Conduite pour passer saintement le carême ~ Vendredi saint

Jour de Sacrifice

Pratique

Montez en esprit sur le Calvaire, à votre réveil, et n’en sortez point pendant toute la journée. Prenez-y votre place le plus près de la croix que vous pourrez. Il se passe sur cette montagne de douleurs assez de choses touchantes, et qui vous intéressent, pour vous y occuper. Surtout attachez vos yeux sur Jésus mourant entendez ses tristes plaintes, et voyez-le souffrir et mourir. Ne composez qu’un même sacrifice avec Jésus-Christ. Faites-vous victime avec lui, offrez votre sang avec le sien, et copiez pendant toute votre vie cet excellent et douloureux modèle. Sacrifiez sans réserve tout ce que vous avez et tout ce que vous êtes. Renouvelez le plus souvent que vous pourrez vos sacrifices pendant la journée, et privez-vous de tout autre plaisir que celui de penser à Jésus-Christ crucifié sur la croix pour votre amour.

Méditation sur le sacrifice de jésus-christ

Ier POINT. – Expiravit. Il est mort. (S. Luc, 23.) Voici enfin le dernier acte, le plus douloureux, du plus sanglant, du plus cruel, mais en même temps du plus auguste, plus important et du plus efficace de tous les sacrifices. Montez en esprit avec Jésus-Christ sur le Calvaire ; voyez-Le dépouillé par les bourreaux ; entendez avec une attention compatissante les coups de marteau qui enfoncent les clous dans ses mains et dans ses pieds ; voyez avec une sainte horreur le sang qui en découle, levez les yeux à mesure qu’on élève la croix, pour voir expirer la victime qui est votre Dieu et votre Sauveur : vous devez y être attentif, puisqu’il va mourir pour vous donner la vie.

Il avait dit auparavant à son Père céleste, par un de ses Prophètes : Seigneur, les victimes et les holocaustes ne vous ont pas plu, et ils n’ont été capables ni d’apaiser votre colère ni de remettre les péchés. Alors j’ai dit : Me voici en qualité de victime pour faire votre volonté ; et c’est à ce moment que je l’accomplis, quelque rigoureuse qu’elle soit, et quoiqu’elle me coûte tout mon sang.

En effet, cet adorable Sauveur, après avoir prononcé sa dernière parole, inclina sa tête ; il rendit son esprit, et il consomma ainsi son sacrifice. Mais remarquez qu’il réunissait alors dans sa personne deux qualités jusqu’alors imcompatibles, qui sont celles de prêtre et de victime tout ensemble : comme prêtre, il venait de lever les yeux au ciel pour offrir son sacrifice à son Père ; comme victime, il incline ensuite la tête pour recevoir dans cette posture humiliée le coup de la mort, en marquant ainsi son obéissance à Celui qui l’avait envoyé, obéissance qui ne pouvait être ni plus universelle, ni plus héroïque, puisqu’il a commencé à la pratiquer et même à mourir dès le premier moment qu’il est entré dans le monde ; qu’il y a été fidèle pendant toute sa vie, malgré ses souffrances et ses humiliations, qui ont été excessives, et qu’enfin il est mort plutôt que de la perdre.

Il incline sa tête, parce que cette victime obéissante, abandonnée du ciel et de la terre, n’a pas où la reposer, et qu’épuisé de force et de sang, il ne peut la tenir élevée. Il incline sa tête en expirant, pour marquer sa soumission, et qu’il accepte la mort par obéissance. Il incline sa tête parce qu’il est accablé du poids énorme de nos iniquités, dont cette victime portait elle seule tout le fardeau, pour nous en décharger et pour en porter toute la peine. Enfin ce Sauveur expirant incline sa tête, comme pour nous faire un signe favorable de réconciliation et de tendresse, et pour nous marquer que son sacrifice avait apaisé la colère de Dieu contre nous, et qu’il nous accorderait par les mérites de sa mort toutes les demandes que nous pourrions lui faire.

