Exercices préparatoires à la consécration à Marie
Deuxième semaine : connaissance de la Sainte Vierge

Deuxième Jour
MÈRE DU CHRIST TOTAL

Saint Louis-Marie de Montfort nous a déjà laissé entrevoir la grandeur de cette Maternité unique de la Très Sainte Vierge, quand il nous a montré Dieu le Père et Dieu le Saint-Esprit donnant à Marie le pouvoir de produire Jésus-Christ, Verbe incarné, et tous les membres de son Corps mystique (N° 17 et 20).

C’est le moment d’appliquer notre méditation à ce mystère de grâce, si peu connu d’un grand nombre d’âmes, même dévouées à Marie.

Demandons ses lumières à l’Esprit-Saint, pour bien comprendre qu’il n’y a en Marie qu’une seule Maternité. On a coutume, et avec raison, de distinguer sa Maternité divine et sa Maternité spirituelle ; mais dans la réalité, cette double Maternité se ramène à une seule : Marie est la Mère du Christ total, ce qui veut dire qu’elle est tout ensemble la Mère de Jésus Rédempteur et de ses rachetés contenus en lui spirituellement.

Cette Maternité complète de Marie s’est déroulée en trois phases : Au jour de l’Annonciation, la Vierge nous a tous conçus dans le Christ à la vie surnaturelle. Durant les trente-trois années de l’existence terrestre du Sauveur, elle nous a portés dans son Cœur douloureux. Sur le Calvaire, près de la Croix de son divin Fils expirant, elle nous a enfantés au prix de ses souffrances corédemptrices.

Quel amour illimité lui devons-nous en reconnaissance de ce qu’elle a voulu endurer pour nous donner la vie ! Ave, Maria.

I

Ce qu’il importe de bien saisir en premier lieu, c’est que la Très Sainte Vierge a conçu très parfaitement le Christ, le jour de l’Annonciation. En vertu des lumières qui inondaient son âme, elle l’a conçu, non pas seulement d’une manière corporelle en son sein, mais avant tout d’une manière spirituelle dans son intelligence et dans son cœur. Elle le concevait en tant que Rédempteur uni à ses rachetés et leur communiquant la vie surnaturelle.

Au moment de consentir à une telle Maternité, Marie ne pouvait ignorer que l’œuvre rédemptrice serait douloureuse. Elle jouissait toujours de sa science infuse d’Immaculée. Durant son séjour au Temple de Jérusalem, une science acquise des Livres saints lui avait fait connaître tous les détails concernant le Messie annoncé par les Prophètes : non pas un Messie glorieux, conquérant d’un royaume terrestre, mais un Homme de douleurs, venant racheter dans son sang l’humanité coupable.

Les paroles très significatives de l’ange le lui redisaient encore : « Voici que tu concevras et enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus », qui signifie Sauveur

 Ajoutons l’envahissement de l’Esprit-Saint survenant en elle à cette minute inoubliable, pour opérer le prodige de sa Maternité virginale. Tout contribuait alors à inonder son âme de lumières intenses sur la destinée de Celui qui allait être son Enfant. Elle savait qu’elle donnait au monde une Victime. Elle savait qu’elle-même devenait Mère de douleurs. D’avance et généreusement, elle acceptait toutes les souffrances de Jésus et elle y unissait les siennes.

En pleine connaissance de cause, elle concevait donc Jésus, en tant que Rédempteur, c’est-à-dire avec tous ceux qui croiront en lui et bénéficieront des grâces de sa Rédemption. C’est ainsi qu’à Nazareth, la Vierge a très parfaitement conçu le Christ par toute son âme, intelligence et volonté, avant même de lui faire prendre corps en sa chair et en son sang. Prius mente quam corpore, ont dit les Pères de l’Église.

C’est pourquoi ce ne serait pas exact de dire qu’elle concevait Jésus corporellement et nous spirituellement. Il faut dire qu’elle concevait Jésus lui-même, à la fois corporellement et spirituellement : corporellement, en tant qu’homme, l’Homme-Dieu avec son corps naturel ou physique ; spirituellement, en tant que Sauveur des hommes, avec son corps spirituel ou mystique. Et cette conception spirituelle, qui nous contenait tous, a précédé l’autre, Marie étant alors, entre les mains de Dieu, non pas un instrument aveugle, mais un instrument libre, qui donne son consentement dans la claire intellection du mystère.

