Exercices préparatoires à la consécration à Marie
Deuxième semaine : connaissance de la Sainte Vierge

Quatrième Jour
MAITRESSE DES PRÉDESTINÉS

La Souveraineté de Marie au plus intime de nos âmes découle de sa Maternité de grâce, comprise en collaboration avec les trois Personnes divines, telle que Montfort vient de nous l’exposer.

Tout s’enchaîne suavement en ce délicieux mystère. Appliquons-nous à en poursuivre la méditation : en reconnaissant à Marie cette bienfaisante DOMINATION maternelle ; PRIVILÈGE insigne accordé par Dieu ; et qui fait de nos âmes son domaine de CHOIX.

Veni, sancte Spiritus ! Ave Maria.

I

LA DOMINATION MATERNELLE DE MARIE. Après avoir exposé sa lumineuse manière de concevoir la Maternité de grâce de la Très Sainte Vierge, Montfort ajoute aussitôt : « On doit conclure évidemment de ce que je viens de dire que Marie a reçu de Dieu une grande domination dans les âmes des élus… » (N° 37).

Comment pourrait-elle, en effet, donner au Père céleste de vrais enfants, demeurer au sanctuaire de leur âme pour leur communiquer sans cesse la vie divine reçue au baptême, si elle n’a pas puissance et autorité sur eux ?

Comment pourrait-elle donner au Christ-Chef des membres bien vivants, ayant chacun une physionomie particulière et une fonction spéciale dans le Corps mystique, et pour cela les former, les nourrir, les élever, les conduire, les défendre, et finalement les enfanter à la vie éternelle, si elle ne possède pas sur eux des droits incontestés ?

Comment pourrait-elle encore donner au Saint-Esprit des élus et des temples, merveilles de sainteté, et s’implanter, s’enraciner en eux, s’y reproduire dans la splendeur de ses vertus, si elle n’a pas une domination réelle jusqu’en leurs profondeurs les plus secrètes, là où se cache l’action mystérieuse du divin Paraclet ?

En vérité, « Marie ne peut pas faire toutes ces choses, qu’elle n’ait droit et domination dans leurs âmes « (N° 37).

Il faut donc affirmer – puisque c’est l’évidence – que la Très Sainte Vierge, Génératrice ; Formatrice et Sanctificatrice des prédestinés, a reçu de Dieu cette haute puissance spirituelle. La Mère des âmes, vivantes de la vie de Jésus, doit être aussi leur Maîtresse ou Souveraine. Elle doit tenir en ses mains le pouvoir de les gouverner intérieurement tout au long de leur cheminement de grâce ici-bas.

 II

Saint Louis-Marie de Montfort appelle cette Domination intérieure « une GRÂCE SINGULIÈRE du Très-Haut » (N° 37).

Dieu, en effet, s’est réservé le domaine des âmes. Seul, il peut en revendiquer les droits de créateur et de Sanctificateur. Il les a dotées du don incomparable de la liberté et il leur offre, de plus, une participation réelle à sa propre vie divine. Sans violence aucune, il pénètre en Maître dans notre intérieur ; il se promène, pour ainsi dire, dans l’enclos de notre intelligence et de notre volonté. Il aime demeurer chez ceux qui savent l’accueillir, il se trouve chez lui en nous, et c’est toujours pour notre plus grand profit. Car, dans la mesure où notre volonté se laisse conduire par la sienne, nous savourons les joies spirituelles de l’ordre et de la paix. Le triomphe de la liberté humaine est l’entière docilité au Maître intérieur et divin. La sainteté n’est pas autre chose que l’accord plénier de nos pensées et de nos vouloirs aux pensées et aux vouloirs de Dieu. Alors, Dieu règne au-dedans de nous.

Et voici que Dieu – toujours souverainement indépendant et se suffisant à lui-même – a voulu faire part à Marie de son Pouvoir de domination dans l’intérieur des âmes. La Vierge possède, à titre de privilège, tous droits de pénétrer, elle aussi, en notre dedans intime, là où personne ne pénètre sans notre assentiment. Elle entre à son gré et exerce son action bienfaisante dans ce sanctuaire strictement personnel, où s’élaborent les actes de notre intelligence et de notre volonté, où réside notre liberté, où reposent ce qu’on appelle « les secrets du cœur », nos pensées et nos affections les plus chères.

Marie, à n’en pas douter, connaît ces secrets et ces activités de notre âme ; et cependant, notre demeure n’est pas violée, ni notre liberté violentée. Tant s’en faut, car la Vierge est tellement unie à Dieu et à nous, que tout se passe encore entre Dieu et notre âme.