IIe POINT. — Expiravit. Notre adorable Sauveur est mort, il est mort sur la croix ; il est mort pour notre amour ; il est mort par des supplices inouïs. Mais pouvait- il ne pas mourir ? Son corps, ouvert de tous côtés par des plaies innombrables, devait faire plus tôt passage à son esprit. Ses artères étaient vides de sang, il n’y en avait plus assez pour soutenir sa vie languissante, il en avait trop perdu dans le cours douloureux de sa passion ; il en avait arrosé le jardin des Oliviers, le prétoire, les rues de Jérusalem, le Calvaire ; et sa croix en était imbibée et pénétrée.

Il est mort ce divin Sauveur ! Son esprit était accablé de tristesse, son cœur était percé de douleur, sa bouche abreuvée de fiel, sa poitrine tout en feu tourmentée d’une soif mortelle, sa tête, ses mains, ses pieds et tout son corps déchirés ; et c’est un miracle de sa puissance et de son amour qu’il ne soit pas mort plus tôt. Mais il a voulu, dit saint Bernard, que son corps fût ouvert de tous côtés avant d’expirer, afin que je visse plus à découvert la plaie profonde que l’amour avait faite à son cœur : Patet amor cordis per vulnera corporis ; et c’est cette plaie plus qu’aucune autre qui lui a causé la mort.

Levez encore les yeux pour voir cette innocente victime qui vient de terminer son sacrifice par la mort. Ses yeux éteints n’ont plus de mouvement, sa tête demeure inclinée et immobile, sa bouche est sans parole, une couleur de mort se répand sur son visage et sur tout son corps ; il n’a plus de sentiment, et il ne donne plus aucun signe de vie ; il paraît en tout semblable au corps mort d’un homme du commun, et il n’a rien qui marque qu’il est le corps d’un Dieu fait homme.

Considérez-le avec une attention tendre et compatissante.

Il est encore attaché à la croix, et il y est demeuré jusqu’à la consommation de son sacrifice : demeurez-y attaché avec lui jusqu’au dernier moment de votre vie ; sacrifiez-lui tous les plaisirs des sens, soyez mortifié en toutes choses ; soumettez-vous, avec un esprit de foi et de résignation, à toutes les souffrances et à toutes les privations qui vous arriveront, afin que vous puissiez dire avec le grand Apôtre : Je suis cloué à la croix avec Jésus-Christ.

Attachez-vous à cette croix par un amour héroïque ; attachez-vous-y par une obéissance aveugle à ses divins préceptes, qui seront les clous mystérieux qui vous y retiendront ; attachez-vous-y par conformité et par imitation, quand vous devriez y mourir, persuadé que cette mort vous serait bien glorieuse.

Cependant ne craignez point la mort ; la croix ne peut plus donner la mort depuis que Jésus-Christ mourant y a laissé la vie. Mourez seulement à vous-même, à votre propre volonté, et à toutes vos passions ; cette mort mystique produira la vie. Voilà le sacrifice que Jésus crucifié vous demande, et c’est ainsi que vous mériterez l’application de celui qu’il a offert pour vous sur la croix.

Sentiments

Adorable Jésus, Sauveur agonisant, Dieu tout-Puissant, et faible pour mon amour ; prêtre et victime tout ensemble, qui vous offrez en sacrifice en mourant pour moi sur la croix, parfait holocauste dont tous ceux de l’Ancien Testament n’étaient que de faibles figures, qui, non content d’avoir sacrifié pendant toute votre vie vos grandeurs suprêmes par l’humilité la plus profonde, vos richesses par la pauvreté la plus rigoureuse, voulez encore sacrifier aujourd’hui votre chair, votre sang et votre Vie, par la mort la plus cruelle ! Je vous rends grâces, ô Victime précieuse et adorable, de ce que vous avez consommé cet auguste sacrifice et de ce que vous en avez fait un parfait holocauste par le feu de votre amour et de votre immense charité, et je vais en graver dans mon cœur et le souvenir et la reconnaissance en caractères ineffaçables et éternels.