Maternité unique, Maternité transcendante ; nulle autre ne peut en approcher. Et voilà la première phase de la Maternité à la fois divine et spirituelle de Marie. La Vierge de l’Annonciation a commencé de devenir notre Mère à tous dès l’instant où elle devenait la Mère de Jésus Rédempteur. Nous étions présents à sa pensée et à son amour. Il nous faut y réfléchir.

II

La nuit de Noël, dans l’étable de Bethléem, Marie donne naissance à Jésus ; mais elle ne donnera naissance à ses rachetés que sur le Calvaire. Ainsi l’a ordonné le Père. Car il fallait la mort douloureuse du Sauveur pour que nous recevions la vie. La divine Victime n’a réconcilié les hommes avec le Père et ne les a rendus participants de sa filiation que par son sacrifice sanglant.

Rien ne nous fait mieux comprendre comment la Maternité de la Sainte Vierge est une Maternité corédemptrice, comment nous sommes véritablement les enfants de ses douleurs. Durant trente-trois années, elle va peiner et souffrir pour nous. Toutes ses actions, unies à celles de son divin Fils, contribueront au salut de nos âmes.

Quand elle offre au Temple de Jérusalem son nouveau-né de quarante jours, elle n’ignore pas que cette offrande est le prélude de celle de la Croix. Siméon le lui dit, qui aperçoit déjà le glaive qui transpercera son cœur maternel.

Quand elle doit partir de nuit en Égypte, pour échapper à la fureur d’Hérode, ses yeux découvrent, dans le petit être qui repose entre ses bras, la Victime destinée à une mort violente.

 Plus tard, quand Jésus est retrouvé au Temple, les trois jours de recherche angoissée ne sont pour son âme qu’une providentielle préparation aux trois jours de grande solitude de la Passion.

Plus tard encore, quand Jésus travaille le bois et le fer dans l’atelier de Nazareth, comment peut-elle ne pas penser à la croix et aux clous du Golgotha ? Les Prophètes n’ont-ils pas annoncé les mains et les pieds percés du Sauveur ? (Ps. 21, verset 17).

Durant les années de la vie publique, combien n’a-t-elle pas dû souffrir devant le dédain, le mépris qu’avaient pour Jésus ses propres compatriotes de Nazareth, qui allèrent un jour jusqu’à le chasser, l’expulser de leur ville (Luc, 4) ; devant l’ingratitude des riverains du lac de Génésareth, témoins de tant de miracles ; devant la défection d’un grand nombre de ses disciples, au lendemain du miracle de la première multiplication des pains près de Bethsaide-Julias (Jean, 6) ; devant la jalousie haineuse et tenace des Pharisiens ; devant la volonté arrêtée des chefs religieux de la nation résolus de le mettre à mort ? Comment ne pas pressentir l’acheminement rapide vers la Pâque sanglante ?

Ainsi chaque jour et à chaque heure, la Vierge pouvait dire : je souffre et je m’immole avec mon Jésus pour les enfants que je porte en mon esprit et en mon cœur. Pour eux, je collabore à l’œuvre rédemptrice. Elle est la Femme forte qui traverse d’un cœur magnanime ces longues années de la gestation de nos âmes.

Il nous est doux de croire que la Vierge avait alors présents à sa pensée comme à son amour les fidèles de l’Église de son divin Fils. À Bethléem, son regard découvrait dans les bergers les âmes simples et droites qui viendront au Christ sans raisonnement et sans détour. Les mages lui représentaient la foule des âmes lointaines, chercheuses de vérité et d’éternel bonheur. En Égypte, les adorateurs des idoles retenaient sa réflexion sur l’immense multitude des païens qui, même vingt siècles après al venue de son Fils, ne connaissent pas l’Évangile.

Dans la tranquillité de Nazareth, Marie songeait aux futurs habitants des cloîtres, aux contemplateurs, aux mystiques, aux vierges, à tous ces cœurs aimants qui viendront boire à cette même source de vie où elle étanche la soif du sien.

Aux noces de Cana, elle apercevait le cortège des âmes eucharistiques qui sauront s’élever au-dessus des liens de la chair et du sang ; de même qu’en la personne des Apôtres, le soir du Jeudi Saint, elle voyait se dérouler la magnifique succession des prêtres et des pontifes, continuateurs du geste de son Fils.