« Grâce singulière du Très-Haut », dit notre saint. « Singulière », non pas seulement parce qu’elle est magnifique, mais parce qu’elle est unique. La Vierge est seule à posséder ce domaine de nos âmes. Ni les saints du Ciel et de la terre, ni même les bons anges, ni à plus forte raison les démons, n’ont doit de pénétrer en notre intérieur, et encore moins d’y résider en maîtres. Il n’y a que Marie, après Dieu, qui garde ses entrées libres chez nous, comme une reine en son propre palais.


Pourquoi la Très Sainte Vierge possède-t-elle ce domaine spécial ? Montfort condense en deux lignes la raison profonde de cette faveur singulière : « Dieu, dit-il, ayant donné à Marie puissance sur son Fils unique et naturel, le lui a aussi donnée sur ses enfants adoptifs ». (N° 37).

De nouveau, nous touchons ici aux sublimités de la Maternité divine. Cette Maternité est le fondement de la Souveraineté de Marie, comme elle est le fondement de toutes ses grandeurs. Par suite de cette élévation, due à la seule libéralité divine, la Vierge a reçu puissance en premier lieu sur le Fils même de Dieu, devenu son propre Fils par nature, sans cesser d’être Dieu.

 Elle a reçu du Très-Haut la vertu de former son corps et de le mettre au monde. Elle a gardé, protégé et défendu son enfance. À Nazareth, elle a gouverné son adolescence et son âge mûr. Au calvaire, elle a offert sa vie en sacrifice ; elle a immolé son Fils pour le salut du monde.

Jésus a reconnu ce pouvoir ; il l’a honoré et glorifié en se soumettant volontairement à Marie. Il lui a obéi amoureusement, il s’est incliné avec empressement devant son autorité. Il a voulu dépendre encore de sa sainte Mère durant les années de la vie publique, comme le prouve le premier miracle, accompli à Cana, en Galilée. Il a toujours écouté et exaucé ses demandes et ses moindres désirs. Et dans la gloire du Paradis, il conserve encore, comme nous le verrons bientôt en notre troisième semaine, la soumission du plus parfait de tous les enfants à l’égard de la meilleure de toutes les mères. Marie distribue à son gré les trésors de la Rédemption. Elle demeure la Médiatrice de toutes les grâces, ce qui implique la pérennité de « sa puissance sur le Fils unique et naturel de Dieu ».

Il s’en suit, dit Montfort, que Marie a pareillement « puissance sur les enfants adoptifs de Dieu ». La libéralité du Très-Haut n’a pas voulu séparer sa Maternité humaine de sa Maternité divine : les privilèges d l’une entraînent les privilèges de l’autre.

Cette déduction est d’autant plus rigoureuse que les nombreux enfants de dieu selon la grâce doivent être tous formés à l’image et ressemblance du Fils unique et naturel. Leur prédestination ne peut s’accomplir que par la conformité de leurs âmes à l’âme très sainte de Jésus-Christ, la Sagesse incarnée. Marie doit donc leur donner la ressemblance à l’idéal divin, afin d’en faire d’autres Christs en qui le Père des Cieux retrouvera et reconnaîtra comme le portrait de son Fils premier-né.

Ainsi, la puissance de Marie, Mère de dieu, s’étend et s’exerce sur le Christ total, le Chef et les membres ; et l’on comprend mieux la première affirmation de Montfort, que la Vierge ne peut pas donner au Christ-Chef des membres vivants, les entretenir en parfaite santé surnaturelle, les guérir s’ils sont malades, les rendre à la grâce sanctifiante s’ils viennent à commettre des fautes graves, les protéger et les défendre contre des ennemis toujours proches ; donner à chacun la stature de sainteté qui lui convient, son âge de perfection, sa fonction spéciale à exercer dans le corps mystique qu’est l’Église, la physionomie particulière qui rappellera l’un des traits du visage de Jésus. « Marie, dit-il, ne peut pas faire toutes ces choses qu’elle n’ait droit et domination dans leurs âmes » (N° 37).

III

SON DOMAINE DE CHOIX. Montfort insiste sur la souveraineté de Marie dans les âmes de ses enfants prédestinés. Sans soute, reconnaît-il pareillement sa puissance sur leurs corps eux-mêmes, puisque toute la création matérielle est son empire ; mais il ne s’y arrête pas, la considérant pour « peu de chose » (N° 37), en comparaison de sa puissance sur les âmes.

