons recueilli ; ou nu, et que nous vous avons vêtu ? Ou quand est-ce que nous vous avons vu malade ou en prison, et que nous sommes venus à vous ? Et le roi répondra, disant : En vérité, je vous dis : Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Alors il dira aussi à ceux qui seront à sa gauche : Allez loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges ; Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez point donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez point donné à boire ; J’étais sans asile, et vous ne m’avez point recueilli ; nu, et vous ne m’avez point vêtu ; malade et en prison, et vous ne m’avez point visité. Alors, eux aussi lui répondront, disant : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu ayant faim, ou soif, ou sans asile, ou nu, ou malade, ou en prison, et que nous ne vous avons point assisté ? Alors il leur répondra, disant : En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous ne l’avez point fait à l’un de ces petits, à moi non plus, vous ne l’avez point fait. Et ceux-ci s’en iront à l’éternel supplice, et les justes dans la vie éternelle.

Imitation de Jésus-Christ

Livre 3, ch. 8. Qu’il faut s’anéantir soi-même devant Dieu

1. Le fidèle : Je parlerai au Seigneur mon Dieu, bien que je ne sois que cendre et poussière. Si je me crois quelque chose de plus, voilà que vous vous élevez contre moi, et mes iniquités rendent un témoignage vrai et que je ne puis contredire. Mais si je m’abaisse, si je m’anéantis, et si je me dépouille de toute estime pour moi-même, et que je rentre dans la poussière dont j’ai été formé, votre grâce s’approchera de moi et votre lumière sera près de mon cœur ; alors tout sentiment d’estime, même le plus léger, que je pourrais concevoir de moi disparaîtra pour jamais dans l’abîme de mon néant. Là vous me montrez à moi-même, vous me faites voir ce que je suis, ce que j’ai été, jusqu’où je suis descendu : car je ne suis rien, et je ne le savais pas. Si vous me laissez à moi-même, que suis-je ? Rien qu’infirmité ; mais dès que vous jetez un regard sur moi, à l’instant je deviens fort et je suis rempli d’une joie nouvelle. Et certes cela me confond d’étonnement que vous me releviez ainsi tout d’un coup et me preniez avec tant de bonté entre vos bras, moi toujours entraîné par mon propre poids vers la terre.

2. C’est votre amour qui opère cette merveille, qui me prévient gratuitement, qui ne se lasse point de me secourir dans les nécessités, qui me préserve des plus grands périls et, à vrai dire, me délivre de maux innombrables. Car je me suis perdu en m’aimant d’un amour déréglé ; mais en ne cherchant que vous, en n’aimant que vous, je vous ai trouvé et je me suis retrouvé moi-même, et l’amour m’a fait rentrer plus avant dans mon néant. Ô Dieu plein de tendresse ! vous faites pour moi beaucoup plus que je ne mérite, ou plus que je n’oserais espérer ou demander.

3. Soyez béni, mon Dieu, de ce que tout indigne que je suis de recevoir de vous aucune grâce, cependant votre bonté généreuse et infinie ne cesse de faire du bien même aux ingrats et à ceux qui sont le plus éloignés de vous. Ramenez-nous à vous, afin que nous soyons reconnaissants, humbles, fervents, parce que vous êtes notre salut, notre vertu et notre force.