Exercices préparatoires à la consécration à Marie
Troisième semaine : connaître Jésus-Christ

Troisième Jour
JÉSUS SAGESSE DÉPENDANTE ET SOUMISE !

Nous allons, cette fois, contempler tout à notre aise la dépendance volontaire et amoureuse que Jésus, la Sagesse ÉTERNELLE et Incarnée, a toujours témoignée à l’égard de sa sainte Mère. Cette dépendance est ce qui a le plus retenu la réflexion du Père de Montfort, à ce point qu’il nous la propose comme l’EXEMPLAIRE divin de notre entière Donation à Marie.

Contemplons aujourd’hui Jésus dépendant de Marie, d’abord dans les mystères de sa petite enfance, puis, durant sa vie cachée à Nazareth et au début de sa vie publique. Nous le suivront ensuite au temps de sa Passion et dans les mystères de sa vie glorieuse.

Remercions à nouveau et de grand cœur Saint Louis-Marie de Montfort pour avoir placé devant nos yeux ce Modèle de dépendance divine.

Ave, Maria.

I
JÉSUS DÉPENDANT DE MARIE DANS LES MYSTÈRES DE SA PETITE ENFANCE

Le Fils de Dieu, notre très doux Rédempteur, aurait pu nous sauver sans devenir l’Enfant de la Vierge Marie. Il pouvait apparaître en ce monde à l’état d’homme parfait, comme apparut Adam au sortir des mains du Créateur. Par miséricordieuse condescendance, il a préféré venir comme nous, dans le sein d’une mère, et y demeurer caché pendant neuf mois. Mais, en raison de sa Divinité et aussi de la science infuse qui emplit son intelligence humaine dès le premier instant de sa conception, il est aussitôt conscient de lui-même et de son séjour en Marie.

Dans ce sein virginal, il commence de rendre gloire à son Père : il l’adore, le remercie, lui offre des dilections, des satisfactions et supplications d’une valeur infinie. Il lui offre son cœur, son cœur de quelques jours, de quelques mois, brûlant déjà du désir d’être immolé pour expier nos fautes.

Dans ce sein virginal, il prend ses complaisances comme en un paradis terrestre animé. Il y contemple avec joie ses élus, ses prédestinés, tous ceux qui seront ses membres vivants.

« Il se les choisit, dit Montfort, de concert avec Marie », les enfermant par amour avec lui en elle. Et c’est là « qu’il opère tous les mystères de sa vie qui suivront, par l’acceptation qu’il en fait » (VD N° 248). Jésus, en entrant dans ce monde, dit … “Je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté (Hebr. 10, 5-9). Le sein de la Vierge est son premier autel, sur lequel il s’immole aux volontés de don Père en vue de notre salut. Tout se passe en dépendance de Marie.


Ayant ainsi pleinement conscience d’exercer sa mission rédemptrice, il a hâte de se donner effectivement aux âmes. C’est pourquoi au lendemain de l’Annonciation, son divin Esprit inspire à Marie de s’en aller au pays des montagnes, en une ville de Judée où demeure sa parente Élisabeth, pour apporter à Jean le Précurseur, encore aussi dans le sein de sa mère, et à Élisabeth elle-même, la grâce d’une intime Pentecôte avant celle – éclatante – du Cénacle.

Docile et empressée, la toute jeune Mère s’en va, porteuse du Christ, par les sentiers fleuris du printemps palestinien. La voilà qui entre dans la maison d’Élisabeth. Elle prononce le salut d’usage : Que la paix soit avec vous ! À peine a-t-elle parlé que l’enfant d’Élisabeth tressaille de joie, heureux de se savoir visité et sanctifié par le Verbe fait chair, caché en Marie. Élisabeth pénètre aussi le mystère. Sous l’impulsion de l’Esprit qui l’envahit, elle reprend l’Ave au point où l’avait laissé l’ange et le complète par l’acclamation au Sauveur : « Vous êtres la bénie entre les femmes, et le fruit de votre sein est béni… » (Luc, 1, 39).

