Exercices préparatoires à la consécration à Marie
Préalable : se vider du monde

Les douze jours préliminaires pour se vider du monde

C’est un principe admis par tous les maîtres de vie spirituelle que l’âme qui désire s’élever, par une généreuse correspondance à la grâce, jusqu’à la parfaite union avec l’Époux céleste, doit d’abord préparer au Bien-Aimé en son intérieur une demeure digne de l’Hôte divin. Il lui faut donc commencer par écarter les obstacles qui s’opposent à cette union.

Le Docteur angélique nous enseigne, en effet, que l’application principale de l’âme, en qui la charité débute, doit être de s’éloigner des voies du péché et de résister aux convoitises mauvaises qui viennent sans cesse contrarier son mouvement vers Dieu (IIa IIae, q. 24, art. 9). Et c’est en quoi consiste le travail particulier de la phase purgative, ainsi dénommée parce qu’elle tend principalement à purifier notre cœur du péché et à le guérir de toutes les infirmités spirituelles, contractées dans le commerce des créatures au mépris des lois de Dieu.

Or, c’est bien à ce travail de purification intérieure que tend radicalement saint Louis-Marie de Montfort, quand il commence par exiger des âmes, qui veulent à sa suite se consacrer entièrement à Marie, le vide complet en elles de l’esprit du monde. Tel est le premier labeur imposée, auquel elles devront s’employer pendant douze jours au moins, dès le début des Exercices. Encore n’est-ce là qu’un labeur préliminaire et comme une première étape à franchir dans la voie purgative : car les âmes, même purifiées de l’esprit du monde, devront de plus, pendant la première Semaine, se purifier d’elles-mêmes et de toutes les attaches à leur esprit propre.


Remarquons de suite que Montfort fait porter ce labeur préliminaire non pas sur le monde seul, en tant qu’on l’oppose parfois au démon et à la chair, mais d’une façon plus générale sur l’esprit du monde, en tant que cet esprit est directement opposé à celui de Jésus-Christ. Contre les affirmations du divin Maître il avance un ensemble de maximes, qui sont plus pernicieuses que le péché lui-même, en ce sens qu’elles tendent toutes à justifier le péché et à ignorer la grâce, son remède.

C’est ce que Montfort appelle, à la suite de saint Paul (I Cor. I, 20-21), la sagesse du monde. Elle séduit par son faux brillant, par ses apparences trompeuses, quantité d’âmes superficielles ou demeurées jusque-là innocentes. Elle se présente, au premier abord, « non pas d’une manière grossière et criante… mais d’une manière fine, trompeuse et politique ; autrement, ce ne serait plus, selon le monde, une sagesse, mais un libertinage » (Amour Sagesse Éternelle, 74-75).

Pour mieux démasquer cette fausse sagesse du monde, il la divise en sagesse terrestre, charnelle et diabolique, s’appuyant sur le texte de l’apôtre saint Jacques : Cette sagesse n’est point celle qui vient d’en haut; mais elle est terrestre, charnelle, diabolique. (III, 15). Ce qui revient à DIRE qu’elle est fille de la triple concupiscence pleinement adulée et satisfaite.

La sagesse terrestre est l’amour désordonné des biens de ce monde. La sagesse charnelle est l’amour des plaisirs des sens.

La sagesse diabolique est la recherche passionnée de l’estime, des honneurs et dignités, de tout ce qui peut assouvir l’orgueil humain.

Telles sont, en effet, les invariables manifestations de l’esprit du monde. C’est pourquoi l’apôtre saint Jean disait aussi à ses chrétiens des Églises d’Asie Mineure : « Mes petits enfants, n’aimez pas le monde, ni tout ce qui est dans le monde ; parce que ce qu’il y a dans le monde est concupiscence de la chair (insatiable en ses plaisirs), concupiscence des yeux (avides de possession terrestre), et orgueil de la vie » (I Jn II, 15).

Saint Jean désigne en premier lieu l’attrait des plaisirs de la chair, parce que c’est toujours par eux que le monde commence son œuvre de séduction. Faire en soi le vide de l’esprit du monde sera donc bannir à jamais de son intérieur cet amour des plaisirs sensuels, des richesses et des honneurs, préconisé comme une sagesse, pour embrasser l’esprit de l’Évangile qui est un esprit de pénitence, de détachement et d’humilité.