S’il ajoute que « Marie est la Reine du Ciel et de la terre par la grâce, comme Jésus en est le Roi par nature et par conquête » (N° 38), c’est pour aboutir à une conclusion qui confirme la précédente, à savoir, le Règne de Marie dans les cœurs.

 La Royauté de Marie, comme celle du Christ, est universelle, s’étendant sur le monde des corps et sur le monde des esprits ; mais différente est son origine. Jésus est le Roi « par nature », c’est-à-dire par droit de naissance, en tant que Verbe incarné, « et par conquête », en tant que Rédempteur. Marie est Reine « par grâce », par la grâce toute gratuite de sa maternité divine et par la grâce très méritoire de sa collaboration à l’œuvre rédemptrice.

« Or, comme le Royaume de Jésus-Christ consiste principalement dans le cœur ou l’intérieur de l’homme, selon cette parole : le Royaume de Dieu est au-dedans de vous (Luc, 17, 22) ; de même, le Royaume de la Très Sainte Vierge est principalement dans l’intérieur de l’homme, c’est-à-dire dans son âme ; et c’est principalement dans les âmes qu’elle est plus glorifiée avec son Fils que dans toutes les créatures visibles… » (N° 38).

Nos âmes sont donc l’élément premier de sa Souveraineté. Elles forment son domaine de choix, Marie règne en plénitude là où s’exerce et s’épanouit sa Maternité de grâce.

Aussi, Montfort nous demande de la choisir, non seulement pour notre Mère, mais encore pour notre Maîtresse : MATER et DOMINA. Ce choix repose sur des réalités surnaturelles miséricordieusement voulues par Dieu en nous. Aussi véritablement que Marie est notre Mère, elle est, de plus, notre Maîtresse : elle forme et fait grandir Jésus-Christ en nous, jusqu’à ce que nous arrivions à la plénitude de son âge sur la terre, c’est-à-dire au degré de sainteté marqué pour chacun de nous. À cette fin, elle nous possède et nous gouverne intérieurement. Son action s’exerce jusque dans les plus mystérieuses profondeurs de notre être. Sa domination rayonne au centre même de notre cœur.

Voilà pourquoi « nous pouvons l’appeler avec les saints la REINE DES CŒURS » (N° 38). Ce vocable devient l’équivalent et le synonyme de celui de Maîtresse des âmes ; il présente l’avantage d’être mieux compris et plus goûté. C’est pourquoi il a été retenu pour désigner l’association des esclaves d’amour de Marie. Au titre déjà très aimé de Mère nous ajoutons ainsi le titre très suave de Reine des cœurs, c’est-à-dire de Souveraine incontestée des âmes qui lui sont entièrement livrées. Elles ont compris que cette Souveraineté de Marie, étant une Souveraineté d’amour, appelle et exige de notre part un service d’amour, une donation totale dans la soumission filiale la plus aimante, comme nous allons le voir dans la méditation suivante.

Notre Saint se montre jusqu’au bout logique avec lui-même. Sa volonté entend se donner dans la mesure magnifique où son intelligence a pénétré le mystère de la Maternité spirituelle de Marie. Cette Maternité dépasse infiniment toute maternité terrestre. Nos mères nous transmettent la vie de nature, mais elles ne sont pas maîtresses de nos âmes. Marie engendre nos âmes à la vie surnaturelle, et elle les détient en sa possession pour leur imprimer leur physionomie d’éternité. Le cœur des élus est son domaine de choix.


C’est assurément une grâce très spéciale que la Sainte Vierge elle-même a octroyée à ce fils privilégié. Elle lui a inspiré d’envisager sa Maternité de grâce, non pas seulement dans le fait de la transmission de vie, mais encore et surtout dans cette domination intime qui en est la conséquence et l’épanouissement chez les prédestinés.

 Bon nombre d’auteurs se contentent de considérer Marie en sa qualité de Mère de tous les chrétiens. Peu la contemplent aussi sous l’aspect profond d Maîtresse et Formatrice des élus. Ce concept projette pourtant une lumière singulièrement pénétrante sur les beautés cachées de la Maternité de Notre-Dame. Il nous découvre cette Maternité s’exerçant librement dans l’intérieur des âmes saintes, là où repose et agit cet Hôte très doux qu’est le divin Consolateur. Il nous fait mieux apprécier le secret de l’incessante collaboration de la Vierge à l’action sanctificatrice de l’Esprit-Saint. En compagnie de ce Maître intime, Marie se rend la Maîtresse absolue des prédestinés. Elle plonge en leurs âmes, comme nous l’avons vu, les racines de ses sublimes vertus et leur fait produire les plus grandes merveilles de sainteté. Elle établit au-dedans de nous son Royaume. Elle y règne en Souveraine toute-puissante et elle y fait régner son divin Fils.