Quoique je ne sois rien et que je ne mérite rien, me confiant en votre bonté et en votre miséricorde, je veux être victime toute ma vie avec vous, et vous offrir des sacrifices jusqu’à la mort. Mais, ô mon Dieu, purifiez vous-même la victime par le feu de votre amour, afin qu’elle vous soit plus agréable, et qu’unissant mon sacrifice à celui que vous offrez aujourd’hui, sur la croix, il soit plus digne de vous être présenté.

Je vous offre, ô Jésus crucifié, tous mes biens, tout mon sang, tout mon esprit, tout mon cœur, toute ma volonté, tous mes désirs, tout mon corps, toute mon âme, tous mes travaux et toute ma vie, sans me rien réserver de propre. Votre croix sanglante sera l’autel, mon amour sera le feu, et moi tout entier la victime, avec tout ce que je possède et tout ce que je suis ; je veux qu’il n’y ait rien en moi que ce feu sacré ne consume en parfait holocauste.

Recevez, ô Dieu mourant, ce sacrifice ; admettez-moi sur votre croix avec vous ; attachez-moi si fortement sur cet arbre sanglant, que je ne descende jamais que quand il sera temps d’aller jouir de la récompense que vous avez promise à ceux qui vous suivront dans vos souffrances. Soutenez-moi dans cet esprit de sacrifice, afin que je le renouvelle tous les jours. Je veux être victime, je veux souffrir, je veux mourir pour vous et avec vous.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Seigneur, vous n’avez point demandé d’holocauste pour le péché ; j’ai dit alors : Me voici pour faire votre volonté. (Ps. 39.)

Jésus s’est humilié lui-même, se faisant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix. (Épît aux Philip., 2.)

Jésus a été immolé sur la croix ; il a été prêtre et victime sur cet autel : c’est ainsi qu’il nous a réconciliés et qu’il nous a ouvert le ciel par son sacrifice. (S. Jean Chrysostome.)

Jésus sacrifié sur l’arbre de la croix est la cause, le motif et le modèle de tous nos sacrifices. (S. Bernard.)

Prière

Sauveur expirant ; auteur de la vie, qui souffrez aujourd’hui la mort pour me sauver moi-même de la mort éternelle, permettez qu’avec un cœur attendri et percé de douleur je vous adresse mes prières, mes soupirs et mes gémissements ; que je mêle mes larmes avec le sang qui sort de votre tête, de vos mains, de vos pieds et de tout votre corps. Ce sang est à moi, puisque vous ne le répandez que pour mon amour, et que ce sont nos péchés qui le tirent de vos veines. Hélas ! Votre tête sanglante et toute défigurée est penchée et inclinée vers moi ; vos yeux languissants commencent à s’éteindre par l’approche de la mort, votre bouche livide garde le silence, et elle ne peut plus faire entendre le son délicieux de sa voix ; votre corps, meurtri, percé et déchiré de tous côtés, tout épuisé de force et de sang, me dit par sa couleur que vous allez mourir et que votre âme va l’abandonner pour se remettre entre les mains de votre Père céleste. Ah ! Seigneur, puisque c’est pour moi que vous souffrez et que vous mourez appliquez-moi les mérites de vos souffrances et de votre mort, qui m’est si précieuse ; afin que, mourant à moi-même, je ne vive dorénavant que pour vous.