Ce sera, par le fait, s’affranchir de la tyrannie du péché, et ainsi enlever le premier et principal obstacle à la grâce et à la vie d’union. Ce sera, du même coup, arrêter et fixer son choix entre le Ciel ou l’enfer, entre le Christ ou Satan, entre l’esclavage d’amour de l’un ou l’esclavage de haine de l’autre ; et cela, pour obéir à cette parole du Sauveur : « personne ne peut être esclave de deux maîtres à la fois » (Math. VII, 24). « Ou il faut que les chrétiens soient esclaves du diable, dit Montfort, ou qu’ils soient esclaves de Jésus-Christ » (VD n° 73).


On comprend dès lors pourquoi notre Saint présente aux âmes le travail préliminaire de leur purification sous cette forme de vide radical à opérer en elles de l’esprit du monde, qu’il s’agisse de la conversion proprement dite, ou de l’élimination d’attaches secrètes dans des cœurs convertis. Soucieux, dès le début, de les jeter dans le moule immaculé de la Vierge bénie, qui a gardé et gardera toujours les purs linéaments du Christ, il sait que ces âmes ne seront jamais susceptibles d’en recevoir l’empreinte, tant qu’elles présenteront à Marie un esprit opposé à celui de son divin Fils.

Or, comme le fait remarquer Montfort dans l’un de ses sermons inédits sur le texte de saint Jean cité plus haut, « le monde n’et pas seulement opposé à Jésus-Christ par passion et par surprise, mais de propos délibéré… il en fait un métier » (Sermon sur le règne des trois concupiscences dans le monde). De vrai, rien n’est plus saillant, dans tout l’Évangile, que cet antagonisme déclaré de Jésus-Christ et du monde. C’est une contradiction perpétuelle et de tous les instants. Le monde hait le Christ, et le Christ ne prie pas pour le monde.

Lui, le doux et miséricordieux Sauveur, toujours prêt à offrir son Cœur si compatissant aux âmes tombées ou chancelantes, il n’a que es duretés et des anathèmes pour le monde : Vae mundo a scandalis (Math. XXIII, 7.), « malheur au monde à cause de ses scandales » : le scandale de ses exemples nettement contraires aux exemples de Jésus, et le scandale de ses maximes qui sont la contrepartie des enseignements de l’Évangile. Il n’y a et il n’y aura jamais de conciliation possible entre l’esprit du monde et l’esprit de Jésus-Christ.

Mais, de plus, cet esprit du monde est également contraire à celui de la Vierge, et même sa caractéristique n’est-elle pas d’éloigner de la Mère plus encore que du Fils, depuis qu’à l’origine Dieu a établi des inimitiés enter Marie et le Prince du monde, ainsi qu’entre leurs deux races ? le monde veut ignorer la Mère, afin de pouvoir plus sûrement ignorer le Fils. Il y aura donc toujours une haine irréductible entre la Sainte Vierge et le monde, entre les enfants et esclaves d’amour de Marie et les enfants et esclaves de contrainte de Satan. L’Immaculée, qui s’es proclamée l’esclave fidèle du Seigneur, écrasera toujours la tête de celui qui a osé le premier se dresser contre Dieu et affirmer qu’il ne le servirait pas.


De toute nécessité, l’âme désireuse de se jeter en Marie pour se mieux conformer à Jésus, devra donc s’appliquer à faire en son intérieur le vide complet de cet esprit satanique qui s’est comme incarné dans le monde. Pour cela, il importe avant tout de réfléchir sur l’OPPOSITION QUI EXISTE ENTRE LE MONDE ET JESUS-CHRIST. Nous y consacrerons les méditations des six premiers jours :

1er jour : le monde et son esprit de jouissance
2ème jour : Jésus-Christ et son esprit de pénitence
3ème jour : Le monde et son esprit de possessio
4ème jour : Jésus-Christ et son esprit de détachement
5ème jour : Le monde et son esprit d’orgueil
6ème jour : Jésus-Christ et son esprit d’humilité.

