Exercices préparatoires à la consécration à Marie
Préalable : se vider du monde

Cinquième Jour
LE MONDE ET SON ESPRIT D’ORGUEIL

La troisième manifestation de l’esprit du monde est appelée par Saint Jean l’« orgueil de la vie », superbia vitae. Elle est cette dépravation qui porte des êtres créés, doués d’intelligence, à s’adorer eux-mêmes, tout en rejetant délibérément leur dépendance vis-à-vis de Dieu.

Lorsqu’un tel esprit informe une âme humaine, comme il informa jadis Lucifer devenu Satan, c’est la marque de la réprobation. Car rien n’est plus pernicieux que de s’opposer à Dieu, en voulant traiter d’égal avec lui.

Nous considérerons d’abord, dans la révolte de Lucifer l’ORIGINE éclatante de cette aberration. Nous verrons ensuite par quelle TACTIQUE Satan s’efforce d’entraîner les hommes à sa suite.

Ô Marie, humble esclave du Seigneur, aidez-nous à retirer des considérations qui vont suivre un respect de plus en plus profond envers la souveraine autorité de Dieu.

I

Dieu venait de créer les anges. Il les avait faits proches de lui, purs esprits merveilleusement beaux. Intelligence pleine de science, volonté pleine de force, liberté sans entraves, puissance presque sans limites sur le monde extérieur ; et, comme couronnement de ces perfections, la vision radieuse de l’immortalité. Tels étaient les anges dans leur être de nature.

À ces magnificences Dieu avait ajouté les splendeurs de sa grâce. Ces purs esprits rayonnaient d’innocence et de bonheur. La vie divine imprégnait leur substance. Et les lumières de la foi, et les ardeurs de la charité, et l’épanouissement de toutes les vertus projetaient sur la rectitude de leurs facultés une sagesses et une harmonie incomparables.

Mais cette grâce n’était pas encore la gloire. Pour qu’elle le devînt, il fallait la coopération de leur libre volonté à la motion de Dieu qui les portait à s’élever vers son bonheur à lui. Il fallait un hommage de sujétion et de dépendance devant la couronne présentée à leur amour. Etablis dans l’état de justice, mais non confirmés dans le bien, les anges devaient mériter la béatitude éternelle. Ce fut l’instant de l’épreuve.

Quelle était l’obéissance que Dieu leur demandait ? Etait-ce simplement d’entonner un cantique à sa gloire, ou plutôt de s’incliner devant la révélation du mystère de son Verbe devant un jour s’incarner ? Peu importe le motif. L’essentiel était d’adorer.

Ce que refusa Lucifer. Lui, le premier des Séraphins, marqué excellemment du sceau de la ressemblance divine : Tu signaculum similitudinis ; comblé de sagesse et de beauté (Ezech. 28, 12), il oublia le néant de son origine et se fixa dans la contemplation de sa propre grandeur. Loin de considérer la volonté divine comme la règle suprême à laquelle doit se conformer toute liberté créée, il sortit de son rang d’être dépendant pour rechercher sa félicité dans les seules ressources de sa nature finie, hors des limites assignées par son souverain Seigneur.

L’orgueil à son maximum d’intensité, l’endormit dans la complaisance de lui-même. Enivré de ses splendeurs d’emprunt, « il quitta, dit Bossuet, cette première Bonté qui n’était pas moins l’appui nécessaire de son bonheur que le seul fondement de son être ». (Sermon sur les démons) Non serviam, Je ne servirai pas ! osa lancer vers l’Éternel cet esprit superbe : je ne me courberai pas, je n’adorerai pas : je ne me reconnaîtrai pas l’esclave de Dieu. Je rejette sa grâce et sa gloire : je suis à moi-même ma fin et ma félicité : la perfection de ma seule nature suffit à mon bonheur.

Et le cri de révolte trouva écho parmi les hiérarchies célestes : un tiers des anges, selon une pieuse interprétation, suivit dans son péché Lucifer devenu Satan, l’adversaire de Dieu.


Réfléchissons que de cette parole est sorti l’esprit d’orgueil du monde. Tout ce qui, ici-bas, résiste à Dieu, à sa lumière, à sa vérité, à sa grâce, à son amour, à sa béatitude, redit encore le Non serviam, Je ne servirai pas !

Tout ce qui prétend pouvoir se suffire au point de vue du bonheur, sans rien devoir à Dieu, par horreur de la dépendance vis-à-vis de ce Maître suprême, redit encore le Non serviam.

Tout ce qui se place en travers des bienfaits du Christ, tout ce qui se révolte contre le libre exercice qu’il fait de sa Souveraineté sur ses membres rachetés, redit encore le Non serviam.