Appliquons-nous à nous rendre ce témoignage que la Mère de nos âmes est en même temps la Reine de nos cœurs.

LECTURES

ÉVANGILE selon saint Luc, chap. 1, 57 à 80 : Naissance de saint Jean-Baptiste.
TRAITÉ de la Vraie Dévotion, N° 152 à 167 : La Parfaite Consécration conduit à l’union avec Jésus-Christ.

Évangile

Saint Luc, ch. 1 la naissance de saint Jean Baptiste

Et le temps où Élisabeth devait accoucher étant venu, elle : enfanta un fils. Et ses voisins et ses parents, ayant appris que Dieu avait signalé en elle sa miséricorde, s’en réjouissaient avec elle.

Le huitième jour, ils vinrent pour circoncire l’enfant, et ils le nommaient Zacharie, du nom de son père. Mais sa mère dit : Non, mais il sera nommé Jean. Ils lui dirent : Il n’y a personne dans votre famille qui soit appelé de ce nom. Et ils demandaient par signe au père comment il voulait qu’on le nommât. Et demandant des tablettes, il écrivit : Jean est son nom. Et tous furent dans l’étonnement. Aussitôt sa bouche s’ouvrit ; sa langue se délia, et il parlait, bénissant Dieu. Tous leurs voisins furent saisis de crainte ; et le bruit de toutes ces choses se répandit dans toutes les montagnes de Judée : Et tous ceux qui les entendirent, les recueillirent dans leur cœur, et dirent : Que pensez-vous que sera cet enfant ? car la main du Seigneur est avec lui.

Et Zacharie, son père, fut rempli de l’Esprit Saint ; et il prophétisa, disant :

Béni soit le Seigneur Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et racheté son peuple ;
Et nous a suscité un puissant Sauveur, de la maison de son serviteur David ;
Selon ce qu’il a dit par la bouche des saints, de ses prophètes, aux siècles passés ;
Qu’il nous sauverait de nos ennemis, et des mains de tous ceux qui nous haïssent,
Pour accomplir ses miséricordes envers nos pères, en souvenir de son alliance sainte :
Selon le serment qu’il a juré à Abraham notre père, d’ainsi faire pour nous ;
Afin que, délivrés des mains de nos ennemis, nous le servions sans crainte,
Marchant devant lui dans la sainteté et la justice tous les jours de notre vie.
Et toi, enfant, tu seras appelé le prophète du Très-Haut : car tu marcheras devant la face du Seigneur pour lui préparer les voies ;
Pour donner au peuple la science du salut, et qu’ils obtiennent la rémission de leurs péchés,
Par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, selon laquelle nous a visité celui qui se lève dans les hauteurs de l’Orient,
Pour illuminer ceux qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort, pour diriger nos pieds dans la voie de la paix.

Or, l’enfant croissait et se fortifiait en esprit ; et il demeurait dans les déserts, jusqu’au jour où il devait se montrer à Israël.

Traité de la vraie dévotion

Cette dévotion est un chemin aisé, court, parfait et assuré pour arriver à l’union avec Notre-Seigneur, où consiste la perfection du chrétien.

1. C’est un chemin aisé ; c’est un chemin que Jésus-Christ a frayé en venant à nous, et où il n’y a aucun obstacle pour arriver à lui. On peut, à la vérité, arriver à l’union divine par d’autres chemins ; mais ce sera par beaucoup plus de croix, de morts étranges et avec beaucoup plus de difficultés, que nous ne vaincrons que difficilement. Il faudra passer par des nuits obscures, par des combats et des agonies étranges, par sur des montagnes escarpées, par sur des épines très piquantes et des déserts affreux. Mais par le chemin de Marie, on passe plus doucement et plus tranquillement. On y trouve, à la vérité, de grands combats à donner et de grandes difficultés à vaincre ; mais cette bonne Mère et Maîtresse se rend si proche et si présente à ses fidèles serviteurs, pour les éclairer dans leurs ténèbres, pour les éclaircir dans leurs doutes, pour les affermir dans leurs craintes, pour les soutenir dans leurs combats et leurs difficultés, qu’en vérité ce chemin virginal pour trouver Jésus-Christ est un chemin de roses et de miel, à vu les autres chemins. Il y a eu quelques saints, mais en petit nombre, comme un saint Éphrem, saint Jean Damascène, saint Bernard, saint Bernardin, saint Bonaventure, saint François de Sales, etc., qui ont passé par ce chemin doux pour aller à Jésus-Christ, parce que le Saint-Esprit, Époux fidèle de Marie, le leur a montré par une grâce singulière ; mais les autres saints, qui sont en plus grand nombre, quoiqu’ils aient tous eu de la dévotion à la Très Sainte Vierge, n’ont pas pourtant, ou très peu, entré en cette voie. C’est pourquoi ils ont passé par des épreuves plus rudes et plus dangereuses.