Nous approfondirons ensuite les QUATRE MOYENS que Montfort nous propose dans les derniers chapitres de son Amour de la Sagesse Eternelle, pour nous affranchir de l’esprit du monde et nous disposer à acquérir l’esprit de Jésus-Christ :

7ème jour : un désir ardent
8ème jour : une prière continuelle
9ème jour : une mortification universelle
10ème jour : une véritable dévotion à Marie.

Ce quatrième moyen étant le plus grand, le plus puissant de tous, nous insisterons – toujours avec Montfort – sur cette inimitié irréconciliable, voulue par Dieu, entre Marie et le Prince du monde ; laquelle doit se retrouver chez tous les fidèles esclaves de la Vierge. Ce seront nos deux dernières méditations de la période préliminaire :

11ème jour : l’inimitié entre Satan et Marie
12ème jour : l’inimitié entre la race de Satan et la descendance de Marie.


Voilà le travail de notre purification première. Et cette purification doit être radicale. La tendance la plus funeste pour l’âme serait de vouloir concilier entre elles les choses les plus inconciliables : accommoder Jésus-Christ avec le monde, et s’engager dans une voie de perfection tout en conservant quelque affection pour le siècle. Il n’y a pas d’accord possible. Le choix de l’âme doit être définitif, son élection doit être sans retour.

Ainsi, dès la fin des douze jours préliminaires, pouvons-nous envisager notre Consécration comme une parfaite rénovation des promesses du baptême, selon la volonté expresse de saint Louis-Marie de Montfort. Et nous serons sincères en disant à la Sainte Vierge : « Je renouvelle et ratifie aujourd’hui, entre vos mains, les vœux de mon baptême. Je renonce pour jamais à Satan, à ses pompes (ses séductions) et à ses œuvres ; et je me donne tout entier à Jésus-Christ, la Sagesse incarnée… »

Tel doit être, comme au jour du baptême, le vide de l’esprit du monde dans le cœur qui se consacre à Marie. Et ce labeur – répétons-le – est indispensable pour la valeur et la fécondité de notre Donation. La Sagesse divine n’habite pas dans un cœur esclave du péché. Il faut être pur, ou tout au moins purifié de cet esprit du monde opposé à celui de Jésus-Christ, avant d’être coulé dans le MOULE virginal où s’élaborent les élus.

Le P. de Montfort n’indique pas de prières spéciales pour les douze jours préliminaires. On pourra réciter chaque matin le Veni Creator Spiritus et l’Ave Maris Stella.

Premier Jour
LE MONDE ET SON ESPRIT DE JOUISSANCE

« Mes petits enfants, disait l’apôtre saint Jean, n’aimez pas le monde, ni tout ce qui est dans le monde, parce que ce qu’il y a dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie. » (I Ep. II, 15)

Arrêtons-nous aujourd’hui à la première de ces indications : l’amour des plaisirs de la chair. Tel est le point de départ de la corruption du monde, ce qui, de prime abord, manifeste son esprit. C’est invariablement par les plaisirs des sens qu’il commence de soustraire les âmes à la bienfaisance du commandement divin.

Nous considérerons les œuvres et les maximes de ceux qu’informe cet esprit, dans l’unique but de nous en détourner à jamais.

Ô Marie, vous que l’Église appelle la Mère très chaste, Mater castissima, aidez-nous à réfléchir sur la fausse conduite des mondains, esclaves de la concupiscence charnelle. Au moment de la mort, force leur sera de reconnaître qu’ils se sont trompés : Ergo erravimus. (Sap. V, 6)

I

Leurs ŒUVRES consistent à « ne chercher que les plaisirs des sens, dit le P. de Montfort. Ils aiment la bonne chère, ils éloignent d’eux tout ce qui peut mortifier ou incommoder le corps… ils ne pensent le plus ordinairement qu’à boire, manger, jouer, rire, se divertir et passer agréablement le temps… » (Amour Sagesse Eternelle, n° 81)

Cette recherche du bien-être et des satisfactions sensuelles les porte alors à tous les excès de la mollesse et de l’intempérance, pour les entraîner finalement, par une pente fatale, jusqu’à ces jouissances grossières qu’on ne peut même nommer dans l’assemblée des saints.

Le monde n’a point de peine à saisir les âmes légères par cet appât du plaisir des sens.