Mais toujours, et principalement au temps de la Passion, la Vierge ne pouvait détacher ses regards des pécheurs, de ceux qui, après la Croix et les grâces des sacrements, continueront de commettre l’iniquité. Que ceux-là rendaient donc sa gestation infiniment douloureuse ! Parviendrait-elle à les arracher à l’enfer ? Les enfanterait-elle à la vie éternelle ? Pour combien, le sang de son Fils sera-t-il inutilement versé ?… Oui, les pécheurs, tous les pauvres pécheurs, les larrons pénitents, les Madeleines repenties, les prodigues de tous les siècles qui reviendront à la maison du Père, et ceux, hélas ! qui n’y voudront jamais revenir, rendaient de plus en plus lourd à son cœur le poids de sa Maternité.

Devant l’échec apparent des prédications et des miracles du Sauveur, elle comprenait ce qu’il fallait présentement de prières, de privations, de peines, de travaux, de fatigues ; ce qu’il allait coûter de sang et de larmes pour le rachat d’une seule âme plongée dans le péché.

 La trahison de Judas, le jugement de Caïphe, la dérision d’Hérode, les tourments de la flagellation et du couronnement d’épines, la condamnation à la mort en croix, la montée de la voie douloureuse le lui disaient cruellement.

III

Nous voici précisément l’enfantement du Calvaire. Celui de Bethléem n’avait connu que la joie de l’extase. Il n’en pouvait être autrement. Comme l’étoile projette son rayon, ainsi la Vierge avait produit au monde son Premier-né. Ce Premier-né était sans péché. Il était l’Homme-Dieu, le Verbe fait chair, la source de toute grâce, le principe de toute sanctification et sainteté. Il était la cause méritoire de l’Immaculée Conception de sa Mère. Maintenant, il la comblait en la faisant entrer dans la famille même de Dieu par les liens d’une véritable consanguinité.

Sans se départir de son humilité, s’y enfonçant même davantage, Marie ne pouvait alors que tressaillir d’une allégresse que ne connaîtront jamais les cœurs réunis des plus grands extatiques.

Quel contraste à présent entre la radieuse nuit de Noël et le jour ténébreux du Calvaire ! Dans ces ténèbres qui s’accumulent au-dessus de la Croix et sur la terre entière, Marie peut-elle voir autre chose que l’image du péché ? L’enfer n’est-il pas la nuit éternelle ? Tout, d’ailleurs, sur le mont Golgotha, ne lui présent-t-il pas le spectre du péché ? Les juifs qui ricanent et blasphèment, les soldats qui accomplissent froidement leur cynique besogne, et surtout la Victime elle-même, son Fils rendu méconnaissable, recouvert des pieds à la tête de l’immonde lèpre de nos péchés. Le voilà fait « péché », afin d’expier sur sa chair innocente nos crimes sans nombre, nos offenses envers la Majesté et la Sainteté de Dieu.

Des plaies de Jésus crucifié, de son âme souffrante et priante monte vers le Ciel une vertu rédemptrice, parvenue à son degré suprême. Elle s’en va droit au cœur du Père, pour retomber aussitôt sur la terre en grâces innombrables de réconciliation et de pardon.

Marie accueille toutes ces grâces en son âme déchirée et les applique à l’humanité entière. Elle offre pour nous sa propre vie et es souffrances, en même temps qu’elle offre la vie et les souffrances de Jésus. Elle nous enfante à la vie divine de son Fils expirant. Il fallait les souffrances et la mort du Fils pour nous communiquer cette vie. Il fallait les douleurs et le martyre de la Mère, la transfixion de son âme, pour notre naissance surnaturelle. Tous les membres du Corps mystique sont nés véritablement au pied de la Croix. Marie les met au monde conformément à la grande loi, formulée par Dieu au soir de la chute de nos premiers parents : Tu enfanteras dans la douleur (Gen. 3, 16).

Aussi, Jésus crucifié a-t-il attendu le moment où son œuvre rédemptrice se consomme, pour proclamer la Maternité totale de Marie. Cette Maternité, demeurée jusque-là dans le secret du mystère de l’Incarnation, trouve au Calvaire son accomplissement parfait. Jésus la consacre solennellement. Il veut ainsi donner à sa parole et à la réalité qu’elle désigne une gravité telle qu’il sera impossible à nous, ses rachetés, d’y faire une sérieuse réflexion sans apprécier aussitôt, comme il convient, l’insigne bienfait de notre régénération.