Tout ce qui refuse obéissance à l’Église et à l’autorité de son chef ; tout ce qui s’appelle esprit d’indépendance, ou d’insoumission, ou de naturalisme et de laïcisme, garde pour mot d’ordre encore le Non serviam de Lucifer : je ne serai pas l’esclave de Dieu.

Le monde, maudit par Notre-Seigneur, est out entier imbu de cet esprit de Satan. Il puise là sa sève, il prend là sa forme la plus caractérisée, sa forme définitive. S’il commence par l’appât des plaisirs charnels ou la séduction des richesses, c’est pour aboutir au rejet de la grâce et du bonheur de Dieu.

Cependant, Dieu restera toujours le Maître incontesté. Si l’on ne veut pas dépendre de lui librement et par amour, il faudra quand même en dépendre par contrainte et par haine. Tel est, depuis de milliers de siècles, le sort de Satan, l’esclave rebelle : il est damné sans espérance.


En contrepartie du drame angélique, aimons contempler l’amoureuse soumission de Marie, la première et la plus privilégiée de toutes les créatures humaines. Comblée elle aussi, et dès le premier instant de sa conception immaculée, de tous les dons de la nature et de la grâce, elle n’avait cessé de répondre, du plein élan de sa volonté, aux avances divines. À ce point qu’au matin de l’Annonciation, elle avait atteint un degré de grâce sanctifiante supérieur à ce que nous pouvons imaginer.

C’est alors que Dieu lui proposa – non pas l’entrée dans la gloire éternelle – mais une grâce éminente, d’un ordre transcendant, celle de devenir la Mère de son Verbe, deuxième Personne de la Trinité. Devant la révélation d’une telle grandeur, loin de s’arrêter à elle-même et de s’y complaire, la Vierge s’abîme en son humilité, elle s’abaisse devant Dieu, elle reconnaît ses droits, elle adore ses desseins de miséricorde. Elle pense aux âmes, à toutes les âmes qui vont être rachetées, et elle donne son consentement : Ecce ancilla Domini, Je suis l’esclave du Maître Souverain qui est Dieu. Et elle entend demeurer l’esclave de Dieu à l’instant même où elle devient sa Mère, quand elle se voit élevée bien au-dessus des hiérarchies angéliques. Ce qui montre bien qu’elle ne considère pas l’honneur qui lui est fait. Elle regarde uniquement Dieu et nos âmes.

Ce contraste entre Lucifer et Marie nous fait mieux saisir quelle fut l’aberration du premier des Séraphins, et quelle est aussi présentement la folie de ceux qui préfèrent suivre ce révolté.

II

Car, tourmenté de jalousie, Satan ne réussit que trop à entraîner les hommes dans son orgueil et dans sa chute.

N’a-t-il pas commencé par s’attaquer à nos premiers parents au paradis terrestre ? N’a-t-il pas provoqué leur désobéissance en leur faisant croire qu’ils seraient comme des dieux, les égaux de Dieu, trouvant donc en eux-mêmes leur félicité ?

Adam et Eve n’avaient nul besoin, ni même nulle envie de goûter la saveur du fruit défendu. Les fruits savoureux ne leur manquaient pas. La ruse du démon fut de s’attaquer à leur intelligence par la fausse affirmation que ce fruit recelait une science en quelque sorte divinisante. Ce qui les faisait sortir de leur condition pour s’élever à la hauteur même de Dieu.

« Dieu ne vous a défendu de toucher à ce fruit que pour vous empêcher de connaître tout ce qu’il connaît, et d’avoir comme lui une excellence divine… ».

Et nos premiers parents burent ce poison mortel. « Il s’éleva dans leur cœur une certaine attention à eux-mêmes qui ne leur était pas permise, un amour de leur propre excellence : et de tout cela un secret plaisir de se goûter eux-mêmes avant de goûter le fruit défendu, et de se plaire en leur propre perfection, que jusqu’alors, innocents et simples, ils n’avaient vue qu’en Dieu seul ». (Bossuet)

Leur désobéissance fut donc une désobéissance d’orgueil. Traîtreusement, Satan leur avait infusé sa malice, son esprit d’insubordination : s’affranchir de leur Créateur et Sanctificateur, faire de leur personne une divinité.


C’est toujours à cet orgueil qu’aboutit sa tactique de tentateur, quel que soit le moyen de séduction qu’il emploie.