Marie apparaît donc, en ce mystère de la Visitation, le premier sacrement du Christ, son sacrement vivant. Par elle, en dépendance de sa divine Maternité, et par le signe sensible de sa voix, Jésus fait passer la grâce sanctifiante qui transforme Jean – jusque-là entaché du péché originel – en juste et en enfant de Dieu. Par elle semblablement, il remplit Élisabeth – déjà en état de justice et de sainteté – d’une telle abondance des dons de l’Esprit-Saint que son âme exulte d’allégresse dans la pleine lumière de la Révélation : « D’où me vient ce bonheur que la Mère de mon Dieu daigne me visiter ? Car voici qu’au moment où le son de votre voix parvenait à mes oreilles, le petit enfant a tressailli dans mon sein. Bienheureuse êtres-vous d’avoir eu foi en l’accomplissement de la parole du Seigneur » (Luc, 1, 43-45). Toute l’Incarnation lui a été dévoilée. Elle en rend grâces à Marie. L’humble Marie répond par son cantique du Magnificat.


Dans le mystère de Noël, la même dépendance du Sauveur éclate à nos yeux. C’est Marie qui, après l’avoir mis au monde, l’enveloppe de langes et le couche dans la crèche. Elle lui donne tous les soins nécessaires à un nouveau-né. Jésus lui confie entièrement sa divine Personne, alors réduite à une impuissance extérieure déconcertante. Du moment qu’il a voulu apparaître ici-bas semblable aux autres enfants, il n’appartient et ne peut appartenir qu’à sa Mère ; et parce que cette Mère est vierge, il appartient à Marie comme jamais aucun autre enfant n’appartiendra à celle qui lui a donné la vie.

Aussi, est-ce par elle qu’il se montre et se donne à ses premiers adorateurs, comme couvé sous la pureté de son regard, ou porté dans ses bras et tenu sur ses genoux. Les bergers, accourant à l’étable, trouvèrent le nouveau-né enveloppé de langes et couché ans une crèche, comme l’ange le leur avait dit. Plus tard, les mages, guidés par l’étoile, « entrant dans la maison, trouvèrent l’Enfant avec sa Mère » (Mat ?, 2, 11). Quelle foi splendide Jésus projeta par elle dans leurs intelligences ! Une foi que ni les années, ni les distances ne pourront affaiblir, et qui s’affirmera même, s’il le faut, dans le témoignage du sang.


Le quarantième jour après sa naissance, Jésus fut présenté au Temple de Jérusalem. Ce jour-là, il renouvelait ostensiblement l’offrande, faite de lui-même à son Père dans le secret du sein maternel, dès la première minute de l’Incarnation. Mais cette offrande, d’un caractère officiel, il ne la fait et ne peut la faire qu’en dépendance de Marie. Elle le porte au Temple, elle le tient de ses mains virginales comme le prêtre tient l’Hostie consacrée. Elle l’immole dans son âme de mère, acquiesçant par avance à tous les vouloirs du Père des cieux. C’est elle véritablement qui offre ce sacrifice du matin, prélude de ce qui sera au Calvaire le sacrifice du soir.

Jésus est heureux de s’offrir ainsi, comme il est heureux d’être donné quelques instants par sa Mère à ce saint vieillard Siméon, qui ne vivait depuis toujours que dans l’espérance de voir de ses yeux le Messie promis et attendu. Il fait plus que de le voir, il le tient dans ses bras et le possède dans son cœur. Il est comblé. Quelle grâce ! N’y a-t-il pas là une sorte de communion eucharistique spirituelle ? Siméon peut presser contre sa poitrine le ravissant petit corps de Jésus, et ce corps lui transmet les richesses de l’âme très sainte et de la Divinité. Si son cantique d’action de grâces monte vers Dieu, quelle reconnaissance aura-t-il témoignée à Celle qui lui vaut ce présent inestimable, et qu’il proclame prophétiquement la Mère douloureuse, associée au Rédempteur d’Israël. Il sait qu’elle ne remporte son nouveau-né que pour le nourrir, l’entretenir, l’élever et le garder en vue de la croix.


L’Évangile nous signale encore la dépendance de Jésus dans cet épisode de la Fuite en Égypte, qui survient précipitamment après le départ des mages. « Voici qu’un ange du Seigneur apparut à Joseph pendant son sommeil, lui disant : Lève-toi, prends l’Enfant et sa Mère, et fuis en Égypte… car Hérode va rechercher l’Enfant pour le faire périr » (Mat. 2, 13). L’ordre était formel et précis. « Joseph se leva, et la nuit même, prenant l’Enfant et sa Mère, il se retira en Égypte » (2, 14).

L’ange s’adresse à Joseph, l’époux virginal, le père nourricier, le gardien providentiel, le chef responsable des précieux dépôts qui lui sont confiés : « Prends l’Enfant et sa Mère ». L’Enfant, le seul directement menacé ; mais la Mère avec lui. Comment Jésus, ayant deux mois à peine, pourrait-il s’en séparer ? C’est elle qui l’emporte.