D’où vient donc, me dira quelque fidèle serviteur de Marie, que les serviteurs fidèles de cette bonne Mère ont tant d’occasions de souffrir, et plus que les autres qui ne lui sont pas si dévots ? On les contredit, on les persécute, on les calomnie, on ne les peut souffrir ; ou bien ils marchent dans les ténèbres intérieures et des déserts où il n’y a pas la moindre goutte de rosée du ciel. Si cette dévotion à la Sainte Vierge rend le chemin pour trouver Jésus-Christ plus aisé, d’où vient qu’ils sont les plus crucifiés ?

Je lui réponds qu’il est bien vrai que les plus fidèles serviteurs de la Sainte Vierge, étant ses plus grands favoris, reçoivent d’elle les plus grandes grâces et faveurs du ciel, qui sont les croix ; mais je soutiens que ce sont aussi ces serviteurs de Marie qui portent ces croix avec plus de facilité, de mérite et de gloire ; et que ce qui arrêterait mille fois un autre ou le ferait tomber, ne les arrête pas une fois et les fait avancer, parce que cette bonne Mère, toute pleine de grâce et de l’onction du Saint-Esprit, confit toutes ces croix qu’elle leur taille dans le sucre de sa douceur maternelle et dans l’onction du pur amour : en sorte qu’ils les avalent joyeusement comme des noix confites, quoiqu’elles soient d’elles-mêmes très amères. Et je crois qu’une personne qui veut être dévote et vivre pieusement en Jésus-Christ, et par conséquent souffrir persécution et porter tous les jours sa croix, ne portera jamais de grandes croix, ou ne les portera pas joyeusement ni jusqu’à la fin sans une tendre dévotion à la Sainte Vierge, qui est la confiture des croix : tout de même qu’une personne ne pourra pas manger sans une grande violence, qui ne sera pas durable, des noix vertes sans être confites dans le sucre.

2. Cette dévotion à la Très Sainte Vierge est un chemin court pour trouver Jésus-Christ, soit parce qu’on ne s’y égare point, soit parce que, comme je viens de dire, on y marche avec plus de joie et de facilité, et, par conséquent, avec plus de promptitude. On avance plus, en peu de temps de soumission et de dépendance de Marie, que dans des années entières de propre volonté et d’appui sur soi-même ; car un homme obéissant et soumis à la divine Marie chantera des victoires signalées sur tous ses ennemis. Ils voudront l’empêcher de marcher, ou le faire reculer, ou le faire tomber, il est vrai ; mais, avec l’appui, l’aide et la conduite de Marie, sans tomber, sans reculer et même sans se retarder, il avancera à pas de géant vers Jésus-Christ, par le même chemin par lequel il est écrit que Jésus-Christ est venu vers nous à pas de géant et en peu de temps.

Pourquoi pensez-vous que Jésus-Christ a si peu vécu sur la terre, et qu’en le peu d’années qu’il y a vécu, il a passé presque toute sa vie dans la soumission et l’obéissance à sa Mère ? Ah ! c’est qu’ayant été consommé en peu il a vécu longtemps et plus longtemps qu’Adam, dont il était venu réparer les pertes, quoiqu’il ait vécu plus de neuf cents ans ; et Jésus-Christ a vécu longtemps, parce qu’il y a vécu soumis et bien uni avec sa sainte Mère pour obéir à Dieu son Père ; car : 1 celui qui honore sa mère ressemble à un homme qui thésaurise, dit le Saint-Esprit, c’est-à-dire que celui qui honore Marie sa Mère jusqu’à se soumettre à elle, et lui obéir en toutes choses, deviendra bientôt bien riche, parce qu’il amasse tous les jours des trésors par le secret de cette pierre philosophale : Celui qui honore la mère est comme celui qui thésaurise ; 2 parce que, selon une interprétation spirituelle de cette parole du Saint-Esprit : Ma vieillesse se trouve dans la miséricorde du sein, c’est dans le sein de Marie, qui a entouré et engendré un homme parfait et qui a eu la capacité de contenir Celui que tout l’univers ne comprend ni ne contient pas, c’est dans le sein de Marie, dis-je, que les jeunes gens deviennent des vieillards en lumière, en sainteté, en expérience et en sagesse, et qu’on parvient en peu d’années jusqu’à la plénitude de l’âge de Jésus-Christ.