« Femme », dit à Marie le Sauveur agonisant, Mulier, c’est-à-dire Mère Corédemptrice, mon associée, ma collaboratrice, la compagne de ma vie et de ma mort, la  Femme prédite au paradis terrestre comme devant écraser avec moi la tête du serpent infernal : Femme, nouvelle Ève, véritable Mère des vivants, oui, tous les hommes, en la personne de mon disciple, sont vos enfants, tous les purs et les purifiés, lavés dans mon sang, baignés de vos larmes ; Innocent ou pénitents, je les reconnais pour mes frères bien-aimés, puisque, par mon Esprit-Saint, vous leur communiquez et leur communiquerez jusqu’à la fin des temps cette vie que je tiens de mon Père.

Jean, mon disciple, et mes prêtres, mes apôtres, et tous les fidèles de mon Église, voilà Marie votre Mère. En me concevant à Nazareth, elle concevait le Corps spirituel dont je suis la Tête. C’est pourquoi elle vous a portés dans son Cœur douloureux durant les années de ma vie terrestre. À présent que je vais mourir, elle vous engendre à cette vie de la grâce que ma Passion et sa Compassion vous méritent.

Ainsi, la Très Sainte Vierge est véritablement Mère de l’Église, Corps mystique de Jésus-Christ. Elle est la Mère de tous les hommes sans exception. Mère des païens eux-mêmes, bien que de manière très imparfaite, en ce sens qu’elle et elle seule est appelée à les engendrer un jour à la vie surnaturelle. Du haut du Ciel, où elle règne présentement, Marie leur obtient par son intercession les grâces actuelles, les grâces d’approche, qui les disposent à la lumière de la foi et à la justification.

Elle est la Mère des chrétiens qui vivent en état de péché mortel, parce qu’elle les a engendrés à la vie de la grâce sanctifiante le jour de leur baptême, et parce qu’elle veille toujours à leur obtenir les grâces qui entretiennent en eux la foi et l’espérance, et les prépare ainsi à la conversion. Ils n’ont plus la charité, parce qu’ils n’ont plus la grâce sanctifiante ; mais la foi et l’espérance peuvent subsister encore, et c’est ce qui rend possible leur conversion.

Quand aux baptisés qui demeurent dans la grâce et la charité, Marie est leur Mère très parfaitement, attentive à leur continuelle et progressive croissance dans la pratique de ses vertus. Dans son Traité de la Vraie Dévotion, le Père de Montfort n’a voulu considérer que ceux-ci, les prédestinés. Comme nous allons le voir dans la médiation suivante, il envisage la Maternité spirituelle de Marie par rapport aux élus, c’est-à-dire à ceux que la Vierge enfantera à la vie de la gloire. Et c’est très beau ; car, dans la réalité, il n’y a que ceux-là qui comptent.

Il n’y a donc que les pécheurs, partis de ce monde dans l’impénitence finale, dont elle n’est pas la Mère. Elle l’a été, mais elle ne l’est plus. Comme Rachel, et plus que Rachel pleurant ses enfants morts, Marie en demeure inconsolable(voir Mat. 2, 18). Ils n’existent plus pour elle, ce sont des éternellement morts. Combien elle en a souffert sur le Calvaire !

Pour nous, qui voulons vivre éternellement, n’oublions jamais que nous sommes le fruit de ses douleurs, nous, ses véritables enfants, les frères de son Premier-né.

LECTURES

ÉVANGILE selon saint Luc, chap. 1, 26 à 38 : L’Annonce à Marie. Incarnation du Verbe.
TRAITÉ de la Vraie Dévotion, nn° 120 à 133 : La Parfaite Consécration à Jésus par Marie.

Évangile

Saint Luc ch. 1 – L’Annonciation et l’Incarnation

Au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, auprès d’une vierge fiancée à un homme de la maison de David, nommé Joseph. Le nom de la vierge était Marie. L’ange entra chez elle, et dit: Je te salue, toi à qui une grâce a été faite; le Seigneur est avec toi. Troublée par cette parole, Marie se demandait ce que pouvait signifier une telle salutation. L’ange lui dit: Ne crains point, Marie; car tu as trouvé grâce devant Dieu. Et voici, tu deviendras enceinte, et tu enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père. Il règnera sur la maison de Jacob éternellement, et son règne n’aura point de fin. Marie dit à l’ange: Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme? L’ange lui répondit: Le Saint-Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. C’est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu. Voici, Elisabeth, ta parente, a conçu, elle aussi, un fils en sa vieillesse, et celle qui était appelée stérile est dans son sixième mois. Car rien n’est impossible à Dieu. Marie dit: Je suis la servante du Seigneur; qu’il me soit fait selon ta parole! Et l’ange la quitta.