Représentons-nous cette fuite éperdue, en plusieurs étapes, sur un très long parcours, à travers le désert, vers le Delta du Nil. Le jour, les fugitifs s’arrêtent à l’écart du chemin, pour prendre un repos nécessaire ; ils reprennent leur route dans la soirée ou dans la nuit. Une fois passé le Torrent d’Égypte qui marque la frontière, Joseph sentit ses forces renouvelées. Il rassura la vaillante Mère tenant toujours le divin fardeau dans ses bras. L’Enfant était sauvé. Ô dépendance de plus en plus accentuée, qui ne laisse pas les siens au repos ! L’Égypte après Bethléem…

Combien de temps dura l’exil ? On ne le sait au juste. Plus probablement, environ deux années, le temps que dure l’allaitement. Quelle joie lorsque Joseph, visité de nouveau par l’ange durant son sommeil, apprit qu’il ne pouvait regagner le pays d’Israël : « Lève-toi, prends l’Enfant et sa Mère (Jésus était donc encore tout-petit…) Ceux qui en voulaient à la vie de l’Enfant sont morts » (Mat. 2, 20).

Les exilés se remirent en route, sans bruit, à la dérobée, comme ils sont venus. Une seule différence : Jésus est plus lourd à porter1. Par petites étapes, ils arrivèrent en Palestine, où une troisième intervention du Ciel avertit Joseph d’aller en Galilée. C’est ainsi qu’après quelques autres jours de marche par le chemin qui borde la mer, évitant ainsi la Judée, ils retrouvèrent leur cher Nazareth. L’Enfant était enfin chez lui, en cette paisible demeure de famille, où Marie avait rêvé de le mettre au monde… Par elle, sur la terre d’exil, il avait laissé des grâces abondantes pour ceux qui viendront peupler le désert de la Thébaïde et en faire le premier cloître de la vie religieuse.

II
JÉSUS DÉPEND DE MARIE DURANT SA VIE CACHÉE A NAZARETH,
ET AU DÉBUT DE SA VIE PUBLIQUE

Saint Luc, (2, 40) a résumé la vie de Jésus à Nazareth jusqu’à sa douzième année en cette seule phrase : « L’Enfant croissait et se fortifiait, rempli de sagesse ; et sur lui reposait la grâce, la bienveillante tendresse de Dieu ».

À l’âge de douze ans, il devenait comme tous les adolescents de son pays « fils de la Loi », ce qui veut dire qu’il était dès lors personnellement astreint à l’observation de tous les préceptes. C’est pourquoi, Jésus va faire avec les siens, pour la première fois, le grand pèlerinage annuel de Pâques. Nous n’avons, dans l’Évangile, d’autre fait concernant la longue vie cachée du Sauveur, que ce pèlerinage à Jérusalem, raconté par saint Luc (2, 41-52). C’est le mystère de Jésus perdu et retrouvé.

Comment expliquer cette apparente émancipation du plus aimant et du plus obéissant de tous les fils ? Reconnaissons de suite que, s’il reste trois jours dans la vielle de Jérusalem à l’insu de Marie et de Joseph, c’est uniquement pour obéir à son Père des Cieux, comme lui-même le déclare au moment du Recouvrement. Marie, qui a tant souffert avec Joseph, vient de l’interroger : « Mon fils, pourquoi nous avez-vous fait cela ? Votre père et moi, nous vous avons cherché dans l’angoisse ». Ce n’est pas un reproche, mais une question : quelle peut être la cause de cette absence ? « Pourquoi me chercher ? » répondit Jésus. Vous savez bien que je dois être aux volontés de mon Père ». Réponse adorablement filiale, et cependant mystérieuse à dessein, Marie ne devant en saisir que plus tard toute la portée.

Les volontés du Père céleste concernaient la mission rédemptrice de Jésus, intimement acceptée – comme nous l’avons vu – dès le premier instant de l’Incarnation, et renouvelée ostensiblement par Marie dans l’offrande de la Présentation au Temple. Mais, devenu légalement responsable de ses actes, quel frémissement d’âme dut éprouver le divin Adolescent, lorsque se trouvant en cette ville qui sera le témoin de son immolation, ses yeux s’arrêtèrent pour la première fois sur la montagne du Calvaire, et que se dressa devant son esprit l’image vivante et comme actuelle de la croix ensanglantée ! Ne sommes-nous pas alors autorisés à penser, après d’autres, que, saisi par cette connaissance expérimentale et par l’impression d’effroi qu’elle provoqua dans tout son être humain si jeune encore, Jésus voulut prolonger son séjour à Jérusalem, afin de se trouver seul en face des volontés de son Père céleste ? Lentement, il aura parcouru la Voie douloureuse et, arrivé au sommet du Calvaire, prié là longtemps les bras étendus, comme crucifié aux bras de ce Père, lui offrant tout ce qu’il devait endurer pour nous vingt ans plus tard.