3. Cette pratique de dévotion à la Très Sainte Vierge est un chemin parfait pour aller et s’unir à Jésus-Christ, puisque la divine Marie est la plus parfaite et la plus sainte des pures créatures, et que Jésus-Christ, qui est parfaitement venu à nous n’a point pris d’autre route de son grand et admirable voyage. Le Très-Haut, l’Incompréhensible, l’Inaccessible, Celui qui Est, a voulu venir à nous, petits vers de terre, qui ne sommes rien. Comment cela s’est-il fait ? Le Très-Haut a descendu parfaitement et divinement par l’humble Marie jusqu’à nous, sans rien perdre de sa divinité et sainteté ; et c’est par Marie que les très petits doivent monter parfaitement et divinement au Très-Haut sans rien appréhender. L’Incompréhensible s’est laissé comprendre et contenir parfaitement par la petite Marie, sans rien perdre de son immensité ; c’est aussi par la petite Marie que nous devons nous laisser contenir et conduire parfaitement sans aucune réserve. L’Inaccessible s’est approché, s’est uni étroitement, parfaitement et même personnellement à notre humanité par Marie, sans rien perdre de sa Majesté ; c’est aussi par Marie que nous devons approcher de Dieu et nous unir à sa Majesté parfaitement et étroitement, sans craindre d’être rebutés. Enfin, Celui qui Est a voulu venir à ce qui n’est pas, et faire que ce qui n’est pas devienne Dieu ou Celui qui Est ; il l’a fait parfaitement en se donnant et se soumettant entièrement à la jeune Vierge Marie, sans cesser d’être dans le temps Celui qui Est de toute Éternité : de même, c’est par Marie que, quoique nous ne soyons rien, nous pouvons devenir semblables à Dieu par la grâce et la gloire, en nous donnant à elle si parfaitement et entièrement, que nous ne soyons rien en nous-mêmes et tout en elle, sans craindre de nous tromper.

Qu’on me fasse un chemin nouveau pour aller à Jésus-Christ, et que ce chemin soit pavé de tous les mérites des bienheureux, orné de toutes leurs vertus héroïques, éclairé et embelli de toutes les lumières et beautés des anges, et que tous les anges et les saints y soient pour y conduire, défendre et soutenir ceux et celles qui y voudront marcher ; en vérité, en vérité, je dis hardiment, et je dis la vérité, que je prendrais préférablement à ce chemin, qui serait si parfait, la voie immaculée de Marie : Posui immaculatam viam, voie ou chemin sans aucune tache ni souillure, sans péché originel ni actuel, sans ombres ni ténèbres ; et si mon aimable Jésus, dans la gloire, vient une seconde fois sur la terre (comme il est certain) pour y régner, il ne choisira point d’autre voie de son voyage que la divine Marie, par laquelle il est si sûrement et parfaitement venu la première. La différence qu’il y aura entre sa première et dernière venue, c’est que la première a été secrète et cachée, la seconde sera glorieuse et éclatante ; mais toutes deux parfaites, parce que toutes deux seront par Marie. Hélas ! voici un mystère qu’on ne comprend pas : Que toute langue se taise ici.

4. Cette dévotion à la Très Sainte Vierge est un chemin assuré pour aller à Jésus-Christ et acquérir la perfection en nous unissant à lui : 1 Parce que cette pratique que j’enseigne n’est pas nouvelle ; elle est si ancienne qu’on ne peut, comme dit Mr. Boudon, mort depuis peu en odeur de sainteté, dans un livre qu’il a fait de cette dévotion, en marquer précisément les commencements ; il est cependant certain que, depuis plus de sept cents ans, on en trouve des marques dans l’Église. Saint Odilon, abbé de Cluny, qui vivait environ l’an 1040, a été un des premiers qui l’a pratiquée publiquement en France, comme il est marqué dans sa vie. Le cardinal Pierre Damien rapporte que, l’an 1076, le bienheureux Marin, son frère, se fit esclave de la Très Sainte Vierge, en présence de son directeur, d’une manière bien édifiante : car il se mit la corde au col, et prit la discipline, et mit sur l’autel une somme d’argent pour marquer son dévouement et consécration à la Sainte Vierge, ce qu’il continua si fidèlement toute sa vie qu’il mérita à sa mort d’être visité et consolé par sa bonne Maîtresse, et de recevoir de sa bouche les promesses du paradis pour récompense de ses services. Cesarius Bollandus fait mention d’un illustre chevalier, Vautier de Birbak, proche parent des ducs de Louvain, qui, environ l’an 1300, fit cette consécration de soi-même à la Sainte Vierge. Cette dévotion a été pratiquée par plusieurs particuliers jusqu’au XVII siècle, où elle est devenue publique.