Même dans sa lutte avec le Christ au désert, il ne craignit pas de livrer ce suprême assaut. Saint Luc nous rapporte, en effet, qu’après les deux premières tentations, le démon emmena Jésus dans la Ville sainte et le plaça sur le pinacle du temple, c’est-à-dire sur la tour la plus élevée de l’édifice, celle qui surplombait, à quarante mètres du sol, toute la vallée de Josaphat. « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ! Il n’y a nul danger d’ailleurs. N’est-il pas écrit (au psaume 90) que Dieu a confié à ses fanges le soin de te garder… de te porter dans leurs mains, de crainte que tu ne heurtes contre la pierre ? »

C’était lui souffler une pensée de présomption et de vaine gloire.

Présomption que de quitter la voie où le Seigneur demande de marcher, la voie simple du devoir d’état, pour se précipiter dans les témérités et les folies de la volonté propre. Dieu n’a promis l’assistance des saints anges gardiens qu’à ceux qui restent à leur place, dans leurs voies : in viis tuis. Satan, dans le texte qu’il cite, a supprimé ces deux mots essentiels.

Vaine gloire et aussi vaine ostentation que de s’offrir aux regards de la foule qui remplissait l’enceinte sacrée, par une action d’éclat, un prodigieux coup de théâtre, une sorte de réclame retentissante, qui le ferait acclamer immédiatement par la nation entière comme le plus glorieux de ses thaumaturges. Jésus aurait ainsi assumé le rôle d’un Messie politique et mondain, alors qu’il doit au contraire sauver les hommes de la servitude du péché par l’humiliation, la souffrance et la mort.

Insidieuse tentation d’orgueil ! Jésus a résisté, mais combien le monde, ami de la vaine ostentation et de toutes les témérités, s’y laisse prendre !


Saint Luc ajoute que le démon, vaincu s’éloigna du Sauveur, mais seulement pour un temps (4, 13). Effectivement, Satan reviendra en cette ville de Jérusalem au moment de la Passion, qui sera son heure, « l’heure du Prince des ténèbres ». Alors, il sera tellement devenu l’inspirateur et le maître des Pontifes de la nation juive que ceux-ci réussiront à faire mourir Jésus, uniquement par jalousie d’orgueil.

« Nous ne voulons pas que cet homme, qui se dit être le Fils de Dieu, vienne prendre notre place et dominer sur nous. Nous ne nous courberons pas devant lui. Nous sommes les chefs. À nous seuls doivent revenir les hommages du peuple. Qu’importent les miracles de ce séducteur ! Qu’importe l’affirmation de sa divinité. Il blasphème, quand il se dit roi et fils de Dieu. Il mérite la mort. Qu’on s’en débarrasse. Crucifions-le… »

Et voilà, traduite en langage humain, l’orgueilleuse révolte de Lucifer. C’est toujours le Verbe incarné qu’il poursuite de sa haine envieuse et tenace. Il avait jadis entraîné à sa suite le tiers des anges. Il entraîne encore, il entraîne toujours dans sa rébellion une multitude d’hommes. Et ceux-ci – qui le suivent consciemment – sont plus coupables que ceux qui pêchent par ignorance ou par faiblesse, parce qu’ils s’en prennent directement à Dieu. L’autorité de Dieu les offusque, ses commandements et ceux de son Église les révoltent. La conquérante Royauté du Christ excite toujours leur jalousie. Ce mépris de Dieu et de son Christ constitue le péché de l’esprit et donne à l’orgueil toute son intensité. Il n’y a pas de malice plus grande.

D’autre part, ces êtres orgueilleux, pour qui Dieu ne compte pas, aspirent avec véhémence à dominer leurs semblables. Leur triomphe éclate lorsqu’ils réussissent à tout mettre sous leurs pieds. Quelle jactance alors et quel étalage de leur supériorité ! À eux seuls les hommages et les applaudissements du public. Il faut qu’on les porte en triomphe et qu’on les acclame, et qu’ils se manifestent comme ayant usurpé la place de Dieu. C’est le règne de l’orgueil à son apogée.

D’ordinaire ce règne dure peu. Enivrés de leur propre gloire, ils se jettent dans des entreprises téméraires, bientôt suivies de chutes retentissantes. C’est alors que le souverain Seigneur, outragé, brise le sceptre de ces ambitieux, et que par un singulier retour de la Providence, l’opprobre est en définitive leur partage et leur châtiment. De combien d’exemples fameux n’avons-nous pas été les témoins en ces derniers temps !


Tel est le triste aboutissement de cet orgueil de la vie qui fait le fond de l’esprit du monde. On ne comprend que trop dès lors l’impossibilité pour une âme d’aborder la Consécration du saint esclavage, tant qu’elle serait, d’une manière ou d’une autre, sous la morsure de ce poison violent.