« Issus d’une chair de péché, dit le pape saint Grégoire, nous portons en nous-mêmes les armes avec lesquelles notre ennemi nous combat » (Hom 26 in Evang.). Depuis la déchéance de notre nature, la chair convoite sans cesse cotre l’esprit ; une loi impérieuse de rébellion se fait sentir dans nos membres, et les sollicitations du corps oppriment l’âme avec une telle tyrannie que nous entendons les saints eux-mêmes s’écrier en gémissant après l’apôtre : Qui me délivrera de ce corps de mort ? (Rom. VII, 24). Qui nous délivrera de ce corps mortel dont la pesanteur énerve notre volonté et nous entraîne, comme malgré nous, vers le mal ? Qui nous affranchira de sa tyrannie ?

La grâce de notre divin Sauveur opère dans les âmes justes le prélude de cet affranchissement, mais il leur faut lutter jusqu’à la délivrance complète ; et cette lutte intime, qui se transforme en victoire, devient un titre à la couronne éternelle.

Le monde, au contraire, ennemi de la grâce du Christ, rejette cette lutte. Puisant sa force dans la déchéance de notre nature, il pousse ses adeptes vers l’amour effréné de tous les plaisirs du corps, il les fascine par le miroitement de ses jouissances qu’il sait multiplier et varier avec art. Romans, spectacles, cinémas, modes corruptrices, festins opulents, danses sans pudeur, parfums amollissants, inventions raffinées, tout lui sert de pâture. Il présente la luxure à tous les sens, en projetant sur le mal les apparences les plus séductrices. Sous le charme de ces apparences, il ne veut que jouir, jouir de tout, jouir toujours ; c’est la magie du monde.

Les âmes, emportées avec lui dans ce tourbillon du plaisir, s’attachent au corps et à toutes ses exigences. Loin de s’en affranchir, elles s’enfoncent dans cet état de servitude où le péché nous établit dès notre naissance ; elles se livrent à tous les abaissements, à tous les excès, à tous les désordres ; et ainsi, elles se constituent les esclaves des habitudes honteuses qu’engendrent ces désordres.

Alors, notre corps devient en vérité « cette chair » si constamment et sévèrement flétrie dans l’Écriture, cette chair qui n’est plus le corps précisément, mais ce qui le dégrade, le corrompt, l’asservit et le perd ; cette chair qui est l’ennemie armée de l’esprit et la contradiction vivante de la grâce ; cette chair qui est en nous l’ange de Satan (Galat. V, 17), nous donnant ces soufflets qu’on aime, hélas ! encore qu’ils nous déshonorent ; cette chair qui est comme notre antéchrist personnel et intime, l’antagoniste déclaré de Dieu et de ses droits ; cette chair enfin qui est le titre le plus clair à la réprobation, selon qu’il est écrit (I Cor. XV, 11) : « la chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu » (Mgr Gay, Instructions pour les personnes du monde. 1ère instruction.)

Examinons notre conscience sur ce point, car il importe de dégager notre vie chrétienne de tout alliage avec le monde et la chair. S’il ne se trouve point de boue en nos cœurs, n’y a-t-il pas de la poussière ? Saint Léon le Grand nous affirme que, même pour les cœurs religieux, c’est comme une nécessité d’être salis par la poussière du monde.

Et que dire alors de ceux qui ont des complaisances coupables pour le siècle ou pour tout ce qui flatte la convoitise charnelle ? Que penser des âmes qui jettent dans la fange la couronne de leur baptême et celle de leur confirmation, pour n’en point ici nommer d’autres ? Il y a en chacun de nous une secrète disposition aux plaisirs de la chair ; si nous cédons et nous livrons à leurs attraits, nous franchissons facilement les justes bornes.

« Tous les plaisirs des sens, nous dit Bossuet, s’excitent les uns les autres ; l’âme qui en goûte un remonte aisément à la source qui les produit tous. Ainsi les plus innocents, si l’on est toujours sur ses gardes, préparent aux plus coupables ; les plus petits font sentir la joie qu’on ressentirait sur les plus grands… » C’est pourquoi « toute âme pudique fuit l’oisiveté, les tendresses qui amollissent le cœur, tout ce qui flatte les sens, les nourritures exquises : tout cela n’est que la pâture de la concupiscence de la chair que saint Jean nous défend, et en entretient le feu. (Traité de la concupiscence, chap. v)


Ô Marie, détachez notre cœur et maintenez-le détaché de tout amour pour les plaisirs coupables. L’austérité de la seule vie chrétienne, soutenue par votre grâce, exige de nous ce détachement, avec la sainte tempérance dans l’usage des plaisirs permis dont vous voulez bien agrémenter notre route d’exil.