Ainsi, anticipait-il en quelque sorte sa sainte Passion, et du fait de cette brusque disparition, Marie souffrait, elle aussi par avance, les douleurs de sa Compassion maternelle. Car pendant ces trois jours, ou – plus exactement pour elle – une nuit, un jour et une autre nuit, comme au temps de la grande déréliction qui ira du Vendredi Saint au soir jusqu’au matin de Pâques, la Vierge ne pouvait distraire son esprit de la pensée que Jésus, dans la Ville sainte, avait sans doute été reconnu par des Hérodiens, saisi et peut-être déjà mis à mort.

De la sorte Jésus, la sagesse Incarnée, toujours pour obéir aux volontés de son Père céleste, préparait de loin sa sainte Mère, son Associée dans l’œuvre de notre salut, à supporter le poids immense des douleurs rédemptrices. Ces douleurs lui furent d’une telle intensité que, sans cette préparation, son cœur aurait pu se briser dans sa poitrine, comme le Cœur de son Fils au jardin de l’agonie.

En pareille occurrence, on ne prévient pas, on garde le silence. L’explication désirée viendra en son temps. Si Marie avait compris toute la portée de la réponse de son Fils au moment du Recouvrement, sa souffrance aurait été plus grande encore.

Au matin du troisième jour, lorsque Marie et Joseph[1] eurent retrouvé Jésus dans le Temple, au milieu des Docteurs, l’Évangile nous dit qu’il descendit avec eux à Nazareth, où il leur demeura soumis comme avant.

Cette soumission va s’étendre sur la vie cachée pendant dix-huit années, donc bien au-delà de l’adolescence. Et voilà la merveille qui jetait en extase saint Louis-Marie de Montfort ; merveille, disait-il que « l’Esprit-Saint n’a pu passer sous silence dans l’Évangile, bien qu’il nous ait voilé presque toutes les choses admirables que cette Sagesse Incarnée a faites dans sa vie cachée » (VD, N° 18). Elle aurait pu, dès lors, se libérer des siens et commencer sa prédication, Elle qui venait de provoquer l’étonnement et l’admiration des Docteurs du Temple.

Mais non. Elle ne trouve rien de meilleur pour glorifier son Père et sauver les hommes, que de se soumettre entièrement à la Vierge, sa Mère, et au représentant, visible de son Père des Cieux. Et c’est une chose très remarquable, qu’Elle a attendu cet âge de douze ans pour manifester sa volonté de demeurer dans la soumission qu’Elle avait témoignée jusque-là. Après le Recouvrement, Jésus retourne à Nazareth, pour continuer d’obéir jusque dans son âge d’homme, comme s’il était encore petit enfant.

Oh ! cette vie de silence, d’effacement, de labeur obscur, passée dans une obscure bourgade ! Cette existence simple qui faisait passer Jésus, aux yeux de ses compatriotes, pour le fils du charpentier ! Cette vie de prière, de contemplation et de souffrances intimes ! Cette longue préparation du Rédempteur à son apostolat et à son martyre ! Et ces veillées, ces entretiens de famille, ces lectures des pages de la Bible, ces moments de détente face à la montagne si proche du Carmel ! Et cette suavité que l’on devait respirer autour de la sainte maison ; et cette puissance de rayonnement qui émanait d’elle et qui, secrètement, aura touché bien des âmes !…

De tout cela nous ne saurons rien, sinon que tout cela se déroulait au sein de la plus volontaire et plus aimante soumission du Verbe incarné. Soumis, c’est le seul mot que nous a laissé l’Évangile.


Ne croyons pas cependant que cette dépendance se soit limitée aux années de la vie cachée ; elle s’étend aussi – bien que moins apparente – sur les années de la vie publique. Le premier miracle du Sauveur, tout au début de son ministère, nous en donne la preuve. « Jésus, dit Montfort, a voulu commencer ses miracles par Marie. » (VD, N° 19). Nous le voyons, en effet, accomplir aux noces de Cana son premier miracle de nature, comme jadis, dans la demeure d’Élisabeth, il avait accompli son premier miracle de grâce. Par le même signe sensible de la voix et de la demande de sa Mère, il fait passer la grâce qui sanctifie Jean le Précurseur et qui change de l’eau en vin.

