Conduite pour passer saintement le carême ~ Vendredi de la Passion

Jour de Solitude

Pratique

Soyez aujourd’hui seul avec Jésus-Christ ; fuyez la multitude, cherchez la solitude ; moins vous vous montrerez aux créatures, plus vous serez en sûreté dans la compagnie de Dieu ; moins vous serez attentif à leur langage, plus vous entendrez et plus vous guiderez celui de Dieu, qui vaut incomparablement mieux. Ne vous contentez pas de garder cette solitude extérieure qui ne consiste qu’à s’éloigner corporellement des créatures ; elle est non seulement ennuyeuse, mais encore inutile, quand elle n’est pas accompagnée de la solitude de l’esprit et du cœur. Que votre esprit soit solitaire en ne pensant pas plus aux créatures que si vous étiez seul en ce monde avec Dieu ; que votre cœur soit solitaire, en renonçant à toutes les attaches sensibles qui n’ont pas Dieu seul pour objet ; c’est ainsi que votre solitude deviendra agréable à Dieu.

Méditation sur la solitude

Ier POINT. — Jésus ne se montrait plus en public chez les Juifs, et il s’était retiré dans une contrée près du désert. (S. Jean, 11.)

Ce fut après que les prêtres et les pharisiens eurent tenu conseil contre lui pour le faire mourir ; et il vécut quelque temps dans cette retraite. Le même esprit qui l’avait conduit une autre fois dans le désert pour jeûner l’espace de quarante jours le conduisit dans celui-ci, et il s’y occupa de la même manière, c’est-à-dire qu’il y passa son temps à rendre de continuels hommages et de continuelles adorations à Dieu son Père.

Imitons cet adorable et divin solitaire qui nous fraye le chemin du désert, et qui nous adoucit par sa grâce les rigueurs qu’on y rencontre, soit dans la généreuse résolution qu’il faut prendre pour se séparer du monde, soit dans les combats qu’il faut y soutenir, et pour vous y engager plus fortement, considérez, d’un côté, les dangers qui se trouvent dans le monde, et, de l’autre, les avantages considérables qui se trouvent dans la retraite.

N’êtes-vous pas persuadé qu’il suffit de vivre dans le monde pour être en danger de se perdre ? On y respire insensiblement, et sans y penser, son air contagieux ; on se trouve rempli de ses manières et de ses maximes seulement parce qu’on y a demeuré ; tout y est plein d’écueils, de pièges, de périls et de pierres de scandale ; son air infect, son langage séduit, son brillant enchante, ses coutumes autorisent, et le torrent du mauvais exemple y entraîne tous les faibles. Vous le savez, vous en avez de fatales expériences : pourquoi donc y demeurez-vous ? Et si vous ne pouvez pas le quitter, pourquoi ne vous retirez-vous pas de temps en temps en solitude pour converser avec Dieu ? Là vous prendriez de nouvelles forces pour entrer dans le monde sans y courir aucun risque, et vous comprendriez, avec saint Augustin, qu’il est très difficile, non seulement d’aimer, mais même de connaître Dieu dans le monde, et que tout y détourne de la grande affaire du salut.

Il est bien difficile, dit saint Chrysostome, qu’un arbre planté dans un grand chemin porte des fruits jusqu’à leur parfaite maturité, parce qu’il est trop exposé. Il n’est pas moins difficile qu’un chrétien qui dans son baptême a renoncé au monde et à ses pompes, et qui ne se retire pas du grand monde, porte des fruits de grâce et qu’il les conserve jusqu’à la fin de sa vie pour devenir des fruits de gloire.

Retirez-vous donc prudemment de ce grand chemin, où tout ce que vous rencontrez s’efforce de vous enlever les fruits naissants que vous portez. Transportez-vous, si vous pouvez, dans un lieu plus secret, où vous n’ayez rien de commun avec le monde. Si vous ne pouvez pas vous en séparer de corps, séparez-vous-en du moins d’esprit et de cœur. Vous serez solitaire dans le monde même, dit saint Bernard, si vous méprisez ce qu’il estime, si vous haïssez ce qu’il aime, et si vous fuyez ce qu’il recherche.

IIe POINT. — Et Jésus demeura dans cette solitude avec ses disciples.

Si c’est à Dieu à conduire une âme dans la solitude pour parler à son cœur, et à lui inspirer la généreuse résolution de fuir le monde, c’est à lui encore à la soutenir dans la retraite. En effet, si c’est une action généreuse de quitter tous les attraits et les plaisirs du monde pour embrasser la retraite, s’y soutenir comme a fait le Sauveur, et comme ont fait à son exemple les saints qui y ont passé leur vie, y surmonter l’ennui, le dégoût, l’inconstance et la légèreté, c’est un sacrifice qui coûte beaucoup plus au cœur.