Point de la Passion

Jésus mort sur la croix

À peine le Sauveur a-t-il fermé les yeux, à peine consommé son sacrifice, en expirant sur la croix pour les péchés des hommes, que tout éclate en prodiges, et que tout pleure, à sa manière, la mort de son Dieu. Le soleil s’obscurcit, il refuse d’éclairer le monde, parce que Jésus-Christ, son créateur et le vrai soleil de justice qui éclaire le ciel alla terre, vient de s’éclipser. Le voile du temple se fend en deux, parce que le vrai temple de la Divinité n’est plus sur la terre, et que ce temple matériel de Jérusalem est devenu inutile, parce que les sacrifices d’animaux et les cérémonies légales vont être abolis par l’auguste sacrifice que Jésus-Christ, grand prêtre de la loi nouvelle, vient d’offrir sur la croix. La terre tremble, comme si elle était sensible à la mort du Sauveur ; elle est émue et ébranlée en voyant l’injustice criante que les hommes viennent de commettre contre celui qui l’a tirée du néant. Les rochers se brisent pour exciter les hommes à la componction et à la douleur, et par ce brisement extraordinaire ils leur reprochent en leur langage la dureté de leurs cœurs, qui ne sont pas touchés de la mort du Sauveur, pendant qu’ils se brisent eux-mêmes. Les sépulcres s’ouvrent, les morts en sortent, ils se confondent avec les vivants, pour leur inspirer, d’un côté, de la frayeur et de l’horreur d’avoir concouru à la passion et à la mort de leur propre libérateur ; et de l’autre, pour leur faire naître des espérances de vie, dont ils jouiraient s’ils voulaient se convertir, par le bienfait de la mort de Jésus-Christ, qui allait être le principe de la vie, de la grâce et de la gloire.

Cependant la fureur implacable des Juifs n’est pas encore assouvie contre.Jésus-Christ, quoiqu’ils lui aient fait souffrir des supplices infinis. Ils vont demander un ordre à Pilate pour rompre les jambes aux crucifiés, s’ils les trouvaient encore en vie, méditant un supplice nouveau contre ce Sauveur, qui venait d’expirer. On le trouve mort, et, malgré la certitude et l’évidence même de sa mort, un soldat animé par les ennemis de ce Sauveur lui perce le côté d’un coup de lance, d’où il sortit du sang et de l’eau en abondance.

Quel outrage, ô mon Dieu ! mais quel profond mystère, auquel ce soldat impie servait alors sans le connaître ! Vous vouliez, Seigneur, que je visse à découvert ce Cœur adorable, où résidait l’amour infini que vous avez pour moi, amour qui vous a fait souffrir la mort pour me donner la vie. Vous vouliez qu’il y eût toujours dans ce cœur une porte ouverte à ma réconciliation, autant de fois que je retournerais vers vous par les larmes d’une sincère pénitence, autant de fois que j’implorerais vos bontés avec un cœur contrit et humilié. Vous vouliez, ô mon Sauveur, m’inspirer une tendre confiance, malgré mes misères et mes péchés, et me procurer un asile assuré contre toutes les pensées de découragement et de désespoir, pourvu que mon cœur, à son tour, vous fût ouvert, et qu’il fût percé d’une vraie douleur de vous avoir offensé, et blessé par la flèche choisie d’une ardente charité.

Vous vouliez encore, Seigneur, que l’Église, que vous enfantiez et que vous épousiez sur la croix, sortît de ce cœur sacré avec le sang et l’eau qui en coulèrent. Alors vous en deveniez le père et l’époux tout ensemble. Vous la purifiiez de toutes souillures par l’eau de ce cœur dont vous la laviez, afin qu’elle fût toujours pure et sans tache à vos yeux. Vous l’arrosiez aussi du sang que vous aviez encore réservé dans cet adorable cœur, pour lui donner la force d’enfanter des élus, des saints, des vierges et des martyrs pour le ciel.

Ouvrez-moi encore ce cœur sacré, ô mon adorable Jésus, cœur adorable que je me suis fermé tant de fois par mes froideurs et par mes infidélités. Lavez-moi de cette eau, arrosez-moi de ce sang qui en est sorti. Que cette eau si pure me purifie ; qu’elle produise des larmes à, mes yeux pour pleurer vos douleurs et mes péchés ; et que ce sang si précieux et si efficace me soutienne, me nourrisse, me fortifie et m’embrase d’amour pour vous.