Ô Marie, tenez notre esprit en garde contre toute tentation de désobéissance à Dieu et de complaisance en nous-mêmes. Aidez-nous à fuir ce qui sentirait l’ostentation, la jactance, la vaine gloire, l’ambition, le désir de paraître et de dominer. Nous savons que tout cela ne peut venir que du démon.

Mettez en nous vos sentiments d’humilité, votre amour de la soumission et de la dépendance, votre souverain respect des droits de Dieu, votre constant souci de tout rapporter à sa gloire, comme vous l’avez témoigné dans votre cantique du Magnificat.

Alors, nous serons heureux de nous reconnaître, à votre suite et à votre exemple, les esclaves d’amour de Dieu. Il n’est pas de plus noble appartenance : elle est celle dont se glorifient tous les justes qui sont sur la terre et tous les saints qui sont dans le Ciel.

LECTURES

ÉVANGILE selon saint Mathieu, chap. 6, versets 1 à 15 : Vices à éviter dans la vie chrétienne.

IMITATION de Jésus-Christ, livre 1, chap. 6 : Des affections désordonnées.

Évangile

Saint Matthieu, 6, 1-15

« Prenez garde de faire vos bonnes œuvres devant les hommes, pour en être remarqués ; autrement vous ne recevrez pas de récompense de votre Père qui est dans les cieux.

« Lors donc que vous faites l’aumône, ne sonnez pas de la trompette devant vous, comme font les hypocrites, dans les synagogues et dans les rues, afin d’être honorés des hommes. En vérité, Je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense.

« Pour vous, quand vous faites l’aumône, que votre main gauche ignore ce que fait votre droite, afin que votre aumône reste dans le secret. Et votre Père qui voit dans le secret vous le rendra.

« Donnez et l’on vous donnera : on versera dans votre sein une bonne mesure, pressée et entassée et se répandant par- dessus les bords.

« De même, lorsque vous prierez, ne ressemblez point à ces hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et dans les angles des places publiques, afin d’être remarqués de tout le monde. En vérité, Je vous le déclare : ils ont reçus leur récompense.

« Pour vous, quand vous voudrez prier, entrez dans votre chambre, fermez la porte et priez votre Père en secret ; et votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra.

« En priant, ne multipliez pas les paroles comme le font les païens, qui s’imaginent être exaucés à force de paroles. Ne leur ressemblez point, car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant même que vous ne L’imploriez.

« Demandez, et il vous sera donné. Cherchez, et vous trouverez. Frappez, et il vous sera ouvert. Qui demande, reçoit ; qui cherche, trouve ; et on ouvre à celui qui frappe.

« Si un enfant demande du pain à son père, qui d’entre vous lui donnera une pierre ? ou s’il demande un poisson, qui lui donnera un serpent ? ou s’il demande un œuf, qui lui donnera un scorpion ?

« Si donc vous, bien que mauvais, vous savez donner à vos enfants des choses bonnes, combien plus votre Père, qui est dans les cieux, vous donnera-t-Il ce qui est bon, et surtout le bon esprit, quand vous le Lui demanderez.

« Or, vous prierez ainsi :

« Notre Père, qui êtes aux cieux, que Votre Nom soit sanctifié !
Que Votre règne arrive !
Que Votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien !
Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés !
Et ne nous laissez pas succomber à la tentation !
Mais délivrez-nous du mal ! Ainsi soit-il.

« Car si vous remettez aux autres leurs offenses, votre Père céleste, à Son tour, vous remettra vos péchés. Mais si vous ne pardonnez pas aux autres, votre Père non plus, ne vous pardonnera pas vos péchés.

Imitation de Jésus-Christ, Des affections déréglées

1. Dès que l’homme commence à désirer quelque chose désordonnément, aussitôt il devient inquiet en lui-même.

Le superbe (l’orgueilleux) et l’avare n’ont jamais de repos, mais le pauvre et l’humble d’esprit vivent dans l’abondance de la paix.

L’homme qui n’est pas encore parfaitement mort à lui-même est bien vite tenté, et il succombe dans les plus petites choses.

Celui dont l’esprit est encore infirme, appesanti par la chair et incliné vers les choses sensibles, a grand-peine à se détacher entièrement des désirs terrestres.

C’est pourquoi, lorsqu’il se refuse à les satisfaire, souvent il éprouve de la tristesse, et il est disposé à l’impatience quand on lui résiste.

2. Que, s’il a obtenu ce qu’il convoitait, aussitôt le remords de la conscience pèse sur lui, parce qu’il a suivi sa passion, qui ne sert de rien pour la paix qu’il cherchait.

C’est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu’on trouve la véritable paix du cœur. Point de paix donc dans le cœur de l’homme charnel, de l’homme livré aux choses extérieures : la paix est le partage de l’homme fervent et spirituel.