Montfort appelle la sanctification du Précurseur « son premier et plus grand miracle de grâce » (N° 18). Le miracle de Cana nous apparaîtra non moins prodigieux, si l’on réfléchit qu’il présageait un autre changement plus stupéfiant encore, celui du dernier repas de famille le soir du Jeudi Saint, et qu’il eut aussitôt cette immense répercussion surnaturelle d’affermir la vocation à peine éclose des premiers disciples du Sauveur, ses plus chers apôtres et ses prêtres de demain : Et ses disciples crurent en lui (Jean, 2, 11).

Jamais ils n’oublieront, surtout lorsqu’ils auront à renouveler le geste consécrateur du Christ à la dernière cène, que Marie, la Mère de Jésus, fut au point de départ de leur vocation, c’est-à-dire de leur réponse lumineuse et ferme à l’appel du Maître. Il y a donc, autour de ce miracle de Cana, la grâce eucharistique en perspective et la grâce sacerdotale en germe. Il y a plus encore : nous y trouvons, en fait, la grâce conférée du sacrement de mariage, le sacrement qui assure ici-bas la perpétuité du Corps mystique, et qui doit peupler le Ciel d’élus[2]. Toutes jaillissent du Cœur de Jésus obéissant à Marie.

On saisit alors la demande de la Vierge. Voyant aux côtés de son Fils, dans les disciples et les nouveaux époux, comme une première manifestation de l’Église, elle a sollicité un miracle qui affermirait la foi des uns et l’éveillerait chez les autres. « Mon fils, ils n’ont plus de vin ». Jésus lui réponde : « Femme, c’est-à-dire dans sa pensée, mon Associée, ma Collaboratrice, qu’y pouvons-nous, vous et moi ? Mon heure n’est pas encore venue ». Son heure… serait-ce celle de sa sainte Passion, fixée par le Père pour le miracle par excellence qu’il rêve d’accomplir ? Lui-même déclarerait alors, bien qu’en termes voilés, ce qu’il fera plus tard.

Marie comprend qu’il y a présentement place pour un miracle annonciateur ; c’est pourquoi, tranquille et confiante, elle dit aux serviteurs des noces : « Faites tout ce que mon Fils vous dira » (Jean, 2, 2-5). Bien des auteurs ont vu, en effet, dans ce miracle de Cana, une préparation au miracle eucharistique, tant est suggestif le rapprochement entre le changement de l’eau en vin et celui du vin au sang de Jésus[3]. Notre-Seigneur, reconnaissait saint Pierre Chrysologue, a voulu nous donner ainsi un gage et comme un prélude de la sainte Eucharistie.

« Ô vin admirable et plein de mystères… », a dit Bossuet.

Ayant cité en exemples le miracle de la sanctification du Précurseur et celui des noces de Cana, Montfort conclut à bon droit que si « Jésus a commencé et continué ses miracles par Marie, par elle toujours il les continuera jusqu’à la fin des siècles » (N° 18). Car ces deux faits que mentionne l’Évangile sont des exordes, et par conséquent des signes indiquant la conduite que gardera le Sauveur. Le principe s’étend donc immédiatement aux trois années de la vie publique. Jésus guérissait, convertissait, pardonnait, ressuscitait, répandait à profusion ses faveurs dans le rayonnement de la prière et parfois de la discrète présence de Marie. Il n’avait pas tardé, d’ailleurs, à abandonner définitivement Nazareth pour venir demeurer à Capharnaüm : Ayant quitté la ville de Nazareth, il s’en alla habiter Capharnaüm (Mat. 4, 13). Saint Jean précise qu’il y vint avec sa Mère : Il descendit à Capharnaüm avec sa Mère… (Jean, 2, 12). Ce séjour ne dura sans doute qu’un certain temps, mais il est significatif[4].

Saint Luc (8, 2, 3) nomme quelques-unes des saintes femmes qui suivaient habituellement le Sauveur et ses apôtres et les assistaient de leurs biens. Comment ne pas accueillir que la Sainte Vierge ne fut parfois de leur nombre, puisque nous l’y trouvons aux jours de la Passion ? De même, on ne peut s’empêcher de croire qu’elle avait précédé son Fils dans la demeure si hospitalière de Béthanie.