Ne permettez pas que ces plaisirs nous prennent et nous captivent : faites-nous vivre plus haut que notre corps et que toutes les délectations qui l’affectent. Fixez notre cœur dans l’amour du Cœur de votre divin Fils : c’est à lui seul que nous devons la souveraine préférence et c’est lui seul qui doit demeurer la règle invariable de nos autres amours.

II

Quant aux MAXIMES de ceux qu’asservit l’esprit du monde, elles sont foncièrement pernicieuses. Celles-ci viennent après les œuvres et prétendent en être la justification. Elles forment le code de cette sagesse mondaine si nettement opposée à la Sagesse évangélique. Par elles surtout l’esprit du monde pénètre les intelligences et les corrompt de façon presque irrémédiable. Car elles ne tendent à rien moins qu’à faire ignorer Dieu, la grâce, la vie future ; à détruire conséquemment tout surnaturel dans l’âme des baptisés.

Pour les mondains jouisseurs, en effet, le péché – en particulier le péché de la chair – n’est point un mal, une offense à la sainteté divine et à la dignité humaine, mais une simple exigence de la nature, tout ainsi que le manger, le boire, le dormir : « On ne contrarie pas la nature ». Qui n’a pas entendu les théories du monde sur ce point ? Avec quel air de science ne prétend-il pas les imposer ? Et de quels sarcasmes aussi ne couvre-t-il pas les continents et les chastes, ceux et celles spécialement qui ont voué par état au Christ la noble intégrité de leur corps ? Le monde ne croit pas à la vertu.

De plus, pour ces mondains, Jésus-Christ n’est pas le grand ennemi ; il est plutôt le grand méconnu et le grand dédaigné. On n’entend pas ici lui déclarer une guerre ouverte, on préfère le traiter comme s’il n’existait pas : qu’il nous laisse à nos plaisirs et à nos libres amours ; nous ne voulons lui accorder ni regard, ni attention, ni souvenir. Et sous le manteau de cette ignorance volontaire et coupable, on étouffe toute idée du commandement divin ou de la défense divine, on affirme sa propre indépendance et, dans cette folle émancipation, on se sent plus à l’aise pour assouvir des passions honteuses.

C’est de pareilles consciences faussées que montrent alors ces maximes et autres semblables : « Il faut que jeunesse se passe, il faut respecter la liberté de chacun, il faut être de son siècle et vivre comme tout le monde ; après tout, nos plaisirs ne font tort à personne… » Maximes auxquelles donnent force de loi tant de lâches complaisances de la part des bons.

Enfin pour ces mondains jouisseurs, seule la vie présente compte et nous n’avons point d’autres destinées. La préoccupation de l’au-delà ne traverse pas leur esprit. « Ils se sont dit les uns aux autres dans l’égarement de leurs pensées : il est court et triste le temps de notre vie, et quand vient la fin d’un homme, il n’y a point de remède ; on ne connaît personne qui soit revenu du séjour des morts. Le hasard nous a amenés à l’existence, et, après cette vie, nous serons comme si nous n’avions jamais été… Notre nom tombera dans l’oubli avec le temps, personne ne gardera le souvenir de nos œuvres… Venez donc, jouissons des biens présents, usons des créatures avec l’ardeur de la jeunesse, buvons à profusion le vin précieux, couvrons-nous de parfums, et ne laissons point passer la fleur du printemps. Couronnons-nous de roses avant qu’elles se flétrissent… laissons partout des traces de nos réjouissances, car c’est là notre part, c’est là notre destinée. » (Sap. II, 1-9)

Telles sont les maximes des voluptueux décrites au Livre de la Sagesse, il y a deux mille ans. Les mondains d’aujourd’hui les résument dans la phrase courante : « Il faut vivre sa vie », c’est-à-dire il faut tirer de l’existence la plus grande somme possible de jouissances, après quoi la mort nous rejette dans le néant. « Mais ils se trompent, ajoute l’écrivain sacré, aveuglés qu’ils sont par leur malice… Dieu a créé l’homme pour l’immortalité ». Et le divin Maître a prononcé cette autre parole : « Celui qui aime la vie la perdra ».