Nous voyons, pour notre consolation, l’exemple de l’un et de l’autre dans Jésus-Christ. Il quitte Jérusalem, où il était adoré du peuple, et il va dans la solitude d’Éphrem : voilà l’exemple qui nous engage à fuir le monde. Mais il y demeure caché jusqu’à ce que la volonté de son Père l’en retire, pour aller souffrir et mourir pour le monde et par le monde : voilà le sacrifice généreusement soutenu. Suivez cet exemple.

Voulez-vous vous soutenir dans la retraite ? Il faut vous y occuper ; sans cela vous y serez exposé à des dégoûts et à des ennuis mortels. La première occupation d’un solitaire est marquée par Jérémie, quand il dit : il sera solitaire, et il gardera le silence. Il ne veut pas parler ici du silence de la bouche, parce que ce solitaire n’a personne à qui parler, mais du silence intérieur, c’est-à-dire qu’il imposera silence à toutes ses passions, que sa mémoire oubliera le monde, que son esprit n’y pensera pas, et que son cœur, loin de s’y attacher, n’aura de désirs que pour le ciel.

Le second moyen de calmer ses ennuis dans la solitude, c’est la prière. Embrassons, dit saint Bonaventure, la solitude comme la mère de la prière et de l’oraison ; et là exerçons-nous dans la connaissance de Dieu et de nous- mêmes, et nous en éloignerons tous les dégoûts. Un solitaire, dit saint Bernard, qui lit, qui prie et qui médite, appelle Jésus-Christ auprès de lui, et il n’est jamais moins seul que quand il est seul ; ce Sauveur lui tient compagnie, il le console, il lui parle, il lui fait goûter son état, et il le dédommage ainsi des douceurs qu’il aurait pu goûter dans l’entretien des mondains.

Après tout, le solitaire a beaucoup moins à combattre que dans le monde ; car il est heureusement délivré des combats que fournissent les yeux, les oreilles et la langue. Ses yeux ne voient point d’objets dangereux qui séduisent le cœur ; ses oreilles n’entendent ni médisances ni paroles dangereuses, et sa langue ne peut parler qu’a Dieu seul ; or vous savez combien ces trois organes font commettre de péchés. Aimez donc la solitude, puisqu’elle vous délivre de ces combats, et que d’ailleurs elle est le séjour de la paix et des vertus, dit un saint évêque, la mort des vices, et la vie de l’esprit. (S. Césaire.)

Sentiments

Adorable et divin solitaire, permettez que je vous suive en esprit et que je demeure avec vous dans la solitude. Je vous y adore aussi bien que quand je vous vois suivi d’un grand peuple qui vient écouter vos oracles, et admirer les grands miracles qui sortent de vos mains toutes-puissantes. Je m’unis aux adorations et aux hommages que vous avez rendus à votre Père céleste dans cette retraite si sainte. Mais donnez-moi le courage de me soutenir dans l’éloignement du monde criminel, dont le commerce n’a été que trop contagieux à mon âme. Inspirez-moi une véritable haine pour le monde, que vous haïssiez vous-même ; donnez-moi du goût pour la vie cachée, qui m’est si nécessaire. Je vous confesse, ô mon Sauveur, que je sens ma faiblesse. Mon cœur n’est pas à réprouve des attraits du monde, et il n’a que trop de penchant pour ce cruel ennemi ; je vous en demande la guérison. Je sens aussi que mon salut serait en danger si je ne me retirais de la compagnie des mondains. La retraite fait toute ma sûreté, cependant elle m’épouvante. Ah ! Seigneur, mon parti est pris dans ce monde ; si je ne puis absolument me retirer du monde, je veux y vivre comme l’ennemi déclaré du monde.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Je le conduirai dans la solitude, dit le Seigneur, et je parlerai à son cœur. (Osée, 2. )

Quelle est celle-ci qui s’élève au désert toute remplie de délices et appuyée sur son bien-aimé ? (Cant., 8.)

O désert tout orné de fleurs de Jésus-Christ ! ô solitude où l’on trouve les pierres vivantes dont la cité de Dieu est bâtie ! je ne m’ennuierai point dans un désert si délicieux, parce que je trouverai le secret, sans en sortir, de me promener dans le paradis. (S. Jérôme.)