Traité de la vraie dévotion

La parfaite consécration à Jésus par Marie

Toute notre perfection consistant à être conformes, unis et consacrés à Jésus-Christ, la plus parfaite de toutes les dévotions est sans difficulté celle qui nous conforme, unit et consacre le plus parfaitement à Jésus-Christ. Or, Marie étant la plus conforme à Jésus-Christ de toutes les créatures, il s’ensuit que, de toutes les dévotions, celle qui consacre et conforme le plus une âme à Notre-Seigneur, est la dévotion à la Très Sainte Vierge, sa sainte Mère, et que plus une âme sera consacrée à Marie, plus elle le sera à Jésus-Christ. C’est pourquoi la parfaite consécration à Jésus-Christ n’est autre chose qu’une parfaite et entière consécration de soi-même à la Très Sainte Vierge, qui est la dévotion que j’enseigne ; ou autrement une parfaite rénovation des vœux et promesses du saint baptême.

Cette dévotion consiste donc à se donner tout entier à la Très Sainte Vierge, pour être tout entier à Jésus-Christ par elle. Il faut lui donner :  notre corps avec tous ses sens et ses membres ;  notre âme avec toutes ses puissances ;  nos biens extérieurs qu’on appelle de fortune, présents et à venir ;  nos biens intérieurs et spirituels, qui sont nos mérites, nos vertus et nos bonnes œuvres passées, présentes et futures : en deux mots, tout ce que nous avons dans l’ordre de la nature et dans l’ordre de la grâce, et tout ce que nous pourrons avoir à l’avenir dans l’ordre de la nature, de la grâce ou de la gloire, et cela sans aucune réserve, pas même d’un denier, d’un cheveu et de la moindre bonne action, et cela pour toute l’éternité, et cela sans prétendre ni espérer aucune autre récompense de son offrande et de son service, que l’honneur d’appartenir à Jésus-Christ par elle, quand cette aimable Maîtresse ne serait pas, comme elle est toujours, la plus libérale et la plus reconnaissante des créatures.

Ici, il faut remarquer qu’il y a deux choses dans les bonnes œuvres que nous faisons, savoir : la satisfaction et le mérite, autrement, la valeur satisfactoire ou impétratoire et la valeur méritoire. La valeur satisfactoire ou impétratoire d’une bonne œuvre, c’est une bonne action en tant qu’elle satisfait à la peine due au péché, ou qu’elle obtient quelque nouvelle grâce ; la valeur méritoire, ou le mérite, est une bonne action en tant qu’elle mérite la grâce et la gloire éternelle. Or, dans cette consécration de nous-mêmes à la Très Sainte Vierge, nous lui donnons toute la valeur satisfactoire, impétratoire et méritoire, autrement les satisfactions et les mérites de toutes nos bonnes œuvres : nous lui donnons nos mérites, nos grâces et nos vertus, non pas pour les communiquer à d’autres (car nos mérites, grâces et vertus sont, à proprement parler, incommunicables ; et il n’y a eu que Jésus-Christ qui, en se faisant notre caution auprès de son Père, nous a pu communiquer ses mérites), mais pour nous les conserver, augmenter et embellir, comme nous dirons encore ; nous lui donnons nos satisfactions pour les communiquer à qui bon lui semblera, et pour la plus grande gloire de Dieu.

Il s’ensuit de là que, par cette consécration, on donne à Jésus-Christ, de la manière la plus parfaite, puisque c’est par les mains de Marie, tout ce qu’on peut lui donner, et beaucoup plus que par les autres dévotions, où on lui donne ou une partie de son temps, ou une partie de ses bonnes œuvres, ou une partie de ses satisfactions et mortifications. Ici tout est donné et consacré, jusqu’au droit de disposer de ses biens intérieurs, et les satisfactions qu’on gagne par ses bonnes œuvres de jour en jour : ce qu’on ne fait pas même dans aucune religion. On donne à Dieu dans les religions les biens de fortune par le vœu de pauvreté, les biens du corps par le vœu de chasteté, la propre volonté par le vœu d’obéissance, et quelquefois la liberté du corps par le vœu de clôture ; mais on ne lui donne pas la liberté ou le droit qu’on a de disposer de la valeur de ses bonnes œuvres, et on ne se dépouille pas autant qu’on peut de ce que l’homme chrétien a de plus précieux et de plus cher, qui sont ses mérites et ses satisfactions.