Lorsque ce pernicieux esprit du monde gouverne une âme, toute conversion semble impossible, la foi étant rejetée de ses derniers refuges. S’il n’y avait dans cette âme que des œuvres de péché, la grâce divine pourrait en triompher encore, car le sang du Christ efface les fautes ; mais il n’y a pas de place pour le repentir, puisque le péché n’est plus l’offense de Dieu et que toute croyance au dogme de la vie future s’est évanouie. Le mondain subit alors cet esclavage de l’esprit qui est le plus effroyable, il vit sous la tyrannie de l’erreur et du mensonge et, dans cette servitude, il n’a plus de goût que pour les choses de la chair (Rom. VIII, 5). Ainsi, dit saint Augustin, « l’homme qui devrait être spirituel, même dans la chair, est devenu charnel même dans l’esprit ». (Cité de Dieu, liv 14, ch 15)

Et cette dégradation l’assimile à ces peuples sauvages ou même civilisés dont parle Bossuet, « qui n’ont plus d’esprit que pour leur corps et en qui ce qu’il y a de plus est de respirer » (Traité de la concupiscence, chap. VII).


Qu’il importe donc de haïr le monde, selon le précepte de saint Jean, puisqu’il est submergé à ce point par la concupiscence de la chair. Ayons surtout ses maximes en horreur : elles corrompent le cœur en aveuglant l’esprit. Quant aux jouissances qu’il propose avec tant d’artifice, dépouillons-les de leur séduisante apparence, elles se montreront alors dans leur réalité, courtes, vides et inapaisantes. « Je n’ai rien refusé à mes yeux de ce qu’ils ont désiré, écrivait Salomon ; et j’ai permis à mon cœur de jouir de tous les plaisirs… et j’ai trouvé que tout cela était vanité et affliction d’esprit. » (Eccl. II, 10)

« Dégoût, appétit, encore dégoût, puis renouvellement d’ardeur » (Bossuet), c’est le cercle borné où tournent tous les plaisirs des sens.

Demeurons sur nos gardes. Veillons à ne pas ouvrir au démon tentateur la porte de nos sens. Car si le monde commence son œuvre de séduction par la présentation des plaisirs sensuels, il ne fait que suivre en cela l’invariable tactique de celui que Notre-Seigneur appelle « son Prince » (Jean, XII, 32). Au paradis terrestre où régnait l’abondance, comme au désert de Jéricho où sévissait l’extrême disette, Satan s’adresse en premier lieu à la chair : manger le fruit défendu, changer les pierres en pains.

Et s’il agit ainsi avec des êtres dans l’état d’innocence et vis-à-vis du Christ lui-même, combien plus continue-t-il de le faire avec nous qui vivons dans un état de déchéance.

Adam et Eve sont tombés pour avoir écouté le Tentateur. Jésus l’a repoussé par une parole de l’Écriture inspirée.

Nous le repousserons de même, en interrogeant l’Évangile dans la méditation qui va suivre, pour découvrir l’opposition qui existe entre Jésus-Christ et le monde sur le point qui nous occupe.

Demandons à la Vierge très pure de nous aider à écouter et à suivre les enseignements de son Fils, la Sagesse incarnée.

LECTURES

ÉVANGILE selon saint Matthieu, chap. V, versets 1 à 16 : Les Béatitudes. IMITATION de Jésus-Christ, livre I, chap. I : De la vanité des créatures.

Les Béatitudes

(Saint Matthieu, V, 3-12 ; Saint Luc, VI, 20-23, 40.)

Jésus descendit avec Ses Apôtres du sommet de la montagne, et S’arrêta sur un plateau inférieur et champêtre ; Il était entouré de Ses Disciples et de multitudes innombrables, avides de L’entendre et de trouver auprès de Lui la guérison de leurs infirmités. Ces foules immenses étaient accourues de toute la Judée, de Jérusalem, des bords de la mer et même de Tyr et de Sidon. Et tous cherchaient à Le toucher, parce qu’une vertu sortait de Lui. Il les guérissait tous ; ceux qui étaient tourmentés d’esprits immondes étaient délivrés.