Ô Sagesse Incarnée, que de bienfaisantes lumières vous déversez en nos intelligences ! Qu’il nous est bon de vous voir demeurer dans la dépendance de votre sainte Mère, en même temps que dans l’obéissance aux volontés de votre Père des Cieux. Comme tout s’éclaire et s’unifie sous cet angle de vision ! Qu’on est loin de ceux qui découvrent des reproches, des réprimandes, même des duretés, dans vos réponses à Marie !

Par deux fois, durant votre ministère en Galilée, l’occasion vous fut donnée d’avoir à parler d’elle, et chaque fois vous l’avez louangée et exaltée. Lorsqu’une femme, ne se tenant plus d’admiration en vous entendant prêcher, s’écria au milieu de la foule (Luc, 11, 28) :

« Heureux le sein qui vous a porté, et les mamelles qui vous ont allaité », son exclamation était donc une louange directe à votre Mère. Et vous avez renchéri encore, toujours selon votre profonde manière habituelle, qui signifiait ici : Oui, ma Mère est heureuse de m’avoir mis au monde, mais elle est bien plus heureuse d’avoir écouté ma parole et de l’avoir gardée avec soin. Car on ne peut douter, qu’entre tous les fidèles et les fervents auditeurs de vos paroles, elle n’ait été la plus attentive à les conserver et à les méditer dans son cœur, comme votre Évangile nous en fait foi (Luc, 2, 20 et 51).

Un autre jour que la foule vous assiégeait dans une maison, sans vous laisser de repos, quelqu’un réussit à s’approcher et à vous prévenir que votre Mère et vos frères, au dehors, cherchaient à vous voir et à vous parler. « Ma Mère et mes frères, avez-vous répondu, sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (Luc, 8, 19-21) ; ou, comme saint Mathieu (12, 50) et saint Marc (3, 35) vous le font dire : « Ceux qui sont dociles à la volonté de votre Père des Cieux ». Votre sainte Mère en était bien de ceux-là, et plus que tous. Aussi, ne devait-elle être nullement surprise de vos réponses.

« Au fond, avoue très simplement Dom Delatte, ces paroles sont l’éloge et l’exaltation de la Sainte Vierge[5] ». Au VIIIe siècle, saint Bède le Vénérable (†731) l’avait déjà dit éloquemment. « Le Sauveur approuve éminemment ce qu’avait dit cette femme (louant Marie), quand il affirme que non seulement Celle qui a mérité d’engendrer corporellement le Verbe de Dieu est véritablement heureuse, mais que le sont aussi tous ceux qui s’efforcent de concevoir spirituellement le même Verbe par l’audition de la foi… Certes la Mère de Dieu est bienheureuse d’avoir servi dans le temps et contribué à l’incarnation du Verbe ; mais elle est encore plus heureuse d’avoir mérité, en l’aimant toujours, de le garder en elle éternellement… »[6]

Voilà qui nous rassure contre les interprétations déficientes des paroles du Sauveur à sa Mère. Jamais il n’y eut fils plus aimant et plus persévéramment dépendant, comme la suite des Mystères continuera de nous le faire savoir.

LECTURES

ÉVANGILE selon saint Jean, chap. 13, 1 à 38 : La Cène et le lavement des pieds. Le Commandement nouveau.
IMITATION de Jésus-Christ, livre 4, ch. 5 : De l’excellence de l’Eucharistie.

Évangile

Saint Jean ch. 13 Jésus lave les pieds de ses disciples. Le commandement nouveau

Avant la fête de Pâque, sachant que son heure était venue de passer de ce monde au Père, Jésus, après avoir aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin.

Et après le souper, le diable ayant déjà mis dans le cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, le dessein de le trahir. Jésus, sachant que le Père avait remis toutes choses entre ses mains, et qu’il était sorti de Dieu, et qu’il retournait à Dieu se leva de table et ôta ses vêtements ; et ayant pris un linge, il s’en ceignit. Puis, il versa de l’eau dans un bassin, et commença à laver les pieds de ses disciples, et à les essuyer avec le linge dont il était ceint.