 Il s’ensuit qu’une personne qui s’est ainsi volontairement consacrée et sacrifiée à Jésus-Christ par Marie ne peut plus disposer de la valeur d’aucune de ses bonnes actions : tout ce qu’il souffre, tout ce qu’il pense, dit et fait de bien, appartient à Marie, afin qu’elle en dispose selon la volonté de son Fils, et à sa plus grande gloire, sans cependant que cette dépendance préjudicie en aucune manière aux obligations de l’état où l’on est pour le présent, et où on pourra être pour l’avenir : par exemple, aux obligations d’un prêtre qui, par office ou autrement, doit appliquer la valeur satisfactoire et impétratoire de la sainte Messe à un particulier ; car on ne fait cette offrande que selon l’ordre de Dieu et les devoirs de son état.

 Il s’ensuit qu’on se consacre tout ensemble à la Très Sainte Vierge et à Jésus-Christ : à la Très Sainte Vierge comme au moyen parfait que Jésus-Christ a choisi pour s’unir à nous et nous à lui ; et à Notre-Seigneur comme à notre dernière fin, auquel nous devons tout ce que nous sommes, comme à notre Rédempteur et à notre Dieu.

J’ai dit que cette dévotion pouvait fort bien être appelée une parfaite rénovation des vœux ou promesses du saint baptême. Car tout chrétien, avant son baptême, était l’esclave du démon, parce qu’il lui appartenait. Il a, dans son baptême, par sa bouche propre ou par celle de son parrain et de sa marraine, renoncé solennellement à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et a pris Jésus-Christ pour son Maître et souverain Seigneur, pour dépendre de lui en qualité d’esclave d’amour. C’est ce qu’on fait par la présente dévotion : on renonce (comme il est marqué dans la formule de consécration), au démon, au monde, au péché et à soi-même, et on se donne tout entier à Jésus-Christ par les mains de Marie. Et même on fait quelque chose de plus, car dans le baptême, on parle ordinairement par la bouche d’autrui, savoir par le parrain et la marraine, et on ne se donne à Jésus-Christ [que] par procureur ; mais, dans cette dévotion, c’est par soi-même, c’est volontairement, c’est avec connaissance de cause. Dans le saint baptême, on ne [se] donne pas à Jésus-Christ par les mains de Marie, du moins d’une manière expresse, et on ne donne pas à Jésus-Christ la valeur de ses bonnes actions ; mais, par cette dévotion, on se donne expressément à Notre-Seigneur par les mains de Marie, et on lui consacre la valeur de toutes ses actions.

Les hommes, dit saint Thomas, font vœu, au saint baptême de renoncer au diable et à ses pompes. Et ce vœu, dit saint Augustin, est le plus grand et le plus indispensable : Notre plus grand vœu par lequel nous vouons de demeurer dans le Christ. (Epis.  ad Paulin). C’est aussi ce que disent les canonistes : Le vœu principal est celui que nous faisons par le baptême. Cependant, qui est-ce qui garde ce grand vœu ? Qui est-ce qui tient fidèlement les promesses du saint baptême ? Presque tous les chrétiens ne faussent-ils pas la fidélité qu’ils ont promise à Jésus-Christ dans leur baptême ? D’où peut venir ce dérèglement universel, sinon l’oubli où l’on vit des promesses et des engagements du saint baptême, et de ce que presque persone ne ratifie par soi-même le contrat d’alliance qu’il a fait avec Dieu par ses parrains et marraines !

Cela est si vrai que le Concile de Sens, convoqué par l’ordre de Louis le Débonnaire pour remédier aux désordres des chrétiens qui étaient grands, jugea que la principale cause de cette corruption dans les mœurs venait de l’oubli et l’ignorance où l’on vivait des engagements du saint baptême ; et il ne trouva point de meilleur moyen de remédier à un si grand mal que de porter les chrétiens à renouveler les vœux et promesses du saint baptême.