Si vous ne pouvez pas entrer dans le désert, on vous ordonne la solitude de l’esprit et du cœur. Vous y serez en sûreté, vous vous y sauverez, si vous n’y pensez pas, si vous n’y aimez pas, si vous n’y agissez pas comme on pense, comme on aime et comme on agit dans le monde. (S. Jérôme.)

Prière

Seigneur tout-puissant et tout miséricordieux, dont la nature est la bonté même, répandez avec abondance votre grâce dans nos cœurs, et rendez-les dignes de la recevoir et de la conserver. Répandez aussi vos bénédictions sur nos œuvres, afin qu’en expiant les péchés dont nous sommes coupables par une pénitence rigoureuse et volontaire, que vous nous inspirerez vous-même, et que vous aurez la bonté d’accepter comme une satisfaction qui vous est due, nous cessions dorénavant de vous offenser et d’irriter votre juste colère par des péchés nouveaux, et que ces châtiments que nous exerçons sur nous-mêmes pendant cette vie mortelle nous exemptent des châtiments terribles de la vie future et nous procurent l’avantage de vous posséder éternellement dans le ciel. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ, votre Fils et notre souverain Seigneur.

Point de la Passion

Jésus prie pour ses bourreaux

Il y avait déjà longtemps que Jésus souffrant sur la croix gardait un profond silence, et qu’occupé de son sacrifice, il s’offrait humblement à Dieu son Père pour les péchés de tous les hommes. La voix de sa bouche ne s’était point encore fait entendre ; mais son esprit et son cœur ne gardaient pas le silence. Son oraison était sublime quoique douloureuse. Il s’unissait à son Père céleste par une résignation parfaite et par une conformité héroïque à toutes ses volontés. Victime sanglante de nos péchés, il apaisait sa justice dans cette posture gênée et douloureuse, il lui offrait le sang qui sortait de toutes ses plaies ; et ce sang adorable plaidait notre cause, et nous traduisait efficacement du tribunal redoutable de sa justice à celui de sa miséricorde, parce qu’il souffrait ce que nous devions endurer.

Mais enfin, après un si long silence il trouve à propos de parler, et la première parole qui sort de sa bouche adorable est la preuve évidente de son excellente charité et la marque la plus authentique de sa divinité, puisqu’elle exprime l’amour héroïque qu’il avait pour ses plus cruels ennemis dans le temps qu’ils le crucifiaient. Non seulement il leur pardonne et il les aime, mais encore il les excuse à cause de leur ignorance, et il prie pour eux avec autant d’ardeur et de tendresse qu’il le ferait pour ses propres amis. Son amour était si généreux et si tendre, qu’il ne faisait point attention qu’il souffrait et qu’il mourait par leurs mains, mais seulement qu’il mourait pour leur salut aussi bien que pour le salut de tous les autres hommes : Non attendebat quia ab ipsis moriebatur, sed quia pro ipsis moriebatur, dit saint Léon. Il dit, en effet, ces paroles d’une voix forte et capable de se faire entendre du ciel et de la terre : Mon Père, pardonnez-leur, pardonnez- leur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ; et à ces divines paroles il ajoute tout son sang. Quoi de plus fort et de plus héroïque ?

Remarquez qu’il ne dit pas : Mon Dieu, mais mon Père, se servant de cette tendre expression pour désarmer plus efficacement sa justice, comme s’il eût voulu dire : Mon Père, ressouvenez-vous que c’est votre Fils unique, en qui vous avez mis toutes vos complaisances, et que vous aimez autant que vous vous aimez vous-même, qui vous parle, qui vous prie, et qui vous offre ses douleurs et sa propre vie pour obtenir ce qu’il vous demande. Excusez leur ignorance ; s’ils savaient qui je suis, ils ne me feraient pas mourir.

Remarquez encore que jusqu’à ce jour ni le ciel ni la terre n’avaient point entendu le juste outragé si cruellement s’adresser dans ses souffrances au trône de la miséricorde, pour demander grâce pour ses persécuteurs, mais à celui de la justice pour demander vengeance. C’est Jésus qui venait d’établir la loi de la dilection des ennemis, que les Juifs avaient injustement proscrite, qui la pratique aujourd’hui le premier. Les spectateurs en furent surpris ; plusieurs se convertirent et frappèrent leur poitrine en disant En vérité, celui-ci était le Fils de Dieu.

Ah ! Seigneur, vous étiez cruellement attaché à une croix ; vous n’entendiez que des blasphèmes et des imprécations contre vous ; on n’aurait pas été surpris de vous entendre demander justice de tant d’outrages ; on vous aurait même admiré de souffrir en silence ; mais vous marquez bien que vous êtes un Dieu, puisque vous criez à haute voix pour demander grâce pour vos propres bourreaux.