Il vint donc à Simon-Pierre. Et Pierre lui dit : Vous, Seigneur, vous me lavez les pieds ? Jésus lui répondit : Ce que je fais, tu ne le sais pas maintenant, mais tu le sauras plus tard. Pierre lui dit : Vous ne me laverez jamais les pieds. Jésus lui répondit : Si je ne te lave, tu n’auras pas de part avec moi. Simon-Pierre lui dit : Seigneur, non seulement mes pieds, mais aussi les mains et la tête. Jésus lui dit : Celui qui s’est baigné n’a plus besoin que de se laver les pieds, car il est pur tout entier. Et vous, vous êtes purs, mais non pas tous. Car il savait quel était celui qui le trahirait ; c’est pourquoi il dit : Vous n’êtes pas tous purs.

Après qu’il leur eut lavé les pieds, et qu’il eut repris ses vêtements, s’étant remis à table, il leur dit : Savez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez Maître et Seigneur ; et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car je vous ai donné l’exemple, afin que ce que je vous ai fait, vous le fassiez aussi. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni l’envoyé plus grand que celui qui l’a envoyé. Si vous savez ces choses, vous serez heureux, pourvu que vous les pratiquiez.

Je ne parle pas de vous tous. Je connais ceux que j’ai choisis ; mais il faut que l’Écriture s’accomplisse : Celui qui mange du pain avec moi, lèvera son talon contre moi. Dès maintenant je vous le dis, avant que la chose arrive, afin que, lorsqu’elle sera arrivée, vous croyiez à ce que je suis.

En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque reçoit celui que j’aurai envoyé, me reçoit ; et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé.

Lorsqu’il eut dit ces choses, Jésus fut troublé dans son esprit, et il fit cette déclaration, et il dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, l’un de vous me trahira. Les disciples se regardaient donc les uns les autres, ne sachant de qui il parlait. Mais l’un des disciples, celui que Jésus aimait, était couché sur le sein de Jésus. Simon-Pierre lui fit signe, et lui dit : Quel est celui dont il parle ? Ce disciple, s’étant alors penché sur le sein de Jésus, lui dit : Seigneur, qui est-ce ? Jésus répondit : C’est celui à qui je présenterai du pain trempé. Et ayant trempé du pain, il le donna à Judas Iscariote, fils de Simon. Et quand il eut pris cette bouchée, Satan entra en lui. Et Jésus lui dit : Ce que tu fais, fais-le au plus tôt. Mais aucun de ceux qui étaient à table ne comprit pourquoi il lui avait dit cela. Car quelques-uns pensaient que, comme Judas avait la bourse, Jésus avait voulu lui dire : Achète ce qui nous est nécessaire pour la fête ; ou qu’il lui commandait de donner quelque chose aux pauvres. Judas, ayant donc pris cette bouchée, sortit aussitôt. Et il était nuit.

Lorsqu’il fut sorti, Jésus dit : Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié en lui. Si Dieu a été glorifié en lui, Dieu le glorifiera aussi en lui-même ; et c’est bientôt qu’il le glorifiera. Mes petits enfants, je ne suis plus que pour peu de temps avec vous. Vous me chercherez, et, ce que j’ai dit aux Juifs : Là ou je vais, vous ne pouvez venir, je vous le dis aussi maintenant. Je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres ; (mais) que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. C’est en ceci que tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres.

Simon-Pierre lui dit : Seigneur, où allez-vous ? Jésus répondit : Là où je vais, tu ne peux me suivre maintenant ; mais tu me suivras plus tard. Pierre lui dit : Pourquoi ne pourrais-je pas vous suivre maintenant ? Je donnerai ma vie (mon âme) pour vous. Jésus lui répondit : Tu donneras ta vie (ton âme) pour moi ? En vérité, en vérité, je te le dis, le coq ne chantera pas avant que tu ne m’aies renié trois fois.

Imitation de Jésus-Christ

Ch. 5 De l’excellence du sacrement de l’autel et de la dignité du sacerdoce

Voix du bien-aimé.

1. Quand vous auriez la pureté des Anges et la sainteté de Jean-Baptiste, vous ne seriez pas digne de recevoir ni même de toucher ce Sacrement. Car ce ne sont pas les mérites de l’homme qui lui donnent le droit de consacrer et de toucher le corps de Jésus Christ, et de se nourrir du pain des Anges. O mystère ineffable ! Ô sublime dignité des prêtres ! auxquels est donné ce qui n’a point été accordé aux Anges ! Car les prêtres, validement ordonnés dans l’Église, ont seuls le pouvoir de célébrer et de consacrer le corps de Jésus-Christ. Le prêtre est le ministre de Dieu ; il use de la parole de Dieu selon le commandement et l’institution de Dieu ; mais Dieu, à la volonté de qui tout est soumis, à qui tout obéit lorsqu’il commande, est le principal auteur du miracle qui s’accomplit sur l’autel, et c’est lui qui l’opère invisiblement.