Remontant ensuite vers le haut de la montagne, Il S’assit, ayant autour de Lui Ses Disciples, et, levant les yeux sur eux, Il ouvrit la bouche pour les instruire et parla ainsi :

« Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté parce que le Royaume des cieux est à eux !

« Bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre !

« Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !

« Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la Justice, parce qu’ils seront rassasiés !

« Oui, vous qui pleurez maintenant, vous êtes bienheureux, car vous serez dans la joie ; et vous qui maintenant êtes affamés, vous êtes bienheureux, car vous serez rassasiés.

« Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde !

« Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu !

« Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu !

« Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la Justice, parce que le Royaume des cieux est à eux !

« Vous serez heureux lorsque les hommes vous haïront, vous maudiront et vous persécuteront, lorsqu’ils vous sépareront de leur société, et qu’ils vous chargeront d’opprobres, lorsqu’ils proscriront votre nom comme funeste à cause du Fils de l’Homme, et qu’ils diront mensongèrement toute sorte de mal contre vous à cause de Moi.

« Réjouissez-vous, en ce jour, et tressaillez de joie ! car votre récompense sera grande dans les cieux. C’est ainsi que leurs pères ont persécuté les Prophètes qui furent avant vous.

« Le Disciple n’est pas au-dessus du Maître. Quiconque ressemblera au Maître sera parfait. »

« Vous êtes le Sel de la terre. Si le sel s’affadit, avec quoi lui rendra-t-on sa saveur ? Il n’est plus bon à rien, sinon à être jeté dehors, et foulé aux pieds des passants.

« Vous êtes la Lumière du monde. La ville bâtie sur le sommet d’une montagne ne peut être cachée. Et l’on n’allume point la lampe pour la mettre sous un boisseau, ou sous un lit, ou dans un endroit caché, mais on la met sur le chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison et qu’elle soit aperçue de ceux qui entrent. »

Imitation du Jésus-Christ Livre 1, chapitre 1

1. Qu’il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du monde

1. Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, dit le Seigneur. Ce sont les paroles de Jésus-Christ, par lesquelles il nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du cœur.

Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ.

2. La doctrine de Jésus-Christ surpasse toute doctrine des Saints : et qui posséderait son esprit y trouverait la manne cachée.

Mais il arrive que plusieurs, à force d’entendre l’Évangile, n’en sont que peu touchés, parce qu’ils n’ont point l’esprit de Jésus-Christ.

Voulez-vous comprendre parfaitement et goûter les paroles de Jésus-Christ ? Appliquez-vous à conformer toute votre vie à la sienne.

3. Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n’êtes pas humble, et que par-là vous déplaisez à la Trinité ?

Certes, les discours sublimes ne font pas l’homme juste et saint, mais une vie pure rend cher à Dieu.

J’aime mieux sentir la componction que d’en savoir la définition.

Quand vous sauriez toute la Bible par cœur et toutes les sentences des philosophes, que vous servirait tout cela sans la grâce et la charité ?

Vanité des vanités, tout n’est que vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.

La souveraine richesse est de tendre au royaume du ciel par le mépris du monde.

4. Vanité donc, d’amasser des richesses périssables et d’espérer en elles.

Vanité, d’aspirer aux honneurs et de s’élever à ce qu’il y a de plus haut.

Vanité, de suivre les désirs de la chair et de rechercher ce dont il faudra bientôt être rigoureusement puni.

Vanité, de souhaiter une longue vie et de ne pas se soucier de bien vivre.

Vanité, de ne penser qu’à la vie présente et de ne pas prévoir ce qui la suivra.

Vanité, de s’attacher à ce qui passe si vite et de ne pas se hâter vers la joie qui ne finit point.

5. Rappelez-vous souvent cette parole du Sage : L’œil n’est pas rassasié de ce qu’il voit, ni l’oreille remplie de ce qu’elle entend.

Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de l’amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles, car ceux qui suivent l’attrait de leurs sens souillent leur âme et perdent la grâce de Dieu.