Le P. Simon de Rojas, de l’Ordre de la Trinité, dit de la rédemption des captifs, prédicateur du roi Philippe III, mit en vogue cette dévotion par toute l’Espagne et l’Allemagne ; et obtint, à l’instance de Philippe III, de Grégoire XV, de grandes indulgences à ceux qui la pratiqueraient. Le R.P. de Los Rios, de l’Ordre de Saint-Augustin, s’appliqua avec son intime ami, le Père de Rojas, à étendre cette dévotion par ses paroles et ses écrits dans l’Espagne et l’Allemagne ; il composa un gros volume intitulé : Hierarchia Mariana, dans lequel il traite, avec autant de piété que d’érudition, de l’antiquité, de l’excellence et de la solidité de cette dévotion. Les R. Pères Théatins, au siècle dernier, établirent cette dévotion dans l’Italie, la Sicile et la Savoie.

Le R. Père Stanislas Phalacius, de la Compagnie de Jésus, avança merveilleusement cette dévotion en Pologne. Le Père de Los Rios, dans son livre cité ci-dessus, rapporte les noms des princes, princesses, évêques et cardinaux de différents royaumes qui ont embrassé cette dévotion. Le R. Père Cornelius a Lapide, aussi recommandable pour sa piété que pour sa science profonde, ayant reçu commission de plusieurs évêques et théologiens d’examiner cette dévotion, après l’avoir examinée mûrement, lui donna des louanges dignes de sa piété, et plusieurs autres grands personnages suivirent son exemple. Les R. Pères Jésuites, toujours zélés au service de la Très Sainte Vierge, présentèrent au nom des congréganistes de Cologne, un petit traité de cette dévotion au duc Ferdinand de Bavière, pour lors archevêque de Cologne, qui lui donna son approbation et la permission de le faire imprimer, exhortant tous les curés et religieux de son diocèse d’avancer autant qu’ils pourraient cette solide dévotion.

Le cardinal de Bérulle, dont la mémoire est en bénédiction par toute la France, fut un des plus zélés à étendre en France cette dévotion, malgré toutes les calomnies et persécutions que lui firent les critiques et les libertins. Ils l’accusèrent de nouveauté et de superstition ; ils écrivirent et publièrent contre lui un écrit diffamatoire, et ils se servirent, ou plutôt le démon par leur ministère, de mille ruses pour l’empêcher d’étendre cette dévotion en France. Mais ce grand et saint homme ne répondit à leur calomnie que par sa patience, et à leurs objections contenues dans leur libelle par un petit écrit où il les réfute puissamment, en leur montrant que cette dévotion est fondée sur l’exemple de Jésus-Christ, sur les obligations que nous lui avons, et sur les vœux que nous avons faits au saint baptême ; et c’est particulièrement par cette dernière raison qu’il ferme la bouche à ses adversaires, leur faisant voir que cette consécration à la Très Sainte Vierge, et à Jésus-Christ par ses mains, n’est autre qu’une parfaite rénovation des vœux ou promesses du baptême. Il dit plusieurs belles choses sur cette pratique, qu’on peut lire en ses ouvrages.

On peut lire dans le livre de Mr. Boudon les différents papes qui ont approuvé cette dévotion, les théologiens qui l’ont examinée, et les persécutions qu’elle a eues et vaincues, et les milliers de personnes qui l’ont embrassée, sans que jamais aucun pape l’ait condamnée ; et on ne le pourrait pas faire sans renverser les fondements du christianisme. Il reste donc constant que cette dévotion n’est point nouvelle, et que si elle n’est pas commune, c’est qu’elle est trop précieuse pour être goûtée et pratiquée de tout le monde.