2. Vous devez donc, dans cet auguste Sacrement, croire plus à la toute-puissance de Dieu qu’à vos propres sens et à ce qui paraît aux yeux : et vous ne saurez dès lors approcher de l’autel avec assez de respect et de crainte. Pensez à ce que vous êtes, et considérez quel est celui dont vous avez été fait le ministre par l’imposition des mains de l’évêque. Vous avez été fait prêtre, et consacré pour célébrer les saints mystères : maintenant soyez fidèle à offrir à Dieu le sacrifice avec ferveur, au temps convenable, et que toute votre conduite soit irrépréhensible. Votre fardeau n’est pas plus léger ; vous êtes lié, au contraire, par des obligations plus étroites, et obligé à une plus grande sainteté. Un prêtre doit être orné de toutes les vertus, et donner aux autres l’exemple d’une vie pure. Ses mœurs ne doivent pas ressembler à celles du peuple : il ne doit pas marcher dans les voies communes ; mais il doit vivre comme les Anges dans le ciel, ou comme les hommes parfaits sur la terre. 3. Le prêtre, revêtu des habits sacrés, tient la place de Jésus-Christ, afin d’offrir à Dieu d’humbles supplications pour lui-même et pour tout le peuple. Il porte devant et derrière lui le signe de la croix du Sauveur, afin que le souvenir de sa passion lui soit toujours présent. Il porte devant lui la croix sur la chasuble, afin de considérer attentivement les traces de Jésus -Christ, et de s’animer à les suivre. Il porte la croix derrière lui afin d’apprendre à souffrir avec douceur pour Dieu tout ce que les hommes peuvent lui faire de mal. Il porte la croix devant lui, afin de pleurer ses propres péchés ; derrière lui, afin que, par une tendre compassion, il pleure aussi les péchés des autres ; et se souvenant qu’il est établi médiateur entre Dieu et le pécheur, il ne lasse point d’offrir des prières et des sacrifices, jusqu’à ce qu’il ait obtenu grâce et miséricorde. Quand le prêtre célèbre, il honore Dieu, il réjouit les Anges, il édifie l’Église, il procure des secours aux vivants, du repos aux morts, et se rend lui-même participant de tous les biens.


[1] En souffrant avec Marie durant ces trois jours, Joseph – qui ne devait pas voir la Passion – y a participé cependant avant d’entrer dans la gloire.

[2] Plusieurs d’entre les plus doctes Père de l’Église (Cyrille d’Alexandrie Grégoire de Nazianze, Épiphane, Jean Damascène…) ont pensé que Jésus-Christ élevait le mariage humain à la dignité d’un sacrement de la Loi nouvelle, quand il assistait aux noces de Cana. Voir Durand, S.J. Évangile de saint Jean (Verbum salutis) p. 64.

[3] Voir chanoine Parcot, la Foi en la Sainte Eucharistie, chapitre des Noces de Cana, pp. 17-19, qui signale aussi le rapprochement des deux miracles (multiplication des pains et changement de l’eau en vin) souvent représentés sur les sarcophages des premiers siècles. Voir encore son autre ouvrage : la Sainte Eucharistie dans son pays d’origine, pp 60-61 (Éditions Alsatia, Paris).
– M. Olier, Vie intérieure de la sainte Vierge, au chapitre des Noces de Cana : « Par la parole : Ils n’ont plus de vin, Marie exprimait le désir de l’institution de la Sainte Eucharistie ».
– Mgr Pichenot, archevêque de Chambéry, l’Évangile de l’Eucharistie, pp. 77-79, sur le miracle de Cana et celui de la multiplication des pains.
– Chanoine Rolland, la Reine du paradis, 1, p. 338 : « le vin de Cana est le symbole d’un autre breuvage. Écartons le voile et voyons apparaître le mystère des mystères, l’Eucharistie ».

[4] « Jésus, à Capharnaüm, est sorti de la petite demeure où habite sa Mère ; il se promène sur les bords du lac de Génésareth, ou mer de Galilée… » Dom Delatte, l’Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, p. 153.

[5] L’Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, p. 307. Voir aussi La Sainte Vierge, par le P. de La Broise, S.J. pp. 159-163 ; et Le Mystère de Marie, par le P. Bernard, Ô.P. p. 52.

[6] Voir l’Office du Commun des fêtes de la Sainte Vierge, Neuvième Leçon du Bréviaire.