Le Catéchisme du Concile de Trente, fidèle interprète des intentions de ce saint concile, exhorte les curés à faire la même chose et à porter leurs peuples à se ressouvenir qu’ils sont liés et consacrés à Notre-Seigneur Jésus-Christ comme des esclaves à leur Rédempteur et Seigneur. Voici ses paroles : « Le Pasteur devra donc exhorter les fidèles à ne jamais perdre de vue que […] nous sommes tenus en conscience, et plus que tous les autres hommes, de nous consacrer pour toujours à notre Rédempteur et Seigneur, et à nous dévouer à lui, comme des esclaves à leur maître. » (Cat. Conc. Trid. ch. 3 à la fin)

Or, si les Conciles, les Pères et l’expérience même nous montrent que le meilleur moyen pour remédier aux dérèglements des chrétiens est de les faire ressouvenir des obligations de leur baptême et de leur faire renouveler les vœux qu’ils y ont faits, n’est-il pas raisonnable qu’on le fasse présentement d’une manière parfaite par cette dévotion et consécration à Notre-Seigneur par sa sainte Mère ? Je dis d’une manière parfaite, parce qu’on se sert, pour se consacrer à Jésus-Christ, du plus parfait de tous les moyens, qui est la Très Sainte Vierge.

On ne peut pas objecter que cette dévotion soit nouvelle ou indifférente : elle n’est pas nouvelle, puisque les conciles, les Pères et plusieurs auteurs anciens et nouveaux parlent de cette consécration à Notre-Seigneur ou rénovation des vœux du saint baptême comme d’une chose anciennement pratiquée, et qu’ils conseillent à tous les chrétiens ; elle n’est pas indifférente, puisque la principale source des désordres, et par conséquent de la damnation des chrétiens, vient de l’oubli et de l’indifférence pour cette pratique.

Quelques-uns peuvent dire que cette dévotion, nous faisant donner à Notre-Seigneur, par les mains de la Très Sainte Vierge, la valeur de toutes nos bonnes œuvres, prières et mortifications et aumônes, elle nous met dans l’impuissance de secourir les âmes de nos parents, amis et bienfaiteurs. Je leur répond, premièrement, qu’il n’est pas croyable que nos amis, parents ou bienfaiteurs souffrent du dommage de ce que nous nous sommes dévoués et consacrés sans réserve au service de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère. Ce serait faire injure à la puissance et à la bonté de Jésus et de Marie, qui sauront bien assister nos parents, amis et bienfaiteurs de notre petit revenu spirituel, ou par d’autres voies. Secondement, cette pratique n’empêche point qu’on ne prie pour les autres, soit morts, soit vivants, quoique l’application de nos bonnes œuvres dépende de la volonté de la Très Sainte Vierge ; c’est au contraire ce qui nous portera à prier avec plus de confiance ; tout ainsi qu’une personne riche qui aurait donné tout son bien à un grand prince, afin de l’honorer davantage, prierait avec plus de confiance ce prince de faire l’aumône à quelqu’un de ses amis qui la lui demanderait. Ce serait même faire plaisir à ce prince que de lui donner l’occasion de témoigner sa reconnaissance envers une personne qui s’est dépouillée pour le revêtir, qui s’est appauvrie pour l’honorer. Il faut dire la même chose de Notre-Seigneur et de la Sainte Vierge : ils ne se laisseront jamais vaincre en reconnaissance.

Quelqu’un dira peut-être : Si je donne à la Très Sainte Vierge tout la valeur de mes actions pour l’appliquer à qui elle voudra, il faudra peut-être que je souffre longtemps en purgatoire. Cette objection, qui vient de l’amour-propre et de l’ignorance de la libéralité de Dieu et de sa sainte Mère, se détruit d’elle-même. Une âme fervente et généreuse qui prise plus les intérêts de Dieu que les siens, qui donne à Dieu tout ce qu’elle a, sans réserve, en sorte qu’elle ne peut pas plus, non plus ultra, qui ne respire que la gloire et le règne de Jésus-Christ par sa sainte Mère, et qui se sacrifie tout entière pour le gagner ; cette âme généreuse, dis-je, et libérale, sera-t-elle plus punie en l’autre monde pour avoir été plus libérale et plus désintéressée que les autres ? Tant s’en faut : c’est à cette âme, comme nous verrons dans la suite, que Notre-Seigneur et sa sainte Mère sont très libéraux dans ce monde et dans l’autre, dans l’ordre de la nature, de la grâce et de la gloire.