2 Cette dévotion est un moyen assuré pour aller à Jésus-Christ, parce que le propre de la Sainte Vierge est de nous conduire sûrement à Jésus-Christ, comme le propre de Jésus-Christ est de nous conduire sûrement au Père éternel. Et que les spirituels ne croient pas faussement que Marie leur soit un empêchement pour arriver à l’union divine. Car, serait-il possible que celle qui a trouvé grâce devant Dieu pour tout le monde en général et pour chacun en particulier, fût un empêchement à une âme pour trouver la grande grâce de l’union avec lui ? Serait-il possible que celle qui a été toute pleine et surabondante de grâces, si unie et transformée en Dieu, qu’il a fallu qu’il se soit incarné en elle, empêchât qu’une âme ne fût parfaitement unie à Dieu ? Il est bien vrai que la vue des autres créatures, quoique saintes, pourrait peut-être, en de certains temps, retarder l’union divine ; mais non pas Marie comme j’ai dit et dirai toujours sans me lasser. Une raison pourquoi si peu d’âmes arrivent à la plénitude de l’âge de Jésus-Christ, c’est que Marie, qui est, autant que jamais, la Mère de Jésus-Christ et l’Épouse féconde du Saint-Esprit, n’est pas assez formée dans leurs cœurs. Qui veut avoir le fruit bien mûr et bien formé doit avoir l’arbre qui le produit ; qui veut avoir le fruit de vie, Jésus-Christ, doit avoir l’arbre de vie, qui est Marie. Qui veut avoir en soi l’opération du Saint-Esprit, doit avoir son Épouse fidèle et indissoluble, la divine Marie, qui le rend fertile et fécond, comme nous avons dit ailleurs.

Soyez donc persuadé que plus vous regarderez Marie en vos oraisons, contemplations, actions et souffrances, sinon d’une vue distincte et aperçue, du moins d’une vue générale et imperceptible, et plus parfaitement vous trouverez Jésus-Christ qui est toujours avec Marie, grand, puissant, opérant et incompréhensible, et plus que dans le ciel et en aucune créature de l’univers. Ainsi, bien loin que la divine Marie, toute perdue en Dieu, devienne un obstacle aux parfaits pour arriver à l’union avec Dieu, il n’y a point eu jusqu’ici et il n’y aura jamais de créature qui nous aidera plus efficacement à ce grand ouvrage, soit par les grâces qu’elle nous communiquera à cet effet, personne n’étant rempli de la pensée de Dieu que par elle, dit un saint ; soit par les illusions et tromperies du malin esprit dont elle vous garantira.

Là où est Marie, là l’esprit malin n’est point ; et une des plus infaillibles marques qu’on est conduit par le bon esprit, c’est quand on est bien dévot à Marie, qu’on pense souvent à elle, et qu’on en parle souvent. C’est la pensée d’un saint qui ajoute que, comme la respiration est une marque certaine que le corps n’est pas mort, la fréquente pensée et invocation amoureuse de Marie est une marque certaine que l’âme n’est pas morte par le péché.

Comme c’est Marie seule, dit l’Église et le Saint-Esprit qui la conduit, qui a seule fait périr toutes les hérésies dans l’univers entier [ainsi que le proclame la liturgie]; quoique les critiques en grondent, jamais un fidèle dévot de Marie ne tombera dans l’hérésie ou illusion du moins formelle ; il pourra bien errer matériellement, prendre le mensonge pour la vérité, et le malin esprit pur le bon, quoique plus difficilement qu’un autre ; mais il connaîtra tôt ou tard sa faute et son erreur matérielle ; et quand il la connaîtra, il ne s’opiniâtrera en aucune manière à croire et à soutenir ce qu’il avait cru véritable.

Quiconque donc, sans crainte d’illusion, qui est ordinaire aux personnes d’oraison, veut avancer dans la voie de la perfection et trouver sûrement et parfaitement Jésus-Christ, qu’il embrasse avec grand cœur et avec une volonté décidée cette dévotion à la Très Sainte Vierge, qu’il n’avait peut-être pas encore connue. Qu’il entre dans le chemin excellent qui lui était inconnu et que je lui montre (voir 1 Cor 12). C’est un chemin frayé par Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, notre unique chef, le membre en y passant ne peut se tromper. C’est un chemin aisé, à cause de la plénitude de la grâce et de l’onction du Saint-Esprit qui le remplit ; on ne se lasse point ni on ne recule point en y marchant. C’est un chemin court, qui, en peu de temps, nous mène à Jésus-Christ. C’est un chemin parfait, où il n’y a aucune boue, aucune poussière, ni la moindre ordure du péché. C’est enfin un chemin assuré, qui nous conduit à Jésus-Christ et à la vie éternelle d’une manière droite et assurée, sans détourner à droite, ni à gauche. Entrons donc dans ce chemin, et marchons-y jour et nuit, jusqu’à la plénitude de l’âge de Jésus-Christ.